IV. — Commines
5. — Philippe Van den Çly te,, seigneur de Commines, était flamand comme Froissart. D’abord attaché à la cour des ducs de Bourgogne, et initié à tous les secrets de Charles le Téméraire, il quitta ce protecteur dont la politique brutale le froissait, pour passer au service de Louis XI. Le roi de France, à même d’apprécier son intelligence et sa finesse, le combla de bienfaits. Mais à la mort de Louis XI, Commines fut d’abord victime de la réaction qui se produisit sous la régence d’Anne de Beaujeu ; dépouillé de ses trésors et de ses titres, enfermé dans une dure prison, il fut enfin jugé et acquitté . Charles VIII lui confia des missions diplomatiques en Italie, et Louis XII l’emmena dans son expédition contre Milan en 1507. v , Jj
Commines consacra ses Mémoires (composés de 8 livres) aux événements compris entre 1464 et 1507 ; mais la partie la plus intéressante pour nous est celle au il raconte ses rapports avec le roi Louis XI. Il fait de ce roi deux portraits (liv. I et liv. VI) ; ^il expose, en diplomate avisé et pénétrant, sa lutte avec la maison de Bourgogne (livres I, II et V) ; il réserve son livre VI presque tout entier à la dernière maladie de Louis XI, à sa vie au château de Plessis-lès-Toftrs, à son entrevue avec François de Paule, enfin à sa mort. D’autre part, la mort de Charles le Téméraire lui inspire des pages dignes des oraisons funèbres de Bossuet (liv. V). — Enfin Commines excelle à développer ce qu’il appelle des digressions , c’est-à-dire des idées générales, sur V avantage de V instruction chez les grands (liv. II), sur les effets de la justice de Dieu envers les princes (liv. V), sur le gouvernement absolu et la nécessité de convoquer les États Généraux (liv. V), etc. Bref l’honneur de Commines est d’évoquer déjà, par les idées et par le style, les plus grands noms de notre littérature classique, ceux de Bossuet et de Montesquieu.
La peau de Fours.
Louis XI avait proposé à l’empereur d’Allemagne Frédéric III de partager avec lui les terres du duc de Bourgogne, leur mortel ennemi . L’empereur répondit aux ambassadeurs du roi par Cet apologue. — On fera la comparaison avec la fable de La Fontaine, Y Ours et les deux Corngnons . (Livre VIII, Fable io.)
Auprès d’une ville d’Allemagne y avait un grand
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ours, qui faisait beaucoup de mal ; trois compagnons de ladite ville, qui hantaient les tavernes, vinrent à un tavernier, à qui ils devaient, prier qu’il leur accrût encore un écot *, et qu avant deux jours le payeraient du tout ; car ils prendraient cet ours, qui faisait tant Je mal, et dont la peau valait beaucoup d’argent, sans les présents qui leur seraient faits et donnés dès bonnes gens. Ledit hôte accomplit leur demande, et quand ils eurent dîné, ils allèrent au lieu où 2 hantait cet ours, et en approchant de la caverne ils le trouvèrent plus près d’eux qu’ils ne pensaient. Ils eurent peur, et se mirent en fuite. L’un gagna un arbre, l’autre fuit veis la ville, le tiers 0, 1 ours le prit et le foula fort sous lui, en lui approchant le museau fort près de l’oreille. Le pauvre homme était couché tout plat contre terre et faisait le mort. Or cette bêle est de telle nature que ce q u elle tient, soit homme ou bête, quand elle le voit qu il ne se remue plus, elle le laisse là, cuidant qu’il soit mort. Et ainsi ledit ours-lnissa ce pauvre homme, sans lui avoir fait guère de mal, et se retira en sa caverne.
Dès que le pauvre homme se vit délivré, il se leva; tirant vers la ville ; son compagnon qui était sur arbre, lequel avait^vu ce mystère ‘ , descend, court, et crie après l’autre, qui allait devant, qu’il attendît lequel se retourna, et l’attendit. Quand ils furent joints’ celui qui avait été dessus l'arbre, demanda à son compagnon, par serment, ce que^’ours lui avait dit en conseil, que s si longtemps lui avait tenu le museau contre 1 oreille. A quoi son compagnon lui répondit :
« 11 me disait que jamais je ne marchandasse 6 de la peau de L’ours, jusqu’à ce que la bête fût morte. »
(Livre III, ch. xn.)
[eur fit encore crédit d’un repas. — 2. Où, on dirait
xw sièclë‘):-u3 tTtfftr, (P't la- 9?nsL™ctio.» d e fréquenter jusqu'au seul K'tiu- L tlers\ le troisième. Ne s'emploie plus que dans le Pilleuse % mJ,T''a d Un ‘•out. - 4. Ce^mystère, ceùe aventure Survendre ~~ ’ d‘S que' ~ C' “^bandasse, faire marehan-
Grands écrivains . ' g
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Derniers moments de Louis XI.
Ledit seigneur, vers la fin de ses jours, fit clore, tout à l'entour de sa maison du PléSsiz-lès-Tours *, de gros barreaux de fer, en forme de grosses grilles ; et aux quatre coins delà maison, quatre moineaux de fer 1 2, bons et grands et épais. Lesdites grilles étaient contre le mur, du côté de la place, de l’autre part du fossé (car il était à fond de cuve 3), et il fil mettre plusieurs Broches de fer, maçonnées dedans le mur, qui avaient chacune trois ou quatre pointes, et les lit mettre fort près l’une de l’autre. Et davantage 7* ordonna dix arba- Jétiers dedans lesdits fossés, pour tirer à ceux qui en approcheraient avant que la porte fût ouverte ; et entendait qu’ils couchassent auxdits fossés et se retirassent auxdits moineaux de fer. Il entendait bien que celte fortification ne suffisait point contre grand nombre de gens, ni une armée ; mais de cela il ir avait point de peur, mais craignait que quelque seigneur ou plusieurs ne fissent une emprise 5 de prendre la place, demi par amour 6 et demi par force, avec quelquejaeu d’intelligence, et que ceux-là prissent l’autorité et le fissent vivre comme homme sans sens et indigne de gouverner. La porte du Plessis ne s’ouvrait qu’il ne fût huit heures du matin, ni ne baissaient le pont jusqu es à ladite heure, et lors y entraient les officiers. Et les capitaines des gardes mettaient lés portiers ordinaires, et puis ordonnaient leur guet d’archers, tant à la porte que parmi la cour, comme en une place de frontière étroitement 'gardée pet nul n’y entrait que par le guichet et que, ce ne fût su du Roi, exceptés quelques maîtres d’hôtel et gens de cette sorte, qui n’allaient point devers lui.
1. Lès, près de. — 2. Moineaux, ouvrage de défense, sorte de bastion.
— 3. A fond de cuve, à parois droites, sans talus inclinés — 4. Et d van-
tage, de plus. — 5. Emprise, entreprise. — 6. Amour, séduction.
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Esl-il donc possible de tenir Roi, pour le garder honnêtement, en plus étroite prison que lui-même se tenait? l es cages où il avait tenu les autres avaient quelque huit pieds en carré : et lui, qui était si grand roi, avait une bien petite cour de château à se promener. Encore n’y venait-il guère, mais se tenait en la galene sans partir de là, sinon que par les chambres allait a la messe, sans passer par ladite cour.
Voudrait-on 7 dire que ce Roi ne souffrit pas aussi bien que les autres, qui ainsi s’enfermait et se faisait garder, qui était en peur de ses- enfants et de tous ses prochains parents, qui changeait et muait de jour en jour ses serviteurs et nourris », et qui » ne tenaient biens ni honneur que de lui, et en nul d’eux ne se osait fier et se enchaînait de si étranges chaînes et clôtures? Si le beu était plus grand que d une prison commune '» aussi eUit-il plus grand que prisonniers communs. On pourrait dire que d’autres ont été plus suspeclionneux que lu. ; mais ce n a pas été de notre temps m par aventure homme si sage que lui, ni ayant si bons sujets. Et avaient ceux-là par aventure, été cruels et tyrans ; mais celui-ci n’a fait mal à nul qui ne lui ait lait quelque offense : je ne dis pas tous de qualité de
Jenai point dit ce que dessus pour seulement parler des suspections de notre Roi, mais pour dire que la patience qu il a portée en ses passions «, semblables de celles -qu ,1 a fait porter aux autres, je le réputé à
; punition que Notre Seigneur lui a donnée en ce monde pour en avoir moins en l’autre, tantès choses dont j'ai parle, comme en ses maladies bien grandes et doulou-
I t * Voudrait-on, p retendrai fc-on’’ o -pj. ,
nourrissait à sa table — 9 Et oui ri nourri3i et les gens qu'il — to. p.’us urand m. a»' a5 se rapporte a serviteurs et nourris. SuspeetfonueS soupçonneux Cr ù °n primerait de. U.
et l’oppose - t3 „Pje ™ H ~ U' Ceux là1- ceux auxquels il le compare
qualité de mort - i. H aPaS qu* tous lui raient fait des offenses de quauie mort -, -esl-a-dire dignes de mort -U. Passions, souffrances
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reuses pour lui, et qu'il craignait beaucoup avant qu'elles lui advinssent; et aussi afin que ceux qui viendront après lui soient un peu plus piteux 13 au peuple, et moins âpres à punir qu'il n’avait été, combien que je ne lui veuille donner charge16, ni dire d’avoir vu un meilleur prince, car, se il pressait ses sujets, toutes fois il n’eût point souffert que un autre l’eût fait, ni privé, ni étrange n.
Après tant de pleurs, et de suspections et douleurs> N o sire Seigneur fit miracle sur lui, et le guérit tant de l'ame que du corps, comme toujours a accoutumé en faisant ses miracles : car il l ôta de ce misérable monde en grande santé de sens et d'entendement, en bonne mémoire, ayant reçu tous ses sacrements, sans souffrir douleurs que l’on connût, mais toujours parlant jusques à une patenôtre 48 avant sa mort. Ordonna de sa sépulture, et qui il voulait qui l’accompagnât par le chemin ; et disait qu’il n’espérait à mourir que au samedi, et que Notre Dame lui procurerait cette grâce, en qui toujours avait eu fiance 19 et grande dévotion et priait, et aussi au samedi ensuivant fût enterré 20. Ët tout ainsi lui advint ; car il décéda le samedi, pénultième d’août, l’an mil quatre cent quatre vingt et trois, à huit heures au soir, audit lieu du Plessis, où il avait pris la maladie le lundi de devant. Notre Seigneur le veuille avoir reçu en son royaume de paradis î
(Livre VI, chap. ii.)
15. Piteux, animés de pitié envers. — 16. Donner charge, accabler. — 17. Etrange, étranger. — 18. Une patenôtre, le temps que l’on peut mettre à dire un Pater noster. — 19. Fiance ( fidentiam ), confiance. — 20. « Et il demanda aussi d’être enterré . »