III. — Joachim du Bellay
1. Vie. — Né à Liré, près d'Angers, Joachim du Bellay appar tenait à une illustre famille. Il étudiait le droit à Poitiers, quand, en 1517 ou 1548, il fit la rencontre de Ronsard ; sa vocation poétique se détermina ce jour-là. Atteint, lui aussi, de surdité, il sc porta avec ardeur vers l’élude des anciens et surtout des Italiens. En 1548, il publia le manifeste de la nouvelle école ; en 1550, il donna son premier recueil de vers, Y Olive. Mais il n’avait pas tout à fait renoncé à la carrière diplomatique, et en 1551 il accompagna à Rome, comme secrétaire, son oncle le cardinal Jean du Bellay. S'il fut sensible aux beautés de la ville éternelle, qu’il chanta'dans les Antiquités de Rome, il souffrit de sa situation subalterne, et se plaignit dans les Regrets . Devenu entièrement sourd, il regagna la France en 1558, et mourut à l’âge de trente-cinq ans.
2. Œuvres. — Le recu&il de sonnets intitulé Y Olive est dédié à Mll# de Viole (dont Olive est l’anagramme) ; du Bellay, dans cet ouvrage, imite surtout Pétrarque. — Les Antiquités de Rome sont aussi un recueil de sonnets; du Bellay y chante la grandeur et la décadence des Romains. Il y prouve un certain sens du pitèoresque, et surtout il atteint à une majestueuse gravité. — Le troisième recueil de sonnets est le plus original, le plus personnel : dans les Regrets , du Bellay s’inspire à la fois de scs souvenirs-et de ses haines ; tantôt il est satirique, et tantôt mélancolique.
La grandeur romaine (1558).
Pendant son séjour à Rome, Du Bellay semble avoir profondément senti, devant les ruines du passé, la grandeur du peuple conquérant. -Dans ce sonnet, il expose, sous une forme hyperbolique et ingénieuse, l’étendue de l’empire romain.
les Grands écrivains français
Qui voudrait figurer la Romaine grandeur, hn ses dimensions, il 11e lui faudrait querre A la ligne, et au plomb, au compas, à l’équerre,
Sa longueur et largeur, hauteur et profondeur ;
Il lui faudrait cerner d’une égale rondeur Tout ce que l’Océan de ses longs bras enserre.
Soit où l’Astre annuel échauffe plus la terre,
Soit où souffle Aquilon sa plus grande froideur.
Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome, lit si par mêmes noms mêmes choses on nomme, 10 Comme du nom de Rome on se pourrait passer
La nommant par le nom de la terre et de l’onde :
Ainsi le monde on peut sur Rome compasser,
Puisque le plan de Rome est la carte du monde.
( Antiquités de Borne, sonnet xxvi.;
Les Français à Rome (1558).
Dans ses Regrets , Du Bellay nous a laissé des croquis satiriques très spirituels. Il peint ici les allures de quelques-uns de ses compatriotes, dont il explique le succès par le caractère. C’est pour n’avoir pas voulu se pliei à ces procédés de courtisan, qu’il n’a pas réussi, pendant son séjour à Rome.
Marcher d’un grave pas et d’un grave sourci,
Et d’un grave souris à chacun faire' fête,
Balancer tous ses mots, répondre de la tête.
Avec un Messer no, ou bien un Messer si ;
. Entremêler souvent un petit è cosi , 5
Et d’un son servitor contrefaire l’honnête,
Et, comme si l’on eût sa part en la conquête,
Discourir sur Florence et sur Naples aussi ;
2. Querre, chercher (latin qaærere). — 3. Au plomb, au fila plomb- — 7. L’Astre annuel, le soleil ; — Plus, le plus. — 13. Compasser, mesurer au compas.
4. Me-ser no : Monsieur, non ; — Messer si : Monsieur, oui. — 5. E cosi, cest ainsi. — 6. Son, forme abrégée, en italien, pour sono, je suis.
XVIe SIÈCLE
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan romain, 10
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voilà de cette cour la plus grande vertu,
Dont souvent, mal monté, mal sain et mai vêtu,
Sans barbe et sans argent on s'en retourne en France* {'Les B eg rets, sonnet lxxxvi.)
Le beau voyage (1558). #
Voici le plus célèbre sonnet de Du Bellay. L’amour de la patrie s’y exprime avec autant de sincérité que de poésie. La mythologie y est discrète, et crée seuleme ut une belle antithèse avec les humbles vœux de l’exilé.
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge! —
Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village 5
Fumer la cheminée, et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?
Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux.
Que des palais Romains le front audacieux, 10
Plus que le marbre dur, me plaît l’ardoise fine ;
9. Seigneuriser, traiter comme un grand seigneur. — il. Brave, se disait de l’habillement et était presque synonyme d’élégant.
1. Allusion aux courses errantes d’ Ulysse à son retour de Troie ; c’est le sujet de V Odyssée dTlomère. — 2. Celui là ; Jason, qui a conquis la toison d’or, et qui fit, lui aussi, un beau voyage, sur le navire Argo, avec ses compagnons, les Argonautes. — 3. Usage, expérience. — 7. Clost endroit fermé, petit jardin. — 11. L’ardoise fine, l’Anjou est le pays d’où l’on extrait la meilleure ardoise. Remarquez comme les épithètes sont bien choisies et bien opposées.
96 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin,
Et, plus que l’air marin la douceur angevine.
( Les Regrets , xxxi,)
— 11 faut enfin, pour- montrer la souplesse du talent de J. du Bellay, eiler la célèbre Chanson du Vanneur ,
Chanson du Vanneur.
Cette petite pièce a été traduite du latin d’André Navagero (145 5 - I529)* Elle met en scène un paysan de l’antiquité dédiant des fleurs aux vents dont le souffle l’aide à vanner son blé. — La première strophe est V adresse, avec énumération des attributs i dans la seconde sont groupées comme en un bouquet les fleurs offertes par le vanneur ; ta troisième contient la prière , et nous donne la silhouette vivante du personnage.
A vous troupe légère, v
Qui d’aile passagère Par le monde volez,
Et d’un sifllant murmure L’ombrageuse verdure 5
Doucement ébranlez,
J’olTre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes,
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses, 10
Tout fraîchement écloses,
Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine Eventez cette plaine,
12. Loire, la Loire (le masculin ici s’explique, par le latin masculin Liger). — 13. Liré, petit village d’Anjou, patrie de du Bellay, est situé, en face d’Ancenis, à 3 kilomètres au'sud de la rive gauche de la Loire. — 14. Du Bellay excelle à terminer un sonnet sur un vers à rime féminine, qui donne une impression plus fuyante et plus légère ; cf. le sonnet précédent.
? 2* D’aile, avec une aile. — 5. Ombrageuse, qui donne de l’ombrage. Ne s’emploie plus qu’au sens figiiré et subjectif. — 10. Vermeillettes, diminutif dans le goût italien.
XVIe SIÈCLE
Éventez ce séjour : Î5
Ce pendant que j'âhanne A mon blé, que je vanne A la chaleur du jour.
(. Divers jeux rustiques .)
— J. du Bellay a aussi écrit une remarquable satire intitulée Le Poète coartisan , dans laquelle, reprenant un des points les plus importants de sa Défense et illustration , il essaye d’inspirer aux poètes le sentiment de leur dignité.