V. — Disciples de Ronsard
En dehors des membres de la Pléiade, Ronsard eut des disciples, dont les plus célèbres sont : Du Bartas et Agrippa d’Aubigné.
1. Du Bartas (1544-1590) était protestant, et son originalité consiste précisément en ceci qu’il fit entrer dans notre poésie du xvie siècle l’inspiration biblique. Ronsard et la Pléiade avaient puisé aux sources païennes et italiennes; du Bartas paraphrasa la Bible, dans trois poèmes : Judith , la Semaine ou la Création , et la Seconde Semaine. Son style est energ'ique, mais dur, ampoulé ; et il est un de ceux qui ont le plus compromis la réputation de Ronsard en exagérant scs théories et ses innovations grammaticales.
2. Agrippa d’Aubigné (1552-1630) fut un des chefs du parti protestant, et prit une part active aux guerres de religion. Après l’abjuration de Henri IV, il se retira dans ses domaines, et mourut à Genève. A travers les péripéties d’une existence très agitée, d’Aubigné écrivit beaucoup, en prose et en vers ; nous le retrouverons^omme prosateur, dan s le groupe des auteurs de Mémoires.
16. J’ahanne, je me fatigue. Verbe tiré de l'onomatopée a/mn, exclamation qui exprime l’effort de l’ouvrier.
G ra nds écri va i ns
LES SdXVHO ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Gomme poète, il a publié, vers la fin de sg, vie, un ouvrage en sept chants, intitulé Les Tragiques. C’est une succession de morceaux descriptifs et de tableaux satiriques, sous les titres suivants : Misères (souffrances du peuple, désolation des villes et des campagnes pendant les guerres de religion). Princes (satire vive et éloquente de la vie de cour), Chambre dorée (corruption et forfaiture des juges), Feux, Fers , Vengeance, Jugement. Les qualités de d’Aubigné sont : la sincérité, la verve, l’éloquence, aa force dans la pensée et dans l’expression, le pittoresque dans *es détails ; — ses défauts : la diffusion, l'obscurité, l’exagération.
Caïn.
On comparera ce morceau avec la Conscience de V. Hugo ( Légende de siècles). Malgré quelques fautes de goût, A. d’Aubigsé arrive, par Yantithèse , à des effets admirables.
Ainsi Abel olTrit en pure conscience Sacrifices à Dieu ; Caïn offrit aussi :
L’un offrait un coeur doux, l'autre un cœur endurci ; L’un fut au gré de Dieu, l’autre non agréable :
Caïn grinça des dents, pâlit épouvantable. 5
Il massacra son frère, et de cet agneau doux Il fît un sacrifice à son amer courroux...
Mais quand le coup fut fait, sa première pâleur Au prix de la seconde était vive couleur :
Ses cheveux vers le Ciel hérissés en furie, 10
Le grincement de dents en sa bouche flétrie,
L’œil sourcillant de peur découvrit son ennui.
Il avait peur de tout, tout avait peur de lui :
Car le ciel s’affublait du manteau d’une nue,
Si tôt que le transi au Ciel tournait la vue ; 15
S'il fuyait aux déserts, les rochers et les bois Effrayés aboyaient au son de ses abois.
5. Épouvantable, adjectif construit en fonction d’adverbe. — 12. Ennui,, sens très fort jusqu’au xvu5 6 siècle ; ici, il signifie : désespoir . — IB. Il est impossible d’exprimer avec plus de sobriété et de vigueur tout ce qu’il y a de subjectif et d’objectif dans la peur. — 14. S’affublait, ne s’emploie plus qu'au sens familier. — 15. Le transi. Ti'ansir (latin trans-ire , aller $u
delà) a signifié mour ir , puis être glacé de froid .
Sa mort ne put avoir de mort pour récompense : L’Enfer n’eut point de mort à punir cette offense ;
Mais autant que de jours il sentit de trépas : £0
Vif, il ne vécut point; mort, il ne mourut pas.
Il fuit d’éffroi transi, troublé, tremblant et blême,
Il fuit de tout le monde, il s’enfuit de soi-même.
Les lieux plus assurés lui étaient des hasards,
Les feuilles, les rameaux et les fleurs, des poignards ; 25 Les plumes de son lit, des aiguilles piquantes ;
Ses habits plus aisés, des tenailles serrantes ;
Son eau, jus de ciguë ; et son pain,' des poisons :
Ses mains le menaçaient de fines trahisons :
Tout, image de mort, et le pis de sa rage 30
C’est qu’il cherche la mort et n’en voit que l’image.
De quelqu’autre Caïn il craignait la fureur :
Il fut sans compagnon et non pas sans frayeur ;
Il possédait le monde, et non une assurance ;
Il était seul partout, hormis sa conscience ; 35
Et fut marqué au front, afin qu’en s’enfuyant Aucun n’osât tuer ses maux en le Uiant.
(Les Tragiques , VI. Vengeances .)
L’Enfer.
D’Aubigné fait une magnifique description du Jugement dernier. Die*’ appelle d’abord, et fait ranger à sa droite les élus ; puis il prononce contr les coupables endurcis la peine de la damnation. Le poète cherche décrire les tourments de 1 Enfer ; à côté d’antithèses un peu pénibles, o* -trouve des vers d’une énergie sublime.
...O enfants de ce siècle, ô abusés moqueurs, Imployables esprits, incorrigibles cœurs,
Vos esprits trouveront en la fosse profonde
1S. Sa mort, c'est-à-dire la mort qu’il avait donnée à Abel. — 24. Plu assurés, les plus sûrs — des hasards, des lieux où il était exposé à tous le dangers. —30. Tôutimage de mort, ellipse du verbe (lui était). — 35. S conscience. L antithèse entre seul et hormis sa conscience, contient tou le thème de la pièce de V. Hugo; mais celui-ci avait-il lu le> Tragiques 2. Imployables, inflexibles ; fréquent au xvi9 siècle. — 3. Fosse profonde l’Enfer. \
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Vrai ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde.
Ils languiront en vain de regret sans merci.
Voire àme a mesure enflera de souci.
Qui vous consolera ? L’ami qui se désole Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les Saints vous aimaient-ils? Un abîme est entr’eu.v ; Leur chair ne s’émeut plus, vous êtes odieux.
Mais n’espérez-vous point fin à votre souffrance ?
Point n’éclaire aux Enfers l’aube de l’espérance... Transis, désespérés, il n’y a plus de mort Qui soit pour votre mer des orages le. port.
Que si vos yeux de feu jettent l’ardente vue A l’espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la Mort (direz-vous) était un doux plaisir !
La Mort morte ne peut vous tuer, vous saisir. Voulez-vous du poison ? En vain cet artifice.
Vous vous précipitez? en vain le précipice.
Courez au feu brûler ? le feu vous gèlera.
Noyez-vous? l’eau est feu, l’eau vous embrasera ;
La peste n’aura plus de vous miséricorde ; Etranglez-vous ? en vain vous tordez une corde ;
Criez après l’Enfer? de l’Enfçr il ne sort Que l’éternelle soif de l’impossible mort.
( Les Tragiques , VIL Jugement.)
0. A sa mesure, autant qu’elle l’aura mérité. — 0. Entr’eux, entre eux et vous. — 18. La mort morte, dans 1 éternité, il n’y a plus ni vie, ni temps ; la1 mort, fin de la vie, ne sera donc plus. 26. Remai quez la propriété énergique des deux épithètes.