I. — Rabelais
L Vie. — François Rabelais, né à Chinon en 1490 ou 149a, était fils cfun petit vigneron qui fut peut-être aussi cabaretier ou apothicaire : sa maison natale portait encore au xvn6 siècle une enseigne: à la Cave peinte. Après avoir fait ses études à l’abbaye bénédictine de Seuilié. François Rabelais entre chez les Cordeliers de Fontenay-lc-Comlc où il est ordonné prêtre, et où il reste pendant quinze ans. En 1523, il quitte Tordre des Cordeliers pour passer chez les Bénédictins de Ligugé. En 1525, il prend l’habit de prêtre séculier, et commence un long voyage d’études, d’université en université. On signale son séjour à Poitiers, Bourges, Bordeaux, Toulouse, Avignon, Paris; enfin à Montpellier où, en 1530, il étudie la médecine. L’année suivante il est à Lyon, médecin du grand hôpital, aux appointements de 40 livres par an. C’est là qu’il publie d’abord des almanachs. destines sans doute à distraire ses malades, puis les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua.
En 1533, le cardinal Jean du Bellay, en se rendant à Rome, passe par Lyon : il-prend avec lui Rabelais, déjà protégé par sa famille en Anjou, et l’emmène à Rome. Rabelais s’occupe alors d’archéologie, puis revient à Lyon, retourne à Rome, et enfin va compléter ses études de médecine à Montpellier ; il y est feçu docteur en mai 1537.
Pendant les années qui suivent, Rabelais habite successivement Turin Metz, Rome ; il devient curé de Meudon, sans probablement y avoir jamais séjourné, et il meurt en avril 1553. Il avait publié, à des dates assez espacées, son grand roman satirique, Gargantua et Bantagruel; mais n’oublions pas que le livre V parut seulement en 1562, près de dix ans après la mort de Rabelais.
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2. L'œuvre de Rabe’ais. — L’ouvrage complet se compose de cinq livres, dont le premier seul est intitulé Gargantua, tandis que les livres II- V sont intitulés Pantagruel. En voici une rapide analyse et quelques extraits.
Dans son Prologue , Rabelais invite son lecteur à chercher, sous les boulYonneries, le sens de sa pensée. — Livre 1er [Gargantua). Gargantua, fils de Grandgousier et de Gargamelte, crie, en venant au monde: à boire 1 à boire ! 11 boit le lait de 17.913 vaches ; pour le vêtir, on consacre à sa chemise 900 aunes de toile de Chàtellerault, à son pourpoint 813 aunes de satin blanc, à ses chausses 1.105 aunes d’estamet blanc, et à sa robe 9.600 aunes de velours bleii." Après quelques détails plaisants sur son enfance, Rabelais arrive (ch. 13) à Y institution de Gargantua ; son père lui donne pour maître « un grand docteur sophiste » Thubal Holofenie, puis « un autre vieux tousseux », maître Jobelin Bridé. Bientôt, on le change de maîtres et de méthodes; il pa^se sous la discipline de Ponocratès. Mais, avant de se remettre au travail, Gargantua fait un voyage à Paris par Orléans; sa jument abat, en chassant les mouches avec sa queue, tous les arbres du pays de Beauce qui, depuis, n’est plus qu'une vaste plaine. A Paris, Gargantua se divertit à prendre les cloches de Notre-Dame pour les suspendre au cou de sa jument; l'Université lui envoie une députation, et Janotus deBragmardo prononce une burlesque harangue, en latin macaronique, pour lui réclamer les cloches (ch. 19). Gargantua consent à les rendre. Rabelais développe ensuite (ch. 21-24) le plan d’éducation de Ponocratès dont nous extrayons le passage suivant :
L’Éducation de Gargantua (1535).
Gargantua vient d’être mis sous la discipline du savant Ponocratès Ce nouveau précepteur, après avoir purgé son élève avec de l'ellébore, le soumet à un régime où l’étude, les exercices physiques, l’hygiène sont parfaitement dosés. — Il faudra compléter ce programme , par la lecture de la lettre que Gargantua, devenu père, adresse lui-même à son fils Pantagruel (Livre IL 8).
S’éveillait donc Gargantua environ quatre heures du malin \ 1. Cependant qu’on le frottait, lui était lue quelque pagine i. 2 de la divine Écriture hautement et clairement avec prononciation compétente à la matière, et à ce était
i. Avant de devenir l’élève de Ponocratès, Gargantua restait au lit jusqu’à dix heures du matin ; puis il se peignait des quatre doigts et du
pouce . — 2. Pagine (latin pagina), page. Nous disons encore paginer.
XVIe SIÈCLE
commis un jeune page natif de Basché, nommé Anagnosles3. Selon le propos et argument de cette leçon, sou ventes fois s’adonnait à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture montrait la majesté et jugement merveilleux...
Ce fait, .était habillé, peigné, testonné 4 *, accoutré et parfumé, durant lequel temps on lui répétait les leçons du jour d'avant. Lui-même les disait' par cœur, et y fondait quelques cas pratiques et concernant l’état humain, lesquels ils etendaient aucunes lois jusques deux ou trois heures, mais ordinairement cessaient lorsqu'il était du tout 3 habillé.
Puis par trois bonnes heures lui était faite lecture 6.
Ce fait, issaicnt 7 hors, toujours conférants des propos de la lecture, et se déportaient en Bracque 8, ou ès 9 prés, et jouaient à la balle, à la paume, à la pile trigone*°, galantement s’exerçant les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercées i]...
Cependant monsieur l’appétit venait, et par bonne opportunité s’asseyaient^4able 42.
Au commencement du repas était lue quelque histoire plaisante43 des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût pris son vin. Lors (si bon semblait) on continuait la lecture, ou commençaient à deviser joyeusement ensemble, parlant pour les premiers mots de la vertu, propriété, efficace u et nature de tout ce qui leur était
3. Basché, village près de Chinon ; Anagnostes. mot grec qui signifie lec-
teur, — 4. Testonné, dérivé de teste , tête ; peigné. — 5. Du tout, complè-
tement. 6. Lecture, par ce mot il faut entendre une lecture commen-
tée ; ce sont trois heures de classe. — 7. Issaient (latin exibant ), sortaient
Cf. issue. . — 8. Bracque, jeu de paume situé au faubourg Saint- Marceau, et dont l’enseigne était : Au chien braque. — 9. Es, pour en le, ; resté dans la formule bachelier-ès-lettres, docteur-ôs-sciences... — IG. Pile trigone, jeu de balle (latin pila ) où trois joueurs sejplacent en triangle. — -
t.l. Cette phrase peut résumer tout Yéquilibre de ce programme. — 12.
Précédemment, Gargantua, à peine levé, se bourrait de charcuterie et ' s arrosait de vin blanc. — 13. Plaisante, qui plaît, agréable. — 14. Efficace pour efficacité , encore employé par Corneille ( Polyencte , I, 1), dans un sens théoïogique.
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servi à table, du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons,- fruits, herbes, racines, et de Tapprêf d’icelles: Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce competents en Pline, Athone, Dioscoi ides. Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opian, Polybe, Héliodore, Aristo teles, Ælian 43 et autres. Iceux propos tenus, faisaient souvent, pour plus être àssurés, apporter les livres susdits a table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dites, que pour lors n était médecin qui en sût à la moitié tant comme il faisait.
Après devisaient des leçons lues au matin, et p ara chevant leur repas par quelque confection de cotoniat ,c, s’écurait les dents avec un tronc de lentisce17, se lavait les mains et les yeux de belle eau fraîche, et rendaient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce lait, on apportait des chartes *8, non pour jouer, mais poui y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes issaient19 de arithmétique.
t5. Pline l’Ancien, écrivain latin, auteur d’une Histoire naturelle m- 79 ap. J.-C.) ; Athène, Athénée, écrivain grec (fin du ne siècle ap. J.-C.), auteur du Banquet des savants; Dioscorides, médecin grec du n* siècle ap. J.-C., auteur d’un ouvrage sur la matière médicale ; Jullius Pollux, grammairien grec du n° siècle ap. J.-C-, auteur de 1 O «ornas ticon, en dix livres, sorte de Lexique précieux pour la connaissance de la science et de la vie des anciens ; Galen, Galien, célèbre médecin o rec, du u« siècle ap. J.-C., dont Rabelais publia une édition a Lyon, en 532 • Porphyre, philosophe grée d’Alexandrie (233-305 ap. J.-C.,) a laisse de nombreux ouvrages dont quelques-uns se rapportent à la médecine ; Opian, Oppien, poète grec du n° siècle de notre ère,*a écrit deux poernes sur la Pèche et sur la Chasse ; Polybe, historien grec (204-122 av. J.-Cq a écrit une Histoire eu quarante livres, dont les cinq premiers nous sont parvenus; Héliodore, dont nous avons un Traité d'optique ; Aristoteles, Aristote, le plus célèbre des philosophes grecs (384-322 av. J.-C.) ; Ælian, Elien Grec du m* siècle ap. J.-C., auteur d’une Histoire des animaux et d’une vaste compilation en quatorze livres, formée d’extraits empruntés aux anciens écrivains scientifiques. — IG. Cotoniat, confitures de coings. On dit encore cotignac. - 17. Tronc de lentisce, tronc ou branche de on lisque, pistachier d’Orient. Bois dont on faisait des cure-dents. — 18. Chartes, cartes. — 19. Issaient. Cf. p. 10G, note 7.
XVIe SIECLE
Cette heure ainsi employée, la digestion parachevée,., 'e remettait à son élude principale par trois heures ou lavantage, tant à répéter la lecture matutinale que à Doursuivre le livre entrepris, que aussi à écrire et bien traire 20 et former les antiques et romaines lettres.
Ce fai-C issaient hors leur hôtel, avec eux un jeune gentilhomme de Touraine nommé l’écuyer Gymnaste 2L lequel lui montrait Fart de chevalerie.
Changeant donc de vêtements, montait sur un coursier, sur un roussin, sur un genêt, sur un cheval barbe, cheval léger, et lui donnait cent carrières22, le faisait voltiger en l'air, franchir le fossé, sauter le palis 23, court tourner en un cercle, tant à dextre comme à sénestre 2;.
Puis branlait la pique, sacquait de 1 epéeàdeux mains, de l'espagnole, de la dague et du poignard, armé, non armé, au bouclier, à la cappe, à la rondelle.
Courait le cerf, le chevreuil. Fours, lé daim, le sanglier, le lièvre, la perdrix, le faisan, l’outarde. Jouait à la grosse balle et la faisait bondir en Fair, autant du pied que du poing...
Nageait en profonde eau, à l’endroit, à l'envers, de côté, de tout le corps, des seuls pieds . ne main en Fair, en laquelle tenant un livre txanspassait toute la rivière de Seine sans icelui mouiller, et tirant par les dents son manteau comme faisait Jules César; puis d’une main entrait par grande force en un bateau ; d'icelui se jetait de rechef en l’eau, la tête première ; sondait le parfond, creusait les rochers, plongeait es 25 abîmes et gouffres.
Le temps ainsi employé, lui frotté, nettoyé et refraîchi d’habillements, tout doucement retournait, et passant par quelques prés pu autres lieux herbus, visitaient
• 20. Traire, tracer. — 21. Gymnaste, d’un mot grec qui signifie : celui qui pratique ou qui enseigne les exercicesdu corps. — 22. Carrières, au sens d’espace, course, — 23. Palis, palissade. — 24. Dextre (latin dexira}, droite. Senestre (latin sinislm gauche 5 pc s’emploie plus que dons le vocabu# laire dub îason. — 23. Es. Cf. p. 106, note 9.
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les arbres et plantes, les conférant avec les livres des Anciens qui en ont était, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Macer et Galen 2r\ et en emportaient leurs pleines mains au logis : desquelles avait la charge un jeune page nommé Rhizotome 27.
Eux arrivés au logis, cependant qu’on apprêtait le souper, répétaient quelques passages de ce qui avait été lu, et s'asseyaient à table... Durant icelui repas était continuée la leçon du dîner, tant que bon semblait ; le reste était consommé en bons propos, tous lettrés et utiles. , É
Après grâces rendues s’adonnaient à ohanter musicalement, à jouer d’instruments harmonieux, ou de ces petits passe-temps qu’on fait ès cartes, ès clés et gobelets, et là demeuraient faisant grand chère et s’ébaudissant aucunes fois jusques à l’heure de dormir ; quelquefois allaient visiter les compagnies des gens lettrés ou de gens qui eussent vu pays étrangers28.
En pleine 'nuit, -avant que soi retirer, allaient au lieu de leur logis le plus découvert voir la face du ciel, et là v notaient les comètes,' si aucunes étaient, les figures, situations, aspe'cts, oppositions et conjonctions des astres.
Puis avec son précepteur récapitulait brièvement, à la mode des Pythagoriques29, tout ce qu'il avait lu, vu, su, fait et entendu au décours de toute la journée.
20. Théophraste, philosophe grec, disciple d’Aristote (ive et v« siècles avant J.-C.) a écrit un 'Imité des plantes , et des Caractères traduits par La Bruyère; Dioscorides, cf. p. 107, note 15 ; Marinus, philosophe grec du ve siècle de notre ère, a laissé une biographie de son maître Proclus ; Pline, cf. p. 107, note 15 ; Nicander deColophone, médecin grec du iie siècle av. J.-Ç., auteur de deux poèmes Theriaca et Atexipliarmaca; Macer, poète latin contemporain de Virgile dont il nous reste un poème, sur la vertu des herbes ; Galen, Galien, cl. p. 107, noie 15. 2/.
Rhizotome, de deux mots grecs qui signifient : celui qui coupe les racines. — 28. Etr anges, étrangers. — 29. Pythagore, philosophe grec (569-470 av. J.-C.) recorn mandait à ses disciples de faire chaque soir leur examen de conscience.
XVIe SIÈCLE
Si priaient Dieu le créateur en l’adorant et ratifiant 30 leur foi envers lui, et le glorifiant de sa bonté immense, et lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandaient à sa divine clémence pour tout Tavenir. Ce fait, entraient en leur repos.
(Gargantua, 1, xxiii.)
Bientôt, la guerre éclate entre Grandgousier et un de ses voisins, le roi Picrochole. Les habitants de Lerné, sujets de Picrochole, envahissent le territoire de Grandgousier, et le ravagent sans éprouver de résistance, jusqu’à l'abbaye de Seuillé. Là, les moines, épouvantés, s’enferment dans leur chapelle, pendant que l’ennemi pille leur enclos, et font des prières. Mais l’un d eux, frère Jean des Entommeures, saisit le bâton de la croix, et assomme les pillards au nombre de 13.622. Cependant, Picrochole continue la guerre ; Gargantua, rappelé par son père, aidé de Gymnaste, de Eudémon et surtout de frère Jean, défait complètement l’armée de Picrochole. Pour récompenser frère Jean, Gargantua lui fait bâtir l’abbaye de Thélème (ch. 52-58), dont le règlement est contenu tout entier dans cette formule: fay ce que voudras .
Livre II . — Après une longue et plaisante généalogie des ancêtres de Gargantua, Rabelais raconte la naissance de son fils Pantagruel. Gargantua est joyeux d’avoir un si bel enfant; mais cette naissance coûte la vie à sa femme Badebec, et il ne sait s’ij doit rire ou pleurer. Le petit Pantagruel se montre aussi vorace que son père. Quand il est en âge d’étudier, il parcourt les plus célèbres universités : Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Avignon, Bourges, Angers, Orléans. Enfin, épisode décisif pour toute la suite de l’ouvrage, Pantagruel rencontre Panurge (dont le portrait occupe le ch. 16).
Livre III. — Ici commencent (ch. 9) les aventures de Panurge, qui, ne sachant s’il doit ou non se marier, consulte successivement Pantagruel, la sibylle de Panzoust, le poète Raminagrobis, frère Jean des Entommeures, le médecin Rondibilis, le juge Rridoye qui décide des procès en les jouant aux dés, le fou Tribouet, — sans obtenir ufte réponse affirmative ou négative. Pantagruel et Panurge se résolvent alors à partir pour consulter l’oracle delà Dive Bouteille.
Livre IV. — Au port de Thalasse, s'embarquent Pantagruel, Panurge, frère Jean, Epistémon, Gymnaste, etc... Un des premiers épisodes de ce voyage, est celui des moutons de Panurge.
|30. Ratifiant, confirmant.
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Les moutons de Panurge (1548).
Pantagruel, fils de Gargantua, accompagne Panurge dans ses voyages. Sur le navire qui les porte, Panurge fait la connaissance d’un marchand de moutons, Dindenaut, à qui il se promet de jouer un bon tour ; il lui achète, après de longues négociations, un de ses moutons.— Dans le fragment qui suit, et qui contient le dénouement de cette petite comédie, On remarquera la parfaite clarté de la compost lion et l’intérêt dramatique du 'rccit. Il y a quatre parties : i° Panurge paye et prend le mouton; 2°* Panurge jette le mouton à l’eau, 'et les autres suivent ; 30 intervention du marchand; 40 attitude de Panurge àT égard de ses victimes.
Panurge ayant payé le marchand f, choisit de tout le troupeau un beau et grand mouton, et remportait criant et bêlant, oyant tous les autres et ensemblemént bêlant2, et regardant quelle part 3 on menait leur compagnon. Cependant le marchand disait à ses moutonniers : « O qu’il a bien su choisir, le chahmd 4, 11 s’v entend, /le paillard Vraiment, le bon vraiment, je le réservais pour le seigneur de Gandale, comme bien connaissant son naturel. Car de sa nature il est tout joyeux et ébaudi quand il tient une épaule de mouton en main bien séante et avenante,- et avec un couteau bien tranchant, Dieu sait comment il s’en escrime »!
Soudain, je ne sais comment (le cas fut subit, je i^eus loisir le considérer), Panurge, sans autre* chose dire, jette en pleine mer son mouton criant et bêlant. Tous les autres moutons criant et bêlant en pareille intonation, commencèrent soi jeter et sauter en mer après à la file. La foule était à qui premier y sauverait après leur compagnon. Possible n’était les en garder, comme vous savez être du mouton le naturel, toujours suivre le premier, quelque part qu'il aille c. . Aussi le dit Aristoteles, lib. 9, d eHistor. anirn., être le plus sot et inepte animai du monde.
1. Le marchand, Dindenaut. — 2. Cette phrase doit se lire ainsi : « tous les autres (moutons) le regardant et bêlant ensemble. » — 3. Quelle part, de quel côté. — 4. Chaland, client. — 5. Paillard, qui couehe sur la paille ; de là vagabond, mendiant — ^ G. D’011 le proverbe: sauter comme moutons de Panurge.
XVIe SIÈCLE
Le marchand, tout effraye de ce que devant ses yeux périr voyait et noyer ses moutons , s'efforçait les empêcher et retenir de tout son pouvoir. Mais c'était en vain. Tous à la file sautaient dedans la mer et périssaient. Finalement, il en prit un grand et fort par 1? toison sur le tillac de la nauf 7, cuidant 8 ainsi le rete nir, et satrrer le reste aussi conséquemment. Le jnouton fut si puissant qu'il emporta en mer avec soi le marchand, et fut noyé, en pareille forme que les moutons de Polyphemus le borgne cyclopc emportèrent hors la caverne Ulysse et ses compagnons 9 * *. Autant en firent les autres bergers et moutonniers, tes prenant un par les cornes, autres par les jambes, autres par la toison. Lesquels tous furent pareillement en mer portés et noyés misérablement.
Panurge, à côté du fougon^0, tenant un aviron en main, non pour aider aux moutonniers, mais pour les engarder de grimper sur la nauf et évader le naufrage, % les prêchait éloquemment comme si fût un petit frère Olivier Maillard i 1 , ou un second frère Jean Bourgeois, leur remontrant par lieux de rhétorique les misères de ce monde, le bien, et l'heur 12 de l'autre vie, affirmant plus heureux être les trépassés, que les vivants en cette vallée de misère, et à un chacun d’eux promettant ériger un beau cénotaphe 13 tl sépulcre honoraire au plus haut du mont Cenis, à son retour de Lanternois 1 '* ; leur optant 13 ce néanmoins, en cas que vivre entre les humains ne leur tachât, et noyer ainsi ne leur vînt à propos, bonne aventure et rencontre de quelque baleine, laquelle au tiers jour subséquent le*
7. Nauf, nef, vaisseau. — 8. Cuidant, croyant. — 9. Cf. Odyssée, ch. i.\
— 10. Fougon, cuisine du navire. — il. Olivier Maillard, prédicateu
cordelier du xve siècle, célèbre par sa fougue et par son^ courage ; -
Jean Bourgeois, prédicateur du môme temps. — 12. Heur, bonheui
— 13. Cénotaphe, tombeau vide. Le mot est ici spirituel et cruel. — 14
Lanternois, ce pays fantaisiste est celui où se trouve l’oracle de la Div
bouteille que Panurge va consulter. — 15. Optant, souhaitant.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
rendît sains et saufs en quelque pays de satin*6, à l’exemple de Jonas,
( Pantagruel , liv. IV, ch. 8.)
On arrive à l’île des Chicanous (ch. 12) ; les chicanous sont les huissiers, les sergents , qui reçoivent souvent des coups de bâton, mais qui en vivent. Les navires sont assaillis par une terrible tempcle. Panurge se lamente, tandis que frère Jean se met à la manœuvre et contribue à sauver la flottille. Dès qu’on aborde, Panurge retrouve tout son courage, et gourmande plaisamment ses comp agnons épuisés.
Livre V. — Nous abordons à Vile Son liante (Rome), et l’auteur enumere les di Aérantes espèces d’oiseaux qui y pullulent, blancs, noirs, gris, rouges, bleus: clergau prestregauxf monagaux} évesgauxy cardingaux , et papegaut, « qui est unique en son espece ». Pantagruel et son compagnes sant admis à voir Papegaut (1-8). Les vaisseaux s’arrêtent ensuite au Guichet, habite par les Chats- fourrés dont Grippe-minaud est l’archiduc. Ces chapitres (11 à 15) sont une violente satire des gens de justice. Enfin, voici le pays de Lanternois, où se trouve l’oracle de la Dive Bouteille (ch. 31) ; longue description du temple, de la fontaine (32-42) ; Panurge, initié par la prêtresse Bacbuc, entend le mot de la bouteille, trinch (44). Bacbuc lit dans un livre sacré la glose de ce mot : c’est buvez . , :
Ce cinquième livre est celui qui contient les plus grandes hardiesses politiques et théologiques de Rabelais. Mais, nous l’avons dit, son authenticité est fort discutable, puisqu’il n’a été publié que dix ans après sa mort.
3. Jugement sur Rabelais. — Rabelais nous dit lui-même que nous devons chercher, sous les aventures grotesques de ses héros et sous ses plaisantes digressions, un sens symbolique. Mais on est souvent tombé dans l’exagération. Il suffit de retenir ceci : 1° Rabelais nous présente, en Gargantua et Pantagruel, en frèie Jean, et en Panurge, trois caractères de notre race : le gros bon sens uni à la recherche du bien-être; l’indépendance querelleuse et courageuse ; l’esprit frondeur et l’art de se tirer d’affaire par tous les moyens; 2® Rabelais écrit une satire des idees et des mœurs de son temps. Même sans tenir compte du Ve livre, il suffirait des plaisanteries répandues dans les livres I-IV pour constater la hardiesse et l’âpreté de
16. Pays de satin, une des régions où Panurge aborde dans la suite de son voyage
cette satire; — 3° Rabelais semble attaquer tous ceux qui déforment ou qui contraignent la nature. La formule la plus claire de la philosophie rabelaisienne est, semble-t-il, la devise inscrite sur l’abbaye de Thélème : fay ce que voudras ; — 4» Le mot prononcé par l'oracle de la dive bouteille: Trinch (buvez) signifie: « Abreuvez-vous à la source de la Science ». Pour le bien comprendre, il faut se rappeler que Rabelais fut un infatigable travailleur, un érudit universel, et qu'il chercha sans cesse dans la science un remède et une consolation.
Son style est remarquable par deux qualités : la variété ; il va de la Bouffonnerie la plus osée à la grande éloquence ; — V abondance du vocabulaire .