I. — Jacques Amyot
Amyot fut successivement professeur de grec et de latin à 1 Université de Bourges, précepteur des fils de Henri II, grand aumônier de France et évêque d’Auxerre. Helléniste passionné, il donna d’abord la traduction du roman d’Héliodorc : Théagènc et Char iclée7 puis celle de la pastorale de Longus : Daphnis et Chloé. En 1559, il publia la première version française des Vies de Plutarque, et en 1574 celle des Œuvres morales du môme auteur.
Gomment s’expliquer que Amyot soit devenu si célèbre pour avoir traduit Plutarque? — D’abord, c’était une heureuse idée en ces temps où l’énergie humaine se déployait sous toutes ses formes, depuis le fanatisme jusqu’au martyre, depuis la brutalité jusqu’à l’héroïsme, de choisir, pointes vulgariser, ces biogra phics des plus grands hommes de l’a ruiqui té grecque et romaine. Jamais pareil recueil cVexemples n’avait été proposé àd’admiration et à l’imitation de la société moderne. Il y en avait de tous genres, grands capitaines, hommes d’État, législateurs, orateurs. Chacun pouvait en faire son profit. Ce n’était plus, comme chez les poètes et chez les romanciers, des personnages fabuleux, en dehors et au dessus de l’humanité ; mais des hommes, dont Plutarque, historien véridique et méticuleux, ne dissimulait pas les fautes, et chez qui l’on pouvait suivre le généreux effort de la volonté en lutte contre la faiblesse humaine. — D’autre partrces biographies étaient des recueils d’anecdotes, d'historiettes précises et variées, de bons mots, de traits, de maximes ; rien d’oratoire ni d’apologétique ; ou, du moins, si Plutarque avait eu l'intention de réhabiliter les Grecs et de les opposer aux Romains, son plaidoyer passait maintenant inaperçu, et laissait indifférents les lecteurs du xvi° siècle qui pouvaient, sans arrière-pensée, admirer tout ensemble Alexandre et César, Périclès et Scipion, Démosthène et Cicéron. — Mais, surtout,
xvr SIECLE
les défauts de ce sophiste assez pédant que fut le vrai Plutarque disparaissaient dans la traduction, ou, pour mieux dire, dans Y adaptation d’Amyot. C&Jui-ci créait .de toutes pièces le bon Plutarque. U lui donnait un tour simple et naïf, qui faisait d’autant mieux ressortir la grandeur des actes ou des pensées, et qui prêtait à l’héroïsme un air d’aisance capable de séduire tous les honnêtes gens.
Amvot rendait aussi grand service à la langue française, en l’obligeant à exprimer tant de conditions diverses, à se faire un vocabulaire guerrier, politique, critique, familier, pour suivre chacun des héros de Plutarque à travers tant d’anecdotes et de particularités. Quelle gymnastique pour notre langue ! surtout si l’on se défendait du néologisme, et si l’on voulait toujours puiser aux sources françaises et se régler sur le bon usage. Or, c’est ce que lit Amyot, à la fois le plus riche et le moins pédantesque des écrivains de cette époque. Et l’on comprend qu’à ce double titre, au xvir siècle, l’Académie française et Vaugelas l’aient considéré comme une autorité.
On sentira le charme très simple qui se dégage de l'harmonieuse prose d’Amyot, en lisant cet extrait de la Vie de Coriolan :
Coriolan et sa mère (lbo9).
Caïus Martius Coriolauus, banni de Rome, malgré ses éminents services militaires, par le parti plébéien, se retira chez ses anciens ennemis les Volsques, et se mettant à leur tète, les conduisit jusqu’à Rome qu’il assiégea (492). En vain les Romains lui envoyèrent-ils des ambassadeurs ; Coriolan ne voulut pas céder. Alors les femmes romaines, conduites par sa mère Volumnia et par sa femme Veturia firent une suprême démarche auprès de lui. — Analyser la narration, et le discours qui y est enclavé.
Elle 1 prit sa belle-fille et ses enfants quant et elle 2, et avec toutes les autres dames Romaines, s’en alla droit au 'camp des Volsques, lesquels eurent euxmêmes une compassion mêlée de révérence quand ifs la virent, de manière qu’il n’y eut personne d’eux qui lui osât rien dire. Or était lora Martius 3 assis en son
1. Elle, Volumnia, mère de Coriolan. — 2 Quant et elle, avec elle ; cette locution est encore employée par Chateaubriand :« Mon père me menait
quant et lui à la chasse. . . » ( Mémoires d' Oulrc-Tombe) . — 3. Martius- Coriolan s’appelait Caïus Martius ; on lui avait décerné le surnom de- Coriolanus, en l'honneur de la prise de Gorioles, capitale des Volsques
(cf. Africanus , surnom des deux Scipious).
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS ; - '
tribunal, avec les marques du souverain Capitaine, et de tout loin qu’il aperçut venir des femmes, s’émerveilla que ce pouvait être; mais peu après reconnaissant sa femme qui marchait la première, il voulut du commencement 4 persévérer en son obstinée et inflexible rigueur ; mais à la fin, vaincu de l’affection naturelle, étant tout emu de les voir, il ne put avoir le cœur si dur que de les attendre en son siège ; ains 5 en descendant plus vite que le pas, leur alla au devant, et baisa sa mere la première, et la tint assez longuement embrassée, puis sa femme et ses petits enfants, nB se pouvant plus tenir que les chaudes larmes ne lui vinssent aux yeux, ni se garder de leur faire caresses, ains se laissant aller à l’affection du sang, ni plus ni moins qu’à la force d’un impétueux torrent.
Mais après qu’il leur entassez fait d’amiable recueil6, et qu’il aperçut que sa mère Volumnia voulait commencer à lui parler, J-**ppeî a les principaux du conseil des Voisques pour ouïr ce qu’elle proposerait 7. . .
Marlius écouta ces paroles de Volumnia sa mère sans 1 interrompre, et après qu’elle eut achevé de dire demeura longtemps tout piqué sans lui répondre. Par quoi elle reprit la parole ei recommença à lui dire : « tQue ne me réponds-tu, mon fils ? Estimes-tu qu’il soit licite de concéder tout à son ire8 et à son appétit de vengeance, et non honnête de condescendre et incliner aux prières de sa mère en si grandes choses ? et cuides 9-tu qu’il soit convenable à un grand personnage, se souvenir des torts qu’on lui a faits et des injures passées, et que ce ne soit point acte d’homme de bien et de grand coeur, reconnaître les bienfaits que reçoivent les enfants de leurs pères et mères en
4. Du commencement, tout d’abord. —5. Ains (latin ante his), mais. —
6. Recueil, accueil. —7. Ici se place le premier discours de Volumnia,
qui demande à son fils de lever le siège de Rome. —8. Ire, colère. Ce
mot est encore employé par Corneille- — 9. Cuides, crois.
XVIe SIÈCLE
leur portant honneur et révérence ? Si 40 n'y a-t-il homme en ce monde qui dût mieux observer tous les points de gratitude que toi, vu que tu poursuis si aprement une ingratitude ; et si y a davantage, que tu as ja fait payera ton pays de grandes amendes H pour les torts que l’on t’y a faits, et n’as encore fait aucune reconnaissance à ta mère ; pourtant serait-il plus honnête que sans autre contrainte j’impétrasse VJ de toi une requête si juste et si raisonnable. Mais puisque par raison je ne te le puis persuader, à quel besoin épargné7je plus, et dilFere je la dernière espérance ? » En disant ces paroles eue se jeta elle-même, avec sa femme et ses enfants, à ses pieds. Ce que Martius ne pouvant supporter, la releva tout aussitôt en s’écriant : «O Mère que m’as-tu fait? »eten lui serrant étroitement la main droite : « lia, dit-il, mère, tu as vaincu une victoire 13 heureuse pour ton pays, mais bien malheureuse et mortelle pour ton fils, car je m’en revais vaincu par toi seule. » Ces paroles dites en public, il parla un peu à part à sa mère et à sa femme et puis les laissa retourner en la ville ; car ainsi l’en prièrent-elles. Et sitôt que la nuit fut passée, le lendemain au matin ramena les Volsques en leurs maisons.
(Vie de Coriolan.)