III. — Écrivains politiques
1. Nous nommerons seulement : Étienne de La Boétie (1530- 1563), l’ami de Montaigne, auteur de la Servitude volontaire , hardi pamphlet où il ne faut peut-être voir qu’un exercice de décimation scolaire ; — Michel de l’Hospital (1505-1573), chancelier de France pendant une des périodes les plus troublées, et qui a laissé le souvenir d’un magistrat et d’un homme d’Etat aussi intègre que capable ; ses œuvres consistent en Harangues , Mercuriales, Remontrances , etc... dont l'actualité n’est pas le seul mérite^ — et nous nous arrêterons plus longuement à la Satyre Mè nippée.
2. La Satyre Ménippée. — Parmi tant de pamphlets que fit naître la Ligue, un seul est demeuré célèbre, laSatyre Ménippée !.
7. Cependant, en attendant. — 8. On ne marchanda point, on n’hésita pas à.
1. Ce nom de Ménippée était donné, chez les anciens, à des satires mêlées de prose et de vers, genre inventé, disait-on, par le philosophe grec Mé nippe (icr siècle av. J.-C.) et imité à Rome par T. Varron, contemporain de Cicéron. Ainsi le titre indique simplement le genre; il dut
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Dans la situation si confuse où la mort de Henri ill avait jeté les différents partis politiques, les auteurs de ce manifeste national firent entendre la note juste, celle de Français qui, tout en souhaitant que Henri IV se convertît à la religion catholique, ne croyaient pas que son protestantisme put disqualifier en lui le seul légitime héritier de la couronne, et repoussaient de toutes eurs forces, soit un prince lorrain, soit un prince espagnol. Il est sans doute très exagéré de dire que ce pamphlet, publié en 159 î, ouvrit à Henri IV les portes de Paris. Mais il représente l’état d esprit du parti modéré, composé à la fois des gens de robe et des bourgeois, — les craintes qu’inspiraient ceux qui, sous prétexte de religion, ne travaillaient qu’à leur fortune propre, — la clairvoyance des Parisiens qui reconnaissaient en Henri IV le prince intelligent et brave capable de ramener la paix et la prospérité.
Cet ouvrage est du à la collaboration de plusieurs écrivains avocats, ecclésiastiques, professeurs, dont les plus notables sont Pierre Pilhou (auteur dola harangue de Daubray), Jacques Gillot, Jean Passerai et Nicolas Rajjin.
Voici une rapide analyse de la Sali/re Ménippée : Nous sommes d’abord dans la cour du Louvre, le 19 février 1593, le jour où vont se réunir les Etats, convoqués par le lieutenant-général, le duc de Mayenne, pour l'élection d’un roi. Deux charlatans, l'un espagnol (le cardinal de Plaisance), l’autre lorrain (le cardinal de Pelcvé), offrent au public leur calholicon, drogue universelle2 Le calholicon de l’Espagnol a des propriétés merveilleuses c Ironiques : il dispense de toutes les vertus réelles, il efface toutes les vilenies. Celui du Lorrain est éventé, « manquant de l’ingrédient le plus nécessaire, qui est l’or ». — Ainsi sont symbolisés les deux partis qui voulaient imposer un roi étranger à la France et faire exclure Henri IV. — Vient ensuite la procession des députés : en tète, marche M. Rose, recteur de l’Université ; puis les curés de Paris, les moines mendiants, les prévôts des marchands et échcvins, le cardinal de Pelevé, M. le Légat, M®8 de Nemours (mère de Mayenne)^ plusieurs dames de la cour, dont la duchesse de Mayenne, etc. Les curés, les moines, les échcvins sont, par-dessus leur robe, ridiculement accoutrés d’armures, et tous armés d’épées et de pertuisanes. — On est entré dans la
avoir à la mem e époque une foule de Ménippëes , dont une seule est restée célèbre.
-• Pour bien comprendre la plaisanterie contenue dans ce mot calholicon , il ne faut pas oublier que les apothicaires débitaient une drogue de ce nom, remède qui convenait, selon son étvmologie à tous les maux.
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salle des Etats. Ici, description des tapisseries qui ornent cette salle, et qui représentent des sujets anciens ou modernes, dont les auteurs tirent des allusions piquantes aux personnages contemporains. — Après que chacun a pris place, et que l’on a arrêté l’ordre des séances, commence la série des harangues : M. le Lieulenant (Mayenne) prend le premier la parole; puis M . le Légat, le cardinal de Pelevé , M. de Lyon, le recteur Rose,M. de Ricux , et M. Daubray. La séance est levée. Il y a une nouvelle description de tableaux « qui étaient étalés sur les degrés de l'escalier », et qui sont, comme les tapisseries, des sujets à allusions. — La Satyre se termine sur quelques pièces de vers, en français et en latin, dont la dernière est intitulée : A mademoiselle ma commère , sur le trépas de son âne.
Sur les sept discours prononcés aux Etats, les six premiers sont composés selon le même procédé : l'orateur y dit tout le contraire de ce qu’il devrait dire. Il semble que Mayenne, le recteur, M. de Rieux, etc., soient le jouet d une fatalité qui les oblige à découvrir malgré eux les mobiles secrets de leur conduite ; ou qu’hypnotisés par un médium , ils sont enfin forcés d’être sincères, et de remplacer la harangue artificieuse qu’ils avaient dû préparer pour couvrir de beaux arguments spécieux leur conduite, par un aveu ingénu et cynique des vrais motifs qui jes font agir. Le procédé, très spirituel, devient à la longue un peu fatigant. — A cette série de discours transposés , succède la harangue de Daubray ; et cette fois, c’est la raison qui parle, avec autant de sincérité que d’éloquence. Le député du Tiers fait un tableau saisissant des maux qui accablent les Parisiens ; il y oppose les avantages de la paix et le souvenir de la prospérité passée ; il croit que le seul remède est dans l’immédiate reconnaissance du seul roi légitime, Henri IV. On peut reprocher à cette harangue quelques longueurs ; on peut surtout constater que Daubray est plutôt sensible aux maux matériels et qu'il insiste trop sur le confortable, sur la bonne chère, sur le prix de la vie. Qu’on admire donc son éloquence, rien de plus juste ; qu’on estime que de tels arguments étaient, en l’espèce, les meilleurs dont un bourgeois de Paris pût et dût se servir ; mais que l’on se garde d’en trop idéaliser la portée.
Nous donnons un fragment important de cette harangue :
Harangue de Daubray pour le tiers état (1594)
(Par Pierre Pithou).
...O Paris qui n’est plus Paris, mais une spelunque *
( Spelunque (latin tpelunc a), caverne
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de bêtes farouches, une citadelle d’Espagnols, Wallons et Napolitains, un asile et sûre retraite de voleurs, meurtriers et assassinateurs, ne veux-tu jamais te ressentir 2 de ta dignité et te souvenir qui tu as été, au piix de ce que tu es? Ne veux-tu jamais te guérir de cette frénésie 3, qui pour un légitime et gracieux Roi La engendré cinquante Roitelets et cinquante Tyrans? Te voilà aux fers, te voilà en l’Inquisition d’Espagne, plus intolérable mille fois, et plus dure à supporter aux esprits nés libres et francs, comme sont les Français, que les plus cruelles morts dont les Espagnols se sauraient aviser. Tu n’as pu supporter une légère augmentation de tailles et d’ollices, et quelques nouveaux édits qui ne t’importaient nullement ; mais tu endures qu’on pille tes maisons, qu'on te rançonne jusques au sang, qu on emprisonne les Sénateurs, qu’on chasse et bannisse tes bons citoyens et Conseillers, qu on pende, qu’on massacre tes principaux Magistrats : tu le vois et tu l’endures ; tu ne l’endures pas seulement, mais tu 1 approuves et le loues, et n’oserais et ne saurais faire autrement. Tu n’as pu supporter ton roi débonnaire4, si facile, si familier, qui s'était rendu comme citoyen et bourgeois de ta ville qu’il a enrichie, qu’il a embellie de somptueux batiments, accrue-de forts et superbes remparts, ornée de privilèges et exemptions honorables. Que dis-je? pu supporter? c’est bien pis : tu l’as chassé de sa ville, de sa maison, de son lit. Quoi chassé ? Tu 1 as poursuivi. Quoi poursuivi ? Tu l’as assassiné, canonisé Tassassinateur et fait des feux de joie de sa mort 5. Et tu vois maintenant combien cette mort t’a profité,
2. Se ressentir, recouvrer le sentiment. — 3. Frénésie (étym. grecque),
folie furieuse.- 4. Débonnaire, ce mot doit avoir ici son sens usuel, celui
de bon ; mais le sens étymologique serait, selon Henri Estienne : de bonne race ; aire ne serait pas un suffixe, mais le mot latin area qui signifie su rface, lien , et en particulier nid de l'aigle. — 5. Allusion au meurtre de Henri III, par Jacques Clément. Le duc de Mayenne fit faire des feux de joie dans Paris. Les ligueurs proclamèrent Jacques Clément
bienheureux.
car elle est cause qu’un autre est monté en sa place, bien plus vigilant, bien plus laborieux, bien plus guerrier, et qui saura bien te serrer de plus près, comme tu as, à ton dam G, déjà expérimenté.
Je vous prie, messieurs, s’il est permis de jeter encore ces derniers abois en liberté, considérons un peu quel bien et quel profit nous est venu de cette détestable mort, que nos prêcheurs 7 nous faisaient croire être le seul et unique moyen pour nous rendre heureux. Mais je ne puis en discourir qu’avec trop de regret de voir les choses en l’état qu’elles sont, au prix qu’elles étaient lors. Chacun avait encore en ce temps-là du blé en son grenier, et du vin en sa cave; chacun avait sa vaisselle d’argent, et sa tapisserie, et ses meubles ; les reliques étaient entières ; on n’avait point touché aux joyaux de la couronne. Mais maintenant qui peut se vanter d’avoir de quoi vivre pour trois semaines, si ce ne sont les voleurs, qui se sont engraissés de la substance du peuple, et qui ont pillé à toutes mains les meubles des présents et absents? Avons-nous pas consommé peu à peu toutes nos provisions, vendu nos meubles, fondu notre vaisselle, engagé jusqu’à nos habits pour vivoter bien chétivement? Où sont nos salles et nos chambres tant bien garnies, tant bien diaprées 8 et tapissées ? Où sont nos festins et nos tables friandes? Nous voilà réduits au lait et au fromage blanc comme les Suisses ; nos banquets sont d’un morceau de vache pour tous mets. Bien heureux qui n’a point mangé de chair de cheval et de chien, et bien heureux qui a toujours eu du pain d’avoine, et s’est passé de bouillie de son, vendue au coin des rues, aux lieu^üjlé^9 vendait jadis les friandises de langues, caillettes et pieds de mouton î ht
6. Dam (latin damnum ), dommage. — 7. Prêcheurs, prédicateurs. Cf. Frères- Prêcheurs. On sait quelle était, sous la Ligue, la violence des prédications. — B. Diaprées, littéralement : qui a les couleurs du jaspe (de l'italien dîaspo, jaspe). — 0, Aux lieux que, aux lieux où. —MO. On remarquera la nature de ces arguments; la Satyre M ë nippée s’adresse à des bourgeois, très sensibles surtout à la perte des biens matériels.
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pas tenu à monsieur le légat, et à l’ambassadeur Mendosse uy que n'ayons mangé les os de nos pères, comme font les sauvages de la Nouvelle-Espagne !
Peut-on se souvenir de toutes ces choses sans larmes et sans horreur? Et ceux qui, en leur conscience, savent bien qu'ils en sont cause, peuvent-ils en ouïr parler sans rougir et sans appréhender la punition que Dieu leur réserve pour tant de maux dont ils sont auteurs? Mêmement *3, quand ils se représenteront les images de tant de pauvres bourgeois qu'ils ont vus par les rues tomber tout roides morts de faim ; les petits enfants mourir à la mamelle de leurs mères alangouries u ; les meilleurs habitants*, çt les soldats marcher par la ville, appuyés d’un bâton, pâles et faibles, plus blancs et plus ternis qu'imagés de pierre, ressemblant plus des fantômes que des hommes ! Fut-il jamais barbarie ou cruauté pareille à celle que nous avons vue et endurée ? Fut-il jamais tyrannie et domination pareille à celle que nous voyons et endurons ? Où est l'honneur de notre Université ? où sont les collèges? où sont les écoliers? où sont les leçons publiques, où l'on accourait de toutes les parts du monde ? Où sont les religieux étudiant aux couvents? Us ont pris les armes. Où sont nos châsses? où sont nos précieuses reliques? Les unes sont fondues et mangées; les autres sont enfouies en terre, de peur des voleurs et sacrilèges.
1 1 . Mendosse, l’ambassadeur- d'Espagne ; — monsieur le légat, Mayenne. — 12. On prétend que l’ambassadeur avait conseillé aux Parisiens de faire du pain en broyant les ossements du charnier Saint-Innocent, Guilaume du -Vair y fait allusion dans son Discoui's sur la toi salique. — 13. Mêmement, de même. — 14. Alangouries, tombant en langueur (lan~ guor , faiblesse). — 15. Ressemblant .. s’employait alors à l'actif: