I. — Malherbe
1. Vie. — François de Malherbe, né à Caen, fit d’abord des études de droit, puis quitta la robe pour l’épée, et s’attacha à la personne de Henri d’Angoulème, grand-prieur de France, lieutenant du gouverneur de Provence. En 1605, Malherbe revint à Paris ; le cardinal du Perron l’avait recommandé au ro«' Henri IV, qui le donna à son premier gentilhomme de la chambre, M. de Bellegarde. Malherbe avait déjà beaucoup écrit : son Ode à Marie de Médicis (1600), ses Stances à du Perrier (1601) comptent parmi ses meilleures pièces.
A partir de 1605, Malherbe s’inspire surtout des événements politiques, et chante: l'attentat du Pont-Neuf contre Henri IV (1606), la régence de Marie de Médicis (1610), le départ de Louis XIII pour la Rochelle (1627).
Malherbe était d’un caractère altier et brusque. Dans la modeste chambre meublée qu’il habitait à Paris, il réunissait quelques disciples, dont les principaux furent Maynard e* Racan. Ses boutades sont restées célèbres. Invité à dîner parle poète Desportes, il disait : « Votre potage vaut mieux que vor vers. » Près d’expirer, il reprenait vivement sa garde-malade voulant « défendre jusqu’au dernier soupir la pureté de la langue française. » Il mourut le 16 octobre 1628.
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2. Les œuvres. — Malherbe a composé des \Odes, des Stances, des Sonnets, .une paraphrase du psaume CXLV , et, dans sa jeunesse, un poème intitulé Les larmes de saint Pierre , imite de 1 italien. Son œuvre est assez réduite : il écrivait lentement, et il cherchait aussi longtemps qu’il le fallait l’expression propre qui seule pouvait le satisfaire. De là, malgré, certains archaïsmes de vocabulaire et de syntaxe, l’impression de parfaite netteté qu’il produit sur nous. . ' -
On en jugera par deux citations, dans des genres très difïe
rents.
Stances à du Perrier (1601).
Malherbe habitait encore la Provence, quand il adressa ces stances célèbres à un gentilhomme d’Aix, qui venait de perdre sa fille. Il y a dans ces vers de la fermeté et de la grâce ; mais c est un lieu commua que Malherbe ne rafraîchit guère. Rien ici ne semble sortir du cœur.
Ta douleur, du Perrier, sera donc étemelle,
— Et les tristes discours
Que te met en l’esprit l’amitié paternelle L’augmenteront toujours ?
Le malheur de ta fille au tombeau descendue 5
Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue Ne se retrouve pas?
Je sais de quels appas son enfance était pleine
Et n’ai pas entrepris, 10
3, Amitié, au xviie siècle^ ..a \ui sens plus étendu que de nos jours. îl se prend souvent au sens d’amour, et en général, d'affection. Cf. Racine, Allialie , II, 7 : « Et moi, reine sans cœur, fille sans amitié » ; et Andro maque , 111, 6 . « Vos serments m’ont tantôt juré tant d'amitié. » — 6. Un commun trépas, un trépas qui est commun à tous les hommes. 7. Dédale
avait construit, en Crète, le labyrinthe, pour y enfermer le Minotaure ; il s’en était échappé en volant. De là l’emploi de ce mot (par métonymie; puis par métaphore) pour désigner tout endroit, au propre ou au figuré, d’où il est difficile de sortir. — 9. Appas, l’orthographe distingue appât au sens propre, des appas an sens figuré. L’étvmologîe est la même (adijüsl as) .
XVIIe SIÈCLE
Injurieux ami de soulager ta peine Avecque son mépris.
Mais elle était du monde, où les plus belles choses Ont le pire destin,
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses : '15
L'espace d'un matin.
* Puis quand ainsi serait que, selon ta prière,
Elle aurait obtenu
D avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
Qu en fut-il avenu ? 20
Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste Elle eût eu plus d'accueil,
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste Et les vers du cercueil ?
Non, non, mon du Perrier : aussitôt que la Parque 25 Ote l ame du corps,
L'âge s’évanouit au deçà de la barque
Et ne suit point les morts... '
il. Injurieux, ne se dit plus que des paroles, des écrits. Au xvu® siècle, il s’emploie, en général, dans le sens de : qui fait du tort à, qui n’est ni légitime ni juste. Cf. Corkeille, le Cid , IV, 5 : « Une si belle fin m est trop injurieuse. » Racine, Iphig ., III, 4; « Mais c'est pousser trop loin ces droits injurieux... » — 12. Avecque (latin npud hoc ) sest employé en poésie, pour arec, jusqu’au milieu du xvu® siècle, selon les besoins de la versification. Il est fréquent chez Corneille, et même chez Molière (Cf. encore et encor). — 15. La tradition veut que ce vers charmant soit le résultat d’une faute d’impression. Malherbe aurait écrit: ECRoselle a vécu ce que vivent les roses? D’ailleurs, ces comparaisons tirées de la rose étaient des plus banales dès le moyen- J .et surtout au xvi® siècle. — 20. Avenu, nous écrivons aujourdhui advenu. Nous avons conservé l’ancien infinitif avenir comme substantif. — 25. ta Parque, les Parques étaient trois déesses qui symbolisaient le cours et la fin de la vie humaine : Clotho tenait le fuseau, LacliësiSy le fil, et Atropos le coupait. Ici, la figure est mal présentée, car la Parque n'ôte pas l’âme du corps. — 27. La barque., les anciens ci o\ aient que les âmes montaient dans la barque de Caron, pour passer le Stvx et pénétrer dans les Enfers : au deçà pour en deçà.
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La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;
On a beau la prier,
La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles Et nous laisse crier.
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend point nos rois.
De murmurer contre elle et perdre patience Il est mal à propos ;
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science Qui nous mette en repos. J
Paraphrase du Psaume GXLV (1627).
Ces vers sont la paraphrase (d’un mot grec paraphais qui signifie
à &SS8L ».
commun est de nature vraiment lyrique. Un poète éprouve, a la lecture
de Tueîaues lignes, une sorte de vibration ; des impressions personnelles * ‘îLccant de cnn cœur. On peut, en parcourant 1 œuvre de Lamartine, j,‘ h ,,,,, de Vigny, lire souvent, en dpigrnple d'une pièce, une crtation
fes strophes sont admirables, le poete ne renouvelle pas le theme en y introduisant sa personnalité.
N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde : Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde,
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
33 chaume du latin calamum, tige de paille (Cf. chalumeau). — 38.
d’hui: se calmer.
XVIIe SIÈCLE
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre:
C’est Dieu qui nous fait vivre 5
C’est Dieu qu’il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies A souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu’ils peuvent n’est rien ; ils sont, comme nous
[sommes, 10
Véritablement hommes Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussière Que cette majesté si pompeuse et si fière,
Dont l’éclat orgueilleux étonnait l’univers; 15
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines Font encore les vaines,
Ils sont mangés des vers.
Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D arbitres de la paix, de foudres de la guerre * ^0
Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de
[flatteurs;
Et tombent avec eux d une chute commune Tous ceux que leur fortune Faisait leurs serviteurs.
3. La réforme de Malherbe. — Mais c’est moins par son œuvre que par ses conseils et par son influence sur ses disciples, que Malherbe a réformé la poesie. Voici quels sont les principaux points de sa doctrine.
a) Pour le fond même de la poésie, Malherbe réagit à la fois contre l'imitation exagérée des anciens , et contre Vitalianisme. Sans rejeter la mythologie, il veut que l’on s’inspire des événements et des sentiments contemporains. Et surtout, il prend pour guide la raison plutôt que Yimag inalion .
20. Foudres de la guerre. Cf. La. Fontaine : 4e guerre. » [Le Lièvre et les Grenouilles).
« je suis donc un foudre
LÈS GRANDS ÉCRIVAINS FfcA&ÇAlS
b) Malherbe n’admet pas d’autre langue que le français de t Ile-de-France. Il va même jusqu’à dire : « Les crocheleurs du Port-au-Foin soM nos maîtres en fait de langage. » On voit à quel point il est en contradiction avec Ronsard et ses disciples, qui écrivaient en une langue plus riche, sans doute, mais formée artificiellement d’éléments hétérogènes.
ci Malherbe exige que le poète « fasse difficilement des vers faciles » . Il usa, dit-on, une rame de papier pour écrire une strophe: peu importe, si la strophe est belle.
d) En versification , Malherbe proscrit les rimes trop faciles. — le vers 11e doit pas enjamber sur le vers suivant, — il faut une césure principale après le sixième piedxle l’alexandrin, — point d'hiatus (rencontre d'une voyelle finale et d’une voyelle initiale). ,