II. — Les disciples de Malherbe
L’influence de Malherbe fut durable, parce qu elle répondait aux besoins mêmes de l'esprit français à cette époque. Elle fut d’ailleurs affermie et soutenue par ses disciples, dont les plus célèbres sont Ma.y nard (1582-1646) et Racan.
Racan* (1589-1670) a publié beaucoup de vers où l’on découvre un sincère sentiment de la nature et une douce mélancolie. De plus, il écrit avec fermeté et simplicité. La plus connue de ses pièces est consacrée à la vie champêtre , sujet que Malherbe n’avait point développé.
Stances sur les douceurs de la vie champêtre (1648)
Ces stances sont encore une variante du lieu commun traité par tous les poètes, depuis Horace jusqu’à Malherbe, sur la vanité des grandeurs et les avantages de la médiocrité. Il y a là peu de personnalité ; mais le sentiment de la nature donne à Racan sou originalité.
Tircis, il faut penser à faire la retraite :
La course de nos jours est plus qu’à demi faite ;
L’âge insensiblement nous conduit à la mort.
Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des flots notre nef vagabonde :
Il est temps de jouir des délices du port.
i. On dirait aujourd'hui ou : faire retraite ou se retirer. D’un fonctionnaire qui a dépassé l’àge du service actif, on dit quil est mis à lu retraite ou qu’il prend sa retraite. — G. On retrouve cette-Gomparaisou Fajeunie dans Lamartine ( Méditations ).
XVIIe SIÈCLE
Le bien de la fortune est un bien périssable ;
Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable ;
Plus on est élevé, plus on court de dangers ;
Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête, Et la rage des vents brise plutôt le faîte 10
Des maisons de nos rois que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire EfF^cer pour jamais ce vain espoir de gloire,
Dont l’inutile soin traverse nos plaisirs, 15
Et qui, loin retiré de la foule importune,
Vivant dans sa maison, content de sa fortune,
A selon son pouvoir mesuré ses désirs.
11 laboure le champ que labourait son père.
Il ne s’informe point de ce qu’on délibère 20
Dans ces graves conseils d’affaires accablés.
11 voit sans intérêt la mer grosse d’orage \
Et n'observe des vents le sinistre présage Que pour le soin qu’il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu’il désire ; 25
Son fertile domaine est son petit empire,
Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ;
Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
Et sans porter envie à la pompe des princes,
Se contente chez lui de les voir en tableau . . 30
12. Imitation de Lucrèce (III, G) etd’IIoRACE (Odes, IV, 2). — L>. Soin a un sens plus fort au xvn® siècle; il signifie souvent le souci, YndmU nistration , etc., Racine, Iphigénie, II, 2. « D un soin cruel ma joie est ici combattue. » On sentira dans cet exemple la force du mot soin , si Ion songe qu’Agamemnon se prépare à sacrifier sa fille aux dieux. — IG. Loin retiré, retiré loin de... — 24. Il y a là un souvenir de Lucrèce JV, l) ; Suave mari rnagno... mais la fin de la strophe est d^un accent original. — 27. Deux résidences royales.
158 LÉS GHANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Agréables déserts, séjour de l’innocence.
Où loin des vanités, de la magnificence,
Commence mon repos et finit mon tourment,
Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude,
Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
Soyez-le désormais de mon contentement.