‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 62 sur 232 · III. — Les adversaires de Malherbe · texte numérisé non relu

III. — Les adversaires de Malherbe

Nombreux sont les poètes qui voulurent continuer l’œuvre de la Pléiade, et qui se posèrent en adversaires de Malherbe : Desportes, Bertaut, Théophile de Viau, Saint-Amant , Cyrano de Bergerac , et surtout Mathurin Régnier , le seul auquel nous nous arrêterons.

Mathurin Régnier (1573-1613) était neveu de Desportes et fui destiné à l'Église. Il accompagna plusieurs fois le cardinal de Joyeuse à Rome, puis vécut assez misérablement à Paris. Il doit sa réputation à seize Satires dont les principales sont : Les pdetes , la vie de Cour , l'Honneur , l'Importun, à Nicolas Rapin (contre Malherbe), le Souper ridicule , Macétle ou l'hypocrite.

Régnier a beaucoup puisé chez les Latins (Horace, Juvénal) et surtout chez les Italiens. Mais il a le sens du pittoresque et du réel, et une verve drue et copieuse. Boileau le reconnaît pour un des maîtres de la satire.

Portrait d’un pédant (1609?)

On jugera des qualités d’observation et de la précision amusante du vocabulaire de Régnier d’après le portrait du pédant , que nous tirons de la Satire X, le Souper ridicule. (Boileau s’est inspiré de cette satire dans son Repas ridicule.) Dans ce passage, apparaissent les exagérations d’un réalisme que le xvne siècle devait condamner. En étudiant Boileau et Molière, on sentira que le style peut être piquant et énergique, sans aller jusqu’à la trivialité ; mais on pourra tout de même regretter quelque chose de cette verve primesautière, trop dédaignée par les purs classiques.

■ 36. Cette dernière strophe est d’un accent tout moderne. Le poète semble trouver dans la nature, comme Lamartine, Y asile rêvé. On remarquera l’analogie de ces vers avec un vers de Y Isolement (ir# méditation de Lamartine) : Terre.' soleil, vallon, solitude si chère...

Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade,

Ferait donner au diable et céruse et pommade ;

Et n'est blanc en Espagne à qui ce cormoran Ne fasse renier la loi de l’Alcoran.

Ses yeux bordés de rouge, égarés, semblaient être 5 L’un à Montmartre et l'autre au château de Bicêtre : Toutefois, redressant leur entrepas tortu,

Ils guidaient la jeunesse au chemin de vertu.

Son nez haut relevé semblait faire la nique A l’Ovide Nason, au Scipion Nasique, 10

Où maints rubis balais, tous rougissants de vin, Montraient un hac itur à la Pomme de pin,

Et, prêchant la vendange, assuraient en leur trogne Qu'un jeune médecin vit moins qu’un vieil ivrogne.

Sa barbe sur sa joue éparse à l’aventure, 15

Où l'art est en colère avecque la nature,

En bosquets s’élevait, où certains animaux,

Qui des pieds, non des mains, lui faisaient mille maux. Quant au reste du corps, il est de telle sorte,

Qu’il semble que ses reins et son épaule torte 20

Fasse guerre à sa tête, et, par rébellion,

Qu’ils eussent entassé Ossa sur Pélion.

Tellement qu’il n’a rien en tout son attelage Qui ne suive au galop la trace du visage.

2. C’est-à-dire que le blanc de céruse et la pommade n’eussent pu réussir à lui refaire le teint. — 4. Le blanc d'Espagne eût renié Mahomet plutôt que d'entreprendre de blanchir ce cormoran. — 6. Montmartre est au nord de Paris, Bicêtre au midi. Façon pittoresque de dire qu’il louche. — 7. Entrepas, intervalle. — 9. Nique (étym. allemande). « Geste par lequel on hoche la tète en signe de bravade » (Darmesteter). — 10. Nason était le surnom du poète latin Ovide ; Nasica, celui d’une branche de la famille des Scipions. Nasus veut dire, en latin, nez ; série de jeux de mots. — 11. Rubis balais, le rubis fut découvert à Balaschon, près de Samarkande (Turkestan russe). De là l’épithète de balach , donnée en arabe au rubis. Il s’agit ici des boutons rouges cfui ornent le nez du pédant. — 12? Pomme de Pin, cabaret situé près du Pont-Notre-Dame. Hac Itur signifie en latin : par ici on va... C'est-à-dire son nez aurait pu servir d'enseigneji un cabaret. — 20 Torte, fém. de tort ou tors. Cf. colonne torse. — 22. Les Titans, pour escalader l’Olympe, avaient entassé l’un sur l’autre le mont Ossa et le mont Pélion.

160 LES GRANDS icîUVAÏNS FRANÇAIS

Pour sa robe, elle fut autre qu’elle n’était 25

Alors qu? Albert le Grand aux fêtes la portait,

Ma is toujours recousant pièce à pièce nouvelle,

Depuis trente ans c'est elle, et si ce n’est pas elle ; Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé,

Qui survécut au temps qui l’avait consommé. 30

Une teigne affamée était sur ses épaules,

Qui traçait en arabe une carte des Gaules.

Les pièces et les trous semés de tous côtés Représentaient les bourgs, les monts et les cités.

Les filets séparés, qui se tenaient à peine, 35

Imitaient les ruisseaux coulant dans une plaine.

Les Alpes, en virant, lui grimpaient au collet,

Et Savoy, qui plus bas ne pend qu’à un filet.

Les puces et les poux et telle autre quenaille

Aux plaines d’alentour se mettaient en bataille, 40

Qui les places d'autrui par armes usurpant,

Le titre disputaient au premier occupant

Un mouchoir et des gants, avec ignominie,

Ainsi que des larrons, pendus en compagnie,

Lui pendaient au côté, qui semblaient, en lambeaux, 45 Crier, en se moquant r-vieux linges, vieux drapeaux Ainsi ce personnage, en magnifique arroi Marchant pedetentim s’en vint jusques à moi,

Qui sentis à son nez, à ses lèvres décloses,

Qu’il fleurait bien plus fort, mais non pas mieux que

[roses. 50 (. Satire X.)

26. Albert le Grand (1193-12S0), dominicain, fut un des plus illustres maîtres de l’Université de Paris. Régnier veut dire que la robe du pédan semblait remonter au xme siècle. — 28. Et si, et pourtant. — 29. Ce vaisseau... Allusion au navire Argo, sur lequel les Argonautes avaient fait leur célèbre voyage, et que l'on conservait, dit la légende, en réparant au fur et à mesure les pièces détériorées par le temps. — 31. Une teigne, teigne se dit proprement d’un petit insecte qui ronge les étoffes et les livres; puis d’une plaie du cuir chevelu. Il s’agit ici d’une partie sale et usée formant tache sur la robe. — 32. En arabe, avec des arabesques. — 39. Quenaille (picard ?), pour canaille . — 47. ArroC équipage. — 48. Pedetentim, du latin pedem, pas à pas. — 49. Décloses, ouvertes. — 50. Fleurait, sentait.

XVIIe SIÈCLE

Mais Régnier n’est pas seulement un satirique descriptif , d’un réalisme pittoresque. Comme Boileau, dont il est vraiment l’ancetre, sinon le modèle, il prend parti dans les querelles littéraires de son temps. Il défend Ronsard et sa libre conception de la poésie, contre Malherbe. Sa neuvième satire mériterait d’être citée tout entière; nous ne, pouvons en donner qu’un fragment caractéristique :

Contre Malherbe et son École (1606).

Régnier, dans cette célèbre satire IX, adressée à Nicolas Rapin (avocat bel-esprit, excellent critique, et l’un des auteurs de la Satyre Mcnippêc ), attaque Malherbe et ses disciples. D’abord amis, Malherbe' et Régnier se brouillèrent, dit-on, le joujou Malherbe aurait dit à Desportes, oncle du satirique : « Votre potage vaut mieux que vos vers. » Mais ce ne fut là qu’une occasion. Au fond, les deux poètes ne pouvaient s’entendre: ils représentenrtfeux tendances absolument contraires.

. . . Comment! il nous faut donc pour faire une œuvre Qui de la calomnie et du temps se défende, [grande Qui trouve cfuelque place entre les bons auteurs,

Parler comme à Saint-Jean parlent les crocheteurs ! Encore je le veux, pourvu qu’ils puissent faire 5 Que ce beau savoir entre en l’esprit du vulgaire,

El quand les crocheteurs seront poètes fameux,

Alors sans me fâcher je parlerai comme eux.

Pensent-ils des plus vieux offensant la mémoire Par le mépris d’autrui s’acquérir de la gloire? 10 Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers, Prouver qu’ils ont raison de censurer leurs vers ?

Alors qu’une œuvre brille et d’art et de science,

La verve quelquefois s’égaye en la licence...

Cependant leur savoir ne s’entend seulement 15

Qu’à regratter un mot douteux au jugement,

Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphtongue,

4. Les crocheteurs, allusion à une boutade célébré de Malherbe, qui, selon Racan, renvoyait ses disciples aux crocheteurs du Port-au-Foin (place Saint-Jean ou place de Grève) comme aux maîtres absolus de la langue française. — -J*. Poètes, ne forme ici quexleux syllabes; dans la versification classique et romantique, il compterait pour trois. — 14.

S égaye en la licence, se donne légitimement certaines libertés. — 17. Règle de 1 hiatus. Boileau dit ( Art poétique, 1) : Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée > Ne soit en son chemin d’une voyelle heurtée .

Grands ècrivairïs G

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Épier si des vers la rime est brève ou longue,

Ou bien si la voyelle à Fàutre s’unissant

Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant; 20

Et laissent sur le vert le noble de l’ouvrage.

Nul aiguillon divin n’élève leur courage ;

Ils rampent bassement, faibles d’inventions,

Et n’osent, peu hardis, tenter les fictions,

Froids à l’imaginer; car s’ils font quelque chose 25 C'est proser de la rime et rimer de la prose,

Que l’art lime et relime, et polit de façon Qu’elle rend à l’oreille un agréable son ;

Et, voyant qu’un beau feu leur cervelle n'embrase,- Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase, 30

Affectent leur discours tout si relevé d’art,

Et peignent leurs défauts de couleur et de fard.

(. Satire IX.)

18. Malherbe avait défendu le premier de faire rimer une syllabe longue et une syllabe brèvé ( table et cable). — 20. L’ancienne versification tolérait l’e muet non élidé quand il était précédé d’une voyelle. Ex.: vie, aimée, partie... Malherbe proscrivit cette licence. — 21. Le vert, le pré, la terre; — abandonnent, négligent. — 25. L’imaginer, infinitif pris substantivement. — 20. Ce vers ne se comprend que si l’on entend rime dans le sens de rythme. Il y a là une sorte de jeu de mots.

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