I. — La philosophie : Descartes
1. Vie. — René Descartes, né à la Haye, en Touraine, fit de solides études au Collège des jésuites de La Flèche, travailla le droit, puis, pour voir « le grand livre du monde » prit du service dans les armées étrangères pendant la guerre de Trente Ans. Dans les intervalles de ses campagnes, il méditait profondément sur des questions philosophiques et scientifiques. Il quitta le service en 1623, séjourna d’abord à Rome, puis à Paris ; et la il prit part à des conférences de savants dans lesquelles il acquit rapidement une singulière notoriété. Il devenait célèbre et ne se sentait plus assez tranquille. Aussi, en 1629, va-t-il s établir en Hollande, à Amsterdam. C’est de là qu’il écrit à Balzac la lettre suivante :
A Balzac, pour lui vanter le séjour d Amsterdam, qu'il habite (1631).
Qescartes se relira en Holknde (1629) « pour travailler plus commodément a la philosophie et aux expériences ». Dans cette lettre il finff •* Sn reeMf £t P°ur ainsi dire 'ntelltctuelle des villes popu-
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UiS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
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15 mai 1631 .
J’ai porté ma main contre mes yeux pour voir si je ne dormais point, lorsque j’ai lu dans votre lettre que vous aviez dessein de venir ici; et maintenant encore, je n’ose me réjouir autrement de celte nouvelle que comme si 1 je l’avais seulement songée 2. Cependant je ne trouve pas fort étrange qu’un esprit grand et généreux comme le vôtre ne puisse s’accommoder de ces contraintes serviles auxquelles on est obligé à la cour . vous devez même pardonner à mon zèle, si je vous invite à choisir Amsterdam pour votre retraite, et a le préférer à toutes les plus telles demeures de France et d’Italie, et même à ce célèbre ermitage que vous habitiez l’année passée 3. Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toujours une infinité de commodités qui ne se trouvent que dans les villes, et la solitude même qu’on y espère ne s y rencontre jamais parfaitement. Je veux bien que vous y trouviez un canal qui fasse rêver les plus grands parleurs, une vallée si solitaire, quelle puisse leur inspirer du transport et de la joie ; mais malaisément peut-il se faire 4 * que vous n’ayez aussi quantité de petits voisins qui vous vont quelquefois importuner », et dont les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris; au lieu qu’en celte gran e \i e ou ie suis, n’y ayant 6 aucun homme, excepté moi, qui n’exerce le négoce, chacun y est tellement attentif a son
l Autrement que comme si. . . latin aliter ac si... 2. Je lavais seule
ment^songée... longer ne se construit plus qu’avec un complément indt- “et 1” Ce célèbre ermitage... le château de BaUac su.- les bords do H Charente non loin d’Angoulôme. — 4. Dans 1 ancien français, et ect usage n’est 'pas encore tout h fait tombé au début du xvu- siecle l ad verbe placé en tête de la phrase amené 1 inversion du sujet- ' Cette >con^
♦ rnHion n’a été conservée qu’avec aussi et peut -cire-
importuner, quand l’infinitif est accompagné d’un eomplément^ronom^.
nal, ce pronom se place, au xvu* siècle, devant le verbe a un mode per
onnel qui régit l’infinitif. - 0. N’y ayant, comme .1 n y a...
XVIIe SIÈCLE
profit, que jy pourrais demeurer toute ma vie sans être jamais vu de personne. Je vais me promener tous les jours au milieu d’un grand peuple avec autant de liberté et de repos que vous en auriez dans vos allées, et je n’y considère pas autrement les hommes que j’v vois, que je ferais ' les arbres qui se rencontrent dans vos forêts ou les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n’interrompt pas plus mes rêveries que ferait celui de~ quelque ruisseau. Si je fais quelque réflexion sur leurs actions, j’en reçois le même plaisir que vous auriez de voir les paysans qui cultivent vos campagnes ; car je vois que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure et à faire que je n y manque d aucune chose. S'il y a du plaisir à voir croître les fruits dans vos vergers et à y être dans l’abondance jusqu’aux yeux, pensez- vous qu’il n’y en ait pas bien autant à voir venir ici des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes et tout ce qu'il y a de rare en Europe ? Quel autre lieu pourrait-on choisir, dans le reste du monde, où toutes les commodités de la vie soient si faciles à trouver que dans celui-ci ? Quel autre pays où l'on puisse jouir d’une liberté aussi entière, où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude, où il y ait toujours des armées sur pied, exprès pour nous garder, où les empoisonnements, les trahisons, les calomnies, soient moins connus, et où il soit demeuré plus de restes de l’innocence de nos aïeux?
C’est pendant son séjour en Hollande que Descartes publia ses principaux ouvrages : Je Discours de la méthode (1637;, les Méditations (1641), le Traité des passions (1649). La reine Christine de Suède, qui admirait et comprenait ses travaux, l’enga-
7. Faire, s'emploie fréquemment au xvii® sièckfpour éviter la répétition ü un verbe, dans une phrase comparative. Cf. Corneille, Horace : Kl jniisque par ce choix Albe montre en effet. Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
gea à venir se fixer auprès d'elle ; Descartes céda à ses instances et se rendit à Stockholm : il ne tarda pas à y mourir (11 iëv. 1650).
2. Philosophie de Descartes. Son influence. — Nous ne pouvons exposer ici la philosophie de Descartes, Disons seulement que ses principes essentiels consistent à rétablir dans tous ses droits la' raison, et à rejeter Yautorité, pour ne plus croire qu'à Y évidence. Mais encore faut-il donner à notre raison certaines règles : et c’est l’objet du célèbre Discours de la méthode , dont les quatre points essentiels sont : — 1° ne rece voir aucune chose pour vraie qu'on ne la reconnaisse évidemment telle ; — 2° Diviser chaque difficulté en autant de parcelles qu’il se peut ; — 3° Conduire nos pensées par ordre , en commençant par les plus simples, pour monter par degrés jusqu'aux plus composées ; — 4° Faire des dénombrements entiers.
Pour appliquer cette méthode à la recherche de la vérité, Descartes « fait table rase » de toutes ses connaissances antérieures. Il se place en face de lui-même, et il découvre d'abord qu’il doute ; mais s'il doute , il pense ; et s’il pense , il existe. C'est la fameuse formule : « Je pense , donc je suis. » — De là, il s’élève à la connaissance de l’âme, puis de Dieu. 11 cherche à déterminer l’action réciproque de l’âme et du corps ; il analyse nos facultés et nos passions ; il devient un psychologue et un moraliste.
Or tous les grands écrivains du xvn® siècle sont des psychologues et des moralistes ; même dans les genres les plus poétiques , c’est l’analyse des sentiments et des passions qui tient presque toute la place. Il suffit de cette constatation pour prouver l’influence de la philosophie cartésienne.
Descartes a enfin le mérite d’avoir exprimé le premier en français des idées philosophiques, pour lesquelles, jusqu'à lui, on ne se servait que du latin.