V. — Voiture
Fils d'un marchand de vins d’Amiens, Vincent Voiture fut contrôleur de la maison de Gaston d’Orléans, puis maître d’hôtel du roi. Ses fonctions l’obligèrent à de nombreux voyages aux Pays-Bas, en Italie et en Espagne. Présenté à l’Hôtel de Rarôbouillet par le comte d'Avaux, il s’y fit tout de suite apprécier pour sa bonne humeur et pour son esprit. Il savait, mieux que personne, inventer et combiner des divertissements, des déguisements, des mystifications, des parties de campagne., etc., sans jamais oublier qu’il s’agissait de « divertir les honnêtes gens » .
On peut voir l’écho de ces fêtes dans la lettre suivante :
Lettre de la Carpe au Brochet (1643).
A Monseigneur le duc d'Enghien.
Cette lettre célèbre est un type de badinage un peu forcé; tel qu’on l’aimait trop chez la marquise de Rambouillet : il serait exagéré cependant d’y voir, avec un de nos meilleurs critiques contemporains, un « chef-d’œuvre de mauvais goût ». — Le ton s’explique par les circonstances : dans un bal masqué, le duc d’Enghien (le grand Condé) s’était costumé en Brochet ; Voiture, en Carpe. Voiture joue sur cette situation, en écrivant au duc pour le complimenter sur le passage du Rhin par les troupes françaises qui vont rejoindre le maréchal de Guébriant (août 1643). Rocroy est de la même année (19 mai). — Etudier dans cette lettre l’art de la métaphore développée et suivie .
Hé ! bon jour, mon compère le Brochet ! bon jour, mon compère le Brochet! je m'étais toujours bien doutée que les eaux du Rhin ne vous arrêteraient pas : et connaissant votre force, et combien vous aimez à nager en grande eau, j’avais bien cru que celles-là ne
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
vous feraient point de peur, et que vous les passeriez aussi glorieusement que vous avez achevé tant d’autres aventures. Je me réjouis pourtant de ce que cela s’est fait plus heureusement encore que nous ne l’avions espéré, et que, sans que vous ni les vôtres y aient perdu une seule écaille, le seul bruit de votre nom ait dissipé tout ce qui se devait opposer à vous. Quoique vous ayez été excellent jusques ici, à toutes les sauces où 1 on vous a mis, il faut avouer que la sauce d’Allemagne vous donne un grand goût, et que les lauriers qui y entrent vous relèvent merveilleusement. Tète de poisson ! comme vous y allez! Il n’y a point d’eau si trouble, si creuse, ni si rapide, où vous ne vous jetiez à corps perdu. En vérité, mon compère, vous faites bien mentir le proverbe qui dit : Jeune chair et vieux poisson... Il n’y a point d’étangs, de fontaines, de ruisseaux, de rivières, ni de mers, où vos victoires ne soient célébrées ; point d’eau dormante, où l’on ne songe à vous ; pas d’eau bruyante, où il ne soit bruit de vous ^ ...
L’autre jour que mon compère le Turbot, et mon compère le Grenaut, avec quelques autres poissons d’eau douce, spupions ensemble chez mon compère l’Eperlan, on nous présenta au second i. 2 un vieux Saumon, tjui avait fait deux fois le tour du monde, qui venait fraîchement des Indes occidentales, et avait été pris comme espion en France, en suivant un bateau de sel. Il nous dit qu’il n’y avait point d’abîmes si profonds sous les eaux, où vous ne fussiez connu et redouté; et que les Baleines de la mer Atlantique suaient à grosse goutte et étaient toutes en eau, dès qu’elles vous entendaient seulement nommer 3. Il nous en eût dit davantage, mais il était au court-bouillon ; et cela était cause
i. Ici, ou peut trouver que le badîuage tourne un peu trop aucalem
noui . 2. Au second, au second service. — 3. Ici encore, la plaisanterie
devient bouffonne.
XVIIe SIÈCLE
qu’il ne -parlait qu’avec beaucoup de difficulté. Pareilles choses, à peu près, nous furent dites par une (roupe de harengs frais qui nous venaient de vers les parties de la Norvège. Ceux-là nous assurèrent que 1# mer de ces pays-là s’était glacée cette année deux mois plus tôt que de coutume, par la peur que l’on y avait eue, sur les nouvelles que quelques Macreuses 4 y avaient apportées, que vous dressiez vos pas vers le. Nord...
Cependant, votre gloire se trouvant à un point qu'il est assuré qu’elle ne peut aller plus loin, ni plus haut, il est, ce me semble, bien à propos qu’après tant de fatigues vous veniez vous rafraîchir dans leau de la Seine, et vous récréer joyeusement avec beaucoup de jolies Tanches, de belles Perches et d’honnêtes Truites, qui vous attendent ici 5 avec impatience. Quelque grande pourtant que soit la passion qu'elles ont de vous voir, elle n égale pas la mienne, ni le désir que j’ai de pouvoir vous témoigner combien je suis,
Votre très humble et très obéissante servante et commère,
La Carpe.
Dans le même genre badin , on pourrait citer la lettre dans laquelle Voilure raconte à Ml!e de Bourbon comment il a clé berné , par ordre de M,1<3 de Bambouillet, — celle où il fait au cardinal de La Valette le récit dune fête à la campagne, — celle où il explique comment il voyage sur le Rhône, etc. ,. Bref, les lettres de Voiture, publiées seulement après sa mort, au nombre de deux cents. sont une chronique vivante et spirituelle de la société précieuse.
Mais ne croyons pas Voiture incapable de traiter un sujet ^sérieux. On admire ajuste titre la longue lettre qu’il adresse à un anonyme et qui a pour sujet le cardinal de Richelieu.
C est un /rai chapitre d histoire, et il serait difficile de résumer avec plus de précision et d exprimer en un style plus fort 1 œuvre du grand cardinal. Nous en citons un extrait:
4. Macreuse, sorte d’oiseau aquatique et voyageur, de la famille du
canard — 5. Ici, à rilôlel d<r Rambouillet.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Apologie de Richelieu (1636).
...Ouvrez doue les yeux, je vous supplie, à tant de lumière. Ne haïssez pas plus longtemps un homme qui est si heureux à se venger de ses ennemis; et cessez de vouloir du mal à celui qui le sait tourner à sa gloire, et qui le porte si courageusement : quittez votre parti devant' qu’il vous quitte. Aussi bien une grande partie de ceux qui haïssaient M. le cardinal se sont cpnvertis par le dernier miracle qu’il vient de faire. Et si la querre peut finir comme il y a apparence de 1 espérer, il trouvera moyen de gagner bientôt tous les autres. Étant si sage qu’il est 1 2, il a connu apres tant d expériences ce qui est le meilleur, et il tournera ses desseins à rendre cet État le plus florissant de tous, après l’avoir rendu le plus redoutable. Il s’avisera d'une sorte d’ambition qui est plus belle que toutes les autres, et qui ne tombe dans l’esprit de personne: de se faire le meilleur et le plus aimé d'un royaume, et non pas le plus grand et le plus craint. Il connaît que les plus nobles conquêtes sont celles des cœurs et des affections 3. Il voit qu*il n'V a pas tant de sujets de louange à étendre de cent lieues les bornes d’un royaume qu à diminuer un sou de taille et qu’il y a moins de grandeur et de véritable gloire à défaire cent mille hommes qu’à en mettre vingt millions à leur aise et en sûreté. Aussi ce gt'ffnd esprit qui n’a été occupé jusqu’à présent qu’à songer aux moyens de fournir aux frais de la o-uerre, à lever de l'argent et des hommes, à prendre des villes et à gagner des batailles, ne s occupera désormais qu’à rétablir le repos, la richesse et l'abondance. Alors les ennemis de M. le cardinal ne sauront
1. Devant que était à cette époque employé pour avagPgae. On le trouve fréquemment chez Corneille. — 2. Nous dirions : Sage comme
U est. — 3. Ici, Voiture conseille à Richelieu la seule vertu qui lui
manquât peut-être, la clémence. — 4 La taille, > impôt.
XVTI* SIECLE
plus que dire contre lui, comme il» n’ont su que faire jusqu’à cette heure. Alors les bourgeois de Paris seront ses gardes ; et il connaîtra combien il est plus doux d’entendre ses louanges dans la bouche du peuple que dans celle des poètes. Prévenez ce temps-là, je vous conjure, et n’attendez pas à être de ses amis jusqu’à ce que vous y soyez contraint. Que si vous voulez demeurer dans votre opinion, je n’entreprends pas de vous l’arracher par force. Mais aussi, ne soyez pas si injuste que de trouver mauvais que j’aie défendu la mienne ; et je vous promets que je lirai volontiers tout ce que vous m’écrirez, quand les Espagnols auront repris Corbie.
Enfin, Voiture était poète. Il écrivit des épîtres , des sonnets, des madrigaux, des épigrammes , etc... Bref, il fit, comme Marot, de la poesie d’actualité, et il laissa après lui des modèles délégant badinage. Sans doute, il est précieux et maniéré^ il cherche trop le trait spirituel, il abuse du jargon métaphorique de la galanterie à la mode. Mais il a de la grâce* de l’aisance, et du naturel jusque dans sa préciosité.