IV. — Balzac
Jean-Louis Guez de Balzac, né à Angoulème, fut attaché au ardinal de La Valette, et l’accompagna à Rome : c’est de là u il écrivit ses premières lettres qui, très admirées pour leur loquence , circulèrent dans la haute société parisienne; et uand Balzac revint à Paris, il était déjà célèbre. Il parut à Hôtel de Rambouillet, fut des premiers quarante de l’Académie ançaise ; mais il préférait le séjour de la campagne à celui de i ville. Nous en avons un témoignage dans la lettre suivante, dressée à Chapelain.
L ermitage de Balzac (U'38).
A Chapelain
Monsieur,
PouH les nouvelles du grand
1* Four, en échange de...
12 mai' 1038.
monde que
vous
17*2 LES G KAN DS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
m’avez fait savoir, en voici de notre village. Jamais les blés ne furent plus verts, ni les arbres mieux fleuris. Le soleil n’agit pas de toute sa force, comme il fit dès le mois d’avril de l’année passée, quand il brilla les herbes naissantes. Sa chaleur est douce et innocente, J supportable aux tètes les plus malades. La fraîcheur et les rosées de la nuit viennent ensuite, et réjouissent ce qui languirait sur la terre sans leur secours ; mais, J ayant plutôt abattu la poussière que fait de la boue, il faut avouer qu’elles ne contribuent pas peu aux belles matinées dont nous jouissons. Je n’en perds pas le moindre moment, et les commençant justement à quatre heures et demie, je les fais durer jusqu’à midi . Durant ce temps-là, je me promène sans me lasser, et en des lieux où je puis m’asseoir quand je suis las. Je lis des livres qui ne m’obligent point à méditer, et je n’apporte à ma lecture qu’une médiocre attention. Car en même temps je ne laisse pas de donner audience à un nombre infini de rossignols, dont tous nos buissons sont animés. Je juge de leur mérite, comme vous faites de celui des poètes au lieu où vous êtes. Et en effet, si vous ne le savez pas, je vous apprends qu’il y a autant de différence de rossignol à rossignol que 1 de poète à poète. 11 y en a de la première et de la dernière classe. Nous avons quantité de Maillets2 et de*** ; mais nous avons aussi quelques Chapelains et quelques Malherbes 3. Le reste à une autre fois. Je suis, Monsieur, votre, etc.
Cet éloignement ne nuisait pas à sa célébrité; au contraire.
Sur tous les sujets d’actualité littéraire ou mondaine, Balzac écrivait à quelqu’un de ses amis, en particulier à Chapelain ou
2. Marc de Maillet (15G8-1628) eut auprès de ses contemporains une réputation de poète importun et médiocre. Saint-Amant l’a décrit dans le Poète crotté. Maillet a surtout écrit des épigrammes. —3. On voit
que Balzac, qui faisait si grand cas de Corneille, met Chapelain sur le même rang que Malherbe, à moins qu’il ne s’exprime ainsi par politesse, ; comme le Philinthe du Misanthrope .
xvnc siî:cu;
àCoiu-art; et scs lettres étaient lues et commentées dans la chambre bleue. C’est ainsi qu’en 1637, à l’occasion de la querelle du Cirl. il adresse à Scudéry une lettre fameuse.
Lettre à M. de Scudéry sur le Cid.
(27 août 1637.) ^
On sait que les représentations triomphales du Cid, joue en décembre 1636, déchaînèrent contre Corneille les colères de tous ses rivaux : c’est ce que l’on appelle la Querelle du Cid. Georges de Scudéry publia^ ses Observations sur le Cid, et en envoya un exemplaire à Balzac. Celuici avec des formules polies, répondit que sans doute Scudéry avait riason de relever dans le Cid des infractions aux règles d’Aristote ; mais que, tout bien considéré, l’accueil fait par le public à la tragédie de Corneille justifiait l’auteur. — Nous ne citons que la deuxième partie de la lettre ; on y sentira le désir de ne pas choquer ouvertement Scudéry, mais aussi une sorte d’ironie supérieure enveloppée dans des phrases à dessein surchargées, et qui semblent trahir les gestes et la physionomie d’uu Alceste désireux de -rester très coriecttout en disant le fond de sa pensée.
... Mais vous dites qu'il a ébloui les yeux du monde, et vous l’accusez de charme A et d’enchantement. Je connais beaucoup de gens qui feraient vanité d’une telle accusation, et vous me confesserez vous-même que la magie serait une chose excellente, si c’était une chose permise. Ce serait, à dire vrai, une belle chose de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil quand il est nuit, d’apprêter des festins sans viandes ni officiers de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants. C’est ce que vous reprochez à l’auteur du Cid, qui, vous avouant qu'il a violé les règles de l’art, vous oblige de lui avouer qu’il a un secret qui a mieux réussi que l'art même, et, ne vous niant- pas qu'il a l rompe toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse conclure de là, sinon qu’il est plus fin que toute la cour et tout le peuple, et que la
i. Gliarme, au sens étymologique du latin carmen, incantation magique —2. Viandes , se disait alors de tous les mets (latin vivenda, chose dont on vit) ; Officiers, le mot se prenait alors dans un sens beaucoup plus large qu’aujourd’hui : il se disait de tous ceux qui remplissent un office. On dit encore un officier ministériel .
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tromperie qui s’étend à un si grand nombre de personnes est moins une fraude qu’une conquête 3. Cela étant, Monsieur, je ne doute point que MM. de l’Académie 4 ne se trouvent bien empêchés dans le jugement de votre procès, et que d’un côté vos raisons ne les ébranlent et de l'autre l’approbation publique ne les retienne. Ainsi vous remportez dans le cabinet, et iba gagné au théâtre. Si le Ciel est coupable, c’est un crime qui a eu récompense; s’il est puni, ce sera après avoir triomphé. S’il faut que Platon le bannisse de la République, il faut qu’il le couronne de fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mat qu’il a traité autrefois Homère. Si Aristote trouve quelque chose à désireren sa conduite, il doit le laisser jouirde sa bonne fortune, et ne pas condamner un dessein que le succès a justifié. Vous êtes trop bon pour en vouloir davantage. Vous savez qu’on apporte souvent du tempérament 5 aux lois, et que l’équité conserve ce que la justice pourrait ruiner. Ne vous attachez point avec tant de scrupule à la souveraine Raison. Qui voudrait la contenter, et suivre ses desseins et sa -régularité, serait obligé de lui bâtir une nouvelle nature des choses, et lui aller chercher des idées 6 au-dessus du ciel. Je parle pour mon intérêt : si vous la 7 croyez, vous ne trouverez rien qui mérite d’être aimé, et par conséquent je suis en hasard de perdre vos bonnes grâces, bien qu’elles me soient extrêmement chères, et que je sois passionnément,
Monsieur, votre, etc... Balzac.
3. Cf. ces déclarations si libérales et si intelligentes de Balzac aux réflexions de Molière sur les règles ( Critique de l'École des Femmes) et de Racine (Préface de Bérénice). — 4. L’Académie préparait alors, pour obéir à Richelieu, ses Sentiments sur le Cid , publiés en novembre 1637. —
5. Tempérament, adoucissement (le latin temperare signifie : modérer). —
6. Idées, au sens où Platon prend ce mot. Les idées sont les types absolus dont nous n’apercevons ici-bas que des apparences. — 7. La raison.
XVli* SIÈCLE 175
En 1643, Balzac écrivit à Corneille lui-même, pour le remercier de lui avoir envoyé un exemplaire de Cinna; c’est dans celte lettre qu’il appelle Emilie « une adorable furie ».
Balzac ne s’est pas borné à rédiger des lettres. Il adonné plusieurs ouvrages, tels que : Le Prince , cloge indirect de Louis XIII ; Arislippe ou la Coui\ dissertation politique ; le Socrate chrétien. Le style en est, comme celui des lettres, un peu tendu, trop oratoire; mais on ne saurait lui refuser le nombre , la solidité , la grandeur. On peut dire qu’il a rendu à notre prose les mêmes services que Malherbe à notre poésie.