‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 73 sur 232 · DON RODRIGUE · texte numérisé non relu

DON RODRIGUE

Sous moi donc cette troupe s avance 15 Et porte sur le front une mâle assurance.

Nous partîmes oinq cents ; mais par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,

Les plus épouvantés reprenaient de courage ! 20

J'en cache les deux tiers, aussitôt qu’arrivés,

Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;

Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure, Brûlant d’impatience, autour de moi demeure,

Se couche contre terré, et sans faire aucun bruit, 25 Passe une bonne part d’une si belle nuit .

Par mon commandement, la garde en fait de même, Et^e tenant cachée, aide à mon stratagème.

Et je feins hardiment d’avoir reçu de vous L’ordre qu’on me voit suivre et que je donne i/tous. 30 Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avecje flux nous fit voir trente voiles :

L’onde s’enfle dessous, et d’un commun effort Les Maures et la mer montent jusques au port.

On les laisse passer, tout leur paraît tranquille : 35

Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs, esprits ;

Ils n’osent plus douter de nous avoir surpris ;

Us 'abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,

Et courent se livrer aux mains qui les attendent. 40 Nous nous levons alors, et tous en même temps

22. Lors, col emploi de lors pour alors est fréquent chez Corneille et chez ses contemporains. — 3i. Obscure clarté, poétique « alliance de mots » qui équivaudrait à : cette clarté qui dissipe à peine V obscurité de la n ait.

XVIIe SIÈCLE

Poussons jusques au ciel mille cris éclatants ;

Le nôtres, a ces cris, de nos vaisseaux répondent :

Ils paraissent armés, les Maures se confondent,

L épouvante les prend à demi-desccndus ; 45

Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.

Ils couraient au pillage et rencontrent la guerre :

Nous les pressons suri eau, nous les pressons sur terre, Lt nous faisons courir des ruisseaux de leur sqng Avant qu aucun résiste ou reprenne son rang. 50

Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient, Leur courage renaît et leurs terreurs s oublient :

Lu honte de mourir saris avoir combattu Arrête leur désordre et leur rend leur vertu.

(.-outre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges. 55 De notre sang au leur font -d'horribles mélanges :

Et la terre, xet le ileuve, et leur flotte, et le port,

Sont des champs de carnage où triomphe la. mort.

Oh . combien d actions, combien d exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, 60 Où chacun, seul témoin des grands coups qu’il donnait, Ne pouvait discerner où le^sort inclinait î .1 allais de tous côtés encourager les nôtres, - Faire avancer les uns et contenir les autres,

Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur’tour : 65

Et ne 1 ai pu savoir jusques au point du jour.

Maisenfin sa clarté montre notre avantage ;

Ee Maure voit sa perte et perd soudain courage.

Et, voyant du renfort qui nous vient secourir,

L ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. 70 Rs gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, Poussent jusques au ciel des cris épouvantables,

Font retraite en tumulte et sans considérer Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.

*;r!»£,°Unr’ c,°?ler; — 34 * Yert^ courage. — 55. Alfanges.de l'espagnol rhait7 ’ VenU lU'meme de rarabe> <1™ signifie épée. - 02. Inclinait, p, en-

Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte ; 75 Le flux les apporta, le reflux les remporte.

Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,

Et quelque peu des leurs, tout percés de nos coups, Disputent vaillamment et vendent bien leur vie,

A se rendre moi-même en vain je les convie : 80

Le cimeterre au poing ils ne m’écouteut pas :

Mais, voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,

Et que seuls désormais en vain ils se défendent,

Ils demandent le chef ; je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en meme temps :

Et le combat cessa faute de combattants.

[Le Cid. Acte IV. Sc. m.)

Horace (1640). /

Corneille s* est inspiré, pour sa tragédie à? Horace, d’un récit de 1 historien latin Tite-Live. Celui-ci lui a fourni les deux situations principales : la fuite simulée d’Horace, et le meurtre de Camille par son frère. Mais Corneille a renforcé l’action ; il a su la couper de la façon la plus heureuse; et il a inventé les personnages de Sabine et de Valère. Il a fait mieux : il a créé des caractères , là où l’histoire ne lui donnait que des noms ; et il a cherché à expliquer par les sentiments et à rendre' vraisemblables les faits extraordinaires enregistrés par l’histoire. — Horace est la plus belle de nos tragédies patriotiques.

Analyse . — Corneille, nous montre Rome et Albe, depuis longtemps en guerre, s’en remettant à trois champions choisis dans chaque camp, pour décider de la victoire. Du côté des Romains, les trois Horaces sont choisis ; du côté des Albains sont désignés les trois Curiaces. Mais les deux familles sont déjà unies par un mariage : l’un des Horaces a épousé Sabine, sœur des Curiaces; et lun des Curiaces est fiancé à Camille, sœur des Horaces. Malgré l’horreur de la situation, les champions désignés en viennent aux mains. Grâce à un stratagème célèbre, la victoire reste à Rome. Celui des Horaces qui survit au combat revient triomphant à la maison paternelle; il est suivi d’un soldat portant les épées des adversaires qu’il a tués. Il rencontre Camille qui, furieuse de la mort de son fiancé, insulte son frère et maudit Rome : Horace la tue. Il semble que la tragédie pourrait finir sur ce meurtre. Mais Corneille a pensé avec raison que le sort d’Horace, à la fois vainqueur et criminel, devait être fixé; et il a consacré son cinquième acte au jugement d’Horace pai le roi Tulle. Horace est absous, et Camille est ensevelie avec Guriace.

77. Cependant que est fréquemment employé par Corneille pom pendant que.

XVIIe SIÈCLE

Le meurtre de Camille.

HORACE

Ma sœur, voici le bras qui venge 110s deux frères,

Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d’Albe ; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd’hui le sort de deux États ;

Vois ces marque* d’honneur, ces témoins de.ma gloire, 5 Et rends ce que tu dois à l’heur de ma victoire.

CAMILLE

Recevez donc mes pleurs, c’est ce que je lui dois.

HORACE

Rome n en veut point voir après de tels exploits ;

Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Sont trop payés de sang pour exiger des larmes. 10 Quand la perte est vengée, on n’a plus rien perdu.

CAMILLE

Puisqu ils sont satisfaits par le sang épandu,

Je cesserai pour eux de paraître affligée,

Et j oublierai leur mort que vous avez vengée.

Mais qui me vengera de celle d’un amant, 15

Pour me faire oublier sa perte en un moment ?

HORACE

Que dis-tu, malheureuse ?

CAMILLE

O mon cher Curiace I

HORACE

O d’une indigne sœur insupportable audace !

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