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Heur, bonheur

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LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

.D’un ennemi public, dont je reviens vainqueur, 20.

Le nom est dans la bouche, et l’amour dans ton cœur !

Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire î Ta bouche la demande, et ton cœur la respire !

Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs ;

Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs. 25 Tes flammes désormais doivent être étouffées ; f

Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées ;

Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;

Et, si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme, 30

Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme.

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort;

Je l’adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l’avais laissée ;

Tu ne revois en moi qu’une amante offensée, 35

Qui, comme une furie attachée à tes pas,

Te veut incessamment reprocher son trépas.

Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,

Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,

Et que jusques au ciel élevant tes exploits, 40

Moi-même je le tue une seconde fois !

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,

Que tu tombes au point de me porter envie ;

Et toi bientôt souiller par quelque lâcheté

Cette gloire si chère à ta brutalité ! 45

HORACE

O ciel ! qui vit jamais une pareille rage !

Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage,

Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?

Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur ;

28. Entretien, le seul objet dont lu t'entretiennes. — 45. Ce dernier souhait est bien fait pour exaspérer le vainqueur, au caractère déjà si jarouche, et qui est dans toute l’ivresse de sa victoire.

XVIIe SIÈCLE

Et préfère du moins au souvenir d’unliomme 50 Ce que doit la naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE

Rome, Tunique objet de mon ressentiment !

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant ! Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore!

Rome enfin que je hais, parce quelle t’honore ! 55

Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,

Saper ses fondements encor mal assurés :

Et, si ce n’est assez de toute Tltalie,

Que l’Orienl contre elle à l’Occident s'allie;

Que cent peuples, unis des bouts de Tunivers, 60

Passent pour la détruire et les monts et les mers! Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles !

Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux,

Tasse pleuvoir sur elle un déluge de feux ! (55

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre, •

Voir ses maisons en cendre'et tes lauriers en poudre; >' Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

Horace, mettant l épée k la main et poursuivant sa sœur qui s'enfuit.

C’est trop, ma patience à ma raison fait place; 70 Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.

Camille, blessée derrière le théâtre.

Ah, traître !

51. Rome, Horace met Home au dessus de toutes les affections particulières. Il veut imposer ce patriotisme absolu à sa sœur. — GG. Ce foudre Corneille emploie souvent ce mot au masculin (cf. Polyeiicie, acte Ht, sc. v). — 60. On analysera le crescendo de ce couplet. Camille saisit au vol ce nom de Rome que lui crie son frère, nom qui luj donne une sorte de secousse nerveuse et qu’elle répète quatre fois en énumérant toutes les raisons qu’elle a tle le détester. Puis elle lance ses imprécations , qui font perdrela tête à Horace. On sent que Corneille veut motiver la colère du meurtrier. - 71. Dedans, jusque vers le milieu du xviy siècle, on emploie souvent l’adverbe {dedans, dessus...) pour la préposition (dans, sur...). — 72. On ne devait' pas ensanglanter la scène :

Camille est frappée derrière le théâtre.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

horace, revenant sur le théâtre.

Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romain î

(Acte IV, sc. v.) Cinna (1640).

Le sujet de Cinna a été fourni à Corneille par le philosophe latin Sénèque, qui, dans son traité De la Clémence , raconte que l’empereur Auguste' pardonna généreusement au conspirateur Cinna et à ses complices. Mais Corneille n’a vraiment empruntée son modèle que certains traits du personnage d’Auguste ; il a créé tout le reste, action et caractères — Jamais la gnwndeur d'âme qui constitue le fond moral des tragédies de Corneille, ne s^est exprimée avec des arguments plus vigoureux, ni en plus beaux vers.

Analyse. — Émilie, pour venger son père mis à mort par Auguste, arganise contre lui une conjuration dont le chef sera Cinna, descendant de Pompée. Cinna aime Émilie, et ne conspire que pour lui plaire. Un traître découvre tout à Auguste. Celui-ci, qui a comblé Cinna de bienfaits, est révolté de cette ingratitude; il fait venir le conspirateur et l’oblige à un aveu, mais cet aveu n’est suivi d’aucun repentir. Émilie arrive, et déclare qu’elle est responsable de tout, et qu’elle brave la colère du tyran. Auguste qui avait cru, en adoptant nmilie et en l’élevant comme sa fille, réparer la mort de son père, est écrasé par la douleur; et enfin il apprend que Maxime, qui lui a révélé le complot, n’a agi lui-même que par fourberie. Alors, par un effort de volonté qui est le plus caractéristique exemple de la psychologie il domine sa déception et sa fureur, et il pro-

nonce le pardon des coupables. Ceux-ci, touchés, tombent à ses pieds.

Le Pardon d’Auguste.

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