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NÉRON, NARCISSE

NARCISSE

Seigneur, j’ai tout prévu pour une mort si juste :

Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste

78. Dans une des scènes suivantes, Pyrrhus annonce à Andromaque la venue d’Oreste, le motif de son ambassade, et lui apprend en même temps son refus d’obéir aux ordres de la Grèce. Mais Andromaque, tout en le remerciant de sa générosité, ne consent toujours pas à épouser le fils du meurtrier d’Hector.

2. Locuste, célèbre empoisonneuse, déjà condamnée à mort par Claude et sauvée par Agrippine qui avait besoin de ses talents : Néron lui donna un logement dans son palais.

XVIIe SIÈCLE

A redoublé pour moi ses soins officieux :

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ;

Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie, 5 Que le nouveau poison que sa main me confie.

NÉRON

Narcisse, c’est assez; je reconnais ce soin,

Et nesouhaite pas que vous alliez plus loin.

NARCISSE

Quoi 1 pour Britannicus votre haine affaiblie Me défend...

NÉRON

Oui, Narcisse : on nous réconcilie. 10

NARCISSE

Je me garderai bien de vous en détourner,

Seigneur. Mais il s’est vu tantôt emprisonner :

Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle.

Il n’est point de secrets que le temps ne révèle :

Il saura que ma main lui devait présenter 15

Un poison que votre ordre avait fait apprêter.

Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !

Mais peut-être il fera ce que vous n’osez faire.

NÉRON

On répond de son cœur, et je vaincrai le mien.

NARCISSE

Et l’hymen de Junie en est-il le lien? 20

Seigneur lui faites-vous encor ce sacrifice ?

NÉRON

C’est prendre trop de soin. Quoi qu’il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

18. Voilà le premier argument de Narcisse ; il fait redouter à Néron la vengeance de son frère -*- 21. Second argument, plus fort, nuisque Néron aime Junie

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

NARCISSE

Agrippine, Seigneur, se l’était bien promis :

Elle a repris sur vous son souverain empire.

NÉRON

Quoi donc? Qu'a-t-elle dit ? et que voulez-vous dire?

NARCISSE

Elle s’en est vantée assez publiquement.

NERON

De quoi ?

NARCISSE

Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment ;

Qu'à tout ce grand éclat, a ce courroux tuneste,

On verrait succéder un silence modeste ,

Que vous-même à la paix souscririez le premiei Heureux que sa bonté daignat tout oublier,.

NÉRON

Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que jetasse?

Je n’ai que trop de pente à punir son audace :

Et, si je m’en croyais, ce triomphe indiscret 35

Serait bientôt suivi d’un éternel regret.

Mais de tout l’univers quel sera le langage ?

Sur les pas des tyrans veux-tu que je m’engage,

Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur,

Me laisse pour tous noms celui d’empoisonneur ? 40

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

NARCISSE

Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides ? Avez- vous prétendu qu’ils se tairaient toujours ?

Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours ?

De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire ? ^5

32. Ce troisième argument doit enfin toucher Néron : il est retombé ’ ;ous ln tutelle de sa mère î

WIl SIECLE

Et serez-vous le seul que vous n’oserez croire ?

Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus : Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus. Tant de précaution affaiblit votre règne :

Ils croiront, en effet, mériter qu’on les craigne. 50 Au joug depuis longtemps ils se sont façonnés ; ils adorent la main qui les tient enchaînés.

Vous les verrez toujours ardents à vous complaire : Leur prompte servitude a fatigué Tibère.

Moi-même, revêtu d’un pouvoir emprunté, 55

Que je reçus de Claude avec la liberté,

J’ai cent fois, dans le cours de ma gloire -passée,

Tenté leur patience, et ne l’ai point lassée.

D’un empoisonnement vpus craignez la noirceur? Faites périr le frère, abandonnez la sœur; 60

Rome, sur les autels prodiguant les victimes, Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes :

Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.

NERON

Narcisse, encore un coup, je ne puis l’entreprendre; 65 J’ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre.

Je ne veux point encore, en lui manquant de foi, Donner à sa vertu des armes contre moi.

J'oppose à ses raisons un courage inutile :

Je ne l’écoute point avec un cœur tranquille. 70

NARCISSE

Burrhus ne pense pas, Seigneur, tout ce qu’il dit :

Son adroite vertu ménage son crédit ; f Ou plutôt ils n’ont tous qu’une même pensée.

04. Ce couplet est destiné à lever tous les scrupules de Néron : l'empereur est sûr de l’impunité. — 71. Dernier argument, le plus habile de tous : Néron ne doit pas être inquiété par la vertu de Burrhus, selon Narcisse, qui agit seulement par intérêt, par ambition, et qui se moque de lui.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée;

Vous seriez libre alors, Seigneur ; et, devant vous, 75 Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous.

Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu’ils osent dire?

« Néron, s’ils en sont crus, n’est point né pour l’empire; « 11 ne dit, il ne fait que ce qu’on lui prescrit :

« Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit. 80 « Pour toute ambition, pour vertu singulière,

« Il excelle à conduire un char dans la carrière,

« A disputer des prix indignes de ses mains,

« A se donner lui-même en spectacle aux Romains,

« A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, 85

« A réciter des chants qu’il veut qu’on idolâtre;

« Tandis que des soldats, de moments en moments, «'"Vont arracher pour IuLdes applaudissements. »

Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire?

NÉRON

Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire. 90 ( Britannicus , acte IV, sc. m.)

Bajazet (1672).

Racine n’a pas toujours imité les anciens. Une anecdote racontée par un ambassadeur à Constantinople lui a inspiré une tragédie dont le sujet est contemporain, Il n’a pas cherché, dans cette tragédie, la couleur locale extérieure , comme les romantiques. Mais il s’est appliqué à donner aux passions et aux sentiments le degré d’intensité et de fureur qui peut rendre vraisemblable le dénouement. Jamais la jalousie féminine n’a été mieux analysée.

Analyse. — Roxane, sultane, a été investie par Amurat, son époux, pendant son absence, d’un pouvoir absolu. Elle est maîtresse du sort de Bajazet, frère cadet d’Amurat; et celui-ci a donné Tordre de le faire périr. Mais Roxane aime Bajazet; elle veut lui sauver la vie et lui

88. Narcisse sait bien où gît la vanité de Néron ; celui-ci, insensible à des raisons d’humanité et de conscience, est exaspéré à l’idée qu’on raille ses talents d’écuver et de chanteur. — 90. La sobriété de cette réponse est plus dramatique> et laisse plus à entendre qu’une violente déclamation-

XVIIe SIÈCLE

assurer, avec sa main, le trône d’Amurat. Elle se croit aimée de lui, et pour dissimuler cet amour aux yeux jaloux de ceux qui pourraient la dénoncer,, elle correspond avec lui par l’intermédiaire d’une jeune princesse, Atalide. On juge de sa déception et de sa rage, quand elle découvre, en interceptant une lettre, que Bajazet aime réellement Atalide. Elle se décide à faire venir le prince, pour le mettre en demeure de choisir. Elle a prévenu des esclaves, apostés par elle qut si Bajazet sortait, il était condamné et devait être étranglé. C’est ce qui donne un sens si plein et si tragique au Sortes ! qui termine brusquement la scène, une des plus énergiques et des plus concises qu’ait écrites Racine. — Bajazet une fois mort, la sultane est elle- même victime de la cruauté de son époux Amurat qui envoie l’ordre de la faire périr.

Roxane condamne Bajazet.

ROXANE

Je ne vous ferai point des reproches frivoles :

Les. moments sont trop chers pour les perdre en paroles. Mes soins vous sont connus : en un mot, vous vivez ; Et je ne vous dirais que ce que vous savez.

Malgré tout mon amour, si je n’ai pu vous plaire, 5 Je n’en murmure point: quoiqu’à ne vous rien taire,

Ce même amour, peut-être, et ces mêmes bienfaits, Auraient dû suppléer âmes faibles attraits.

Mais je m’étonne enfin que, pour reconnaissance,

Pour prix de tant d’amour, de tant de confiance, 10 Vous'ayez si longtemps, par des détours si bas,

Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.

BAJAZET

Qui? moi, madame?

ROXANE

Oui, toi. Voudrais-tu. point encore Me nier un mépris que tu crois que j’ignore ?

Ne prétendrais-tu point, par tes fausses couleurs, Il Déguiser un amour qui te retient ailleurs ;

Et me jurer enfin, d’une bouche perfide,

Tout ce que tu ne sens que pour ton Atalide?

13. Toi, remarquer ce passage du vous au fa, déjà employé par Racine dans le rôle d’Hermione. Ces changements correspondent avec un naturel parfait aux mouvements mêmes d’une passion jalouse.

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