RAJA/.ET
Atalide; madame ! O ciel ! qui vous a dit...
ROXANE
Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit. 20
bajazet, après avoir regardé la lettre.
Je fie vous dis plus rien : cette lettre sincère D’nn malheureux amour contient tout le mystère ; Vous savez un secret que, tout prêt à s’ouvrir,
Mon cœur a mille fois voulu vous découvrir.
J’aime, je le confesse, et devant que votre âme, 25 Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme,
Déjà plein d’un amour dès l’enfance fermé,
A tout autre désir mon cœur était formé.
Vous me vîntes offrir et la vie et l’empire ;
Et même votre amour, si j’ose vous le dire, 30
Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi De tous mes sentiments vous répondit pour moi.
Je connus votre erreur. Mais que pouvais- je faire ?
Je vis en même temps qu'elle vous était chère. Combien le trône tente un cœur ambitieux ! 35
Un si noble présent me fit ouvrir les veux.
Je chéris, j’acceptai, sans tarder davantage,
L’heureuse occasion de sortir d’esclavage,
D’autant plus qu’il fallait l’ accepter ou périr ;
D’autant plus que vous-même, ardente à me l’offrir, 40 Vous ne craigniez rien tant que d’être refusée ;
Que même mes refus vous auraient exposée ;
Qu’après avoir osé me voir et me parler,
Il était dangereux pour vous de reculer.
20. Cet écrit, c’est la lettre trouvée sur Atalide évanouie; et par laquelle Bajazet lui jure un éternel amour. — 25. Devant que... avant que. — 32. La phrase pourrait être plus claire ; elle est très fine et très juste. Le sens est : comme vous m’aimiez, vous vous êtes attachée à moi par vos propres bienfaits, et vous Vous êtes fait illusion sur mes sentiments.
XVIIe SIÈCLE
Cependant, je n'en veux pour témoins que vos plaintes Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes ? [45 Songez combien de fois vous m’avez reproché Un silence témoin de mon trouble caché :
Plus l’elTet de vos soins et ma gloire étaient proches, Plus mon cœur interdit se faisait de reproches. 50 Le ciel, qui m’entendait, sait bien qu’en même temps Je ne m’arrêtais pas à des vœux impuissants :
Et si l’effet enfin, suivant mon espérance,
Eût ouvert un champ libre à ma reconnaissance, J’aurais, par tant d’honneurs, par tant de dignités, 55 Contenté votre orgueil et payé vos bontés,
Que vous-même peut-être...
ROXANE
Et que pourrais-tu faire TL Sans l’offre de ton cœur, par où peux-tu me plaire ? Quels seraient de tes vœux les inutiles fruits ?
Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis? 60
Maîtresse du sérail, arbitre de ta vie,
Et même de LÉlat, qu’Amurat me confie,
Sultane, et ce qu’en vain j’ai cru trouver en toi, Souveraine d'un cœur qui n'eût aimé que moi :
Dans ce comble de gloire où je suis arrivée, 65
A quel indigne honneur m’avais-tu réservée ? Traînerais-je en ces lieux un sort infortuné,
Vil rebut d’un ingrat que j’aurais couronné,
De mon rang descendue, à mille autres égale,
Ou la première esclave enfin de ma rivale ? 70
Laissons "ces vains discours; et, sans m'importuner, Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner?
J’ai l’ordre d’Amurat, et je puis t’y soustraire.
Mais tu n’as qu’un moment : parle.
51. M’entendait, me comprenait. — 74. Qu’on lise et qu’on relise avec attention ces 18 vers : le style en est d une telle simplicité qu’il ne semble pas possible d’v changer un mot : la versification ne coûte rien «à la sûreté
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
BAJAZET
Que faut-il faire ?
ROXANE
Ma rivale est ici : suis-moi sans différer ; 75
Dans la main des muets viens la voir expirer ;
Et, libre d’un amour à ta gloire funeste,
Viens m’engager ta foi : le temps fera le reste.
Ta grâce est à ce prix, si tu veux l’obtenir.
BAJAZET
Je ne F accepterais que pour vous en punir; 80
Que pour fairç éclater aux yeux de tout rem pire, L’horreur et le mépris que cette offre m’inspire,
Mais à quelle fureur^ me laissant emporter,
Contre ses tristes jours vais-je vous irritèr !
De mes emportements elle n’est point complice, 85 Ni de mon amour même et de mon injustice Loin de me retenir par des conseils jaloux,
Elle me conjurait de me donner à vous.
En un mot, séparez ses vertus de mon crime. Poursuivez, s’il le faut, un courroux légitime ; 90
Aux ordres d’Amurat hâtez-vous d’obéir;
Mais laissez-moi du moins mourir sans vous haïr. Amurat avec moi ne l’a point condamnée :
Épargnez une vie assez infortunée.
Ajoutez cette grâce à tant d’autres bontés, 95
Madame ; et si jamais je vous fus cher...
ROXANE
Sortez !
(. Bajazet , acte V, sc. iv.)
énergique de la pensée, elle en paraît la forme naturelle ; il y gronde un accent de fureur concentrée, qui proscrit toute élégance ; l’ironie y est juste et monte par degrés. Voilà le parfait Racine, celui qui n’a pas de style , qui trouve l’accent même de la nature : et cela lui arrive toutes les fois qu’il fait parler la passion pure. — 76. Les muets, esclaves muets chargés des exécutions. — 96. Sortez ! laire remarquer à quel point l’expression, en soi la plus banale, peut devenir tragique et terrible quand elle est en situation .
xvir SIÈCLE
Iphigénie (1674).
Iphigénie est imitée du poète grec Euripide, mais Racine modifie sui certains points l’action et le dénouement. C’est ainsi qu’il rend Achille amoureux d’Iphigénie, tandis qu’Euripide nous dit seulement qu’Aga memnon s’est servi du prétexte de ce mariage pour faire venir sa fille à Aulis, Racine a supprimé le personnage de Ménélas et l’a remplacé par Ulysse. Et surtout, il a changé le dénouement. Chez Euripide Iphigénie est étendue sur l’autel du sacrifice ; un nuage l’enveloppe, elle disparaît, et l’on trouve à sa place une biche blanche. C’est Diane qut l’a enlevée et transportée en Tauride. ‘Racine suppose au contraire que l’oracle a Voulu désigner en réalité une autre Iphigénie, Eriphile, qui, à la fin de la pièce, est contrainte de se sacrifier elle-même. Iphigénie est une des pièces les mieux construites et les mieux écrites de Racine : Voltaire la considérait comme le type parfait de la tragédie classique Analyse. — Les princes grecs se sont coalisés pour aller assiéget la ville de Troie ; leur flotte est réunie dans le port d’Au ,sur le détroit de l’Euripe. Mais un calme prolongé retarde le départ; l’oracle, consulté pai Calchas, répond que, pour obtenir des vents favorables Agamemnon, chef de l’expédition, doit sacrifiera Diane sa fille Iphigénie. Agamemnon après une longue résistance, se décide à faire venir sa fille dans le camp des Grecs; il donne pour prétexte qu’il veut la marier avec Achille. 1 essaye d’écarter Clytemnestre, sa femme, et de lui cacher le sacrifice. Ai quatrième acte, Agamemnon attend sa fille à l’autel; mais Areas sor confident a tout révélé à Clytemnestre qui retient Iphigénie. Enfin 1< roi se décide à venir chercher lui-même la victime. Sa fille lui adress une touchante prière; Clytemnestre éclate en reproche? véhéments Agamemnon voudrait obéir à l’oracle, mais il est ému de pitié et il essay défaire partir secrètement Iphigénie. C’est alors que la princesse Er phile découvre aux Grecs la fuite d’Iphigénie, et celle-ci doit se résigner mourir. Achille, qui aime la fille d’ Agamemnon, se prépare à la sauver d vive force; mais le grand-prêtre Calchas révèle à tout le camp que la vie time désignée par l’oracle est Eriphile, et celle-ci se tue sur l’autel»
Prière d’Iphi§énie.