Davantage, de plus. — 8. Plaisant, qui plaît
1. I, Petr II, 23. — 2. Conséquemment, expression qui a vieilli. On dit plutôt aujourd’hui : en conséquence.
252 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
renvoie comme un fou ; il avoue tout par son silence ; on l’abandonne aux valets et aux soldats, et il s’abandonne encore plirs\ lui-même ; cette face autrefois si majestueuse qui ravissait en admiration et le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille 3 ; on lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot il ne souffle pas; c’est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez, venez, camarades, dit cette soldatesque insolente ; voilà ce fou dans le corps de garde, qui s’imagine être roi des Juifs ; il faut lui mettre une couronne d’épines î — Tradehat autem judicanli se injuste ; il la reçoit. — Et elle ne tient pas assez, il faut l’enfoncer à coups de bâton. — Frappez, voilà la tête. — Hérode Ta habillé de blanc comme un fou ; apporte cette vieille casaque d’écarlate pour le changer de couleurs ! — Mettez, voilà les épaules. — Donne, donne ta main, roi des Juifs, tiens ce roseau en forme de sceptre! — La voilà, faites-en ce que vous voudrez. — Ah ! maintenant ce n’est plus un jeu, ton arrêt de mort est donné ; donne encore ta main, qu’on la cloue ! — Tenez, la voilà encore. Enfin assemblezvous, ô Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats, revenez cent fois à la charge ; multipliez sans fin les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités, insultez sa misère jusque sur la croix, qu’il devienne l’unique objet de vos risées, comme un insensé, de votre fureur, comme un scélérat : Tradehat autem ; il s’abandonne à vous sans réserve ; il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu’il y a de dur et d’insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse 5.
3. Dans sa Passion de 1661, Bossuet adoucit ce passage : « Ce visage., il le présente droit et immobile à toutes les indignités dont s’avise une canaille furieuse. » Et dans la Passion de 1666 : « ... et présente ce visage, autrefois si majestueux, à toutes les indignités dont s’avise une troupe furieuse. » — 4. Il ne dît mot, Bossuet raye à la suite: et il demeure muet comme une pauvre brebis. — 5. Dans la Passion de 1661, ces deux dernières lignes sont reprises textuellement.
XVIIe SIECLE
Eh bien ! chrétiens, avez-vous bien considéré cette peinture épouvantable ! Cet amas terrible de maux inouïs, que je vous ai mis tout ensemble devant les yeux, suffit-il pas6 pour émouvoir? Quoi, je vois encore vos yeux secs ! quoi ! je n’entends point encore de sanglots î Attendez-vous que je représente en particulier toutes les diverses circonstances de cette sanglante tragédie ? faut-il que j’en fasse paraître successivement tous les différents personnages ; un Judas qui le baise, un Pierre qui le renie, un Malchus qui le frappe, des faux témoins qui le calomnient, des prêtres qui blasphèment son nom, un juge qui reconnaît et qui condamne néanmoins son innocence? faut-il que je vous dépeigne notre criminel gémissant à deux ou trois reprises sous la grêle des coups de fouet, suant sous la pesanteur de sa croix, usant toutes les verges sur ses épaules, émoussant en sa tête toute la pointe des épines, lassant tous les bourreaux sur son corps? Mais, le jour nous aurait quittés avant que j’eusse seulement touché la moitié de ce détail épouvantable ; abrégez ce discours infini par une méditation sérieuse7.
Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des yeux; regardez cet homme que Pilate vous présente au haut du prétoire. Le voilà, le voilà, cet homme ; lé voilà, cet homme de douleurs : Ecce homo , ecce homos. « Voilà l'homme. » Et qui
G. Suffit-il pas, dans les interrogations on pouvait alors, selon Vangelas lui-même, supprimer la négation. — 7. Depuis Attendez-vous , tout le paragraphe avec le même mouvement, est dans la Passion de 1G61. Les variantes sont peu importantes. Au lieu de : Le jour nous aurait
quittés... on lit : la nuit nous aurait surpris En 1G62, Bossuet
reprend quelques phrases seulement de ce passage ; il y ajoute : « Contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente ; qui ayant les mains et les pieds percés, ne se soutient plus que sur ses blessures, et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps entièrement abattu par la perte du sang. . . » — 8. Évangile de saint Jean , XIX, 5.
254 Les grands Écrivains français
est-ce? un homme ou un ver de terre? est-ce un homme vivant, ou bien une victime écorchée? On vous le dit ; c’est un homme : Ecce homo : « Voilà l’homme. » Le voilà, l'homme de douleurs; le voilà dans le triste état où l’a mis la Synagogue sa mère ; ou plutôt le voilà dans le triste état où l’ont mis nos péchés, nos propres péchés, qui ont fait fondre sur cet innocent tout ce déluge de maux. O Jésus ! qui vous pourrait reconnaître? « Nous l’avons vu, dit le prophète9, et il n’était plus reconnaissable. » Bien loin de paraître Dieu, il avait même perdu l’apparence d’homme, et « nous l’avons cherché même en sa présence ». Et desideravimus eum . Est-ce lui? est-ce lui? est-ce là cet homme qui nous est promis, « cet homme de la droite de Dieu, et ce fils de l’homme sur lequel Dieu s’est arrêté » ? Super virum dexleræ tuæ et super Fihum hominis quem confirmas ti libi *°. C’est lui, n’en doutez pas : voilà l’homme : voilà l’homme qu’il nous fallait pour expier nos iniquités : il nous fallait un homme défiguré, pour reformer en nous l image de Dieu que nos crimes avaient effacée : il nous fallait cet homme tout couvert de plaies, afin de guérir les nôtres : Ipse aulem vulneratus est propter iniquitates nostras , attritus est propter scelera nostra. « 11 a été blessé pour nos péchés, il a été froissé1 1 pour nos crimes ; et nous sommes guéris par la lividité de ses plaies » ; et livore ejus sanati sumus ,2. ’
O plaies, que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise ! ô sang qui découlez, soit des yeux meur tris, soit de tout le corps déchiré ! ô sang précieux, }ue je vous recueille ! Terre, terre, ne bois pas ce sang! Terra, ne operias sanguinem meum 13. « Terre, ne couvre pas mon sang », disait Job : mais qu’importe du14 sang de Job? Mais, ô terre, ne bois pas le sang
9. Isaïe y LUI, 2. — 10. Ibid. — 11. Froissé, brisé, meurtri. Ou dit encoré : un nerf froissé. — 12. Isaïe, LIII, 5. — 13. Job , XVI, 19. - 14. Qu’importe du..., construction fréquente au xvn* siècle.
XVIIe SIÈCLE
de Jésus ; ce sang nous appartient, et c’est sur nos âmes qu’il doit tomber *5...
La Vie humaine*(1685).
Voici, dans un autre genre, une sorte de Méditation , dont le mouvement, toujours plus pressé, semble donner le vertige. Quel lieu commun plus banal en soi, que la comparaison de la vie avec un voyage ? Mais quelle poésie, à la fois biblique et humaine , dans ce fragment d’un Sermon pour le jour de Pâques (16S5) 1 On en marquera les divisions, et comme les couplets .
Xa vie humaine est semblable à un chemin dont l’issue est un précipice .affreux \ On nous en avertit dès le premier pas ; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière. Marche ! marche ! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne. Il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux I Non, non, il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent2, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s’arrêter : Marche, marche I Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu’on avait passé ; fracas effroyable î inévitable ruine ! On se console, parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu’on voit se faner entre ses mains du matin au soir et quelques fruits
15. Dans ses autres Passions , Bossuet ne reprend pas ce magnifique passage sur YEcce homo, ni le mouvement lyrique et mystique : << O plaies, que je vous adore! » Mais on trouve dans la Passion de 1G62; « Allons, mes frères, recevoir ce sang : Ah ! terre, ne le cache pas; » Terra? ne operias sanguinem meum ; c’est pour nos âmes qu’il est répandu, et c’est à nous de le recueillir avec une foi pieuse ».
1. Le thème de ce morceau lyrique est le précipice , nommé dès le début, et dont chaque phrase nous rapproche d’un mouvement rapide et ininterrompu : marche l marche î II faut marcher... marche !... marche l... toujours entraîné... mais il faut aller sur le bord... — 2. Divertissent, au sens étymologique de détourner , distraire.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
qu’on perd en les goûtant : enchantement ! illusion ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux : déjà tout commence* à s’effacer; les jardins moins fleuris, les Heurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s’efface. L’ombre de la mort se présente 3 ; on commence à sentir l’approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l’horreur trouble les sens, la tète tourne, les yeux s’égarent. Il faut marcher; on voudrait retourner en arrière; plus de moyens : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé.
4. Les oraisons funèbres. — Le mot oraison s’employait encore au xvne siècle dans le sens de discours ; on disait les oraisons de Cicéron. 11 faut donc bien distinguer cette expression, aujourd’hui archaïque, du mot oraison qui signifie prière.
Les oraisons funèbres de Bossuet sont : — 1656, à Metz, Yolande de Monlerby, abbesse de Sainte-Marie de Metz ; — 1658, à Metz, Henry de Gornay ; — 1662, à Paris, le P. Bourgoing , supérieur général de l'Oratoire ; — 1663, Nicolas Cornet , principal du collège de Navarre; — 1667, Anne d'Autriche (discours perdu) ; — 1669, Henriette de France , reine d’Angleterre ; — 167b, Henriette d'Angleterre , duchesse" d’Orléans ; — 1683, Marie- Thérèse, reine de France; — 1685^ A7i/ie de Gonzague , princesse palatine; — 1686, Michel Le Tellier , chancelier de France; — 1686, MmQ du Blé d'Uxelles , abbesse de Faremoutiers (discours perdu) ; — 1687, le Prince de Condé. — Sur ces douze oraisons funèbres, six ont été imprimées du vivant de Bossuet, et par ordre du roi.
Bossuet n’aborde pas sans crainte ce genre qu’il jugeait dangereux. Dans l’oraison funèbre du P. Bourgoing, il « plaint les prédicateurs qui font les panégyriques funèbres des princes et des grands du monde... On y marche parmi les écueils... » Aussi, quand il n'a pu éviter d’accepter cette tâche difficile, a-t-il du moins essayé de rendre l’oraison funèbre digne des autels « devant lesquels il ne donne point de fausses louanges ». Il y a introduit deux éléments essentiels : l'histoire et le sermon. —
3. L’ombre delà mort... Bossuet parle ailleurs (Or. fun. de Madame) âe la mort qui offusque tout de son ombre.
XVIIe SIÈCLE
a) L'histoire . Bossuet s'est toujours scrupuleusement documenté sur les personnages tlont il avait à prononcer l’éloge funèbre; il connut d’ailleurs par lui-même Henriette d’Angleterre, Marie- Thérèse, Le Tellier, Condé ; sur les autres, il se fait donner des mémoires et des lettres. Bossuet profite du rôle joué par ces princes, princesses, hommes d’État, etc., pour tracer un large et magistral tableau des événements au milieu desquels ils ontjoué, leur rôle : révolution d’Angleterre, Fronde, guerre de Pologne, guerres de Louis XIV, révocation de l’édit de Nantes, etc. Il trace des portraits : Cromwell, Mazarin. Turenne, etc... Mais il subordonne toute l’histoire à faction de la Providence ; et il ne s’interdit pas de faire des allusions, très vivement senties parles Contemporains, à des fautes (Condé) ou à des faiblesses (Charles Ier). — b) Le sermon. Chaque oraison funèbre peut être considérée comme un sermon, où le défunt sert d’exemple illustre. Aussi Bossuet a-t-il pu souvent insérer dans ses oraisons funèbres d'importants passages de ses sermons ; et surtout chacun de ses discours peut être considéré comme un sermon: ainsi l’éloge cfHenriette de France est un sermon sur la Providence et sur les devoirs des rois : celui d'Henriette d’Angleterre, un sermon sur la Mort (la division correspond exactement au célèbre sermon de 1662); celui d’Anne de Gonzague, un sermon sur Vlmpènitence finalé, sur V Endurcissement, sur la Providence, etc. ; celui de Marie-Thérèse, un sermon sur la Pureté ; celui de Condé, un sermon sur V Ambition, sur l'Honneur du monde , etc... Bref, on ne perd jamais de vue, au milieu de la biographie et de l’histoire, le but principal de l’orateur qui veut et doit rester un prédicateur.
Le style des Oraisons funèbres est plus travaillé, plus achevé que celui des Sermons. Il est, en général, d’une gravité et d’une noblesse soutenues. Mais on aurait tort d’en oublier les pages simples et familières : ainsi, la deuxième partie de l’oraison d'Henriette de France, un grand nombre de passages de celle d’Anne de Gonzague, la troisième partie de celle de Condé. Quelques-unes, comme celle de Marie-Thérèse, sont d’un ton qui rappelle les Méditations sur l’Évangile. Ainsi, dans ces œuvres d’apparat, et où Bossuet se sentait obligé à une certaine égalité de style, on trouve encore une étonnante variété.
Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre (1670).
Bossuet avait prononcé le 16 novembre 1669 f oraison funèbre de Henriette de France, reine d’Angleterre ; moins de dix mois après, le 21 août 1670, il rendait le même devoir à Henriette d’Angleterre, sa fille, duchesse d Orléans. — Cette princesse était morte presque
Grands écrivains. 9
subitement, à Saint-Cloud, âgée de vingt-sept ans, au moment où elle était, par sa grâce et par son intelligence, la véritable reine de la cour. Bossuet, avec un sens très pénétrant de l'actualité, et du profit qu’on pouvait en tirer pour la conversion des grands, insiste sur la soudaineté de cette catastrophe. Il en profite pour engager ses auditeurs à ne pas différer leur conversion, puisque la mort frappe sans les avertir ceux qui ne se croyaient pas exposés à ses coups.
Analyse. — Il prend pour texte ces mots de l’Ecclésiaste : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité », et il divise son discours en deux parties : — Dans la première, il montre ce qu'une mott soudaine a ravi à Madame ; beauté, jeunesse, esprit, tout lui a été enlevé. — Dans la deuxième partie, Bossuet examine ce qu'une sainte mort a donné à Madame, à savoir le salut éternel en échange des vanités de la terre.
Le mérite original de cette Oraison funèbre est dans l’émotion sincère éprouvée par Bossuet qui connaissait et admirait Henriette, et qui a été frappé par sa mort imprévue.
Émotion produite par la mort soudaine d’Henriette d’Angleterre.
Considérez Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas : pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause, et il les épargne si peu qu’il ne-craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste -des hommes. Chrétiens, ne "murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction : il n’y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu ta sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s’il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés1 de l’amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. O nuit désastreuse I ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte2!
i. Enchantés, ce mot a ici son sens étymologique : état de celui qui est sous V influence dune incantation magique, au figuré. — 2. II faut
bien voir que la beauté de ce passage vient de ce que Bossuet exprime au moyen de ses deux cris qui ne sont séparés par aucun développement, la succession presque instantanée des deux nouvelles-: on apprend que Madame se meurt ! et avant d’avoir pu s’enquérir de son mal, on apprend que Madame est morte! ... .
XVIIe SIECLE .
Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque trafique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d’un mal si étrange, on accourut à Saint- Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse : partout on entend des cris; partout on voit la douleur et le désespoir, et l’image dp la mort. Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré ; et il me semble que je vois l’accomplissement de cette parole du Prophète : « Le roi pleurera, le prince sera désolé, et\les mains tomberont au peuple de douleur et d’étonnement3. »
Mais les princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements4. Alors ils pouvaient dire l’un et l’autre, avec saint Ambroise : Stringeham hracchia , sed jam amiseram quam tenebam ; Je serrais les bras, mais j’avais déjà perdu ce que je tenais 3. »
La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains.
Quoi donc! elle devait périr sitôt! dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup ; Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l’herbe des champs6; le matin elle fleurissait, avec quelles grâces ! vous le savez : le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions par lesquelles l'Écriture sainte exagère l’inconstance des, choses humaines devaient être pour cette princesse si précises et si littérales ! . -
... La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse
3. (Éz échieL vu, 27). — 4. Embrassements, au sens étymologique, action de tenir serré dans ses bras. — 5. Saint Ambroise, Oraison unèbre de Satyrus , i, 19. — 6. Psaumes eu, 15.
260 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
si admirable et si chérie! la voilà telle que la mort nous l’a laite. Encore, ce reste tel quel, va-t-il disparaître; cette ombre de gloire va s’évanouir, et nous l’allons voir dépouillée meme de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines, pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job7, avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peuton la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places 8 ! Mais ici notre imagination nous abuse encore; la mort ne nous laisse pas* assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature, notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, dit Tertullien, parce qu’il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps; il devient un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes 9 !
Oraison funèbre cV Henriette d' Angleterre (2e partie ).
Oraison funèbre de Condé (1687).
Analyse. — Bossuet divise ce discours en trois parties; il étudie successivement chez Condé : i° les qualités du cœur (là, il raconte la bataille de Rocroi) ; 2° les qualités de V esprit (campagne d’Alsace et seconde conquête de la Franche-Comté ; goûts littéraires de Condé) ; 3° la piété (les dernières années à Chantilly et la mort). Dans une très belle péroraison , Bossuet, après avoir appelé devant le cercueil de Condé tous les princes et tous les ordres de l’Etat, déclare qu’il veut désormais « réserver au troupeau qu’il doit nourrir de la parole de yie le£ restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint. » parole ;
ce fut sa dernière oraison funèbre.
7. Job , xxi, 20. — 8. En 1683, il fallut agrandir le caveau, pour y placer
le cercueil de la reine Marie-Thérèse. — 9. Bossuet avait déjà commenté ce passage de Tertullien (De resu rrect ion e ca rn is, 4} dan s son Sermon sur
la mort (1662).
XVIIe SI LC LE
Turenne et Condé.
Ç’a été dans notre* siècle un grand spectacle de voir, dans le même temps et dans les mêmes campagnes, ces deux hommes que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés, tantôt à la tête de corps séparés tantôt unis1 2, plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre.; tantôt opposés front à front3, et redoublant, l’un dans l'autre, l’activité et la vigilance, comme si Dieu, dont souvent, selon l’Écriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes. Que de campements, que, de belles marches, que de hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus 4, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires?
L’un paraît agir par des réllexions profondes, et l’autre par de soudaines illuminations ; celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de pré- cipité ; celui-là, d’un air froid, sans avoir jamais rien de lent, plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans, lors même qu’il paraissait embarrassé au dehors5. L’un, dès qu’i^ paraît dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d’extraordinaire, mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie6; l’autre, comme un homme
1. Séparés. Condé : campagne de 1043 (Rocroy); conquête de Ja
Franche-Comtc (1C-6S) ; campagne de Hollande (1G73) et d’Alsace (1G75).
— Turenne : campagne d’Italie (1041-42), d’Alsace (1G74). — 2. Unis. Campagne d’Allemagne (1644-45). — 3. Opposés, pendant la Fronde (1G57-58).
4. Vertus, talents. — 5. Tous les témoignages des contemporains s’ac-
cordent ici avec celui de Bossuet. — G. Allusion à l’admirable campagne
d’Alsace (1674-75).'
262 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
inspiré, dès sa première bataille, s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un, par de vifs et continuels efforts, emporté l’admiration du genre humain et fait taire l’envie ; l’autre jette d’abord une si vive lumière qu’elle n’osait l’attaquer. L’un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune; l'autre, et par l’avantage d’une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer Ijss destinées 7 .
Et, afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l’un, emporté d’un coup soudain, meurt pour son pays, comme un Judas le Macchabée8, l’armée le pleure comme un père, et la cour et tout le peuple gémissent 9 ; Sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps; l’autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit, en publiant les louanges de Dieu et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux hommes et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que mérite l’autre !
Oraison f unèbre de Condé (2e partie ).
7. On sent ici que Bossuet, bien qu’ij rende pleine justice à Turenne et qu’il n’hésite pas, au risque de scandaliser ses auditeurs, à l’opposer
au Grand Condé, éprouve pour ce dernier une involontaire préférence ; il lui reconnaît un génie supérieur. — 8. Judas Macchabée est célébré, par le courage et l habiletéde sa résistance contre les troupes syriennes il réussit à rétablir le culte de Jéhovah dans Jérusalem ; il fut tué en combattant l’an 160 av. J.-C. Macchabée est un surnom qui signifie le marteau , delà l’emploi légitime de l’article par Bossuet. — 9. Sur la douleur provoquée par la mort de Turenne, voir les célèbres lettres de M®* de Sévigné (juillet et août 1675), ét l’oraison funèbre prononcée par
Fléchie r, p. 272.
XVIIe SIÈCLE
5. Bossuet précepteur du Dauphin et historien. — Si l’on veut savoir comment Bossuet a compris son rôle et ses devoirs de précepteur, il faut lire la lettre latine qu’il adressait, le 8 mars 1679, au pape Innocent XI. Le programme comprenait :
— l’étude de la religion, par la lecture commentée de l’Ecriture sainte, et l’histoire de l’Église ; — celle du latin : grammaire, exercices, lectures d’auteurs, entre autres Virgile. Térence, César, Cicéron (remarquons ici que Bossuet ne lui fait pas lire les auteurs latins par parcelles, mais en entier , de suite),
— la géographie, où il fait une grande place à l’étude des mœurs: — l’histoire, et surtout (jelle de la France. Bossuet préparait lui-même chaque leçon d’histoire, et l'exposais au Dauphin. — Ajoutez à ces matières la philosophie, le droit romain, l’histoire naturelle, la physique et les mathématiques.
— Pour remplir ce vaste programme, Bossuet n’était pas seul. M. de Montausier, gouverneur du Dauphin, lui avait adjoint des collaborateurs : Huet et Fleury, pour les lettres et 1 histoire, et Blondel pour les sciences. Mais, sauf pour les sciences (encore Bossuet étudia-t-il l’anatomie), Bossuet fit tout par lui-même, se remit à l'étude de la grammaire et des auteurs, rédigea des cours d’histoire qui témoignent pour le temps d’une sérieuse connaissance des sources, et se trouva en mesure, cette éducation finie, de publier le Discours sur l histoire universelle (1681). La Politique tirée de l' Écriture sainte, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même qu’il avait également écrits pour le Dauphin, parurent après sa mort, en 1709 et 1726. Le résultat de ces efforts fut, On le sait, presque négatif. Le Dauphin avait l’esprit lourd et apathique, et semble avoir peu profité des leçons d’un tel précepteur.
6. Le Discours sur l’histoire universelle (1681) n'est qu’une partie du vaste cours d’histoire écrit par Bossuet pour le Dauphin ; la suite, annoncée dans la lettre à Innocent XI, et qui devait aller de Charlemagne au xvne siècle, n’a pas été rédigée : nous n’en possédons que des notes. — Ce Discours (latin : discursus, exposé méthodique et suivi, sans aucun sens oratoire ) embrasse les temps qui se sont écoulés, depuis la Création jusqu'à Charlemagne. Une première partie, intitulée les Epoques et divisée en douze chapitres, est un résumé chronologique et synchronique des principaux événements ; — dans une deuxième, intitulée la Suite de la religion, Bossuet expose comment, depuis Moïse, la religion chrétienne est préparée, et comment tout dans l’ancienne loi comme dans la nouvelle, aboutit par une suite ininterrompue au triomphe de l’Eglise ; — dans la troi sième partie, les Empires Bossuet étudie' l’action de la Provi dence sur les grands empires de 1 antiquité, et comment
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
absorbes l'un par l’autre, ces empires forment sous le joug* des Romains, l'imité nécessaire à la dilïusion do-PKvangile. — Bossuet historien reste toujours, ne l’oublions pas, théologien et éducateur ; il le proclame lui-même au début-et à la fin de son Discours. Mais cette réserve faite, on ne peut nier la solidité de sa documentation, la puissance et la largeur de ses vues, la sûreté avec laquelle il a analyse la Bible, et caractérisé le peuple romain. Nous ne concevons plus l'histoire traitée de la sorte ; mais nous devons rendre hommage à la loyauté et à la profondeur de Bossuet, qui, philosophe de l'histoire , doit être regardé, malgré la différence des moyens et du but, comme le véritable précurseur de Montesquieu.
Nous citons ici un fragment de la première partie, 9e Époque, où Bossuet réunit de la façon la plus personnelle l’art oratoire à la science de l'historien.
Fin de la république à Rome : naissance de Jésus-Christ
Par la mort de Crassus, la digue qui retenait César et Pompée fut rompue. Les deux rivaux qui avaient en mains toutes les forces de la république, décidèrent leur querelle à Pharsale par une bataille sanglante. César victorieux parut en un moment par tout l’univers, en Egypte, en Asie, en Mauritanie, en Espagne : vainqueur de tous côtés, il fut reconnu comme maître à Rome et dans tout l’Empire. Brutus et Cassius crurent affranchir leurs citoyens en le tuant comme un tyran, malgré sa clémence. Rome tomba entre les mains de Marc-Antoine, de Lépide et du jeune César Octavien, petit-neveu de Jules-César et son fils par adoption, trois insupportables tyrans, dont le triumvirat et les proscriptions font encore horreur en les lisant1. Mais elles furent trop violentes pour durer longtemps. Ces trois hommes partagent Pempire. César garde l’Italie , et changeant incontinent en dou-
1. En les lisant, quand on les lit. Cette construction un peu équivoque est encore fréquente chez Corneille, Pascal et Bossuet. Cf. Polyeucte, Mes péchés, en mourant, me la (la grâce) pourraient ôter.
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ceur ses premières cruautés, il fait croire qu'il y a été entraîné par ses collègues. Les restes de la république périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l’un contre l'autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille actiaque 2 : les forces de l'Égypte et de
rOrieijt, qu1 Antoine menait avec lui, sont dissipées ; tous ses amis l'abandonnent, et même sa Cléopâtre, pour laquelle il s’était perdu. Hérode Iduméen, qui lui devait tout, est contraint de se donner au vainqueur, et se maintient par ce moyen dans la possession du royaume de Judée, que la faiblesse du vieux Hyrcan avait fait perdre entièrement aux Asmonéens3. Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes; l’Egypte devient une province romaine; Cléopâtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et sous le titre d’empereur, seul maître de tout l'empire. Il dompte vers les Pyrénées, les Gantabres et les Asturiens révoltés ; l'Ethiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris surCrassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît, la Germanie le red otite, et Je Wéser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l’univers Arit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde.
( Discours sur V histoire universelle , Ire partie, les Epoques , IX.)
2. La bataille actiaque. Nous disons la bataille d'Actium. Actiaque esf calqué sur l'adjectif latin actiacus. —3. A partir d'ici, le style se presse il donne l’idée de la rapidité avec laquelle se succèdent les événements l’heure de la Providence a sonné., et Dieu se hâte d’unifier et de pacifier * monde pour la naissance du Rédempteur.
266 LÉS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
7. Autres ouvrages de Bossuet. — a) Parmi les œuvres de controverse , il faut signaler un des chefs-d’œuvre de Bossuet : V Histoire des variations des églises protestantes (1688), Cet ouvrage, documenté avec autant d’érudition que de conscience, avait pour but de ramener à l’Eglise catholique les différentes sectes protestantes, en leur prouvant que l’Eglise seule avait conservé son unité et la véritable tradition. On peut y remarquer les portraits de Luther, de Zwingle, de Mélanchton, d’Henri VIII, de Calvin. — Dans la même catégorie on peut ranger les Maximes et réflexions sur la comédie (1694), véhémente condamnation , au nom de la morale chrétienne, des œuvres de théâtre.
b) Bossuet nous a laissé encore les Méditations sur l'Evangile et les Elévations sur les mystères , ouvrages écrits pour les religieuses de la Visitation de Meaux, et qui ne furent publiés que plus de vingt ans après sa mort. — Enfin, il reste de lui une vaste correspondance , des plus précieuses pour la connaissance de l'homme et du directeur de conscience.
8. Stylo de Bossuet. — Bossuet devait l'énergie et la force de
son style à la pratique quotidienne de l’Ecriture sainte et des Pères. Mais combien d’autres, à la même époque, ont fait les mêmes lectures, se sont nourris de la même moelle, et ne donnent, en aucune façon, l’impression du style de Bossuet. Toutes les définitions sont donc presque superflues: elles confondent Bossuet avec ses contemporains, loin de le distinguer. Ce que l’on peut dire de moins vague, quand on cherche à caractériser ce style, c’est qu’il satisfait pleinement ce besoin de pro oriété qui est notre première exigence, et qu’il est toujours, par conséquent, aussi naturel que varié ; c’est encore qu’il est à la fois, dans le sens le plus profond du mot, celui d’un orateur et d’un poète. — Son vocabulaire est desplus riches ; sa syntaxe suit le mouvement de la pensée ; ses figures n’ont jamais l’air d* être plaquées ou ajoutées, mais sortent du fond même de son éujet — A Bossuet, enfin, plus qu’à personne, s’applique la définition du style donnée par Buffon : « Bien penser, bien sentir, et bien rendre. * ' ^