III. — Bourdalou e
Parmi les prédicateurs qui succédèrent à Bossuet, le plus célèbre est le Père Bourdaloue, de l’ordre des jésuites. Appelé pour la première fois à la cour en 1670, Bourdaloue y revint jusqu’à dix fois. Sa prodigieuse vogue nous est confirmée par tous les mémoires et par toutes les lettres du temps (cf. en particulier
XVIIe SIÈCLE
Mm# de Sévigné). Au xvm* siècle encore , cf. Voltaire, Siècle de Louis X/V), on considère Bourdaloue comme supérieur à Bossuet dans le sefmon. Quelles sont les raisons de ce suecés?
D’abord, Bourdaloue semble avoir préparé scs sermons avec beaucoup de soin, et les avoir récilés en diseur parfait. — Puis.' Bourdaloue fait des plans d’une logique très serrée, où abondent les divisions ; et pour cet auditoire formé par la méthdde de Descartes, cet abus de logique était une qualité. — Mais surtout, Bourdaloue, très fin et très subtil psychologue, analysait les défauts et les vices, et les symbolisait en des portraits sous lesquels la malignité des auditeurs mettait des noms.
Dans les deux extraits qui suivent/on admirera surtout la franchise et la hardiesse de Bourdaloue, qui ne craint pas de donner à la cour de rudes avertissements. Encore ne pouvonsnous citer les plus sévères, à propos desquels de Sévigné écrivait : « Il frappe comme un sourd : sauve qui peut I
Les dettes (1670?).
Bourdaloue a stigmatisé avec une sévérité tout évangélique, comme Molière avec sa verve comique, l’habitude des grands seigneurs de ne point paver leurs dettes (cf. la scène de Don Juan avec M. Dimanche, citée p. 3 3 S) . C’était presque devenu u n lieu commun dans les sermons, et l’on pourrait, sous ce titre, grouper un grand nombre de passages tirés de Bossuet, de Massillon, etc.,- qui étonneraient plus d'un lecteur.
Mais je laisse ces sortes d’abus 1 ; et voyez seulement, mes chers auditeurs, la peine que témoignent certains riches et certains gens du monde quand il s’agit d’acquitter des dettes légitimement contractées ; et la violence qu’ils se font, ou plutôt qu’il leur faut faire pour arracher d’eux un paiement dont ils conviennent les premiers qu’ils ne peuvent se défendre. Par combien de paroles et de vaines promesses n'éludent-ils pas les poursuites d’un créancier? Combien de rebuts ne Fobligent-ils pas à essuyer ? De combien de retardements
1. Bourdaloue vient de dire : « ... Où voil*on des juges, touchés d'un remords salutaire, rendre à des parties lésées ce qu’ils leur ont enlevé par un jugement inique et de mauvaise foi ? Où voit-on des ecclésiastiques restituer les fruits des bénéfices qu’ils possèdent sans en accomplir les charges ? Avec cette seule figure (Y interrogation), qui est une figure de rhétorique, j'aurais de quoi convaincre et de quoj confondre toc ctû*? qui composent le monde chrétien. »
-68 LES GRANDS' ÉCRIVAINS FRANÇAIS
et de remises ne fatiguent-ils pas sa patience ? et cela, sans prendre garde aux effets terribles et aux engagements de conscience dont une semblable dureté est nécessairement suivie... Vous savez ce qui arrive, surtout parmi les grands du siècle ? On traite un homme d’imposteur et de misérable, parce qu’il demande son bien, et ce misérable est contraint de poursuivre une dette comme s’il poursuivait une grâce, parce que c’est à un grand qu’il a affaire, n’en obtenant jamais d’autre réponse, sinon qu'il n’y a rien encore à lui donner, quoiqu’en même temps il y ait tout ce qu’il faut pour cent dépenses superflues quoiqu’il y ait tout ce qu’il faut pour le luxe, quoiqu'il y ait tout ce qu’il faut pour le jeu, quoiqu’il y ait tout ce qu’il faut pour le crime. Et avec cela peut-être ne laisse-t-on pas d’affecter tout l’extérieur de la dévotion, et de se déclarer pour la morale la plus étroite.
(Sermon sur la Restitution, Impartie.)
Riches et Pauvres (1670?),
Dans un sermon sur le Jugement dernier, prononcé le î" dimanche de l’ A vent, Bourdaloue reproche aux riches leur oubli volontaire des pauvres Ce sujet a été souvent traité par les prédicateurs du xvn" siècle. Depuis 1650 surtout, le luxe faisait des progrès scandaleux. Remarquer que (comme Bossuet) Bourdaloue ne recommande pas une charité passive mais la connaissance des pauvres, afin de soulager des besoins réels — Ce passage donne bien une idée de l’accent à la fois Satirique et pressant d un orateur qui arrive à l’éloquence par la logique et par la conviction.
Combien de pauvres sont oubliés ! combien demeurent sans secours et sans assistance 1 Oubli d’autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel. Je m’explique : combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs~de la pauvreté et que 1 on ne soulage pas, parce qu’on ne les connaît pas, et qu’on ne veut pas les connaître ! Si l’on
XVIIe SIÈCLE
savait l’extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l’humanité. A la vue de leur misère, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses1, on se reprocherait ses folles dépenses, et l’on s’en ferait avec raison des crimes. Mais parce qu’on ignore ce qu’ils souffrent, parce qu’on ne veut pas s'en instruire, parce qu’on craint d’en entendre parler, parce qu'on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant ; et, quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible.
Combien de véritables pauvres, que Ton rebute comme s’ils ne l’étaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner la peine de discerner s'ils le sont en effet ! Combien de pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu’à nous, et dont on ne veut pas s’approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! Combien de pauvres abandonnés ! Combien de désolés dans les prisons ! Combien de languissants dans les hôpitaux ! Combien de honteux dans les familles particulières ! Parmi ceux qu’on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés ! combien sont durement traités, combien manquent de tout, pendant que le riche est dans l’abondance, dans le luxe, dans les délices ! S’il n’y avait point de jugement dernier, voilà ce que l’on pourrait appeler le scandale de la Providence : la patience des pauvres outragée par la dureté et par l'insensibilité des riches2.
( Sermon pour le Jugement dernier,
1er dimanche de l’Avent.)
i. Ses délicatesses, cest-â-dire la recherche des choses délicates. -- 2 Cf. le même raisonnement dans Bossuet ( Sermon sur l'éminenle dignité
des pauvres, 1659).
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS