IV. — Massillon
Massillon, prêtre de l’Oratoire, devint évêque de Clermont. Il prêcha à Paris de 1699 à 1718, et plusieurs fois à la cour. Les dix serrions prononcés en 1718 devant le jeune Louis XV, forment le Petit Carême. On doit aussi à Massillon trois oraisons funèbres, celles du Prince de Conti (1711), du Dauphin (1711) et de Louis XIV (1715) : l’exorde de ce dernier discours est célèbre ; c’était un beau trait d'éloquence, et digne de Bossuet, quo de commencer l’éloge de Louis le Grand par ces mots : « Dieu seul est grand, mes frères... »
Massillon a été considéré, par tous les critiques du xvuie siècle, comme un des plus parfaits orateurs de la chaire : on le louait alors d’avoir réduit la part du dogme dansée sermon, et d'avoir substitué à la morale chrétienne, celle des « honnêtes gens ». Eloge très discutable ; car la morale qui se dégage des sermons de Massillon est fort sévère et parait inséparable du dogme.
Son style est fleuri, et académique au sens un peu étroit du mot ; il a le sens de la période harmonieuse : on l’a surnommé VIsoc rate français.
Le jugement dernier (1699).
Voici le plus célèbre morceau de Massillon, que l’on intitule d'ordinaire: Sur le petit nombre des élus. Voltaire le cite dans son Dictionnaire philosophique {Eloquence) comme un des plus beaux traits d'éloquence qu’on puisse lire chez les nations anciennes et modernes. « Un transport de saisissement s’empara de l’auditoire; presque tout le monde se leva à moitié. » Massillon ne faisait que paraphraser maint passage des Psaumes et des Prophètes. Il n’atteint pas d’ailleurs à la beauté saisissante de Bossuet dans VImpeniten.ee finale. — Il faut étudier ce morceau surtout au point de vue de la composition : on y sentira une progression savante, un art de classer et (F éliminer les catégories , qui donne une singulière force à la conclusion. ^
Je m’arrête à vous, mes frères, qui êtes ici assemblés : je ne parle plus du reste des hommes ; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre, et voici la' pensée qui m’occupe et qui m'épouvante. Je suppose que c’est ici votre dernière heure et la fin dé l’univers ; que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes, Jésus-Christ paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n’y êtes assemblés que pour l’attendre, et comme des criminels tremblants à qui l'on va prononcer ou une sentence de grâce, ou un arrêt de mort éternelle : car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous
XVIIe SIÈCLE
êtes aujourd’hui ; tous ces désirs de changement qui vous amusent, vous amuseront jusqu’au lit de mort, c’est l’expérience de tous les siècles : tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez à rendre aujourd'hui ; et sur ce que vous seriez, si l’on venait vous juger dans ce moment, vous pouvez presque décider de ce qui vous arrivera au sortir de la vie L
Or, je vous le demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre, et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez, je vous demande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l’univers, pour nous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite? Croyez-vous qu il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières 1 2 ? Je vous le demande : vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même : vous seul,ô mon Dieu ! connaissez ceux qui vous appartiennent ; mais, si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés ? Les titres et les dignités ne doivent être comptés pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ : qui sont-ils ? beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient, mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber *, enfin un grand nombre qui croient n’avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte : car ils en seront retranchés au
1. Il faut comparer à ce passage le deuxième point d'un sermon de Bourdaîoue sur YEiernité malheureuse. — 2. Oenèsp. chapitre XVIII, vur
wekll.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
grand jour ; paraissez maintenant, justes ; où êtes-vous? Restes d’Israël, passez à la droite ; froment de Jésus- Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu : ô Dieu ! où sont vos élus ? et que reste-t-il pour votre partage?
(Carême : Sermon sur le petit nombre des élus )
Y. Fléehier (1042-1710).
Fléchier avait beaucoup fréquenté la société précieuse, à Fépoque de sa décadence. Il prêcha à partir de 1670 ; mais bien qu’il ait donné deux stations à la cour, 'il est resté surtout célèbre comme auteur d’oraisons funèbres. Les deux plus remarquables sont celle de la duchesse de Montausier (1672) et celle de Turenne (1676). Nous citons un passage de cette dernière : on y sentira moins de véritable éloquence que de rhétorique .
Oraison funèbre de Turenne (1676).
On compare* a à ce morceau les célèbres lettres de Mme de Sévigné sula mort de Turenne. Fléchier n’exagère rien. Mais on peut lui reprocher de transformer la réalité en antithèses et en périphrases trop complair santés, et de n’oublier aucune des figures dé rhétorique. Il y a ici des invocations , des apostrophes , des prétériiions, des énumérations , etc. Et l’on sent (là est le défaut) que l’orateur les emploie en artiste. Analysé de près, ce passage peut faire sentir à quel point les mêmes mouvements d’éloquence peuvent être spontanés chez un Bossuet, et artificiels chez un de ses imitateurs. On pourra en tirer une définition du rhéteur , opposée à celle de Y orateur.
Il passe le Rhin1 et trompe la vigilance d’un général habile et prévoyant il observe les mouvements des ennemis; il relève le courage des alliés; il ménage la foi suspecte el chancelanle des voisins; il ôte aux uns la volonté, aux autres les moyens de nuire; et, profitant de toutés ces conjonctures importantes qui préparent les grands et glorieux événements, il ne laisse rien à la fortune de ce que le conseil et la prudence humaine lui peuvent ôter3. Déjà frémissait dans son
1. Campagne d’Alsace, IG75 . — 2. Montecuculli (16G8-1G81), qui fut un digne adversaire de Condé et de Turenne. — 3. Bossuet a dit (Or. fun. d' Henriette de France , portrait de Cromwell) : « . . . qui ne laissait rien à la fortune do c*e qu’il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance.
XVIIe SIECLE
camp l’ennemi confus et déconcerté. Déjà prenait l’essor, pour se sauver dans les montagnes, cet aigle dont le vol hardi avait d’abord effrayé nos provinces4. Ces foudres de bronze que l’enfer a inventés pour la destruction des hommes tonnaient de tous côtés pour favoriser et pour précipiter cette retraite ; et la France en suspens attendait le succès d’une entreprise qui, selon toutes les règles de la guerre, était infaillible.
Hélas ! nous savions tout ce que nous pouvions espérer, et nous ne pensions pas à ce que nous devions craindre. La providence divine nous cachait un malheur plus grand que la perle d’une bataille. 11 en devait coûter une vie que chacun de nous eût voulu racheter delà sienne propre. O Dieu terrible, mais juste en vos conseils sur les enfants des hommes, vous disposez et des vainqueurs et des victoires ! Vous immolez à votre souveraine grandeur de grandes victimes, et vous frappez quand il vous plaît ces têtes illustres que vous avez tant de fois couronnées... 5.
N’attendez pas, messieurs, que j’ouvre ici une scène tragique; que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pâle et sanglant auprès duquel fume encore la foudre qui l’a frappé, et que j’expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorées. Dans les pertes médiocres, on surprend ainsi la pitié des auditeurs ; et, par des mouvements étudiés, on tire au moins de leurs yeux quelques larges vaines et forcées. Mais on décrit sans art une mort qu’on pleure sans feinte 6. Chacun trouve en soi la source de sa douleur,
4. Cet aigle... Voir une comparaison analogue dans Bossuet. Or. fun de Condê. — 5. Comparez Bossuet : Oraison funèbre de Madame , duchesse d'Orléans : « Considérez, messieurs, ces grandes puissances. . . Pendan que nous tremblons sous leurs mains, Dieu les frappe polir nous avertir.etc. . . ». D’ailleurs, tous les élèves un peu familiarisés avec Oraisons funèbres de Bossuet trouveront sans cesse dans Fléchier des réminiscences ; mais il faut tenir compte des dates. — G. Exemple d'anti ihèse d’autant plus inutile qu’elle attire l'attention sur Yart que déploie Fléchier.
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et rouvre lui-même sa plaie ; et le cœur, pour être touché, n’a pas besoin que l’imagination soit émue.
Peu s’en faut que je n’interrompe ici mon discours. Je me trouble, messieurs : Turenne meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s’éloigne, les bonnes intentions des alliés se ralentissent, le courage des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance ; tout le camp demeure immobile. Les blessés pensent à la perte qu’ils ont faite, et non aux blessures qu’ils ont reçues. Les pères mourants envoient leurs fils pleurer sur leur général mort7. L’armée en deuil est occupée à lui rendre les devoirs funèbres; et la renommée qui se plaît à répandre dans l’univers les accidents extraordinaires, va remplir toute l’Europe du récit glorieux de la vie de ce prince et du triste regret de sa mort.
[Oraison funèbre de Turenne , 2e point.)