A MME. DE GRIGNAN
A Paris, vendredi 16e août (1675).
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne1 dans une oraison funèbre : vraiment votre lettre est d'une énergie et d'une beauté extraordinaires ; vous étiez dans ces bouffées d'éloquence 5 que donne l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma bonne, que son souvenir fût fini ici quand votre lettre est arrivée ; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas sitôt une telle mémoire, elle est consacrée à l'immortalité et même dans le cœur d'une infinité ÏO de gens dont les sentiments sont fixés sur ce sujet. J'étais l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld,2 monsieur le Premier3 y vint : Mme. de Lavardin,4 M. de Marsillac, Mme. de la Fayette et moi. La conversation dura deux heures sur les divines qualités I5 de ce véritable héros : tous les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était profondément gravée dans les cœurs : vous n'avez rien par-dessus nous5 que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous 20 remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandeur de son cœur,
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L'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme: tout le monde en était plein pendant sa vie; et vous
25 pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà6 : enfin, ma bonne, ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous faisiez trop d'honneur au comte de Guiche ;7 mais pour l'un des deux héros8 de ce siècle, vous pouvez en
30 parler tant qu'il vous plaira, sans croire que vous ayez une dose de douleur plus que les autres. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui ; il n'est pas9 tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en bon état :
35 on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur. Sa conversion10 si sincère nous a paru comme un baptême. Chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité, éloignée de toute sorte d'affectation, la
40 solide gloire dont il était plein, sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes ; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je pas conté comme il rhabilla ce régiment anglais,11 il lui en coûta qua-
45 torze mille francs et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges12 qu'ils achèveraient de servir cette campagne, pour le venger ; mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres qu'à M. de Turenne. 11 y avoit de jeunes soldats qui
50 s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; et les vieux soldats leur disaient : Quoi ! vous vous plaignez ! on voit bien que vous ne connaissez pas M. de Turenne : il est plus fâché que nous quand nous sommes mal ; il ne 55 songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici ; il
veille quand nous dormons ; c'est notre père ; on voit bien que vous êtes bien jeunes ; et les rassuraient ainsi.