‹ Grands prosateurs du dix-septième siècle; avec notesChapitre 17 sur 122 · A MME. DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

A MME. DE GRIGNAN

A Paris, mercredi 28'' août (1675).

Vraiment, ma fille, je m'en vais bien vous parler de M. de Turenne. Mme. d'Elbeuf,1 qui demeure pour quelques jours chez le Cardinal de Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur afflic- 5 tion. Mme. de la Fayette2 y était : nous fîmes bien précisément ce que nous avions résolu : les yeux ne nous3 séchèrent pas. Elle avait un portrait divinement bien fait de ce héros, et tout son train était arrivé à onze heures : tous ces pauvres gens étaient 10 fondus en larmes, et déjà tout habillés de deuil. Il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant ce portrait ; c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur ; ils ne pouvaient prononcer une parole ; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, 15 ses trompettes, tout était fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le premier qui put prononcer une parole répondit à nos tristes questions : nous nous fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser le soir, et en se cachotant4 il avait donné ses ordres 20 pour le soir, et devait communier le lendemain qui était le dimanche. Il croyait donner5 la bataille, et monta à cheval à deux heures le samedi après avoir mangé. Il avait bien des gens avec lui : il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller. Il 25 dit au petit d'Elbeuf:6 Mon neveu, demeurez là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez

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reconnaître. Il trouva M. d'Hamilton, près de l'endroit où il allait, qui lui dit : ' Monsieur, venez par ici ; on tirera où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, je m'y en 3° vais:7 je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du monde.' Il tournait son cheval, il aperçut Saint-Hilaire,8 qui lui dit, le chapeau à la main: 'Jetez les yeux sur cette batterie que j'ai fait mettre là.' Il retourna deux pas, et, sans être arrêté, 35 il reçut le coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire et perça le corps après avoir fracassé le bras de ce héros.* Ce gentilhomme le regardait toujours : il ne le voit point tomber ; le cheval l'emporta où il avait laissé le petit 4° d'Elbeuf ; il n'était point encore tombé ; mais il était penché le nez sur l'arçon : dans ce moment, le cheval s'arrête, il tomba entre les bras de ses gens ; il ouvrit deux fois de grands yeux et la bouche, et puis demeura tranquille pour jamais : songez qu'il était mort et 45 qu'il avait une partie du cœur emportée.! On crie, on pleure ; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur ce corps, qui ne le voulait pas quitter, et qui se pâmait de crier. On jette un manteau, on le porte dans une haie ; on le 5° garde à petit bruit ; un carrosse vient ; on l'emporte dans sa tente : ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye9

* ' Le coup de canon vint donc, et emporta le bras de St. Hilaire qui montrait cette batterie, et tua M. de Turenne.' [Lettre du 9e août].

f 'Le fils de Saint Hilaire se jette à son père et se met à crier et à pleurer. " Taisez-vous, mon enfant," lui dit -il ; "voyez (en lui montrant M. de Turenne roide mort), voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce qui est irréparable." Et sans faire aucune attention sur lui se met à crier et à pleurer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même en admirant la noblesse de ce sentiment' (même lettre).

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