‹ Grands prosateurs du dix-septième siècle; avec notesChapitre 20 sur 122 · S* LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

S* LA ROCHEFOUCAULD

mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et môme un peu trop, et 15 jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au dehors, et Ton trouvera, je crois, que ce que je pense de moi là -dessus n'est pas fort éloigné de ce qui en est.

LA KOCHKI-on AIM.D

Photographie d'une copie' de l émail de Petitot (1607-91) à la Bibliothèque nationale et dont F original fait partie de la collection de la rente de Hollande à ta Haye

J'en userai4 avec la même fidélité dans ce qui me reste 30 à faire de mon portrait ; car je me suis assez étudié pour me bien connaître, et je ne manque ni d'assurance pour dire librement ce que je puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer franchement ce que j'ai de défauts.5 35 Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et je le suis à un point que depuis trois ou quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre

fois. J'aurais pourtant, ce me semble, une mélancolie assez supportable et assez douce, si je n'en avais point d'autre que celle qui me vient de mon tempéra- 4° ment ; mais il m'en vient tant d'ailleurs, et ce qui m'en vient me remplit de telle sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que la plupart du temps, ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai presque point d'attache6 à ce que je dis. Je suis fort resserré avec 45 ceux que je ne connais pas, et je ne suis pas même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je connais. C'est un défaut, je le sais bien, et je ne négligerai rien pour m'en corriger ; mais comme un certain air sombre que j'ai dans le visage contribue à me faire 5° paraître encore plus réservé que je ne le suis, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un méchant air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je pense qu'après m'être corrigé au dedans, il ne laissera pas de me demeurer toujours7 de mau- 55 vaises marques au dehors.

J'ai de l'esprit, et je ne fais point difficulté de le dire ;8 car à quoi bon façonner9 là-dessus ? Tant biaiser et tant apporter d'adoucissement pour dire les avantages que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un 6o peu de vanité sous une modestie apparente, et se servir d'une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on ne me croie ni plus beau que je me fais,10 ni de meilleure humeur que je me dépeins, 65 ni plus spirituel et plus raisonnable que je dirai que je le suis. J'ai donc de l'esprit, encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte ; car, encore que je possède assez bien ma langue, que j'aie la mémoire heureuse, et que je ne pense pas les choses fort con- 70

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aisément, j'ai pourtant une si forte application à mon chagrin, que souvent j'exprime assez mal ce <iu<' j»wiix dire.

I a conversation des honnêtes11 gens est un des

75 plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse, et que la morale12 en fasse la plus grande partie. Cependant je sais la goûter aussi lorsqu'elle est enjouée ; et si je n'y dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas du moins que je ne

80 connaisse pas ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose, je fais bien en vers ; et si j'étais sensible à la gloire qui vient de

85 ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais m'acquérir assez de réputation.

J'aime la lecture, en général ; celle où il se trouve quelque chose qui peut façonner l'esprit et "fortifier l'âme est celle que j'aime le plus. Surtout j'ai une

90 extrême satisfaction à lire avec une personne d'esprit: car, de cette sorte, on réfléchit à tout moment sur ce qu'on lit ; et des réflexions que l'on fait, il se forme une conversation la plus agréable du monde et la plus utile.

95 Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis peut-être mon sentiment avec un peu trop de liberté. Ce qu'il y a encore de mal en moi, c'est que j'ai quelquefois une délicatesse trop scrupuleuse, et une critique trop

100 sévère. Je ne hais pas à entendre disputer,™ et sou vent aussi je me mêle assez volontiers dans14 la dispute13 : mais je soutiens d'ordinaire mon opinion avec trop de chaleur; et lorsqu'on défend un parti injuste

contre moi, quelquefois, à force de me passionner pour celui de la raison, je deviens moi-même fort peu 105 raisonnable.15

J'ai les sentiments vertueux, les inclinations belles, et une si forte envie d'être tout à fait honnête homme, que mes amis ne me sauraient faire un plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes défauts, no Ceux qui me connaissent un peu particulièrement, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois des avis là-dessus savent que je les ai toujours reçus avec toute la joie imaginable et toute la soumission d'esprit que l'on saurait désirer. 115

J'ai toutes les passions assez douces et assez réglées: on ne m'a presque jamais vu en colère, et je n'ai jamais eu de haine pour personne. Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on m'avait offensé, et qu'il y allât de mon honneur à me ressentir16 120 de l'injure16 qu'on m'aurait faite. Au contraire, je suis assuré que le devoir ferait si bien en moi l'office de la haine, que je poursuivrais ma vengeance avec encore plus de vigueur qu'un autre.

L'ambition ne me travaille point.17 Je ne crains 125 guère de choses, et ne crains aucunement la mort. Je suis peu sensible à la pitié, et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n'est rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne affligée ; et je crois effectivement que l'on doit tout faire jusqu'à 130 lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots, que cela leur fait le plus grand bien du monde : mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est 135 bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne

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sert qu'à affaiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple, qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses.18

140 J'aiine mes amis; et je les aime d'une façon1" que je ne balancerais pas un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la condescendance pour eux ; je souffre patiemment leurs mauvaises humeurs et j'en excuse patiemment toutes choses : seulement

145 je ne leur fais pas beaucoup de caresses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.

J'ai naturellement fort peu de curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins de difficulté

150 que personne à taire ce qu'on m'a dit en confidence. Je suis extrêmement régulier20 à ma parole ; je n'y manque jamais, de quelque conséquence que puisse être ce que j'ai promis ; et je m'en suis fait toute ma vie une loi indispensable. J'ai une civilité fort exacte

155 parmi les femmes ; et je ne crois pas avoir jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime mieux leur conversation que celle des hommes ; on y trouve une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi

160 nous ; il me semble, outre cela, qu'elles s'expliquent avec plus de netteté, et qu'elles donnent un tour plus agréable aux choses qu'elles disent.

J'approuve extrêmement les belles passions ; elles marquent la grandeur de l'âme : et, quoique dans les

165 inquiétudes qu'elles donnent, il y ait quelque chose

de contraire à la sévère sagesse, elles s'accommodent

si bien d'ailleurs avec la plus austère vertu, que je

crois qu'on ne les saurait condamner avec justice.

<jui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort

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