A BRUYÈRE
dem. . ni dans les différentes conditions : l'«
tout seul ae la fait pas deviner. Il fait qu'on la suit
par imitation, et que l'on s'y perfectionne. Il y a des
385 tempéraments qui ne sont susceptibles que de La
politesse :' ' et il y en a d'autres qui ne servent qu'aux
nds talents, on à une vertu solide. Il est vrai que
les manières polies donnent cours4" au mérite, et le
rendent agréable; et qu'il faut avoir de bien émi-
390 nentt s qualités pour se soutenir47 sans la politesse.
Il me semble que l'esprit de politesse est une certaine attention à faire que, par nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes.48 C'est une faute contre la politesse
395 que de louer immodérément, en présence de ceux que vous faites chanter ou toucher un instrument, quelque autre personne qui a ces mêmes talents : comme devant ceux qui vous lisent leurs vers, un autre poëte. Dans les repas ou les fêtes que l'on donne aux autres,
400 dans les présents qu'on leur fait et dans tous les plaisirs qu'on leur procure, il y a faire bien et faire selon leur goût : le dernier est préférable.
Il y aurait une espèce de férocité49 à rejeter indifféremment toutes sortes de louanges: l'on doit être
405 sensible à celles qui nous viennent des gens de bien, qui louent en nous sincèrement des choses louables.
Un homme d'esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa roideur pour se trouver
410 pauvre : si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c'est un peu de prospérité.
Ne pouvoir supporter tous les mauvais earactères dont le monde est plein n'est pas un fort bon carac-
tère : il faut, dans le commerce, des pièces d'or et de 415 la monnaie.50
Vivre avec des gens51 qui sont brouillés et dont il faut écouter de part et d'autre les plaintes réciproques, c'est pour ainsi dire ne pas sortir de l'audience, et entendre du matin au soir plaider et parler procès. 420
L'intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent et nous y font supposer une paix qui n'y est point : il y en a peu qui gagnent à être appro- 425 fondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique qui n'attend que votre retraite pour recommencer.
Dans la société, c'est la raison qui plie la première. Les plus sages sont souvent menés par le plus fou et le 430 plus bizarre ; l'on étudie son faible, son humeur, ses caprices, l'on s'y accommode ; l'on évite de le heurter, tout le monde lui cède: la moindre sérénité qui paraît sur son visage lui attire des éloges ; on lui tient compte de n'être pas toujours insupportable. 435 Il est craint, ménagé, obéi, quelquefois aimé.
G et H 52 sont voisins de campagne, et
leurs terres sont contiguës ; ils habitent une contrée déserte et solitaire. Eloignés des villes et de tout commerce, il semblait que la fuite d'une entière 440 solitude ou l'amour de la société eût dû les assujettir à une liaison réciproque ; il est cependant difficile d'exprimer la bagatelle qui les a fait rompre, qui les rend implacables l'un pour l'autre, et qui perpétuera leurs haines dans leurs descendants. Jamais des 445 parents et même des frères ne se sont brouillés pour une moindre chose.
126 l.\ BRUYERE
[e suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent seuls et qui la partagent toute
450 entre eux deux; je suis persuade qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que pour les limit»
Il est souvent plus court et plus utile de cadi aux autres, quede faire que les autres s'ajustent a nous.
455 J'approche d'une petite ville,86 et je suis sur une hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte, une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la couvre des™ vents froids et de l'aquilon. J< la vois
460 dans un jour si favorable, que je compte ses tours et
clochers: elle me parait peinte sur la penchant
de la colline. Je me récrie, et je dis : Quel plaisir
de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si
délicieux ! Je descends dans la ville, où je n'ai pas
465 couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'habitent, j'en veux sortir.
Il y a une chose qu'on n'a point vue sous le ciel, et que selon toutes les apparences on ne verra jamais : c'est une petite ville qui n'est divisée en
470 aucuns partis, où les familles sont unies et où les cousins se voient avec confiance, où un mariage n'engendre point une guerre civile, où la querelle des rangs ne se réveille pas à tous moments pal! l'offrande,6' l'encens et le pain bénit, par les pro-
475 cessions et par les obsèques, d'où l'on a banni les
. le mensonge et la médisance, où l'on voit
mble le bailli68 et le président,69 les dus
et les assesseurs,59 où le doyen vit bien avec ses
chanoines, où les chanoines ne dédaignent pas les
480 chapelains, et où ceux-ci souffrent les chantres.
Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis, ou qui ont de l'esprit. 485
On ne prime60 point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur ; ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui-vive.(il
Tout ce qui est mérite se sent, se discerne, se devine réciproquement ; si l'on voulait être estimé, 490 il faudrait vivre avec des personnes estimables.
Celui qui est d'une éminence au-dessus des autres, qui le met à couvert de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante.
Il y a de petits défauts que l'on abandonne volon- 495 tiers à la censure, et dont nous ne haïssons pas à être raillés, ce sont de pareils défauts que nous devons choisir pour railler les autres.
Rire des gens d'esprit, c'est le privilège des sots ; ils sont dans le monde ce que les fous sont à la cour, 50° je veux dire sans conséquence.
La moquerie est souvent indigence d'esprit.
Vous le croyez votre dupe ; s'il feint de l'être, qui est plus dupe de lui ou de vous ?02
Si vous observez avec soin qui sont les gens qui 5°5 ne peuvent louer, qui blâment toujours, qui ne sont contents de personne, vous reconnaîtrez que ce sont ceux mêmes dont personne n'est content.
Le dédain et le rengorgement,ia dans la société attire précisément le contraire de ce que l'on cherche, si 510 c'est à se faire estimer.
Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les
ia8 ! A BRUYERE
mœurs, et par quelque différence d'opinions sur les
515 sciences ; par là, ou l'on s'affermit dans ses sentiments, ou l'on s'exerce et l'on s'instruit par la dispute.64 L'on ne peut aller loin dans l'amitié si l'on n'est pas disposé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts.
520 Combien de belles et inutiles raisons à étaler à celui qui est dans une grande adversité pour es de le rendre tranquille ! Les choses de dehors qu'on appelle les événements sont quelquefois plus fortes que la raison et que la nature. Mangez, dormez, ne VOUS laissez point mourir de chagrin, songez à vivre ; harangues froides et qui réduisent à l'impossible. K tes- vous raisonnable de vous tant inquiéter ? n'estce pas dire, êtes-vous fou d'être malheureux ?
Le conseil, si nécessaire pour les affaires, est
530 quelquefois, dans la société, nuisible à qui le donne, et inutile à celui à qui il est donné : sur les mœurs vous faites remarquer des défauts, ou que l'on n'avoue pas, ou que l'on estime des vertus ; sur les ouvrages vous rayez les endroits qui paraissent admirables à
535 leur auteur, où il se complaît davantage, où il croit s'être surpassé lui-même. Vous perdez ainsi la confiance de vos amis, sans les avoir rendus ni meilleurs, ni plus habiles.
L'on parle impétueusement dans les entretiens,
540 souvent par vanité ou par humeur, rarement avec assez d'attention : tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, l'on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les raisonnements d'autrui ; l'on est bien éloigné de trouver
545 ensemble la vérité ; l'on n'est pas encore convenu de celle que l'on cherche. Qui pourrait écouter ces
sortes de conversation et les écrire ferait voir quelquefois de bonnes choses qui n'ont nulle suite.65
C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner 55° aux autres ce qu'il vient d'apprendre lui-même ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu'il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment.60
Les plus grandes choses n'ont besoin que d'être dites simplement, elles se gâtent par l'emphase ; il 555 faut dire noblement les plus petites, elles ne se soutiennent que par l'expression, le ton et la manière.
Il me semble que l'on dit les choses encore plus finement qu'on ne peut les écrire.
Le sage quelquefois évite le monde de peur d'être 56° ennuyé.
FÉNELON D'après le tableau original de VHntn
FÉNELON
Je suis très éloigné de vouloir préférer en général le génie des anciens orateurs à celui des modernes.1 Je suis très persuadé de la vérité d'une comparaison qu'on a faite : c'est que, comme les arbres ont aujourd'hui la même forme et portent les mêmes 5 fruits qu'ils portaient il y a deux mille ans, les hommes produisent les mêmes pensées. Mais il y a deux choses que je prends la liberté de représenter. La première est que certains climats sont plus heureux que d'autres pour certains talents, comme i< pour certains fruits. Par exemple, le Languedoc et la Provence produisent des raisins et des figues d'un meilleur goût que la Normandie et que les Pays-Bas. De même les Arcadiens2 étaient d'un naturel plus propre aux beaux-arts que les Scythes.3 Les Siciliens 1 sont encore plus propres à la musique que les Lapons. On voit même que les Athéniens avaient un esprit plus vif et plus subtil que les Béotiens.* La seconde chose que je remarque, est que les Grecs avaient une
132 l i mi ON
i i -p , < iK- |. iii-ik ti.iditi' mi. qui nous manque, Ils lient plus de culture pour l'éloquence que notre Dation n'en peut avoir. Chez les Grecs tout dépendait du peuple,' « t le peuple dépendait de la parole.
Pans leur forme de gouvernement, la fort une. la
15 réputation, l'autorité étaient attachées0 à la persuasion
de la multitude. Le peuple était entrainé par les
rhéteurs artificieux et véhéments. La parole était le
nd ressort en paix et en guerre. De là viennent
tant de harangues qui sont rapportées dans les
30 histoires, et qui nous sont presque incroyables, tant elles sont loin de nos mœurs. On voit dans Diodore de Sicile, Nicolas et Gylippe7 qui entraînent tour à tour les Syracusains. L'un leur fait d'abord accorder la vie aux prisonniers athéniens ; et l'autre, un moment
35 après, les détermine à faire mourir ces mêmes prisonniers.
La parole n'a aucun pouvoir semblable chez nous. Les assemblées n'y sont que des cérémonies et des spectacles. Il ne nous reste guère de monuments
40 d'une forte éloquence, ni de nos anciens Parlements, ni de nos Etats-généraux, ni de nos assemblées de Notables.8 Tout se décide en secret dans le cabinet des Princes, ou dans quelque négociation particulière. Ainsi notre nation n'est point excitée à faire les
45 mêmes efforts que les Grecs pour dominer par la parole. L'usage public de l'éloquence est maintenant presque borné aux prédicateurs et aux avocats. Nos avocats n'ont pas autant d'ardeur pour gagner le procès de la rente d'un particulier, que les rhéteurs
50 de la Grèce avaient d'ambition pour s'emparer de l'autorité suprême dans une république. Un avocat ne perd rien, et gagne même de l'argent, en perdant
la cause qu'il plaide. Est-il jeune ? il se hâte de plaider avec un peu d'élégance, pour acquérir quelque réputation, et sans avoir jamais étudié ni le fond des 55 lois, ni les grands modèles de l'antiquité. A-t-il quelque réputation établie ? il cesse de plaider, et se borne aux consultations, où il s'enrichit. Les avocats les plus estimables sont ceux qui exposent nettement les faits, qui remontent avec précision à 60 un principe de droit, et qui répondent aux objections suivant ce principe. Mais où sont ceux qui possèdent le grand art d'enlever la persuasion, et de remuer les cœurs de tout un peuple ?
Oserai-je parler avec la même liberté sur9 les prédi- 65 cateurs ? Dieu sait combien je révère les ministres de la parole de Dieu ; mais je ne blesse aucun d'entre eux personnellement, en remarquant en général qu'ils ne sont pas tous également humbles et détachés. De jeunes gens10 sans réputation se hâtent de prêcher. 70 Le public s'imagine voir qu'ils cherchent moins la gloire de Dieu que la leur, et qu'ils sont plus occupés de leur fortune que du salut des âmes. Ils parlent en orateurs brillants, plutôt qu'en ' ministres de J. C et en ' dispensateurs de ses mystères.' Ce n'est point 75 avec cette ostentation de paroles que S. Pierre annonçait Jésus crucifié, dans ces sermons qui convertissaient tant de milliers d'hommes.
Veut-on apprendre de S. Augustin11 les règles d'une éloquence sérieuse et efficace ? Il distingue, après 80 Cicéron, trois divers genres suivant lesquels on peut parler. Il faut, dit-il, parler dune façon abaissée et familière, pour instruire, submisse. Il faut parler d'une façon douce, gracieuse et insinuante, pour faire aimer la vérité, temperate. Il faut parler d'une 85
•m grande et véhémente, quand on a besoin d'entraîner les hommes, et de les arracher à leurs passions, grandiier. Il ajoute qu'on ne doit u expressions qui plaisent, qu'à cause" qu'il y a peu
90 d'hommes assez raisonnables pour goûter une vérité <jui est sèche et nue dans un discours. Pour le genre sublime et véhément, il ne veut point qu'il s->it Henri. 'Un homme,' dit encore ce Père, 'qui combat tirs cou rageusement avec une épée
95 enrichie d'or et de pierreries, se sert de ces armes, parce qu'elles sont propres au combat, sans penser à leur prix/11 II ajoute que Dieu avait permis que S. Cyprien11 eût mis des ornements affectés dans sa Lettre à Donat,11' ' afin que la postérité pût voir com-
100 bien la pureté de la doctrine chrétienne l'avait corrigé de cet excès, et l'avait ramené à une éloquence plus grave et plus modeste.'17 Mais rien n'est plus touchant que les deux histoires que S. Augustin nous raconte, pour nous instruire de la manière de prêcher
105 avec fruit.
Dans la première occasion il n'était encore que prêtre. Le saint évêque Valère18 le faisait parler pour corriger le peuple d'Hippone de l'abus des festins trop libres dans les solennités. Il prit en main le
no livre des Écritures. Il y lut les reproches les plus véhéments. Il conjura ses auditeurs par les opprobres, par Les douleurs de J. C, par sa croix, pai sang, de ne se perdre point eux-mêmes, d'avoir pitié de celui qui leur parlait avec tant d'affection, et de se
"5 souvenir du vénérable vieillard Valère, qui l'avait chargé, par tendresse pour eux, de leur annoncer la \«'i ité. ' Ce ne fut point,' dit-il, ' en pleurant sur eux que je les fis pleurer; mais pendant que je parlais,
leurs larmes prévinrent les miennes. J'avoue que je ne pus point alors me retenir. Après que nous 120 eûmes pleuré ensemble, je commençai à espérer fortement leur correction.' Dans la suite il abandonna le discours qu'il avait préparé, parce qu'il ne lui paraissait plus convenable à la disposition des esprits. Enfin il eut la consolation de voir ce peuple docile et 125 corrigé dès ce jour-là.
Voici l'autre occasion où ce Père enleva les cœurs. Ecoutons ses paroles : * Il faut bien se garder de croire qu'un homme a parlé d'une façon grande et sublime, quand on lui a donné de fréquentes accla- 130 mations et de grands applaudissements. Les jeux d'esprit du plus bas genre, et les ornements du genre tempéré attirent de tels succès. Mais le genre sublime accable souvent par son poids, et ôte même la parole ; il réduit aux larmes. Pendant que je tâchais 135 de persuader au peuple de Césarée en Mauritanie, qu'il devait abolir un combat des citoyens ... où les parents, les frères, les pères et les enfants, divisés en deux partis, combattaient en public pendant plusieurs jours de suite en un certain temps de l'an- i4o née, et chacun s'efforçait de tuer celui qu'il attaquait : je me servis, selon toute l'étendue de mes forces, des plus grandes expressions pour déraciner des cœurs et des mœurs de ce peuple une coutume si cruelle et si invétérée. Je ne crus néanmoins avoir rien gagné, 145 pendant que je n'entendis que leurs acclamations ; mais j'espérai quand je les vis pleurer. Les acclamations montraient que je les avais instruits, et que mon discours leur faisait plaisir; mais leurs larmes marquèrent qu'ils étaient changés. Quand je les 150 vis couler, je crus que cette horrible coutume, qu'ils
1 I M.l.oN
avaient reçue de leurs ancêtres, et qui les tyrani depuis si longtemps, serait abolie. ... Il y a déjà environ huit ans, ou même plus, <|iie ce peuple, par
155 la grâce de Jésus-Christ, n'a entrepris rien de semblable»1 Si saint Augustin eût affaibli son discours par les ornements affectés du genre fleuri, il ne serait jamais parvenu à corriger les peuples d'Hippone et de Césarée.
160 Démosthène a suivi cette règle de la véritable éloquence. ' O Athéniens,' disait-il, * ne croyez pas que Philippe soit comme une divinité à laquelle la fortune soit attachée. Parmi les hommes qui paraissent dévoués à ses intérêts, il y en a qui le haïssent, qui le
165 craignent, qui en sont envieux. . . . Mais toutes ces choses demeurent comme ensevelies par votre lenteur et votre négligence. . . . Voyez, ô Athéniens, en quel état vous êtes réduits. Ce méchant homme est parvenu jusqu'au point de ne vous laisser plus
170 le choix entre la vigilance et l'inaction. Il vous menace ; il parle, dit-on, avec arrogance ; il ne peut plus se contenter de ce qu'il a conquis sur vous ; il étend de plus en plus chaque jour ses projets pour vous subjuguer; il vous tend des pièges de tous les
175 côtés, pendant que vous êtes sans cesse en arrière et sans mouvement, Quand est-ce donc, ô Athéniens, que vous ferez ce qu'il faut faire ? Quand est-ce que nous verrons quelque chose de vous ? Quand est-ce que la nécessité vous y déterminera ? Mais que faut-
1S0 il croire de ce qui se fait actuellement ? Ma peu est qu'il n'y a pour des hommes libres aucune plus pressante nécessité que celle qui résulte de la honte d'avoir mal conduit ses propres affaires. Voulezvous achever de perdre votre temps? Chacun ira-
t-il encore çà et là dans19 la place publique, faisant 185 cette question : "N'y a-t-il aucune nouvelle ?" Eh ! que peut-il y avoir de plus nouveau, que de voir un homme de Macédoine qui dompte les Athéniens, et qui gouverne toute la Grèce ? " Philippe est mort," dit quelqu'un. " Non," dit un autre, " il n'est que 190 malade." Eh ! que vous importe, puisque, s'il n'était plus, vous vous feriez bientôt un autre Philippe ?'20 Voilà le bon sens qui parle sans autre ornement que sa force. Il rend la vérité sensible à tout le peuple. Il le réveille, il le pique, il lui montre l'abîme ouvert. 195 Tout est dit pour le salut commun ; aucun mot n'est pour l'orateur. Tout instruit et touche ; rien ne brille.
J'avoue que le genre fleuri a ses grâces; mais elles sont déplacées dans les discours où il ne s'agit point 200 d'un jeu d'esprit plein de délicatesse, et où les grandes passions doivent parler. Le genre fleuri n'atteint jamais au sublime. Qu'est-ce que les anciens auraient dit d'une tragédie où Hécube aurait déploré ses malheurs par des pointes ?21 La vraie douleur ne parle 205 point ainsi. Que pourrait-on croire d'un prédicateur qui viendrait montrer aux pécheurs le jugement de Dieu pendant sur leur tête, et l'enfer ouvert sous leurs pieds, avec les jeux de mots les plus affectés ?
Il y a une bienséance à garder pour les paroles, 210 comme pour les habits. Une veuve désolée ne porte point le deuil avec beaucoup de broderie, de frisure et de rubans. Un missionnaire apostolique ne doit point faire de la parole de Dieu une parole vaine et pleine d'ornements affectés. Les Païens mêmes 215 auraient été indignés de voir une comédie si mal jouée.
il mi ON
Il ne faut pas faire a l'Éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamatcm se sert pour imposer à la faible imagination de la multi-
220 tude, et pour trafiquer de la parole. C'est un art
BéneuXj qui est destine à instruire, à réprimer les
ions, à corriger les mœurs, à soutenir les lois, à
diriger les délibérations publiques, à rendre les
hommes bons et heureux. Plus un déclamatcur ferait
225 d'efforts pour m'éblouir par les prestiges de son discours, plus je me révolterais contre sa vanité. Son empressement pour faire admirer son esprit me paraîtrait le rendre indigne de toute admiration. Je cherche un homme sérieux, qui me parle pour moi et
230 non pour lui, qui veuille mon salut, et non sa vaine gloire. L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu. Rien n'est plus méprisable qu'un parleur de métier, qui fait de ses
235 paroles ce qu'un charlatan fait de ses remèdes.
Je prends pour juges de cette question les Païens mêmes. Platon22 ne permet dans sa République aucune musique avec les tons efféminés des Lydiens. 'j:! Les Lacédémoniens excluaient de la leur tous les
240 instruments trop composés, qui pouvaient amollir les cœurs. L'harmonie qui ne va'1 qu'à flatter l'oreille n'est -|u'un amusement de gens faibles et oisifs ; elle est indigne d'une république bien policée. Elle n'est bonne qu'autant que les sons y conviennent au sens
245 des paroles, et que les paroles y inspirent des sentiments vertueux. La peinture, la sculpture, et les antres beaux-arts doivent avoir le même but. L'élo* quenoe doit, sans doute, entrer dans le même dessein* Le plaisir n'y doit être mêlé que pour faire le contre-
poids des mauvaises passions, et pour rendre la vertu 25° aimable.
Je voudrais qu'un orateur se préparât longtemps en général, pour acquérir un fonds de connaissances, et pour se rendre capable de faire de bons ouvrages. Je voudrais que cette préparation générale le mît en 255 état de se préparer moins pour chaque discours particulier. Je voudrais qu'il fût naturellement très sensé, et qu'il ramenât tout au bon sens ; qu'il fît de solides études; qu'il s'exerçât à raisonner avec justesse et exactitude, se défiant de toute subtilité. Je voudrais 260 qu'il se défiât de son imagination, pour ne se laisser jamais dominer par elle, et qu'il fondât chaque discours sur un principe indubitable, dont il tirerait les conséquences naturelles.
D'ordinaire un déclamateur fleuri ne connaît point 265 les principes d'une saine philosophie, ni ceux de la doctrine évangélique pour perfectionner les mœurs. Il ne veut que des phrases brillantes et que des tours ingénieux. Ce qui lui manque le plus est le fond des choses. Il sait parler avec grâce, sans savoir ce 270 qu'il faut dire. Il énerve les plus grandes vérités par un tour vain et trop orné.
Au contraire, le véritable orateur n'orne son discours que de vérités lumineuses, que de sentiments nobles, que d'expressions fortes et proportionnées à 275 ce qu'il tâche d'inspirer. Il pense, il sent, et la parole suit. ' Il ne dépend point des paroles,' dit S. Augustin, ' mais les paroles dépendent de lui.'25 Un homme qui a l'âme forte et grande, avec quelque facilité naturelle de parler, et un grand exercice, ne 280 doit jamais craindre que les termes lui manquent. Ses moindres discours auront des traits originaux,
MO ! I Ml. ON
que les déclamateun fleuris ne pourront jamais imiter. Il n'est point esclave des mots; il va droit
285 à la vérité* Il sait que la passion est comme l'âme de la parole. Il remonte d'abord au premier principe sur la matière11 qu'il veut débrouiller. Il met ce principe dans son vrai point de vue ; il le tourne et le retOttrnej pour y accoutumer ses auditeurs les
290 moins pénétrants. Il descend jusqu'aux derni< conséquences par un enchaînement court et sensible. Chaque vérité est mise en sa place par rapport au tout. Elle prépare! elle amène, elle appuie une autre vérité, qui a besoin de son secours. Cet
295 arrangement sert à éviter les répétitions qu'on peut épargner au lecteur. Mais il ne retranche aucune des répétitions par lesquelles il est essentiel de ramener souvent l'auditeur au point qui décide lui seul de tout.
300 II faut lui montrer souvent la conclusion dans le principe. De ce principe, comme du centre, se répand la lumière sur toutes les parties de cet ouvrage, de même qu'un peintre place dans son tableau le jour, en sorte que d'un seul endroit il dis-
305 tribue à chaque objet son degré de lumière. Tout le discours est un ; il se réduit à une seule proposition mise au plus grand jour par des tours variés. Cette unité de dessein fait qu'on voit d'un seul coup d'œil l'ouvrage entier, comme on voit de la place publique
310 d'une ville toutes les rues et toutes les portes, quand toutes les rues sont droites, égales et en symétrie. Le discours est la proposition développée : la proposition est le discours en abrégé. Quiconque ne sent pas la beauté et la force de cette unité et de
315 cet ordre27 n'a encore rien vu au grand jour: il n'a
vu que des ombres dans la caverne de Platon.28 Que dirait-on d'un architecte qui ne sentirait aucune différence entre un grand palais, dont tous les bâtiments seraient proportionnés pour former un tout dans le môme dessein, et un amas confus de petits 320 édifices qui ne feraient point un vrai tout, quoiqu'ils fussent les uns auprès des autres ? Quelle comparaison entre le Colisée29 et une multitude confuse de maisons irrégulières d'une ville ? Un ouvrage n'a une véritable unité, que quand on ne peut en rien 325 ôter sans couper dans le vif.30 Il n'a un véritable ordre, que quand on ne peut en déplacer aucune partie sans affaiblir, sans obscurcir, sans déranger le tout. C'est ce qu'Horace31 explique parfaitement :
. . . nec lucidus ordo. 33°
Ordinis ha?c virtus erit et Venus, aut ego fallor, Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici, Pleraque différât et praîsens in tempus omittat.
Tout auteur qui ne donne point cet ordre à son discours ne possède pas assez sa matière: il n'a qu'un 335 goût imparfait, et qu'un demi génie. L'ordre est ce qu'il y a de plus rare dans les opérations de l'esprit. Quand l'ordre, la justesse, la force et la véhémence se trouvent réunis, le discours est parfait. Mais il faut avoir tout vu, tout pénétré, et tout embrassé, 340 pour savoir la place précise de chaque mot. C'est ce qu'un déclamateur, livré à son imagination, et sans science, ne peut discerner.
Isocrate32 est doux, insinuant, plein d'élégance ; mais peut-on le comparer à Homère ? Allons plus 345 loin. Je ne crains pas de dire que Démosthène me paraît supérieur à Cicéron. Je proteste que personne n'admire Cicéron plus que je fais. Il embellit tout
FENBLi
qu'il touche; il fait honneur à la parole; il fut
i qu'un autre n'en saurait faire ; il a je ne
combien d< prit. Il est même court
et véhément toutes les fois qu'il veut l'être, contre Catilina, contre Verres, contre Antoine:* mais on remarque quelque parure dans son discours; l'an y S1 merveilleux, mais on l'entrevoit ; l'orateur, en pensant au salut de la République, ne s'oublie pas, et ne se laisse point oublier. Démosthène parait sortir de soi, et ne voir que la patrie. Il ne cherche point le beau : il le fait sans y penser. Il est au-
360 dessus de l'admiration. Il se sert de la parole, comme un homme modeste de son habit pour se couvrir. Il tonne, il foudroie; c'est un torrent qui entraîne tout. On ne peut le critiquer, parce qu'on est saisi. On pense aux choses qu'il dit, et non à ses paroles.
365 On le perd de vue : on n'est occupé que de Philippe qui envahit tout. Je suis charmé de ces deux orateurs ; mais j'avoue que je suis moins touché de l'art infini et de la magnifique éloquence de Cicéron, que de la rapide simplicité de Démosthène.35
37o L'art se décrédite:*; lui-même ; il se trahit en se montrant. ' Isocrate,' dit Longin/7 ' est tombé . . . dans une faute de petit écolier. ... Et voici par où il débute : "Puisque le discours a naturellement la vertu de rendre les choses grandes petites, et le!
375 petites grandes; qu'il sait donner les grâces de la nouveauté aux choses les plus vieilles, et qu'il fait paraître vieilles celles qui sont nouvellement faites." Est-ce ainsi, dira quelqu'un, ô Isocrate, que vous allez changer toutes choses à l'égard des Lacédémoniens
380 et des Athéniens ? En faisant de cette sorte l < du discours, il fait proprement un exorde pour avertir
ses auditeurs de ne rien croire de ce qu'il va dire.' En effet, c'est déclarer au monde que les orateurs ne sont que des sophistes, tels que le Gorgias38 de Platon et que les autres rhéteurs de la Grèce, qui abusaient 385 de la parole pour imposer au peuple.
Si 1 éloquence demande que l'orateur soit homme de bien,39 et cru tel, pour toutes les affaires les plus profanes, à combien plus forte raison doit-on croire ces paroles de saint Augustin sur les hommes qui ne 390 doivent parler qu'en apôtres ! * Celui-là parle avec sublimité, dont la vie ne peut être exposée à aucun mépris.' Que peut-on espérer des discours d'un jeune homme sans fonds d'étude, sans expérience, sans réputation acquise, qui se joue de la parole et 395 qui veut peut-être faire fortune dans le ministère, où il s'agit d'être pauvre avec Jésus-Christ, de porter la croix avec lui en se renonçant,40 et de vaincre les passions des hommes pour les convertir ?
DKSCARTES D'a/>ns le portrait de F. Hais an
DESCARTES
DISCOURS DE LA METHODE POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER LA VÉRITÉ DANS LES SCIENCES (1637)