PRINCIPALES RÈGLES DE LA MÉTHODE
Descartes commence la seconde partie de son Discours en rappelant qu'il était en Allemagne à l'époque où il songea à coucher par écrit quelques-unes de ses pensées. 'J'étais alors en Allemagne,' dit-il, 'où l'occasion des guerres1 qui n'y sont pas encore finies m'avaient appelé 5 et comme je retournais du couronnement de l'Empereur2 vers l'armée, le commencement de l'hiver m'arrêta en un quartier3 où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n'ayant d'ailleurs par bonheur aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le 10 jour enfermé seul dans un poêle4 où j'avais tout le loisir de m'entretenir de mes pensées.' Et en effet il s'avise d'abord que les ouvrages composés par plusieurs personnes ne sont pas si parfaits que ceux dus à un seul et même individu. Puis il réfléchit que les cités sont 15 irrégulières et mal construites quand elles ont été construites par additions successives. Il se représente que les lois faites au fur et à mesure que les crimes se produi-
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sent sont inférieures à celles établ abord pat un
îsl.itcur. Il se met .'i penser que les scieni i livres sont oompo tes peu a peu des opinions
de beaucoup de personnes différentes et que l'esprit des
hommes est un iv< eptacle de toute sorte de jugements formés dans leur enfance ou reçus de divers maîtres : il
25 conclut donc qu'il ne pouvait mieux faire que d'entreprendre une bonne fois d'ôter toutes ces notions de l'esprit pour y en remettre ensuite • d'autres meilleures ou bien les mûmes, après les avoir ajustées au niveau de sa raison.'
30 Mais, dit-il, il ne faut pas vouloir tout réformer : les constitutions des États, le corps des sciences, les méthodes pédagogiques doivent être conservés tels quels : ' Ces grands corps sont trop malaisés à relever étant abattus, ou même à retenir étant ébranlés et leurs chutes ne peu-
35 vent être que très rudes. Leurs imperfections sont d'ailleurs adoucies par l'usage et elles sont presque toujours plus supportables que ne le serait leur changement. C'est ainsi que les grands chemins qui tournoient entre des montagnes deviennent peu à peu si unis et si commodes
40 à force d'être fréquentés, qu'il vaut bien mieux les suivre que d'entreprendre d'aller plus droit en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusqu'en bas des précipices.' Et il continue ainsi :
C'est pourquoi je ne saurais aucunement approuve!
45 ces humeurs brouillonnes et inquiètes qui, n'étant
appelées ni par leur naissance ni par leur fortune an
maniement des affaires publiques, ne laissent pas6 d'y
faire toujours en idée quelque nouvelle réformation ;
et si je pensais qu'il y eût la moindre chose en cet
50 écrit par laquelle on me pût soupçonner de cette folie,
très-marri0 de souffrir qu'il fût publié. Jamais
mon dessein ne s'est étendu plus avant que de tâcher
former mes propres pensées, et de bâtir dans un
ls qui est tout à moi. Que si, mon ouvrage
«■z plu, je vous en fais voir ici le m<
ce n'est pas pour cela que je veuille conseiller à personne de l'imiter. Ceux que Dieu a mieux partagés de ses grâces auront peut-être des desseins plus relevés ; mais je crains bien que celui-ci ne soit déjà que trop hardi pour plusieurs. La seule résolution 60 de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre. Et le monde n'est quasi7 composé que de deux sortes d'esprits auxquels il8 ne convient aucunement, à savoir : de ceux qui, se croyant 65 plus habiles qu'ils ne9 sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre10 toutes leurs pensées: d'où vient que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils ont reçus et de s'écarter 70 du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés toute leur vie ; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec11 75 le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu'en chercher euxmêmes de meilleures.
Et pour moi, j'aurais été sans doute du nombre de 80 ces derniers, si je n'avais jamais eu qu'un seul maître, ou que12 je n'eusse point su les différences qui ont été de tout temps entre les opinions des plus doctes ; mais, ayant appris dès le collège qu'on ne saurait rien imaginer de si étrange et si peu croyable, qu'il13 n'ait 85 été dit par quelqu'un des philosophes ; et depuis, en voyageant, ayant reconnu que tous ceux qui ont des sentiments fort contraires aux nôtres ne sont pas