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notre grand Hurtado de Mendoza dit : ' Qu'on peut prier Dieu de faire promptement mourir ceux qui se disposent à nous persécuter, si on ne le peut éviter autrement.'
145 — Mon révérend Père, lui dis-je, l'Eglise a bien oublié de mettre une oraison à cette intention9 dans ses prières. — On n'y a pas mis, me dit- il, tout ce qu'on peut demander à Dieu. Outre que10 cela ne se pouvait pas ; car cette opinion-là est plus nouvelle que le
15° bréviaire :lï vous n'êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, écoutez encore ce passage de notre Père Gaspar Hurtado, cité par Diana. C'est l'un des 24 Pères d'Escobar. * Un bénéficier12 peut, sans aucun péché mortel, désirer la mort de celui qui
15s a une pension sur son bénéfice ; et un fils celle de son père, et se réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et non pas par une haine personelle.'
— O mon Père, lui dis-je, voilà un beau fruit de la
160 direction d'intention ! Je vois bien qu'elle est de grande étendue. Mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution serait encore difficile, quoique fort nécessaire pour les gentilshommes. — Proposezles pour voir, dit le Père. — Montrez-moi, lui dis-je,
165 avec toute cette direction d'intention, qu'il soit permis de se battre en duel. — Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le Père, vous y satisfera sur l'heure, dans ce passage que Diana rapporte : * Si un gentilhomme qui est appelé en duel est connu pour n'être
170 pas dévot, et que les péchés qu'on lui voit commettre à toute heure sans scrupule fassent aisément juger que, s'il refuse le duel, ce n'est pas par la crainte de Dieu, mais par timidité ; et qu'ainsi on dise de lui
que c'est une poule et non pas un homme, gallina et non vir, il peut, pour conserver son honneur, se 175 trouver au lieu assigné, non pas véritablement avec l'intention expresse de se battre en duel, mais seulement avec celle de se défendre, si celui qui l'a appelé l'y vient attaquer injustement. Et son action sera toute indifférente d'elle-même ; car quel mal y a-t-il 180 d'aller dans un champ, de s'y promener en attendant un homme, et de se défendre si on l'y vient attaquer ? Et ainsi il ne pèche en aucune manière, puisque ce n'est point du tout accepter un duel, ayant l'intention dirigée à13 d'autres circonstances. Car l'acceptation 185 du duel consiste en l'intention expresse de se battre, laquelle celui-ci n'a pas.'
— Vous ne m'avez pas tenu parole, mon Père. Ce n'est pas là proprement permettre le duel ; au contraire, il évite de dire que c'en soit un, pour 190 rendre la chose permise, tant il la croit défendue. — Ho ! ho ! dit le Père, vous commencez à pénétrer ; j'en suis ravi. Je pourrais dire néanmoins qu'il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu'il faut vous répondre 195 juste,14 notre Père Layman le fera pour moi, en permettant le duel en mots propres,15 pourvu qu'on dirige son intention à l'accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune : ' Si16 un soldat à l'armée ou un gentilhomme à la cour se trouve en état de 200 perdre son honneur ou sa fortune s'il n'accepte un duel, je ne vois pas que l'on puisse condamner celui qui le reçoit pour se défendre.' Petrus Hurtado dit la même chose, au rapport de17 notre célèbre Escobar, il ajoute ces paroles de Hurtado : ' Qu'on peut se -05 battre en duel pour défendre même son bien, s'il n'y
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b «lue ce moyen de le conserver, parce que chacun a le droit de défendre son bien, et même par la mort de ses ennemis*' J'admirai sur ces passages de voir que
2io la piété du roi emploie sa puissance à défendre et à abolir le duel dans ses Etats,18 et que la piété des jésuites occupe leur subtilité à le permettre et à l'autoriser dans l'Église. Mais le bon Père était si en train, qu'on lui eût fait tort de l'arrêter; de sorte ]if il poursuivit ainsi : Enfin, dit-il, Sanchez (voyez un peu quelles gens je vous cite !) fait plus ; car il permet non seulement de recevoir, mais encore d'offrir le duel, en dirigeant bien son intention. Et notre Escobar le suit en cela. — Mon Père, lui dis-je,
220 je le quitte si cela est ;19 mais je ne croirai jamais qu'il l'ait écrit, si je ne le vois. — Lisez-le donc vous-même, me dit-il. Et je lus en effet ces mots dans la Théologie morale de Sanchez : ' Il est bien raisonnable de dire qu'un homme peut se battre en duel pour sauver
225 sa vie, son honneur ou son bien en une quantité considérable, lorsqu'il est constant20 qu'on les lui veut ravir injustement par des procès et des chicaneries, et qu'il n'y a que ce seul moyen de les conserver. Et Navarrus dit fort bien qu'en cette occasion il est
230 permis d'accepter et d'offrir le duel : licet acceptave et offerte ducllum. Et aussi qu'on peut tuer en cachette son ennemi. Et même, en ces rencontreslà, on ne doit point user de la voie du duel, si on t tuer en cachette21 son homme, et sortir par là
235 d'affaire : car, par ce moyen, on évitera tout ensemble ,
et d'exposer sa vie dans un combat, et de participer
au péché que notre ennemi commettrait par un duel.'
— Voilai mon Père, lui dis-je, un pieux guet-apens ;
niais, quoique pieux, il demeure toujours guet-ap< ns.
puisqu'il est permis de tuer son ennemi en trahison. 240 — Vous ai-je dit, répliqua le Père, qu'on peut tuer en trahison ? Dieu m'en garde ! Je vous dis qu'on peut tuer en cachette, et de là vous concluez qu'on peut tuer en trahison, comme si c'était la même chose. Apprenez d'Escobar ce que c'est que tuer 245 en trahison, et puis vous parlerez. ' On appelle tuer en trahison, quand on tue celui qui ne s'en défie en aucune manière. Et c'est pourquoi celui qui tue son ennemi n'est pas dit le tuer en trahison, quoique ce soit par derrière, ou dans une embûche ; licet per 250 imidias mit a tergo percutiat' Et au même traité, n. 56 : ' Celui qui tue son ennemi avec lequel il s'était réconcilié, sous promesse de ne plus attenter à sa vie, n'est pas absolument dit le tuer en trahison, à moins qu'il n'y eût entre eux une amitié bien étroite : arctior 255 amicitia'
Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur. — J'avoue, lui dis-je, que cela m'est nouveau ; et j'apprends de cette définition qu'on n'a 260 peut-être jamais tué personne en trahison ; car on ne s'avise guère d'assassiner que ses ennemis. Mais quoi qu'il en soit, on peut selon Sanchez tuer hardiment, je ne dis plus en trahison, mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui 265 nous poursuit en justice? — Oui, dit le Père, mais en dirigeant bien l'intention : vous oubliez toujours le principal. Et c'est ce que Molina soutient aussi. Et même, selon notre docte Reginaldus : ' On peut tuer aussi les faux témoins qu'il suscite contre nous.' 270 Et enfin, selon nos grands et célèbres Pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut de même tuer et les faux
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témoins et le juge, -'il est de Kur intelligence.11 Voici
mots: ' Sotus,1 dit-il, 'et Lessius disent qu'il
275 n'est pas permis de tuer 1rs faux témoins el le juge (jni conspirent à faire mourir un innocent; mais Emmanuel Sa et d'autres auteurs ont raison d'impi < mver23 ce sentiment-là, au moins pour ce qui touche la conscience.' Et il confirme encore, au même lieu,
280 qu'on peut tuer et témoins et juge.
— Mon Père, lui dis-je, j'entends maintenant assez bien votre principe de la direction d intention ; mais j'en veux bien entendre aussi les conséquences, et tous les cas où cette méthode donne le pouvoir de
285 tuer. Reprenons donc ceux que vous m'avez dits, de peur de méprise ; car l'équivoque serait ici dangereuse. Il ne faut tuer que bien à propos, et sur bonne opinion probable. Vous m'avez donc assuré qu'en dirigeant bien son intention, on peut, selon vos Pères,
290 pour conserver son honneur, et même son bien, accepter un duel, l'offrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur et ses témoins avec lui, et encore le juge corrompu qui les favorise ; et vous m'avez dit que celui qui a reçu un soufflet peut, sans se venger,
295 le réparer à coups d'épée. Mais, mon Père, vous ne m'avez pas dit avec24 quelle mesure. — On ne s'y peut guère tromper, dit le Père ; car on peut aller jusqu'à le tuer. C'est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, et d'autres de nos Pères rapportés par
3c» Escobar, en ces mots : ' On peut tuer celui qui a donné un soufflet, quoiqu'il s'enfuie, pourvu qu'on évite de le faire par haine ou par vengeance, et que par là on ne donne pas lieu à des meurtres excessifs et nuisibles à l'État. Et la raison en est qu'on peut
305 ainsi courir après son honneur, comme après du bien
dérobé : car encore que25 votre honneur ne soit pas entre les mains de votre ennemi, comme seraient des hardes qu'il vous aurait volées, on peut néanmoins le recouvrer en la même manière, en donnant des marques de grandeur et d'autorité, et s'acquérant par 310 là l'estime des hommes. Et, en effet, n'est-il pas véritable que celui qui a reçu un soufflet est réputé sans honneur jusqu'à ce qu'il ait tué son ennemi ?' Cela me parut si horrible, que j'eus peine à me retenir; mais, pour savoir le reste, je le laissai con- 315 tinuer ainsi. Et même, dit-il, on peut, pour prévenir un soufflet, tuer celui qui le veut donner, s'il n'y a que ce moyen de l'éviter. Cela est commun dans nos Pères. Par exemple, Azor ; c'est encore l'un des 24 Vieillards : ' Est-il permis à un homme d'honneur 32° de tuer celui qui lui veut donner un soufflet ou un coup de bâton ? Les uns disent que non, et leur raison est que la vie du prochain est plus précieuse que notre honneur : outre qu'il10 y a de la cruauté à tuer un homme pour éviter seulement un soufflet. 325 Mais les autres disent que cela est permis ; et certainement je le trouve probable, quand on ne peut l'éviter autrement ; car sans cela l'honneur des innocents serait sans cesse exposé à la malice des insolents.' Notre grand Filiutius, de même ; et le P. Héreau, 330 dans ses écrits de l'Homicide ; Hurtado de Mendoza et nos Pères Flahaut et Le Court, dans leurs écrits, que l'Université, dans sa 3e requête,26 a rapportés tout au long pour les décrier, mais elle n'y a pas réussi, et Escobar, disent tous les mêmes choses. Enfin cela 335 est si généralement soutenu, que Lessius, en parle comme d'une chose autorisée par le consentement universel de tous les casuistes. ■ Il est permis,' dit-il,
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' selon le consentement de tous les casuistes, ex sen-
340 tcntia omnium, de tuer celui qui veut donner un soufflet ou un coup de bâton, quand on ne le peut éviter autrement/ En voulez-vous davantage ?
Je l'en remerciai! car je n'en avais que trop entendu. Mais pour voir jusqu'où irait une si damnable doctrine,
345 je lui dis: Mais, mon Père, ne sera-t-il point permis de tuer pour un peu moins? Ne saurait-on diriger son intention en sorte qu'on puisse tuer pour un démenti ? — Oui, dit le Père ; et, selon notre Père Baldelle, rapporté par Escobar, * il est permis de
35° tuer celui qui vous dit : Vous avez menti, si on ne peut le réprimer autrement.' Et on peut tuer de la même sorte pour des médisances, selon nos Pères ; car Lessius, que le Père Héreau entre autres suit mot à mot, dit, au lieu déjà cité : ' Si vous tâchez de
355 ruiner ma réputation par des calomnies devant des personnes d'honneur, et que je ne puisse l'éviter autrement qu'en vous tuant, le puis-je faire ? Oui, selon des auteurs modernes, et même encore que le crime que vous publiez soit véritable, si toutefois il
360 est secret, en sorte que vous ne puissiez le découvrir selon les voies de la justice ; et en voici6 la preuve. Si vous me voulez ravir l'honneur en me donnant un soufflet, je puis l'empêcher par la force des armes : donc la même défense est permise quand vous me
365 voulez faire la même injure avec la langue. De plus, on peut empêcher les affronts : donc on peut empêcher les médisances. Enfin, l'honneur est plus cher que la vie. Or, on peut tuer pour défendre sa vie : donc on peut tuer pour défendre son honneur.'
370 Voilà6 des arguments en forme. Ce n'est pas là discourir, c'est prouver. Et enfin ce grand Lessius
montre qu'on peut tuer même pour un simple geste, ou un signe de mépris. ' On peut,' dit-il, * attaquer et ôter l'honneur en plusieurs manières, dans lesquelles la défense paraît bien juste ; comme si on 375 veut donner un coup de bâton, ou un soufflet, ou si on veut nous faire affront par des paroles ou par des signes : sive per signa.'
— O mon Père ! lui dis-je, voilà tout ce qu'on peut souhaiter pour mettre l'honneur à couvert ; mais la 38° vie est bien exposée, si, pour de simples médisances et des gestes désobligeants, on peut tuer le monde en conscience. — Cela est vrai, me dit-il ; mais comme nos Pères sont fort circonspects, ils ont trouvé à propos de défendre de mettre cette doctrine en usage 385 en de certaines occasions, comme pour les simples médisances. Car ils disent au moins ' qu'à peine doiton la pratiquer ; practice vix probari potest.' Et ce27 n'a pas été sans raison ; la28 voici. — Je la sais bien, lui dis-je ; c'est parce que la loi de Dieu défend de tuer. 390 — Ils ne le prennent pas par là,29 me dit le Père : ils le trouvent permis en conscience, et en ne regardant que la vérité en elle-même. — Et pourquoi le défendent-ils donc ? — Ecoutez-le, dit-il. C'est parce qu'on dépeuplerait un Etat en moins de rien, si on en tuait 395 tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus : 1 Encore que25 cette opinion, qu'on peut tuer pour une médisance, ne soit pas sans probabilité dans la théorie, il faut suivre le contraire dans la pratique ; car il faut toujours éviter le dommage de l'Etat dans 400 le manière de se défendre. Or il est visible qu'en tuant le monde de cette sorte, il se ferait un trop grand nombre de meurtres.' Lessius en parle de même au lieu déjà cité : ' Il faut prendre garde que
40$ l'usage de cette maxime ne soit nuisible à l'État; CU alors il ne faut pas le permettre: tune enim non est permittendus."
— Quoi ! mon Père, ce n'est donc ici qu'une défense de politique, et non pas de religion ? Peu
410 de gens s'y arrêteront, et surtout dans la colère ; car il pourrait être assez probable qu'on ne fait point de tort à l'État de le purger d'un méchant homme. — Aussi, dit-il, notre Père Filiutius joint à cette raisonlà une autre bien considérable : ' C'est qu'on serait
415 puni en justice, en tuant le monde pour ce sujet.' — Je vous le disais bien, mon Père, que vous ne feriez jamais rien qui vaille, tant que vous n'auriez point les juges de votre côté. — Les juges, dit le Père, qui ne pénètrent pas dans les consciences, ne jugent que
420 par le dehors de l'action, au lieu que nous regardons principalement à l'intention ; de là vient que nos maximes sont quelquefois un peu différentes des leurs. — Quoi qu'il en soit, mon Père, il se conclut fort bien des vôtres qu'on peut tuer les médisants en
425 sûreté de conscience, pourvu que ce soit en sûreté de sa personne.
Mais, mon Père, après avoir si bien pourvu à l'honneur, n'avez-vous rien fait pour le bien P30 Je sais qu'il est de moindre considération, mais il n'importe.
430 II me semble qu'on peut bien diriger son intention à tuer pour le conserver. — Oui, dit le Père, et je vous en ai touché quelque chose qui vous a pu donner cette ouverture. Tous nos casuistes s'y accordent, et même on le permet, ' encore que l'on ne craigne
-435 plus aucune violence de ceux qui nous ôtent notre bien, comme quand ils s'enfuient.' Azor, de notre Société, le prouve.
— Mais, mon Père, combien faut-il que la chose vaille pour nous porter à cette extrémité ? — * Il faut,' selon Reginaldus et Tannerus, ' que la chose soit de 440 grand prix au jugement d'un homme prudent.' Et Layman et Filiutius en parlent de même. — Ce n'est rien dire, mon Père : où ira-t-on chercher un homme prudent,31 dont la rencontre est si rare, pour faire cette estimation ? Que ne déterminent-ils exactement la 44S somme ? — Comment ! dit le Père, était-il si facile, à votre avis, de comparer la vie d'un homme et d'un chrétien à de l'argent ? C'est ici où je veux vous faire sentir la nécessité32 de nos casuistes. Cherchez-moi dans tous les anciens Pères pour combien d'argent 45° il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils, sinon : ' Non occides, Vous ne tuerez point ?' — Et qui a donc osé déterminer cette somme ? répondis-je. — C'est, me dit-il, notre grand et incomparable Molina, la gloire de notre Société, qui, par sa pru- 455 dence inimitable, l'a estimée ' à 6 ou 7 ducats,33 pour lesquels il assure qu'il est permis de tuer, encore que celui qui les emporte s'enfuie.' Et il dit de plus, au même endroit, * qu'il n'oserait condamner d'aucun péché un homme qui tue celui qui lui veut ôter une 460 chose de la valeur d'un écu, ou moins : unius aurei, vel minoris adhuc valorisa Ce qui a porté Escobar à établir cette règle générale, ' que régulièrement on peut tuer un homme pour la valeur d'un écu,34 selon Molina.' 465
— O mon Père ! d'où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance, sans aucun secours de l'Ecriture, des conciles, ni des Pères ? Je vois bien qu'il a eu des lumières bien particulières, et bien éloignées de saint Augustin, sur 47<*
3a PASCAL
l'homicide aussi bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre; et je connais35 parfaitement qu'il n'y a plus que les gens d'Eglise qu'on puisse offenser et pour l'honneur et pour le bien,30 sans qu'ils
475 tuent ceux qui les offensent. — Que voulez-vous dire ? répliqua le Père. Cela serait-il raisonnable, à votre avis, que ceux qu'on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés à l'insolence des méchants ? Nos Pères ont prévenu ce désordre ; car
480 Tannerus dit ' qu'il est permis aux ecclésiastiques, et aux religieux mêmes, de tuer, pour défendre non seulement leur vie, mais aussi leur bien, ou celui de leur communauté.' Molina, qu'Escobar rapporte, Reginaldus, et les autres, se servent tous des mêmes
485 paroles.
Et même, selon notre célèbre Père L'Amy, il est permis aux prêtres et aux religieux de prévenir ceux qui les veulent noircir par des médisances, en les tuant pour les en empêcher. Mais c'est toujours en
490 dirigeant bien l'intention. Voici ses termes : ' Il est permis à un ecclésiastique, ou à un religieux, de tuer un calomniateur qui menace de publier des crimes scandaleux de sa communauté, ou de lui-même, quand il n'y a que ce seul moyen de l'en empêcher,
495 comme s'il est prêt à répandre ses médisances si on ne le tue promptement : car, en ce cas, comme il serait permis à ce religieux de tuer celui qui lui voudrait ôter la vie, il lui est permis aussi de tuer celui qui lui veut ôter l'honneur, ou celui de sa commu-
500 nauté, de la même sorte qu'aux38 gens du monde.' — Je ne savais pas cela, luidis-je ; et j'avais cru simplement le contraire sans y faire de réflexion,37 sur ce que" j'avais ouï dire que l'Eglise abhorre tellement le sang,
qu'elle ne permet pas seulement aux juges ecclésiastiques d'assister39 aux jugements criminels. — Ne vous 505 arrêtez pas à cela, dit-il ; notre Père L'Amy prouve fort bien cette doctrine, quoique, par un trait d'humilité bienséant à ce grand homme, il la soumette aux lecteurs prudents.31 Et Caramuel,40 notre illustre défenseur, qui la rapporte dans sa Théologie fonda- 510 mentale, la croit si certaine, qu'il soutient * que le contraire n'est pas probable ;' et il en tire des conclusions admirables, comme celle-ci, qu'il appelle ■ la conclusion des conclusions, conclusionum conclusto : Qu'un prêtre non seulement peut, en de certaines 5!5 rencontres, tuer un calomniateur, mais encore qu'il y en a où il le doit faire : etiam aliquando débet occidere.' Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe ; par exemple, celle-ci : Savoir si les Jésuites peuvent tuer les Jansénistes ? — Voilà, mon 520 Père, m'écriai-je, un point de théologie bien surprenant ! et je tiens les Jansénistes déjà morts par la doctrine du Père L'Amy. — Vous voilà attrapé, dit le Père : il conclut le contraire des mêmes principes. — Et comment cela, mon Père ? — Parce, me dit-il, qu'ils 525 ne nuisent pas à notre réputation. Voici ses mots : Les Jansénistes appellent les Jésuites pélagiens ;41 pourra-t-on les tuer pour cela ? Non, d'autant que les Jansénistes n'obscurcissent non plus l'éclat de la Société qu'un hibou celui du soleil ; au contraire, ils 530 l'ont relevée, quoique contre leur intention : occidi non possunt, quia nocere non potuerant.
Hé quoi ! mon Père, la vie des Jansénistes dépend donc seulement de savoir s'ils nuisent à votre réputation ? Je les tiens peu en sûreté, si cela est. Car 535 s'il devient tant soit peu probable qu'ils vous fassent
tort, les voilà tuablcs Bans difficulté.4* Vous en ferez un argument en forme ; et il n'en faut pas davantage, avec une direction d'intention, pour expédier un
540 homme en sûreté de conscience. Oh ! qu'heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures d'être instruits en cette doctrine ! mais que malheureux sont ceux qui les offensent ! En vérité, mon Père, il vaudrait autant avoir affaire à des gens qui
545 n'ont point de religion, qu'à ceux qui en sont instruits jusqu'à cette direction ; car enfin l'intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé : il ne s'aperçoit point de cette direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu'on lui porte. Et je ne sais
550 même si on n'aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés, que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.
Tout de bon, mon Père, je suis un peu surpris de
555 tout ceci ; et ces questions du Père L'Amy et de Caramuel ne me plaisent point. — Pourquoi ? dit le Père : êtes-vous Janséniste ? — J'en ai une autre raison,43 lui-dis je. C'est que j'écris de temps en temps à un de mes amis de la campagne ce que j'apprends des
560 maximes de vos Pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s'il ne se pourrait pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s'imaginant que cela vous fait tort, n'en tirât de vos principes quelque méchante
565 conclusion. — Allez, me dit le Père, il ne vous en arrivera point de mal, j'en suis garant. Sachez que ce que nos Pères ont imprimé eux-mêmes, et avec l'approbation de nos supérieurs, n'est ni mauvais, ni dangereux à publier. Je vous écris donc sur la
parole de ce bon Père ; mais le papier me manque 570 toujours et non pas les passages. Car il y en a tant d'autres et de si forts qu'il faudrait des volumes pour tout dire. Je suis, etc.
QUATORZIÈME LETTRE ECRITE PAR L'AUTEUR DES LETTRES AU PRO- VINCIAL AUX RÉVÉRENDS PÈRES