JÉSUITES
Ce 23 octobre, 1656.
Dans cette lettre Pascal combat les opinions des Jésuites sur l'homicide. Il montre d'abord que le principe de ne point tuer a été imposé aux hommes en tout temps ; que Dieu seul a le droit d'ôter la vie et qu'il a rendu les rois 5 ou les républiques dépositaires de ce pouvoir. Il réfute ensuite l'opinion de Lessius qui prétendait que ■ la défense étant permise, le meurtre est aussi réputé permis, sans quoi la défense serait souvent impossible.' Il fait ressortir la différence qu'il y a entre se défendre et tuer. On ne 10 peut, dit-il en somme, tuer ni afin ou sous prétexte de défendre son bien, ni afin ou sous prétexte de défendre son honneur. L'examen de ce dernier point l'amène à condamner le duel. Il met en relief les suites extraordinaires enfermées dans le principe résumé par le 15 P. Héreau de la façon suivante : ' Le droit de se défendre s'étend à tout ce qui est nécessaire pour nous garder de toute injure,' et continue ainsi :
Tout le monde sait, mes Pères, qu'il n'est jamais permis aux particuliers de demander la mort de per- 20 sonne ; et que quand un homme nous aurait ruinés, estropiés, brûlé1 nos maisons, tué notre père, et qu'il se disposerait encore à nous assassiner et à nous perdre d'honneur, on n'écouterait point en justice la demande que nous ferions de sa mort : de sorte qu'il 25
a fallu établir des personnes publiques qui la demandant de la part du roi, ou plutôt de la part de Dieu. A votre avis, mes Pères, est-ce par grimace et par feinte que les juges chrétiens ont établi ce
30 règlement ? et ne l'ont-ils pas fait pour proportionner les lois civiles à celles de l'Évangile, de peur que la pratique extérieure de la justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des chrétiens doivent avoir ? On voit assez combien ce commencement des voies
35 de la justice vous confond ; mais le reste vous accablera.
Supposez donc, mes Pères, que ces personnes publiques demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes ; que fera-t-on là-dessus ? Lui por-
40 tera-t-on incontinent le poignard dans le sein ? Non, mes Pères ; la vie des hommes est trop importante ; on y agit2 avec plus de respect : les lois ne l'ont pas soumise à toutes sortes de personnes, mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la suffi-
45 sance. Et croyez-vous qu'un seul suffise pour condamner un homme à mort ? Il en faut sept pour le moins, mes Pères. Il faut que de ces sept il n'y en ait aucun qui ait été offensé par le criminel, de peur que la passion n'altère ou ne corrompe son jugement.
50 Et vous savez, mes Pères, qu'afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du matin à ces fonctions : tant on apporte de soin pour les préparer à une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres,
55 pour ne condamner que ceux qu'il condamne luimême.
Et c'est pourquoi, afin d'y agir2 comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine, d oter la vie
aux hommes, ils n'ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres 60 formes qui leur sont prescrites ; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que les lois y condamnent. Et alors, mes Pères, si l'ordre de Dieu les oblige d'abandonner au supplice les corps 65 de ces misérables, le même ordre de Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes criminelles ; et c'est même parce qu'elles sont criminelles qu'ils sont plus obligés à3 en prendre soin ; de sorte qu'on ne les envoie à la mort qu'après leur avoir donné le moyen 70 de pourvoir à leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent ; et néanmoins l'Eglise abhorre tellement le sang, qu'elle juge encore incapables du ministère de ses autels ceux qui auraient assisté à un arrêt de mort, quoique accompagné de toutes ces 75 circonstances si religieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée l'église a de l'homicide.
Voilà, mes Pères, de quelle sorte4 on dispose en justice de la vie des hommes : voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois 80 il n'y a qu'un juge, et ce juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le juge, la partie et le bourreau. Il se demande à lui-même la mort de son ennemi, il l'ordonne, il l'exécute sur-le-champ ; et, sans respect ni du corps ni de l'âme de son frère, 85 il tue et damne celui pour qui Jésus-Christ est mort, et cela pour éviter un soufflet, ou une médisance, ou une parole outrageuse, ou d'autres offenses semblables, pour lesquelles un juge, qui a l'autorité légitime, serait criminel d'avoir condamné à la mort 90 ceux qui les auraient commises, parce que les lois
sont très éloignées de les y condamner. Et enfin, pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché, ni irrégularité* en tuant de cette sorte sans autorité et
95 contre les lois, quoiqu'on soit religieux, et même pic tic Où en sommes-nous, mes Pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte ? Sont-ce des chrétiens ? Sont-ce des Turcs ? Sont-ce des hommes ? Sont-ce des démons ? Et sont-ce là
ioo des ' mystères révélés par l'Agneau5 à ceux de sa Société,' ou des abominations suggérées par le Dragon à ceux qui* suivent son parti ?
Car enfin, mes Pères, pour qui voulez-vous qu'on vous prenne ? pour des enfants de l'Évangile, ou pour
105 des ennemis de l'Evangile ? On ne peut être que d'un parti ou de l'autre, il n'y a point de milieu. * Qui n'est point avec Jésus-Christ est contre lui.' Ces deux genres d'hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux mondes répandus sur
no toute la terre, selon S. Augustin: le monde des enfants de Dieu, qui forme un corps dont Jésus-Christ est le chef et le roi ; et le monde ennemi de Dieu, dont le diable est le chef et le roi. Et c'est pourquoi Jésus-Christ est appelé le roi et le dieu du monde,
115 parce qu'il a partout des sujets et des adorateurs, et le diable est aussi appelé dans l'Ecriture le prince du monde et le dieu de ce siècle, parce qu'il a partout des suppôts6 et des esclaves. Jésus-Christ a mis dans L'Eglise, qui est son empire, les lois qu'il lui a plu,
120 selon sa sagesse éternelle ; et le diable a mis dans le monde, qui est son royaume, les lois qu'il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis l'honneur à souffrir ; le diable à ne point souffrir. Jésus-Christ a dit à ceu: qui reçoivent un soufflet de tendre l'autre joue ; et h
diable a dit à ceux à qui on veut donner un soufflet *25 de tuer ceux qui leur voudront faire cette injure. Jésus-Christ déclare heureux ceux qui participent à son ignominie, et le diable déclare malheureux ceux qui sont dans l'ignominie. Jésus-Christ dit : Malheur à vous quand les hommes diront du bien de 13° vous. Et le diable dit : Malheur à ceux dont le inonde ne parle pas avec estime.
Voyez donc maintenant, mes Pères, duquel de ces deux royaumes vous êtes. Vous avez ouï le langage de la ville de paix, qui s'appelle la Jérusalem mystique, 135 et vous avez ouï le langage de la ville de trouble,7 que l'Écriture appelle * la spirituelle Sodome ': lequel de ces deux langages entendez-vous ? lequel parlez-vous ? Ceux qui sont à Jésus-Christ ont les mêmes sentiments que Jésus-Christ, selon saint Paul ; et ceux 140 qui sont enfants du diable, ex pâtre diabolo, qui a été homicide dès le commencement du monde, suivent les maximes du diable, selon la parole de Jésus- Christ. Ecoutons donc le langage de votre école, et demandons à vos auteurs : Quand on nous donne un 145 soufflet, doit-on l'endurer plutôt que de tuer celui qui le veut donner ? ou bien est-il permis de tuer pour éviter cet affront ? ' Il est permis,' disent Lessius, Molina, Escobar, Reginaldus, Filiutius, Baldellus et autres Jésuites, ' de tuer celui qui nous veut donner 150 un soufflet.' Est-ce là le langage de Jésus-Christ ? Répondez-nous encore. Serait-on sans honneur en souffrant un soufflet, sans tuer celui qui l'a donné ? 1 N'est-il pas véritable,' dit Escobar, ' que, tandis qu'un homme laisse vivre celui qui lui a donné un soufflet, il '55 demeure sans honneur?' Oui, mes Pères, 'sans cet honneur ' que le diable a transmis de son esprit
superbe en celui de ses superbess enfants, i honneur qui a toujours été l'idole des hommes pos-
,6osédés par l'esprit du monde. C'est pour se conserver cette gloire, dont le démon est le véritable distributeur, qu'ils lui sacrifient leur vie par la fureur des duels a laquelle ils s'abandonnent, leur honneur par l'ignominie des supplices auxquels ils s'exposent,
«65 et leur salut par le péril de la damnation auquel ils s'engagent, et qui les a fait priver de la sépulture même, par les canons ecclésiastiques.9 Mais on doit 1< met I )ieu de ce qu'il a éclairé l'esprit du roi10 par des lumières plus pures que celles de votre théologie.
«70 Ses édits si sévères sur ce sujet n'ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel. Il a arrêté, par la crainte de la rigueur de sa justice, ceux qui n'étaient pas arrêtés par la crainte de la justice de Dieu : et sa piété lui a fait connaître que l'honneur des chrétiens
175 consiste dans l'observation des ordres de Dieu et des règles du christianisme, et non pas dans ce fantôme d'honneur que vous prétendez, tout vain qu'il soit, être une excuse légitime pour les meurtres. Ainsi vos décisions meurtrières sont maintenant en aver-
'80 sion à tout le monde, et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiment, si ce n'est par principe de religion,11 au moins par maxime de politique. Prévenez, mes Pères, par une condamnation volontaire de ces opinions inhumaines, les mauvais effets qui en
>s5 pourraient naître, et dont vous seriez responsables. Et, pour concevoir plus d'horreur de l'homicide, souvenez-vous que le premier crime des hommes corrompus a été un homicide en la personne du premier juste ;M que leur plus grand crime a été un homicide
190 en la personne du chef13 de tous les justes: et que
l'homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble l'État, l'Église, la nature et la piété.
Je viens de voir la réponse de votre apologiste14 à la treizième Lettre. Mais s'il ne répond pas mieux à celle-ci, qui satisfait à la plupart de ses difficultés, il *95 ne méritera pas de réplique. Je le plains de le voir sortir à toute heure hors15 du sujet, pour s'étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Mais, pour donner créance aux mémoires que vous lui fournissez, vous ne deviez pas 200 lui faire désavouer publiquement une chose aussi publique qu'est le soufflet de Compiègne.16 Il est constant, mes Pères, par l'aveu de l'offensé, qu'il a reçu sur sa joue un coup de la main d'un jésuite ; et tout ce qu'ont pu faire vos amis a été de mettre en doute 205 s'il l'a reçu de l'avant-main ou de l'arrière-main ; et d'agiter la question si17 un coup du revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais à qui il appartient d'en décider ; mais je crois cependant que c'est au moins un soufflet probable.18 210 Cela me met en sûreté de conscience.
m IDAMI i>k >i:.vk;nk D après un émail de Pctitot (1607—91)