Grands seigneurs et bourgeois d'Angleterre
Au dix-huitième siècle et jusque vers 1830, les élections se firent, en Grande-Bretag^ne, suivant une méthode qui, de nos jours, peut sembler bizarre. Les corps locaux, chargés d'envoyer des représentants à la Chambre basse, étaient de trois sortes : les assemblées des comtés, les corporations des bourgs, les universités, ceux-ci comme ceux-là fort inégalement répartis, sans rapport ni avec la population ni avec le territoire. Dans les assemblées des comtés, il arrivait parfois qu'il y eût désaccord et que des bagarres s'ensuivissent, mais en somme plutôt rarement. Neuf fois sur dix, au jour fixé pour déclarer les candidatures, nul ne se présentait, et le personnag-e influent de la région se trouvait élu sans conteste. Même heu-
(1) Horace Walpole, Letters. — Mme du Deffand, Correspondance. — Dictionary of National Biography. (Voir la bibliophie.) — J.-H. Jes8E, George Selivyn and his conlemporaries. — S. Parnell Kerr, George Selwyn and the wits. (Voir la préface.) — E. RoscoE and H. Glergue, George Selwyn, hix letters and life. — Haywahd, Estays. — Bi.ack, Jockey Club. — Thackeray, The four George. — J -R. Robinson, OldQ.— Philaréte Chasles, Études sur la littérature et les mœurs de l'Angleterre au dix-neuvième siècle. — A. Filon, La Caricature en Angleterre. — J. Bou- LENGER, Les Dandys.
reuse entente et même sagesse dans les corporations des bourgs. Quantité de ces bourgs ne comptaient qu'un cliiffre insignifiant d'électeurs. On les appelait des bourgs de poche. D'autres étaient des villages abandonnés ou qui même n'existaient plus que de nom. On les appelait des bourgs pourris. Bourgs de poche et bourgs pourris appartenaient à des gentilshommes qui en disposaient à leur guise. Il est clair que ces sortes d'opérations n'étaient pas exemptes de quelque vénalité.
Actuellement, tout a changé. Où que nous tournions les yeux, une probité scrupuleuse, un juste souci des besoins généraux président aux destinées publiques et. comme on sait, le parlement est la représentation fidèle de la nation entière. La France, notre pays, recueille chaque jour les fruits d'un régime analogue. Nous le constatons également. Par malheur, des deux côtés de la Manche, certaines querelles persistent, on ne sait pourquoi, à venir troubler une si belle harmonie et toujours, et de plus en plus, les élections sont un motif d'injures et de mauvais coups.
Mais j'en reviens au dix-huitième siècle. En ces temps de corruption, vivait un gentleman, George Augustus Selwyn, lequel s'accommodait à merveille du système de vénalité, alors en faveur dans le Royaume-Uni. Son père, le colonel John Selwyn, s'en était de même assez bien trouvé et aussi son oncle, le major Charles Selwyn, tous deux membres à la Chambre des communes. C'était, à ce qu'on voit, une familUe de parlementaires que cette famille des Selwyn, qui mieux est, fort bien
en Cour. Députés, administrateurs ou soldats, ils s'étaient promptement ralliés à la dynastie de Hanovre qui leur avait, en échange, accordé aide et protection. Nommé Contrôleur des douanes, àl'avènement de George I", le colonel John Selwyn était devenu, sous George II, Gentilhomme de la Chambre, puis Trésorier du duc de Cambridge, puis, peu avant sa mort. Trésorier du Prince de Galles. Sa femme vivait dans l'entourage de la reine Caroline. Bien apparentés, en relations avec les ministres et les favoris, ils recevaient dans leur maison de Cleveland Court, non loin de Saint- James, tout ce que la ville comptait d'illustre et d'influent.
Lorsque leur fils George — ils en eurent un autre, John, lequel mourut d'assez bonne heure, et une fille, Albinia, mariée à l'Hon. Thomas Townshend — lorsque, dis-je, George Selw^yn eut jeté sa gourme, fait quelques dettes et bu comme alors on savait boire, le moment vint pour lui de se mêler aux affaires publiques. C'était l'habitude parmi les jeunes gens de condition et des usages de famille, des protecteurs tout trouvés le poussaient naturellement dans cette voie. A vrai dire, en fait de politique, ce qui l'intéressait principalement était la carrière administrative et dans la carrière administrative les profits qu'on en pouvait tirer. Le mieux, d'abord, était de se faire élire à la Chambre, ensuite on promettait sa voix aux ministres et les ministres, en récompense, vous dotaient d'un poste rémunérateur, celui de Payeur au Ministère des Travaux publics ou de Secrétaire à
la Direction des métatix ou à' Inspecteur des Domaines. Seulement, comme par eux-mêmes ces sortes d'emplois n'avaient rien que de fastidieux, on s'octroyait un remplaçant, on lui servait une pension modeste et l'on conservait de beaucoup la plus grosse part du traitement. Telle était encore la coutume.
Les Selwyn en profitèrent largement, à l'exemple des Walpole, des Townshend et de la plupart des familles influentes à l'époque. Qu'il s'agisse du Département de la Marine, de l'Assistance publique ou des Bâtiments de la Couronne, on est sûr de retrouver leur nom un peu partout. C'est John Selwyn père, John Selwyn fils, Henry Selwyn, William Selwyn, H. C. Selwyn. A peine âgé de vingt et un ans, bien avant que d'être membre des communes, George Selwyn se fit adjuger le double emploi de Secrétaire à la Direction des Métaux et d'Inspecteur de la Fonte des Monnaies, sans préjudice des autres fonctions qu'il accepta, au fur et à mesure de ses progrès dans la carrière administrative.
Pour nous autres, hommes du vingtième siècle, nourris des immortels principes, ignorants du trafic des charges, habitués à voir toujours le mérite seul récompensé et les citoyens compétents chacun à leur place, il y a là de quoi crier au scandale. Mais en Angleterre, sous les Georges, on témoignait de plus d'indulgence et l'on s'arrangeait au mieux des abus commodes et des menus avantages qu'on en pouvait tirer. Le croirait-on, — et pour les idéologues et philosophes en
chambre l'occasion de méditer serait bonne — il se trouva qu'avec ce système d'inégalité choquante, ces élections vénales, ces passe-droits iniques, l'Angleterre grandit et prospéra. Peutêtre même fut-ce le moment le plus glorieux de son histoire, en tout cas le début de sa puissance mondiale. L'aristocratie avait pris en main la direction des affaires et la conservait avec un soin jaloux. Elle entendit fort bien ses intérêts, mais en même temps elle ne géra pas mal ceux du pays. En dépit de ses erreurs, de ses faiblesses, ce corps de grands héréditaires fournit de grands hommes d'état, des administrateurs éminents, des généraux, des marins illustres. Grâce à leur per- .sévérance, à leur esprit de corps, à leurs sages traditions, par reff"et d'un régime stable et continu, ils préparèrent une longue période de sécurité politique et finalement, on peut dire que ce sont eux qui firent de l'Angleterre ce qu'elle devint par la suite.
Personnellement, j'en conviens, le Selwyn qui nous occupe n'y contribua qu'assez peu. Se ménager des protecteurs, se pourvoir de sinécures, en tirer de beaux et bons bénéfices, telle fut sa principale étude. On n'est point toujours maître de sa destinée. Sans être pauvres, les Selwyn n'avaient qu'une fortune modeste. Il importait d'y remédier. George Augustus y travailla de toutes ses forces. A la mort de son père, il avait cependant recueilli quelques petits domaines, maison à la ville, maisons à la campagne, sans compter les rentes. Entre autres biens, il avait hérité du châ-
teau de Ludgershall. Notons ce point important. Du manoir, il ne restait que la trace, avec aux alentours quelques masures, en tout un semblant de village. Mais ce villag-e avait un mérite inappréciable, essentiel, le droit d'envoyer à la Cliambre deux députés. Les Selwyn en avaient fait leur bourg de poche.
Heureuse époque que celle-là ! Heureux députés 1 A vingt-huit ans, George Augustus fut élu membre des communes et put disposer à sa guise d'un autre siège. Puis, s'étant fait nommer à Gloucester, il disposa des deux, et tout porte à croire qu'il en retira quelque bénéfice. J'ajoute qu'il avait coutume de le nier avec force. J'ajoute aussi qu'ayant été victime de certains déboires à Gloucester, il revint en hâte à ses fidèles électeurs de Ludgershall, ce qui lui valut de siéger au parlement durant quarante-trois années consécutives.
Encore une fois, la politique en elle-même n'a dans l'existence de Selwyn qu'une importance très secondaire. Le rôle qu'il joua dans les affaires de l'État reste des plus eff"acés. On eût pu le lui dire, je crois, sans injure et l'ambition ne me paraît point avoir exercé sur lui ses ravages. La vraie place de Selwyn est ailleurs, encore qu'elle soit assez malaisée à définir non moins que les raisons pour lesquelles il exerça tant de séduction sur ses contemporains. Toutefois, ne serait-ce qu'en passant, il mérite qu'on l'observe dans l'exercice de son emploi de député. D'abord, parce que ce fut là son métier, s'il en eut un, et qu'il en
faut bien dire un mot. Ensuite, parce qu'il eut une manière assez curieuse de comprendre ses fonctions publiques, qu'en cela il n'agit pas autrement que la plupart de ses collègues et que leur conduite offre des aperçus fort instructifs sur les avantages du régime parlementaire. Commençons par lui redonner son rang dans le monde officiel. Cela nous permettra de voir un peu ce qu'était jadis le parlement de Grande-Bretagne, institution fameuse, qui, de loin, fit notre admiration, notre envie et que prônèrent avec une si touchante conviction les encyclopédistes et leurs adeptes.
Il n'existe plus rien de l'ancienne salle des communes. Reconstruite en 1834, après un incendie, nous n'en avons pas la description au temps où Selwyny fît ses débuts, c'est-à-dire en 1747. Mais quelque trente ans plus tard, voyageant en Angleterre, un pasteur allemand, le Rév. Karl Moritz, eut l'occasion d'assister à une séance. Il nous en a fait le tableau. C'était, nous dit le Révérend, « un bâtiment d'aspect assez mesquin, non sans rapport avec une chapelle. Le président, un homme d'âge, coiffé d'une perruque énorme, avec par derrière deux espèces de tresses nouées ou bouclées, vêtu d'un manteau noir, son chapeau sur la tête, se tenait en face de moi sur un siège élevé, lequel ressemblait à une petite chaire ». Et Moritz de nous décrire l'ameublement de la salle, avec ses bancs « tendus de vert et disposés en gradins comme dans nos églises... Les membres de la Chambre des communes n'ont rien de particulier dans leur ajustement ; ils viennent même là en
pardessus, avec des bottes et des éperons. Il n'est pas extraordinaire de voir l'un d'eux étendu tout de son long- sur un banc, alors que les autres discutent. Ceux-ci cassent des noisettes avec leurs dents, ceux-là mangent des oranges. Ils n'en finissent pas de sortir et d'entrer ». Moritz eut la bonne fortune d'entendre parler Charles Fox. « Fox, dit-il, était assis à la droite du président, non loin de la table sur laquelle reposait la masse dorée. Il s'en approcha de si près qu'il put bientôt la toucher avec sa main et dès lors ne cessa de la frapper à grands coups afin d'accentuer l'énergie de ses paroles. »
Je me figure volontiers Selwyn siégeant derrière le banc des ministres — il eut toujours un faible pour le parti au pouvoir, — au milieu de ses collègues enjoués et rubiconds, gentlemen de la province, grands chasseurs de renards et buveurs de vin de Porto. Comme ses voisins, pour tuer le temps, il dut croquer force noisettes ; mais je crois surtout qu'il dormit — Selwyn eut toujours le don de s'endormir à volonté. — Douce et paisible carrière que la sienne ! Tranquillement, il arrivait à la Chambre, écoutait avec résignation les harangues — personnellement l'art oratoire le touchait peu — et confiant dans les destinées de la vieifie Angleterre, votait ponctuellement, résolument pour les ministres de Sa Majesté. Après quoi, fidèle à ses habitudes, il prenait le chemin de son club et s'asseyait devant une table à jeu. En quarante-trois ans, il discourut juste une fois. A quoi bon discourir? N'y avait-il point pour ça Mr. Fox, Mr. Pitt
OU le duc de Newcastle? Pendant ce temps les flottes de l'Angleterre sillonnaient l'océan, ses armées tour à tour partaient à la conquête des Indes ou revenaient vaincues des champs de bataille d'Amérique, la révolution française bouleversait l'Europe et les orateurs continuaient de frapper à grands coups de poing la table sur laquelle reposait la masse dorée.
Je le répète, Selwyn ne me paraît point avoir été très fortement ému par leurs accents. Ses impressions, lorsqu'on parcourt ses lettres, se traduisent par des remarques de ce genre : « Maudite et fastidieuse discussion », ou encore : « Charles a bien parlé ». C'est de Charles Fox qu'il s'agissait. Serait-ce que Selwyn fût indifférent au sort de l'État? Non pas. Du moins, Selwyn avait-il conscience d'être un bon citoyen, soucieux delà gloire de son pays, fortement attaché à ses princes autant qu'à son admirable constitution. Seulement, l'envie de dormir l'emportait sur les effets de l'éloquence. Était-il whig ou tory? c'est-à-dire estimait-il que les prérogatives parlementaires dussent l'emporter sur celles du Roi ou le contraire? Question difficile à résoudre. Par goûts, par tradition, il demeurait le serviteur fidèle de la Maison de Hanovre, et cela était bien d'un whig par opposition aux préférences jacobites qui longtemps restèrent la marque distinctive des tories. Mais en même temps il nourrissait un dégoût inexprimable pour les démagogues de toutes nuances et cela, cette fois, était bien d'un tory. Pour le reste, on ne sait trop que répondre et des considérations d'ordre
personnel, parlons net, le souci, toujours le même, de se ménager un ou plusieurs emplois lucratifs, venait fréquemment embrouiller ses idées politiques.
Son biographe, Mr. Parnell Kerr (1), en fait cependant un résumé limpide. Cela forme une manière de petit catéchisme, une suite de préceptes judicieux auxquels effectivement lui et ses collègues ne manquaient pas de se conformer, de point en point.
« I. — Le gouvernement est un important groupe de personnages auxquels une providence mystérieuse a confié la disposition d'un grand nombre de sinécures bien payées.
« II. — Il vaut mieux avoir une sinécure que de n'en pas avoir.
« III. — Tous les gouvernements sont dignes qu'on les soutienne, aussi longtemps qu'on a la moindre chance d'obtenir une sinécure, en échange d'un vote.
« IV. — Injuriez l'opposition tant qu'il vous plaira; mais quand l'opposition sera au pouvoir, traitez-la respectueusement.
« V. — Comme suite et conclusion aux précédentes remarques, le Roi doit être maître chez lui. »
Selwyn se montra toujours le sujet le plus respectueux et le plus fidèle. « Que j'aperçoive seulement son chapeau (le chapeau du Roi) sur le
(1) Mr. Parnell Kerr a publié sur George Selwyn un ouvrage remarquable qui donne une idie fort juste non seulement du personnage, mais aussi de la société qui l'entourait.
trône, s'écriait-il un jour dans un moment d'expansion... je suis content ! » Mr. Parnell Kerr observe que s'il chérissait tant le souverain, c'est peut-être, en fin de compte, parce que celui-ci était le dispensateur suprême des emplois lucratifs. Mais, toute question d'emplois mise à part, il n'est pas discutable que Selwyn eut pour le monarque et sa famille un très réel attachement. Son père avait fait sa fortune au service des princes, lui-même les connaissait personnellement et n'avait jamais eu qu'à se louer de leur protection. En 1788, George III exprima le désir de visiter Matson, la maison de campagne de Selwyn, près de Gloucester, et ce fut un beau jour que celui où Leurs Majestés honorèrent de leur présence la vieille demeure familiale. Les gazettes de l'endroit célébrèrent l'événement en termes pompeux, et malgré l'indifférence que Selw^yn crut devoir afficher, pour la forme, cela va de soi qu'il fut prodigieusement ému et flatté.
Mais après le Roi, il y avait les ministres et les ministres étaient, eux aussi, des personnages considérables, dignes des plus grands ménagements. Toute la tactique parlementaire de Selwyn eut pour effet principal de ménager indistinctement tous les ministres. Lui-même, dans ses lettres, nous fait l'aveu de ses espérances et de ses déboires. « J'eus hier, écrit-il, mon entretien avec le duc de Grafton. Il me promit le poste de Trésorier de la Reine, indépendamment de ce que j'ai déjà. Les deux places réunies, si je ne m'abuse, représentent bien près de 2 300 livres par an
(57500 francs). Je suis bien reconnaissant au duc de la manière généreuse et bienveillante avec laquelle il m'a traité. » Qui l'eût cru? Ce Grafton n'était qu'un donneur d'eau bénite, un faux ami, un traître. Non seulement il n'accorda pas à George le poste qu'il sollicitait, mais encore il trouva moyen de lui subtiliser aux cartes beaucoup d'argent, et comme George ne risquait cet argent que pour se bien faire voir du ministre, il jugea le procédé détestable. N'importe. Si Grafton l'avait déçu, désormais il s'en rapporterait à lord North. « A moins que lord North ne me prenne par la main, déclare-t-il, ce sera la misère. » Et comment ne pas soutenir lord North alors que ses adversaires prêchaient l'économie et que Burke réclamait à grands cris la suppression des emplois lucratifs? On s'attaquait à la Maison du Roi, au Service de la bouche, à la Garde-Robe, aux Écuries. A coup sûr le moment approchait, moment inévitable, où le Service des Métaux allait être mis en cause. « La Monnaie, déclara Burke, bien que ne faisant point partie de la Maison du Roi, est sujette aux mêmes vices. C'est une grande cliarge pour la nation, profitable uniquement aux membres de la Chambre. » Songe-t-on à l'eflet d'un pareil discours sur l'Inspecteur de la Fonte ! Aussitôt, ledit inspecteur de se cramponner à lord North, de mettre en lui son espoir suprême.
Malheureusement, les affaires de North se gâtaient à plaisir et North, au surplus, était bien l'homme qui se souciait le moins de ses promesses. « Je ne désire qu'une chose, écrivait Selwyn avec
résignation. S'ils ont résolu de me mettre à la porte, qu'ils me préviennent trois mois à l'avance afin que j'aie le temps de me procurer un nouvel emploi, ce quej'obtiendrai certainement vu les témoignages de moralité que je n'ai cessé de donner ces années dernières. Je suis sobre et honnête, je suis indépendant et bien que jadis il me soit arrivé de passer les nuits et déjouer au cabaret, c'est une habitude que j'ai perdue. » Touchante confession. Mais le lendemain, il s'abandonnait de nouveau à l'amertume et au dégoût. « Jamais plus ministre ne pourra me nuire, car jamais plus aucun d'eux n'aura ma confiance. Lord North et son secrétaire, Robinson, se sont conduits vis-à-vis de moi comme seuls auraient pu le faire deux commis de la dernière espèce. » Et sans cesse il en revient à r « abominable traitement » dont il a été victime, à la mauvaise foi des grands, à leurs discours hypocrites. Un soir, quittant Westminster, il aperçoit dans une salle « une bande de jeunes gens... Ils étaient là autour d'une table, en train de boire, le jeune Pitt, lord Euston, Berckley, North, etc., tous chantant et riant à gorge déployée (1). » Vraiment il s'agissait bien de chansons, alors que des gentilshommes « sobres et honnêtes » se voyaient menacés de perdre leurs sinécures. Dieu sait que pour sa part George Selwyn se sentait peu d'humeur à chanter !
Jusqu'au bout il conserva de l'espoir. « Si l'on me témoigne quelque faveur, il faut que cela soit
(1) En fran^-ais dans le texte.
d'une manière convenable ou je n'accepterai rien. » Effectivement, Selwyn n'accepta rien et cela s'explique d'autant mieux que rien ne lui fut offert. North quitta le ministère sans plus s'occuper de lui que s'il n'eût pas été de ce monde, et l'opposition prit la place de North. Que faire? Bouder, se conduire en pédant? Selwyn ne fut pas de cet avis. « Le nouveau gouvernement, déclarat-il sans ambages, me fournit pour l'avenir une ligne de conduite nouvelle. Quoique par des moyens violents les hommes qui le composent se soient introduits là d'où, à mon sens, je les aurais exclus, si dès lors ces mêmes hommes se comportent raisonnablement, et si le pays en retire des améliorations et quelque sécurité, ce serait folie de ne pas les soutenir. » Vaines tentatives de conciliation. Fox au pouvoir, on vota les réformes économiques et le Secrétaire des Métaux fut, une fois pour toutes, dépouillé de son emploi. Il fallut que la Providence vînt à son aide, que des ministres mourussent, que d'autres donnassent leur démission et qu'à son tour William Pitt s'emparât du pouvoir. Du premier coup d'œil, Selw^yn reconnut en lui « un jeune homme plein de bon sens et d'avenir ». 11 faut dire que les Selwyn avaient été, de longue date, en relations avec les Chatham et que George Augustus était bien résolu à mettre ces relations à profit. Pitt devint premier ministre le 18 décembre 1783. Neuf jours plus tard, Selwyn était nommé Inspecteur général des Domaines de la Couronne. Enfin justice lui était rendue, son budget rétabli, sa conscience
en repos, et définitivement rassuré sur les destinées futures de la vieille Angleterre, il put, à loisir, sommeiller au parlement jusqu'à la fin de ses jours.
« Comme il avait en aversion les débats prolongés pendant lesquels il s'endormait fréquemment, raconte un de ses collègues, nous avions l'habitude de nous retirer en haut, dans une des salles de comités où sa conversation était souvent des plus instructives. Ce n'est pas tant pour son esprit que je le fréquentais ; mais il connaissait admirablement l'histoire d'Angleterre, outre une foule d'anecdotes secrètes et curieuses, touchant aux Maisons de Stuart et de Brunswick. » L'on se représente fort bien Selwyn tranquillement assis au coin du feu, rassemblant un à un ses souvenirs, devisant sur les hommes et les choses d'autrefois, tandis qu'en bas, dans la salle des séances, les orateurs se répandaient en invectives et que Burke n'en finissait pas de prêcher des mesures économiques.
Lorsqu'on veut parler de Selwyn, la tradition exige avant toute chose qu'on en fasse un homme dormant beaucoup, ayant infiniment d'esprit et nourrissant un penchant marqué pour le spectacle d'exécutions capitales. Tels sont ses traits caractéristiques, ses trois marques distinctives, celles que ses biographes ne manquent jamais de signaler en
première ligne. Je laisse de côté, au moins jusqu'à nouvel ordre, sa tendresse pour les enfants et le culte qu'il voua, sur le tard, à la jeune Marie Fagnani.
Sa réputation de dormeur est, je crois, un fait avéré. Il dormait au parlement, il dormait à dîner, il dormait devant la table à jeu. Peut-être le seul endroit où il ne dormait pas était sa chambre à coucher. « Il est distrait, indifférent, disait de lui Mme du Deffand; il s'ennuierait souvent sans une très bonne recette qu'il a contre l'ennui, c'est de s'endormir quand il veut. C'est un talent que je lui envie bien; si je l'avais, j'en ferais grand usage. » Sur ce premier point les témoignages concordent. Mais ils ne concordent pas moins sur les deux autres, notamment sur son étrange passion touchant les spectacles macabres.
Manie singulière en effet. Dès l'année 1747, Walpole écrivait à Montagu : « Vous savez que George ne pense jamais qu'à la tête tranchée (1). Il vint l'autre jour à la ville pour se faire enlever une dent et dit à l'opérateur qu'il lui donnerait le signal en laissant tomber son mouchoir (2). » A tout bout de champ, dans ses lettres, Walpole en revient à cette même question, avec preuves à l'appui, a George Selwyn, écrivait de son côté le général Fox à Leigh Hunt, était un grand ami de Henri Fox. Par l'effet d'un goût bizarre (sans que le cas soit pourtant exceptionnel) il aimait à voir des
(1) En français dans le texte.
(2) La coutume anglaise voulait que le condamné donnât luimême le signal de l'exécution, en laissant tomber son mouclioir.
cadavres, particulièrement ceux de ses amis. Il aurait fait n'importe quel voyage pour contenter son envie. Lord Holland se trouvait à HoUand House, fort malade, peu avant sa mort, lorsqu'on lui apprit que Selvs^yn était venu chercher de ses nouvelles. « La prochaine fois que M. Selwyn se présentera, dit-il, qu'on le fasse monter. Si je suis en vie, je serai ciiarmé de le voir et si je suis mort, il ne sera pas fâché de me voir non plus. »
Bien d'autres contribuèrent à répandre des histoires analogues, les embellirent de détails fantaisistes, les adoptèrent comme prétextes à d'éternelles mêmes plaisanteries. Tout le monde s'en mêla, jusqu'à George lïl dont cependant la coutume n'était pas de plaisanter. On racontait qu'afin d'assister au supplice de Damiens, Selw^yn avait fait expressément le voyage de Londres à Paris et que, voyant l'intérêt que ce dernier prenait à la cérémonie, le bourreau l'avait gratifié d'une place au premier rang. « Laissez monsieur s'approcher, aurait-il dit à l'assistance. Monsieur est amateur (1). » Enfin lorsque miss Ray, l'actrice, fut assassinée à Covent Garden, le bruit courut qu'un homme vêtu d'un long manteau noir, avec un chapeau rabattu sur les yeux, s'était offert pour veiller auprès du corps. On avait été bien surpris quand, venu là par curiosité, lord Mardi avait reconnu dans ce quidam son ami, George Selw^yn.
Qu'y eut-il de vrai dans tout ça? Mr Parnell
(1) Il est aujourd'hui prouvé que Selwyn n'était pas à Paris lors de l'exécution de Damiens.
Kerr est d'avis qu'il s'agit là d'une réputation surfaite, de légendes sans fondements. D'autre part, quand mourut Selwyn, le Gentleman's Magazine ayant rappelé ses goûts macabres, un correspondant anonyme prit énergiquement le contre-pied des idées reçues. Il est possible en eftet que celte tradition singulière ne reposât pas sur grand'chose. Néanmoins elle se propagea, trouva place dans les correspondances, les mémoires, les gazettes, jusqu'au jour où, Selw^yn disparu, ses biographes n'eurent plus qu'à recueillir une fable toute faite, laquelle séduisait l'imagination du public.
Que Selw^yn se soit de temps à autre offert la distraction de voir couper le cou à d'illustres victimes, cela n'est pas douteux. En 1746, après Culloden, il ne se lit pas faute de louer une fenêtre pour assister aux derniers instants des lords jacobites Kilmarnock et Balmerino. L'année suivante, il vit décapiter lord Lovât, et tout porte à croire qu'en sa jeunesse, il fut aussi le témoin de quelques petites pendaisons. Mais quoi? Tout le monde alors faisait de même. Walpole comme Selwyn retenait sa fenêtre, à l'occasion, et leurs amis à tous deux connaissaient Tyburn Tree pour s'y donner fréquemment rendez-vous (1). A l'annonce d'une exécution sensationnelle, ils déjeunaient gaiement ensemble — cela se nommait un « déjeuner d'exécution » ; puis, le repas terminé, ils allaient prendre place devant l'échafaud. Déjà les
(1) Un voyageur français, le comte Dufort de Cheverny, fait allusion dans ses Mémoires à ce genre de divertissement. Voir vol. I, p. 3».
Spectateurs s'y pressaient en foule, oisifs et vagabonds, chanteurs de ballades, marchands ambulants. Les gravures d'Hogarth nous donnent une idée de ce qu'étaient ces attroupement londoniens. Bientôt, on apercevait la charrette qui s'avançait au milieu d'un nouveau flot de curieux et la victime qui, de droite et de gauche, tournait des regards hébétés. Arrivée sous la potence, la charrette s'arrêtait. Paisiblement, le bourreau mettait la corde au cou du patient; on laissait à ce dernier le loisir de manger une orange ou de recommander son âme à Dieu; puis, au signal convenu, la charrette repartait et le corps s'agitait dans le vide. Inutile de s'indigner. Si de nos jours, en offrait gratis de pareils spectacles, ils auraient un égal succès.
Selwyn en cela ne fit que se conformer aux usages du siècle et la postérité le gratifia d'une réputation que vraisemîjlablement il ne méritait pas plus que beaucoup d'autres. Lui-même, à diverses reprises, il tenta de se justifier. Peine perdue. De guerre lasse, il finit par laisser dire et cette fois encore, dut chercher dans le sommeil un refuge contre les médisants.
Reste l'esprit . Ce gentleman somnolent, aux yeux mélancoliques, à la physionomie généralement taciturne, fit le bonheur de ses contemporains. Les hommes guettaient ses bons mots, les femmes s'extasiaient à la moindre de ses reparties, chacun le jugeait incomparable. Il fut un temps où pas une méchanceté n'était dite en France qu'aussitôt on ne l'attribuât à M. de Talleyrand. Selvs^yn,
dans son pays, excita la même admiration superstitieuse. Il s'en excusait parfois avec une feinte modestie, tout comme il s'excusait de ses prétendues fantaisies macabres et autres « sottes histoires ». « De mon érudition je n'ai jamais eu pour admirateur que Wraxall, dit-il, mais de mon esprit j'en ai eu tant que j'ai voulu, c'est-à-dire tous les sots de la ville qui n'ont pas la moindre idée de ce qu'est l'esprit, cliose pour laquelle je suis bien sûr d'avoir moins de prétention que n'importe qui. Mais si j'en avais, comment s'étonner? quand lady Tw^eedale affirme que je ne puis ouvrir la bouche sans aire un bon mot (1) ». Je crois, nonobstant, qu'il s'arrangea de sa réputation de bel esprit beaucoup plus volontiers que du reste. Ne l'eût-il point voulu, que d'ailleurs il n'y eût rien changé. A tort ou à raison, il resta l'homme des pendus et des bons mots,
« Je n'ai pas à vous signaler un seul trait d'esprit nouveau, écrivait Walpole. George ne s'est pas encore éveillé pour la saison d'hiver. Vous me croirez quand je vous aurait dit que l'autre soir, après avoir perdu 800 livres, il s'endormit la tète sur la table, avec à peu près le double devant lui et resta comme ça trois heures, pendant que les joueurs ne cessaient de frapper la caisse à coups de poing. Il dira des choses étonnantes lorsqu'il s'éveillera. » En dit-il autant que son ami l'annonçait? Hélas! On ne sait au juste s'il faut s'en prendre à l'humour britannique dont peut-
(1) En français dans le texte.
être le sel nous échappe, à la mode qui pare et dépare toute chose, ou encore à la façon dont ces merveilles nous sont rapportées. Mais force nous est de reconnaître aujourd'hui que ces merveilles nous réservent une déception pénible. Parmi les reparties heureuses de Selwyn, nous n'aurions que l'embarras du choix. Néanmoins, dans son propre intérêt, mieux vaut ne pas insister. Selwyn, dit-on, avait un aspect grave et solennel, parlait peu, semblait n'écouter que d'une oreille. Lorsque de son air imperturbable, à l'instant le plus imprévu, il émettait un de ses jugements humoristiques, l'effet, de l'avis unanime, était irrésistible. Il faut alors admettre que la drôlerie de Selwyn consista dans l'expression, dans l'accent, au besoin même qu'elle ne consista qu'en cela, car le reste est bien peu, si peu de chose que le charme s'en est à jamais évanoui.
Résignons-nous plutôt, et convenons que Selwyn ne fut pas le bel esprit dont la légende nous a transmis le souvenir. Le pis, c'est que, toute légende mise à part, je ne vois point qu'il eut aucun des mérites qui font un individu supérieur. Nous connaissons ses idées politiques. EUes n'annoncent pas un homme d'état. Nous avons ses lettres. Elles ne sont pas non plus d'un écrivain. Il révérait l'antiquité, citait à l'occasion Horace ou Virgile — on se demande où et quand il étudia les Anciens vu son indifférence notoire pour l'étude ; mais, avec l'usage des cartes et du vin, une légère teinture classique était, en ce temps, le propre d'un homme de condition. Malgré son respect
pour Atliones et Rome, quoiqu'il fût l'intime d'Horace Walpole et que Reynolds peignit cinq fois son portrait, il n'eut de goût sérieux ni pour les arts ni pour les lettres. « Je suis resté des années sans ouvrir un livre, écrivait-il, et Dieu sait combien j'ai peu lu durant ma longue vie. » On rapprocherait volontiers cet aveu de celui de la vieille Sarah Marlborough : « Des livres ! de grâce, ne me parlez point de livres ! Les seuls que je connaisse, sont les hommes et les cartes. » Son auteur de prédilection était RoUin. Cela remontait à ses années de collège. Par goût, il le relut trois fois, et, dans la suite, le prenant toujours comme point de comparaison, jugea ses confrères d'une étonnante médiocrité. Un beau jour, vers la soixantaine, il acheta les Vies de poètes de Johnson. « Je m'en repens déjà, dit-il, je n'en ai lu qu'une, celle de Prior. On y relève quelques anecdotes, celles qui sont les moins authentiques. Lorsqu'il parle de ses poèmes, ses critiques sont fausses et absurdes et il ne dit pas un mot des choses les plus heureuses qu'il a écrites. » Seule, Mme de Sévigné trouvait grâce à ses yeux. Il est vrai qu'au dix-huitième siècle, les Anglais professaient à son endroit un enthousiasme unanime, que la marquise ne faisait point métier d'écrire et que des considérations de ce genre n'étaient peut-être pas étrangères au jugement de Selwyn. « Les ecclésiastiques, universitaires, étudiants en droit, disait-il encore, renvoyent bien loin la simplicité (1) et
(1) En français dans le texte.
quand ils veulent faire les agréables et écrire pour gag-ner vos suffrages, vous servent un tel salmis de réminiscences livresques et des compliments si prétentieux qu'il y a de quoi nous donner des nausées. » La simplicité, tel était, suivant ce critique judicieux, le premier des mérites. J'ignore si ce fut pour cette raison qu'il déversa pêle-mêle dans sa correspondance tout ce qui lui venait à l'esprit, en remplaçant les qualités de style par des bribes de français ou d'italien. Mais ses lettres n'en sont pas d'une lecture plus facile ni môme toujours agréable et n'offrent, à ce point de vue, aucun trait de ressemblance avec les œuvres de Mme de Sévigné.
L'histoire de sa fille adoptive mise à part, que laisserons-nous donc à Selwyn et comment expliquerons-nous la place qu'on lui réserve d'ordinaire parmi les originaux de Grande-Bretagne? A l'examiner en détail, il est trop évident que le personsonnage n'oflre pas un intérêt exceptionnel. Rien chez lui que d'ordinaire, de très moyen. C'est par sa physionomie générale, par l'ensemble de son existence, par ses entours qu'il vaut d'être observé. Il faut le replacer dans son cadre habituel, au milieu de ses amis, le suivre dans ses occupations journalières, surprendre ses attitudes, ses goûts, ses travers. Goûts et travers n'appartinrent pas qu'à Selwyn. Ils furent également ceux de sa génération. Mais Selwyn les posséda comme nul autre, les résuma de la façon la plus typique. Derrière lui, nous avons l'homme de qualité, le gentleman d'autrefois. Ah ! qu'il est bien de son temps et comme il représente à lui seul une époque tout entière I
Songeons qu'il naquit en 1719, mourut en 1791, qu'il vit le dix-huitième siècle à son aurore et à son déclin. Lorsqu'il vint au monde, George I" régnait depuis cinq ans et l'Angleterre de George I" c'est une Angleterre déjà lointaine, l'Angleterre de Marlborough, des Jacobitesetdu Prétendant, le règne des perruques majestueuses et des favorites amenées de Hanovre. Puis vinrent George II, George III, la conquête des Indes, la guerre d'Amérique et les premières incongruités de la révolution française. Selwyn ne prit qu'une part infime à l'histoire de son pays. Il se contenta du rôle de spectateur, un spectateur parfois distrait, qui, de son siège de député ou de la fenêtre de son club, observait en oisif le cours des événements. Par ses fonctions, par sa naissance, il fut cependant à même de pénétrer derrière le rideau, connut les acteurs de la pièce, s'entretint familièrement avec eux. Et les acteurs, c'étaient le Roi, la Reine, les favoris du jour, les ministres et les dignitaires de la Couronne, grands seigneurs dont les cadets s'illustraient aux quatre coins du globe, enfin la cohue des beaux esprits, des femmes à la mode, aventuriers et parasites. Tel est le monde, le domaine de Selwyn.
Ne lui parlez point du peuple, foule barbare, bruyante, horrible, dont alors pourtant certaines distractions n'étaient pas fort différentes de celles de l'aristocratie. Selwyn ne l'a jamais aperçu que de loin. Ne l'entretenez pas davantage des rimeurs de profession, écrivains ou artistes et moins encore des classes intermédiaires, de la petite bourgeoi-
sie, marchands, commis, industriels. Ceux-là, Selwyn les ignore complètement.
D'opinions, de goûts, d'allures, il est essentiellement, exclusivement un patricien, avec les vertus et les faiblesses de son milieu. Respectueux des traditions, jaloux de ses prérogatives, dédaigneux des intrus. D'intelligence moyenne, mais nette et juste, comprenant au mieux ses intérêts, ceux des siens, au besoin même, dans leur ensemble, ceux de son pays. La métaphysique ne le tourmente guère : il est toute raison, guidé par le bon sens le plus positif et le plus avisé. Avec cela, beaucoup de savoir-vivre, une grande expérience des gens, au fait des mœurs de la Couiet de la ville, modèle achevé de cette aristocratie britannique laquelle se répandait alors dans toute l'Europe, à Versailles, à Rome, à Spa, semant l'or à profusion, achetant des tableaux et des marbres, ramenant pêle-mêle dans ses bagages des fanfreluches à la mode et des filles d'Opéra. Un à un, ces beaux seigneurs, nous les retrouvons sur les portraits de Reynolds, avec leurs attitudes sereines, leurs nobles profils, leurs cordons bleus et leurs dentelles, cependant qu'au jour le jour, Walpole nous entretient de leurs faits et gestes. « Quoi de plus gai que ces lettres d'Horace. Les violons y chantent tout au long : les bougies de cire, les jolies toilettes, jolis propos, jolis services, jolis équipages ne cessent d'y reluire et d'y étinceler; jamais on ne vit foire aux vanités si pleine d'éclat, de mouvement, de grâce que la foire à travers laquelle Horace nous promène. »
Selwyn avait, près de Gloucester, une maison de campao^ne, mais, citadin renforcé, n'appréciait guère la vie des champs que pour les satisfactions hygiéniques qu'elle pouvait donner. Il fit un voyage à Milan, de longs séjours à Paris ; mais sa place véritable fut dans Saint-James Street, parmi le va-et-vient des chaises à porteurs, des petits-maîtres se promenant le long des boutiques, en faisant claquer leurs tabatières. Il faut le suivre dans les clubs, chez Almack ou chez Brooks, l'accompagner au Ranelagh, à Vauxhall. D'un coup d'oeil, nous entrevoyons la société du temps, la foule des célébrités disparues 1 « Nous entendons leurs propos, leurs éclats de rire, nous sommes témoins de leurs amours, de leurs querelles, intrigues, dettes, duels et divorces. Nous voyons Charles Fox jurant devant les cartes ou March criant la cote à Newmarket ; nous nous imaginons Burgoyne s'en allant d'un pied léger conquérir l'Amérique et, l'oreille basse, rentrant furtivement dans son club, après sa défaite ; nous assistons à la toilette du jeune Roi qui s'habille avant la réception et n'en finit plus de se renseigner sur tous les gentilshommes. Nous pouvons nous mêler au grand comme au demi-monde, aux spectateurs qui se battent à l'Opéra afin d'apercevoir la Violetta ou la Zamperini, aux macaronis et aux belles dames qui font queue dans leurs chaises pour prendre part à la mascarade ou qui se pressent en foule devant chez Mme Cornély. »
Selwyn fut un correspondant infatigable. Nous
savons que ses lettres n'offrent aucun intérêt littéraii'c ; mais, à titre de chroniqueur, il est digne de figurer à côté de Walpole. Enfin, en même temps que nous pénétrons dans lintimité de ses contemporains, nous apprenons à le mieux juger luimême, à deviner l'espèce de charme qu'il exerça sur son entourage. Libre, vieux garçon, ayant partout ses entrées, partout se trouvant en pays de connaissance, il était l'hôte, l'habitué, celui dont on se plaît à faire l'ami de la maison. Je ne dis pas qu'il fut un sage ; mais sans doute, pour ses amis, était-il de bon conseil. Plus d'une fois, on dut le prendre pour guide et confident. Je ne dis pas non plus qu'il fut un causeur merveilleux; mais il avait bonne mémoire, et devait conter avec agrément. Il avait beaucoup vu, beaucoup entendu, et lorsqu'il voulait biien ne pas dormir, j'imagine que sa conversation abondait en anecdotes curieuses, en détails rétrospectifs, en souvenirs de toutes sortes.
Comme les célibataires endurcis et gens volontiers mélancoliques, il se plaignait fréquemment d'être seul au monde et de ne connaître personne qui se souciât de lui. En quoi Selwyn se montrait injuste. Rarement homme eut plus d'amis et d'amis plus sincères. Il semble que, de prime abord, il attirât la sympathie et qu'ensuite on ne pût faire autrement que de lui rester fidèle. « Votre amitié, lui disait lord Carlisle, est si différente de tout ce que j'ai rencontré ou vu dans ce monde qu'en me souvenant de tous vos rares témoignages de bonté, il me semble que je fais un rêve. » Et le
30 GRANDS SCIGNEURS ET ROURGEOIS D'ANGLETERRE
25 janvier 1791, Walpole écrivait à miss Berry : 0 J'ai perdu mon plus vieil ami, G. Selwyn. Je l'aimais vraiment, non seulement pour tout l'esprit qu'il pouvait avoir, mais encore pour mille bonnes qualités. »
Il faut croire tout de même que ce n'était pas là de vaines formules et que chez « ce paresseux, chez ce dormeur de George Selwyn il y avait beaucoup de bon ». Des amis, il en eut partout, en Angleterre, en France, parmi les gens en place et les oisifs, les politiciens et les dilettantes, sans compter les enfants et sa chère Mimie. Je n'en vois point dont l'affection se soit démentie à son égard. L'exemple n'est pas si commun et mérite qu'on en parle. Car d'aventures, n'était celle qui fut la conclusion de sa vie, notre héros en eut peu et son histoire, lorsqu'on y réfléchit, consiste principalement dans l'histoire de ses amitiés.
Il n'y a pas grand' chose à dire sur Handbury Williams, Edgecumbe ou Rigby, si ce n'est que tous trois, ils furent les compagnons de jeunesse de Selwyn et le retrouvèrent à Londres après s'être liés au collège avec lui. Ensemble, ils débutèrent dans l'existence et l'existence pour eux s'annonçait sous d'heureux auspices. Bien nés, bien accueillis en haut lieu, ils formaient un petit groupe insouciant et frivole où, pour plus de com-
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niodité, les uns avaient de la fortune et les autres, ce qui revient au même, des protections et des faveurs. Avant d'en rechercher de plus sérieuses, ils n'avaient donc qu'à jouir des agréments d'une vie facile et cela revient à dire qu'ils jouaient perpétuellement aux cartes, buvaient beaucoup de vin de Bordeaux et donnaient dans tous les endroits de plaisir.
Les cartes principalement tenaient dans leur programme une large place. « C'était, avoua plus tard Selwyn, en faisant un juste retour sur luimême, un des plus sûrs moyens de gaspiller son temps, sa fortune, sa santé et son esprit. » Malgré quoi, jusque dans sa vieillesse, il cultiva le jeu passionnément. Deux choses le sauvèrent, une fortune médiocre et aussi quelque tendance à la parcimonie, instinct qu'il tenait de famille. La plus sage prudence l' éloigna toujours des Juifs et prêteurs de métier. Il préféra recourir à ses amis ou se livrer sur ses terres à des opérations d'emprunt parfois assez compliquées. Le moyen d'agir autrement ? Si les cartes ont gardé dans nos rapports sociaux l'importance qu'on sait, elles en avaient jadis bien davantage. Elles étaient la grande ressource, l'éternel amusement. Un jeune homme ignorant les secrets du pharaon eût passé pour le dernier des rustres. On se devait de faire figure. Or, pour ça il fallait jouer, surtout il fallait perdre avec la plus aimable insouciance. La mode, jointe à ses goûts personnels, fit donc que Selwyn perdit à peu près partout à la ville, à la campagne et toute sa vie. De préférence il perdit à son club, où
lui et ses amis prirent de bonne heure l'Iiabitude de se rencontrer.
Cartes et clubs sont deux choses quisetouclient de près et l'une et l'autre jouèrent un rôle éminent dans la carrière de Selwyn. Il fut par excellence un clubman ; il vit naître et prospérer ces établissements célèbres, Almack, Brooks, Boodle, dont le souvenir est mêlé si étroitement aux annales de la vie londonienne, sanctuaires où n'était admise que la fine fleur de la société, théâtres d'exploits légendaires, ayant chacun ses habitués, ses traditions et son histoire. Le premier en date fut le club de White, lequel dut son origine au chocolatier de ce nom. Ouverte en 1693, dans Saint-James Street, la boutique de Francis White était promptement devenue l'asile des flâneurs à la mode et bien entendu qu'à peine sorti d'Oxford, le jeune Selwyn n'eut rien de plus pressé que de fréquenter cliez White. Aussitôt le club fondé, il en devint membre et bien que par la suite, il eût ses entrées dans beaucoup d'autres clubs, qu'il aimât la vie de club sous toutes ses formes et que tous les clubmen fussent un peu de ses amis, White demeura jusqu'au bout sa résidence de prédilection. Là, définitivement, il élut domicile, là vraiment il se sentit chez lui, derrière cette respectable façade, à l'abri de ces murs discrets, où plus tard, devenu vieux, il fut toujours sûr de trouver une retraite hospitalière et commode.
En oisif et en citadin, il était homme d'habitude, fidèle à des passe-temps réguliers. « Vous vous levez à neuf heures, lui écrivait un ami, vous
jouez en robe de chambre avec Raton (son chien) jusqu'à midi ; puis vous vous tramez jusque chez White ; vous restez cinq heures à table ; vous dormez jusqu'à ce qu'on oublie de vous présenter l'addition; ensuite, vos trois pintes de vin de Bordeaux dans le ventre, vous vous faites porter par deux maroufles, pour un shilling, pendant trois kilomètres. » Lorsqu'il s'adonnait à ces récréations pacifiques, Selwyn n'était plus un jeune homme ; mais jamais il ne fut pour ça très matinal ni très actif. Le repos et la flânerie semblent avoir toujours fait ses plus chères délices. Le voilà donc chez lui, le matin, prenant ses aises ; puis poudré, paré, prêt à sortir. Ira-t-il cette fois assister à quelque pendaison bien sensationnelle, ou se contentera-t-il de prendre l'air dans le parc, ou plus simplement encore s'arrétera-t-il chez Betty, le fruitier, endroit où les nouvellistes ont coutume de se donner rendez-vous? Trois heures sonnent, le moment de gagner White pour dîner, car si jadis l'on soupait tard, on dînait tut,. On restait de même longtemps à table et on buvait en conséquence. Après quoi, nos gens changeaient de costume, troquaient leurs habits brodés contre de vieilles redingotes, se coiffaient de chapeaux de paille destinés à leur protéger la vue, et déguisés de la sorte, entamaient leur partie de pharaon ou de lansquenet. Sur le tard, enfin, l'usage voulait qu'on allât voir un peu ce qui se passait au bal masqué de Haymarket. Il y avait aussi Marylebone, renommé pour son plum-cake, le Ranelagh avec ses jets d'eau, ses violons, ses bosquets mys-
■a GRANDS SEIGNEURS ET BOURGEOIS D'ANGLETERRE
térieux, et Vauxhall où des ladies empanachées avec trois doigts de rouge aux pommettes coudoyaient les femmes galantes, où les hommes de qualité se mêlaient aux aventuriers venus des quatre coins de l'Europe. Comme conclusion, le lendemain, Selwyn et ses amis se retrouvaient à leur poste habituel, dans les salons de White.
Elle existe encore cette maison fameuse ; elle n'a même rien perdu de son lustre et l'on aperçoit toujours la fenêtre en saillie où les beaux messieurs s'entretenaient en guettant le passage des chaises à porteurs, des cavaliers et des promeneuses, attentifs au brouhaha de la rue, aux cris des marchands, aux querelles des laquais en train de jouer aux dés sur le pas des portes. Londres s'est bien transformé depuis lors. Pourtant, si d'aventure Selwyn y revenait jeter un coup d'œil, peut-être Saint-James Street garderait-elle à ses yeux quelque chose de saphysionomie d'autrefois. Le palais n'a guère changé. En remontant la rue, Selwyn passerait devant Arthur, Brooks, Boodle, aux façades évidemment rajeunies, mais toujours à leurs anciennes places. Il arriverait à son club, sa patrie d'adoption. Je pense qu'il ne s'y trouverait pas plus dépaysé que de raison. Comme au temps des Georges, il y reverrait les mêmes pièces carrées et confortables, les mêmes panneaux de boiseries et, çà et là, encadrés le long des murs, quelques visages bien connus de lui. Sans peine, il gagnerait l'endroit où d'habitude, lui et ses intimes se groupaient après souper. Il n'y manquerait que les intimes, Rigby, Hanbury Williams,
le petit Mardi et Walpole, Horace Walpole, ou mieux Horry tout court, comme on disait à l'époque.
Walpole, dans l'entourage de Selwyn, occupe un rang privilégié, car s'il ne fut pas son biographe, du moins prit-il à cœur de nous léguer un choix abondant de ses fameuses plaisanteries. Quelque insipides qu'ils nous paraissent aujourd'hui, rarement lisons-nous une lettre d'Horace qui ne se termine sans un de ces traits incomparables. Walpole, du reste, ne fut point seulement l'ami de George Selwyn, mais un peu de tous les Selwyn. Les deux familles se connaissaient de longue date, l'une et l'autre bien en Cour, ayant mêmes intérêts et mêmes goûts, le colonel John Selw yn, gentilhomme de la Chambre, sir Robert Walpole, premier ministre. Enfin des alliances les rapprochaient. Une sœur de Robert Walpole s'était unie au vicomte Townshend et leur fils avait épousé la fille du colonel Selwyn, Albinia.
Quoi qu'il en soit, Horace et George ne commencèrent de se lier intimement qu'après leur arrivée dans la capitale et naturellement ce fut ch-ez White qu'ils se retrouvèrent. Horace y venait en amateur. Jamais les cartes ne l'absorbèrent outre mesure. De préférence il assistait au jeu de ses amis, s'enquérait des nouvelles, recueillait des anecdotes pour ses correspondants. Puis, gagnant sa chaise à porteurs, il reprenait la direction d'Arlington Street, à une heure décente et raisonnable de la nuit. Horry était ce qu'on appelle un homme de bonnes mœurs, type de vieux gar
çon avant la lettre, mondain, apprêté, spirituel, chérissant ses loisirs et ses livres, très curieux, très cultivé, au fond assez peu tendre et nullement expansif. Une de ses grandes joies dans l'existence fut Strawberry Hill, sa maison de campagne, à Tvs^ickenham. « C'est une petite maison pour rire, écrivait-il, une maison que j'ai dénichée dans la boutique de Mrs Chenox, le plus ravissant bibelot qui soit. » Jamais Walpole ne devait se lasser de son bibelot. C'était, quand il l'acheta, une bicoque minuscule. A sa mort, la bicoque était devenue un château gothique, bourré de livres, d'armures, de gravures et de tableaux. On y retrouvait tous les goûts rétrospectifs et un peu factices du propriétaire. Walpole était l'homme le plus heureux du monde au milieu de ses vitraux de couleur et de ses presses à imprimer.
En voiture, il fallait deux heures pour se rendre à la ville. Horry pouvait se réveiller le matin dans son hôtel d'Arlington Street et le soir, si le temps était propice, dîner à Twickenham. Pendant cinquante années, il fit bien souvent le trajet. Souvent aussi, par les beaux jours d'été, il emmenait à la campagne ses amis de prédilection. Edgecumbe aimait les arts, Gilly Williams les belleslettres, Selwyn et Mardi égayaient le petit groupe par leurs histoires. Ensemble ils se mettaient en route, dînaient joyeusement à Strawberry Hill, conféraient sur les embellissements de l'endroit, admiraient la dernière toile de Reynolds, puis, le soir venu, s'en retournaient chez eux, réveillantau passage de leur carrosse, les échos d'Hammers,
mith et de Kensington. A Strawberry Hill également, on se réunissait à dates fixes, pour Noël ou pour Pâques, enfin lorsque le propriétaire faisait les honneurs de son cdàteau gothique à d'illustres invités. George Selwyn, lord March étaient là, quand il reçut les ambassadeurs de France et d'Espagne. L'accueil fut charmant. Le matin il avait plu; mais le soleil se leva pour l'arrivée de M. de Guerchy, et gazons, fleurs et feuillages se mirent à briller d'une fraîcheur nouvelle. On dîna au son des hautbois et des clarinettes. Des vaches furent amenées devant le perron du château et les dames trempèrent leurs lèvres dans un lait incomparable. Ensuite, on se rendit à l'imprimerie où l'on imprima une chanson française à la mode. Bref, tout réussit à souhait et les hôtes se retirèrent, enchantés de connaître la retraite deM. Walpole.
A son tour, M. Walpole rendait visite à son ami Selwyn près de Gloucester; mais, sauf lorsqu'il était question d'aller à Paris, Horry, semble-t-il, avait quelque peine à se mettre en route. Enfin, le 15 août 1774, il écrivait de Matson : « Je suis dans la demeure même où le roi Charles et ses deux fils aînés ont vécu pendant le siège (1).. Le propriétaire actuel a rendu un juste honneur au domicile royal en érigeant dans la petite galerie un buste en marbre de l'infortuné souverain. Dans une fenêtre,
(1.1 Charles I" vint mettre le siège devant Gloucester, pendant la révolution d'Angleterre. Il était accompagné de ses deux fils, les futur.s Charlps H et Jacques II. Tous trois habitèrent Matson.
un vitrail en couleurs que je lui ai donné représente les armes du Roi et de la Reine. » Selwyn, ajoutait-il, « a convié le beau temps. » Malheureusement Selwyn était alors fort absorbé par les élections et les élections ne marchaient pas toutes seules. Walpole n'en revenait pas de voir son ami courir la campagne afin de gagner des suffrages. Comment s'intéresser à de pareilles fariboles quand il est donné aux hommes de posséder un style gothique et des vitraux en couleurs 1 Et Walpole s'estimait un grand philosophe, sous prétexte qu'il dédaignait des occupations aussi futiles et terre à terre.
LordMarch,lui,se souciait peu de vitraux, encore moins d'élections et leur préférait de beaucoup les femmes et les courses. Il fut avec Horry l'un des intimes de Selwyn. C'est une figure presque légendaire que ce comte de March et de Rugien, plus tard quatrième duc de Queensberry, personnage qui, sous la plume des romanciers, est peu à peu devenu un modèle achevé de corruption, un exemple vivant de la débauche, le type du méchant noble, endurci dans le cynisme et le vice. Sa réputation est simplement « abominable », déclare le vertueux Thackeray, et la voix publique est en effet d'accord avec celle de Thackeray.
Les contemporains dépeignent généralement lord March sous les traits d'un « petit homme, vif comme la poudre, extrêmement irascible, et qui jurait comme dix mille troupiers ». Assurément ce n'était pas un Adonis; mais il ne devait pas avoir mauvais air et, comme on dit, portait beau. Il était
gentilhomme de la Chambre, auprès de Sa Majesté George III. On le voit fort bien en habit de cour, un ruban lui barrant la poitrine, une plaque au côté. Avec un peu d'effort, on l'imagine également dans sa ville de Richmond, déguisé en berger Paris, une pomme à la main, devant trois beautés vêtues comme on l'était sur le mont Ida. Cette fois, il faut en croire la légende et, la légende aidant, on peut encore se le représenter vieux et décrépit, cherchant à retrouver quelque force dans ses fameux bains de lait, ou bien assis sur son balcon, à Piccadilly, à l'ombre d'un parasol, guettant les jolies filles au passage avec le seul œil qui lui restait. Un piqueur à cheval se tenait non loin du balcon, prêt au moindre signe à galoper après la belle sur qui le duc avait jeté son dévolu.
On pourrait citer vingt anecdotes du même genre. Mais le personnage véritable n'est pas là. Il est beaucoup moins fantaisiste, beaucoup plus humain. Ce n'est pas en berger Paris qu'il faut se le figurer, ni même en habit de cérémonie. Son aspect habituel était celui du sportsman et le frac à boutons de métal, des bottes et la culotte de peau, sa tenue familière. Il faut aussi jeter un coup d'œil sur les billets qu'il écrivait à George Selwyn. Rien dans ces lettres qui ne soit d'un homme assez ordinaire, j'entends d'un homme de plaisir ordinaire. Il n'y parle guère du Roi, nullement du mont Ida; mais, par contre, ne tarit point sur les cartes et les courses. « La réunion a très mal fini, écritil... Bully, lord Wilmington et moi sommes restés ici, occupés à réfléchir froidement sur nos pertes
et sur la sottise d'avoir des chevaux de courses. » Sur ce, il empruntait à son ami une somme assez ronde, rejouait, regagnait et reperdait. Rien ne l'eût détourné de se rendre à Newmarket. Il adorait les courses, le jeu et fut le liéros de cent paris extravagants.
Il aimait aussi les femmes, péché sérieux cette fois, et pour comble, ne songeait point à le dissimuler. En Angleterre, on peut aimer les femmes; mais il vaut mieux ne pas le dire. « Je regrette de n'être pas tout de suite parti après la réunion de Newmarket, dit-il quehjuepart, ce que j'aurais fait si je ne m'étais pris d'un violent amour pour une fille d'opéra (la Zamperini). Cette passion s^est un peu calmée et j'espère qu'elle touchera à son terme avant que vous n'arriviez, vous et la Rena (une autre protégée), sans quoi votre venue risquerait fort de troubler notre réunion. » Rencontre fâcheuse en effet. Et de nouveau : « J'aime cette petite fille, mais combien durera cet amour, je n'en sais rien : oela peut croître ou tourner court avant que vous n'arriviez. » Puis ailleurs : « Nous avons boudé un peu pour deux jours (1); mais nous allons de nouveau faire bon ménage. Maudite passion! Je voudrais ne l'avoir jamais rencontrée. » Voilà qui n'est pas d'un cœur impitoyable. Malheureusement ses aventures étaient si nombreuses, si variées et s'embrouillaient de manière si gênante qu'il en était parfois amené à conclure que les femmes « n'avaient pas le sens commun ». Dieu
(1) En français dans le texte.
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sait pourtant qu'à l'occasion il se montrait tendre et plein d'attentions ! « Je m'apprête à conduire à Douvres la pauvre petite Tondino... J'ai le cœur si gros que je ne puis penser, parler ou écrire. Je ne sais comment je pourrai me faire à l'idée de la quitter ou supporter de revenir seul dans cette maison. Le son de sa voix remplit mes yeux de larmes nouvelles. Mon cher George, j'ai le cœur si serré que je ne suis bon à présent qu'à pleurer (1).. Prenez d'elle tout le soin que vous pourrez. Je la recommande à vous, mon meilleur et mon seul véritable ami. » Franchement, est-ce là le ton d'un séducteur, l'accent d'un Valmont? Je prends mes compatriotes pour juges, à défaut de leurs voisins. Et puis, ce qui n'est pas non plus d'un Valmont, c'est que March paraît avoir été capable d'au moins une amitié sincère.
March et Selwyn n'avaient pas des goûts identiques. L'un aimait les femmes et les chevaux, ce à quoi l'autre était totalement insensible. Le premier siégeait aux communes, le second n'entendait et ne voulait rien entendre à la politique. Il est vrai que tous deux chérissaient les cartes, les clubs et les voyages à Paris. Ce qui est également vrai, c'est que jamais l'ombre d'une querelle ne vint troubler leurs relations et que March, à tout propos, ne cessa de célébrer son attachement pour Selwyn. De la part d'un monstre de corruption, il y a là quelque chose d'assez touchant. « Comment pouvez-vous penser, mon cher George, écrit-il,
(1) En français dans le texte.
— et j'espère que vous ne le pensez pas, — que quelque chose ou quelqu'un puisse devenir entre nous un sujet de tracasserie (1). Je vous en veux même d'en parler, ce que vous faites dans la lettre que m'a remise Ligonier. Il faudrait que je fusse le plus triste des individus si, après vous avoir connu si longtemps et toujours comme l'ami le meilleur et le plus fidèle, quelqu'un en ce bas monde pouvait modifier l'opinion que j'ai de vous. Je vous ai dit dans une lettre écrite naguère que j'avais plus confiance dans notre amitié que dans rien autre ici-bas et je n'exagère point, ayant mille raisons de vous connaître, et de mon côté sachant bien que je me connais moi-même. » Et ailleurs : « Il y a maintenant une chose à laquelle je crois en ce bas monde, c'est que vous et moi, nous ne cesserons de nous aimer tant qu'il nous sera donné d'y être. »
Leur amitié avait même quelque chose de si confiant et de si vrai que le plus naturellement du monde ils s'étaient ouvert un compte chez leurs banquiers respectifs. « Je suis obligé, écrivait March, de vous prendre mille livres (25 000 francs) pour aller là-bas (à Newmarket); mais la somme vous sera rendue dans quelques jours. » Puis, une autre fois : « Mon cher George, j'ai perdu mon pari et suis complètement décavé. Je ne puis vous dire combien je vous suis reconnaissant de songer à mes ennuis et d'y remédier au milieu de tous ceux que vous pouvez avoir. Donnez-moi prompte-
(1) En français dans le texte.
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ment de vos nouvelles. Votre affectionné, M... et R. ... »
Quand Selwyn perd, c'est la même ciiose. (March à Selwyn). « Ainsi donc, vous avez perdu mille livres, ce qui vous est arrivé déjà vingt fois dans l'existence, et ce que vous avez regagné tout aussi souvent? Et pourquoi n'en serait-il pas de même encore une fois?... Quant à votre banquier, soyez sans inquiétude, car j'ai trente mille livres, à l'heure présente, chez Coutt. Il n'y aura pas de banqueroute sans que nous soyons ruinés tous les deux en même temps. » Ceci dit, que les esprits chagrins ne se montrent pas trop sévères à l'endroit du duc de Queensberry. Il est fort beau de prêcher la vertu ; mais en donner à l'occasion des preuves palpables est, je pense, encore plus méritoire.
Selwyn eut aussi pour ami le jeune comte de Carlisle. Une grande différence d'âge les séparait. Néanmoins, il faut croire que ce vieux garçon de Selwyn avait un charme bien vif puisqu'en même temps qu'avec les hommes de sa génération, il trouva moyen de frayer avec beaucoup d'autres, moins âgés que lui de dix ou vingt ans. Il fréquenta Charles Fox,Fitzpatrick, James Hare, Anthony Storer; surtout, je le répète, il fut le confident, le conseiller de Frédéric Carlisle.
Nous avons un portrait charmant par Reynolds où tous deux sont représentés, assis devant une table, Carlisle adolescent, tenant quelques feuillets d'une main négligente, Selwyn déjà sur le retour, caressant son chien Raton. Au fond on aper-
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goit un ciel très sombre et dos feuillages. Leur amitié ne prit fin qu'à la mort de Selwyn, et Selwyn choisit Carlisle pour exécuteur testamentaire. Or, par une cliance providentielle et contrairement aux instructions du défunt, celui-ci omit de brûler deux grosses caisses pleines des lettres de ses correspondants. Ces lettres ne furent découvertes que longtemps après et, publiées pour la plupart, elles nous permettent aujourd'hui de suivre les relations de Selwyn avec nombre de ses contemporains.
.C'est ainsi qu'à peine sorti de collège, nous voyons Carlisle le prendre pour confident de ses premières amours et lui raconter en détails ses promenades en Italie. Les années venant, ils se lièrent encore davantage. Carlisle se maria de bonne heure, à vingt-deux ans ; mais Selwyn resta l'ami de la maison et fut toujours le bienvenu à Castel Howard. Le jeune pair était-il à la campagne, son mentor se faisait un devoir de l'instruire journellement de ce qui se passait à la ville, chacune de ses lettres débutant par un invariable : « Moucher lord. » Oh! Selwyn n'était pas homme à badiner avec les préséances et savait ce qu'on doit à un membre de la Chambre haute.
De son côté, Carlisle ne cessait de lui demander conseil. Fallait-il regagner Londres ou demeurer à Castel Howard? La grosse affaire n'était-elle pas d'équilibrer son budget? le tout assaisonné de remarques générales qui, pour dire la vérité, n'offraient point un intérêt surprenant. Ce Frédéric Carlisle n'était évidemment pas ce qu'on appelle
un génie, mais, nonobstant, le jeune homme le plus affectueux, le plus honnête et le plus franc. « Notre amitié date maintenant de loin, écrivait-il, et je suis sûr que personne n'a jamais été l'objet d'autant de marques de réelle affection que je l'ai été de votre part; j'aime à m'en souvenir et à le reconnaître. » Hélas! d'autres fois, il adoptait l'accent de l'écolier pris en faute, comme le lendemain du soir où il perdit la jolie somme de 250 000 francs. « C'en est fait de moi et c'est en vain que je chercherais à vous cacher mon abominable fohe... Jamais je n'ai perdu en dix séances ce que j'ai perdu cette nuit et je suis redevable au club de toute la somme... Laissez-moi vous voir malgré la honte que j'aurai à vous regarder, après toutes les bontés que vous avez eues pour moi. » Carlisle s'adressait à un homme qui, en dépit de son rôle de mentor, s'était bien souvent trouvé dans le même cas. Qui n'en avait fait autant à l'époque?
Carlisle fort heureusement n'eut point Pobstination d'un joueur invétéré. « Contraint à une vie de luxe, dit Thackeray, obligé d'être un grand seigneur oisif, il lui arriva de céder aux tentations et, pour la peine, eut à s'en repentir amèrement ; d'autres fois, avec plus de sagesse, il réussit à lutter contre elles et bravement, noblement finit par en triompher. Mais il eut toujours en mémoire le souvenir de ses enfants et d'une excellente épouse et cette pensée le sauva. » Il est vrai que, de bonne heure, Carlisle renonça au tapis vert et s'efforça de remplir les devoirs d'un homme de son
rang, tour à tour Trésorier de la Maison du Roi, Président du Commerce et des Plantations, Lord lieutenant d'Irlande. Jusqu'au bout, Selwyn lui servit en quelque sorte de père spirituel, fut pour la comtesse une manière de frère aîné et pour ses enfants un vieil oncle plein d'indulgence.
Il n'en fut pas de même avec Charles Fox dont il s'éloigna, peu à peu, pour des raisons diverses. De tout temps, Selwyn avait été l'hôte et l'ami de la famille Holland, le correspondant d'Henri Fox, père de Charles. Il avait vu naître et grandir ce dernier, avait applaudi à ses débuts dans la carrière politique. Les premières lettres de Charles à Selwyn remontent à son voyage en Europe lorsqu'au sortir de l'université, lui et Carlisle faisaient ensemble ce qu'on nommait alors « le grand tour ». Lui aussi, visita l'Italie et parla de ses découvertes comme le pouvait faire un jeune homme de dix-neuf ans. Un peu plus tard, on le retrouvait à Paris chez Mme du Deffand. Personne n'aima Paris autant que Charles Fox, si ce n'est Walpole, March ou encore Selwyn.
Les choses néanmoins ne tardèrent pas à se gâter. Fox revint à Londres et se mit à faire marcher de front les plaisirs et la politique. Il but comme un forcené, joua du soir au matin, commença d'emprunter en toute occasion et à tout venant. Pis encore, il entraîna Carlisle dans ses débauches. Tous deux empruntèrent de compte à demi et, le jour de l'échéance, il se trouva que Fox n'eut pas de quoi payer. Ce Fox avait toujours cent projets en tète et de grandes distrac-
lions. Carlisle eut donc, en la circonstance, tout l'ennui, et Selwyn, le mentor de Carlisle, poussa des cris d'assassiné. Dieu sait pourtant qu'il avait lui-même joué dans sa vie et connaissait les embarras imprévus auxquels un joueur est exposé I Autant de raisons pour faire preuve d'indulgence. Mais on lui aurait pris son propre argent dans sa poche qu'il n'eût pas fait plus de tapage. De ce jour, il ne cessa de déplorer l'inconduite de Charles et gémit sur ses déportements.
« J'ai rencontré Charles aujourd'hui, écrit-il, tout habillé de neu(, depuis le chapeau et l'habit jusqu'au gilet, à la chemise et aux bas ; il était propre et soigné comme un gentleman (Fox d'ordinaire était assez mal tenu). Remarquant ma surprise, il me dit que c'était le résultat de sa banque au pharaon... Il souriait et semblait parfaitement heureux. » Telle était l'humeur habituelle de Charles. Ce qui n'empêche que peu après^ les huissiers venaient frapper à sa porte : « Sachez que ces deux derniers jours, tous les passants dans Saint-James Street se sont divertis à voir deux charrettes devant la porte de Charles, véhicules que des juifs remplissaient de ses effets, habits, livres et tableaux... Jamais je n'ai vu un pareil mobilier!... Betty et Jack Manners ne se lassent pas de surveiller l'opération, tandis que Charles et tout Brooks avec lui s'amusent comme des fous. » Pourquoi Charles se serait-il mis en colère? Pendant que d'ignobles juifs le débarrassaient complaisamment d'un mobilier hors d'usage, il taillait chez Brooks, et, par un retour de fortune.
gagnait tout l'or du monde. « Cette partie de pharaon, conclut vertueusement Selwyn, est si bien exposée aux regards publics qu'elle est un défi à la police comme aux bonnes mœurs. La ville entière peut observer les pontes et le banquier, grâce à l'éclat des bougies et aux fenêtres qui descendent jusqu'à raz de terre. » On voit Selwyn considérant le spectacle du dehors, hochant la tête d'un air affligé, puis traversant la rue pour aller chez White et prenant à son tour une banque au pharaon. Malheureusement Selwyn n'entendait rien au pharaon et perdait jusqu'à son dernier sou.
Que Fox eût des allures qui n'étaient point celles d'un homme de sa condition, qu'il jouât d'une manière scandaleuse, qu'il accumulât des dettes effroyables, déjà là-dessus des gens sensés pouvaient trouver à redire. Mais quanti, par surcroît, ce même Fox entra dans l'opposition, afficha des opinions de carmagnole, bafoua les ministres, attaqua Sa Majesté, l'horreur et l'indignation de Selwyn ne connurent plus de bornes. Pour le coup, c'en était trop; la mesure était comble et George Augustus décida de rompre avec lui. Jamais il n'y parvint complètement. On avait toutes les peines du monde à se brouiller avec Fox.
Rien dès lors n'est amusant comme les relations qui s'établissent entre George et Charles. De loin George n'hésite pas à traiter Charles de vaurien, de sans-culotte, de « prédicateur ambulant ». Il le rencontre à dîner, au milieu d'amis, et se fait un point d'ignorer sa présence, de ne pas lui parler.
C'est chose entendue, réglée; de son existence il ne lui adressera plus un mot. Mais le lendemain, voilà qu'il se trouve nez à nez avec lui et que Charles l'aborde avec le sourire sur les lèvres. Pour commencer, George résiste, garde sa mine renfrognée, se répand en propos maussades. Charles persiste à se montrer aimable. « Je peux lui dire ce que je veux, il prend tout en bonne part. » Au fond, George enrageait et malicieusement, à chaque nouvelle rencontre, Charles redoublait de gracieuseté. Que faire avec un pareil homme? Comment se fâcher? « Charles, malgré son insolence vis-à-vis du Roi, est fort aimable à mon égard, » avoue George avec dépit. Et encore : « J'ai rencontré Charles l'autre soir et par hasard je me suis trouvé seul avec lui; il m'a tendu la main le plus gracieusement du monde. » Ce soirlà, comme d'habitude, George dut finir par oublier ses griefs, quitta ses airs boudeurs et termina sans doute fort agréablement la soirée en devisant avec Charles. Mais le lendemain, Charles n'étant plus là, on peut tenir pour assuré que George recommença de le maudire et derechef le traita de vaurien et de sans-culotte.
Qui Selwyn ne connut-il point? Qui ne se targua d'être son ami, de pouvoir l'appeler George tout court? Ouvrons un recueil de lettres, un volume
de souvenirs, aussitôt nous le retrouvons. Et nous ne le retrouvons pas qu'en Angleterre. Selwyn vint beaucoup en France, y connut beaucoup de gens, y rencontra beaucoup de ses compatriotes. On vient toujours en France ; mais, au temps de Selwyn, notre pays exerçait véritablement une influence exceptionnelle sur le reste de l'Europe, influence politique, artistique, littéraire, industrielle. En dépit des g^uerres malheureuses de Louis XV, le règne de son prédécesseur continuait de porter ses fruits. Dans les domaines les plus difî'érents, dans les métiers les plus divers, partout on cherchait à s'inspirer de nos ouvrages et si Frédéric II, Gustave III ou le prince de Ligne envoyaient à Paris des lettres qui valaient celles de leurs correspondants, tous les étrangers de bonne compagnie se flattaient au moins de parler notre langue. A Paris, Selwyn rencontra des savants comme Hume et Gibbon, des lettrés comme Walpole, des touristes en bonne fortune comme lord Mardi. Naturellement, les oisifs et les curieux dominaient, attirés par le triple appât de la mode, de la Cour et des salons.
Où l'existence était-elle plus douce et facile que chez nous, où savait-on mieux vivre, où trouvaiton plus de distractions aimables, plus d'élégance, plus de politesse, j'entends ausens large et ancien du mot? D'abord, un gentleman soucieux de sa mise, ne se serait jugé décemment vêtu qu'avec un habit venant de Paris, des dentelles de Paris, une perruque de Paris. Chaque fois que Selwyn passait la Manche, il avait à son retour mille choses à rap-
porter, meubles, vêtements, tapisseries, paniera de vin. Gilly Williams lui réclamait par lettre du velours et un jabot, Henry Saint-John des livres, lord March « une douzaine de paires de bas en soie pour la Zamperini, d'une très petite pointure, avec des coins brodés. Elle n'a que quinze ans! » Il ajoutait : « Vous êtes charmant pour les commis sions (1). » Non seulement Selwyn était charmant, mais encore il était habile. Car bien entendu il ne rapportait point ces marchandises ouvertement. Il fraudait, la fraude s'exerçant alors sur une vaste échelle et les gens du monde y déployant une adresse toute spéciale. De son propre aveu, Selwyn n'était pas « un grand, mais plutôt un heureux contrebandier », lequel entretenait d'excellents rapports avec les capitaines habitués à faire le trajet entre Douvres et Calais.
Surtout, aux yeux des Anglais de qualité, il y avait pour les attirer chez nous la cour de France, source d'inépuisable séduction, centre légendaire de magnificences, d'enchantements sans pareils. Avec ses lourds princes allemands, sa morne étiquette, son triste décor, Saint-James n'était qu'une bien pauvre imitation de Versailles. A Versailles, et là seulement, régnaient la pompe et les plaisirs, l'éclat des fêtes et la gaieté des propos, des manières exquises et les abus les plus charmants. Selwyn connut la route menant au palais, sillonnée par un cortège ininterrompu de voitures. Il franchit les grilles majestueuses, eut ses entrées dans les sa-
(4) En français dans le texte.
Ions OÙ se trouvait réuni ce que la France comptait de plus illustre. Il assista au jeu du Roi, vit Mme de Pompadour à sa table et, au milieu de ses pages, de ses gardes, de ses gentilshommes, Louis XV présidant l'assemblée, avec encore un air de grandeur de Louis XIV.
Cela se passait au temps de la reine Marie Leczinska, et Selwyn paraît avoir joui de la bienveillance de cette dernière. « J'ai dîné chez Mme de Ceingnies ('?), lui écrivait March de Fontainebleau. La Reine a demandé à Mme de Mirepoix si elle n'avait pas beaucoup entendu médire de M. Selwyn et elle. Elle a répondu : oui, beaucoup^ madame, fen suis bien aise^ dit la Reine (1). » Plus tard, Selwyn aperçut Marie-Antoinette qui, malgré tous ses charmes, ne put lui faire oublier sa protectrice. « J'ai dîné aujourd'hui à Versailles, écrivait-il à sa nièce, et je fus admis à contempler une famille royale. J'eus même l'honneur, à ce que je crois, d'être à mon tour contemplé par la Reine, car Mme de Darport (Durfort probablement) qui la servait et fut assez bonne pour me reconnaître, lui dit, si je ne m'abuse, qui j'étais. Il ne faut pas toutefois qu'elle s'attende à ce que je l'aime comme j'aimais la précédente souveraine, bien qu'elle soit vraiment une des plus jolies femmes de la Cour et paraisse en être la plus heureuse ce que, à mon vif regret, on n'aurait pu dire de ma pauvre Reine défuncte (2). »
Enfin, à Paris, il y avait les salons, rendez- vous
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
célèbres, connus de l'Europe entière, sur lesquels on a depuis lors tant écrit. Les Anglais se réunissaient bien entre eux pour jouer, pour dîner ou mieux pour boire; les dames de la société offraient bien de grands bals, donnaient de luxueuses réceptions, mais tout cela ne faisait point qu'elles connussent la vie de salon. Se retrouver entre hommes et femmes, régulièrement, chez un ami commun, y discuter sur les faits du jour, aborder en toute liberté d'esprit certaines questions plus générales et, de préférence, les questions artistiques ou littéraires, était un usage totalement ignoré de l'autre côté de la Manche. On se figure l'étonnement d'un étranger introduit chez Mme Geoffrin, par exemple, où, deux fois la semaine, se rencontraient à dîner des peintres comme La Tour et Boucher, des écrivains comme Marivaux et ce qu'on appelait alors des philosophes tels que d'Alembert, Grimm ou Raynal. Simple bourgeoise, Mme Geoffrin n'en recevait pas moins quelques représentants du plus grand monde. Pas un étranger de distinction ne passait par la capitale sans exprimer le désir d'être admis chez elle. Les princes y venaient en simples particuliers; les ambassadeurs n'en bougeaient pas, dès qu'ils y avaient mis pied. On allait aussi chez le baron d'Holbach ou chez Helvétius, surtout on allait chez Mme du Deffand.
Selwyn, à ses débuts, fréquenta chez les uns et les autres, mais bientôt il se cantonna dans les cercles de Mme Geoffrin et de Mme du Deffand, pour ne plus guère, en dernier lieu, visiter que celle-ci. Longtemps avant Horace Walpole, il
connut le couvent Saint-Joseph, rue Saint-Dominique; il y rencontra le président Hénault, d'Alembert et Pont de Veyle. L'abbé Barthélémy parut faire tout spécialement sa conquête. On se demande ce que Selwyn et l'abbé Barthélémy pouvaient se raconter l'un à l'autre et d'ailleurs quelle figure cet Anglais taciturne devait faire au milieu d'un salon parisien. Car, que ce fût chez Mme du Defîand ou chez White, il ne se mettait en frais qu'à ses heures et continuait de s'endormir, chaque fois que l'envie l'en prenait. N'importe. Les Anglais étaient à la mode. En outre, il était bien entendu que tout insulaire avait en lui l'étoffe d'un original accompli, et, forts de cette vérité, les hôtes du couvent Saint-Joseph reconnurent promptement à Selwyn des charmes insoupçonnés.
Selwyn vint constamment à Paris. Il y vint tout jeune, une première fois, vers 1742, et ne cessa d'y revenir, du moins autant que le lui permit sa nonchalance incurable. Il s'exprimait avec assez d'aisance dans notre langue et a passait pour avoir une meilleure prononciation que n'importe quel autre de ses concitoyens ». Il est vrai que c'est lui qui le dit. Il est également vrai qu'une fois sur le continent, il avait toutes les peines du monde à retourner dans son pays. « Revenez, lui écrivait Gilly Williams, revenez pour vivre au milieu de vos amis qui vous aiment et vous honorent ». Et encore ': « Dieu vous bénisse, mon cher George 1 Quand vous n'aurez rien de mieux à faire, donnezmoi donc de vos nouvelles, car pour ce qui est de vous voir, je pense qu'il n'en faut plus parler. »