HORACE WALPOLE
PAR ItEYNOLDS
(Bililiullu'qiK' natiunak'.)
En effet, Selwyn avait tout l'air d'un homme qui se trouve bien là où il est, et Gilly Williams revenait à la charge : « Ce n'est pas moi seulement, mais tous vos amis, que dis-je, le Roi lui-même, qui s'affligent de ce que vous persistiez à courir après des bagatelles et à chasser des papillons, tandis que votre présence est indispensable à Westminster. J'ai pleine autorité pour vous faire part de l'étonnement du souverain. » Mais Selwyn ne revenait toujours pas. Alors Gilly Williams le raillait de s'éterniser au milieu de docteurs « pleins de barbe et de sagesse » (cet Anglais se faisait de nos philosophes une idée bizarre), cependant que March et lui-même passaient la moitié de leurs nuits avec des personnages d'un caractère dissolu, chantant « les Cloches bleues d'Irlande et autres refrains également impurs et vulgaires » .
N'empêche que, peu après, Mardi rejoignait Selwyn et qu'à sa manière il trouvait, lui aussi, de quoi se récréer loin des clubs de Saint-James. Enfin, ce fut au tour d'Horace Walpole, et Walpole fut introduit par Selwyn chez Mme du Deffand. A quelque temps de là, celui-ci ayant regagné l'Angleterre, son ami lui écrivait que Mme du Deffand était positivement « délicieuse; c'est-à-dire, ajoute-t-il, cliaque fois que je peux la ramener cinquante ans en arrière. Malheureusement elle est aussi curieuse de nouvelles du jour que je le suis des nouvelles du siècle passé. » Il disait encore : « Votre vieille flamme, la Reine, s'est montrée des plus aimables lorsque je lui fus présenté... Mme Geoffrin est tout à fait comme je me
riniaginais, seulement avec moins d'esprit et plus de bon sens... » « Elle a, écrivait-il au poète Gray, peu de goût, moins encore de culture, mais protège les artistes et les auteurs. » Deux de ces auteurs étaient Gibbon et David Hume.
On sait l'habitude que prit Walpole de fréquenter chez Mme du Deftand et de quelle tendresse il fut bientôt l'objet. Aveugle, mûrie par l'expérience, n'attendant plus rien de la vie, cette femme de soixante-lmit ans tomba bel et bien amoureuse d'un quinquagénaire dont l'indifférence en matière galante était un fait acquis et la crainte du ridicule un des sentiments dominants. Il ne resta cependant point insensible à la passion de « sa chère vieille amie » et ses lettres en même temps que ses voyages en France trahissent une sollicitude inavouée. Dès cette époque, en s'aidant de leur correspondance, on suit sans difficulté les allées et venues de Selwyn. C'est ainsi que lorsqu'il débarque à Paris avec lord Carlisle, Mme du Deffand ne manque pas d'écrire à Walpole que M. Selwyn et « son petit milord » sont venus dîner chez elle. Et Walpole de faire aussitôt l'éloge de son ami : « De tous les Anglais que vous avez vus, Selwyn est celui qui a le plus d'esprit. Mais il faut que vous lui veniez en aide ; il faut que vous l'obligiez à parler en mauvais français. Il se donne tant de peine pour parler votre langue en vrai académicien qu"il oublie totalement d'y mettre aucune idée. C'est beau vernis pour faire briller des riens (1). » A
(1) En français dans le texte.
quoi Mme du Deffand répondait : « Ce que vous me dites de M. Selwyn est parfait; j'y ajoute qu'il n'a que de l'esprit de tête, et pas un brin de cœur; vous définiriez bien mieux que moi ce que je veux dire. » Et ailleurs : « J'ai quelque petit chag-rin de voir partir M. Selwyn; je ne l'ai pas vu fort souvent; je le trouve assez aimable; il est malin, mais je ne le crois pas méchant. » Puis, à Crav^ford elle adressait cet autre portrait : « Je suis bien éloig-née de croire M. Selwyn stupide, mais il est souvent dans les espaces imaginaires. Rien ne le frappe ni le réveille que le ridicule, mais il l'attrape en volant; il a de la grâce, de la finesse dans ce qu'il dit, mais il ne sait pas causer de suite; il est distrait, indifférent; il s'ennuierait souvent sans une très bonne recette qu'il a contre l'ennui, c'est de s'endormir quand il veut. C'est un talent que je lui envie bien; si je l'avais, j'en ferais grand usage. Il est malin sans être méchant; il est officieux, poli; hors son milord March, il n'aime rien; on ne saurait former une liaison avec lui, mais on est bien aise de le rencontrer, d'être avec lui dans la même chambre, quoiqu'on n'ait rien à lui dire. » Le portrait ne manquait pas de ressemblance; mais ce n'était pas une raison pour l'envoyer à Selwyn. On le lui envoya pourtant, ce dont Selwyn ne se montra pas, à proprement parler, satisfait.
Autre sujet de contrariété. Il avait écrit de Londres un petit mot fort anodin à Mme du Deffand. Celle-ci, ayant trouvé le mot gracieux, l'avait communiqué à la duchesse de Choiseul qui, sans penser à mal, en avait fait lecture à diverses personnes.
Du coup, Selwyn se crut perdu de réputation et s'en plaignit avec amertume. Chez lui, comme chez Walpole ou chez tout autre de ses compatriotes, la peur du ridicule tournait à l'obsession. Mme du Deffand tâcha de calmer son inquiétude et tout en lui prouvant combien elle était vaine, ajouta qu'il avait un peu l'air de chercher noise aux gens, qu'elle était ciiarmée de correspondre avec lui, mais à la condition que lui-même y trouvât du plaisir. Bref, il était impossible de mieux dire son fait k quelqu'un et Selwyn qui n'était point sot, dut comprendre que cette fois il n'avait pas l'avantage.
Fut-ce pour cette raison que Lindor (surnom que lui avait donné Mme du Deffand) demeura de si longues années sans venir en France? Je crois plutôt qu'avec l'âge il devint moins ingambe et que, sa paresse aidant, il hésita, de plus en plus, à quitter les salons de White et ses chères habitudes. Mme du Deffand s'en plaint à Walpole, déclarant qu'elle serait « fort aise de revoir Lindor; la faculté qu'il a de s'endormir lorsqu'il s'ennuie rend sa société très commode. Je voudrais que tous les gens que je vois fussent de même; et ce que je voudrais plus que toutes choses, ce serait d'en pouvoir faire autant. » Lindor, néanmoins, ne parvenait pas à se mettre en route. Ce ne fut qu'en avril 1778, après onze ans d'absence, qu'il revint à Paris. La guerre était sur le point d'éclater entre la France et l'Angleterre; mais alors un voyageur ne dérangeait point ses plans pour si peu et Selwyn trouva partout l'accueil le plus sympathique. « J'ai
maintenant rencontré ou visité tout ce qui restait de mes anciennes relations, écrit-il. J'ai reçu toutes les marques de politesse auxquelles je pouvais m'attendre, aussi bien que toutes espèces de démonstrations d'amitié, comédie qu'ils jouent si parfaitement, quelques-uns d'entre eux, que cela équivaut presque à la réalité. » Il se rend chez Mme du Deffand que Voltaire, en personne, venait deux fois d'aller voir. « Le premier jour, il se montra de fort bonne compagnie, elle de même. Ce fut bien attaqué, bien défendu et toute la conversation piquante et intéressante au dernier point ; mais le second l'ennui en était affreuse (1). Ils se lancèrent dans des réflexions philosophiques touchant les misères de la vie humaine dont tout le monde fut excédé... » « Quant à Mme du Delfand, elle n'est pas vieillie d'un jour, et ils sont assez aimables pour me dire que moi-même je ne suis changé sous aucun rapport et qu'ils en sont heureux. Or, je sais le contraire, car j'ai onze ans de plus et, je crois, 07ize dents de moins (2). Nonobstant, il m'en reste assez pour retenir ma langue et je souhaiterais que mes concitoyens fissent comme moi; mais ils leur disent tout ce qu'ils savent ou ne savent pas. Je craignais d'avoir oublié mon français. Cependant Mme du Deffand dit, au contraire, il me parait que vous parlez avec plus de facilité et moins d'accent que jamais (3); vrai ou faux, je m'en soucie peu... » Invitations à dîner, à souper, au théâtre, achats
(1) En français dans le texte,
(2) Idem.
(3) Idem.
et commissions à faire pour ses amis, Selwyn au milieu de tout cela était fort occupé. « J'étais avant-hier avec le maréchal Bison (Biron probabablcment), dans son jardin; il avait trente-six personnes à dîner... Le jardin du maréchal est dans son genre le plus beau qu'on puisse voir, avec une grande abondance de fruits... Il a la meilleure table, bref on ne peut parler trop longtemps de M. le Maréchal (1). » Et, mû par un sentiment de légitime patriotisme, il concluait : « J'ai dit à tout le monde quelle défense énergique nous préparons en Angleterre au cas où ils y viendraient ; mais ils pensent à rien moins qu'à cela (2). Je n'ai peur que de cette poudre à canon de Destains (l'amiral d'Estaing). Rodney me dit qu'il n'est pas à craindre. J'avoue que je voudrais bien que ces gens-là reçussent une solide frottée... »
Sur ce, Lindor gagna Milan; mais à son retour il fit de nouveau halte à Paris et se montra plein de sollicitude à l'égard de Mme du Deffand. Cette dernière avait alors quatre-vingt-un ans. « Il est venu me voir tous les jours », mandait-elle à Walpole. Malheureusement, les lettres qu'ensuite il écrivit de Londres furent, paraît-il, « très ennuyeuses; il promet de dire bien des choses et ne dit jamais rien, il ne fait que rabâcher. Il prétend que vous vouliez me rapporter quelques-uns de ses bons mots, mais que vous étiez embarrassé pour les traduire. »
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
L'année suivante, Selwyn vint à Paris une dernière fois et pour la dernière fois rendit visite à sa vieille amie. Nous étions en guerre avec l'Angleterre. Ce fut Mme du Deffand qui se chargea de lui procurer un passeport (1). Au mois d'avril 1779, Selwyn débarqua en pays ennemi. « Le Selw^yn arriva mercredi au soir, écrit Mme du Deffand; j'avais infiniment de monde; il vint jusqu'à la porte de la salle à manger et comme il était en frac, il n'entra pas. Le lendemain, jeudi, il vint à midi; il m'apporta votre livre de thé et de petits ciseaux dont je lui avais donné la commission... Le vendredi, il vint souper, m'apporta des rasoirs pour mon neveu, des éventails de douze sous la pièce ; il joua au loto, resta à causer entre Mme de Beauvau, Mme de Cambis et moi, nous raconta tous ses projets. » En parcourant ces lettres, on serait tenté de croire que la femme qui les écrivait jouissait d'une santé florissante. Rien de moins vrai cependant. « Je pense que mon amie, Mme du Deffand, baisse beaucoup, écrivait Selwyn. Pourtant, la nuit dernière, bien qu'incapable de se lever depuis deux jours, elle recevait du monde; vingt personnes jouaient dans sa chambre;
(1) L'existence était alors singulièrement plus facile et les mœurs plus douces qu'aujourd'hui. Rien n'empêchait qu'en temps de guerre on circulât bien à loisir chez ses ennemis. Selwyn n'eut besoin de passeport que pour quitter la France. « Je vous prie de dire à Mr. Selwyn, écrivait Mme du Deffand, que j'ai fait demander son passeport, et que le premier commis des Affaires étrangères a répondu que les Anglais n'eu avaient pas besoin pour venir en France, et qu'il leur était libre d'y venir quand ils voudraient, mais qu'il leur en fallait un pour retourner de France en Angleterre. » Lettre du 21 mars 1779.
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dix autres soupaient dans la pièce voisine. Des mets chauds lui furent apportés dans son lit. Elle joua au loto par procuration et de mémoire. » Telle fut jusqu'au bout cette extraordinaire vieille personne. Désintéressement, amitié, bonté, elle ne croyait guère à tout cela. Peut-être n'avait-elle pas tort. Mais elle pensait qu'on peut raciieter bien des fautes par de la politesse et beaucoup de bonne humeur. Héroïquement elle s'y appliqua, aussi longtemps qu'elle eut un souffle de vie, malgré l'infirmité la plus cruelle, un ennui sans bornes et d'irrémédiables déceptions.
« Le Selwyn » quitta Paris en juin 1779. « Je le regrette beaucoup, déclare son hôtesse; il nous quitte assez content de moi, j'ai réussi à lui rendre tous les services dont il a eu besoin. Si on nommait lui et moi plénipotentiaires pour traiter de la paix, elle serait bientôt faite. » Mais le lendemain, elle concluait : « Je ne sais quel compte Lindor vous rendra de moi; il m'a dit maintes belles paroles, m'a fait mille protestations d'amitié, tout cela était à la glace... Il a de l'esprit sans doute, mais il n'est ni étendu, ni profond, ni même agréable, si ce n'est par des éclairs ; il ne m'était pas d'une grande ressource. Ah! mon ami, que les gens aimables sont rares! C'est un soin inutile que d'en chercher, il faut apprendre à s'en passer. » Nous l'avons déjà dit, Mme du Defland jugeait assez bien son Lindor et Lindor vraisemblablement avait dû finir par se l'avouer à lui-même. Une pareille découverte n'avait pas contribué à le rendre plus éloquent. Aussi bien, sous le regard
perspicace de sa vieille amie, resta t-il toujours un peu gauche et contraint, essayant de donner le change par des boutades ou des silences qu'en définitive il ne regrettait peut-être pas autrement de voir mettre sur le compte de son originalité.
Tels furent les voyages de Selwyn à Paris et ses relations avec Mme du Deffand. Celle-ci, lorsqu'il la connut, était aveugle et de plus fort âgée. Mais eût-elle été jeune et jolie que, suivant toute vraisemblance, il ne se fût pas comporté autrement qu'il ne fit. Chose véritablement extraordinaire, dans toute cette longue existence de Selwyn, on ne relève la trace d'aucune femme; pas l'ombre d'une liaison, pas la plus petite aventure. Que de temps à autre, il ait eu des rapports intimes avec le beau sexe, c'est probable; mais il ne semble point que de pareilles rencontres aient laissé chez lui un souvenir bien vif. Inutile ici d'invoquer la morale ou la religion. Très positif et terre à terre, élevé dans la société la moins dévote, Selwyn devait être là-dessus d'une belle indiff"érence. S'il ne fréquenta pas les femmes, c'est qu'apparemment il n'y trouva point de plaisir. Le cas n'a rien d'exceptionnel parmi ses compatriotes. Avec lui on en citerait bien d'autres et, sur ce point encore, il faut admettre que les Anglais diffèrent tant soit peu de leurs voisins. J'ai beau chercher, je ne vois
guère de Français dont la carrière serait aussi dénuée de faiblesses galantes.
Le plus curieux est que cet obstiné célibataire eut toujours, au fond, le cœur plus tendre. Il fut, nous le savons déjà, un ami très sûr et très fidèle, rempli d'attentions délicates, se dévouant sans marchander. Mais nous avons omis l'essentiel, son amour pour les enfants, amour qui finit par se concentrer sur l'un d'eux et dégénéra en passion véritable. Diseur de bons mots, amateur de pendaisons, dormeur invétéré, il n'y a point dans tout cela de quoi faire un portrait bien captivant, malgré que Selwyn en retira le plus clair de sa réputation. Autant vaut parler de son penchant pour les marmots et de la tendresse éperdue qu'il voua à celle qui devint sa fille adoptive. Sentiment imprévu chez cet homme entre deux âges, d'apparence un peu quinteuse et rébarbative, mais qui achève de le peindre en entier. De tout temps, il avait aimé la jeunesse et, de préférence, la toute jeunesse. Il s'était intéressé d'abord aux enfants de la famille Coventry, puis à ceux de Frédéric Carlisle, se plaisant à les voir, à les écouter, leur adressant de petits billets et sans doute, à chaque visite, arrivant les poches bourrées de friandises. Nul mieux que Selwyn ne joua ce rôle de vieux bonhomme d'oncle.
Il arriva cependant un jour où le vieil oncle se reconnut des entrailles de père et choisit pour objet de son adoration une petite fille, née dans des circonstances assez particulières, qu'il prit sur lui d'élever. Selwyn connut l'enfant au berceau et.
tout de suite, l'aima à la folie Bientôt, il la voulut pour lui seul, écartant son ami Queensberry qui, le premier, s'était chargé de la recueillir, écartant de même les parents de la jeune demoiselle, puis refusant avec obstination de s'en séparer, puis courant en Italie à sa recherche, enfin obtenant qu'on la lui restituât, triomphant de tous les obstacles et parvenant à l'adopter, sinon en droit, au moins en fait. Ce fut le roman de sa vie, une aventure extraordinaire et touchante, un épisode digne de passer à l'état de légende, où l'amertume des séparations le dispute à la joie des retours, et la tendre amitié d'une enfant au culte ému d'un vieillard.
Mimie, ou plutôt Maria Fagnani, vint au monde le 25 août 1771. Sa mère, d'une famille italienne de Milan, ne paraît pas avoir été au-dessus de tout soupçon, et son père tient dans l'histoire une place médiocre. On s'accordait généralement à dire que Mimie n'était pas la fille du marquis. Tout porte à le supposer et comme Selwyn et March s'intéressèrent à l'enfant dès sa naissance, on ne manqua pas de leur en attribuer, tour à tour, la paternité. L'un et l'autre s'en défendirent comme de beaux diables, Selwyn principalement. Vu ses habitudes et ses goûts, il est probable qu'il disait vrai. Son ami est moins facile à disculper. Il est certain qu'il eut avec la marquise des rapports suivis, qu'il recueillit chez lui la petite fille à l'âge de douze mois, et, plus tard, lui légua une partie de ses biens. On n'arrive pas à s'expliquer ce que Mme Fagnani faisait en Angleterre, ni comment
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au juste elle quitta le pays, ni pour quelles raisons elle abandonna son enfant à lord Mardi.
Quoi qu'il en soit, les premières entrevues de Mimie et de Selwyn eurent lieu chez ce dernier. Mimie était en nourrice et Selwyn touchait à la cinquantaine. Mais bien vite il n'eut plus qu'un souci, qu'une joie, voir grandir ce petit être et lui consacrer le meilleur de lui-même. Il s'inquiète de ses nuits, calme ses désespoirs, prête l'oreille à ses bégaiements. Il écrit : « Mon attachement et ma sollicitude dépassent tout ce qu'on peut imaginer. » Cependant, Mimie fait ses débuts à quatre pattes, Mimie commence à parler. March et Selwyn ne se tiennent pas d'aise; ils sourient, se congratulent, car March ne veut pas être en reste avec son ami. Spectacle inattendu que celui de ces deux quinquagénaires, d'habitude assez peu romanesques et sentimentaux, qui, négligeant leurs clubs et leurs courses, s'absorbent dans la contemplation d'une petite fille de quatre ans. En effet, Mimie prend de l'âge. Il va falloir songer à son instruction. March pense à l'envoyer à l'école ; Selwyn opte pour la campagne. Finalement, ce dernier l'emmène à Richmond et l'installe dans son jardin. Elle joue. Il écrit sa correspondance. Mais souvent, il oublie d'écrire pour la regarder jouer. L'heure du dîner arrive. Il ne veut ni la troubler ni s'éloigner d'elle et, pour la voir plus longtemps, se fait servir en plein air, à l'ombre d'un pommier.
Dans ce concours de soins domestiques, Selwyn a promptement l'avantage. Sans doute Queens-
berry s'intéresse-t-il à leur protégée commune. Mais il a tant d'autres sujets de distractions et qui lui compliquent tellement l'existence 1 Donc, Selwyn l'emporte, Selwyn a Mimie pour lui seul. Seul il va pouvoir présider à son hygiène, à ses plaisirs, à sa culture intellectuelle. Où lui faire enseigner les premiers rudiments? Après des recherches minutieuses, un examen réfléclii de la question, il se décide pour l'établissement de Mrs. Terry, à Kensington. et^ de ce jour, Mrs. Terry a fort à faire. « Mrs. Terry, écrit l'institutrice, présente ses compliments à Mr. Selwyn; elle est heureuse de lui assurer que la chère Mlle Fagnani se porte aussi bien que son excellent ami peut raisonnablement le souhaiter. Elle est, à cette minute même, occupée à jouer de toutes ses forces. » — « Mis. Terry présente ses meilleurs compliments à Mr. Selw^yn; elle est désolée de le savoir si inquiet. La chère enfant n'est nullement abattue. Elle est au contraire pleine de vie, a fort bien dîné et se comporte exactement comme ses camarades. » Mrs. Terry, durant sa carrière, avait connu des parents attentifs, mais jamais autant que Mr. Selw^yn. En dépit de ces notes rassurantes, il continuait à écrire des lettres fébriles, se perdait en recommandations superflues, accourait k l'improviste, puis, l'été venu, rentrait en possession de sa fille adoptive et l'emmenait à Brighton respirer l'air marin.
Hélas! rien ne saurait être éternel. L'année où Selwyn confia Mimie aux soins de Mrs. Terry, la marquise Fagnani le prévint assez brusque-
ment qu'elle entendait revoir sa progéniture. Elle et son mari s'apprôtaient à regagner Milan et la grand'mère de Mimie désirait connaître sa petite-fille. Le ciel se fût écroulé sur la tète de Selwyn qu'il n'en eût pas été plus abasourdi. Qu'est-ce à dire? On voulait lui reprendre Mimie, lui arracher son enfant, le dépouiller de son bien! Il n'en revenait pas .d'une semblable disgrâce, d'une calamité aussi imprévue. Depuis cinq années qu'il prodiguait à sa pupille les soins les plus tendres, le malheureux avait fini par la considérer comme son propre rejeton, et l'idée de s'en séparer lui perçait le cœur. Au milieu de son égarement, il fut au plus pressé et courut voir Mme Fagnani. Où et comment, l'on ne sait au juste. Mais il réussit à lui faire un tableau si émouvant de ses peines que celle-ci lui abandonna sa lille pour douze mois encore.
Douze mois sont quelque chose. Malheureusement, au lieu de jouir de l'heure présente, Selwyn ne pensait qu'à l'avenir. Même éloignée, la perspective d'une séparation suffisait à lui gâter tout bonheur. 11 faut rendre justice à Mme Fagnani et reconnaître qu'elle ne fit rien pour le tromper. « En qualité d'amie, lui écrivait-elle, je vous conseille, alors que vous en avez le temps, de vous préparer au pire. » Pauvre Selwyn! loin de se préparer, il ne cherchait qu'un moyen de reculer la date fatale. Alors, Mme Fagnani devint plus explicite : « Je ressens très profondément votre affection et je vous assure que je la partage. Je ne voudrais pas m'en faire un mérite, mais il est de mon
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devoir de vous dire que j'ai tenté un dernier effort auprès de mes parents en vue d'assurer votre bonheur... Ils m'ont répondu par une lettre très froide et nullement en rapport avec ce que je désirais... Il ne vous reste plus qu'à souhaiter ma fin et celle de mon mari, car peut-être, alors, pourriez-vous garder Mimie quelques mois de plus. Pour ce qui est de la conserver définitivement, mieux vaut n'y point songer. »
En désespoir de cause, Selwyn pria Mardi d'intervenir, et bien entendu March n'y put rien. Un à un, cependant^ les jours s'écoulaient. Se raisonnant, Selwyn cherchait parfois à rentrer en possession de lui-même et prenait le parti de « se comporter plus sagement ». Vains efforts. Non seulement il n'était pas sage, mais il ne faisait, sous ce rapport, aucun progrès. Il ne pouvait plus une minute se résigner à quitter Mimie, l'emmenant à la campagne, la ramenant à la ville, perpétuellement accompagné de cette jeune personne et de la gouvernante de cette jeune personne. Sa passion devenait légendaire. Il s'en excusait avec simplicité : « Je vous demande pardon, écrivait-il, de ce petit épanchement d'un cœur qui est fort gros et triste (1). Mais je ne puis m'empêcher de parler de ce qui fait constamment l'objet de mes pensées. » Et, de nouveau : « Je vous demande pardon de vous avoir écrit une lettre aussi mélancolique, mais je n'ai pu m'en empêcher et ne pourrai jamais être autrement que fort triste,
(1) En français dans le texte.
chaque fois que je penserai à cette enfant. » Un beau jour, tout à coup, il s'aperçut qu'il n'avait plus devant lui que quelques semaines. Affolé, il prit la plume et, dans l'espoir d'obtenir un nouveau délai, écrivit à M. le comte Fermian, gouverneur de Milan. M. le comte dut éprouver quelque surprise de se voir mêlé à une aventure qui le touchait aussi peu. D'ailleurs, que pouvait-il faire, si ce n'est, comme lord March, protester de son impuissance. Force fut donc à Selwyn de s'occuper des préparatifs de départ. Tâche douloureuse et malaisée, car tout en allant et venant, le pauvre homme ne pouvait oublier qu'il travaillait à sa propre infortune. Dans quelles mains son élève allait-elle tomber? Quels soins recevrait-elle de ses étranges parents? Qui veillerait sur sa santé, sur ses futures études? Autant de questions sans réponses et qui le torturaient. Enfin, lui, Selwyn, que deviendrait-il, une fois Mimie disparue? Où et comment parviendrait-il à « se supporter lui-même sans être insupportable à tout le monde? » Et voilà qu'il cède, encore une fois, à la tentation. Il écrit à la marquise Fagnani et l'on devine assez dans quels termes, en lisant la réponse de cette dernière : « Ainsi, pour assurer votre propre bonheur, vous avez résolu notre perte, en nous brouillant avec notre famille et, du même coup, en détruisant la réputation d'une enfant que vous prétendez aimer. Apprenez donc les résultats de votre folle conduite. Nos parents (plus irrités que jamais par votre offre injurieux de servir une dot à notre fille, et très courroucés
en même temps par notre manque de foi) nous ont, de ce jour, interdit de leur écrire, tant que nous ne serions pas rentrés en possession de Mimie... Vraiment, monsieur, nous nous demandons quelle idée diabolique s'est emparée de vous. Est-ce pour nous récompenser de la complaisance que nous vous avons témoignée en vous laissant Mimie, contrairement aux avis de notre famille, ou parce que vous doutiez de notre parole? De toute manière, vous avez eu tort. Je vous répète que Mimie n'est pas un objet de pitié comme vous vous efforcez de le croire. Dieu merci! elle n'a besoin de rien, elle descend d'une maison illustre, elle est assez riche pour ne dépendre de personne et je vous assure que ce qui pourrait lui arriver de plus fâcheux serait de vivre en pays étranger, à la charge d'une personne également étrangère, qui passerait toujours pour n'avoir sur elle que les droits les plus équivoques. »
L'avis était cette fois catégorique. Il fallait se résigner. Selv^ryn n'eut plus que l'embarras de savoir s'il accompagnerait ou non sa pupille jusqu'à Paris. Tout en hésitant, avec des soins méticuleux, il composa un long itinéraire à son intention, spécifiant expressément les auberges où elle devait loger, « à Dartford, à la Couronne; à Rochester, à la Couronne; à Canterbury, aux Fontaines ; à Douvres , chez Buchon , King's Head, » ainsi de suite jusqu'à Milan. Puis il mena la jeune personne chez Reynolds, afin d'avoir son portrait — Gainsborough l'avait déjà peint l'année précédente — et le 22 septembre 1777,
Mimie quitta Londres, installée dans la propre berline de son tuteur, sous la haute surveillance de son fidèle domestique, Pierre Michalin. A bout d'émotions, Selwyn s'était enfui à la campagne, pour n'avoir pas à supporter la vue d'un spectacle aussi déchirant. Là, fiévreusement, il attendit des nouvelles du voyage qui, d'ailleurs, furent excellentes. « La petite demoiselle que vous nous avez recommandée, lui écrivit-on de Douvres, s'est embarquée ce matin, par un très beau temps et dans les conditions les plus favorables. Nous lui avons choisi un excellent bateau et un capitaine d'une prudence hors ligne. » De Paris où elle était venue au-devant de sa fille, Mme Fagnani acheva de le rassurer. Finalement, écrit d'une plume hésitante, un petit billet lui parvint qui lui en dit plus long que tout. « Mon cher monsieur Selwyn, disait le billet, je souhaite de tout mon cœur que Dieu vous bénisse et vous préserve et j'espère vous voir le plus tôt possible. Je suis votre Mimie. » Les projets intimes de Selwyn ne s'accordaient que trop bien avec le dernier des vœux de sa protégée. Malgré l'éloignement et les avis si formels qu'il avait reçus de la marquise, il gardait le secret espoir de rentrer un jour en possession de son bien. Jamais cette pensée ne l'abandonna. Retiré chez son ami Carlisle, il se remit peu à peu de ses tribulations et s'efforça de prendre patience en songeant aux moyens de parvenir à son but. Le printemps revint et avec le printemps le désir de voir du pays. Bientôt il n'y tint plus, et, hâtant ses préparatifs, partit pour Milan le 1}> avril 1778.
Il emmenait avec lui, pour compagnon de voyage, le Rév. John Warner, sorte de chapelain, ayant mission de veiller sur la santé de son maître et plus épris de bonne chère que de débats théologiques. En outre, il emmenait un cuisinier, sa voiture et des lits, bref tout Tattirail dont il était sage de se munir afin de circuler commodément. A part ça, déclare-t-il, « le voyage n'est rien du tout... » Il est certain que la menace d'une guerre n'empêchait alors personne de se promener bien à l'aise, en pays étranger. Selwyn, chemin faisant, rencontre force compatriotes qui, malgré l'imminence des hostilités, continuaient de vivre chez nous comme si de rien n'était. Tranquillement, il fait halte à Calais, poursuit sa route et gagne la capitale où, nous l'avons dit, il va, suivant son habitude, présenter ses devoirs à Mme du Deffand. Grand étonnement de celle-ci et de son entourage en apprenant pourquoi Selwyn se rend en Italie. Ce n'était pas Rome qu'il allait voir, ni Florence, ni Venise, mais une petite fdle en jupe courte. Mme du Deffand lui demanda si Mimie avait un joli visage, a Très joli, » répondit Selwyn. Si elle était spirituelle. « Très spirituelle », reprit-il avec force, et sans qu'on le questionnât davantage, les yeux pleins de larmes, il s'étendit sur les grâces inimitables de sa pupille.
Mme du DefFand ne comprenait rien à cette aventure, ses hôtes point davantage, et Lindor quitta Paris en laissant l'impression d'un homme (le plus en plus singulier. Il arrive à Lyon, où « les manufactures, les étoffes, les broderies sont fort
belles; le choix embarrasse (1) », ajoute-t-il, tous les articles étant d'un bon marché fabuleux. Malgré sa hâte et bien qu'en général assez indifiérent aux charmes du paysage, il observe, regarde et ne peut s'empêcher de jouir du climat, au fur et à mesure qu'il se rapproche du Midi. « Tout maintenant commence à prendre un aspect italien, les maisons, le ciel, etc. La campagne est ravissante. J'ai trouvé ici des pois et des fraises pour la première fois. » La Savoie l'enchante moins avec ses troupeaux de mendiants et de goitreux; mais il juge le Mont Cenis grandiose, quoiqu'en toute franchise, « il eût mieux aimé y envoyer un paysagiste que d"y aller lui-même. »
Enfin, il arrive à Milan, revoit sa fille adoptive, retombe en extase. Comme une mère, il ne se lasse point de l'examiner, s'assure que toute sa petite personne est en bon état. Dieu merci! la chère enfant se porte à merveille. Elle a toujours des façons charmantes, est toujours aussi gaie, attentive, « avec un désir de plaire inimitable, de préférence lorsqu'on lui témoigne quelque gracieuseté ». Par ailleurs, malheureusement, Selwyn est moins rassuré. D'abord, il est « dans des transes perpétuelles en raison de l'excessive liberté qu'on lui laisse de manger ou de faire tout ce qui lui plaît ». Ensuite, il a de graves inquiétudes sur le cliapitre de son instruction. Principes religieux à part, il semble qu'on n'ait aucun souci de ce que sa pupille puisse apprendre ou désap-
(1) En français dans le texte.
prendre et son langage n'est plus qu'un mélange informe d'anglais, de français et d'italien. Selwyn est au désespoir. Il veut obtenir qu'elle reparle la langue qu'elle a d'abord apprise, et se met en campagne pour lui trouver une gouvernante anglaise. « Si la personne est catholique, ajoute-t-il, je ne pense pas que M. le Cardinal y fasse opposition. »
Sous le rapport de la famille et des relations, Selw^yn se montre plus content. « Mimie a une grand'mère, la mère de sa mère, Mme la comtesse Mellario... Elle a un grand-père, le vieux marquis Fagnani, outre la femme de ce dernier, sœur du maréchal Clince (?). Ce sont apparemment des gens fort bien nés et menant grand train ; l'affection qu'ils témoignent à leur petite-fille dépasse toute attente. Ils ne cessent de lui chercher des distractions. » Mimie « connaît les personnes les plus distinguées de la ville, est en rapport avec elles, reçue, traitée, selon mes rêves les plus ambitieux. »
Tout ce monde est d'une politesse exquise à l'égard du nouvel arrivant. On l'accable de protestations amicales, de civilités, d'invitations sans nombre. Il se trouve, en débarquant, logé dans une grande maison à l'italienne qu'il partage avec l'envoyé de Venise. L'hôtel est si vaste que chacun peut s'y tailler un domaine particulier, sans craindre de jamais rencontrer son voisin. « Les demeures sont ici magnifiques, avec toutes les commodités désirables, toutes espèces d'appartements, de cours, de jardins. Malheureusement il n'y a pas un seul ouvrier dans toute la ville capable d'accro-
cher une porte. » De même, le carrelage des chambres le surprend un peu et aussi le manque de tapis. Les murailles sont ornées de peintures, ce que Selwyn constate sans émotion, vu son penchant modéré pour les arts « Leurs plafonds sont bien décorés, dit-il; mais c'est plutôt la décoration d'une serre ou d'une orangerie. Des peintures, ils en ont à ne savoir qu'en faire, parmi lesquelles d'excellentes, à ce que je crois. Malheureusement leurs sujets sont ou dénués d'intérêt ou d'un genre afi'reux. J'en possède quelques-unes dans ma maison qui sans doute se vendraient assez bien chez Christie et mériteraient de sa part un éloge. » Au surplus, en quoi tout cela pouvait-il bien l'intéresser, du moment que ses fenêtres donnaient sur celles de Mimie et qu'il pouvait jouir de sa présence comme s'ils eussent habité ensemble?
A Milan, Selwyn retrouva le comte Fermian dont naguère il avait recherché l'appui. Grand anglomane et fort hospitalier, le comte ouvrit tout de suite sa maison au voyageur, lui confia les clefs de sa bibliothèque et, deux fois la semaine, prit l'habitude de l'envoyer quérir en voiture pour dîner. Son Excellence — depuis qu'il avait franchi les Alpes, Lindor s'entendait traiter d'Excellence — arrivait suivi de son chapelain et précédé d'un bataillon de laquais. Le tout se passait avec pompe, quoique la cuisine fût « d'un style infernal », que le Rév. John Warner mangeât, nonobstant, beaucoup trop, et, fort de quelques bribes de français et d'italien, baragouinât sans trêve, à la grande confusion de son maître. Selwyn fut
ensuite présenté à la duchesse de Modène, puis à l'Archiduc, en l'honneur duquel il revêtit son habit à la française, puis à la duchesse de Parme, une grande personne habillée de la façon la plus hétéroclite, avec une physionomie spirituelle, des allures quelque peu turbulentes et dont la passion maîtresse était les chevaux. Il fréquenta chez Mme Castiligne (?), elle aussi fort accueillante et gracieuse. « Mais, ajoute-t-il, une converzatione ici et un cercle chez Mme du Detïand sont deux choses très différentes. » Tout le change de ce qu'il a pu voir jusqu'alors dans son pays ou dans le nôtre. « Les voyageurs ayant passé par ici m'avaient assuré qu'on y parlait français et que Milan ressemblait à une ville française; point du tout (1); un grand nombre de gens en effet sont à même de s'exprimer en français et quelques-uns d'une manière très passable : mais, sous ce rapport, ils n'en savent pas plus long que nous n'en savons à Londres... Pour ce qui est de l'anglais, ils n'y ont pas les plus petites prétensions (2). » L'aspect des rues, des boutiques ne laissait pas non plus de le surprendre. Flâneur de sa nature et médiocrement dévot, il ne trouvait pas tout à fait son compte à des étalages qui n'offraient à sa curiosité que des images de saints et des ornements d'église, outre que les marchands lui proposaient leurs services dans un jargon tel qu'il n'en pouvait saisir un traître mot. D'ailleurs boutiques, réunions mondaines, œu-
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
vres d'art même, tout cela, je le répète, n'avait à ses yeux que bien peu d'importance. Il était venu pour Mimie et M imie restait son unique préoccupation. Comme jadis, il n'avait d'autre souci que d'être avec elle, reprenait, point par point, son éducation, surveillait avec amour ses plus légers progrès. Il la suivait à Gernetto, chez sa grand'mère, dans une belle maison de campagne, vaste et fraîche, entourée de chênes et de marronniers. La vieille comtesse Mellario ne parlant ni anglais ni français et Selwyn pour sa part ne disposant que de quelques mots d'italien, la conversation en souffrait. N'importe. Mimie était là et Selwyn n'en demandait point davantage. Revenait-elle à Milan? Aussitôt, s'attacliant à ses pas, il reprenait l'existence de citadin. « Je dîne deux ou trois fois par semaine chez le comte Fermian ; les autres jours Mimie vient dîner chez moi, sauf quand tous deux nous sommes invités quelque part. » — « Mimie et moi, nous allons prendre l'air. Nous avons maintenant pour nous divertir une espèce de Vauxhall, à peu près dans le genre de Marybone. Néanmoins, cet endroit excite l'admiration générale et passe pour être tout à fait à l'anglaise. Il y a de la musique, des rafraîchissements, des marionnettes, et l'Archiduc s'y promène à la façon du duc d'York. » Il la conduit à l'Opéra, la présente à l'Archiduchesse. « Je fus heureux de voir comme l'enfant se tirait joliment d'atfaire. Elle parla en français sans confusion et avec beaucoup de grâce, puis s'adressa en italien à quelques dames de l'entourage qui me demandèrent si elle parlait aussi bien
l'anglais. Je répondis : Pas le moins (1). Ces dames se montrèrent enchantées et le cardinal Dorini, dont la mère est la grande tante de Mimie, du côté de son père, l'entretint longuement. J'assurai Son Eminence que pour avoir été six ans en Angleterre, elle n'en était pas moins bonne catholique. « Oh! je le crois bien, monsieur, me dit-il, et mille fois plus spirituelle, j'en suis persuadé » ; la réponse fut jolie et honnête (2). » Un autre soir, il dîne avec elle chez les Bénédictines et là encore ce sont des éloges à n'en plus finir sur les vertus de sa pupille. « Je reçus beaucoup de compliments au sujet de Mimie, écrit-il dans son perpétuel et détestable anglofrançais. On lui trouva une infinité de grâces dans ses manières, ce qu'elle a toujours eu; aussi l'honnêteté lui est fait naturelle, lorsque cette humeur lui prend (3). On la gratifia d'un panier rempli de jouets de toutes sortes et de bonbons fabriqués au couvent. Elle fut très heureuse toute la journée. » Selwyn se félicite; il se rengorge, il exulte.
Pourtant beaucoup de mélancolie venait troubler sa joie et « ses plus douces moments étaient mêlés de tristesse (4) ». L'obligation prochaine d'avoir encore une fois à quitter Mimie le plongeait dans un irrémédiable désespoir. « En venant à Milan, dit-il, j'aurai fait tout ce que je pensais ou pense faire en vue d'assurer son bonheur ou ma propre satisfaction, et lorsque cela sera terminé, il me faudra
(1) En français dans le texte.
(2) Idem
(3) Idem.
(4) Idem.
la quitter avec la bien faible espérance de la revoir jamais en Angleterre, ce qui, peut-être, vaudra mieux pour notre tranquillité commune. » Dans toutes ses lettres revient la même plainte : « A coup sûr, je serai fort triste de l'abandonner, mais je n'en vois que trop l'obligation. Je ferai de mon mieux pour m'y résoudre. Je sais que prolonger mon séjour ne lui serait d'aucun bénéfice. Rien n'exaucera mes désirs tant que l'enfant ne sera pas entièrement sous ma garde. »
Pour faire diversion, il raisonne interminablement sur l'avenir de Mimie; il examine son cas, se répète qu'elle jouit en son pays de multiples avantages et que sa fortune, ses parentés, sa naissance lui réservent un sort enviable. Que la chère enfant soit heureuse, et, pour sa part, il est prêt à se sacrifier. Résolutions sans lendemains. Bien vite, il retombe dans l'incertitude la plus pathétique. « Sa situation, ses relations sont fort belles et peuvent contribuer dans la suite à lui faciliter l'existence, mais l'éducation est mon grand avantage comme devant servir d'appui fondamental à tout le reste. Je suis sûr qu'elle eût été mieux dirigée en Angleterre que partout ailleurs, et par moimême mieux que par personne. Peut-être estimerez-vous mes prétentions excessives. Je les tiens cependant pour justifiées car outre que je suis un peu connaisseur en la matière, je crois que nul ne m'aurait égalé en attentions et en soins, nul ne pouvant m'égaler en tendresse... Des parents qui ont abandonné leur fille en pays étranger, à des personnes comme celles à qui ils
remirent la pauvre enfant, cela durant six années, et qui me l'auraient laissée pour de bon, si l'orgueil et les convenances familiales n'étaient alors intervenues, ne sont pas des gens auxquels j'aurais, par choix, confié un dépôt, une bien si précieux (1). Mais la justice et l'honneur, les lois et la perspective du tort que je pouvais causer à l'enfant, m'obligèrent, en dépit de mes préférences et de ce que m'ordonnait la raison même, à céder aux exigences de parents qui l'avaient jusqu'à ce jour négUgée. Ainsi fut fait, et, vous ne l'ignorez point, j'ai souffert plus que ne souffrit jamais personne au monde. »
Charitablement, ses amis lui conseillent de voyager. N'est-il pas dans le plus beau pays qu'on puisse voir? Que ne va-t-il à Rome ou à Venise durant les fêtes de l'Ascension? Chacun s'offre à l'aider. Selwyn cependant n'a point le cœur de se mettre en route. Dût-il être couvert d'insultes pour n'avoir vu en Italie que Milan et dans Milan qu'une petite fille, sa curiosité ne va pas au delà. Plutôt que de jouir de spectacles enchanteurs, il se borne à Ure des livres de voyage qui pourtant, à l'en croire, ne sont qu'un tissu de faussetés. Il reste à Milan et malgré la présence de sa fille adoptive, commence à trouver le temps long. Le Rév. John Warner est d'un avis identique. Il fait une chaleur effrayante. L'un et l'autre fondent comme cire au soleil et s'en plaignent, à quoi les Italiens ripostent que rien n'est meilleur pour la
(4) En français dans le texte.
santé. Ce qui l'est moins, c'est la cuisine, au dire (le Selwyn, toujours épouvantable. Il en perd l'appétit et réussit tout juste à se nourrir de poulet bouilli, d'œuls et de « quelques cerises ». Mais il ne s'en résout point davantage à quitter Milan.
Qu'attendait-il donc, qu'espérait-il? Au fond, moins que jamais, il n'avait perdu de vue la possibilité de rentrer définitivement en possession de Mimie. Malgré ses accès de tristesse, malgré ses protestations résignées, jamais il n'avait renoncé complètement à un si doux projet. D'abord, il n'y fait allusion que d'une façon très discrète. A peine ose-t-il en parler. Peu à peu il devient plus explicite, s'enhardit, dévoile ses pensées intimes. « Les parents, dit-il en arrivant, sont, chacun selon son charactère (1), tous plus ou moins épris de la petite. Mais, de temps à autre, ils me laissent espérer qu'elle reviendra me voir en Angleterre. Je ne me nourris point de vaines illusions et me résignerai si cela ne doit pas être. Toutefois, je me garderai de refuser une enfant que j'aime, des mains de personnes qui seraient d'humeur à s'en défaire. » Puis, quelques jours après : « J'aurai préparé ces gens à l'idée que lorsqu'ils auront assez d'elle, je m'en chargerai de bon cœur, et cela peut se faire. » L'imagination s'en mêlant, il voyait déjà son vœu le plus cher se réaliser jusqu'à ce que, de nouveau, la tristesse et le découragement se fussent emparés de lui. « Dans quelle mesure verrai-je mon vœu s'accomplir. . ., je l'ignore. Il faut s'en rapporter aux
(1) En français dans le texte.
événements... Mais j'ai fait ce que je croyais bien de faire. Autant, dès lors, me résoudre à ne pas avoir ce qu'on ne m'offre point. » Sa vie se passait dans une attente fiévreuse, au milieu d'alternatives d'espoir et de désespoir. « Mimie demande que je la rappelle à votre souvenir, écrivait-il à sa nièce, Mary Townshend. Elle parle son retour comme d'une chose certaine. Je serai bien aise qu'elle fut douteuse » (1).
Avec une douce obstination, il travaille à se concilier, un à un, tous les parents, grands-parents, oncles et cousins de la jeune personne, s'efforce de leur persuader que l'éducation est son triomphe, qu'il jouit sur ce chapitre d'une expérience infaillible, et que Mimie ne saurait tomber en de meilleures mains que les siennes. Le plus beau est qu'à force de persévérance il en arrive peu à peu à ses fins. On lui objecte la question religieuse, Mimie étant bonne catholique et risquant de sombrer dans l'hérésie, au milieu d'insulaires de son espèce. Mais Selwyn proteste, bataille, se défend. « Je ne finirai pas la vie, déclare-t-il, avec le métier de convertisseur ni ne me chargerai pas non plus du salut de personne; le principal de ce que je voudrais procurer pour Mimie, serait la morale et les bonnes mœurs » (2). Morale, bonnes mœurs, il est certain qu'entre honnêtes gens on ne peut que tomber d'accord là-dessus, et, finalement, Selwyn obtient gain de oause. Du moins, obtient-il que, l'année suivante.
(1) En français dans le texte.
(2) Idem
Mimie viendra le retrouver, quelque temps, à Paris. Selwyn, pour commencer, bornait ses exigences à peu de chose. Mais il avait eu si peur de ne jamais revoir sa pupille, qu'il se déclarait satisfait d'un premier avantage.
Après un séjour de trois mois à Milan et beaucoup de nuits sans sommeil, il reprit donc le chemin de la France en de plus heureuses dispositions. Au lieu de repasser les Alpes, il revint par mer, s'embarquant à Gènes pour débarquer à Antibes. Le vent s'obstinant à ne pas souffler, on naviguait à la rame et l'on s'arrêtait, le soir, dans les petits ports de la côte. Ils étaient charmants, ces petits ports, quoique fréquemment dénués d'hôtelleries. Les voyageurs, en ce cas, demandaient l'hospitalité aux bons pères et ceux-ci les accueillaient avec des marques de grande politesse. Dans un couvent de Franciscains, Selwyn pensa mourir de chaleur, comme Falstaff dans son panier; mais le Rév. John Warner trouva de sérieuses consolations en se fabriquant un nombre incalculable de punchs avec les citrons du verger. Son maître eut toutes les peines du monde à lui faire quitter ces lieux enchanteurs. Revenant par la Provence, on conçoit que Selwyn ne manqua pas de se rendre à Grignan, pèlerinage de rigueur pour les Anglais traversant le pays. Comme Walpole et bien d'autres de ses concitoyens, nous avons dit que Selwyn professait une admiration sans bornes pour Mme de Sévigné. La vue du château, du parc, des portraits de famille le jeta dans le ravissement. « Il a été reçu par une
sorte d'intendant ou de concierge, écrit Mme du DefFand, qui lui a donné une chambre pour passer la nuit, la même où Mme de Sévigné est morte ; il y a vu son portrait, celui de Mme de Grignan dont elle parle dans ses lettres. De plus, il lui a fait présent d'un petit cabinet d'ébène qui lui avait appartenu; il doit le recevoir incessamment; il me le confiera jusqu'à ce qu'il revienne le chercher dans le mois d'avril. »
Comme toujours, en arrivant à Paris, Selwyn avait été voir Mme du Deffand. Puis, il s'était mis en quête d'une pension digne de recevoir sa pupille, au printemps suivant. Inutile d'ajouter que, cette fois encore, il s'entoura de toutes les compétences et prit ses renseignements. Il n'y eut point de couvent qu'il ne visitât, point de dame abbesse dont il ne reçût les offres. « Je suis maintenant la proie des abbesses, écrit-il. Celles qui sont des personnes de qualité offrent un mélange de niaiserie, d'orgueil, de commérage, bavardise... (1), le diable sait le reste! qui m'impatiente au delà de toute conception. » Un instant, il songe aux nonnes anglaises de Pontoise; mais il court sur elles des bruits si fâcheux que, bien vite, il s'adresse autre part. En définitive, c'est chez Fabbesse de Panthement, ou mieux Panthemont (Selwyn, on s'en est aperçu, écorche aussi bien les noms propres que les noms communs) qu'il trouve un modèle de toutes les vertus, « une femme pleine de bon sens, très décente, avec des manières très dis-
(1) Ea français daas le texte.
tinguées (1). » Et il conclut : « Je suis fort content à l'idée que je vais éloigner Mimie de l'Italie et de mauvaise compagnie (2), ce qu'elle n'eût pas manqué de trouver là-bas, soit au couvent, soit ailleurs. Je serais le premier coupable, si pareille chose arrivait en France . »
Ceci fait, il regagna l'Angleterre où, de son mieux, il prit patience en attendant de revoir sa protégée. « Soyez sûr, lui écrivait Mme Fagnani, que vous aurez, ce printemps, notre chère Mimie et qu'elle se porte bien. » Selwyn n'y pouvait croire, et trouvait que le printemps n'en finissait pas d'arriver. Un événement hâta les choses. Mimie eut une petite sœur, ce qui permit à ses étranges parents de se défaire un peu plus vite de leur fille aînée. Il fut décidé qu'elle arriverait à Paris en avril. Aussitôt, Selwyn partit à sa rencontre; mais bientôt il apprit que ce n'était plus à Paris, mais à Lyon qu'on l'attendait. Malgré l'âge et la fatigue, il se remit en route. « C'est vivre en courrier, dit-il, et je ne me croyais pas fait pour cela (3). Néanmoins, Dieu sait jusqu'où je n'irais pas afin de la ramener ici, saine et sauve. Ma patience et ma persévé^ rance sont inépuisables sur ce qui regarde Mimie (4) . » Chemin faisant, il se perdait en conjectures. Pourquoi l'obligeait-on à se rendre à Lyon? Qu'allait-il apprendre en arrivant? « Bien des nouvelles! écrivait de son côté Mme du Deffand. Lindor reçut
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
(3) Idem.
(4) Idem.
hier des lettres d'Italie qui le font partir ce matin avec les deux femmes qu'il a avec lui, pour aller à Lyon chercher la petite fille... La tête de ce pauvre homme est renversée, son économie cède à la passion qu'il a pour cette marotte; mais cela n'est pas sans douleur. — Je crois que si on refusait à Lindor sa Mimie, il pourrait bien aussi se tuer; c'est une folie dont il n'y a point d'exemple. » Mme du Deffand persistait à ne rien comprendre à ce genre de folie. Selwyn revint pourtant, escorté de « son infante », un Selwyn épanoui, rayonnant, « ivre de plaisir », mais dont toujours, à tout propos, l'ivresse dégénérait en sombre mélancolie. Et Mme du Deffand ajoute : « Le marquis Fagnani est resté à Lyon pour une fluxion qu'il a sur les yeux ; il doit venir à Paris, quand elle sera passée. Lindor l'attend pour savoir ses volontés; je ne doute pas qu'il ne lui permette de l'emmener (son infante) en Angleterre; je le verrai partir sans grand regret. Vous souvenez-vous de la définition que vous aviez faite de lui, une bête inspirée? Eh bien! les inspirations lui manquent. »
Le fait est qu'avec sa marotte le pauvre homme eût excédé les plus endurants. Cela tournait à l'idée fixe et pour touchante et respectable que fût sa passion, elle n'en devenait pas moins, à la longue, d'une effroyable monotonie. Ses exigences croissaient avec le temps. Il avait été convenu que Mimie viendrait en France achever son éducation. Or, à peine arrivée, Selwyn ne songea plus qu'à l'emmener dans son pays. Fort d'un premier avantage, il en voulait obtenir un second plus
sérieux. D'où lettres, plaintes et disputes. Pardessus tout, il voulait mettre son trésor en sûreté, l'avoir pour lui seul, écarter rivaux et importuns. Au milieu de ses transes, il constatait lui-même ce que sa situation avait d'étrange et d'un peu risible. « Je conviens avec vous, disait-il, que l'histoire de Mimie et de Yanyan, surnom qu'elle me donnait lorsqu'elle commença de parler, est véritablement extraordinaire et j'avoue aussi que j'y fais un personnage assez singulier (1). » Mais il n'en reprenait que de plus belle ses gémissements, son chagrin, comme tous les chagrins sincères, se complaisant à l'infini dans les redites. « Je voudrais seulement élever Mimie de telle sorte qu'elle soit aimée et respectée ; je voudrais aussi lui donner l'affection dont elle a manqué par ailleurs. J'eusse eu ma part de chagrin si, en cette occasion, je n'avais reçu du Ciel qu'une dose normale de sensibilité; mais quand à cela s'ajoutent la tendresse de père et des entrailles de mère (2), le fardeau devient réellement trop lourd pour une tête aussi vieille que la mienne. » Quant à ce qu'on pouvait dire ou penser de lui, Selwyn était bien résolu à n'en tenir aucun compte. « J'ai déployé jusqu'ici tant de patience et de persévérance pour sortir de ce labyrinthe, ou mieux de cette ornière, le succès a si bien dépassé mon attente que, tout de même, je me flatte d'en arriver à mes fins... Je m'accommoderai de tous les genres de ridicule pourvu que la pauvre enfant puisse en profiter, par la suite. »
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
En attendant une solution définitive, il s'installait à Paris. « Nous sommes maintenant à l'hôtel. Toutefois Mimie se rendra cette semaine à son couvent et moi dans mon boudoir pour me remettre du déplaisir que j'en ressentirai... J'espère que c'est reculer pour mieux sauter (1) (?). Je m'entends assez bien avec Mme l'abbesse. Elle promet d'avoir toutes les indulgences en ma faveur, pour la raison que je suis beaucoup plus enfant gâté que Mimie. Donc je pourrai avoir celle-ci à dîner et lui ferai lire de l'anglais avec Mrs. Webb, chaque fois que j'enverrai mon carrosse la chercher. Nous étions hier dans le salon pour la première fois. La physionomie de Mimie, son charactère d'esprit et ses manières et ses grâces (2) charment tout le monde, non moins que son aptitude à s'exprimer en différentes langues. — Je suis cloîtré partout, Mimie, Mrs. Webb, moi et mon docteur. Madame l'abbesse commence à radoter; mais elle est très contente de moi (3) parce que je laisse Mimie sous sa garde, le jour de la Pentecôte. Mimie est la petite créature la plus docile du monde. Elle nous vaut à tous deux l'estime générale, car on voit qu'elle n'a pas été gâtée. Elle continue d'apprendre à hre en français et en anglais. Son anglomanie, son désir de repasser la Manche et d'aUer à Matson est quelque chose de prodigieux. Là-dessus, elle et moi sommes d'accord. Malheureusement, jusqu'ici, je ne puis répondre de rien. »
(1) En français dans le texte.
(2) Idem.
(3) Idem.
Les Fagnani ne cessaient en effet de se rappeler au souvenir de Lindor et généralement de manière à le désespérer. Ils voulaient une cliose, puis ne la voulaient plus, consentaient un jour à voir leur lille quitter la France pour l'Angleterre et, tout aussitôt, la réclamaient à grands cris. « Les caprices de Mme Fagnani, sa mauvaise humeur et sa déloyauté sont le tourment de ma vie, déclarait Selwyn. A trois cents lieues de distance, eUe réussit encore à m'abreuver de dégoûts. Car, quoi que je fasse, je suis certain qu'elle le trouvera mauvais. Impossible de deviner si Monsieur le marquis est à Lyon, entre les mains de son chirurgien, ou de retour à Milan. Une lettre m'est bien arrivée, datée de Lyon; mais elle était timbrée de Turin. Avec moi, la pauvre Mimie s'était flattée de l'espoir que nous passerions la belle saison, sous mon toit, en Angleterre. Je n'en vois guère la possibilité et ne ferai rien en vue de ma satisfaction personnelle qui pourrait nuire à l'enfant. Ainsi donc, je pense qu'il faudra me contenter des environs de Paris. » Il eût, à coup sûr, préféré les environs de Londres, ne rêvant, depuis son voyage en Italie, que chaumières et passe-temps rustiques. Avoir une petite maison près de Windsor, un jardin où prendre l'air, tel était maintenant son unique désir. La hâte qu'il éprouvait à s'en aller vivre en ermite et la mauvaise foi de Mme Fagnani continuait de le tenir dans une inquiétude perpétuelle. « Il ne dort ni ne mange, écrivait à Walpole Mme du Deffand, il tombera malade, il deviendra tout à fait fou; ce n'est pas une manière de parler, c'est au
pied de la lettre que je le pense; j'ai pour lui la plus grande compassion. Ce n'est pas volontairement, ni par affectation qu'il est possédé de cette extravagante passion; je ne serai point étonnée s'il se détermine à rester ici; je lui conseillerai de n'en rien faire, mais de laisser cette petite dans le couvent; je lui offrirai de lui rendre des soins, et de lui donner de ses nouvelles, ce que je ferai en effet en envoyant à Panthemont tantôt Wiart, et tantôt mon neveu pour la voir; mais je ne m'avancerai pas à lui promettre d'y aller moi-même, je n'aime point les enfants. » D'après ce que nous savons de la vieille dame, on ne la voit pas en effet trop bien, conversant avec une fillette en bas âge. Quoi qu'il en soit, les tourments de Selwyn eurent une fin, c'est-à-dire qu'à force d'insistance, il obtint d'emmener sa pupille en Angleterre. A peine l'autorisation donnée, « sans perdre un instant, écrit toujours Mme du Deffand, il accourut chez moi pour que je lui fisse avoir un passeport (n'oublions pas que la Grande-Bretagne et la France étaient en guerre ouverte); il l'eut le mardi matin, et il fut coucher le même jour à Chantilly. » Mme du Deffand pensait que mieux valait ne point contrarier un maniaque ni chercher à pénétrer le mobile de ses extravagances.
Lindor n'avait cure de ce qu'on pouvait penser de lui rue Saint-Dominique. Une idée l'absorbait,
une seule. Il retournait en Angleterre avec Mimie et plus rien ne devait troubler sa joie. Rien, si ce n'est lodieux visage de Mme Fagnani, qui, de temps à autre, venait, à la façon d'un spectre, empoisonner ses rêves. Il est vrai qu'en s'é veillant, il revoyait sa chère pupille et qu'aussitôt craintes et tourments s'envolaient. Le bon temps recommença. Mimie eut la coqueluche ; Selwyn soigna Mimie et même la soigna si bien qu'à soixante et un ans, il fut affligé d'un trouble analogue. Mimie voulut aller au spectacle; Selwyn l'y conduisit, et tous deux ils applaudirent de toutes leurs forces aux aventures de Robinson Crusoé. Qui ne se prenait d'affection pour Mimie, qui ne l'admirait, qui ne chantait ses louanges? Le Révérend John Warner l'appelait dans ses lettres son « exquise petite reine » et terminait en signant « son colimaçon amoureux ». Mimie croissait en sagesse et beauté. Il faut ajouter, à son éloge, qu'elle rendit à Selwyn une part de la tendresse que ce dernier lui avait prodiguée. Elle aimait à vivre en sa compagnie, l'entoura jusqu'au bout de ses soins. Lorsqu'elle eut dix-sept ans, Selwyn l'introduisit à la Cour. Gros événement. Mimie parut « fort belle » et « George éblouissant, habillé de neuf des pieds à la tête. » Sans doute fut-ce à cette époque que Romney lit le portrait de Mimie, celui d'une charmante jeune fdle au regard doux et caressant. Elle fut bientôt connue pour son aimable visage. Un jour qu'elle et Selwyn déjeunaient chez eux, les fenêtres ouvertes, le prince de Galles vint à passer. Il remarqua la jolie
personne et, de son carrosse, lui envoya le plus gracieux salut. Voilà qui serait un joli début pour un conte de fées ; malheureusement ce conte n'eut pas de suite.
Peu après son retour en Angleterre, Selwyn, désireux de mettre à exécution ses projets de vie rustique, fut s'établir à Richmond. L'endroit était bien choisi. March habitait à deux pas, ainsi que lord Barrymore et Walpole. Bien d'autres citadins accouraient dès les premiers beaux jours La campagne était charmante et quoique Selwyn continuât régulièrement d'aller à Londres et de visiter sa terre de Matson, il réservait le meilleur de son temps à Richmond. Ce fut là, dans ce cadre paisible et familier, environné d'amis, qu'il acheva tout doucement de vieillir. On se voyait beaucoup à Richmond. Il y avait des dîners, de petits bals, des goûters champêtres. Le soir, on allait se promener sur la rivière, ou tranquillement on devisait, en observant le paysage de ses fenêtres. Selwyn, bien entendu, voisinait constamment avec March. La légende rapporte que chez ce dernier avaient lieu des orgies diaboliques ; mais on y rencontrait, à l'occasion, des évêques, des ministres et autres personnages d'une gravité à toute épreuve. La chère était exquise et Selwyn n'aimait rien tant que d'y achever ses repas, bercé par un doux concert de violons. D'autres fois, il restait chez lui et lisait, car, sur le tard, on ne sait pourquoi, il parut vouloir s'adonner à la lecture. Il apprécia fort les romans de Fielding et des romans de Fielding passa aux ouvrages du docteur White
Brampton qui, paraît-il, « contenaient l'examen le plus agréable de notre religion, mise en parallèle avec celle de Mahomet ». Quand Selwyn s'avisait de lire, il avait des goûts singuliers.
Enfin, il demeurait en étroites relations avec son ami Walpole. Compagnons de jeunesse, ils aimaient à s'entretenir de leurs débuts dans la vie et aussi, à mesure que les années s'écoulaient, de certaines petites misères dont l'âge était la cause. On vieillissait vite, à cette époque, en raison d'une trop bonne chère et d'un manque presque absolu d'exercice. L'un et l'autre, depuis longtemps, souffraient d'un mal tenace, connu sous le nom de goutte. Ils comparaient leurs infirmités, ils en observaient les tristes résultats et, tout en se déclarant à demi-mort, chacun, au fond, prétendait bien rester plus ingambe que son voisin. M. Selwyn estimait que, peu à peu, M. Walpole devenait « hargneux comme un singe » et sans doute M. Walpole en pensait autant de son ami. M. Selwyn jugeait que Strawberry Hill n'était plus qu'une espèce de « catacombe, c'est-à-dire un muséum beaucoup plus qu'un logis » et déclarait le maître de maison « la miniature la plus travaillée, la momie la mieux préservée de toute la collection ». Un jour M. Walpole se rendit au spectacle, et ce fut pour M. Selwyn un beau sujet de plaisanteries. « M. Walpole, dit-il, plus défait, plus perclus de ses membres que le plus lamentable des invalides, s'en est allé au théâtre pour voir la tragédie de Narbonne. La goutte peut mettre aux gens les entraves qu'elle voudra : 07i les rompt et la
vanité remporte (1). Il paraît aussi capable de jouer la comédie que d'y assister. » Rien de vexant en effet comme de voir un vieil ami courant les théâtres, alors qu'on est obligé de garder la chambre et, faisant un retour sur lui-même, il avouait tristement : « Je ne peux pas dire que je sois beaucoup mieux; je ne suis pas plus mal. » A la goutte se joignait l'hydropisie, un asthme chronique et, brochant sur le tout, des rhumes perpétuels. 11 écrivait, entre deux quintes : « Il faut que je soigne ma toux, ou elle augmentera et peut-être finira par me tuer. »
Néanmoins, aussitôt qu'il avait un instant de répit et malgré ses boutades à l'adresse de Walpole, lui aussi n'avait rien de plus pressé que de remettre le nez dehors. Jusqu'à son dernier jour, il continua d'aller et venir, se faisant transporter d'un endroit à l'autre, fréquentant à la ville, revenant à la campagne, et ne changeant rien à son existence habituelle. Cinq mois avant sa mort, dans l'état que nous savons il dîne chez son ami Queensberry, se rend à Fulham, va jusqu'à Londres, y dîne chez le duc de Devonshire, à Devonshire House, puis regagne Richmond et dîne à Richmond Castle, avec la comtesse de Balbi. Mais, à quelque temps de là, il se voit dans l'obligation d'espacer ses promenades. Il est pris d'un grand froid, « et la raison, ajoute-t-il, en est simple... Je n'ai pas de vêtements; mes bas sont de beau fil fin, troués pour la plupart; je n'ai pas
(1) Ea français dans le texte.
de gilets de flanelle comme chacun en porte; bref, j'en arrivais à grelotter dans la cliambre la plus chaude, saiis savoir pourquoi (1). Mais hier, une commission s'est réunie chez le duc au sujet de ma garde-robe et aujourd'hui on a envoyé chercher un tailleur. On va m'envelopper de flanelle et de coton et me conserver vivant, si possible... » Des préoccupations d'ordre moral venaient aggraver ses tourments physiques et la folie du Roi, dont il n'avait reçu que des marques de bonté, l'affligea profondément. Il n'était pas homme à reporter son aff"ection sur le Régent. « C'est une triste époque 1 » s'écriait-il. Triste époque en effet. On se représente Walpole et Selwyn, réunis au coin de l'àtre, et discutant sur les événements du jour. Il se passait, ma foi, de jolies choses, de l'autre côté du détroit! La Bastille venait d'être assaillie par une bande d'émeutiers; du sang de patriciens avait coulé sous la hache des carmagnoles en ribote. Qu'on y songe! Ce beau royaume de France, si parfaitement civilisé, ces générations si supérieures aux nôtres en fait d'intelligence, de goût, de culture, ce siècle dont, aujourd'hui, nous nous disputons les débris et dont nous copions grossièrement les moindres reliques^ comme les barbares ceux de la Rome impériale, tout cela s'abîmant tout à coup, en quelques mois, dans l'anarchie et l'imbécillité, sous la tyrannie envieuse et stupide du Caliban républicain. Qu'allait devenir la famille royale et
(1) En français dans le texte.
cette jeune et charmante Marie-Antoinette qu'ils avaient entrevue jadis dans les allées de Versailles? Où leurs amis trouveraient-ils un refuge contre les hordes ignobles qui saccageaient l'infortuné pays? Déjà, nombre d'entre eux, dépouillés, traqués, avaient dû fuir en Angleterre. L'hôtel Grenier, disait Selwyn, « ressemble plus à un hôpital qu'à n'importe quoi. Quelles salles ! Quelle agglomération de pauvres diables ! et Mme de Boufflers au milieu de tout cela... en résumé, un pitoyable spectacle. » Il arrivait parfois des émigrés jusqu'à Richmond, au point que le jardin de Selwyn en était rempli. Devant de pareilles infortunes, en face d'un avenir aussi lamentable, celui-ci regrettait un peu moins d'avoir à quitter ce bas monde.
Un jour vint où il écrivit à Carlisle : « Sir L. Pepys était près de moi, ce matin, et jugea mon pouls très faible ce qui ne peut s'expliquer que par la fatigue d'hier. Juste Dieu ! la fatigue d'être traîné pendant huit ou neuf miles, mes jambes étendues sur la banquette de devant et ma tête appuyée sur l'épaule de Jone... Sir Lucas ne me condamna pas à une fin immédiate et m'ordonna de continuer le quinquina et la ciguë. Je ferai tout pour gagner du temps, mais je crains que ma patience ne s'use assez vite. » Bientôt, à son tour, Walpole écrivait à miss Berry qu'il était sur le point de perdre ou même qu'il avait déjà perdu son plus ancien ami. « Ces chagrins quoiqu'ils ne doivent pas être de longue durée, frappent au cœur les vieilles gens ; lui, je l'aimais vraiment, non seulement par tout,
l'esprit (ju'il pouvait avoir, mais encore pour mille bonnes qualités. » Puis, quelques jours après : « Je viens d'être victime d'un autre deuil cruel, la mort du pauvre Selwyn... Depuis l'âge de huit ans, je le connaissais intimement, sans que jamais un nuage ait troublé notre amitié; peu le connaissaient aussi bien que moi, c'est-à-dire que peu connaissaient aussi bien la bonté de son cœur et de sa nature. » Et encore : « Le pauvre Selwyn s'en est allé, à ma grande affliction ; ne vous étonnez point si Ucalegon en ressent de la peine, » Ucalegon était fort triste. Mais à soixante-dix ans, mieux vaut éviter les émotions trop rudes ou trop prolongées. C'est pourquoi, chassant peu à peu ses visions mélancoliques, il reprenait la plume et polissait une belle lettre à l'adresse de Mrs. H. More ou de l'Hon. Conway. Enfin, voilà que le soleil reparaissait, que les jours s'allongeaient et, réchauffé par les souffles du printemps, Walpole quittait sa maison de Berkeley Square pour aller voir une dernière fois son château gothique de Strawberry Hill, ses livres et son jardin.
Et Mimie? — Elle avait juste vingt ans lorsque mourut son père adoptif. Il est curieux de la suivre et de voir comment elle parvint presque jusqu'à notre époque. Riche héritière à la mort de Selwyn, plus riche encore après que le vieux Queensberry lui eut légué une part de ses biens, elle épousa lord Yarmouth, plus tard troisième marquis d'Hertford. On s'accorde à penser que ce Yarmouth, lui aussi, paraît-il, un modèle achevé de corruption et
de cynisme, figure dans la Foire aux Vanités de Thackeray, sous le nom célèbre du marquis de Steyne. Il est certain que Mimie et son époux ne donnèrent pas l'exemple d'une parfaite union conjugale, que très vite ils s'en furent chacun vivre de leur côté et que Lindor eût trouvé là de sérieux motifs de préoccupation. En 1803, sous le Consulat, la marquise d'Hertford résidait à Paris. On sait comment, en quelques jours, la paix d'Amiens fut rompue et comment tous les sujets britanniques, alors en France, furent faits prisonniers. Or, dans le nombre, se trouvait précisément Yarmouth qui, sur le point de rejoindre sa femme, avait été arrêté à Calais, puis envoyé à Verdun avec pas mal d'autres de ses compatriotes. Grâce à des protections particulières, la marquise fut autorisée à demeurer dans la capitale. Le désir très médiocre qu'elle avait de revoir son époux s'explique d'autant mieux qu'elle entretenait alors des relations galantes avec le séduisant Montrond, ami et confident de Talleyrand. Là-dessus les rapports de police ne laissent aucun doute; mais ils n'en laissent guère davantage sur le fait qu'elle eut de lui un rejeton, lequel, venu au monde le 18 janvier 1805, ne fut autre qu'Henry Seymour, c'est-à-dire « milord Arsouille », le fondateur du Jockey Club et le héros des anglomanes de la monarchie de Juillet. Dans un livre excellent, M. Jacques Boulenger nous a raconté la vie de ce curieux individu, rétablissant les faits et donnant du personnage l'idée la plus exacte. Nous savons qu'à Verdun, en apprenant qu'il était père, lord Yarmouth fut
aussi mécontent que surpris, qu'il voua à l'amant de sa femme une haine dont celui-ci ne tarda pas à se ressentir, et déshérita complètement son soidisant fils, ne lui laissant pour tout potag^e qu'un shilling et une berline.
Hélas ! Mimie n'était pas au bout de ses péchés. Tout porte à croire que le jeune Richard Wallace, dont elle devait faire le compagnon de ses vieux jours et qu'elle appelait « mon neveu », était bien également un fils d'elle, non moins illégitime que le précédent.
Sous le règne de Louis-Philippe, elle habitait avec Henry Seymour dans un hôtel situé au coin de la rue Taitbout, actuellement le numéro 24 du boulevard des Italiens. « Ce n'était plus qu'une vieille maniaque, un peu bossue, hargneuse, avare, d'un égoïsme féroce, qui ne sortait presque pas de son appartement, ne voyait personne, n'allait point au théâtre. Désœuvrée et morne, elle passait ses journées à guetter derrière ses persiennes les passants qui se pressaient sur les boulevards; c'était à peu près son unique distraction. Elle avait loué le rez-de-chaussée de son hôtel au Café de Paris : ce voisinage la récréait et elle y tenait tellement qu'elle omettait quelquefois de réclamer le montant du terme. »
Mimie mourut en 1856.
FANNY BUHNEY D'après E. F. limncy
Le nom de miss Burney est à peu près inconnu chez nous. Je crains même qu'en Angleterre, on ne lise plus énormément ses ouvrages. Déjà, de son vivant, l'oubli avait commencé à se faire autour de sa personne et lorsqu'elle mourut, en 1840, âgée de quatre-vingt-huit ans, beaucoup durent se montrer fort surpris que la pauvre femme ait encore été de ce monde.
Dieu sait pourtant l'accueil enthousiaste que le public avait jadis fait à ses premiers romans, les chaleureux éloges dont l'avaient gratifiée les revues influentes, les encouragements sans nombre qu'elle avait reçus des hommes les plus célèbres de son époque! L'histoire d'Evelina émut à ce point sir Joshua Reynolds qu'il en oublia le boire et le manger. Quand parut Cécilia, Edmond Burke écri-
(1) Mme d'Arblay, Diary and Letters. — Memoirs of D"" Burney,
— Mrs. Delany, Autobiography and correspondance. — Boswell, Life of Samxiel Johnson. — Dictionary of National Biography.
— Macaulay, Essays. — Thackeray, The four George. — Austin DoBsoN, Fanny Burney. — Lewis Melville, Former George (voir la bibliographie). — Comtesse de Boigne, Mémoires, vol. II. — A. Filon, La caricature en Angleterre. — Funck-Brbntano, Le Bai.
vit à l'auteur pour la féliciter de sa verve, de son abondance et de sa haute sagesse ; Brindsley Sheridan insista pour avoir d'elle une pièce de théâtre; Windham et Gibbon se joignirent aux précédents pour chanter ses louanges ; enfin Johnson, le critique éminent, l'oracle incontesté, déclara que miss Burney avait éclipsé Fielding et que Richardson, lui-môme, s'il n'avait pas eu le bon esprit de mourir plus tôt, eût trouvé en elle à qui parler. On connaît Samuel Johnson, gros homme à carrure de taureau, à l'œil sombre, au visage renfrogné, doctoral, despotique, absolu, toujours déclamant, vociférant, entrant en fureur à la moindre contradiction. Des amis s'arrangèrent pour mettre en présence TOgre et le Petit Poucet, et l'Ogre s'apprivoisa comme par enchantement. A la vue de miss Burney, l'intraitable Johnson oublia ses colères, et se prit pour le jeune prodige de la tendresse la plus vive. Son âge l'y autorisait sans inconvénient. Il commença par lui baiser la main; puis, cédant à sa nature impétueuse, il la prit dans ses bras, lui faisant promettre de toujours rester une bonne fille. Elle devint sa protégée, son élève, sa « chère petite Burney » . Tantôt il se répandait en éloges monstrueux sur les dons inouïs qu'elle avait reçus du ciel, tantôt il s'extasiait sur la façon charmante qu'elle avait de se coiffer; tantôt il se mettait en tête de lui vouloir apprendre le latin. « Qu'avec toutes ses brutalités, ses violences, Johnson fût un homme excellent, nous le savions depuis longtemps. Mais à quel point il était susceptible de se montrer doux et alïectueux, voilà
ce que nous ignorâmes jusqu'au jour où parurent les souvenirs de Mme d'Arblay. »
Frances ou Fanny Burney, plus tard Mme d'Arblay, était la fille d'un organiste sans fortune, lequel était venu s'établir à Londres vers 1760 et qui, pour vivre, enseignait la musique. Il avait une famille nombreuse et ses occupations ne lui laissaient guère de loisirs. Parti le matin à sept heures, quelquefois il ne rentrait le soir qu'à onze, emportant sur lui une provision de sandv^iches, un flacon de vin de Sherry, et dînant en fiacre entre deux leçons. Bien que fort bon homme, il ne pouvait pas beaucoup s'occuper de ses enfants, et comme il était veuf, ses enfants eurent une éducation assez décousue, Fanny plus que tout autre. Jamais professeur ni gouvernante ne se chargea de lui rien apprendre. A huit ans, elle ne savait pas l'alphabet, et ce fut une de ses sœurs qui, plus tard, lui enseigna les premiers rudiments. Pour le reste, elle se renseigna toute seule, en lisant, une fois qu'elle eut pris goût à la lecture. Silencieuse, d'une réserve maladive, elle observait cependant et la maison de son père lui fournissait des occasions continuelles d'exercer son attention.
Le docteur Burney (ses connaissances en musique lui avaient valu ce titre de docteur) jouissait à Londres d'une situation particulière. Bien que de condition modeste, et fort absorbé par les soucis quotidiens, il eut, semble-t-il, beaucoup d'amis et des amis dans tous les mondes. Ce n'était pas quelqu'un de supérieur que Charles Burney; mais
il avait l'esprit curieux, ouvert, se passionnait pour miUe choses, adorait les beaux-arts et les lettres. Il avait écrit une Histoire de la musique, passablement appréciée de ses contemporains, et son humeur affable, sa bonté naturelle, ses connaissances variées, firent qu'il se lia très vite avec les hommes les plus remarquables de son temps. Au numéro 1 de Saint-Martin street, écrivains, peintres, musiciens prirent l'habitude de se donner rendez- vous. Garrick, l'acteur fameux, en était un des hôtes assidus, toujours en veine de jouer la comédie et, pour la plus grande joie des enfants, se transformant, tour à tour, en vieille mendiante, en fantôme ou en ramoneur de cheminées. Puis, c'était Gabrielli, Pachierotti, Agujari, célèbres chanteurs italiens, qui, venus pour se faire entendre à Londres, et considérant le docteur Burney comme un arbitre en matière de gloire musicale, s'évertuaient à le séduire. 11 arrivait donc que celui-ci fût à même d'offrir des concerts magnifiques et, certains soirs, la petite rue Saint-Martin était obstruée par des files de chaises à porteurs et de carrosses dorés. Dans le salon du docteur se rencontrèrent en même temps lord Sandwich et lord Mulgrave, lord et lady Edgecumbe, lord Ashburnham, le duc de Guines, ambassadeur de France, renommé pour sa jolie tournure et ses talents sur la flûte, enfin le comte Orloff, ambassadeur de Russie, lequel parut dans un costume de prince des Mille et une nuits, avec des brillants sur toutes les coutures et le portrait de la Grande Catherine, suspendu à son cou. Malgré sa taille et
son ampleur, il évolua sans encombre parmi les assistants éblouis, félicita les artistes avec chaleur, se montra galant et jovial. On n'en finirait plus si l'on voulait dresser une liste des célébrités que recevait chez lui le docteur, pairs d'Angleterre, diplomates, gens de théâtre, voyageurs ou simples héros de société.
Au milieu d'assemblées aussi brillantes, Fanny tenait peu de place. Timide à l'excès, elle perdait contenance devant des visages étrangers, et même aux amis de son père, ne savait répondre que par monosyllabes. Petite, frêle, nullement jolie, elle n'avait rien à première vue qui pût attirer l'attention. Mais confinée dans son rôle de spectatrice, elle n'en était que plus à l'aise pour observer les allants et venants. Très vite, elle apprit à discerner le trait caractéristique de chacun d'eux, collectionna dans sa mémoire leurs attitudes, leurs physionomies, leurs discours. Bientôt l'imagination s'en mêla. S'inspirant des personnages qu'elle avait sous les yeux, elle finit par en inventer de toutes pièces, leur composa une histoire, et, d'instinct, ébaucha sur le papier vingt débuts de romans. Le docteur Burney n'en sut rien. Seulement, il arriva que le docteur Burney se remaria et que sa nouvelle femme eut vent des tentatives littéraires de sa belle-fille. Avec les meilleures intentions de la terre, elle lui démontra ce qu'une semblable entreprise avait de malséant et combien le métier d'auteur était fait pour nuire à la réputation d'une jeune demoiselle. Soumise et repentante, Fanny jeta ses manuscrits au feu. Mais, en
cacliette, elle commença d'écrire son journal. Elle n'avait g^uère alors plus de quinze ans et, de 1768 jusqu'en 1819, nota presque sans interruption les menus événements de son existence quotidienne.
Un des passages les plus curieux de ses mémoires est le récit de son introduction fortuite à la cour d'Angleterre et le séjour qu'elle y fit. Ce qu'elle raconte des souverains, de leur famille, de leur entourage et de l'existence qu'on menait à leur service, constitue l'objet même du présent chapitre. Néanmoins, auparavant, faut-il dire un mot des deux livres qui firent le succès de miss Burney et qui, durant quelques années, attirèrent sur sa personne l'attention générale.
Malgré ses belles promesses et quelque intérêt qu'elle trouvât à se raconter à elle-même l'emploi de ses journées, bien entendu Fanny ne put résister indéfiniment aux caprices de son imagination. Elle avait brûlé ses manuscrits, mais les héroïnes dont elle avait conçu l'histoire, persistaient à troubler ses rêves, l'une d'elles surtout, qui, suivant l'inspiration du moment, répondit au nom de Caroline Evelyn Créature angélique, victime d'un mariage particulièrement regrettable, elle mourait, jeune encore, laissant, seule au monde, une fille belle comme le jour. Dieu sait quels dangers n'allait pas courir cette innocente ! Miss Burney frémit rien que d'y penser. Elle vit sa douce orpheline exposée aux pires intrigues, traversant des aventures dramatiques, entourée de personnages douteux ou corrompus. Il y eut un affreux capitaine, aux allures brutales et vulgaires, aux propos de
soudard, un petit-maître insolent, tout en dentelles et en soie, une vieille folle, avec trois doigts de rouge aux pommettes, lançant des œillades à tout venant, un pauvre diable de poète, affligé d'un irrémédiable accent écossais. Peu à peu, tout ce monde prit consistance, et de l'ensemble de ces fictions sortit le roman d'Evelina.
Je ne pense pas qu'en travaillant à son premier livre, miss Burney ait beaucoup songé à la fortune ou à la gloire, mais plutôt qu'elle obéit à un impérieux besoin de fixer par écrit ce qui lui hantait l'imagination depuis trop longtemps. Cependant il arriva ce qui devait arriver, c'est-à-dire qu'une fois l'ouvrage fini, elle fut prise du désir de le voir imprimé. Grosse affaire. D'abord, elle n'avait pas d'argent; ensuite, elle voulait garder l'incognito. Sous des noms d'emprunt, au moyen de ruses extraordinaires, elle entra donc en correspondance avec divers éditeurs, et finit nar découvrir un certain Lowndes qui, pour la somme de vingt livres, acheta l'ouvrage. Éblouie par ce coup de fortune, mais en même temps poursuivie par le remords, elle résolut d'avouer à son père ses coupables desseins, fort inquiète de ce que ce dernier lui répondrait. Or, le docteur ouvrit simplement de grands yeux, se mit à rire, puis, embrassant sa fille, lui donna carte blanche pour faire ce qu'elle voudrait.
Après bien des retards, Evelina parut, en janvier 1778, et les émotions de miss Burney touchèrent à leur paroxysme. Malgré l'indulgence paternelle, et quoique son ouvrage ne portât aucune signature, l'infortunée commença de vivre dans
les transes. On s'accorde généralement à dire — et je le dis aussi — que les écrivains sont les gens du monde les plus vaniteux. Au moins, à ses débuts, Fanny parut échapper à ce défaut. La première fois qu'elle aperçut son livre à la devanture d'un libraire, elle eut envie de prendre ses jambes à son cou; il lui sembla que dans la rue, les passants l'observaient d'un œil soupçonneux et remplie d'on ne sait quelle vague appréhension, elle n'osa plus se montrer ni sortir, comme si nécessairement les aventures d'Evelina eussent dû attirer sur sa tête les pires catastrophes. A vrai dire, pour commencer, il n'arriva rien du tout. En fait de recommandations, l'ouvrage n'avait que ses seuls mérites. L'auteur était inconnu, l'éditeur fort obscur; par surcroît, vu son extrême faiblesse, la littérature féminine ne jouissait alors d'aucune espèce de crédit.
Bientôt, néanmoins, certaines rumeurs flatteuses arrivèrent jusqu'à Saint-Martin street. Par divers cabinets de lecture, on sut quEvelina était réclamée par tous les abonnés à la fois. Ensuite une note élogieuse parut dans la London Revietv, puis une autre, plus élogieuse encore, dans le Monthley. Rapidement le livre se mit à courir de mains en mains et, passant du rire aux larmes, le docteur Burney s'attendrit définitivement sur le génie de sa fille. Quant au sieur Lowndes, assailli de questions à propos de l'auteur et n'en sachant luimême pas plus long que le premier venu, il s'efforçait d'entretenir habilement la curiosité, au moyen de réponses fantaisistes et contradictoires.
MISS BURNEY Hl
Ce mystère ne put durer longtemps. On avait admiré le roman comme l'œuvre d'un homme du métier, expert en l'art d'écrire et connaissant la vie. Lorsqu'on sut que l'auteur était une jeune fille, qui n'avait, pour ainsi dire, jamais quitté le domicile de ses parents, alors les acclamations redoublèrent. Ce fut un enthousiasme général, un concert de louanges, un triomphe sans précédent. Du jour au lendemain, Fanny devint illustre, se vit adulée, recherchée, l'objet d'une curiosité universelle. Aux beaux esprits du temps se joignirent les femmes à la mode. Chacune voulut s'attacher le jeune prodige, l'environna d'admirateurs, célébra ses dons hors ligne.
Le plus extraordinaire est que sous cette avalanche de compliments fabuleux, le jeune prodige trouva moyen de garder son bon sens. Minutieusement, en détail, elle note, une à une, dans son journal, toutes les moindres allusions concernant Evelina, critiques bienveillantes, éloges discrets ou flatteries de force à tuer un bœuf. A la longue, cette énumération devient d'une étrange monotonie. Mais, au plus beau de son apothéose, il n'est que juste de reconnaître que miss Burney sut conserver une dose très appréciable de modestie. A coup sûr, elle est heureuse de son succès. On le conçoit sans peine. Mais elle en est surprise autant qu'heureuse; elle avoue ses étonnements, son embarras, sa confusion et cela, semble-t-il, avec quelque sincérité. Du reste, comme elle est fort bien élevée, douée d'un bon cœur, qu'elle nourrit les sentiments les plus généreux et les plus délicats,
elle se garde en l'occasion d'oublier son prochain, se félicitant de la joie de ses amis, de ses chères sœurs, de son père « bien aimé ». C'était une jeune lille exemplaire que miss Burney.
Après un tel début il va de soi que Fanny désirât se parer de nouveaux lauriers. Pécuniairement parlant, toute question de gloire mise de côté, il est certain quEvelitia restait une affaire assez médiocre. Mais l'accueil qu'avait trouvé cet ouvrage était bien fait pour donner les plus belles espérances. En 1782, elle publia donc un second livre, Cecilia, dont le succès fut au moins égal à celui du premier. La curiosité publique était depuis longtemps en éveil et jamais roman ne fut attendu avec plus d'impatience ni acheté avec plus d'empressement. D'un commun accord, les amis de miss Burney redoublèrent d'éloges et les critiques n'hésitèrent pas à ranger Cecilia parmi les œuvres classiques de la littérature anglaise.
De nos jours, il faut en rabattre, et si les œuvres de Fanny Burney révèlent quelques qualités indiscutables, à la lecture elles ont beaucoup perdu de leur saveur. Autant même reconnaître qu'elles ne sont plus, à proprement parler, un régal. Dire en quelle mesure, pour quelles raisons, nous entraînerait hors des bornes de notre sujet. Contentonsnous de savoir qu'elle avait alors trente ans et venait de passer par la période sans doute la plus heureuse de sa vie. Nous l'avons vue portée aux nues, louée par les plus grands esprits, recherchée par les femmes les plus influentes. Celles-ci lui avaient ouvert leur demeure, d'autres s'étaient
mises en quête pour elle d'un parti brillant. On l'avait rencontrée dans les endroits à la mode, à Bath, à Brighton, partout suivie de curieux qui brûlaient du désir de lui rendre hommage et de déposer leurs compliments à ses pieds.
Des deuils cruels, des séparations inattendues jetèrent le désarroi dans son existence. Le premier qui s'en alla fut un vieil ami de son père, Samuel Crisp, qui l'avait suivie à ses débuts et toujours aidée de ses conseils. Ensuite, mourut le docteur Johnson, son admirateur attitré, qu'elle avait fini par chérir tendrement. Enfin, Mrs. Thrale, sa protectrice la plus chaude, se remaria, et miss Burney perdit avec eUe une amie en même temps qu'une protectrice.
Ce fut alors que, vivement affectée par ces disparitions subites, Fanny se mit à fréquenter chez une vénérable vieille personne dont, en toute circonstance, elle nous entretient sur un ton de piété fihale. A quatre-vingt-trois ans, Mrs. Delany restait aimable, spirituelle, et la mémoire pleine de souvenirs d'autrefois. Elle ne bougeait guère de sa maison de Saint-James Place, et contait à ses visiteurs mille anecdotes sur les gens et les choses de la première moitié du siècle. Fanny aimait à l'écouter, l'aidait à ranger ses lettres et prenait l'habitude de revenir. Veuve depuis longtemps, Mrs. Delany n'avait aucune fortune; mais elle était la nièce de George GranviUe, l'intime de la duchesse douairière de Portland, et la protégée des souverains. Ceux-ci l'aimaient beaucoup et, non contents de lui servir une pension annuelle.
avaient fini par lui offrir l'iiospitalité dans un petit pavillon de Windsor meublé tout exprès pour elle.
Au mois de novembre 1785, miss Burney se trouvait donc à Windsor, chez Mrs. Delany. La vieille dame habitait un cottage tout proche du château. Le roi George et la reine Charlotte s'y arrêtaient volontiers, entrant pour donner le bonjour à leur pensionnaire, et parfois prenant place devant sa table à thé. Mrs. Delany ayant demandé l'autorisation de recevoir une compagne de ses amies, on l'avait questionnée sur cette dernière. Au nom de miss Burney, les souverains avaient exprimé la curiosité la plus vive. Le bruit de ses succès était parvenu jusqu'à eux et, comme tout le monde, ils avaient pris grand intérêt à ses ouvrages. La Reine en fit l'éloge et déclara qu'elle allait relire, ou mieux se faire relire Cecilia. Comme son lecteur était alors un M. de Luc, géologiste suisse, qui ne savait pas trois mots d'anglais, on se demande l'effet que dut produire Cecilia sur les oreilles royales. Négligeant ce détail, Mrs. Delany ne manqua point de rapporter l'entretien à Fanny, sitôt que celle-ci fut arrivée, et, selon son habitude, Fanny perdit complètement la tête. Le voisinage du château, la perspec tive d'une rencontre avec ses habitants, ne lui suggéra d'abord que l'envie de fuir ou de rentrer
SOUS terre. Le pis est que Leurs Majestés arrivaient toujours à l'improviste et, comme par un fait exprès, mettaient une insistance de plus en plus gracieuse à s'entretenir avec Mrs. Delany de sa jeune amie. Ni l'un ni l'autre n'avait demandé formellement à la voir, et d'ailleurs Fanny s'éclipsait consciencieusement à la plus légère alerte; mais il était clair que tôt ou tard, fortuite ou combinée d'avance, une présentation ne pouvait manquer d'avoir lieu. Non moins émue que sa protégée, Mrs. Delany s'appliquait à lui faire certaines recommandations indispensables. Avant tout, il importait que devant les princes Fanny gardât son calme, qu'elle attendît leurs questions pour ouvrir la bouche, qu'elle évitât de répondre par monosyllabes, que... Mrs. Delany avait encore beaucoup à dire. Mais à ce moment, un pas résonnait derrière la porte, et croyant reconnaître celui de la Reine, Fanny s'enfuyait à toutes jambes.
La situation ne pouvait se prolonger bien longtemps. Certain soir qu'après dîner, Mrs. Delany sommeillait au coin du feu et que près d'elle miss Burney était assise avec d'autres invités, quelqu'un entra dans la chambre. C'était un homme de forte stature, haut en couleur, avec de gros yeux sérieux, étonnés, interrogateurs, une démarche assez gauche et bizarre, l'air pompeux et bonhomme. On cria : « Le Roi! » En un clin d'œil, chacun fut debout. Éveillée en sursaut, Mrs. Delany marcha cérémonieusement à la rencontre de l'auguste visiteur. Quant à Fanny, déjà près de la porte, elle esquissait un habile mouvement de
retraite. Cette fois encore, elle allait échapper à l'ennemi lorsque, passant en revue l'assistance, George III arrêta sur elle son regard. Il demanda si cette jeune fille n'était point miss Burney et miss Burney n'eut que la ressource d'exécuter sa plus belle révérence. Alors, souriant, affable, le monarque engagea l'entretien.
Malheureusement, sa parole était un peu comme sa démarche, inégale et confuse, à la fois lente et précipitée. Il avait l'étrange manie de s'interrompre lui-même, à tout bout de champ, par des « Hein? », des « Quoi? » et des « Comment? », lesquels ne rendaient pas la conversation plus facile. Prise à court, Fanny se débattait au milieu d'un flot de questions sur Evelina et ses débuts dans les lettres. Sa Majesté voulait savoir où et comment elle avait écrit son livre, par quels subterfuges elle avait pu garder l'incognito, si elle avait quelque autre ouvrage en préparation, le tout, toujours accompagné des éternels « Hein? hein? » se succédant à la manière de coups de pistolet. Fusillée à bout portant, la craintive Burney commençait à ne plus savoir trop quoi répondre. Mais la porte s'ouvrit de nouveau, livrant passage à une petite femme, pâle, maigre, mal faite, avec un nez plat et une bouche énorme; pour tout dire, d'une laideur sans ressources. Oubliant ces tares physiques, miss Burney ne vit que la Reine dans la personne qui entrait. C'était elle-même. Fanny sentit qu'un œil dominateur l'examinait de la tète aux pieds et, une fois de plus, souhaita d'être à pftnt lieues. Ensuite elle entendit le Roi qui, ayant
été au-devant de son épouse, lui répétait avec chaleur et volubilité les informations précieuses qu'il venait de recevoir de la jeune romancière. La Reine sourit, salua, dit quelques mots aimables, et, le calme étant revenu, échangea des nouvelles avec Mrs. Delany,
Bien que durant ces sortes de visites on observât la plus scrupuleuse étiquette, qu'on s'abstînt de jamais tourner le dos à Leurs Majestés et qu'on évitât de prendre la parole sans y être spécialement convié, l'entretien ne roulait pas moins en général sur des sujets assez terre-à-terre. Assise à côté de son hôtesse, ayant devant elle une table à ouvrage, la reine Charlotte parlait de la santé de ses enfants. Il est vrai que, ce jour-là, elle fît diversion, en se penchant à maintes reprises du côté de Fanny Burney et que d'une voix très douce, non sans un fort accent germanique, elle eut l'extrême obligeance de lui demander son avis. Le cœur de Fanny débordait de gratitude. Élevée dans un juste sentiment du respect qu'on doit à ses princes, elle n'avait point pensé, elle, humble sujette, être jamais admise à l'honneur de s'entretenir avec eux. Les voir de si près, mériter leur attention, leur bienveillance, lui causait une émotion prodigieuse. Il faut admettre qu'en pareille circonstance, le roi George et la reine Charlotte savaient être fort aimables, tous deux très simples, très courtois, offrant dans leurs propos et leur attitude le mélange de condescendance et de bonhomie le mieux fait pour séduire.
Quelques jours après, une deuxième rencontre
eut lieu entre le monarque et Fanny. Cette fois, George ne se borna point à questionner miss Burney sur ses livres, mais donna son avis et prononça plusieurs jugements catégoriques. Le souverain avait des idées fort arrêtées. Parlant des lettres françaises, il déclara que Voltaire était un « monstre » et que Rousseau ne valait pas mieux. George était d'une piété scrupuleuse, d'où son aversion pour Voltaire. Quant à Rousseau, pensionné par la Couronne durant le séjour qu'il avait fait en Grande-Bretagne, Sa Majesté lui reprochait avec amertume de ne lui en avoir su aucun gré. Vu ce que nous connaissons de Rousseau, il n'y a pas là de quoi nous étonner. De Jean-Jacques on passa à Shakespeare et sur celui-ci encore le souverain émit une opinion définitive : « A-t-on jamais vu drogue semblable aux pièces de Shakespeare?... Qu'en pensez-vous?... Hé?Quoi?... N'estce pas de la drogue?... Hein? Comment?... » Pleine de réserve, miss Burney essaya de répondre qu'à cette drogue se mêlaient parfois de grandes beautés. Le Roi tint bon : « Oh! je sais qu'il n'en faut rien dire! Pourtant, c'est la vérité... Mais voyez-vous, Shakespeare, nul n'a le droit d'y toucher! » George avait une préférence pour les grosses farces et les pantomimes. Chaque fois qu'il voyait un pitre avaler une carotte ou plusieurs saucisses d'un coup, alors c'étaient de tels éclats de rire, un vacarme si effroyable que la gracieuse princesse, trônant à ses côtés, ne pouvait s'empêcher de lui dire : « Cher Seigneur, modérez-vous. » Mais George n'en riait que de plus belle. Ce n'est
pas que l'excellent Roi manquât de bonne volonté. Il fit de son mieux pour aimer le théâtre, la peinture, la musique. Il encouragea les artistes et les écrivains, distribua quelques pensions et beaucoup de conseils. Par une malchance regrettable, il protégea toujours les médiocrités aux dépens des hommes de valeur, préféra les tragédies d'Addison aux drames de Shakespeare et dédaigna Reynolds pour Benjamin West, lequel était bon chrétien et honnête homme. Il lui indiquait des sujets moraux : « Faites-moi un Régulus », et lui lisait une page de Tite-Live pour l'exciter à la besogne. Il reçut également le docteur Johnson, et ce dernier garda de sa visite chez le monarque un souvenir curieux. « Sa Majesté, dit-il, me posa une foule de questions qui m'embarrassaient fort. Heureusement Elle répondit à toutes. »
Le lendemain de sa mémorable conversation avec George III, miss Burney en eut une autre avec la Reine. Nouveau débat sur les lettres.
— Miss Burney, que pensez-vous du dernier livre de Mme de Genlis?... Avez-vous lu son Adèle, dans l'édition la plus récente?
— Non, Madame.
— Pour moi, j'estime que l'ouvrage a beaucoup gagné. Elle m'envoie toujours tous ses ouvrages; elle me les envoyait même au temps où j'ignorais qu'il y eût une Mme de Genlis... Aimezvous Werther?
— Je... je ne l'ai pas lu, Madame..., c'est-àdire, seulement en partie.
— Vraiment?... Je ne sais de quelle façon le
livre a été traduit, mais en allemand, il est parfaitement écrit, bien que je ne l'aime point.
— Je suis heureuse que Votre Majesté soit de cette opinion, car ce que j'en ai lu ne m'a pas donné l'envie de continuer. De propos délibéré, l'auteur semble faire l'apologie du suicide.
Miss Burney professait les idées les plus saines, et la Reine dut en tirer des conclusions édifiantes. Celle-ci fit ensuite l'éloge d'un ouvrage qu'une de ses femmes de chambre lui avait procuré, chez un bouquiniste, ouvrage remarquable, à ce qu'il paraît. La Reine était économe. Une de ses économies consistait à garnir sa bibliothèque de livres achetés parmi ceux qu'on vend au rabais. « On trouve là des occasions étonnantes », ajoutait-elle, charmée de pouvoir concilier ses g-oûts parcimonieux avec ses besoins de lecture.
Quoi qu'il en soit, il est évident que le couple royal se mettait en frais pour la nouvelle venue, dont les romans vertueux, les sages discours, le maintien réservé produisaient l'impression la plus favorable. On en allait avoir une preuve éclatante.
Un jour, le gouverneur des princes, Mr. Smelt, vint frapper à la porte de Mrs. Delany. Il commença par demander à la vieille dame quelques instants d'un entretien particulier; puis, ayant souhaité voir miss Burney, il se mit à la questionner sur ses goûts et projets d'avenir. Miss Burney se creusait la cervelle pour savoir où le gouverneur voulait en arriver. Mais quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'elle sut que Mr. Smelt parlait au nom d'une personne toute-puissante et
que cette personne, pénétrée des mérites de la jeune romancière, avait conçu le projet de se l'attacher définitivement. Voilà de quoi il s'agissait. Mme Haggerdorn, une des Allemandes qui avaient suivi la reine Charlotte en Angleterre, venait de quitter son emploi, et la souveraine proposait à Fanny de la remplacer comme habilleuse en second. Sans être rénumérateur, — on offrait à miss Burney le vivre et le couvert, toutes les commodités voulues, plus un traitement annuel de 5 000 francs, — le poste était très recherché. Déjà nombre d'excellentes famiUes avaient envoyé leurs requêtes et les candidates affluaient. Mais, tout de suite, la Reine avait jeté son dévolu sur Fanny et s'était mis en tète d'en faire une habilleuse. « Je fus amenée à penser à miss Burney, confia-t-elle à Mrs. Delany, d'abord en lisant ses ouvrages, puis en la voyant, ensuite, en entendant répéter combien ses amis la chérissaient, mais surtout en raison de raff"ection que vous lui portez. »
L'honneur était grand, si grand, qu'en entendant la nouvelle, miss Burney, qui déjà ne briUait point par le sang-froid, fut prise d'un efl"arement indescriptible et que la consternation se peignit sur sa figure. En un instant, elle devina les misères qui se cachaient sous cet offre flatteur. Elle se vit arrachée à sa famille, à ses amis, à tout ce qui faisait l'agrément de son existence, cloîtrée dans un palais comme une nonne dans son couvent, astreinte à une étiquette redoutable, réduite à des occupations fastidieuses et tyranniques. Miss Burney voyait juste.
Son ahurissement fut tel que Mr. Smeit s'en aperçut à la minute, et qu'à son tour, surpris, et désolé, il lui proposa de transmettre à la Reine l'excuse qu'elle jugerait la meilleure. Néanmoins, il en revint aux avantages d'un emploi près de Sa Majesté, insista sur la distinction exceptionnelle dont Fanny était l'objet, sur le caractère angélique de la souveraine, sur sa bonté, son tact, sa grandeur d'âme et, pour finir, sur les vertus incomparables qui, de tout temps, avaient été l'apanage de la famille royale. Alors, Fanny passa par des incertitudes cruelles. Élevée bourgeoisement, dépourvue d'ambition mondaine, la perspective d'une charge à la Cour lui causait une frayeur grandissante Le malheur voulait qu'elle ne fût pas seule à décider sur le parti à prendre. Il y avait aussi Mrs. Delany, les amis de Mrs. Delany, son père, la famille de son père, surtout il y avêiit la Reine, la « douce Reine », dont la voix indulgente, l'affabilité, les marques de sympathie avaient laissé dans son cœur de respectueuse et fidèle sujette un impérissable souvenir. Fanny tremblait rien qu'en songeant qu'elle eût pu contrarier les projets de sa souveraine. Comment dire non quand l'offre était précisément une marque de haute confiance? La vieille Mrs. Delany se récriait à cette seule idée. Vénérant les princes, aveuglément dévouée à leurs personnes, elle n'arrivait pas à concevoir les hésitations de Fanny. Bientôt, chacun fit chorus avec Mrs. Delany, même ceux qui n'avaient aucune attache avec le Palais. Après tout, Fanny était sans fortune; elle dépassait la
trentaine. Malgré ses brillants débuts, le métier de femme de lettres ne laissait pas de rester fort incertain. Au contraire, des relations quotidiennes avec Sa Majesté, jointes aux indices d'une faveur naissante, promettaient de lui valoir, tôt ou tard, quelque sérieux avantage. Fanny était dans les transes. La joie du docteur Burney acheva de lui déranger l'esprit. L'excellent homme s'enthousiasmait à la pensée de voir sa fille chez le Roi. Ce miracle inattendu, cette grâce quasi divine le plongeait dans une manière d'ivresse, et, ne doutant pas plus du bonheur de Fanny que du sien, il allait partout, répétant la nouvelle et rendant grâce aux cieux. Devant ces transports d'allégresse, Fanny s'avouait vaincue d'avance. Le moyen de ruiner d'aussi belles illusions, de couper court à ce délire sacré? La malheureuse était prise entre le désir de sauvegarder son indépendance et celui de ne déplaire à personne, chérissant sa liberté, mais, en même temps, se refusant à contrister son père, encore moins la Reine, et pas davantage Mrs. Delany. L'issue de l'aventure ne pouvait être douteuse, et, seule aux prises avec son entourage, miss Burney sentait sa résistance faiblir de plus en plus. « Je vois la fin de tout cela, confiait-elle dans une lettre ; je la vois inévitable, ou tout comme. »
Cependant les jours passaient. Il fallait se résoudre. Apprenant les hésitations de la jeune fille, Sa Majesté désira l'entretenir en particulier et là, poussée dans ses derniers retranchements, incapable de se dérober aux avances de la princesse.
d'ailleurs flattée à l'extrême, Fanny renonçait définitivement à la lutte. Laissant le destin s'accomplir, quittant sa famille, ses amis, abandonnant l'espoir de nouveaux succès comme romancière, elle entrait au service de la Reine. « Quelle doit avoir été votre impatience I écrivait-elle à son père. Mais mon entrevue n'a eu lieu que ce matin. Tout est convenu, et demain, je vais chez la Reine, pour visiter mes appartements et recevoir mes instructions. J'avoue que je suis remplie de craintes et d'alarmes devant un changement de situation aussi considérable, aussi brusque, aussi imprévu. Serai-je à la hauteur de ma tâche? Dieu seul le sait! mais j'ai là-dessus mille doutes. Cependant il est impossible d'être plus aimable que la Reine, plus encourageante, plus douce, plus déHcate. Elle ne m'a pas posé une seule question sur les aptitudes que je pouvais avoir en ce qui regarde ma charge; elle s'est contentée de me dire avec les ménagements les plus gracieux : « Je suis certaine, miss Burney, que nous nous entendrons fort bien ensemble. »
Le 6 juillet 1786, on lisait dans le Public Advertiser que miss Burney, fille du docteur Burney, allait prendre chez la Reine la place de Mme Haggerdorn, laquelle s'en retournait en Allemagne. Grand étonnement à Windsor, en présence d'un
choix qui dérangeait les habitudes. Une femme auteur à la Cour, une romancière chargée des fonctions d'habilleuse, voilà qui ne s'était jamais vu. Cependant, parents, amis se confondaient en vœux et félicitations. Il ne faut pas se montrer trop sévère à l'endroit du docteur, sous prétexte qu'il encouragea sa fille à rempHr un emploi qui ne la tentait nullement et qui, dans la suite, lui devint insupportable. Tous ceux qui voulaient du bien à Fanny, même les gens les plus sensés comme Burke ou Reynolds, furent de l'avis de son père. Tout le monde, sauf l'intéressée, témoigna une joie sans bornes, lors de son établissement à la Cour, et lui prédit mille avantages extraordinaires.
Quelques jours plus tard, Fanny était installée à Windsor. Le château n ayant pas été habité depuis longtemps et subissant alors des réparations importantes, le Roi et sa famille logeaient dans deux bâtiments édifiés exprès pour eux. Ces grandes constructions uniformes avaient assez l'aspect de casernes. L'intérieur n'en était pas beaucoup plus gai. Il faut ajouter que les courants d'air y régnaient en maîtres et que dès l'automne, on y gelait. Dans le premier pavillon, habitaient le Roi, la Reine, la Princesse Royale et sa sœur cadette; le deuxième était réservé aux plus jeunes des membres de la famille. George III ayant eu quinze enfants, il avait bien fallu construire de nouveaux locaux. Attachée à la Reine, miss Burney eut son appartement dans ceux où logeait sa maîtresse. Elle y trouva un salon de réception, donnant sur
Ii6 GRANDS SEIGNEURS ET BOURGEOIS D'ANGLETERRE
la terrasse du château, une chambre à coucher, ayant vue sur le jardin, ces deux pièces fort aérées, fort agréables, indépendantes du reste de l'habitation, avec toutes les commodités nécessaires.
Malgré ses émotions, car elle était de plus en plus émue, Fanny ne put s'empêcher de juger sa prison acceptable et, mettant le nez à la fenêtre, elle réfléchit que sa chère Mrs. Delany habitait toujours, à deux pas de là. Cette découverte chassa pour un temps ses pensées mélancoliques. Elle alla présenter ses devoirs à la Reine. Comme la veille, celle-ci la reçut avec infiniment de grâce et de politesse, lui demanda des nouvelles de son père, de ses sœurs, de tous les siens, bref, s'efforça de lui donner confiance et de la mettre à l'aise. Puis, ce fut au tour des dames du château à venir lui souhaiter la bienvenue. Échange de révérences pompeuses et compliments réciproques. Au milieu de tout cela, Fanny entrait en fonctions. Ses alarmes étaient extrêmes, nous le savons déjà; mais elle reconnut assez vite que, par luimême, l'emploi d'habilleuse n'était point audessus de ses forces. Autant dire qu'au bout de vingt-quatre heures, elle en sut aussi long qu'après une année de service. Minutieusement, elle nous a rapporté dans son journal en quoi consistaient ses nouveaux devoirs, sous-entendant que pour faciles et simples qu'ils pussent être, ces devoirs manquaient d'imprévu. Nous sommes de son avis. Ils en manquaient totalement et, par ailleurs, n'exigeaient aucun don exceptionnel.
La journée commençait tôt. Miss Burney se
levait à six heures afin d'être en mesure de répondre au premier appel de la Reine, qui, régulièrement, avait lieu à sept heures et demie. Convoquée par un coup de sonnette, — Fanny eut grand mal à se résigner à cet humiliant coup de sonnette — elle se présentait chez sa maîtresse, et la cérémonie de l'habillement commençait. Mrs. Thielky, maîtresse de la garde-robe, venait à son aide en lui passant, un à un, les vêtements, dans l'ordre voulu; heureux partage des attributions, car, au moins pour commencer, nous avouet-elle, « j'eusse couru le risque d'offrir la robe avant les paniers et l'éventail avant le fichu. » Vers huit heures, l'opération terminée, la souveraine rejoignait son époux et tous deux, accompagnés des princesses, se rendaient à la chapelle. Fanny cependant retournait dans sa chambre et déjeunait. A quoi s'occupait-elle ensuite? vraisemblablement à ranger les affaires de la Reine ou à changer elle-même de toilette. Les changements de toilette occupaient une place fabuleuse dans sa nouvelle existence. A une heure moins le quart, la sonnette retentissait de nouveau. La Reine s'habillait pour l'après-midi. Cette fois, la séance exigeait l'intervention de Mme Schwellenberg, première dame d'atours. On coiffait la Reine, on la frisait, on la poudrait, et cela durait bien jusque vers trois heures, après quoi miss Burney ne revoyait sa maîtresse que tard dans la nuit. A cinq heures, elle dînait en tête à tête avec Mme Schwellenberg, puis montait prendre son café dans l'appartement de cette même dame. A huit heures,
elle regagnait la salle à manger de Mme Schwellenberg, où l'écuyer de service et les hôtes de passage venaient prendre le thé, qui se prolongeait jusqu'à neuf heures. « A partir de ce moment, continue Fanny, si Mme Schwellenberg est seule, je ne la quitte plus une minute jusqu'à ce que je m'asseye devant mon petit souper, vers onze heures. Entre onze heures et minuit, retentit généralement le dernier coup de sonnette, parfois plus tôt ou plus tard. Je passe alors une vingtaine de minutes auprès de la Reine, rarement plus d'une demi-heure. Ensuite, je reviens chez moi et après avoir fait ce que je puis pour avancer ma toilette du lendemain, je me couche et aussi je m'endors, croyez-le bien : un lever matinal, une longue journée d'attention consacrée tout entière à de nouvelles occupations, produisent une lassitude physique à laquelle mes facultés mentales ne résistent point, et je m'endors sitôt que j'ai soufflé ma bougie et que j'ai posé ma tète sur l'oreiller. » A ces attributions Fanny en joignit bientôt une nouvelle. On lui confia la charge de préparer le tabac de la Reine ce dont, paraît-il, elle s'acquitta mieux que personne.
Lorsque miss Burney déclare que, sa journée iinie, eUe s'endormait de bon cœur, nous la croyons sans peine. Par lui-même l'emploi de dame d'atours n'était ni difficile ni fatigant. En somme, Fanny n'était guère auprès de la Reine que quatre heures par jour et nous savons en quoi consistait son ministère. Mais, du matin au soir, il lui fallait être, comme on dit, sous les armes, se tenir prête
à répondre au premier signal, changer de robe à tout bout de champ, selon les exigences de l'étiquette, s'entretenir bon gré mal gré de la pluie et du beau temps avec M. le Gouverneur, M. l'Ecuyer, Mmes les Lectrices, enfin vivre sans cesse, côte à côte, avec la redoutable Schwellenberg dont, comme nous verrons, la société manquait d'agrément. Au bout du compte, c'est tout juste si, se levant à l'aube et se couchant après minuit, Fanny parvenait à se réserver quelques instants. Il avait été stipulé qu'en acceptant sa charge, elle renonçait à publier quoi que ce fût. Elle ne devait, à moins d'une autorisation spéciale, recevoir aucun ami personnel et ne pouvait davantage quitter le château sans que la Reine le lui permît. On l'eût brusquement expédiée à Calcutta, ou mise en prison pour libelle, que la malheureuse ne se fût pas sentie plus dépaysée ni plus seule et, malgré ses protestations de dévouement à l'adresse de la souveraine, on devine bien vite, en parcourant son journal, l'espèce d'accablement dont elle fut victime et qui finit par triompher de ses résolutions les plus fermes.
Mais pour nous faire une idée plus précise de la nouvelle existence de miss Burney, il faut voir un peu ce qu'était la cour d'Angleterre et la vie qu'y menaient le roi George et la reine Charlotte.
Windsor ne ressemblait guère à Versailles et l'on était loin de la cohue brillante et mélangée qui, chaque jour, d'un bout de l'année à l'autre, emplissait les appartements de Louis XVL En France, la demeure du Roi était un peu celle de
tout le monde, une manière de rendez-vous public, où, contrairement à ce que l'on se figure d'ordinaire, entrait qui voulait, non seulement les personnes en place ou titrées, mais les g-ens les plus modestes. Tout sujet, quel qu'il fût, avait le droit de voir son souverain, de l'approcher, de le toucher, et les Bourbons, autant que cela fut en leur pouvoir, maintinrent scrupuleusement le vieil usage. Le Roi, par définition, était le père du peuple, accessible à chacun, de même que sa famille, sa maison, ses jardins. Princes et princesses naissaient en public, s'habillaient, mangeaient, mouraient en public. Qu'on songe à la façon dont accoucha Marie-Antoinette, presque étouffée par la foule, avec deux Savoyards qui, grimpés sur une commode, se prenaient de querelle et s'injuriaient. Qu'on songe au Grand Couvert où régulièrement, le dimanche, Parisiens et provinciaux, tous ceux que poussait la curiosité, défilaient autour de la table royale pour voir le monarque en train de dîner. Qu'à ces relations intimes, cordiales, pour ainsi dire, entre le prince et son peuple, on ajoute la pompe, l'éclat des costumes, le décor féerique du palais, et l'on imaginera ce qu'était Versailles, mélange extraordinaire de magnificence et de simplicité, d'apparat somptueux et de courtoisie indulgente où, malgré le rang, l'étiquette, le cérémonial, dominaient la paternelle bonhomie des rois de France et je ne sais quelle grandeur libre, familière, populaire.
Rien de semblable à Windsor. Le monarque y vivait à huis clos, au milieu d'un petit groupe,
toujours le même, de serviteurs et de privilégiés. On n'était admis que sur billets, par faveur exceptionnelle. Peu ou point de fêtes, mais une étiquette inflexible, une discipline rigoureuse et compliquée. Sans doute, lorsqu'il se promenait seul dans la campagne — un de ses grands plaisirs — George III aimait-il à bavarder avec le premier venu ; de même aussi, quand, offrant le bras à la Reine, il faisait dans le parc son tour quotidien, ne craignait-il pas de se mêler à la foule des allants et venants. Nous l'avons vu chez Mrs. Delany, causant et prenant ses aises. Mais, en dehors de ces heures de détente, on ne retrouvait guère dans les mœurs du souverain l'espèce d'intimité traditionnelle et permanente qui régnait entre les rois de France et leurs sujets. Pas de ces députations de harengères qui se piquaient d'être admises à toute heure pour présenter leurs doléances au Roi ou lui offrir leurs compliments. On célébrait bien à Windsor l'anniversaire du prince et de ses enfants ; mais le public ne se mêlait que fort peu à ces réjouissances modestes, et les fêtes de la famille royale ne dégénéraient point, comme chez nous, en véritables fêtes de famille. Aucun luxe, aucune suite brillante en gardes, en gentilshommes, nul faste en équipages, en assemblées, en table ouverte. Encore une fois, on était loin des délices du Petit Trianon, des splendeurs de Fontainebleau, des chasses de Saint-Hubert et de Choisy. La maison de George était celle d'un bourgeois économe et rangé. On s'y levait tôt, on n'y avait point de maîtresses, on y élevait beaucoup d'enfants.
Les semaines, les mois se suivaient, identiques les uns aux autres. A la môme heure, chaque jour, le Roi avait son concert et jouait sa partie de trictrac; à la même heure, il embrassait, une à une, ses innombrables (illes et, respectueusement, les princesses baisaient la main de la Reine. Chaque jour aussi, tandis qu'écuyers et lectrices bavardaient, en prenant leur thé, le Roi, suivi de tous les siens, allait se promener sur la terrasse de Windsor. Les bonnes gens le saluaient avec déférence, les écoliers d'Eton se faufilaient entre les curieux, et très grave, très digne, le monarque passait, en soulevant son grand tricorne.
C'était un honnête homme que George III, bon époux, bon père et bon chrétien. Élevé durement, il s'accoutuma tout jeune à la vertu et à l'ennui. Sa vie privée fut sans tache et si de vagues rêves d'amour traversèrent une minute son imagination d'adolescent, bien vite il chassa loin de lui ces visions impures. On lui montra le portrait d'une princesse de Mecklembourg-Strelitz, et sans plus tarder, son parti fut pris. D'aucuns racontent qu'en apercevant son affreuse petite femme, il eut un moment de désarroi. Mais sa parole était donnée. Son cœur suivit sa parole. Il décida d'aimer quand même celle qui devait être la mère de ses enfants et Dieu sait qu'à eux deux, ils se chargèrent d'en avoir 1
Ils se marièrent donc et, du jour au lendemain, une fois pour toutes, leur existence fut réglée comme un mouvement d'horloge. Pendant près de douze ans, George III continua de vivre sous la tutelle de sa mère, la Princesse de Galles, femme
astucieuse, autoritaire, méfiante, qui exigeait de sa part une visite quotidienne, et ne cessait de lui crier aux oreilles : « George, sois un Roil » Ce cri, George l'avait entendu, dès le berceau. « Il fit de son mieux , il travailla selon ses moyens, essayant de mettre en pratique les vertus qu'on lui avait enseignées, s'eff'orçant d'acquérir les connaissances dont il était susceptible de venir à bout. Continuellement, par exemple, il dessinait des cartes et il apprit la géographie avec beaucoup de soin et de peine. Il connaissait toutes les histoires de famille, toutes les généalogies de sa noblesse, et, soit dit en passant, il connut là de jolies histoires. Il connaissait les noms de tous les officiers, tous les genres de retroussis, et le nombre exact des boutons, et toutes les aiguillettes, tous les galons, et la forme de tous les tricornes, toutes les espèces de queues et de guêtres de son armée. Il connaissait le personnel des universités, quels docteurs se piquaient de socinianisme, quels autres docteurs soutenaient l'église établie ; il connaissait, par le menu, l'étiquette en usage à la cour de son père et de son grand-père, et, dans les plus petits détails, la routine des ministères, des secrétariats, des ambassades, des audiences; il connut jusqu'au page le plus humble de son antichambre, jusqu'à l'employé le plus infime des écuries ou des cuisines. »
Ses plaisirs étaient simples et modestes. Avec le trictrac et la musique d'Hayndel, en plus des beaux-arts et des lettres qu'il protégeait, sans trop les comprendre, le roi George aimait, surtout au
début de son mariage, à donner de petits bais où quelques rares invités, une douzaine d'heureux couples, venaient danser d'honnêtes petites danses, et s'en retournaient ensuite chez eux, sans souper. Il aimait aussi beaucoup les divertissements de plein air, et tandis que la Reine feuilletait le Spectator et qu'assises autour d'elle, les jeunes princesses accomplissaient des travaux édifiants, celle-ci s'exerçant au piano, celle-là au dessin, cette autre à la broderie, le Roi s'en allait à la chasse. Il montait à cheval de longues heures, « fourrait sa rouge figure dans toutes les chaumières du voisinage, montrait son chapeau de clergyman et son uniforme de Windsor à des fermiers, à des gardiens de cochons, à de vieilles femmes, à toutes sortes de braves gens, paisibles et naïfs, entrevues qui restent l'objet d'un nombre incalculable d'anecdotes. Rien de plus terre à terre que ces anecdotes. Lorsque Haroun-al-Raschid s'en allait, incognito, visiter un de ses sujets, celui-ci ne manquait pas de retirer quelque avantage de la magnificence du calife. Notre vieux George, lui, ne se piquait d'aucun faste semblable. De temps à autre, il donnait une guinée; parfois, il tàtait ses poches, et s'apercevait qu'il n'avait point d'argent; souvent encore, il posait au premier venu trente-six questions sur le nombre de ses enfants, sur ses avoines, ses haricots, sur son loyer, et continuait sa route... Un jour que le Roi et la Reine se promenaient ensemble, ils rencontrèrent un petit garçon — les bonnes âmes eurent toujours un faible pour les enfants — et se
mirent à caresser la jeune tête blonde. « De qui es-tu le petit garçon? demanda l'uniforme de Windsor. — Je suis le petit garçon du hallebardier du Roi, répliqua l'enfant. — Alors, agenouille-toi, dit le souverain, et baise la main de la Reine. » Mais l'innocent marmot déclina cet honneur. « Non, dit-il, je ne m'agenouillerai pas, car si je m'agenouillais, j'abîmerais ma culotte neuve. »
Les admirateurs de George racontaient mainte histoire semblable et s'attendrissaient au souvenir de ses plaisanteries inoffensives, lui donnant les allures d'un grand monarque, sous prétexte qu'il vivait d'un régime frugal, bavardait avec les passants, méprisait les modes françaises et ne jurait que par les us et les coutumes de la vieille Angleterre. Tel, de loin, il apparaît encore, brusque, bonhomme, gauche et tout d'une pièce, assez conforme à l'idée que nous aimons à nous faire du gentleman campagnard de la tradition. On l'avait surnommé le Fermier George.
En lisant miss Burney, nous constaterons que la reine Charlotte n'avait rien non plus d'une méchante femme. Son habilleuse la décrit comme une personne de bon sens, avisée, plus instruite que bien d'autres, sinon indulgente au moins équitable vis-à-vis de ceux qui l'entouraient.
Il y aurait mieux à faire qu'une simple caricature si l'on voulait tracer du couple royal un portrait véridique. Comme on le sait, George et Charlotte furent la grande ressource des humoristes de l'époque et fournirent à Gillray ses plus
heureux motifs d'inspiration. Comme on le sait également, ils ne g-ardent point dans l'histoire une physionomie de liéros. A les considérer avec justice, l'un et l'autre, pourtant, semblent avoir droit à quelque respect. Ils ne brillèrent point par des qualités exceptionnelles; mais ils en eurent une — et pour des souverains, elle avait son prix — celle de n'oublier jamais ce qu'ils étaient. Entre eux, l'accord se fit de bonne heure; môme culte de la règle et du devoir, mêmes habitudes de vertu, même irréductible ténacité. Quelque chose les unit par-dessus tout : maintenir très haut la dignité royale — j'entends la maintenir suivant l'idée qu'ils s'en faisaient; — et, si médiocres qu'ils fussent par eux-mêmes, tous deux puisèrent dans le juste sentiment de leur grandeur une force inattendue et la résolution de gouverner. Malgré leurs illusions, leurs fautes, ils se consacrèrent à leur métier de souverains avec une persévérance exemplaire, un courage de toute la vie. Braves, ils le furent chacun à leur façon, tant au moral qu'au physique ; ils supportèrent en silence leurs inquiétudes, leurs deuils, défendirent leurs prérogatives avec acharnement, résistèrent aux pires menaces. A diverses reprises, le Roi vit son existence en danger. Il demeura impassible. La Reine prit exemple sur lui. Certain jour, en 1810, une populace dégoûtante assaillit son carrosse, hurlant des injures stupides. Elle fit baisser la glace, montra sa vieille figure édentée : « Il y a cinquante ans que je suis Reine, dit-elle; jamais encore, on ne s'était permis de m'insulter. »
Mais pour eux, le courag-e ne consistait pas seulement à tenir bon en des circonstances difficiles ou périlleuses, il résidait dans l'accomplissement invariable et méthodique des plus petits devoirs quotidiens, dans la stricte soumission aux règles d'une étiquette stérile. Des usages minutieux joints à une simplicité protestante, un régime sévère et compassé, des mœurs irréprochables, tel était le ton de la cour d'Angleterre. Durs pour eux-mêmes, ils le furent également pour autrui, imposant à tous leur étroite discipline, sans y jamais rien omettre ou y rien changer.
On devine les impressions d'une petite bourgeoise entrant dans ce monde aux usages duquel rien ne l'avait jusqu'alors préparée; où les moindres détails de l'existence étaient fixés, point par point, suivant un code mystérieux; où chacun avait sa place, était astreint à tel discours, à tel geste; où nul profane jamais ne pénétrait; où l'on vivait, entouré des éternelles mêmes figures évoluant à la manière d'automates. Quand Fanny s'alarmait d'avance, on ne peut dire qu'elle eut tort ni que le fait de se consacrer, corps et biens, au service des princes, malgré les honneurs de l'emploi, offrît une perspective bien séduisante.
Néanmoins, faisant contre fortune bon cœur, elle relate assez gaiement ses débuts à la Cour.
« Primo, il ne faut pas tousser. Si votre gorp^e vous chatouille, empèchez-la de rendre aucun son; si vous sentez venir l'étouffement, étouffez, mais ne toussez pas. Secundo, il ne faut pas éternuer. Si vous avez un gros rhume, n'en tenez aucun compte; si les membranes de votre nez sont la proie d'une irritation violente, gardez-vous de respirer; si quelque éternuement s'obstine à chercher une issue, mettez-y bon ordre, en serrant les dents avec force... Tertio, il ne faut, sous aucun prétexte, remuer les mains ouïes pieds. Si par hasard, une épingle vous entre dans la tête, n'y touchez pas. Si la douleur est grande, supportez-la sans broncher; si elle vous fait venir les larmes aux yeux, ne les essuyez pas; si ces mêmes larmes vous démangent en ruisselant sur vos joues, continuez à faire figure, comme si de rien n'était. » Toute exagération mise à part, la nouvelle venue se conforma aux rites prescrits. Mais son talent principal fut dans la marche à reculons. « Grâce à des exercices répétés, nous dit-elle, j'ai fait sur ce point d'admirables progrès, ne me marchant plus sur les talons, bravant les étourdissements, évitant de mettre les pieds sur ma traîne, infortunes courantes chez les novices. Nul doute que, dans quelques mois, je n'atteigne à toute la perfection possible dans les évolutions rétrogrades en usage à la Cour. »
Non seulement elle apprit à marcher en arrière, à ne pas bouger, à ne pas parler, à n'émettre aucun son, à moins d'une invite spéciale, mais elle sut bientôt que lorsque Leurs Majestés entraient quel-
que part, les assistants se rangeaient le long des murs, avec un air de grand recueillement; que dans les couloirs du château, le Roi ne souffrait pas de rencontrer qui que ce fût; que, sans raison majeure, on ne devait passer devant une chambre occupée par une Altesse, quand les portes de cette chambre étaient ouvertes; que, sauf le Roi, nul homme ne s'asseyait à table avec la Reine et que, pour entrer chez la Reine, il n'était point question de frapper comme on frappe à l'huis du premier venu, mais que l'habitude voulait qu'on s'annonçât par un grattement discret et significatif, enfin que le plus léger manquement aux dogmes établis eût mis le château sens dessus dessous.
Quoi qu'il en soit, les débuts de Fanny eurent lieu sans encombre. Il est vrai que ce fut par un miracle de perspicacité, au prix d'une attention sans cesse en éveil. Les difficultés s'augmentaient de ce que nul, paraît-il, ne s'avisait de la mettre sur ses gardes et que tous la regardaient faire avec sans doute la secrète espérance de lui voir commettre quelque balourdise. « lime faut en ce moment trouver ma voie comme je peux, écrivait-elle» n'ayant aucun ami, aucun guide, aucun conseiller dans toute cette demeure. » Elle avançait donc, à tâtons, dans les dédales de l'étiquette, explorant d'avance le terrain, ne laissant rien au hasard.
Ceci posé, on ne peut dire que les gens du château lui réservèrent mauvais accueil, ni qu'ils se montrèrent, en général, de rapports difficiles. Au bout de vingt-quatre heures, Fanny avait su à quoi s'en tenir sur le métier d'habilleuse; elle
n'eut pas besoin de plus d'étude pour connaître à fond le personnel de la Cour. Vraiment cette maison du roi d'Angleterre était d'une simplicité familiale. Il y avait miss Planta, a//a« « Peggy », institutrice des jeunes princesses; miss Goldsworthy, alias « GouUy », gouvernante en second; Mme de La Fite, lectrice française de la Reine, et Mme de Luc, épouse de M. de Luc, également lecteur de la Reine, cumulant avec cet emploi les fonctions de géologiste, de météorologiste et de collectionneur de papillons. Il faut citer également les écuvers du Roi qui se succédaient, à tour de rôle, près de sa personne, le colonel Fulke Greville, réservé, pondéré, poli; le colonel Manners, bon vivant, bavard, étourdi, se piquant d'avoir une jolie voix, et déclarant qu'il eût chanté les psaumes à ravir si, par une malechance inexplicable, il n'eût toujours commencé par les premières notes de God save the King :Vllon. Stephen Digby, vicechambellan, grave, doux, scrupuleux, fort attentif à ses attitudes.
Surtout, il y avait le colonel Philip Goldsworthy qui, celui-là, mérite d'être pris en considération. Non point qu'il brillât par des qualités merveilleuses. Le colonel n'offrait, à proprement parler, rien de merveilleux. Mais ses gémissements à l'endroit des rigueurs du métier, ses plaintes sur la vie de cour, ses récriminations, ses boutades, avaient quelque chose de pathétique. Riche, aimant ses aises et la tranquillité, on se demande ce que le colonel était venu faire à Windsor, lieu rébarbatif et peu distrayant. Il n'en avait
pas moins tenu à prendre un emploi, quitte à pester tout le long du jour contre les exigences de son maître, les fatigues du cérémonial et l'ennui du château. Ses jérémiades bouffonnes étaient pour miss Burney un motif de vive gaieté, car tout servait au colonel de prétexte à se mettre en fureur, le chaud, le froid, l'étiquette ou Ist cuisine. Était-ce l'heure du concert, aussitôt il éclatait en apostrophes indignées : « Bon! les violons, maintenant! Me voilà me plantant d'un côté de la cheminée, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, obligé d'entendre encore et encore tout leur beau ramage, puis m'endormant à poings fermés, et manquant, par miracle, de choir comme une masse, aux yeux de toute l'assistance. — Et que dirait la Reine si vous tombiez? demandait miss Burney. — Oh! Ma'me, la Reine ne s'en douterait pas une minute; elle croirait seulement que c'est quelque vieille contrebasse qui s'écroule par terre... Mais le pis est que, de temps à autre, lorsque mes pauvres yeux ne sont pas tout à fait clos, je m'avise de regarder les cahiers de musique pour voir ce qui vient, et alors je lis : « Un chœur de vierges. » Ainsi donc, quand ils commencent, je regarde alentour. Oui, ma foi, un chœur de vierges : c'est à-dire qu'il n'y a là que dix ou douze violons! pas une àme avec! aussi vrai que je suis ici! » On l'appelait ensuite pour le jeu du Roi, et son indignation redoublait : « Quoi! déjà! sans même avoir bu mon thé! Sérieusement, tout va de mal en pis... Rien qu'une pauvre petite demi-heure pour souffler, et la voilà réduite à néant! Que
voulez-vous, il faut que je m'exécute, que j'aille distribuer mes compliments à droite, à gauche, que j'adresse en face mes révérences et mes sourires. »
Les courants d'air et le froid achevaient de l'exaspérer : « Eh! bien, Ma'me, demandait-il à Fanny d'une voix menaçante, qu'en pensez- vous? Je ne devrais guère, il est vrai, vous poser cette question, car vous ignorez encore presque tout des agréments de notre genre d'existence. Mais patientez seulement jusqu'en novembre et décembre, «t vous en aurez alors une jolie petite idée! courant comme vous le ferez, dans ces passages glacials, puis tombant dans des pièces assez chaudes pour vous cuire toute vive, puis, vous replongeant au milieu de ces délicieuses bourrasques! Miséricorde! En mon âme et conscience, je crois qu'il y a dans ces corridors assez de vent pour emporter un homme d'armes! Et vous en aurez alors votre part, Ma'me, je vous le jure... Laissez-moi cependant vous prévenir d'une chose. N'allez pas, en novembre, aux prières du matin; si vous y allez, cela vous tuera infailliblement ! Oh ! Ma'me, vous êtes encore bien peu au courant de ces sortes d'affaires! Mais là, je vous le demande, plaisanterie à part, accordez-moi l'honneur de vous mettre en garde contre cette seule chose, autrement vous êtes perdue, j'en réponds. » C'est en vain que Fanny implorait sa pitié ; le terrible colonel s'obstinait à lui prédire les maux les plus affreux, a Songez que les princesses, déclarait-il, malgré l'habitude qu'elles ont de cet exercice,
lâchent pied régulièrement avant la fin de la saison et disparaissent une à une; la Reine s'éclipse d'abord, ensuite la princesse Elisabeth attrape son affaire, puis la Princesse Royale commence à tousser, puis la princesse Augusta est prise d'un rhume de cerveau, et tous les malheureux suivants s'évanouissent l'un après l'autre, comme autant de bouts de chandelle, si bien que, petit à petit, plus personne ne se rend à la chapelle, si ce n'est le Roi, le pasteur et moi-même, qui gelons de concert jusqu'à ce que mort s'ensuive, b
Certain autre jour, ce fut encore bien pis. Il revenait de lâchasse et s'était assis à l'écart, muet et renfrogné. On lui demanda ce qu'il avait. Alors il se fâcha tout rouge : « Après toutes les fatigues d'une poursuite, cria-t-il, après avoir chevauché sans fin, trotté, galopé, sauté... Avec votre permission, mesdames... Excusez-moi, j'allais employer un mot bizarre... Après... euh! Après avoir transpiré et... le reste..., avoir été mouillé, trempé de la tête aux pieds, avoir fait des plongeons dans les fossés, culbuté par-dessus les haies. — Jésus! quelle vie nous menons ! mais quoi, nous sommes à l'honneur. C'est toujours ça. — Je résume... Après avoir peiné comme des fous de huit heures du matin à cinq ou six heures de l'après-midi, voilà que nous reprenons le chemin du logis, avec l'aspect d'autant de rats noyés, sans un fil de sec, moulus jusqu'aux os, et contraints de sourire pendant toute la promenade! Et alors, je vous le demande, que croyez-vous qui m'arrive? « Holà! Goldsworthy... », dit Sa Majesté. J'arrive de suite.
saluant bien bas, mes cheveux dégouttant sur mes bottes. « Goldsworthy..., » répète Sa Majesté. « Sire..., » dis-je, avec mon plus aimable sourire, et le sentiment qu'un rhumatisme me grimpait sur toute la carcasse, mais attendant patiemment la volonté royale avec l'espoir de quelque bonne aubaine. « Hé! Goldsworthy, reprend notre gracieux monarque, voulez-vous un peu de tisane d'orge? )) De la tisane d'orge dans l'état où j'étais! Belle compensation, ma foi, pour une jaquette mouillée! Tisane d'orge! de mon existence on ne m'avait offert pareille drogue! Tisane d'orge après toute une rude journée de chasse! — Et je vous prie, lui demandait miss Burney, l'avez-vous bue? — Moi, boire ça! boire de la tisane d'orge! Non, non, tout de même, je n'en suis pas là. Mais quand je dis qu'on me proposa de la tisane d'orge, c'est la vérité. Oui, de la tisane d'orge, dans un cruchon de malade, juste un récipient comme on en met sur la cheminée de quelque pauvre diable cloué dans son lit. — Et le Roi but sa tisane? poursuivait miss Burney. — Oui. Dieu bénisse Sa Majesté! Quant à moi, je suis un trop petit personnage pour prendre exemple sur le Roi. Tisane d'orge! Ha, ha! un beau régal! »
Et, gémissant, maugréant, il reprenait son antienne : « Enfin, nous sommes à l'honneur. C'est une consolation. Tout à l'honneur ! royal honneur ! On a l'honneur de se tenir debout jusqu'à ce qu'on ne sente plus ses pieds, celui de monter à cheval jusqu'à ce qu'on soit raide comme une trique, celui de marcher jusqu'à ce qu'on tombe
de fatigue, et pour conclure, on exécute son plus profond salut, en se félicitant de la joie que vous apporte un si rare honneur. » Le colonel avait beau faire, il n'arrivait point à se résigner à tant d'honneurs.
Le Rév. Charles de la Guiffardière, grand favori à Windsor, et qui venait grossir la liste déjà nombreuse des lecteurs de la Reine, prenait plus gaiement son parti des petites misères de l'existence. Il s'était cependant fort ennuyé en compagnie de Mme Haggerdorn, l'habilleuse dont Fanny avait pris la place, et se flatta de rattraper avec cette dernière un peu du temps perdu. Gela ne marcha pas du tout. Le Révérend était loquace, jovial, ironique; miss Burney, correcte, pleine de réserve, disons le mot, un peu prude. Je ne crois pas qu'elle fût faite pour goûter n'importe quel genre de plaisanterie. Aux accès de gaieté de M. Turbulent — ainsi le nomme-t-elle dans son journal, — à ses propos malicieux, elle répondit d'abord avec un extrême embarras. Ce que voyant, mis en verve, M. Turbulent redoubla d'assiduité, tantôt l'ahurissant par des questions saugrenues, tantôt l'engageant en des disputes extravagantes, tantôt se plaignant de ses duretés, implorant sa bienveillance, prenant Dieu à témoin de son repentir, de son dévouement et du chagrin qu'il avait de lui déplaire. Miss Burney se fâcha, puis elle rit, puis elle se fâcha de nouveau, et lorsqu'en manière de plaisanterie, M. Turbulent se mit à faire des grimaces derrière la Reine, elle manqua tomber en pâmoison. Miss Burney tint le Révérend pour un
fol. Mais j'imagine que le Révérend dut beaucoup s'amuser.
Néanmoins, entre M. de la Guiffardière et le reste des autres captifs, miss Burney eût pu se créer une existence acceptable. Contre toute attente, ce petit monde avait l'air de s'entendre assez bien et si, comme il arrive, on n'y rencontrait pas d'esprits éminents, du moins les gens y étaient de bonne compagnie et faciles à vivre. On sait que dans les relations quotidiennes, les esprits éminents ne sont pas toujours forcément un délice, alors qu'avec des personnes ayant simplement quelque usage, on arrive assez vite à d'heureuses et mutuelles concessions.
Il est vrai que nous n'avons rien dit encore de Mme Schwellenberg, première dame d'atours, «ous les ordres de laquelle Fanny se trouvait. Lorsqu'on se reporte à l'emploi du temps de la nouvelle arrivante, on constate qu'en dehors des heures de service proprement dites, il en restait beaucoup d'autres où Mme Schwellenberg figurait avec une persistance alarmante, comme, par exemple, de cinq heures de l'après-midi à onze heures du soir. Ne jamais avoir une minute de recueillement, vivre sans cesse, nez à nez, avec une étrangère qui ne vous touche en rien, constitue déjà un motif d'ennui sérieux, mais quand, par surcroît, l'étrangère est d'humeur acariâtre, qu'elle est méchante ou qu'elle est sotte, alors cela devient simplement infernal. Bien vite, miss Burney dut reconnaître que sa compagne n'offrait aucune espèce d'agrément et, presque au lende-
main de son installation à Windsor, on relève dans son journal mainte remarque dont le sens n'est pas douteux. Après avoir vaguement parlé d'intrigues, de rivalités, de jalousies, elle finit par désigner très clairement Mme Schwellenberg. « La Présidente » (surnom de Mme Schwellenberg) a fait preuve d'une maussaderie remarquable. « Cerbère » (autre surnom) s'est abandonnée à la fureur, aux invectives, aux grossièretés. A tout bout de champ, sous des prétextes futiles ou graves, Mme Schwellenberg figure dans le récit, et toujours parée des couleurs les moins flatteuses. Il est aisé de voir qu'elle rendit à miss Burney l'existence des plus rudes et qu'il fallut à cette dernière une patience angélique pour subir ses persécutions cinq années durant.
Persécutions n'est pas trop dire. Véritablement, Mme Schwellenberg était un fléau du ciel, la créature la plus hargneuse et la plus intraitable qu'on pût voir, modèle achevé du courtisan femelle, humble avec les grands, dure avec ses inférieurs, orgueilleuse comme un paon, jalouse et tyrannique. Elle professait à l'égard de ses maîtres un dévouement sans bornes, en dehors de quoi l'on ne discerne pas bien ce qu'on pourrait alléguer en sa faveur ; à coup sûr, ni intelligence, ni goût, ni politesse. D'une ignorance de fiUe de ferme, elle dédaignait toute instruction, toute culture, et n'avait que mépris à l'endroit d'une jeune personne qui s'était fait une réputation dans les lettres. A ces heureux dons, se joignait une grossièreté naïve, une sauvagerie toute allemande, je ne sais quel manque
de tact infaiEible. Bien que depuis quatorze années en Angleterre, elle continuait à s'exprimer dans un jargon ridicule. Elle ne savait que dire et ne pouvait supporter un instant de solitude. Mais s'avisait-on de lui vouloir parler, qu'aussitôt elle se répandait en discours agressifs et blessants. Sa distraction favorite consistait à élever des grenouilles dans un bocal, animaux qui faisaient l'objet de son culte et dont elle célébrait à tout venant, l'intelligence et la discipline. « Aussitôt que je fais toc, toc, disait-elle en frappant sur sa tabatière, les chères petites croassent à ravir. » Et la vie de ces bestioles gobant des mouches, mettait le comble à son admiration. Outre ses grenouilles et la famille royale, Mme Schwellenberg adorait les cartes. Nouveau grief contre miss Burney qui, elle, ne les aimait pas. Bon gré mal gré, elle dut néanmoins céder aux injonctions de l'exécrable vieille et, chaque soir, faire sa partie. Destinée mélancolique. Dans ses moments de fureur, Schwellenberg était capable des pires écarts de la langue et, sans transition, l'on ne sait pourquoi, passait des écarts de langue aux accès de tendresse les plus intempestifs. « Quelle n'a pas été ma déception, écrivait la triste Fanny, peu après son arrivée à Windsor, lorsque je vis que Mme Schwellenberg n'attendaitpasdemoi que je fusse pour elle une collègue, mais une espèce de commis à ses ordres, non la visiteuse qui rend visite à son heure, mais une humble compagne, esclave de ses caprices. » «Vivre de pain et d'eau! « s'écrierat-elle plus tard. Oui, mieux eût valu vivre de
pain et d'eau que d'être habilleuse à la Cour, sous la direction de Mme Schwellenberg.
Plus d'une fois, l'infortunée demoiselle d'atours eut bien l'idée d'attirer l'attention de la Reine sur ses ennuis. Très simple en apparence, une démarche de ce genre se fût heurtée à de gros obstacles. Fanny voyait chaque jour la souveraine; elle avait avec celle-ci des tête-à-tête fréquents; mais une barrière presque infranchissable les séparait l'une de l'autre. D'abord, on ne parlait point à la Reine comme on voulait. Suivant l'usage, on devait attendre que cette dernière vous questionnât. Désirait-on, malgré l'étiquette, engager l'entretien, il fallait alors guetter la minute propice, user de petits stratagèmes et mettre tout en œuvre afin d'atténuer une semblable incorrection. Pour les affaires de service, la coutume exigeait qu'on s'adressât à Sa Majesté par voie hiérarchique, au moyen d'un placet. On imagine l'embarras que Fanny eût éprouvé, obligée qu'elle était de remettre d'abord son placet à Mme Schv^^ellenberg. Au surplus, la démarche restait fort incertaine quant à ses résultats. Ayant toujours eu près d'elle cette ancienne servante, ne l'ayant jamais vue que le sourire à la bouche, et ne pouvant point ne pas tenir compte de ses marques de zèle, comment la souveraine eût-elle été à même
de juger de son caractère véritable? L'idée que la toute gracieuse Schwellenberg pût n'être qu'une insupportable et malfaisante vieille personne, eût bouleversé, de fond en comble, ses habitudes les plus chères, ses croyances les plus fermes. La reine Charlotte n'aimait point qu'on se plaignît. Depuis son avènement, elle avait éprouvé bien des chagrins, supporté bien des peines, toujours d'un front égal et sans en rien dire. Chacun était tenu de suivre son exemple. Enfin, avec son respect de la discipline, son culte de la hiérarchie, peut-être n'eût-elle pas admis facilement que Mme Schwellenberg, en vertu de sa seule dignité de première dame d'atours, eût pu agir autrement qu'elle ne le devait.
Surtout, quel embarras d'exposer à une Reine qu'on n'est point parfaitement heureuse à son service. Admise à vivre en son auguste présence, il était bien entendu que Fanny ne pouvait que se louer, à chaque heure du jour, d'un Sort aussi beau. Pas une minute il ne fût venu à l'idée de la souveraine d'imaginer le contraire. D'ailleurs elle continuait de se montrer fort bienveillante à son égard, affable et toujours prête à lui marquer sa sympathie. Religieusement, un à un, miss Burney s'est appliquée à nous transmettre par écrit ces témoignages de la bonté royale. Avouons-le sans fard, généralement cela se réduit à peu de chose; mais quand Sa Majesté daignait lui adresser la parole, quand Elle lui prêtait un livre ou s'informait de sa santé, il faut croire qu'EUe avait l'air de donner à ces menues faveurs un prix tout par-
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ticulier. Rien, à ce qu'il semble, n'était perdu et dite à l'instant propice, la moindre civilité prenait dans sa bouche l'aspect d'un bienfait inestimable, La Reine savait son métier. Petite, laide, sans grâce, avec la tournure la plus bourgeoise, elle n'en conservait pas moins un air de grande autorité et tenait ses gens à distance. Elle avait pour Fanny de l'amitié, mais juste l'espèce d'amitié qu'une Reine se croit permis d'avoir, lorsqu'elle a simplement affaire à quelqu'un directement sous ses ordres.
De loin en loin, cependant, par accès fugitifs, on la voit se déprendre de son attitude inflexible. A Fimproviste, elle va rendre visite à miss Burney, inspecte sa bibliothèque, s'assied à son chevet. Quelquefois même elle en arrive presque à s'épancher comme lorsqu'elle se plaint des fatigues de sa charge, de l'ennui de s'habiller et de se rhabiller. « Croyez-moi, dit-elle à Fanny, en lui remettant son coffret de bijoux, c'est le plaisir d'une semaine, de deux tout au plus, un plaisir qui ne revient jamais. » Peu de gens entendirent la reine Charlotte en avouer aussi long. « Un matin, raconte encore Fanny, j'étais seule près de la Reine, lorsque le Roi entra précipitamment, tenant des lettres à la main et s'adressant à elle en allemand, très vite, avec l'air d'attacher un grand prix à ce qu'il disait, il lui remit les lettres. Elle s'en saisit avec émotion, mais une émotion d'un genre visiblement agréable et tenta de baiser la main de son époux. Ce dernier ne le voulut point et, la joie se peignant sur son visage, il fit de son côté un effort
pour baiser la main de la Reine. Tout de suite, je lus dans ses yeux que, pour un instant, elle oubliait la présence d'un tiers et, retirant sa main, elle tendit sa joue au Roi. Il accepta cet offre gracieux avec le môme élan de franche affection auquel cédait sa compagne, et, la minute qui suivit, tous deux s'entretenaient en anglais de choses indifférentes. Ce qu'ils se dirent, je n'en ai pas la moindre idée; mais le tout se passa si vite que je n'eus pas le temps de quitter la chambre. »
Voir le roi et la reine d'Angleterre «'embrassant comme les premiers venus, n'était pas davantage un spectacle donné à tout le monde. Comme l'ajoute miss Burney, cet exceptionnel défi aux bienséances dura l'espace d'un éclair. La Reine avait-elle une de ses minutes d'abandon qu'aussitôt, comme prise de repentir, d'un mot, d'un geste, elle rétablissait les distances et reprenait son attitude de souveraine. Mécontente, elle se renfermait dans le silence, devenait hautaine, glaciale. Il ne fallait point qu'on essayât de lui rien cacher. Elle tenait à tout voir et tout savoir, voulait être sûre de ses gens, tâchait de pénétrer leurs desseins, leurs préférences, distribuait, quant au reste, les conseils les plus salutaires. Fanny ne parle jamais de sa maîtresse que sur un ton de profonde vénération.
Rien n'est instructif comme de pénétrer avec elle dans l'intimité de la famille royale. On voit la reine Charlotte s'acquitter fidèlement de ses devoirs de mère, assister, le matin, dès six heures, ■au bain de ses enfants, jeter un coup d'œil sur
leurs travaux, surveiller leur nourriture, leur habillement, tout cela autant que le lui permettaient ses obKgations vis-à-Ws du Roi. L'une après l'autre, nous faisons connaissance avec les jeunes princesses. Vives, curieuses, obligeantes, toutes, à son arrivée, elles étaient venues rendre visite à l'auteur de Cecilia; en tête la Princesse Royale, puis la princesse Augusta, la princesse Elisabeth, la princesse Marie, la princesse Sophie et, pour finir, la petite princese Amélie, à peine alors âgée de quatre ans. Elles étaient jolies, paraît-il, et ne demandaient qu'à prendre leurs ébats. Le régime de la Cour s'y prêtait mal, et quelque soin qu'on prît de leurs personnes, les pauvres princesses menaient une existence fort mélancolique. On ne pouvait dire que George et Charlotte fussent de mauvais parents, bien au contraire; mais d'abord, avant tout, ils étaient le Roi et la Reine, ce que leurs enfants eux-mêmes ne devaient oublier sous aucun prétexte. Devant le Roi les princesses se tenaient debout. La Reine donnait l'exemple, n'appelant jamais son époux que « Votre Majesté », lui prodiguant en toutes circonstances les témoignages d'un respect sans bornes et d'une aveugle soumission.
Miss Burney nous entretient plus rarement des sept fils de George III, les princes ne faisant à Windsor que de courtes apparitions. De loin en loin, quand certaines brouilles retentissantes ne l'éloignaient pas de sa famille, on voyait arriver le Prince de Galles, avantageux, aisé, conquérant, parlant chevaux, courses, voitures, et s'enfuyant à
la hâte, comme il était venu. Une autre fois, c'était le duc de Clarence, en visite à Saint-James, qui descendait à la table des écuyers et s'appliquait fort g:aiement à vouloir griser tous les convives. « Holà! du vin de Champagne! Qu'on apporte du vin de Champagne! Un verre pour Monsieur le philosophe! (Il s'agissait de M. de Luc, lequel supportait mal la boisson.) Et maintenant, mesdames, à la santé du Roi! Ha, ha! Un autre verre pour le philosophe! Buvons en chœur! » Le tout accompagné d'éclats de voix, de facéties et de jurements qui bouleversaient le petit monde des lectrices et des habilleuses. Tel était le ton ordinaire des jeunes princes et miss Burney en demeura scandalisée. Ailleurs, elle fait allusion au duc d'York, le fds cadet de George HI et son préféré. Lui, non plus, ne se montrait guère chez les souverains. Un été que ceux-ci résidaient à Cheltenham, le prince annonça brusquement sa venue. Comme on manquait de place au château, le Roi fit, à son intention, non sans peine, édifier une maison démontable. Il tenait à garder près de lui son cher Frédéric. Durant tout le temps de sa visite, il ne cessa de se promener à son bras, ne parla qu'à lui, n'avait parlé que de lui, une semaine à l'avance. En fin de compte, le cher Frédéric repartit le lendemain de son arrivée. Des affaires importantes l'attendaient à Londres.
L'aspect morose de la Cour, son régime de couvent glaçait d'ennui tous les princes, et rapidement ils trouvèrent, chacun, un motif pour échapper au joug familial. Ils y échappèrent même si bien qu'ils
emplirent tout le Royaume du fracas de leurs débauches et contractèrent, à qui mieux mieux, les unions les plus scandaleuses. On imagine la surprise et le désespoir de leurs vertueux parents. Fils et fille modèles, ayant tous deux persévéré dans le droit chemin, ils avaient cru juste et raisonnable d'appliquer à leurs enfants le système d'éducation à la prussienne dont ils avaient, pour leur part, si heureusement profité. Cette méthode eut des résultats déplorables. Bien que soumises et modestes, les princesses en souffrirent ellesmêmes cruellement. Quelques-unes se marièrent, beaucoup restèrent vieilles filles, et l'une d'elles finit par épouser, en secret, un bel officier. L'héroïne de l'aventure devait être justement cette princesse Amélie que miss Burney connut toute enfant chez la Reine. Fanny raconte comment la jeune demoiselle venait frapper à sa porte, construisait un phaéton avec des chaises et l'invitait à monter dans son carrosse imaginaire. Il est vrai qu'une fois les jeux finis, la petite princesse reprenait un air fort majestueux, exécutait de grandes révérences et mettait le comble à ses bienfaits en lui offrant sa main à baiser.
Le jour de sa fête était un beau jour et, peu après son arrivée à Windsor, Fanny montre la famille royale, défilant en public, sur la fameuse terrasse, pour célébrer l'anniversaire de son dernier rejeton. « Vraiment, dit-elle, cela faisait une bien jolie procession. La petite princesse qui venait d'avoir ses trois ans, dans un costume garni de riche mousseline, coiffée d'une toque de cérémonie
bien ajustée, avec des gants blancs et un éventail, marchait seule et la première, enchantée de la représentation et se tournant de droite et de gauciie pour considérer les assistants, car tous les habitués de la terrasse, dès que la famille royale est en vue, se rangent contre les murs afin de lui livrer passage. Venaient ensuite le Roi et la Reine qui partageaient la joie de leur enfant chérie. Suivaient la Princesse royale donnant le bras à lady Elisabeth Waldergrave, la princesse Augusta marchant avec la duchesse d'Ancaster, la princesse Elisabeth conduite par lady Charlotte Bertie. Le général Budé, le duc de Montague et le major Price, comme écuyer, fermaient la marche... » «On voit le tableau: l'orchestre jouant son vieux refrain, le soleil éclairant de ses rayons la foule des loyaux sujets, illuminant les créneaux historiques, les ormes somptueux, le paysage empourpré, les pelouses verdoyantes; là-bas le pavillon royal qui déroule ses plis du haut de la grande tour, cependant que s'avance notre vieux George, suivi de sa maison, précédé par la charmante enfant dont les sourires innocents caressent l'assistance. » Et miss Burney ajoute : a A la vue de Mrs. Delany, le Roi tout de suite s'arrêta pour lui parler; bien entendu la Reine, la petite princesse et tous les autres firent de même. Ils s'entretinrent assez longtemps avec l'aimable vieille dame et, une fois ou deux, le Roi m'adressa la parole. Mon regard croisa celui de la Reine; j'y lus quelque étonnement, mais aucun déplaisir à me trouver parmi l'assistance. La petite petite princesse alla droit à Mrs. Delany qu'elle
aime beaucoup et se conduisit comme un petit ange à son égard. Ensuite, avec un air de curiosité et, comme si elle faisait effort pour se souvenir, elle tourna derrière Mrs. Delany afin de me voir. « Je crains, murmurai-je, en me baissant, que Votre Altesse Royale ne se souvienne pas de moi? » Elle répondit par un sourire espiègle et s'avança, les lèvres tendues pour m'embrasser. »
La pauvre princesse devait mourir, âgée de trente-trois ans, et sa disparition acheva, comme on sait, de faire perdre au vieux Roi ce qui lui restait de raison. Malgré les apparences d'une bonne santé, George III était sujet à certains désordres mentaux qui, peu à peu, dégénérèrent en folie complète. Fanny allait bientôt assister à l'une de ses crises de démence et nous en faire le récit tragique.
Souvent le nom de George III revient dans ses mémoires, toujours accompagné des mêmes paroles de dévotion et de reconnaissance. « Jamais, dit- elle, je n'oublierai sa bonté, sa douceur, son indulgence, jamais je ne m'en souviendrai qu'avec une gratitude nouvelle, un sentiment de respectueuse affection. » Toute politique mise à part, il semble en effet que George fût le plus simple, le meilleur des hommes et qu'il s'intéressât particulièrement à la « petite Burney » . Il ne lui tenait jamais de fort longs discours, sa gaucherie naturelle y mettant obstacle. Mais il faisait des efforts touchants pour lui prouver sa sympathie, ne manquait pas une occasion de lui adresser un mot gracieux, s'attachait à lui parler du docteur Johnson,
toutes clioses qui, cela va sans dire, allaient droi«t au cœur de Fanny.
En dehors des souverains et de leur entourage immédiat, on ne voyait, pour ainsi dire, âme qui vive à la Cour. Parfois, avant de se rendre chez la Reine, Mrs. Delany s'arrêtait chez sa jeune amie, parfois également le docteur Burney, toujours ivre d'orgueil, accourait embrasser sa fille et la félicitait, une fois de plus, sur le bonheur immense qu'elle avait reçu du ciel. Eux partis, miss Burney se retrouvait devant l'éternelle même table à thé, en compagnie des lectrices et du chambellan, ou pis encore, face à face avec la terrible Schwellenberg et ses grenouilles apprivoisées. Les événements étaient aussi rares que les visites. Chaque semaine Leurs Majestés allaient à Londres pour le drawing-room ; l'un après l'autre, on fêtait l'anniversaire des six princesses, on fêtait celui du Roi, on fêtait celui de la Reine, et Fanny, en la circonstance, remettait à sa maîtresse un panégyrique dans les règles, écrit de sa main ou dû à la plume de l'excellent Charles Burney. « La Reine me demanda si mon père écrivait encore. « — Un peu », lui répondis-je, et le lendemain matin, jour de l'anniversaire... je la suivis à travers les salles de réception pour me débarrasser de la femme de chambre. Là, tirant le poème de ma poche : « — J'ai dit hier à Votre Majesté que mon père écrivait un peu. Voilà ce peu de chose. » La Reine prit le rouleau avec un sourire et une révérence, et je me sauvai. Elle ne m'en a point reparlé depuis; mais elle m'a entretenu de mon père avec complaisance
et sympathie. La dignité modeste de la Reine, pour tout ce qui touche aux panégyriques, est vraiment nokle et royale. »
Tels étaient les menus incidents dont se composait l'existence d'une habilleuse à la cour d'Angleterre. Il arrivait bien, que, de temps à autre, quelque personnage de marque survînt à Windsor comme l'archiduc Ferdinand, frère de l'empereur d'Autriche, ou Mme de Polignac et sa fille, la duchesse de Guiche. En cette dernière circonstance, les monarques et leur suite, chacun fut sous les armes, jusqu'au Prince de Galles, venu tout exprès pour accueillir les illustres visiteuses, tant alors était grand le prestige de Versailles et de la France. Mais Fanny n'assistait que de loin à ces sortes de réception et d'ailleurs, les jours suivants tout retombait dans le silence et la routine habituels.
Il y avait aussi les déplacements. De Windsor la Cour se rendait à Kew, de Kew elle revenait à Windsor. Parfois, en vue de quelque cérémonie officielle ou dans l'intention de prendre les eaux, Leurs Majestés s'en allaient jusqu'à Oxford ou Cheltenham, et ces trop rares voyages avaient cela de bon que Mme Schwellenberg n'en pouvait faire partie. « La Présidente » souffrait des atteintes de la vieillesse et ses indispositions fréquentes, suivies
d'absences prolongées, étaient la grande ressource de Fanny. Cet avantage était compensé par de petits désagréments. Les personnes accompagnant les souverains dans leurs déplacements, ne savaient pas toujours exactement où se loger ; elles apprenaient au besoin à se passer de nourriture et ne devaient en principe compter sur aucun repos.
Lorsque la Cour se rendit à Oxford, elle s'arrêta en chemin chez lady Harcourt, oii miss Burney erra tout une après-midi de vestibules en corridors, sans parvenir à trouver sa chambre. Le jour suivant, toilette de gala, départ en voiture et réception à l'Université. Tous les docteurs étaient réunis dans le théâtre de la ville pour accueillir Leurs Majestés. On échangea des discours, des politesses, puis, un à un, chaque magister fut admis à baiser la main du Roi. « Malgré l'indulgence et la bonhomie de Sa Majesté, le spectacle ne laissa pas d'être, par instants, très ridicule. Quelques-uns de ces respectables universitaires, peu faits aux usages et décontenancés par la présence du monarque, tournaient les talons dès qu'ils lui avaient baisé la main et s'en allaient comme dans une chambre quelconque ; d'autres, essayant de mieux faire, faisaient pis, chancelant, trébuchant, bousculant ceux qui venaient par derrière. Ceux-ci, rougissant de mettre un genou en terre, portaient la main du Roi directement à leur bouche; ceux-là sans se méfier, tombaient sur les deux genoux et n'arrivaient qu'à grand'peine à se relever; beaucoup enfin, dans leur embarras, cherchaient inno-
cemment un appui, en se cramponnant à la main de Sa Majesté. »
Il était assez dans les habitudes que ce genre de cérémonie donnât lieu à des malentendus. Un jour que certain maire de campagne lisait une adresse au souverain, les assistants s'aperçurent qu'il oubliait de se mettre dans la posture voulue. « A genoux, lui ditle chambellan de service, à genoux. » Mais l'autre continua à lire comme si de rien n'était. « A genoux! » répéta le chambellan. Sur quoi, le pauvre homme interrompit sa harangue. « Monsieur, dit-il, cela m'est impossible. Nevoyez-vous pas que j'ai une jambe de bois? »
Le baise-main terminé, les souverains passèrent à la visite des différents collèges. « A Christ- Church, où nous arrivâmes vers trois heures, il y avait dans le grand hall un repas froid attendant Leurs Majestés et les princesses. Les souverains s'assirent devant la table, aussi heureux de s'asseoir, j'imagine, que le premier venu de leurs sujets. La duchesse d'Ancaster et lady Harcourt se tenaient derrière les chaises de la Reine et de la Princesse royale. Il n'y avait point d'autres dames d'un rang suffisant pour servir les princesses Augusta et Elisabeth. Lord Harcourt se tenait derrière la chaise du Roi; le vice-chancelier et le directeur de Christ-Church, des plateaux à la main, ne quittaient point la table, prêts à passer aux nobles maîtres d'hôtel tout ce dont il pouvait être besoin... Nous, cependant, figurants secondaires, nous nous trouvions relégués à l'autre bout de la salle, formant un demi-cercle, et tous fai-
Ui GRANDS SEIGNEURS ET BOURGEOIS D'ANGLETERRE
sant rigoureusement face aux convives royaux. » A dire vrai, les figurants secondaires commençaient à périr d'inanition. « Il était évident que nous allions tous être acculés à la famine, si nous ne trouvions point la possibilité de nous restaurer quelque peu, ayant déjeuné de grand matin et n'ayant aucune chance de dîner avant six ou sept heures. Bientôt, un murmure se propagea dans notre demi-cercle, au sujet des inquiétudes dont nos appétits étaient la cause; ce murmure ne tarda point à parvenir aux oreilles de quelques-uns des respectables docteurs. Immédiatement un autre murmure fit rapidement son chemin jusqu'à nous. On nous offrait ce que nous voulions, à notre choix. Thé, café, chocolat, murmuràmes-nous, en fait de réponse. » Mais là commençait la difficulté, car naturellement, suivant l'étiquette, nul ne devait se nourrir ou s'asseoir en présence de la famille royale. « A la fin, le major Price apercevant une grande table, derrière nous, contre la boiserie, exprima le désir que nos consommations fussent apportées là en secret. De la sorte, pendant que notre groupe tournait le dos à cette table, chacun de nous, à son tour, parvenait à se nourrir, protégé des regards indiscrets. » Grâce à quoi, les figurants secondaires parvinrent à se redonner courage. Cela n'était pas inutile, car, ayant achevé leur collation, les souverains reprirent leur course à travers les collèges de la cité.
Bientôt cependant, la fatigue et la faim recommencèrent à se faire sentir. Dans la bibliothèque de Trinity Collège, miss Planta n'en pouvant plus
et profitant d'une minute où la Reine tournait la tète, se laissa choir derrière une colonne. Un peu plus loin, les figurants secondaires ayant été relégués dans une pièce à part, Mr. F... sentant, lui aussi, ses forces diminuer rapidement, « sortit d'un sac en papier, dissimulé dans la poche de son habit, quelques abricots et du pain, insistant pour que j'en mangeasse. Mais voilà qu'au milieu de ce festin, la porte s'ouvrit brusquement, et la Reine entra, suivie d'autant de gens que la chambre en pouvait contenir. A la hâte, nous fûmes tous debout..., à la hâte nous fourrâmes le pain dans nos poches, écrasâmes les fruits dans nos mains, d'où je fus amenée à conclure que nos appétits devaient être supprimés, annihilés, en même temps que nos forces devaient être invincibles. » Non, ce n'était pas une sinécure que de faire partie du cortège royal.
Une autre fois, miss Burney accompagna les souverains à Cheltenham. George III commençait à souffrir du malaise auquel nous avons fait allusion précédemment, et les docteurs y perdant leur latin, avaient conseillé les eaux. Il était convenu que le monarque s'installerait chez lord Fauconberg lequel avait mis à sa disposition Bay's Hill Lodge. La maison n'était pas grande et les visiteurs avaient réduit leur suite au strict nécessaire. Toutefois, il se trouva qu'en arrivant, elle était encore trop nombreuse et beaucoup durent aller se loger à l'hôtel ou chez l'habitant. Fanny eut une chambre dans le château, mais si petite qu'il n'y avait de place que pour un lit, une commode et
trois chaises, inconvénient sérieux lorsqu'on plus de la Reine, il faut s'habiller soi-même et changer d'habits du matin au soir. La pauvre Fanny se levait avant le jour et ne se couchait que passé minuit, à bout de forces. Encore une fois, le métier n'était pas fait que d'agréments, surtout lorsque avant d'exercer la profession de femme de chambre, on avait adopté les lettres comme passetemps. « Subir avec résignation des ennuis qui déjà ont leur histoire, écrivait-elle à la fin de sa première année de service, renoncer sans une plainte à fréquenter ceux que je chéris ; me fixer dans mon couvent, sans jamais plus penser à en sortir! travailler à obtenir les éloges de ma dame abbesse, en faire ma principale source de contentement et d'activité, m'associer de meilleur cœur, avec les nonnes et les moines qui m'entourent, tels sont les buts qui s'offrent à moi pour soutenir ma résolution. »
A certaines heures pourtant, son beau courage l'abandonnait comme lorsque arrivant à Cheltenham, elle se trouva au milieu de vingt malles à défaire, de la garde-robe royale à mettre en ordre, sans domestique ni personne pour lui venir en aide.
Sitôt qu'un souffle de vie réchauffe le cœur, Alors naît l'amour de la liberté!
écrivait-elle dans son journal, en manière de citation. Et elle ajoutait : « Ah! mes chers amis! j'écrivais cela avec un soupir capable de traverser des murailles royales. »
Par bonheur, Mme Schwellenberg- n'était point du voyage, et son absence consolait de bien des maux. Enfin, parmi les serviteurs de Leurs Majestés se trouvait, à Cheltenham, le colonel Digby, alias Mr. Fairly, dont le nom reparaît fréquemment dans les souvenirs de miss Burney. Le colonel s'acquittait auprès de la Reine des fonctions de chambellan. Grave, doux, poli, fort bien en Cour, il attirait l'attention par un air mélancolique dû à son récent veuvage. Fanny le disait très malheureux, mais très digne, supportant son infortune avec une résignation touchante. Cependant de mauvaises langues insinuaient que le beau colonel n'était pas éloigné de se remarier et même allaient jusqu'à citer miss Margaret Gunning, ce que Fanny se refusait absolument à croire. « Elle est jolie, disait-elle, instruite, fort distinguée. Néanmoins, d'après le peu que j'ai vu d'elle, je ne crois pas qu'elle ait assez de cœur pour satisfaire Mr. Fairly, dont le trait dominant est une extrême sensibilité. » Autrement dit, miss Burney prenait à la personne du beau colonel un intérêt assez vif. Il est vrai que, de son côté, malgré l'annonce d'un prochain mariage, le colonel ne dédaignait point la société de miss Burney. Discrètement, il venait frapper à sa porle, demandait s'il pouvait lui tenir compagnie et avec un air de plus en plus mélancolique, l'entretenait de Dieu, de l'homme et du monde. « Il paraît né avecle cœur le plus tendre », songeait miss Burney et, passant des remarques générales à certaines considérations plus personnelles, Mr. Fairly donnait clairement à entendre
que sans une àme sœur l'existence n'est qu'un lourd fardeau. « Hélas! pensait miss Burney, dire qu'un homme si bon peut être si malheureux 1 » Sur ce, le colonel parlait de poésie, lisait des stances intitulées le Naufrage, interrompait sa lecture et poussait d'énormes soupirs. « Sa tristesse me gagna tout à fait », avoue miss Burney. Le lendemain, — ce colonel était d'une infernale coquetterie — nouveau tête-à-tête et nouvelles confidences. Après les odes d'Akenside, Mr. Fairly tirait de sa poche un Recueil de lettres d'amour, ouvrage parfaitement honnête, selon lui, et d'un intérêt extrême. Miss Burney commençait par se gendarmer, déclarant le titre un peu leste; mais, visiblement, elle avait grand'peine à résister aux suggestions de son aimable visiteur, d'ailleurs flattée à l'excès de ses galanteries, le jugeant bien fin, bien délicat, séduisant au possible. A l'ordinaire, je ne sais quelle expression d'amertume était répandue sur son front. Cependant, doué d'un tact sûr, il savait, lorsqu'il en était besoin, redevenir « gai, malin, espiègle, le premier à badiner et toujours prêt à concourir à l'amusement générd. » Bref, entre le chambellan et la demoiselle d'atours s'engageait un flirt dans les règles, et cela d'autant plus aisément qu'à Cheltenham, l'étiquette se relâchait quelque peu. En simples particuliers, les souverains s'en allaient à la promenade ou faisaient des visites aux environs, le personnel du château ayant toute liberté pour s'entretenir des misères humaines et se consoler au moyen de lectures en commun.
(JEORGE III D'après une gravure du Britisli Muséum (1810)
Il arriva malheureusement que le principal des lecteurs, j'entends le colonel, fut victime d'un accès de goutte horrible et contraint d'aller suivre chez lui un traitement énerg^ique. Cette goutte coupa court, suivant l'expression de Fanny, à « l'épisode de Cheltenham ». La saison tirant à sa fin. Leurs Majestés s'en retournèrent à Windsor, ou plus exactement, reprirent leurs allées et venues entre Londres, Kew et Windsor. L'existence recommença comme devant, silencieuse, grise, immuable. Soudain, l'événement le plus tragique plongea la Cour dans l'angoisse et le deuil. George III devint fou.
On était en 1788 et l'Angleterre traversait une période pleine d'orages. Elle venait de perdre l'Amérique, elle avait signé le traité de Paris, et des discordes intérieures aggravaient sa défaite. Sauf en ce qui touche au procès de Warren Hasting^s, miss Burney parle rarement de politique. A la lire, on ne se douterait guère que les événements qui troublaient le pays eussent eu leur contre-coup à Windsor. George III, néanmoins, gouvernait de tout son pouvoir, et prétendait bien diriger le pays selon ses vues. Cet homme dépourvu de moyens, cachait sous des dehors bourgeois et pacifiques une énergie farouche, travaillant obstinément à faire triompher ses desseins. Il commit plus d'une
erreur. Sa principale excuse est qu'alors presque tout le monde fut de son avis. « Il y a quelque chose de ^rand dans son courage, avoue Thackeray. La lutte entre le Roi et sa noblesse offre un sujet inédit pour l'historien qui aura du rogne de George une vue plus nette que celle des panégyristes trompeurs qui écrivirent, au lendemain de sa mort. Ce fut lui qui, soutenu par le peuple, entreprit la guerre d'Amérique, ce fut lui, toujours avec le peuple, qui refusa de faire justice aux catholiques, et sur ces deux points, il battit les aristocrates. Il usa de corruption, de menaces, au besoin des feintes les plus noires ; il mit en œuvre une obstination perfide, un entêtement haineux, si bien qu'on l'admire presque, en songeant à ce qu'il était en réalité. Rien ne vint à bout de son courage. Il foula North sous ses pieds; il obligea le jeune Pitt à courber sa tète rebelle ; même la folie ne put vaincre ce caractère indomptable. Sitôt qu'il y voyait clair, il reprenait le projet qu'il avait dû mettre de côté, à l'heure de sa crise; dès que ses mains étaient hors de la camisole de force, elles s'emparaient de la plume et du plan dont il avait fait son occupation jusqu'au moment où la raison l'avait abandonné. »
Quoi qu'il en soit, il paraît bien qu'à certaines époques, les affaires du royaume fussent pour ses épaules une trop lourde charge. Les docteurs attribuèrent sa maladie à un excès de travail et de préoccupations. Mais George III n'en était pas à sa première crise. Déjà, plusieurs fois, il avait été victime d'accès bizarres qui ressemblaient, à s'y
MISS BURNEY ltt9
méprendre, à de la folie. Tout resta secret. Seuls, George et Charlotte surent à quoi s'en tenir. Impassibles, ne laissant rien deviner de leurs inquiétudes, ils continuèrent à vivre sous cette menace redoutable.
Au mois d'octobre, la Cour se trouvait réunie à Kevv^, lorsque le Roi fut pris d'un malaise indélinissable qui très vite alarma son entourage. « Notre départ pour Windsor est remis jusqu'à demain, écrivait le 17 miss Burney. Le Roi n'est pas bien. » Le 18, il n'était pas beaucoup mieux, et le 19, dans la nuit, son état empirait. Miss Burney ne précise point la nature de cette indisposition, mais visiblement, elle est inquiète. Pourtant le 25, on regagne Windsor et Fanny revoit de près le souverain. Elle est effrayée de ses allures étranges, de sa volubilité fiévreuse, de son enrouement insolite. Le jour suivant, nouvelle rencontre avec le Roi, dans l'antichambre de la Reine. « Il m'arrêta, dit-elle, et m'entretint de sa santé pendant près d'une demi-heure, avec cette précipitation excessive dans la parole et les gestes qui est toujours un signe de fièvre. A peine dort-il une minute dans toute la nuit. Si vraiment il ne retrouve pas quelque repos, le délire est à craindre. Il est toute agitation, toute émotion, avec cela rempli de bienveillance et de bonté au point qu'on ne peut se défendre d'être vivement touché en l'écoutant. Il assure à tout le monde qu'il se porte bien, paraît n'avoir d'autre préoccupation que celle de ne déranger personne. Nul ne parle de sa maladie, nul n'avoue ce qu'il en pense. »
Pendant les quelques jours qui suivirent, tout le château passa par des alternatives de frayeur et d'espoir, le malheureux prince luttant contre la folie qu'il sentait venir et, malgré ses efforts, d'heure en heure, perdant graduellement la raison. Ses forces l'abandonnaient; il ne marchait plus qu'en s'appuyant sur une canne, à la façon d'un vieillard, le corps secoué par des spasmes nerveux et, sans trêve, inlassablement, répétant de sa voix cassée qu'il allait mieux, qu'il allait à merveille, que son seul désir était que la bonne humeur et la tranquillité régnassent à Windsor. Cependant, renseignée mieux que personne, la souveraine observait les progrès du mal avec un effroi grandissant. Devant témoins, elle arrivait à se dominer, gardait son calme, ne laissait rien percer de ses horribles craintes ; mais seule, avec son habilleuse, elle renonçait à faire figure, tantôt le regard perdu, abîmée dans ses réflexions, tantôt déambulant au hasard, à travers sa chambre et se tenant à ellemême des discours incohérents. Fanny redoutait à présent plus que tout au monde ces tête-à-tête avec sa maîtresse. « La Reine, lisons-nous, est accablée par je ne sais quelle terreur secrète. Je suis émue au delà de ce que je puis dire en voyant les efforts surhumains qu'elle fait pour garder une apparence de sérénité. Aujourd'hui, elle abandonna toute espèce de lutte, et comme je me trouvais seule en sa présence, elle eut une violente crise de larmes. Terrible, terrible spectacle ! »
Le 3 novembre, on mandait à Windsor le doc-
MISS BDRNEY 171
leur Heberden, non pas, affirmaient les gens renseignés, que Sa Majesté allât moins bien, mais pour avoir simplement un avis nouveau. Les princes arrivèrent ensuite, l'un après l'autre. Le 5, George III voulut se promener en voiture avec une de ses filles. Miss Burney l'aperçut de sa fenêtre qui, au moment de partir, s'installait en carrosse, descendait, remontait, toujours en proie à la même turbulence maladive et donnant aux postillons des ordres insolites. La promenade eut lieu sans encombre. Mais, le soir, entre six et sept heures, il se fit dans tout le château un grand silence. Plus une voix, plus un pas, aucun des bruits familiers. Assise dans sa chambre, Fanny sentait l'épouvante qui, peu à peu, s'emparait d'elle. Un domestique vint la prévenir que les musiciens étaient contremandés. Cette fois, il se passait quelque chose d'extraordinaire. Dans une Cour où les moindres usages avaient force de dogmes, ce ne pouvait être en vain qu'on changeât de la sorte le programme habituel. Vers huit heures, entra Mme La Fite. Elle venait de laisser la princesse Elisabeth en larmes, sans qu'elle sût au juste pourquoi. La Reine aussi était malade, paraît-il. On ne lui en avait pas dit plus long. Un à un, arrivèrent les écuyers ; le général Budé, soucieux et mal à l'aise, le colonel Goldsworthy, plus insociable encore que d'habitude et se renfermant dans un mutisme obstiné, Mr. Fairly, brusquement revenu à Windsor et ne se montrant ni plus communicatif ni de meilleure humeur que ses collègues. Chacun s'assit en silence. On échangea des
phrases vagues, pleines des plus sombres pronostics. Enfin, sur le tard, les visiteurs ayant pris congé, Mr. Fairly apprit à Fanny la vérité. Quelques heures auparavant, pendant son repas, le Roi avait été pris d'un véritable accès de folie furieuse. Le château tout entier était plongé dans le désarroi, la Reine sous le coup d'une crise de nerfs, les jeunes princesses dans un état à faire pitié.
Ce qui se passa ensuite a déjà maintes fois été raconté. Mais le récit de Fanny vaut par la description du palais au cours de ces journées tragiques et par mille détails intimes qu'on ne trouve ni dans les ouvrages d'histoire ni dans les rapports des médecins. Elle dépeint l'effroyable désordre, les rumeurs contradictoires, la détresse et les larmes de la Reine, les vestibules et corridors envahis par la foule des pages, des domestiques, des chambellans, le brouillard de novembre ajoutant à l'horreur de la scène et par-dessus tout, la voix rauque du malheureux fou qu'on entendait, à travers les cloisons, parler infatigablement. Puis, c'est la réunion des docteurs qui, pour le bien commun, décident qu'on éloignera le Roi de sa femme. Ceci avait lieu le 6. Le lendemain, Fanny entendait le Prince de Galles raconter les événements de la nuit. George III avait, à toutes forces, voulu se lever et pénétrer dans la chambre voisine de la sienne. Stupéfait d'y voir tous les gens de sa maison réunis, dormant, au hasard, sur des chaises et des fauteuils, il leur avait demandé ce qu'ils faisaient là; puis, sans transition, il avait procédé à l'éloge du duc d'York, lequel était présent, quoique
son père n'arrivât pas à le reconnaître. Sir George Baker avait alors essayé de calmer le Roi ; mais celui-ci était entré en fureur, le parquant dans un coin, le traitant de vieille femme, criant qu'il n'entendait rien à son mal et qu'il souffrait des nerfs, seulement des nerfs. Nul n'osait bouger et la scène eût pu durer longtemps si Mr. Fairiy n'avait pris, sur lui d'aborder franchement le souverain et ne l'avait engagé à regagner son lit. D'abord, le Roi se fâcha, lui demanda qui il était. « Je suis Mr. Fairly, répondit son interlocuteur, pour qui Votre Majesté s'est montrée souvent très bonne. A mon tour je veux être bon pour Votre Majesté. Sire, il faut que vous retourniez vous coucher. Votre existence en dépend. » Le Roi l'avait considéré avec stupeur, puis, sans un mot, très docilement, était rentré dans sa chambre.
Quinze jours s'écoulèrent, l'état du malade allant s'aggravant. A ces calamités s'ajouta le retour de Mme Schwellenberg, hurlante, éperdue, remplissant l'atmosphère de clameurs atroces. Bientôt, l'entrée du château fut rigoureusement interdite, les communications rompues entre ses habitants et le monde extérieur, ceux-ci réduits à la solitude et au silence, plongés dans une attente funèbre. C'est miracle si, à ce régime, tous ne devinrent pas fous. « Quelle journée! s'écrie miss Burney. Quelle éternité que chaque heure !» — Et plus loin : « Bonté divine 1 quelle journée que celle d'aujourd'hui I je n'ai pas vu figure humaine, sauf à dîner; et alors quelles figures ! » Le plus longtemps possible on tenta, sinon de cacher toute la vérité, au moins de
rassurer le public. A la fin, il fallut prendre un parti, et révéler officiellement aux ministres que George III avait perdu la raison. Ceux-ci arrivèrent à Windsor. En sortant de la chambre du Roi, lord Tlmrlow « était si ému de l'état dans lequel il avait trouvé son maître que les larmes coulaient le long de ses joues et que ses pieds avaient peine à le porter. M. Pitt garda plus de sang-froid; mais il exprima son chagrin en termes si déférents et affectueux que l'admiration que chacun avait pour lui s'en accrut encore! »
Le 28 novembre, on décida que le Roi serait emmené à Kew, endroit qu'il détestait, mais où il pouvait se promener sans être vu. La Reine et quelques personnes de sa suite s'en furent les premières, au milieu de la consternation générale, sous le regard des sentinelles pleurant à chaudes larmes. « Nous avions l'air, écrit Fanny, de partir en captivité sans avoir commis aucune faute, et pour un exil dont, à l'avance, nous ne soupçonnions pas une minute la durée. » Restait à emmener le Roi. On n'y parvint qu'au prix de ruses grossières et seulement sur la promesse qu'il reverrait sa femme. Le malheureux homme la réclamait à tous les échos. « Elle est ma meilleure amie, ne cessait-il de répéter. Où pourrais-je en trouver une autre! » et son désespoir avait pour les témoins quelque cliose de lamentable. Finalement, il partit; mais arrivé au terme du voyage, il ne revit point la Reine, ainsi qu'on le lui avait promis, et sa déception fut l'origine d'une crise plus violente que toutes celles qu'il avait eues jusqu'alors.
Tels furent les débuts du séjour ou mieux, comme le dit miss Burney, de cette affreuse, de cette épouvantable « campagne de Kew » . Le pavillon où logeaient le Roi et les personnes qui, sans d'ailleurs jamais le voir, vivaient à ses côtés, n'avait rien de ce qui fait une résidence pour l'hiver. Il était triste, humide, glacial, dépourvu des commodités les plus élémentaires. Par surcroît, à la suite d'une guérison malencontreuse, Mme Schwellenberg avait repris son emploi et par tous les moyens s'efforçait de rendre à ses compagnes de réclusion l'existence intenable. Les journées s'écoulaient, mornes et vides, à attendre des nouvelles du malade qui, tantôt donnait de vagues signes d'amélioration, tantôt retombait dans la fièvre et le délire. Cependant, les médecins ne perdaient pas absolument espoir. A ceux qui l'avaient soigné d'abord, et qui maintenant, par crainte des insultes et des menaces, n'osaient plus se montrer dans les rues de Londres, on avait adjoint le docteur Willis et son fils. Très respectés, très honnêtes, joignant à beaucoup de savoir beaucoup de jugement, ils adoptèrent la douceur, de préférence à toute autre méthode. Ce nouveau régime eut d'heureux effets. Peu à peu, malgré des rechutes fréquentes, le Roi parvint à se calmei", à voir plus clair autour de lui. Le 1" janvier 1789, miss Burney, laquelle avait pour mission quotidienne de transmettre à la Reine des nouvelles de la nuit, eut la joie de lui apprendre que le « cher et excellent souverain avait lui-même prié pour sa guérison. » Bientôt, il fut en état de se promener dans le parc. On put dès lors envi-
sager l'avenir sous un aspect meilleur. Je n'insiste point sur les débats qui, pendant ce temps, avaient lieu à la Chambre, sur les menées du Prince de Galles pour obtenir la régence, ni sur les indignations de la Reine et de ses femmes. J'en arrive tout de suite au 2 février, date qui marqua dans les souvenirs de miss Burney par la rencontre inattendue qu'elle fit ce jour-là.
Comme depuis qu'elle était chez la Reine, surtout depuis les derniers événements, l'infortunée dépérissait à vue d'œil, les médecins finirent par lui donner le conseil de prendre un peu l'air, chaque matin. Il ne paraît pas qu'à la Cour on fît grande attention à la mine des gens ni que la souveraine se doutât qu'il y eût des limites aux forces d'une habilleuse. Elle voulut bien autoriser Fanny à sortir, mais en la priant d'éviter toute espèce de rencontre avec l'auguste malade, celui-ci se promenant de son côté, à la même heure. Fanny s'en allait donc, soit dans le parc de Richmond, soit dans les jardins de Kew, suivant les indications qu'elle recueillait sur l'itinéraire de Sa Majesté. Le jour dont nous parlons, ayant su que le prince était à Richmond, elle avait dirigé ses pas vers Kew, lorsque soudain, à travers un massif, elle aperçut un groupe d'hommes. Elle pensa d'abord n'avoir affaire qu'à des ouvriers. Mais, en regardant avec attention, il lui sembla reconnaître George III en personne. Dans le doute, sans attendre une minute, elle tourna les talons et revint sur ses pas. Quelle ne fut point son épouvante, en entendant quelqu'un marcher à sa suite et qui, d'une voix
rauque, appelait : « Miss Burney, miss Burney ! »- Le Roi! c'était bien lui 1 Affolée, éperdue, n'osant regarder en arrière, Fanny prit ses jambes à son» cou. Cependant les cris la poursuivaient de plus belle. Fanny courait toujours, clierchant une issue, un trou par où s'échapper. Elle aurait voulu se métamorphoser en oiseau, en plante, en caillou du chemin. A la fin, d'autres voix se firent entendre qui lui commandaient de s'arrêter, et cela dans l'intérêt du malade.
Alors elle obéit, prit son parti de faire demi-tour et, de loin, aperçut le Roi qui s'avançait entre ledocteur Willis et son fils. Hors d'haleine, embarrassée au delà de ce qu'on imagine par l'involontaire, le monstrueux attentat dont elle venait de se rendre coupable vis-à-vis de la sacro-sainte étiquette, miss Burney rassembla ses dernières forces et leva la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux du Roi. Elle n'y lut aucun déplaisir, et comme il lui demandait pourquoi elle s'était enfuie, comme de plus en plus gênée, elle ne savait que répondre, voilà qu'à son ébahissement suprême, George III la serra contre lui, l'embrassant comme sa propre^ fille, et témoignant une joie si grande à la revoir qu'en un clin d'oeil, elle oublia ses frayeurs.
Aussitôt, il se mit à causer, l'entretint de tout et de tous, l'assurant d'abord qu'il était guéri, archiguéri, que jamais il ne s'était mieux porté. A première vue, l'on se demandait en effet, quand et comment il avait été malade. Rien dans ses paroles et son allure qui trahît la démence. A peine si, de temps à autre, une lueur étrange brillait dans son
regard, mais si vague, si fugitive qu'il fallait le bien connaître pour s'en apercevoir. Miss Burney regardait George III. George III souriait avec bonhomie et, tout en souriant, la questionnait sur elle-même et sur sa propre santé. Le plus curieux est qu'il se mit à parler de Mme Schwellenberg, et de manière à la stupéfier. « N'en ayez pas peur, dit-il gaiement. Ne vous laissez pas faire », ajoutant qu'il était son ami, qu'elle pouvait compter absolument sur son aide. Fanny n'en pouvait croire ses oreilles. Par quelles indiscrétions, quels détours George III était-il au courant de ses démêlés avec Mme Schwellenberg? De plus en plus, cependant, il s'échauffait à lui vouloir prouver qu'il était pour elle un ami véritable, tant et si bien que le docteur Willis essaya de calmer son malade, en l'entraînant dans une allée voisine. Le malade s'y refusa, déclarant qu'il avait encore mille choses à dire à sa jeune protégée. Il lui parla de ses pages dont il n'était point satisfait, de sa maison à laquelle il prétendait apporter quelques changements : il lui parla du docteur Burney et des ouvrages du docteur Burney, d'Hayndel et de la musique d'Hayndel. « Il passa en revue la plupart de ses oratorios, essayant de chanter plusieurs airs, mais avec une voix si enrouée que cela était terrible à entendre. » Le docteur Willis jugeait que l'entretien prenait une tournure de plus en plus inquiétante. Mais le Roi ne voulait toujours pas quitter sa petite Burney. Il l'entretint encore de Mrs. Delany, fit son éloge avec des larmes plein les yeux, remit la conversation sur le père
de Fanny, jura de prendre ce dernier sous sa protection, enfin, cédant aux instances de son médecin, répéta pour la centième fois que Mme Schwellenberg n'était pas une personne à craindre (Sa Majesté en parlait à son aise) . « Fiez-vous à moi ! déclara-t-il en s'éloignant. Je serai votre ami aussi longtemps que je vivrai. Je m'engage ici même à être votre ami. »
La petite Burney se retrouva seule, au milieu du jardin, abasourdie par la rencontre qu'elle venait de faire et fort attendrie par les témoignages d'affection du souverain. Revenue de sa stupeur, elle courut chez la Reine lui faire part de l'aventure, non sans omettre avec soin tout ce qui visait la dame aux grenouilles. Émoi général. Chacun voulut se renseigner de près, questionner la demoiselle d'atours, l'entendre conter son histoire. Le lendemain, on apprit que Sa Majesté ne se ressentait point de l'entrevue. L'état du malade allait au contraire s'améliorant. A partir de ce moment, les progrès devinrent plus rapides jusqu'au jour où, de loin, Fanny aperçut George III et la reine Charlotte qui se promenaient ensemble dans les allées de Richmond. Les partisans de la régence étaient battus. Avant que le projet de loi ne fût passé en troisième lecture, le souverain était presque entièrement rétabli. Lui-même, à la fm du mois de février, put en donner, de vive voix, l'assurance à Fanny. « J'ai revu le Roi, écrit -elle, dans le cabinet de toilette de la Reine. J'ouvris la porte et il était là, devant moi. Il sourit au mouveme^nt de recul que je fis et, disant qu'il m'avait attendu
tout exprès, il ajouta : « Je suis maintenant tout à fait bien. Je l'étais presque lorsque je vous ai rencontrée; mais aujourd'hui je saurais mieux vous attraper à la course 1 » Mon cœur se fondit de joie et de gratitude, déclare miss Burney, en le voyant aussi complètement guéri. »
Dans tout le royaume, ce furent alors des réjouissances publiques et privées. Londres illumina, et, négligeant ses habituels principes d'économie, la Reine ordonna de prendre exemple sur la capitale. Kew^ brilla de mille feux. George IIÏ parut à son balcon et tandis qu'il saluait l'assistance, la petite princesse Amélie vint lire à son « cher papa » un compliment rimé. Ce compliment, suivant les personnes averties, était l'œuvre d'une certaine demoiselle de la Cour, touchant de fort près à la souveraine. Chacun jugea le spectacle des plus émouvants. Les jours qui suivirent, George reprit officiellement le pouvoir, accueillit les adresses des deux Chambres, donna audience à ses loyaux sujets, enfin regagna triomphalement Windsor.
Il fut décidé qu'il irait au bord de la mer, à Weymouth, pour achever de reprendre des forces. Miss Burney donne encore sur ce voyage quelques détails bien amusants. Elle décrit les routes, bordées tout au long de villageois, accourus des quatre coins du pays, les orchestres et les chœurs postés à chaque relais, commençant et recommençant leur God save the King, du plus loin qu'ils apercevaient le cortège, les hameaux et petites viUes ornés de fleurs et de devises, les arcs de verdure, les délégations en costumes de fête, toutes sortes
de vieux et charmants usages remis en honneur pour la venue du Roi. Celui-ci voyageait à petites journées, s'arrêtant chez les potentats de la région. On l'accueillait avec des cris de bienvenue, jardins et parcs grands ouverts au public, lequel venait, une fois de plus, entonner God save the King et qui, à l'heure des repas, s'écrasait devant les fenêtres pour voir manger le Roi.
La maladie de George avait désolé tout son peuple et sa guérison provoqué des transports de joie. On ne le connaissait guère; mais par ouï-dire, on savait dans les campagnes qu'il était bon mari, bon chrétien, fermement attaché aux intérêts comme aux traditions de la vieille Angleterre. Il n'en fallait pas davantage pour lui valoir le respect et l'amour des honnêtes gens. A Weymouth, l'enthousiasme alla grandissant et les God save the King reprirent de plus belle. Le Roi s'éveillait-il, on jouait God save the King ; buvait-il son thé, on rejouait God save the King ; enfin, allait-il prendre un bain, qu'au moment où il plongeait dans l'onde amère, un orchestre invisible entamait l'hymne sacré.
Après un mois de baignades en musique, on procéda au retour. On fit halte à Saltram, chez les Boringdon, à Lnngleat, chez le marquis de Bath, à Tottenham Park, chez lord Ailesbury. La petite Burney campa dans des chambres aux dimensions fabuleuses, où la voix résonnait comme dans une église, avec autour de son chevet, les portraits de tous les rois Stuarts. Elle aperçut de sa fenêtre des avenues magnifiques, des bosquets enchanteurs,
des miroirs d'eau peuplés de dieux marins, et vit le lit que pour la bagatelle de neuf cents livres (22500 francs) lord Ailesbury avait spécialement fait édifier en vue de recevoir le Roi et la Reine. Le 18 septembre, la Cour était de nouveau à Windsor. « Leurs Majestés se hâtèrent d'aller voir les plus jeunes princesses et moi... Mme Schwellenberg. Je fus, toutefois, accueillie poliment. Mais mon cœur s'arrêta net au moment où j'entrai dans sa chambre. »
Il y avait alors près de trois ans que, chaque matin, Fanny offrait à la Reine son fichu, son éventail, sa tabatière, et l'horizon, au lieu de s'éclaircir, aUait pour elle s'assombrissant. La vieille Mrs. Delany était morte, qui lui tenait lieu d'appui et de confidente, lorsque la dame aux grenouilles lui rendait l'existence par trop dure. Bientôt le colonel Digby, j'entends Mr Fairly, disparut à son tour. Il faut dire que pendant la maladie de George III, à Windsor ou à Kew, le galant colonel s'était efforcé de reprendre les lectures en commun, les réunions discrètes à l'heure du goûter et les aveux relatifs aux ennuis d'une vie solitaire. Il ne prit point part à l'expédition de We}TTiouth. Sans doute avait-il mieux à faire, car, dès le retour des souverains, le bruit se répandit que le colonel avait définitivement jeté son dévolu sur miss Gunning
et l'épousait. Quoique en la circonstance, Fanny se fût comportée avec autant de sagesse que la plus sage des héroïnes de ses livres, il est évident que cette nouvelle ne dut lui causer aucun plaisir. Toute question de préférence mise à part, et Fanny bien certainement en avait une secrète pour Mr Fairly, elle oerdait là son collègue le plus aimable et le plus assidu. Désormais, en toute et pour toute compagnie, il ne lui resta que la Présidente, ses batraciens apprivoisés et le jeu de piquet. L'ennui devint mortel. « Nous retournâmes à Windsor, comme d'habitude, écrit-elle quelque part, et là, comme d'habitude, je me vis, chaque soir, condamnée à l'éternel piquet. » Déjà souffrante, en raison des fatigues de la vie de Cour et du système de réclusion imposé par l'étiquette, elle commença d'être tout à fait malade. L'obligation d'accomplir, du matin au soir, invariablement, certains gestes machinaux, la perspective de tourner indéfiniment dans le même petit cercle, le vide, la longueur des journées, tout lui devint insupportable.
Trois années durant, elle s'était efforcée de remplir ses fonctions pour le mieux, elle avait lutté contre ses penchants naturels, étouffé ses goûts d'indépendance; mais voilà qu'elle s'avouait vaincue, à bout d'énergie, prête à succomber de tristesse, voilà qu'en désespoir de cause, prise d'une audace inattendue, elle songeait tout de bon à quitter le Roi, la Reine, Windsor, enfin à s'en retourner droit chez elle, vivre à sa guise.
Là, cependant, commençaient les difficultés. On
n'a pas oublié ses craintes, ses doutes lorsqu'il avait été question pour elle d'entrer au service de la Reine. Il lui fallait maintenant s'en aller, opération pour le moins aussi délicate. On n'a pas oublié davantage les assauts qu'elle avait subis de la part de son père et de ses proches, ni les habiles flatteries de la souveraine à son adresse. Fanny, depuis cette époque, était restée la même, toujours un peu silencieuse, timide et pleine d'une réserve qui touchait à l'effroi dès qu'elle se trouvait en présence de sa maîtresse. L'idée qu'elle eût pu choquer celle-ci, la froisser le moins du monde, suffisait d'avance à la rendre malade. Pourtant, il fallait se décider, chercher, d'une manière ou d'une autre, à secouer ce joug intolérable. Après bien des hésitations, ce fut à son père qu'elle s'adressa, profitant d'une entrevue qu'elle eut avec lui et du tour favorable de leur conversation. Ce jour-là, miss Burney fît preuve d'une hardiesse qui dut l'étonner elle-même. « Je parlai, dit-elle, de ma profonde et constante vénération pour la Reine, de ses mérites, de ses vertus, de sa condescendance, même de ses bontés particulières à mon égard. Mais j'avouai que le genre de vie que je menais, ne m'agréait nullement : je me trouvais privée de toute satisfaction personnelle, de toute espèce d'attachement domestique, j'étais épuisée par le manque de repos, lasse d'une vigilance et d'un service pénibles. Mon temps était consacré à des devoirs officiels, et ce qui m'était le plus cher dans l'existence — mes amis, une société de mon choix, les êtres que je préférais — tout cela n'existait
plus qu'à titre de souvenirs... » Lancée sur cette pente, elle discourait, pérorait, se soulageait d'un mutisme de trois années. Le docteur ne disait rien. « Son silence ayant fini par me gagner, je tournai les yeux vers lui. Quelle ne fut pas ma surprise en voyant sa tête vénérable courbée sur sa poitrine avec une expression d'abattement et de chagrin ! Tous deux, nous restâmes quelques instants sans bouger. Mais lorsqu'il releva son front, j'eus peine à garder mon calme, à la vue de ses yeux remplis de larmes. « Il y a longtemps que je suis inquiet, s'écria-t-il, quoique je n'aie rien dit... Cependant... si vous pensez vous démettre, ma maison, ma bourse, mes bras vous sont ouverts. »
Malgré ses enthousiasmes du début, le docteur avait fini par éprouver certains doutes au sujet du bonheur de sa fiUe. Peu à peu, il lui était venu la vague idée que peut-être, en dépit des honneurs de l'emploi, celle-ci n'y trouvait pas absolument son compte et, vaincu par le remords en entendant ses aveux, il lui promit de la secourir. Malheureusement le docteur n'était pas riche et sa pauvreté mettait obstacle à bien des choses. De plus il vivait dans une indécision perpétuelle. Il avait été admis, résolu que Fanny quitterait le château. En attendant les jours passaient, les semaines, les mois, sans apporter aucun changement à son sort. Pour prendre patience, elle essaya d'écrire une tragédie; mais les lettres ne suffirent point à la distraire et, par ailleurs, elle continuait de se porter chaque jour un peu moins bien. « J'ai été malade tout ce
mois, écrit-elle, en octobre 1790, pas assez pour garder ma chambre, néanmoins obligée de faire un tel effort pour accomplir mes devoirs habituels que la journée devenait un supplice... Une langueur accablante, jointe à un manque absolu de iorce et de courage, firent qu'à diverses reprises, je me crus sur le point d'abandonner mon service. » Nul n'étant là pour la remplacer, force lui fut, selon sa coutume, de répondre aux appels de la sonnette royale, d'assister au petit lever, à la toilette du soir, au coucher. Ni Mme Schwellenberg ni la Reine ne paraissaient le moins du monde s'apercevoir de son état; mais d'autres n'avaient pu s'empêcher d'en faire la remarque. Le bruit courut à Londres que miss Burney dépérissait de mélancolie, écrasée sous le joug de l'étiquette. Ses anciens lecteurs s'émurent et protestèrent bruyamment. Walpole demanda pour quel crime l'auteur de Cecilia méritait d'être enterrée vivante. Windham, que Fanny rencontrait assez souvent au procès de Warren Hastings, se fit fort d'ameuter la république des lettres et Boswell, le biographe de Johnson, annonça que lui et ses collègues allaient adresser à Charles Burney une pétition coUective. Ce fut alors que le docteur et sa fille confectionnèrent une lettre à la Reine, travail mis et remis vingt fois sur le chantier, conçue dans les termes les plus respectueux, les plus mesurés, où l'humble sujette qu'était Fanny implorait, par suite d'une santé de plus en plus chancelante, la grâce de pouvoir abandonner ses fonctions. 11 n'y avait plus qu'à remettre l'adresse en mains pro-
près et vu l'humeur de la souveraine, vu l'espèce d'effroi qu'elle inspirait à sa demoiselle d'atours, a chose n'était pas aussi simple qu'on l'imagine. Pour comble d'embarras, la Reine précisément n'avait jamais été aussi gracieuse, et son amabilité, ses sourires, sa confiance augmentaient encore les difficultés. « Je m'aperçus, avoue Fanny, qu'elle ne doutait pas une minute que je ne fusse à elle pour la vie et quelque inutile que je me sentisse près de sa personne en comparaison de ceux pour lesquels je m'apprêtais à la quitter, néanmoins je ne savais comment lui faire la désagréable surprise d'un abandon auquel je ne la voyais nullement préparée. Ainsi donc, bien que, chaque jour, fermement décidée à remettre mon adresse et à en finir avec ces tribulations, la nuit arrivait sans que je fusse parvenue à rien, et je m'éveillais, élaborant de nouveaux desseins qui semblaient conçus que pour n'être jamais réalisés. »
Ce manège eût pu durer longtemps encore si le docteur n'eût cette fois usé de son autorité pour contraindre sa fille à agir. « Le lendemain matin, dit-elle (miss Burney veut parler du jour où elle eut à s'expliquer), j'étais à demi morte, tant par suite d'un réel malaise que par la surexcitation nerveuse et l'épuisement causé par l'effort que je faisais. . . Dès que je me trouvai seule avec la Reine, j'essayai de lui faire entendre que j'avais quelque chose d'essentiel à lui dire, me concernant; mais que, vu mon état de faiblesse, j'étais incapable d'exprimer de vive voix ma requête, que je m'étais permis de l'écrire, la suppliant de m'autoriser à la
lui soumettre. Ce fut tout juste si elle put m'entendre ; mais elle en comprit assez pour me donner son immédiat consentement. » L'étiquette exigeait que l'adresse passât d'abord par les mains de la farouche Présidente. « Avec quel tremblement fébrile je la lui remis, lui demandant de bien vouloir la déposer aux pieds de la Reine, avant que Sa Majesté ne quittât Londres... Mme Schwellenbergprit le papier, m'assura de son dévouement, désirant toutefois savoir de quoi il était question. J'essayai inutilement de m'excuser. Elle s'obstina; tant et si bien que je fus oblip^ée d'avouer qu'il s'agissait de ma démission. Quelle stupeur! quelle fureur! quel visage pétrifié par l'étonnementl Je l'avoue, ce fut un moment terrible. Elle me représenta toute l'ignominie d'une pareille démarche, comme si ma démarche eût été de nature à m'attirer les pires catastrophes ; elle s'offrit à me sauver du péril, comme si le bonheur de ma vie future eût pu dépendre de son secours; elle s'étendit sur les suites funestes d'une action aussi noire, comme si, loin de ces murs, l'existence eût dû se transformer en une éternelle disgrâce! » C'est en vain que miss Burney invoqua la fatigue et la maladie, l'implacable Schwellenberg revint encore à la charge, faisant et refaisant « un éloge véhément de la grâce exceptionnelle, de la félicité quasi divine dont sa collègue jouissait à l'ombre du trône, et l'exhortant avec rage à ne point perdre ce que plus jamais elle n'aurait l'occasion de retrouver ». Quoi qu'il en soit, Fanny tint bon et l'adresse fut transmise à Sa Majesté. Or, Sa Majesté en ayant
pris connaissance et l'ayant jugée fort décente quant à la forme et légitime quant au fond, proposa généreusement six semaines de liberté à sa demoiselle d'atours. Il faut lui rendre cette justice qu'elle crut agir pour le mieux. Mais cela ne faisait nullement l'affaire de miss Burney, qui désirait une fois pour toutes reprendre son entière et complète indépendance. Nouveaux pourparlers de plus en plus embarrassants et nouvelle fureur de Mme Schv^ellenberg. Apostrophes indignées, propos outrageants et le reste. La Reine elle-même, quoique toujours pleine de mesure et de politesse, ne put cette fois dissimuler un léger étonnement. Que miss Burney fût souffrante au point de vouloir quitter Windsor définitivement, voilà qui la prenait au dépourvu, et, tout bien considéré, ne lui plaisait qu'à demi. Évidemment, elle jugeait un peu bizarre qu'on fût malade lorsqu'on avait l'honneur d'être au service de la Reine d'Angleterre. « Il n'y a point là dureté de cœur, explique Fanny ; bien au contraire. Nul ici n'est affligé de ce défaut; mais c'est le résultat d'idées préconçues et d'un manque d'expérience personnelle. »
Nous l'avons expliqué déjà, la reine Charlotte n'avait rien d'une femme injuste ou cruelle. Seulement, à l'exemple des princes, elle vivait dans une sphère à part, habituée à n'être contrariée en rien, ne pouvant imaginer que la vie de Cour fût insipide ou fatigante. Elle y trouvait, pour sa part, de quoi se pleinement satisfaire. « Eût-elle été la servante au lieu d'être la maîtresse, que jamais elle n'eût, une minute, quitté son ouvrage...
Elle se conduisait avec une parfaite correction et vouait aux malheureux pécheurs une de ces haines tenaces dont les g^ens vertueux ont quelquefois le privilège... A un baptême de cérémonie, la dame qui portait l'enfant étant lasse et paraissant malade, la Princesse de Galles demanda qu'il lui fût permis de s'asseoir. « Qu'elle reste debout! » répliqua la souveraine, en époussetant le tabac de sa manche. Elle se serait tenue debout, elle, la courageuse \deille, et se serait charg-ée de porter le marmot jusqu'à ce que la barbe lui fût venue au menton... intrépide, inflexible, inexorable petite Reine! »
Heureusement que pour simplifier les choses, miss Burney fit une vraie maladie. Cette indisposition lui fut d'un grand secours. Lorsqu'elle revit la souveraine, celle-ci avait eu le temps de se résigner à son départ et l'accueillit avec sa figure des bons jours. On se mit à lui chercher une remplaçante, ce qui dura bien encore plusieurs mois. Enfin, le 7 juillet 1791, après cinq années de service, Fanny s'éloigna de la Cour et reprit l'existence d'une simple mortelle. « Votre conduite n'a cessé d'être parfaitement édifiante, » lui dit la Reine. Fanny sut en effet garder l'estime de sa maîtresse, continuant à lui rendre visite lors de ses passages à Londres et même à l'occasion — oh! seulement à l'occasion — reprenant son emploi de demoiselle d'atours.
Ce ne fut point sans émotion qu'elle fit ses adieux au palais. « Je pris, dit-elle, pour la dernière fois, le manteau de la Reine et, le lu
mettant sur les épaules, je risquai une pression discrète en murmurant avec ferveur : « Dieu « bénisse Votre Majesté! » Elle se retourna et, posant sa main sur mon bras nu qu'elle serra très affectueusement : « Puissiez-vous être heureuse, » me répondit-elle. » George III, lui aussi, tint à revoir la petite Burney, avant son départ; mais la petite Burney eut toutes les peines du monde à ne pas fondre en larmes devant son Roi. « Il s'avança vers la fenêtre où je me trouvais, raconte-t-elle, afin de me parler. Je me sentis alors impuissante à reprendre contenance. Malgré moi, je détournai la tête. Il resta quelques instants immobile, silencieux, attendant que je dirigeasse mes regards de son côté; mais je ne pus rentrer suffisamment en possession de moi-même pour le dévisager, quelque bizarre que cela fût d'agir autrement et, constatant mon émotion, il s'éloigna et je ne le revis plus. » On a beaucoup écrit sur cette période de l'existence de Fanny et, d'accord avec bien d'autres, Macaulay s'est violemment élevé contre un père assez indigne — il s'agit du docteur Burney — pour immoler sa fille à des satisfactions de vanité personnelle. L'infortuné docteur se voit mis en parallèle avec un Gircassien vendant son rejeton à un marchand d'esclaves. Accusation sévère. Macaulay déplore ensuite avec amertume qu'en échange d'honneurs absolument illusoires, Fanny ait abandonné une carrière qui lui valait renom et fortune. Sur ce point on s'explique mieux ses critiques. Mais aussitôt, il s'en prend aux souverains, les accuse d'avarice, d'égoïsme et de
cruauté. « Le principe du marché fut le suivant, dit-il; Frances Burney devint une esclave et se vit, en fait de récompense, réduite à l'état de mendiante. »
A regarder les choses d'un peu près, tout cela n'est pas très exact. Il est incontestable que le docteur fut vivement ébloui par la perspective d'établir sa fille à la Cour, et que le goût des honneurs pesa d'un grand poids sur sa décision. Mais, encore une fois, l'excellent homme avait une famille nombreuse et Fanny, malgré la vogue inespérée de ses deux volumes, se trouvait à trentequatre ans sans foyer ni réel moyen d'existence. Macaulay parle à son aise des bénéfices qu'elle était à même de se créer avec sa plume. Evelina ne lui avait en tout et pour tout, rapporté que 500 francs et Cecilia^ quoi qu'on en ait pu dire, juste 6 250. Ce dernier livre paru, il sembla que la jeune romancière fût à bout de souffle. Ellemême le reconnaissait volontiers et si l'on observe que durant les quatre années qui précédèrent ses débuts à la Cour, elle n'écrivit pas une ligne, que dans son journal, où cependant elle nous fait part de toutes ses misères, jamais il n'est une minute question de littérature ni de son regret de ne plus produire, si enfin l'on admet que les ouvrages qu'elle publia par la suite furent d'une irrémédiable pauvreté, alors il faut convenir que dans ses deux premiers romans Fanny avait à peu près dit tout ce qu'eUe pouvait dire et que, sous le rapport matériel, ses talents étaient d'une ressource bien aléatoire.
MISS BURNEY t93
Que les souverains, dans la vie courante, se soient montrés d'une excessive parcimonie, la chose ne laisse aucun doute. On pourrait même dire qu'ils étaient avares. Cependant, à l'endroit de Fanny, je ne trouve pas qu'ils aient, comme on le dit, spécialement fait preuve d'avarice. Le traitement qu'ils offrirent était modeste, mais en rapport avec les usages du palais. Toute question d'indépendance et d'agrément personnel mise à part, 5 000 francs d'appointements n'étaient pas à dédaigner lorsqu'on y ajoute le vivre et le couvert, surtout lorsqu'on se remémore qu'au bout de sept ans Fanny n'avait pas avec son travail gagné plus de 7 000 francs. La Reine, après son départ, lui servit une pension annuelle de 2500 francs, et cela aussi représente quelque chose, vu ce qu'était le chiffre de son traitement et le séjour assez bref qu'elle fît à la Cour. « Nous le lui devons bien, prononça George III. Elle a fait le sacrifice de cinq années de sa plume. » Et la Reine ajouta : « Cela ne regarde que moi et vous », entendant qu'elle prélevait la rente sur sa cassette particulière. Miss Burney devait atteindre l'âge de quatre-vingt-huit ans et presque jusqu'à sa mort, cette rente lui fut servie.
Restent l'humeur tyrannique des souverains, leur impitoyable égoïsme, leur insouciance ab solue touchant au bien-être, à la santé, voire à l'existence des personnes qui les entouraient. Làdessus, Macaulay se répand en phrases indignées. Nous avons vu ce qu'il en était au juste, en parcourant les souvenirs de miss Burney. A la ré
flexion, Macaulay ne peut s'empêcher d'admettre que ni le Roi ni la Reine ne voulaient, à proprement parler, de mal à Fanny. « Mais leur bonté, <lit-il, était celle de personnages très haut placés au-dessus de la masse des humains, accoutumés à des marques de vénération sans bornes, habitués à voir tous ceux qui les approchaient, consternés par leur froideur ou transportés par leurs sourires. » Au fond, c'est là ce dont Macaulay ne peut prendre son parti, ce qui le blesse et l'irrite, le profond sentiment que les monarques avaient de leur grandeur, la déférence de tous les instants à laquelle on se croyait tenu vis-à-vis d'eux, la discipline respectueuse observée par les gens du château, les courbettes, génuflexions et autres témoignages de piété monarchique. N'oublions pas que c'est le temps où gratifié de quelques mots polis, le grand Pitt, fondant en larmes, s'écroulait aux pieds de George 111 et lui baisait la main. Aujourd'hui, cela paraîtrait bizarre. Pour les cœurs fiers, les esprits généreux, ce trait des mœurs d'autrefois serait même un excellent prétexte à formuler quelques beaux lieux communs. Se rangeant à l'avis de Macaulay, M. de La Palisse y pourrait dire son mot et, faisant chorus, les amateurs d'éloquence trouveraient, ou je ne m'y connais pas, une occasion superbe de manifester la plus noble indignation.
Je ne m'étendrai pas sur le reste de l'existence de Fanny Burney, n'ayant eu d'autre intention que de raconter son séjour chez la Reine. Elle publia de nouveaux livres, elle se maria, elle vécut jusqu'à un âge avancé. Le plus intéressant est son mariage et la façon dont elle devint Mme d'Arblay. Il fallut pour ça la révolution, l'émigration, la rencontre d'un jeune Français, gai, aimable et charmant.
En 1789, l'Angleterre venait d'être vaincue par Louis XVI et ses enfants accueillirent avec joie la nouvelle de nos premiers désordres. Quelques-uns d'entre eux se laissèrent prendre au verbiage démocratique; d'autres, moins crédules, essayèrent de l'exploiter à leur profit ; le plus grand nombre évalua d'instinct les avantages immenses que leur pays allait retirer de la chute des Bourbons. Gomme tout le monde, Fanny Burney observait « cette grande nation qui se déchirait elle-même, impatiente de sa propre ruine », tandis que, faisant allusion au peuple souverain et à ses immortels principes, Walpole écrivait: « Que penseriez-vous d'un aliéniste qui mettrait en liberté un fou furieux, le laisserait incendier Bedlam, couper le cou aux gardiens, puis consulterait quelques étudiants en physique sur le moyen le plus doux de soigner la folie? » De l'autre côté de la Manche, on
n'en revenait pas de tant de niaiserie. Mais bientôt, devant le pillage, les persécutions, les massacres, la conscience britannique se révolta. Le meurtre de Louis XVI, l'arrivée des Français chassés de leurs provinces ou de leur capitale acheva d'exaspérer l'opinion. Fanny rapporte comment, en voyage, à l'auberge de Winchester, elle rencontre une première famille qui ne pouvant louer ni des chevaux ni une chambre, se tenait entassée dans la voiture qui l'avait amenée. « Ils étaient, dit-elle, dans la désolation. » Les voyageuses anglaises leur offrent du thé, se laissent gagner par l'émotion aux récits de châteaux brûlés, de seigneurs assassinés, de fuites à travers bois ; puis, lorsque leur attendrissement est à son comble, voilà qu'à leur tour, les Françaises les prennent en pitié : « Qu'est-ce à dire? Elles n'ont pas vu Paris? Mais il n'y a que Paris au monde! ce cher Paris ! » Ailleurs, Fanny voit arriver le duc de la Châtre qui débarque en Angleterre avec son uniforme de Coblentz. Il rencontre le comte de Narbonne et lui dit : « Vous avez tout gâté avec votre constitution, vous êtes la première cause de vos malheurs, voilà qui va bien, et maintenant, nous allons gaiement mourir de faim, tous ensemble. — J'ai du vin, réplique Narbonne, ainsi tu ne seras pas contraint à boire de la bière ; mais comme te voilà fait! — J'ai dû me livrer à un tailleur, dès mon arrivée à Londres; on me disait à l'auberge qu'avec mon uniforme je serais montré au doigt; le tailleur m'a fait le gilet que tu vois et ces culottes. — Et l'habit? — Il m'a prêté le sien. —
Quoi? le tailleur? — Lui-même; tu vois, cela ne me va pas mal. » Miss Burney abonde en souvenirs de ce genre qui peignent de la façon la plus vivante et sympathique ce monde de l'émigration.
En 1793, elle se trouvait chez des amis, dans le comté de Surrey à Juniper Hall, où précisément tout un groupe d'exUés était venu chercher refuge, Narbonne, Montmorency, Guibert, Jaucourt. Il y avait aussi là Talleyrand, Mme de Staël, enfin Alexandre d'Arblay, maréchal de camp, ex-adjudant du général de La Fayette. Chacun se mit en freiis pour l'auteur de Cecilia et l'auteur de Cecilia jugea les nouveaux venus d'un commerce exquis. Cependant, M. d'Arblay occupait dans ses lettres une place prépondérante. M. d'Arblay était un vrai militaire, franc et loyal. « M. d'Arblay était spirituel, plein d'agréments, avec beaucoup de gaieté de cœur. M. d'Arblay versifiait le mieux du monde et poussait la bonté jusqu'à lui vouloir apprendre le français. Bref, à quelques mois de là, M. d'Arblay épousa Mlle Burney.
Le nouveau ménage n'était pas riche, mais n'en fut pas moins très heureux. Il s'établit à la campagne et tandis que Ahdolonime (surnom qu'avait donné à son mari Mme d'Arblay) se livrait aux travaux des champs, celle-ci reprenait la plume. Elle écrivit une comédie, Edwy et Elgiva^ un roman, Camilla, un autre roman, le Vagabond. Tout cela fut bien loin de valoir ses deux premiers livres. En 1801, pendant la paix d'Amiens, Mme d'Arblay et son époux vinrent en France. A bdolonime espérait mettre un peu d'ordre en ses
affaires, au besoin reprendre du service, mais à la condition de ne pas porter les armes contre l'Angleterre. De tels scrupules, comme bien on pense, n'étaient guère de mise avec Bonaparte et, pour vivre, M. d'Arblay accepta l'emploi de sous-chef au ministère de l'Intérieur. Les années passèrent. Louis XVIII monta sur le trône. Il complimenta Fanny sur ses beaux ouvrages, l'appela « Madame la Comtesse », et nomma son mari dans les gardes du corps. Ce dernier prit sa retraite avec le grade de lieutenant-général et mourut en 1818. Il laissait un fils qui mourut lui-même avant sa mère. La pauvre Fanny s'était retirée à Londres assez oubliée, semble-t-il. Elle écrivit un dernier ouvrage : Mémoires du docteur Burney, lequel ne valait pas beaucoup mieux que le Vagabond, et rendit l'àme en janvier 1840.
BEGKFORD^*)
En 1796 et durant les années qui suivirent, vivait dans son domaine de Fonthill, non loin de Salisbury, un opulent personnage du nom de William Beckford. Son parc était vaste et riche en perspectives magnifiques, son château rempli de merveilles de toutes sortes et sa réputation d'excentricité bien établie.
Les hobereaux du voisinage, population chassante, chantante, buvante, jasaient terriblement sur son compte et n'en revenaient pas de voir un homme qui passait le meilleur de son existence à collectionner des livres rares, à s'entourer de tableaux de maîtres et qui n'avait point de meute. Mais le pire est que non content de vivre solitaire, de cultiver les arts et de mépriser les divertissements traditionnels de la vieille Angleterre, Beckford entendait rester maître chez lui et protéger son domaine contre les incursions des veneurs.
(1) Cyrus Redding, Memoirs of William Beckford, of Fonthill et Fifty years Recollections. — Dictionary of National Biography (voir la bibliographie). — Lewi.s Melville, The Life and Letters of William Beckford (voir la bibliographie). — Consulter également l'édition de Vatheck, réimprimée sur l'original français, en 1893, avec une préface de Mallarmé.
Beckford avait son idée. Il ne voulait point qu'on troublât dans leurs retraites ses amis, les lièvres et les renards. Nul ne crut devoir, prendre au sérieux cette manie singulière. On se contenta de tenir l'homme pour un peu plus fou qu'on ne l'avait supposé d'abord, et, comme devant, les cavaliers persistèrent à galoper en tous sens à travers son parc. Alors Beckford prit un parti décisif. Il fit entourer son domaine d'une muraille en pierre, laquelle muraille n'eut pas moins de douze pieds d'élévation et huit miles de longueur. Les clefs des portes furent confiées à des serviteurs vigilants et de ce jour, inabordable, invisible, Beckford vécut en repos.
De ce jour également, les histoires équivoques ne tarirent plus sur son compte. On l'avait d'abord traité d'original, puis de fou; il ne resta bientôt qu'à lui décerner tous les vices, et, de préférence, les moins catholiques. Naturellement, on l'accusa de se livrer en secret à des pratiques peu recommandables; mais de plus, on l'accusa d'entretenir une famille de sorciers, qui mieux est, de sorciers nains. De même, on l'accusa d'empoisonner sa femme, de rosser le pauvre monde et de jeter ses domestiques du haut en bas des escaliers. Enfin, certaine vieille dame affirma jusqu'à sa mort que la vue d'un cotillon, j'entends une créature du sexe faible, provoquait inévitablement chez lui les crises de nerfs les plus alarmantes. Jamais on ne sut au juste à quoi la vieille dame voulait faire allusion.
Que Beckford fût sujet à des bizarreries de ce
genre, rien, absolument rien, n'autorise à le supposer. Néanmoins, pour des esprits bornés ou malveillants, il faut admettre que ses allures avaient de quoi surprendre. En 1796, on l'avait vu revenir de voyage accompagné du docteur Errbart, son médecin, du chevalier Gregario Franchi, musicien remplissant l'office de majordome, et d'un certain abbé Maquin, artiste et littérateur, très versé dans la science du blason. Suivi de ces trois personnages, il s'était en hâte dirigé sur Fonthill, en avait fait fermer les portes derrière lui, et, les portes closes, n'avait plus donné signe de vie. Personne dans les environs ne pouvait se vanter d'entretenir avec le mystérieux gentleman des relations d'amitié d'aucune sorte et ceux qui, par surprise, étaient parvenus jusqu'à lui, n'avaient point eu sujet de s'en féliciter.
Là-dessus les légendes allaient leur train et l'on se contait, à grands frais d'éloquence, l'histoire de ce touriste qui, s'étant à force de ruses introduit dans le parc, avait dès les premiers pas rencontré Beckford en personne qu'il avait pris pour un jardinier. Celui-ci, sans se traliir, avait commencé par faire les honneurs de l'endroit, puis, se nommant, il avait, avec la meilleure grâce du monde, convié son hôte à dîner. Chère exquise et propos captivants. Néanmoins, après le dernier service, Beckford avait disparu. Un domestique était entré dans la pièce, chargé de souhaiter au visiteur une bonne nuit. « Puisque monsieur, avait ajouté le domestique, s'est introduit dans Fonthill aussi facilement, sans doute monsieur trouvera de
même le moyen d'en sortir. Que monsieur cependant fasse grande attention aux chiens de garde qui la nuit se promènent dans le parc en liberté. » Ce qu'il advint du touriste, nul ne le sut exactement. La seconde partie de l'histoire variait suivant les narrateurs, et cela se conçoit d'autant mieux que l'histoire était fausse.
Une autre fois — cette fois l'anecdote était véridique — ce fut au tour de la duchesse de Gordon de vouloir pénétrer jusqu'à Beckford. Beckford, nous l'avons déjà laissé entendre, jouissait d'une fortune considérable; la duchesse avait une fille à marier, d'où son empressement à le vouloir connaître. Averti du péril, celui-ci rassembla force volumes, gagna sa chambre et s'y verrouilla dans les règles. Cependant, des ordres avaient été donnés pour que la duchesse fût reçue avec tous les égards imaginables. Le vivre et le couvert, des valets stylés, des chevaux, des voitures devaient être mis à son entière disposition. Sa Grâce fut charmée d'un pareil accueil. Toutefois, lorsqu'elle exprima le désir de voir M. Beckford, on lui répondit qu'il venait à l'improviste de se retirer dans sa chambre, que c'était là de sa part un caprice assez habituel et qu'en pareille circonstance, il ne faisait bon le déranger sous aucun prétexte. Elle prit son parti d'attendre, mais le lendemain, sa première pensée fut pour Beckford. M. Beckford était-il visible? Hélas! pas plus que la veille on ne put la renseigner. M. Beckford avait parfois de si étranges fantaisies que jamais on ne savait à l'avance à quoi s'en tenir sur l'emploi de
ses journées. Peut-être paraîtrait-il, peut-être ne paraîtrait-il pas. Le plus sage était de prendre patience. Et la même scène se renouvela pendant huit jours. Chaque fois que la duchesse parlait de voir M. Beckford, on nemanquait point, en échange d'une entrevue avec son hôte, de lui proposer une collation ou bien un tour dans le parc. A la fin, de guerre lasse, elle vida les lieux et Beckford put sortir de sa chambre.
Il ne sortit point davantage pour ça de Fonthill, et les propos malveillants n'en circulèrent que de plus belle. Mais ce fut bien autre chose lorsqu'on apprit qu'il réquisitionnait tous les chariots du district, tous les hommes disponibles de la région et que, nuit et jour, dans son parc, un peuple d'ouvriers travaillait à bâtir un monument extraordinaire et colossal. La chapelle royale de Saint- Georges, à Windsor, s'en trouvait, disait-on, inachevée, et l'on représentait Beckford rôdant sans trêve autour des chantiers, activant son monde par des largesses fabuleuses et restant jusqu'après le coucher du soleil, une torche à la main, pour surveiller les progrès de son édifice. Il s'agissait en effet de l abbaye célèbre, aujourd'hui disparue, mais à laquelle son propriétaire dut vraisemblablement, à l'époque, une bonne part de son étrange notoriété.
Cependant, par ses tentatives littéraires, par ses recherches de toutes sortes, William Beckford reste, à lui seul, beaucoup plus intéressant que l'abbaye dont la construction fit jadis tant de bruit. Ses fantaisies misanthropiques reléguées
au second plan — et la légende se chargea de les embellir à souhait — , il demeure un des esprits les plus actifs et les plus curieux de son temps. Ses essais révèlent bien des noms ignorés, communiquent des désirs de voir et de savoir. Il avait cette jolie érudition que voulait le prince de Ligne, et qui sait les bons endroits. Voyageur passionné, collectionneur infatigable, bibliophile expert, adorant à la fois la peinture et l'histoire, enfin luimême auteur d'un livre unique, il entreprit tout avec un si noble enthousiasme que lorsqu'il mourut, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, il put dire que jamais « il n'avait connu dans son existence un moment d'ennui ».
Pourtant, jusqu'à ces dernières années, Beckford, même en Angleterre, demeura pour ainsi dire ignoré. De lui on ne retint longtemps que le nom et certaines manies excentriques. Peu ou point de biographies, si ce n'est quelques articles de magazines, quelques chapitres épars dans les mémoires de l'époque. Il fallut attendre Mr. Lewis Melville et son consciencieux ouvrage pour être définitivement renseigné sur Beckford et ses débuts dans la vie. Je dis bien ses débuts, car chez peu d'hommes, je crois, l'éducation, le milieu, les circonstances jouèrent dans la formation du caractère un rôle aussi manifeste et sa qualité de fils unique, la fortune immense dont il hérita de bonne heure, la haute situation qu'occupèrent les siens ne furent pas sans favoriser son goût de la solitude, ses caprices somptueux, son orgueil farouche.
Sa famille, dont maint biographe se pique de retracer l'origine jusqu'avant la conquête normande, n'acquit pourtant un certain lustre qu'au dix-septième siècle. Un Pierre Beckford alla coloniser à la Jamaïque. Il y cultiva la canne à sucre avec profit, et ne tarda pas à jouer dans le gouvernement de l'île un rôle prépondérant. William Beckford, père de notre Beckford, y naquit en 1709. Il continua de gérer au mieux les plantations familliales, mais revint de bonne heure s'instedler en Angleterre afin de surveiller la vente de ses produits. Bientôt, il s'y maria, se fit élire au parlement, devint alderman, puis lord maire et dans sa vie privée comme dans les affaires publiques, ne cessa de donner les preuves d'une droiture inattaquable. Riche, influent, considéré, il menait tantôt à Londres et tantôt à Fonthill, une existence pleine de faste et de dignité, modèle accompli de la haute bourgeoisie britannique de l'époque. Il eut son monument au Guidhall.
Lorsqu'il mourut en 1770, William, son fils unique, avait tout juste dix ans. Ce fut lord Chatham qui, désigné comme parrain, se chargea de veiller sur son instruction. Elle devait être des plus sérieuses et complètes. Mme Beckford ayant voulu garder son enfant près d'elle, on s'enquit d'un précepteur éprouvé. En même temps, on fit
choix d'un professeur d'escrime, d'un professeur de danse, d'un professeur d'équitation. Rien ne fut laissé au hasard. Pour le dessin, on eut recours aux maîtres les plus réputés, pour l'architecture à sir W. Chambers, pour la musique à Mozart luimême, et lord Chatham voulut bien, en personne, guider son filleul dans l'art de l'éloquence. « Mon éducation fut l'objet des plus grands soins, avoua dans la suite Beckford. Je vivais au milieu d'une superbe collection d'œuvres d'art, sous la direction de maîtres compétents. J'étais naturellement studieux et appliqué, aimant à lire tout ce qui me tombait entre les mains. Mes études classiques achevées, je me mis au persan, dévorant par la même occasion des biographies anglaises et françaises de toutes sortes. »
On juge par ces quelques mots de l'étendue des connaissances de Beckford. La plupart de ses lettres abondent en témoignages de ce genre et la variété de ses occupations et de ses recherches atteste à quel point il poussait le désir de se renseigner. Cet homme, semble-t-il, aborda tous les sujets, étudia les langues les plus diverses, depuis les anciennes jusqu'aux modernes, passant du français à l'arabe. Bien entendu, malgré la meilleure volonté du monde, il resta des questions qu'il ne put approfondir. A tout savoir nul n'est tenu. Mais Beckford ne pouvait se résigner à ne pas tout savoir. « Si j'étais plus jeune de deux ans, écrivait-il au terme de sa longue vie, je bâtirais sur le sommet de Lansdown, un observatoire haut de trois cents pieds, je le meublerais avec tous les
instruments nécessaires et je m'enfermerais dans ma tour jusqu'à ce que j'eusse possédé l'astronomie à fond. »
En attendant, il continuait de s'instruire avec une avidité prodigieuse et, se cloîtrant dans la bibliothèque de Fonthill, dévorait fiévreusement tous les volumes à portée. Un jour, il tomba sur les Mille et une Nuits. Ce fut un éblouissement. Il les lut une fois, deux fois, les relut encore. Finalement, il en oublia le boire et le manger. L'impression fut si violente que son précepteur crut sage de lui retirer des mains un livre qui paraissait de nature à lui tourner l'esprit. Peine perdue. Désormais, le souvenir des contes arabes devait rester pour toujours gravé dans sa mémoire, hanter son imagination, le bercer de rêves sans fin. Rarement, on vit lecture exercer une influence aussi durable et profonde. Enthousiasmes poétiques, essais littéraires, constructions somptueuses, tout chez Beckford garde l'empreinte des Mille et une Nuits. Le génie de l'Orient domine son existence entière. C'est Vatheck et son cortège de miracles, c'est Fonthill et sa tour légendaire, Lansdown et ses jardins dignes de l'ancienne Perse, ce sont les magnificences de toutes sortes dont il embellit sa retraite, enfin le mystère dont il lui plut de s'environner et ces allures, en quelque sorte, de prince de féerie qu'U adopta jusqu'à sa mort.
La solitude et le silence de l'antique demeure familiale ne servirent qu'à favoriser sa chimère. Enfant, il n'y rencontra jamais que les mêmes hôtes, lord Chatham, lord Camden, le procureur
général Thurlow, la vieille duchesse de Queensberry, visages hautains et rigides. Autour du jeune Beckford, nul compagnon de son âge. Il grandit seul, plongé dans ses lectures et ses songes, vivant au sein d'un royaume enchanté, s'exaltant à l'idée de civilisations disparues, de châteaux magiques, de ruines surhumaines, grisé par des visions splendides et l'exemple de héros fabuleux.
A dix-sept ans, au lieu, suivant l'usage, d'entrer à l'Université, Beckford alla faire un séjour en Suisse, chez un cousin de sa mère, le colonel Hamilton. Bien qu'il voyageât accompagné de son précepteur, le Rév. John Lettice, il se trouvait cette fois à même de rencontrer des gens un peu de toutes sortes, principalement des personnes de sa génération. Ilfut chez les uns et les autres, ainsi qu'il le devait; mais sa passion pour l'étude le ramenait invinciblement dans les milieux cultivés. Tout en achevant son droit, en lisant les œuvres de Locke, il suivit chez le baron Prangin les conférences de Mr. d'Epinans sur la physique expérimentale. Il connut Charles Bonnet, le naturaliste, Bénédict de Saussure, l'auteur du Voyage dans les Alpes; il fut le commensal des Huber, j'entends à la fois du père et du fils, deux curieux personnages, le premier surtout également féru de musique, de gravure et de fauconnerie, tantôt chevauchant dans la plaine, un oiseau sur le poing, tantôt déclamant, à n'en plus finir, des passages de Shakespeare et de l'Arioste. Ailleurs, Beckford rencontra Mlle Necker, plus tard, Mme de Staël, qui, si nous l'en croyons, ressemblait alors déjà terri-
blement à un homme. Enfin, plein d'une sainte émotion, il entreprit un pèlerinage à Ferney, chez Voltaire. La cérémonie eut lieu comme sans doute elle avait lieu généralement. Beckford, au milieu d'autres visiteurs, fut introduit dans une chambre où se trouvait un « squelette vivant ». Le squelette prit la parole : « Vous voyez, messieurs, un pauvre octogénaire sur le point de quitter ce bas monde. » Durant quelques minutes, la conversation roula sur des sujets généraux, puis le patriarche conclut : « Messieurs, mille remerciements pour votre visite. Veuillez, s'il vous plaît, vous rafraîchir. Ensuite, si cela vous amuse, donnez un coup d'œil à mon jardin et permettez que je me retire. » En faveur de Beckford, il ajouta cependant quelques mots, lui parlant de son père en termes élogieux, étendant sa main sur la tête du jeune homme et s'écriant : « Voilà, c'est un très vieux monsieur qui vous donne sa bénédiction. »
Mais ce qui nous en dit bien plus long sur Becktord qu'une visite à Ferney, ce sont les lettres mêmes qu'il écrivit de Suisse, missives extraordinaires, où l'abondance le dispute à l'étrangeté. Evidemment, l'auteur a beaucoup, a furieusement lu, perdu dans un monde irréel et délicieux, enivré par les élans de sa propre imagination, d'où mille réminiscences et je ne sais quels accents factices et disparates. Néanmoins, sous l'emphase et l'apprêt, que de symptômes caractéristiques ! Goûts solitaires et fantasques, saillies impétueuses, nostalgies indéfinissables, misanthropie, orgueil, va-
nité, nous découvrons un peu de tout cela dans ces élucubrations bizarres. Il faut le reconnaître, à dixsept ans, Beckford n'était déjà point de l'humeur du premier venu. Devant ses enthousiasmes et ses dégoûts précoces, on ne peut que songer à ceux qui lui succédèrent, à la génération de poètes que nous verrons à qui mieux mieux se consumer en méditations éperdues devant la nature et la solitude, en vagues révoltes, en lassitudes inexprimables.
Il décrivit la Suisse, mais en même temps, la Suisse lui suggéra la vision lointaine de pays inconnus, la perspective de villes aux donjons de mosaïque, aux coupoles de turquoise, tout l'enchantement des contrées orientales. Suivant les caprices de son àme inquiète, il rêva de voyages à travers les mondes ignorés, il évoqua des sites féeriques, des palais merveilleux et ses beaux songes ne laissèrent point de l'accompagner quand de Genève il revint à Fonthill.
Jour par jour, fiévreusement, il écrit sous la dictée de voix mystérieuses. Il se berce du souvenir d'équipées chimériques, réminiscences qu'en secret il entretient avec délice. « Voici, dit-il, l'heure du crépuscule. Je rêve dans la plaine, en face de la maison que mon père éleva. Nulle clarté joyeuse ne brille aux fenêtres, nul son mélodieux ne parvient jusqu'à moi, nul convive en liesse n'erre indolemment sous les portiques. Tout est sombre, silencieux et désert. » Il s'enfonce alors dans les bois, pénètre sous les voûtes d'un palais enchanté. « Je gravis les marches qui menaient à
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une vaste salle pavée de marbre où, suivant la mode orientale, m'asseyant sur des coussins de brocart, disposés devant un feu éclatant, je fus servi de thé et d'une sorte de pain blanc dont on se nourrit au delà de l'Atlantique. Cependant, mon imagination me transportait jusque dans le centre du continent africain et durant des heures, je rêvai à ces pays que j'adore. Les légendes étranges du Mont Atlas et des récits de voyages me divertirent l'esprit. Un instant, je me crus en vue des palais de marbre des princes éthiopiens qui s'élèvent au bord de lacs entourés de verdure, parmi les sables du désert... A quelques minutes de là, je me trouvai devant un bois épais, prêtant l'oreille au bruit de cascades impétueuses. » Il se figure être le jouet d'échos d'outre-tombe. « Les vents me soufflent tout bas les choses les plus singulières et mes oreilles sont remplies de murmures aériens... Je vais et viens dans ma cellule, et crois être dans les cavernes de Chehabeddin, où chaque volume contient un esprit. J'approche mon oreille des livres, j'écoute et je perçois des sons révélateurs. L'âme de Platon me parle entre les feuilles, Homère me répond...
« Tout autour, lampes et feux continuent de briller en silence. Grâce à ce calme sacrée les sages défunts consentent à visiter ma retraite. Nul ne pénètre en cette demeure dont la solitude a jusqu'à ce jour été respectée. Moi seul, je connais les écrits merveilleux et les œuvres d'art inestimables qui dorment dans ses profondeurs. Ici, je passe mes jours à faire des rêves charmants et je me
repais d'illusions. » Et son humeur vagabonde le conduit tour à tour aux sources du Nil, dans la tombe des Pharaons, parmi les Incas d'Amérique jusqu'à ce que, insensiblement, le sommeil mette un terme à son voyage fantastique. « L'orage et la pluie m'endormirent promptement et je cessai de rêver. Ainsi ma raison et ma fantaisie me gouvernent tour à tour. Quand l'une m'abandonne, l'autre s'empare de moi. Ces deux puissances me tiennent lieu de soleil et de lune. La première dissipe les nuages, éclaircit la face des choses, la seconde répand sur la nature un vague brouillard. Trop heureux, si tout l'hiver, je pouvais demeurer sous l'empire de ces deux souveraines, enveloppé dans le silence et la solitude. Hélas t il va me falloir de nouveau regagner la capitale, de nouveau subir des visites importunes, être la proie d'usages tyranniques, ramper sous le joug d'une oisiveté solennelle et d'un libertinage convenu. Vraiment, une pareille perspective me cause à l'avance trop d'effroi. Quelle que soit leur richesse, je briserai mes chaînes et saurai demeurer ce que je suis. J'oublierai le monde et continuerai de m'entretenir chaque jour avec vous, Mesron et Nouronihar. J'ai l'intention de poursuivre mes chimères, d'assouvir ma fantaisie... Je garderai ce qui fait mon bonheur et vivrai de ce qu'on nomme frivolités. Laissant à d'autres le soin d'étudier la situation présente de l'Amérique et former de louables desseins en vue de son futur esclavage, je veux m'absorber dans mes livres, m'entretenir avec moimême et rêver des Incas, de leur paisible royaume.
de leur culte du soleil, des délices de Quito et de la majesté des Andes »
Tel était Beckford à vingt ans, et ses confessions extraordinaires se poursuivent ainsi durant des pages, interminablement.
De Genève il était donc revenu à Fonthill, où sa mère l'avait rappelé. Mais il est également permis de supposer qu'en raison du caractère bizarre de son cousin, de ses allures tour à tour inquiètes, mélancoliques ou exaltées, comme aussi, fait curieux à retenir, d'un certain penchant à la mystification, le colonel Hamilton n'ait pas mis une insistance particulière à le garder chez lui. Mme Beckford n'était pas non plus sans s'émouvoir des étrangetés croissantes de son fils et, toujours dans le vain espoir de le soustraire à ses goûts passionnés de réclusion, elle résolut de le faire voyager de nouveau. Cette fois, le voyage consista en un simple petit tour en Angleterre; après quoi, il ne resta plus au jeune héritier qu'à se livrer aux délices de ce qu'on appelait le « grand tour », j'entends l'excursion traditionnelle que ne manquaient point alors d'accomplir en Europe tous les Anglais se piquant d'une certaine éducation. L'itinéraire comprenait généralement la France, l'Italie, la Suisse et les bords du Rhin, parfois la Hollande.
Voilà Beckford à La Haye. Ni le paysage ni l'humeur des indigènes ne le séduisent beaucoup. Il n'a que des exclamations dégoûtées à la vue des longs « canaux paresseux » et s'irrite du flegme et de l'inertie des habitants. « 0 Génie de l'ancienne Grèce! Quelle horreur que cette ville de La Haye! »
Les œuvres d'art seules trouvent grâce à ses yeux. Mais ce qu'il attend impatiemment, c'est de gagner le Midi, d'entrer en Toscane. Sienne, Pise, Florence le plongent dans l'enchantement. Il court de ville en ville, de palais en palais, admire, s'extasie. « L'Italie semble être mon pays natal; elle ne s'accorde peut-être que trop bien avec l'ardeur de mon imagination, car je me sens dix fois plus d'enthousiasme que je n'en ai jamais eu. J'ai cru devenir fou la première fois que j'ai mis le pied dans un musée et lorsque me sont apparues ces rangées de statues, ces trésors de pierre et de bronze, je suis tombé dans un délire de joie. » Gomme lui-même nous l'avoue, ce ne sont pas seulement les musées qui le transportent, mais aussi la gaieté, la bonne grâce des gens qu'il rencontre, l'harmonie des champs, la transparence du ciel.
Il arrive à Naples et le ravissement continue. Il y retrouve son cousin, sir William Hamilton. Il y trouve également lady Hamilton qui, si nous l'en croyons, était une créature angélique, et qui sut le comprendre. Il n'est pas ici question de la maîtresse de Nelson. Celle à qui pour l'instant je fais allusion, mourut en 1782 et, de son vivant, paraît bien avoir été la femme aimable et séduisante que nous dépeint le voyageur. Elle aimait les beauxarts et les lettres, jouait à miracle du piano-forte. Sans doute, comme alors un peu tout le monde, elle se mit en devoir de vanter au jeune Beckford les mérites d'une vie active, l'intérêt d'un emploi digne de sa fortune et de son nom ; mais en même temps elle prêta une oreille bienveillante à ses
aveux romantiques. Avec lui, elle admira le soleil couchant du haut des promontoires, s'enthousiasma au récit de « l'expédition d'Alexandre en quôte de la source d'immortalité », s'attendrit en écoutant les « aventures touchantes de Megnoun et de Leilah » .
Dans son salon, se donnaient rendez-vous « les gens d'esprit, les artistes, les archéologues, les musiciens, toute la beauté, toute la gaieté de la vUle! » Beckford en fit sa demeure de prédilection et conserva de Naples un fort doux souvenir. Lorsqu'il s'éloigna de ce lieu charmant, ce fut avec des regrets infinis. Ni Rome ni même Paris qu'à son retour il traversa, ne parvinrent à lui faire oublier ses promenades avec lady Hamilton. Dans la dernière de ces deux cités, il ne semble pas avoir vu grand monde et passa le plus clair de son temps à faire provision de livres rares. Bien entendu, cette fois encore, il ne s'occupa que de littérature orientale.
Enfin, au mois d'avril 1781, il regagna l'Angleterre. Ce fut sans l'ombre de joie. Les Hollandais l'avaient rebuté; ses compatriotes l'excédèrent. Esprit ouvert, actif, curieux d'art et de poésie, il ne peut, surtout maintenant qu'il a subi le charme du Midi, s'accoutumer à l'inertie intellectuelle de la plupart des gens qui l'entourent, à leurs attitudes volontairement intolérantes, à la rigueur tyrannique des conventions mondaines. Il a beau faire, il « ne peut supporter l'indifférence glaciale de ces Anglais. Quel démon l'a donc poussé à retourner chez eux? Sans doute le pecys est-il charmant, ses
bois et ses prairies incomparables. Mais quels habitants, grands dieux ! S'il pouvait seulement les envoyer tous promener la tête la première dans l'océan!... Londres est un endroit plus sot que jam£iis. Tout le monde rêve de M. Vestris et s'étonne que lui, Beckford, ne s'ébahisse point de la hauteur et de la légèreté de ces cabrioles... Il est harcelé de visites », et quant au reste « ne prévoit dans l'avenir que guerres et désolation » .
C'est une justice à lui rendre. Cet Anglais ne demande qu'à fuir l'Angleterre. En parcourant ses lettres, on songe involontairement à Byron et à ses révoltes éloquentes, à Shelley, à Charles Keats, à bien d'autres qui, victimes de leurs goûts nostalgiques ou passionnés, étouffèrent de même sous la contrainte britannique.
Ecœuré par la société londonienne, il cherche un refuge à Fonthill II y retrouve sa chère solitude, ses tableaux, ses livres; il y reprend le cours de ses songes interrompus, il écrit pour lui-même ses souvenirs de voyage, surtout il écrit à lady Hamilton. Bientôt il est majeur, et ce sont à Fonthill de grandes réjouissances pour célébrer sa vingtième année, feux d'artifice, bals, festins, auxquels viennent assister les pairs du royaume et les bonnes gens du pays. De plus en plus vivement, on l'incite à se mêler de la politique, à briguer un emploi. Mais cette perspective continue à n'éveiller chez lui aucun enthousiasme. Il écrit à un ami : « J'approche maintenant de l'époque où les gens s'attendent à ce que j'abandonne mes rêves et mes douces illusions pour faire mes débuts dans la vie
publique. Combien ils se trompent tous et comme je suis donc fermement résolu à demeurer un enfant toute ma vie! L'été prochain, je l'espère, vous donnera une preuve de la constance de mes intentions, et si je reviens de Rome, vous me verrez de nouveau sous mes hêtres, en haut de la colline de Pan, ou folâtrant parmi les halliers qui revêtent le domaine du satyre. Au crépuscule, nous regagnerons notre ermitage et croirons découvrir les hautes montagnes de Gabel al Comar. »
Non. décidément, il est clair que ce jeune homme n'est point, à proprement parler, rongé par l'ambition et qu'aux délices du pouvoir il s'obstine à préférer son bon plaisir. « Je crains, dit-il ailleurs, de ne pas être moitié assez raisonnable ni assez méritant pour faire autre chose en ce monde que composer des airs, construire des tours, dessiner des jardins, collectionner de vieux laques et conter un voyage en Chine ou dans la lune. » En attendant, « ne me sentant ni la santé ni la force nécessaires pour me conduire en héros, je prends le parti de m'en retourner à Naples vivre en paix ».
Encore une fois, l'Angleterre l'ennuie, les Anglais l'importunent. Ce qu'il éprouve, c'est un perpétuel besoin d'oublier la réalité pour les terres plus vastes et plus fertiles de son imagination. Ce qu'il veut, c'est repartir au loin, s'en aller en voyage, affirmer son indépendance et jusqu'à l'époque où, se fixant définitivement dans le Wiltshire, il entreprendra ses constructions extraordinaires, on peut dire que sa distraction favorite sera de visiter le Continent.
L année qui suivit son retour, il s'embarqua pour Ostende et traversant la Belgique et le Tyrol, reprit tout droit le chemin de l'Italie. Mais il ne s'agissait plus, comme naguère, de voyager en étudiant. Majeur, maître de sa fortune, Beckford s'était mis en route avec tout l'appareil digne d'un étranger de son importance. Et cela revient à dire qu'outre ses domestiques il emmenait avec lui un médecin, un musicien, un peintre paysagiste, le tout dans trois vastes carrosses, précédés et suivis d'un nombre considérable de piqueurs et de postillons. Cortège fastueux, à tel point que traversant Augsbourg, on prit Beckford pour l'empereur d'Autriche voyageant incognito. Beckford nonobstant brûlait de gagner le Midi. A mesure qu'il s'en rapproche, il soupire d'aise, il exulte, il croit aspirer déjà les brises de l'Adriatique. Il passe par Vérone, s'arrête à Padoue, se promène à travers champs, cueille des fruits le long de la route, s'attarde sur les terrasses inoubliables d'où l'on découvre, « à l'infini, des tours et des villes, de hauts cyprès et des coteaux boisés se dressant comme des îles au milieu d'une mer d'épis jaunes ». Il débarque dans Rome le jour où les fêtes de Saint-Pierre battent leur plein, « les canons tonnant, les trompettes éclatant, le pape caquetant, et du poisson en train de frire dans tous les coins ». Enfin, il revoit Naples et Portici, avec de tous côtés leurs champs de vignes descendant jusqu'à la mer. « Je suis assis sous une hutte de paille entourée de myrtes, écrit-il ; un pin s'élève juste en face de la porte, le^ soleil se couche dans
une mer d'or et le Vésuve s'empourpre tout entier. »
Néanmoins, pendant ce deuxième voyage, des préoccupations d'un certain ordre ne laissèrent pas de se mêler aux songeries habituelles de Beckford. Voilà ce dont il s'agissait. Peu avant de quitter l'Angleterre, il avait fait la rencontre de lady Margaret Gordon, fille unique du comte d'Aboyne, et de cette rencontre était né un sentiment qui très vite ressembla fort à de l'amour. Il avait beau d'une manière générale trouver insipides la Grande-Bretagne et ses habitants, à coup sûr il faisait exception en faveur de lady Gordon et malgré qu'il goûtât les charmes du voyage, il eut cette année-là beaucoup moins de répugnance à quitter les rivages méditerranéens
Parti au mois de mai, il revint au moins de novembre suivant. Il fit sa demande et bientôt épousa lady Gordon. Il est vrai que, le mariage conclu, il émigra de nouveau et fut s'installer avec sa jeune femme sur les bords du lac de Genève, à Evian, « village romantique, perdu au milieu de ses forêts de châtaigniers ». D'Evian, il gagna Cologne, puis prit ses quartiers d'hiver au château de la Tour, près de Vevey. C'est là que mourut Mme Beckford après avoir donné le jour à sa seconde fille. Beckford en eut un profond chagrin et ce deuil imprévu ne manqua pas d'accentuer son humeur vagabonde. Les années qui suivent, il visite le Portugal, passe en Espagne, regagne le Portugal, jusqu'à ce que nous le retrouvions à Paris, au mois d'avril 1789, c'est-à-dire à la veille de la révolution.
m GRANDS SEIGNEURS ET BOURGEOIS D'ANGLETERRE
Déjà, l'infortuné royaume est en proie à l'anarchie. Les avocats pérorent, les faubourgs s'agitent, la Bastille tombe aux mains des émeutiers. De tout cela, Beckford n'a cure. Volets et portes closes, il poursuit ses recherches, lit du matin jusqu'au soir. Ne vient-il pas d'acheter à la vente Soubise « tout un lot d'ouvrages introuvables qui le ravissent et l'étonnent au delà de ce qu'on peut imaginer » ? Ne serait-ce que « trente ou quarante volumes écrits en Latin, en Espagnol, en Portugais, traitant de la Chine et du Japon, remplis des histoires les plus rares à propos de châteaux, de trésors et de merveilles ». Cependant, l'horizon s'obscurcit, les catastrophes se succèdent. Sourd aux bruits de la rue, Beckford continue sa lecture. Il ignore, il dédaigne, songe moins que jamais à quitter la place. Pourquoi s'en aller? « Heureux, s'écrie-t-il, trois fois heureux, ceux qui dans cette bonne capitale, ont à l'heure présente beaucoup d'argent. Leur règne est arrivé, leur volonté est faite sur terre, sinon dans les cieux. Par saint Antoine, je ne me suis jamais autant amusé depuis que je suis au monde. J'ai les appartements les plus agréables, le meilleur vin, les meilleures eaux de Bristol, le meilleur lit et tout... N'allez pas croire au moins que j'attende une seconde ma voiture à l'Opéra — où, entre parentiièses, j'occupe la loge même du prince de Condé, — pas le moins du monde. Un simple signe et tout aussitôt arrive mon carrosse, à l'admiration et à la désolation de ducs et de comtes sans le sou. » Remarques judicieuses, vérités incontestables, mais qu'il
eût mieux valu ne pas exprimer avec une si belle franchise.
Heureusement qu'en toute justice, Beckford allait pouvoir, lui aussi, jouir des bienfaits de l'ère nouvelle. Quand Louis XVI fut mis à mort, en janvier 1793, notre homme se trouvait toujours à Paris. Or, malgré qu'il ne fût afflig^é d'aucune particule et se promenât dans la foule en simple spectateur, les sans-culottes commencèrent à trouver que cet Anglais prenait bien ses aises, avait bien de l'argent et qu'il affichait un état qui de loin sentait son aristocrate. Il n'en fallut point davantage pour qu'en vertu des immortels principes, on le déclarât suspect. Ce fut le sieur Chardin, hbraire, qui l'avertit du danger. Désirant fort, sans doute, garder indemne un client de cette importance, il se chargea de le déguiser en commissionnaire de librairie et, le soir venu, l'emmena chez son confrère Mérigot. Là, Beckford joua de son mieux le modeste rôle d'employé jusqu'au jour où, muni d'un passeport, il reprit en hâte le chemin de son pays. J'ajoute qu'il eut conscience d'avoir échappé à de sérieux ennuis car, sa vie durant, il fit servir au sieur Chardin une rente annuelle de 2400 francs.
Aussitôt revenu à Fonthill, nous savons qu'il se querella avec tout le voisinage et s'empressa de faire entourer son parc d'un mur de pierre haut de douze pieds. Puis, ne pouvant décidément rester en place, il regagna le Continent, fit halte à Lausanne où pour 950 livres sterling il acheta la bibliothèque de Gibbon, soit six mille volumes, s'enferma jalousement durant six semaines et lut
jusqu'à en perdre la vue. De son propre aveu, « tout le monde le crut fou » . Ceci fait, il abandonna ses six mille volumes à un médecin de l'endroit et repartit pour l'Espagne et le Portugal. En 1796, il était de nouveau dans son pays, que cette fois il ne devait plus quitter.
Durant ces années de jeunesse, Beckford pourtant n'avait pas fait que lire et voyager. Beckford avait écrit. Déjà même, à cette époque, il avait publié Vatheck^ son conte arabe et son chef-d'œuvre, dont nulle part ailleurs, du moins en Europe, je ne trouve l'équivalent.
Il débuta par une manière d'opuscule. Biographies de peintres extraordinaires, qui remonte exactement à sa dix-septième année. C'est un petit livre assez bizarre qui révèle un aspect de son caractère auquel jusqu'ici nous n'avons guère fait êJlusion. Son origine est la suivante. 11 y avait à Fonthill une concierge dont les fonctions consistaient à promener les visiteurs en leur montrant les tableaux de maîtres. Comme de juste, les touristes n'entendaient rien en peinture, la concierge point davantage; mais afin de recueillir quelque menue monnaie, celle-ci se mettait en frais d'éloquence, vantant les mérites de tel ou tel peintre dont, neuf fois sur dix, elle ignorait absolument la carrière, imaginant, au pied levé, des noms insolites et les détails biographiques les plus inattendus.
De bonne heure, ses discours furent pour le jeune William Beckford un grand sujet de gaieté. Il voulut prendre part à la supercherie et, se mettant à l'œuvre, écrivit une suite d'articles fantaisistes où le plus sérieusement du monde il mettait le public au fait des aventures de Og de Bassan, de Watersouchy d'Amsterdam, de Herr Sucrewasser de Vienne et de Blunderbussiana de Venise. L'ouvrage imprimé, il n'oublia surtout pas d'en remettre un exemplaire à la concierge de Fonthill afln que, dans la suite, elle fût à même de renseigner plus en détails les visiteurs soucieux de perfectionner leur éducation artistique.
Comme on voit, il ne s'agit là que d'un simple caprice, d'un prétexte à exercer sa verve, mais déjà sous la forme humoristique perçait un g-oût très vif pour la peinture et les arts. Notons que c'était l'époque où Beckford s'abandonnait à ses improvisations lyriques et à ses languissantes mélancolies. Toujours, en dépit de sa nature enthousiaste ou rêveuse, il nourrira les mêmes tendances mystificatrices, le même penchant à se moquer. Dans sa conduite ou dans ses écrits qu'au reste, le plus souvent, il se garda de signer, on retrouve ce même ton de raillerie malicieuse, les mêmes précautions, les mêmes petites ruses de dilettante et cet instinct de travestissement, ces airs de léger mépris à l'adresse du lecteur. Il faut parcourir ces nouvelles singuhères : L'Élégant enthousiaste, Azémia, publiées, l'une et l'autre, sous des pseudonymes burlesques, surtout il faut lire Vatheck où, quels que soient les mérites de l'ou-
vrage, il se livre, comme ailleurs, à son goût du pastiche, à sa manie de vouloir toujours quelque peu tromper son public.
Volontairement ou sans y prendre garde, il est <:ertain que Beckford faisait rarement les clioses comme tout le monde et le trait le plus significatif à cet égard est précisément ce conte arabe qu'il se •fît un point d'écrire dans notre langue au lieu de l'écrire dans la sienne. « J'écrivis Vatheck alors que j'avais à peine vingt-deux ans, déclara-t-il un jour à certain visiteur. Je l'écrivis d'une seule traite. Cela me prit deux jours et deux nuits de rude labeur. Je demeurai tout ce temps sans me déshabiller. » Cela aussi est très original; malheureusement cela n'est pas exact. Ou Beckford ne sut point s'expliquer, ou son visiteur le comprit de travers. Toujours est-il que des lettres nombreuses attestent que commencé en 1782, le travail ne fut vraisemblablement terminé qu'un an après. Ces lettres, Beckford les échangeait avec un docte personnage, le Rév. S. Henley, qui avait pris à tâche de traduire Vatheck en anglais. On y voit l'auteur entretenir son correspondant des progrès de l'ouvrage, lequel avançait peu à peu, malgré ses déplacements continuels. II y est question de remaniements à faire, de notes explicatives, enfin de divers épisodes dont Beckford comptait enricliir son volume. Sous aucun prétexte, le Rév. Henley ne devait publier sa version avant que tout ne fût achevé et qu'une édition française eût paru. Or, si les aventures du calife arrivèrent à leur terme, il n'en fut pas de même des épisodes qui traînèrent
indéfiniment. Beckford lisait, Beckford voyag^eait, Beckford se mariait, et les épisodes n'avançaient pas. Ils avançaient même si peu qu'en 1786 ils n'étaient pas encore achevés. Que se passa t-il à cette époque, on l'ig-nore. Mais brusquement, sans avertissem-^nt d'aucune sorte, Henley publia sa version; qui mieux est, il ne cita nulle part le nom de Beckford et donna l'histoire comme une traduction directe de l'arabe. On conçoit l'exaspération de l'auteur et sa hâte à publier le texte original. Deux éditions françaises parurent simultanément à Paris et à Lausanne. On y lisait l'avant-propos suivant :
« L'ouvrage que nous présentons au public a été composé en français par Mr. Beckford. L'indiscrétion d'un homme de lettres à qui le manuscrit avait été confié, il y a trois ans, en a fait connaître la traduction anglaise avant la publication de l'original. Le traducteur a même pris sur lui d'avancer, dans sa préface, que Vatheck était traduit de l'arabe. L'auteur s'inscrit en faux contre cette assertion, et s'engage à ne point en imposer au public sur d'autres ouvrages de ce genre qu'il se propose de faire connaître; il les puisera dans la collection précieuse de manuscrits orientaux laissés par M. Worthley Montague, et dont les originaux se trouvent à Londres, chez M. Palmer. »
Mais Beckford eut beau faire, l'édition britannique prévalut. Tandis qu'en Angleterre, on accueillait l'ouvrage avec surprise et ravissement, en France, il passait inaperçu. A la vérité, si l'on s'en rapporte à ses lettres, Beckford y fréquentait
assez peu de monde. On sait que de préférence à toute autre chose, il aimait le recueillement et l'étude. Et puis, naturellement réservé, dédaigneux, un peu froid, il dut attendre qu'on lui parlât de son livre avant d'y faire allusion le premier. Tout porte à croire qu'il n'usa jamais de sa qualité d'auteur comme appoint à ses lettres d'introduction, si bien qu'en lin de compte, nul ne prit garde à son ouvrage qui cependant eût mérité chez nous une fortune meilleure.
C'est une histoire extraordinaire que ce Vatheck et, dans son genre, incomparable, récit féerique, fable des Mille et une Nuits, dans laquelle évoluent des personnages monstrueux, oii l'on entrevoit des souterrains enchantés, des tours magiques, où s'accumulent des prodiges et des catastrophes, où se heurtent le drame et la bouffonnerie. Beckford n'eut qu'à traduire ses rêves par écrit. Mais, sauf l'appareil oriental, d'une exactitude méticuleuse, — on n'a sur ce point qu'à lire sa correspondance, — tout le reste est bien le résultat de son imagination. « Ce fut, avoua-t-il un jour lui-même, l'œuvre de ma propre fantaisie. La vieille maison de Fonthill contenait une des plus vastes salles du royaume, haute et sonore. Des portes nombreuses y donnaient accès, correspondant par d'obscurs et longs corridors avec tout le reste de la demeure. C'est de là que j'ai tiré ma salle d'Eblis. Il ne me resta qu'à la grandir, à la colorer, à lui prêter un caractère oriental. Toutes les femmes dont il est fait mention dans Vatheck sont exactement celles qui jadis habitaient la maison familiale, avec leurs
qualités et défauts poussés à l'extrême... Je n'avais qu'à élever, àmagnifier, à orientaliser toute chose. Oublieux de ce bas monde, je planais parmi les génies, sur l'aile de l'ancien oiseau arabe, Rock. » L'illusion fut telle que beaucoup restèrent persuadés que Beckford n'était qu'un traducteur vulgaire. « Pour l'exactitude et la correction du costume, la beauté descriptive et la puissance d'imagination, déclara le grand Byron, ce conte oriental et sublime laisse loin derrière lui toute imitation européenne et porte de telles marques d'originalité, que ceux-là qui ont visité l'Orient, éprouveront quelque peine à croire que c'est plus qu'une simple traduction. »
Enfin, le comble du tour de force est l'aisance, la souplesse, le tact sûr avec lequel cet étranger écrivit en français. Sans doute, en son temps, ne fut-il point le seul. A la veille de la révolution, notre langue était véritablement en passe de devenir la langue universelle. Gustave III de Suède, le roi de Pologne, Frédéric de Prusse, le prince de Ligne, bien d'autres encore adressaient à Paris des lettres qui valaient celles de leurs correspondants. Pour être moins connu, Beckford, sous ce rapport, n'en est pas moins remarquable. A peine si chez lui, de loin en loin, quelques anglicismes attestent un léger malaise. Partout ailleurs, il use de son instrument d'emprunt avec une adresse étonnante. C'est tantôt une simplicité volontaire d'expression, une élégance un peu sèche et précise, je ne sais quel tour alerte et spirituel, la langue dépouillée de notre dix-huitième siècle.
tantôt une période colorée, large, éclatante, une suite d'images grandioses ou fantastiques, découvrant au lecteur des horizons merveilleux.
Ainsi débute le conte : « Vatheck, neuvième calife de la race des Abassides, était fils de Motassem, et petit-fils d'Haroun-al-Raschid. . . Sa figure était agréable et majestueuse; mais quand il se mettait en colère, un de ses yeux devenait terrible, au point que personne ne pouvait en supporter le regard ; et le malheureux sur lequel il le fixait, tombait aussitôt à la renverse, et quelquefois expirait. Aussi s'abandonnait-il rarement à son humeur, dans la crainte de dépeupler ses états et de rendre son palais désert...
« Il aimait à engager la dispute avec les savants, mais ne voulait pas qu'ils présentassent avec chaleur les opinions contraires aux siennes. Il fermait la bouche avec des présents à ceux dont la bouche pouvait être fermée, et envoyait en prison, pour leur rafraîchir le sang, ceux que ses libéralités ne pouvaient convaincre. Ce remède lui réussissait souvent. »
On reconnaît le style contemporain de Voltaire, sa phrase exacte, agile, unie. Mais ailleurs, Beckford parle du soir qui tombe. « L'air était céilme, dit-il, rien ne le troublait que les voix des jeunes filles qui puisaient de l'eau dans les sources voisines. » Il décrit des palais imaginaires, « la tristesse de perspectives monumentales très vastes », et cette « terrasse qui, pavée de pierres de marbre carrées, paraissait un lac immense d'une eau calme et limpide ». Puis, c'est l'arrivée du calife devant
les ruines d'Istakar : « Un silence de mort régnait sur la montagne et dans les airs. La lune dilatait sur une vaste plate-forme l'ombre des hautes colonnes qui s'élevaient de la terrasse jusqu'aux nues. Les sombres et innombrables observatoires étaient sans toits, et leurs chapiteaux, d'une architecture inconnue dans les annales de la terre, servaient d'asile aux oiseaux de nuit, qui prirent la fuite à la vue de Vatheck, en jetant des cris plaintifs. » Enfin, ce sont les regrets de Soliman : « Lorsque je vivais, j'étais assis sur un trône magnifique; j'avais à ma main droite douze mille sièges d'or sur lesquels les patriarches et les prophètes écoutaient ma doctrine; à ma gauche les juges et les docteurs, assis sur des trônes d'argent, étaient présents à toutes mes décisions. Tandis que j'administrais ainsi la justice à une multitude innombrable, les oiseaux, se balançant dans l'air, me formaient un dais contre les rayons du soleil. Mon peuple prospérait et mon palais s'élevait jusqu'aux nuages. » Légendes enchanteresses, qui sans trêve hantaient l'esprit de Beckford depuis le jour où, tout enfant, il avait découvert les Mille et une Nuits. Même après avoir écrit Vatheck, jalousement, il continua d'entretenir ses chères visions et l'exemple est vraiment singulier de cet homme dont la vie s'écoula toute entière au milieu d'un songe magnifique.
En attendant, qu'allait-il faire? Définitivement revenu de voyage, il ne devait plus guère cette fois quitter son pays. Veuf, il gardait intact le souvenir de son deuil prématuré. Ses deux filles habitaient chez leur grand'mère, et jusqu'à ce que leur éducation fût achevée, elles ne semblent pas avoir tenu dans son existence une place considérable. Sans profession particulière, sans voisin ami, à quoi ce gentleman fantasque, maintenant qu'il se retrouvait dans sa maison de campagne, allait-il employer son activité?
De longue date, nous le savons, ses aînés ou ses proches avaient désiré le voir prendre part aux affaires de l'État. Tout contribuait à lui faciliter une carrière de ce genre. Mais nous savons aussi qu'il n'éprouvait à cet égard qu'ennui et répulsion. Sur les instances de lord Thurlow, tandis qu'à loisir il parcourait les pays d'Europe, Beckford avait néanmoins consenti à ce qu'on l'élût aux Communes. Avec des intermittences, il y siégea même jusqu'en 1820. Jamais par là, il ne se crut engagé à grand'chose. A plus forte raison, jamais il ne daigna s'occuper de ses propres élections. Des agents payés faisaient l'ouvrage et quand d'aventure, il prit place à la Chambre, ce fut pour n'y rien dire. « La politique, avouait-il sans ambages, n'était pas de son ressort. » Effectivement, la poli-
tique l'assommait. Ses collègues, pour la plupart, lui semblaient d'une étonnante niaiserie, leurs éternels mêmes petits manèges d'un ennui sans bornes et quant à ce qu'on est tenu d'appeler le « sort des masses », il le considérait, je pense, d'un œil assez indifférent. — Ce n'est pas moi qui le lui reprocherai. — En fait de politique, malgré les lettres désinvoltes qu'il écrivit à Paris en 1793, il ressentait avant toute chose un vif dégoût pour les calembredaines humanitaires et ce qui s'ensuit. Il avait pu juger de près et bien à l'aise notre glorieuse révolution et, toute son existence, il conserva de l'imbécillité populaire un inoubhable souvenir. Au reste, la carrière publique de Beckford est si peu de chose dans sa vie qu'au besoin même on pourrait se dispenser d'y faire allusion.
Tl avait donc regagné Fonthill en 1796, et tout de suite s'était brouillé avec tous ses voisins. Ceux-ci n'avaient jamais éprouvé à son égard de sympathie particulière; mais lorsqu'il eut fait clore son domaine et qu'il en eut chassé les visiteurs, ce fut une indignation générale. Beckford s'en soucia peu, l'essentiel, selon lui, étant précisément de n'avoir pas à fréquenter de gens qui l'ennuyaient. Sauf les employés directement attachés à sa personne, Beckford ne voyait àme qui vive. Il avait installé chez lui un docteur, un musicien, un expert en blason et se déclarait ainsi parfaitement satisfait. Dans la suite, il accrut le cercle de ses relations en y joignant un architecte, James Wyatt, qui bientôt allait trouver à Fonthill une
belle occasion de mettre ses talents à l'épreuve.
Depuis quelques années déjà, Beckford méditait d'accomplir certains changements dans la demeure familiale. Il imagina d'abord un oratoire mysté rieux, une espèce de sanctuaire, décoré dans le style portugais. Ensuite, il nourrit le projet d'élever une sorte de couvent, moitié fait de ruines, moitié composé de chambres habitables. Finalement, pierre à pierre, il mit bas le vieux Fonthill, et commença d'édifier un monument gigantesque, une immense abbaye gothique dont la tour principale, d'une hauteur de plus de trois cents pieds, devait, comme un phare, dominer toute la campagne environnante. Il y avait bien longtemps que Beckford rêvait de palais enchantés, de donjons féeriques et dans ses lettres de jeunesse, comme dans l'histoire du petit-fils d'Haroun-al-Raschid il avait, en songe, bâti maint château fabuleux. Un jour vint, où il voulut donner corps à ses chimères et pendant quinze années, la construction de son abbaye et les multiples embellissements qu'il y apporta, firent ses plus chères délices. Là, comme lorsqu'il écrivait, il donna libre cours à son extraordinaire fantaisie, à son insatiable besoin de spectacles rares et merveilleux.
Plus tard, comme on lui demandait si Fonthill avait été bâti suivant les plans tracés de sa main : « Non, répondit-il, j'ai sur la conscience assez de péchés sans celui-là. Wyatt avait l'occasion d'élever à sa gloire un monument splendide. Il ne sut pas en profiter. » Au dire des contemporains — et rien ne subsistant de la bâtisse, force est de
nous en rapporter à leurs témoignages — , il semble en effet que, malgré ses dimensions prodigieuses et les sommes énormes qu'elle dut coûter, l'abbaye ne fut pas une merveille d'architecture. Restent les gravures de l'époque. Mais pour séduisantes qu'elles puissent être, mieux vaut sans doute ne point trop s'y fier. En tout cas, si de l'aveu du propriétaire, celui-ci ne fut pas responsable de l'aspect extérieur de l'ouvrage, il en compromit grandement la durée par sa folle précipitation. Qui bâtit sûrement, bâtit lentement. Mais avec ses impatiences de despote, Beckford ne pouvait s'accommoder du plus petit retard. A peine ce projet de construction eut-il germé dans sa tête, à peine les plans en furent-ils arrêtés, qu'en hâte il réunit tous les ouvriers disponibles de la région et que les travaux commencèrent. A certaines périodes, il y eut, dit-on, jusqu'à cinq cents hommes occupés en même temps à Fonthill. Divisés en escouades, ils reprenaient la besogne à tour de rôle et, nuit et jour, été comme hiver, poursuivaient leur tâche infatigablement. Le soir, on allumait des torches. Anxieux, Beckford surveillait les progrès de son édifice. Néanmoins, rien ne marchait encore assez vite et pour hâter l'achèvement de l'abbaye, partout où l'on put, on remplaça la pierre par du bois ou du ciment. Ce fut avec des moyens semblables qu'on éleva la fameuse tour. Lorsqu'elle eut atteint trois cents pieds de haut, on planta sur son faîte un grand mât, au mât on attacha un grand pavillon et le tout eut très bon air. Malheureusement, du bout de l'horizon, accourut un orage
furieux et soudain la tour s'écroula, au milieu d'un vacarme épouvantable.
Beckford afficha la plus belle indifférence. A l'entendre, son seul regret fut de n'avoir point assisté à la catastrophe. « Il est parfaitement exact écrivit-il à son ami, sir Isaac Heard, que la pluie tomba, que le vent fit rage et qu'après s'être emparé de l'étage supérieur de la grande tour, ils travaillèrent de leur mieux à la faire chavirer. Donc, après une cabriole exécutée autant dire dans les régions les plus élevées de l'atmosphère, planches, poutres et poutrelles vinrent s'abîmer sur le sol, mais avec un tel ensemble et si délicatement qu'elles n'ébranlèrent aucune des pierres de l'édifice principal et laissèrent intact jusqu'au moindre ornement.
« Nous rebâtirons avec un faste nouveau, pourvu toutefois que le sublime Wyatt daigne consacrer un peu de l'attention la plus élémentaire à ce que je supposais devoir être l'œuvre de son choix. La catastrophe et les pertes qui s'ensuivent font dans les journaux un bruit magnifique. Je n'ai pas entendu l'une et ne me ressens pas des autres. »
Sans plus tarder, on se remit au travail et bientôt une nouvelle tour surgit du sol. Mais cette fois encore, à peine terminé, il fut reconnu que l'édifice péchait par sa base. Beckford voulut remédier à cet inconvénient. On lui répondit que le meilleur et le plus simple était de tout démolir, puis à nouveau de tout reconstruire. Alors Beckford prit son parti de laisser les choses en l'état ; mais, à certains moments, la fragilité de sa demeure ne laissa pas
de lui causer de vives inquiétudes. « Ce fut pour moi une source d'angoisse perpétuelle », avouat-il dans la suite. On l'imagine sans peine. Pourtant, la nouvelle tour ne s'écroula qu'en 1825, trois années après que Beckford l'eût vendue.
En attendant, malgré la fâcheuse perspective de recevoir sur la tète un monument de ce poids, Beckford se mit à remplir Fonthill de toutes les merveilles qu'il avait accumulées durant ses longs voyages. Ce fut à l'intérieur un palais des Mille et une Nuits, un prodigieux entassement de meubles rares, d'étoffes somptueuses, d'œuvres des plus grands maîtres. A la vérité, si bien peu de gens étaient admis à contempler ces splendeurs, les rares élus qui franchirent le seuil de l'abbaye n'en pouvaient croire leurs yeux. Quelques-uns nous ont laissé la description de salles immenses, aux plafonds de chêne, aux vitraux éblouissants, de cabinets entièrement tapissés d'ambre ou d'ivoire, de galeries ornées de portraits de Véronèse, d'Holbein et de Raphaël, de bibliothèques remplies de volumes inestimables, de collections datant de toutes les époques et provenant de tous les points du globe. On errait sans fin au milieu de richesses inouïes. Gagnait-on les fenêtres, on apercevait des jardins enchanteurs, avenues désertes et mystérieuses, pentes ombragées par des arbres inconnus dans nos climats, massifs peuplés d'oiseaux exotiques. Puis, au pied même de l'abbaye, le sol se creusait en forme d'entonnoir, tel un cratère de volcan, mais un cratère où fleurissaient en abondance azalées, rhododendrons et magnolias, ravin
au fond duquel brillait à travers les branches la surface d'un lac bleu. Et dans ce parc magique, sous ces berceaux hospitaliers, jamais nul passant, nul visiteur. Sans les oiseaux qui partout chantaient à perdre haleine, sans les daims qui s'y promenaient en liberté, on se fût cru dans le royaume de la Belle au bois dormant.
C'est au milieu de ce faste solitaire, entouré de ses collections et de ses livres que Beckford passa quinze années de son existence. Il touchait au rêve de sa vie. Pour les curieux et touristes, interdiction formelle de franchir la porte et, sauf de rares intimes tels que sir Isaac Heard, James Wyatt, son architecte, Samuel Rogers, le romancier, ou Benjamin West, président de l'Académie royale, je ne vois pas trop qui le propriétaire de Fonthill reçut chez lui.
Le 20 mars 1801, sa demeure fut cependant le théâtre d'une grande agitation. Endossant leur uniforme, les miliciens de la région vinrent se ranger en ligne depuis la grille du parc jusqu'au seuil de l'abbaye, des fanfares se tinrent prêtes à jouer Rule Britannia et de toutes parts accoururent des bandes de villageois. 11 s'agissait de recevoir avec honneur lord Nelson auquel cette fois Beckford ne dédaignait point d'ouvrir ses portes.
Nelson arriva donc, suivi de lady Hamilton, sa maîtresse, et de sir WiUiam Hamilton, le mari de sa maîtresse. On n'a pas oublié les séjours de Beckford à Naples et le souvenir attendri qu'il avait conservé de la première lady Hamilton. Depuis lors, celle-ci étant morte, sir William
avait épousé en secondes noces Emma Lyons, la beauté fameuse. L'auteur de Vatheck rendit justice à ses appas, mais conserva toujours une secrète préférence pour la femme à qui, jadis, il avait confié ses aspirations juvéniles. Naturellement, il y eut des harangues, des festins, des feux d'artifice et, le dernier jour, lady Hamilton gratifia l'assistance du spectacle de ses pantomimes et poses plastiques. On l'applaudit sous les traits d'Agrippine portant les cendres de Germanicus et le tableau fut, dit-on, à ce point émouvant que nombre de spectateurs versèrent des larmes abondantes. Puis, les trois illustres visiteurs prirent congé de leur hôte et de nouveau Fonthill retomba dans le silence.
Mais onze ans plus tard, en 1822, le public fut prodigieusement étonné à la nouvelle que Beckford se préparait à vendre aux enchères l'abbaye et ses trésors. Déjà les catalogues couraient de mains en mains, lorsque se présenta Mr. John Farqwhar qui, pour la bagatelle de 330 000 livres (8 250 000 francs), acheta la propriété tout entière. L'année suivante, nouveau coup de théâtre. On annonça que les collections allaient être vendues en détail.
Ce fut aux alentours de Fonthill une bousculade sans précédents. « Heureux qui trouve une chaise libre à quinze miles d'ici! s'écriait un chroniqueur. Les avantages d'un appartement privé sont un luxe auquel bien peu osent prétendre... Dans toute la région les lits font littéralement double emploi et les personnes arrivées pendant la nuit doivent
attendre pour se coucher que d'autres leur cèdent la place... Pas une ferme si modeste qu'elle soit, pas le moindre cottage qui ne serve d'asile à l'élégance, à la beauté, enfin aux plus grands noms. » L'étrange aspect de cette cohue, logeant au petit bonheur sous le chaume ou dans la paille, fut un sujet de plaisanteries sans fin. Les journaux s'en donnèrent à cœur joie, les uns s'ébahissant devant les merveilles exposées, les autres ne se privant point de les juger surfaites. En somme, dans le groupe des connnaisseurs, la déception fut grande. Avant de quitter l'abbaye, Beckford avait mis soigneusement à part les plus belles pièces de ses collections. Au lieu des toiles célèbres et des meubles de choix dont il était parlé depuis si longtemps, on trouva surtout chez lui des curiosités rétrospectives et toute une multitude de menus objets dont le mérite principal était la rareté. De même, on profita de l'occasion pour écouler des articles de provenances très diverses, mais qui jamais n'avaient appartenu à Beckford. Et cela fit dire qu'il était vraiment superflu de bâtir une cathédrale pour en faire un magasin de bric-àbrac.
Reste à dire pourquoi Beckford se défit brusquement d'une habitation qu'il avait reconstruite et embellie à si grands frais. Le motif en est simple. Beckford voyait ses revenus fondre d'année en année. Qui mieux est, un vote de la Chambre le dépouilla brusquement du produit de deux de ses plus beaux domaines coloniaux. Devant ces pertes successives, il lui fallut bien songer à se res-
treindre. Beckford avait alors soixante-trois ans, et ce ne fut pas sans des regrets amers qu'il abandonna Fonthill. Mais il n'était pas homme à rien témoigner de ses faiblesses. Très philosophiquement, il s'occupa de réorganiser sa fortune, plaça des fonds en viager et se mit à la recherche d'une résidence nouvelle.
Son choix se porta sur Bath, ville d'eaux célèbre des environs. Il pensa d'abord acheter Prior Park, mais bien que son patrimoine fût relativement toujours considérable, on exigea de lui de telles sommes qu'il dut renoncer à ce projet. Alors, il acheta deux maisons situées dans la partie de la ville connue sous le nom de Lansdown Crescent. Puis, redoutant le tapage d'un piano malencontreux ou les tintements d'une sonnette importune, il prit également possession d'une autre villa qu'il estimait un peu trop proche. En même temps, il acquit de vastes terrains sur Lansdown Hill, derrière sa demeure, et, tout aussitôt, les travaux commencèrent. Au moyen d'un pont suspendu ou mieux d'une galerie couverte, ornée de vitraux, on relia les deux premières habitations à la troisième ; des jardins furent tracés à grands frais et comme par enchantement Lansdown Hill se couronna d'une forêt merveilleuse. Enfin, sur le point le plus élevé de son domaine, Beckford, suivant son habitude, ordonna de bâtir une tour. Cette fois elle n'eut que cent trente pieds de haut et, l'ouvrage terminé, Beckford le jugea tant soit peu mesquin. Il s'y résigna cependant avec l'idée que, malgré tout, son donjon servirait de point de repère aux
fermiers ivrognes rentrant le soir du marché. Et puis, au moyen d'une lorgnette, il pouvait à loisir observer de sa tour les vaisseaux naviguant dans le canal de Bristol. Et cela aussi fut une consolation.
J'ajoute qu'à peine installé, il déclara la guerre à tout le monde et de préférence aux autorités du lieu. 11 existait certains droits de passage sur les terres qu'il avait achetées. Beckford refusa d'en tenir aucun compte, d'où lettres et menaces. « Je vous serais obligé d'avertir Mr. Taylor, écrivait-il en janvier 1829, que si l'on persiste à m' ennuyer, j'aurai recours à un moyen décisif. Je quitterai Bath, je démolirai mes clôtures... et sur les terrains qui s'étendent derrière mon logis, je ne bâtirai pas moins de quinze cents petites maisons. » Terrifiés par ces violences, les édiles renoncèrent à la lutte et, de nouveau maître chez lui, ses portes soigneusement fermées, le vieux gentleman reprit ses occupations mystérieuses.
Les légendes bizarres dont jusqu'alors il avait été l'objet, étaient bien faites pour se perpétuer dans une petite ville comme Bath. Avec le temps, elles prirent même plus de force et d'ampleur, à ce point que nombre de bons provinciaux n'eussent à aucun prix voulu franchir sa porte. D'un doigt malveillant, on se montrait les habitués du lieu et, tout bas, l'on se confiait des histoires à faire frémir, dont la plus innocente était que le « vieil homme de la montagne » célébrait des messes noires en compagnie de nains affreux. A la vérité, cette famille de nains se réduisait à un seul que Beckford avait jadis ramené d'Italiç.
BEGKFORD 2«
Quant au reste des accusations portées contre lui, on ne saurait guère en préciser la nature, attendu que ses biographes ne précisent eux-mêmes rien du tout. Néanmoins, à lire entre les lignes, on serait tenté de croire que ces accusations avaient un caractère particulièrement désobligeant et qu'il en souffrit. L'amour des belles choses, le goût de l'étude, un orgueil robuste l'encouragèrent à prendre patience. Il dédaigna. Du moins l'affirma-t-il bien haut, suivant la coutume, se renfermant dans le silence et le mépris. Nul ne s'accommoda plus volontiers de la solitude. Que dis-je, il en fit sa règle de conduite, l'érigeant en maxime, en doctrine. Il répétait : « Les vérités essentielles, sans exception, ont été le fruit d'efforts isolés. Jamais la foule n'a découvert quoi que ce soit et l'on peut bien admettre qu'il en sera toujours ainsi. » Il ajoutait : « Byron a jeté un défi au monde et a été vaincu. Moi, je n'ai jamais défié le monde, mais je puis m'en passer. Je ne tiens nullement à lui et lui ne peut rien sur moi. » Ce juste mépris est à l'honneur de Beckford. Reste à savoir s'il se passa d'autrui aussi facilement qu'il voulut bien le dire. En tout cas, il faut reconnaître qu'il joua son rôle à miracle et jusqu'au bout. Quantité de gens, parmi les plus illustres, s'efforcèrent d'entrer en relations avec lui. Systématiquement, il déclina leurs invites. « A quoi donc eût servi de nous rencontrer? disaitil en parlant de Byron. Tous deux nous serions arrivés prêts à l'attaque, tous deux nous aurions parlé à la fois, tous deux nous nous serions battu les flancs pour nous montrer charmés, enfin une
correspondance se serait établie, la plus insipide des correspondances et la plus laborieuse parce qu'elle eût été la plus artificielle. Oh I bonté divine ! j'ai pu jouir en lisant ses ouvrages de ses plus belles qualités. Que me faut-il de plus? »
« Plusieurs fois, écrit l'un de ceux à qui fui accordée l'exceptionnelle faveur de pénétrer sous son toit, j'avais aperçu Mr. Beckford à cheval, en compagnie du duc de Hamilton, mais jamais je n'avais pensé pouvoir approcher d'un homme aussi réservé, hautain et inaccessible. Effectivement^ c'était bien la chose du monde la plus difficile, je dirais même impossible, pour ceux qui n'avaient aucune attache avec la littérature ou les arts . » Heureusement, l'auteur de ces lignes était M. Cyrus Redding (1). Exception fut donc faite en son honneur.
Le voilà pénétrant dans la tour mystérieuse, traversant des chambres tendues en noir, en écarlate, en pourpre, en cramoisi, des cabinets dorés où reposent des merveilles. Il aperçoit des bronzes de Jean de Bologne, des peintures de Bellini, de Canaletti, Patel, Cuyp, Brughel; il découvre au passage des tables en marbre de Sienne, des vases étrusques, des mosaïques de Florence, des chandeliers provenant de l'Alhambra, des reliques d'Herculanum et des souvenirs de Walpole, ache-
(1) Cyrus Redding, journaliste, né en 1785, mort en 1870, a laissé de nombreux ouvrages, sur les sujets les plus divers ; The Life of King William IV, A Hittory and Description of Modem Wines, A History of Shipwrecks and Disasters at sea, Fifty years BicoUeclions.
tés à Strawberry Hill. «Lieu divin! s'écrie-t-il, enrichi de trésors artistiques et d'éditions de choix. Sculpture et peinture s'unissent pour fournir à l'esprit tout ce dont il a besoin, au milieu d'un calme fait pour tripler les joies qu'on en peut tirer. J'ouvris quantité de volumes dans un état magnifique, j'examinai des tableaux dont quelques-uns se trouvent aujourd'hui à la Galerie Nationale. Mais une semaine ne suffirait pas pour tout voir. »
S'éloignant de la tour et guidé par Vincent, le vieux jardinier de Fonthill, Mr. Reddingse dirige vers la demeure du calife en personne.
Chemin faisant, au milieu de bouquets d'arbres, il distingue, reposant à l'ombre, un vaste sarcophage en granit rouge que, par un excès de raffinement, le propriétaire de l'endroit s'est à l'avance fait aménager pour lui-même. Ensuite, il parcourt des jardins fabuleux. « Ici le terrain inégal et sauvage est traversé par un sentier dont les méandres conduisent le visiteur à travers des grottes successives, le plongent tour à tour dans des buissons verdoyants et des champs de roses, le mènent jusqu'à des bosquets abritant un banc solitaire ou à de petits bassins d'eau fraîche. Ailleurs, comme en plein bois, le rhèvrefeuille se suspend aux arbres et des massifs d'églantiers s'épanouissent en abondance: nulle part on ne sent l'artifice. Là croissent toutes les espèces de pins imaginables dont quelques-uns importés de l'Himalaya ou de Mexico. Tout est calme, tout repose délicieusement, tout invite à la méditation. L'on découvre également
de petites constructions dans le goût italien et des herbes odorantes telles que la marjolaine et le thym, plantées sans ordre et que seul traliit leur parfum. Les oiseaux, que nul ne s'avise de venir troubler, répandent de toutes parts leurs mélodies les plus riches, comme pour exprimer leur gratitude à ceux qui les protègent. »
Il traverse enfin un verger rempli de fruits délicieux et parvient à la demeure du maître. Un portier lui ouvre. C'est un nain à visage noir. Mais aussitôt le nain disparaît et un second domestique se présente. A sa suite, il parcourt une antichambre, des salons, une bibliothèque, puis entend qu'on l'annonce, et brusquement, se trouve en face d'un personnage, assis derrière une table couverte de livres et de gravures. Le personnage vient à sa rencontre et le salue poliment. Il est d'une taille légèrement au-dessus de la moyenne, plutôt mince et délicat, avec des traits réguhers, deux yeux mobiles et perçants. Il porte les cheveux poudrés, à l'ancienne mode, une culotte olive, un habit de même nuance et des bottes à revers, découvrant le bas de laine traditionnel.
De suite, la conversation s'engage. Car une fois que Beckford a pris son parti de voir les gens, il est plein de bonne humeur et d'aménité. Tout d'abord, il complimente son hôte sur ses divers ouvrages. « Je ne vois pas grand monde, lui dit-il, mais je suis au courant de tout ce qui se passe dans la république des lettres. » Sur quoi, pour n'être pas en reste de courtoisie, son hôte passe incontinent à l'éloge de Vatheck. Alors, Beckford offre à ce
dernier un exemplaire de son livre, exemplaire de la première édition, spécimen rarissime, enrichi de sa sig"nature. Et toujours, il en revient au temps de sa jeunesse, à l'époque où, pour la première fois, il rêva de l'Orient et des Mille et une Nuits. Il parle de lord Chatham, son éducateur et son parrain, un grand homme très maigre, à l'air fort digne, aux gestes rares. Il avait séjourné fréquemment à Burton Pynsent, sa maison de campagne, et là, s'était trouvé le condisciple de William Pitt. Ensemble, ils avaient étudié Thucydide et les classiques, à quoi Beckford préférait déjà de beaucoup les contes arabes et persans. Puis, gagnant la bibliothèque, il produit au grand jour quelques-uns de ses trésors, un manuscrit acheté jadis à la vente de Mr. Langles, pièce unique, autrefois la propriété deShah-Alum et contenant les portraits de tous les hommes illustres de l'empire du Mogol. Ensuite, il conduit son visiteur devant la Sainte Catherine de Raphaël et là, s'arrête, admire, s'extasie. « Hein! s'écrie-t-il, qu'en dites-vous? Est-ce assez magistral, assez beau?... Quelle bouche!... Regardez seulement les coins de la bouche. Et les yeux ! et l'expression!. .. Là, maintenant, vous saurez ce qu'est un Raphaël. »
Malgré l'âge en effet, — lorsque Cyrus Redding le connut, il avait soixante-quatorze ans — Beck-
ford a gardé ses enthousiasmes de jeune homme, sa même fougue, toute son insatiable curiosité. Seul, dans sa retraite de Lansdown, il persiste à mener l'existence la plus active, semant, plantant, construisant, sans cesse à l'aftût des livres nouvellementparus, en quête de gravures, de tableaux, d'objets rares de toutes sortes. Il continuait de lire prodigieusement et, tout en lisant, noircissait d'annotations ses volumes, au besoin les agrémentait de pages entières de son cru, épanchant sa bile en tirades indignées, apostrophant l'auteur dans les termes les moins charitables. Rien d'imprévu comme ces diatribes furibondes inscrites en marge de ses livres.
« Le temps n'est pas loin, Mr. Gibbon, écrit-il sur un exemplaire de la Décadence et Chute de l'Empire Romain^ où votre fatuité grotesque, vos erreurs innombrables et parfois volontaires, vos altérations fréquentes de la vérité historique, destinées à provoquer le sarcasme ou la raillerie devant ce qu'il y a de plus vénérable et sacré, votre ignorance des langues orientales, votre connaissance imparfaite du grec et du latin et, au milieu de tout le charabia obscène de vos notes, vos affectations de pureté morale perçant de page en page hors du fatras corrompu, ainsi que des roses artificielles semées dans l'ombre par la main d'une courtisane sur un tas de fumier, votre scepticisme impitoyable, votre goût fâcheux pour les ornements de mauvais aloi, votre style ampoulé, la cadence monotone de vos périodes, toutes ces supercheries seront démasquées et tournées en dérision
plus qu'elles ne l'ont jamais encore été... Une fois définitivement jeté bas de vos échasses, vous serez alors réduit à votre juste niveau et à votre mesure véritable. »
Et sur un volume de Joseph Brasbridge, Fruits d'Expérience, une Autobiographie : « Ceux qui aiment les eaux grasses — oh ! il y a des amateurs pour tout — n'éprouveront ni déception ni dégoût en lisant cet ouvrage. Ils en pourront au contraire savourer les anecdotes rebattues et fastidieuses et s'en repaîtront avec avidité. »
Et encore sur les Mémoires de la cour de Jacques I" par miss Aikin : « Je souhaiterais que Lucie adoptât l'aiguiUe au lieu de la plume et reprisât des bas au lieu de repriser l'histoire. Elle s'emploierait ainsi de façon beaucoup plus inoffensive qu'en essayant de guider un malheureux lecteur à la recherche d'aliments littéraires, déjà réduits à un caput mortuum par des cuissons maintes fois renouvelées. »
« Ce livre possède au moins un mérite, dit-il, à propos des Lettres familières de Pierre Beckford; le style en est simple. Un esprit chagrin ajouterait que les pensées le sont également. »
« Dans cet ouvrage — il s'agit cette fois des Mémoires de la Maison de Médicis, par S. W. R. Clayton — non seulement les hors-d'œuvre, mais le sujet lui-même, les traductions, les appendices, tout est à peu près de même force et rien ne manque pour aboutir au résultat le plus pauvre, si ce n'est un papier à bon marché et deux colonnes de caractères bien serrés, comme dans le
premier numéro venu du Recueil des causes célèbres.
Quant aux Notes prises pendant un voyage en Suède et Norvège, il déclarait sans ambages que « d'un bout à l'autre de cette œuvre plus que médiocre, l'auteur bavarde, fait du sentiment, cite des strophes rebattues, écorche du français, raille, se moque et folâtre, avec presque autant de grâce et de naïveté qu'un ours qui se mêlerait de danser. »
De sa part les éloges étalent rares, à ce qu'il semble. Pourtant, il avait ses auteurs de prédilection. Hope l'enchantait, Gmj Mannering était une « chose admirable », et Brougham le plongeait dans le ravissement. « Il est délicieux, écrivait-il, charmant, plein de malice, aussi pervers que mon nain ; c'est comme une anguille électrique. »
Outre Vatheck et ce que nous avons déjà cité, il écrivit lui-même beaucoup d'autres ouvrages. Mais par un nouvel effet de son humeur bizarre et de son propre aveu, il travailla toujours à se dissimuler derrière les pseudonymes les plus déroutants. Selon toute vraisemblance, il fit imprimer dans les revues contemporaines bon nombre d'essais de critique ou d'histoire et dans ses papiers, après sa mort, on trouva le manuscrit de plusieurs contes arabes, tels que Yao, Histoire de DanianoCf jeune homme du pays de Gougou, et aussi l'Histoire d'Etonard Felkanaman et d'Ansel Hougrond. Enfin, parmi ses œuvres posthumes, figurait le Liber Veritatis où, laborieusement, il s'était efforcé de remettre au point la généalogie de tous les pairs de Grande-Bretagne .
A ses moments perdus, en effet, Beckford se
vouait à l'étude du blason. Il y déployait une ardeur particulière et la sévérité la plus rigoureuse. Un expert, installé à demeure, le secondait dans ses recherches. D'ailleurs, en fait de généalogies, ses prétentions étaient grandes, car il va de soi que sa propre maison fut d'abord l'objet de ses travaux. Il commença par la famille de son père; mais n'ayant point trouvé là de quoi se déclarer satisfait, il se rejeta promptement sur celle de sa mère. Or, celle-ci descendait des Hamilton en ligne directe, et pour Beckford l'occasion était belle d'exercer son amour de l'étude. Il l'exerça si bien qu'il finit par se donner pour aïeul Jean de Gand, ce qui, après tout, n'était peut-être pas impossible, et fut pour lui, jusqu'à son dernier souffle, un motif de joie sans mélange. Tout jeune, suivi de son précepteur, il avait été visiter le château du grand ancêtre et lorsqu'il édifia son abbaye, il fit sculpter au-dessus des portes les armes de Guillaume I", lord Latimer, autre ancêtre non moins illustre. Les murs intérieurs de son logis étaient eux-mêmes tapissés de portraits familiaux et des écussons de tous ceux qui de près ou de loin se rattachaient aux Beckford.
La conscience en repos en ce qui touchait à la noblesse de ses origines, il poursuivit ailleurs son enquête et trouva quelques sérieux prétextes à s'échauffer la bile. Si les mauvais livres avaient le pouvoir d'exciter sa verve sarcastique, les généalogies fausses et les titres usurpés contribuaient à le mettre hors de ses gonds. Il n'avait pas de mots assez durs pour les anoblis de fraîche date, s'in-
surgeait avec force contre les mésalliances et dans son Liber Veritatis travaillait à prouver que les trois quarts des pairs du Royaume étaient des gentilshommes de contrebande. Sans y réussir ni s'en vanter, ajoutons qu'il fit cependant de grands efforts pour obtenir ce titre de pair tant décrié.
Il avait, nous le savons, deux filles, dont il avait confié l'éducation à sa mère. La plus jeune, beauté célèbre, épousa le marquis de Douglas, plus tard dixième duc de Hamilton, son cousin germain, et cette alliance fut pour Beckford un grand sujet de contentement. Il s'entendait à merveille avec son gendre, tant sur le chapitre des bibelots que sur celui de leurs origines, et tous deux tombaient immanquablement d'accord sur ces deux points que l'un était bien le descendant naturel de Jean de Grand et l'autre l'héritier direct des rois d'Ecosse.
Beckford eut moins à se louer de sa fille aînée. Quoique pleine de respect pour son père, elle ne poussa point cependant l'amour filial jusqu'à faire un mariage à l'encontre de ses vœux. Or, ses voeux consistaient à vouloir épouser le colonel James Ordes, ce à quoi elle parvint. Le colonel était un parfait honnête homme; mais Beckford estima ce choix dérisoire et sa colère fut effroyable. Il chassa sa fille et jura de ne la revoir jamais. Elle mourut huit ans après son mariage. Beckford affecta de ne s'en point douter. Elle laissa deux enfants. Beckford les ignora toujours. Nulle part, il n'en fit mention dans son testament.
« Une fois résolu à voir les gens, écrit Cyrus Redding, Mr. Beckford était ur\ homme plein de
franchise et de bonne grâce, mais évidemment prompt à s'irriter. » Pour ce qui est d'être irritable, à coup sûr Beckford l'était, au point que ses irritations dégénéraient le plus souvent en accès de folie furieuse. Il avait même un penchant invincible à lever la main un peu sur tout le monde. Simple vestige des mœurs coloniales, affirmaient les bonnes gens, qui trouvaient encore là matière à jaser. On rapportait qu'une fois, exaspéré de rencontrer, à deux reprises différentes, le même quémandeur, Beckford l'avait châtié d'un grand coup de fouet. Un autre jour, il se prit de querelle avec le vieux Vincent, son jardinier. Nul doute que le motif de la dispute ne fût des plus insignifiants; mais tout de suite, perdant la tête, Beckford abattit sa canne sur l'échiné de son fidèle serviteur. Terrifié, celui-ci chercha refuge dans le taillis le plus proche, Beckford s'élança sur ses traces, la canne toujours menaçante. Spectacle étrange, que celui de ces deux vieillards chacun alors âgé de plus de soixante-dix ans, l'un épouvanté, l'autre hors de lui, jouant à cache -cache à travers les massifs du parc solitaire. En fin de compte, Vincent réussit à dépister son maître. Beckford, par degrés^ recouvra la raison et le lendemain, en manière d'adoucissement, fit remettre une somme assez ronde au vieux domestique.
Le plus habituellement, ses colères étaient l'inévitable conséquence de ses jalousies de collectionneur, certains rivaux lui fournissant de perpétuels et puissants motifs d'irritation. En vendant Fonthill, on rapporte qu'il s'était défait de ses œuvres
d'art. A vrai dire, il avait parmi celles-ci gardé les meilleures. Sa bibliothèque, entre autres, continuaitd'être pour lui un objet d'orgueil, assemblage incomparable de spécimens typographiques de outes les époques, de reliures signées par Nicholas ou Clovis Eve, de volumes aux armes de François I", Henri II, Henri III, Henri IV, Diane de Poitiers, Marguerite de Navarre, Retz et bien d'autres. Et sans répit, il achetait, achetait toujours, elzévirs et incunables, livres d'histoire et de voyages, romans et poèmes, qu'avec des précautions minutieuses il enserrait dans des reliures de prix. Hélas I même au temps de Beckford, il semble que déjà les relieurs n'étaient plus ce qu'ils avaient été. A l'en croire, ces artisans maudits n'étaient bons qu'à saccager ce qu'on leur confiait et leur ignorance, leur maladresse, leur sottise étaient encore un prétexte à se mettre en fureur. On retrouve dans sa correspondance quelques billets de ce genre :
« Vous veillerez à ce que le Tressan, non coupé, ne soit pas gâté par sa nouvelle reliure. Le seul mot de reliure me fait trembler. Vos brutes ont toutes été payées, il y a longtemps, sauf la brute Wilson à laquelle, ce me semble, il reste à devoir quelque chose comme trente et une livres... A la brute Wilson adieu pour toujours! Je me sens bien près d'en dire autant à la brute Smith et à l'autre brute dont vous me parlez. » Et ailleurs : « Vos brutes sont à l'heure actuelle dix fois plus négligentes, plus paresseuses et plus brutes que toutes celles que vous avez jamais eues. » Ce qui
n'empêche qu'à la mort de Beckford, la vente de ses seuls livres produisit la jolie somme de 1838 797 francs.
La peinture aussi l'enchantait et, son amourpropre de collectionneur mis à part, il semble bien qu'Û en goûtât les vrais mérites. Il s'extasiait tout spécialement devant Raphaël et possédait la. Saitite Catherine qui figure actuellement dans la Galerie Nationale de Londres. La vue de son tableau favori le plongeait dans un délire de joie et tour à tour, c'étaient des exclamations enthousiastes, des ricanements d'allégresse, des marques d'adoration sans fin à l'endroit de sainte Catherine. Il avait également, à Lansdown, le Doge de Venise par Bellini, des Claude Lorrain et des Vernet de toute beauté, le Roi Lear par Benjamin West, son portrait et celui de ses filles par Romney. Il avait de même quelques œuvres de Turner, bien qu'il fût d'avis que chez cet artiste les tendances littéraires fissent tort à la peinture. Enfin de Lawrence il possédait quelques-unes des meilleures toiles.
Quand ce dernier mourut, laissant la plus étonnante collection de tableaux qu'on eût jamais réunie, Beckford ne se consola point de la voir se disperser aux quatre vents. Comment l'État ne se faisait-il pas un devoir de l'acquérir à tout prix? Je le répète, Beckford aima les arts passionnément. L'indifférence de ses compatriotes en pareille matière l'indignait. « Les collections sont faites pour la montre, par de riches personnages, incapables de distinguer une bonne toile d'une mau- Vciise, avouait-il, non sans regret. Le gouverne
ment ne se rend pas compte de la place que devraient avoir les arts dans le pays. A propos de n'importe quoi, il dépensera sans compter; mais lésinera dès qu'il sera question d'œuvres d'art. Un ministre formera au hasard dans le parlement un comité de gens de goût et son comité ne fera que des sottises. En art il faut sentir. Il ne suffit pas d'admirer. Les badauds s'extasient ou font semblant de s'extasier à la manière dont le public de l'Opéra juge tout merveilleux sans comprendre un mot du spectacle. Il faut sentir jusqu'aux beautés intimes d'une œuvre d'art, en pénétrer les idées, le secret. »
Beckford songea bien à devenir l'heureux possesseur de la collection Lawrence, mais alors sa fortune avait décru singulièrement et son domaine de Bath en absorbait la meilleure part. Il se rejeta sur les gravures, dont il était aussi grand amateur et juge excellent. Ses cartons étaient remplis d'épreuves magnifiques de Diirer, Callot, Faithhorne, Blake et Bartholozzi. Surtout, il s'enorgueillissait justement d'une admirable série de cinq cents planches représentant l'œuvre de Van Dyck, lesquelles planches réalisèrent, en 1832,1e total de 71 250 francs.
Intraitable dès qu'il s'agissait de tableaux ou de livres, Beckford ne l'était pas moins sur le chapitre des gravures. Ce n'est pas lui qui, battu dans une vente aux enchères, dit à son heureux concurrent : « J'aurai ce livre à votre mort, lorsqu'on mettra votre bibliothèque à l'encan. » Mais vingt fois pour une il tint des propos analogues. Rien ne peut donner une idée de ses rages lorsqu'une
surenchère inattendue venait contrarier ses desseins. L'âge aidant, ses indignations et ses haines tournèrent à la monomanie furieuse. Quand les héritiers de Walpole mirent en vente Strav^berry Hill, miss Berry voulut racheter un objet qui lui avait jadis appartenu. Sa valeur ne dépassant point quatre ou cinq guinées, elle donna des instructions^ pour qu'on le lui réservât. Or, au lieu de cinq guinées, il se trouva qu'elle en eut à payer soixante. Renseignements pris, elle reconnut que cette hausse invraisemblable était le résultat des manœuvres de M. William Beckford. Elle écrivit à ce dernier, offrant de lui restituer l'objet au prix qu'il voudrait lui-même fixer; mais elle n'obtint d'autre réponse que la suivante : « Le vieil homme de la montagne refuse l'article en question et désire châtier miss Berry de son impudence à contrecarrer ses projets. » Telles étaient les rancunes de Beckford et bien d'autres que miss Berry en eurent à subir les effets rigoureux. Le seul nom du bibliophile Henry Martin Bohn produisait sur le « vieil homme de la montagne » l'effet qu'un chiffon rouge produit sur un taureau.
« Il faut que vous vous atteliez à Bohn avec plus de virulence que jamais, écrivait-il à un de ses agents. Qu'à chaque minute il entende le claquement de votre fouet. L'abandon des Thrope, Cinitelli, etc., fut une opération judicieuse et le châtiment le mieux mérité. Poursuivez-les jusqu'à la mort! Pas de quartier!... Seize livres pour le manuscrit taché et sans doute faux! Admirable. Je n'ai point de préférence particulière à l'endroit de
Chatterton, mais l'ouvrage sortant de Fonthili, ils vous prendront à partie, auquel cas faites-les payer ! Ouvrez l'œil et ils tomberont à plat. Je suis résolu à les punir quand je le pourrai... Mon poing- et mon fouet ne se tiennent pas d'impatience d'arriver jusqu'à eux... Je voudrais voir cette brute et ses pareils piétines comme des chiffons sales et battus comme des tapis poussiéreux... Vous n'avez pas laissé, je suppose, le bel exemplaire de Dumont, en maroquin vert, leur tomber trop facilement dans les mains ! Cent dessins d'une exécution magnifique, donnés à Bohn pour cinq livres dix shellings! Pour cinq Uvres dix shelhngs, à Bohn!! A Bohn, pour cinq livres dix shellings!!! Bonté divine, donnez-moi de la patience! Cent dessins à Bohn, pour cinq livres dix shellings! A Bohn! A Bohn! Jamais je ne me remettrai d'un pareil coup. C'est pire qu'une attaque. »
Et quels transports d'allégresse, quelle joie délirante lorsqu'il apprit la mort de son adversaire! « Ainsi donc, votre ennemi invétéré dans les batailles aux enchères (M. Bohn), s'en est allé dans l'autre monde et cela, semble-t-il, assez brusquement. Est-il mort d'une balle de pistolet, d'un coup de rasoir on d'un usage immodéré de la bouteille?... Les journaux racontent que l'accumulation fabuleuse de ses livres de toutes sortes et de toutes tailles occuperait sans peine 365 jours de vente ! Pour éviter une abondance aussi fastidieuse et indigeste, je souhaiterais que le parlement votât des funérailles romaines à ce digne citoyen et qu'après avoir fait déposer sa carcasse bien bourrée
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d'épices et imbibée de vin de Porto sur le sommet d'un bûcher^ formé par sa collection entière..., il ordonnât que le tout fût réduit en cendres. »
Quant à Walpole, non seulement il exécrait en lui le collectionneur, mais aussi l'homme. Walpole, paraît-il, n'avait jamais cherché qu'à le déprécier, lui et ses œuvres; il avait critiqué Fonthill, critiqué ses livres, critiqué sa généalogie, — offense impardonnable! Et qu'était-ce qu'Horace Walpole? Un soi-disant philosophe, dont la vague notoriété reposait sur des bavardages de salon et des parentés flatteuses. Ses écrits n'étaient que le reflet de sa misérable personne et sa demeure de Straw^berry Hill une « espèce de souricière gothique », on ne sait quel jouet ridicule! «Il y avait bien là dedans quelques petites choses que j'aurais souhaité avoir, déclarait Beckford, mais pour le reste, je n'en aurais voulu à aucun prix, fût-ce à titre de cadeau. »
Toutefois, lorsque furent mises aux enchères les collections de Strawberry Hill, Beckford oublia ses dédains, et plus ardent que jamais se rua dans la mêlée. Il avait alors quatre-vingt-deux ans, mais n'avait rien perdu de sa verdeur et de son enthousiasme. Du fond de sa retraite, il suivait anxieusement les faits et gestes de ses rivaux, tremblant que leurs trésors ne lui échappassent, l'esprit sans cesse aux aguets, à l'affût du moindre catalogue; puis, aux premiers bruits de vente, bombardant ses agents de lettres fébriles, de billets farcis de recommandations méticuleuses, d'objurgations, de mercuriales. Quoi! Pas de nouvelles, pas un mot
de la dernière vente d'Edimbourg ! Que sont devenus les Flamens, les Grimaldi et ces Callot qui depuis si longtemps eussent mérité de lui appartenir? Abasourdis, perdant la tête, ses agents achetaient, et les colères de Beckford redoublaient en proportion. Qu'est-ce à direî Trente, quarante, cinquante livres! Veut-on le ruiner? Le prend-on pour un fou? D'ailleurs on le néglige, on se moque de lui. Vite, vite, qu'on lui envoie le catalogue de Nodier. Il lui faut ce catalogue à Tinstant, à tout prix. En vérité, c'est bien la peine de payer les gens pour être aussi indignement servi !
« Nul doute, écrivait-il, que vous n'ayez fait un beau gâchis, une jolie marmelade, un magnifique ragoût de votre façon; cela je me l'imagine sans peine. A vrai dire, j'en avais quelque idée. Mais qu'au milieu de toute votre cuisine, vous n'ayez pas trouvé un instant pour m' envoyer sinon des livres, au moins des excuses, voilà ce que je trouve plus qu'énigmatique... C'est déplorable, honteux, imbécile et bestial, à un degré que je n'aurais jamais pu supposer. » Ah! a le vieil homme de la montagne » n'était pas ce qu'on appelle un monsieur commode.
Il avait à Londres une maison, dans Park Street, qui lui servait de pied-à-terre lorsqu'il désirait venir surveiller son monde de plus près. Aussitôt sa voiture à la porte, il se mettait en campagne, les poches préalablement bourrées de billets de banque. Prévenus de son arrivée, les 'marchands guettaient son carrosse. Beckford entrait, inspectait, furetait jusqu'à ce que, rencontrant un objet à son
gré, il proposât telle ou telle somme, remît l'argent et s'en allât avec l'objet en question. Jamais il ne payait autrement que sur l'heure ; mais jamais non plus, il n'acceptait qu'on discutât ses offres, en général, d^ailleurs, fort avantageuses. Le marchand témoignait-il du désir de gagner plus que de raison, sans insister, Beckford tournait les talons et regagnait sa voiture.
A part les marchands ou les connaisseurs, il fréquentait peu de monde, et bien vite retournait se cloîtrer dans sa tour de Lansdow^n. A Fonthill, Beckford ne se fût aventuré, sous aucun prétexte, hors des limites de son parc; mais à Bath, il arrivait parfois qu'on le rencontrât au concert, ou visitant quelque exposition. On avait surtout chance de l'apercevoir, à cheval, traversant la ville. Flâneurs et gamins des rues avaient vite fait de reconnaître son élégante silhouette de vieux beau, son éternel haut de forme enfoncé jusqu'aux oreilles, son ample cravate blanche et ses pantalons à souspied. Un piqueur chevauchait devant lui; deux cochers le suivaient. Rien au monde n'eût pu le déranger dans ses habitudes.
Jusqu'au bout, il demeura d'une jeunesse extraordinaire, conservant, pour ainsi dire, toutes ses facultés intactes. Physiquement, il avait gardé ses allures de jeune homme, son aisance de cavalier, des yeux excellents, un pas alerte. A soixanteseize ans, il déclarait n'être jamais las et pouvoir accomplir vingt ou trente miles à pied dans sa journée. A quatre-vingt-trois ans, il fut emmené par sa monture et tint bon jusqu'à ce qu'un de ses
hommes lui vînt en aide. Enfin, il ne perdit rien de sa vivacité d'esprit, de son ardeur au travail, rien non plus de son penchant naturel à se mettre en fureur. En 1844, suivant sa coutume, il s'appliquait à noircir de notes les catalogues de Nodier et donnait à ses agents les instructions d'usage, lorsqu'il fut pris d'une brusque indisposition. L'énergique vieillard n'était pas d'humeur à s'effrayer d'une grippe et lutta courageusement contre le mal. Cependant le mal empira et bientôt, sentant sa fin prochaine, il envoya ce billet laconique à la duchesse de Hamilton : « Venez vite, vite. » Elle arriva pour lui fermer les yeux.
Ainsi mourut Beckford, à quatre-vingt-quatre ans, l'homme qui, de son propre aveu, dans toute sa longue existence, ne sut jamais ce que pouvait être un moment d'ennui.
ROMÉO GOATES
ROMEO GOATES
Un jour du mois d'octobre 1811, les habitués de Saint-James Street et les oisifs accoudés à la fenêtre de leurs clubs, virent passer à grand fracas un équipage étrange et somptueux, aux couleurs éclatantes, à la forme inattendue et comme jamais encore il n'avait été donné d'en voir à Londres. Certes chacun, de longue date, connaissait le phaéton de lord Onslow, ce sportsman d'inoubliable mémoire, qui, le premier, imagina d'atteler ses chevaux en flèche et dont les badauds se montraient la caricature à l'étalage de miss Humphrey ; chacun de même avait ouï parler du tilbury de Mr. Hoby, le bottier fameux, l'artiste vénéré des petits-maîtres, lequel avait achevé de consacrer sa réputation en lançant un modèle de voiture inédit. Quoi qu'il en soit, jamais dans la métropole on n'avait signalé de véhicule digne par l'audacieuse recherche d'être mis en parallèle avec celui que je
(1) Captain Gronow, Remirùscences. — Th. Raikes, Journal. — Macready, Réminiscences. — Richardson, Recollections. — John R. and Hunter H. Robinson, Tlie Life of Robert Coates. — Lewis Mel VILLE, The Beaux of the Regency. — G. Lenôtre, Vieilles maisons, vieux papiers.
veux dépeindre. C'était une manière de curricle souple et fin, aux roues légères, aux ressorts aériens et qui s'arrondissait mollement à la façon d'une conque marine. L'intérieur en était garni d'étoffe claire et deux magnifiques chevaux blancs, harnachés à la dernière mode, complétaient l'équipage. Mais le plus surprenant était encore les armes qui sur chaque panneau figuraient un coq grandeur nature, les ailes déployées et le bec largement ouvert. Au-dessous, on lisait comme devise : « Tant que je vivrai, je chanterai. » Et ce même animal domestique, toujours sur le point de prendre son essor, se retrouvait sur le collier des bêtes, les œillères, le frontal, sur l'extrémité du timon, enfin sur le marchepied qui, lui-même, avait pris forme de coq. Le conducteur et propriétaire des chevaux blancs répondait assez bien à l'aspect singulier dudit curricle et sa figure olivâtre et marquée de rides, ses vêtements garnis de fourrure malgré que la saison n'indiquât nullement qu'on dût se vêtir à l'excès, formaient un ensemble capable, à lui seul, d'éveiller la curiosité publique.
Qui pouvait donc être cet extravagant, ce fastueux personnage lequel semblait tant redouter de passer inaperçu? Boutiquiers, laquais et porteurs de chaises, tous les flâneurs de Saint-James Street, depuis les petites bouquetières jusqu'aux membres du White, tous en furent d'abord réduits aux plus vagues conjectures. Cependant, la voiture en forme de conque reparut le lendemain, puis le jour suivant et finalement mit une telle insistance à par-
courir les allées de Hyde-Park et les rues voisines qu'on eut tôt fait de découvrir, au moins en partie, l'histoire de son propriétaire.
Inconnu dans la capitale, il ne l'était pas en province où déjà notre homme avait trouvé le moyen de se signaler très promptement à l'attention des habitants de Bath et de Brighton. Bath, non loin de Salisbury, avait été, durant tout le dix-huitième siècle, la ville d'eaux, l'endroit couru par excellence, refuge habituel de malades, de parasites et de riches particuliers, jusqu'à ce que Brighton, le séjour favori de George IV, l'eût définitivement supplanté, en temps que rendez-vous cosmopolite. Donc, en l'année 1809, dans la première de ces deux villes, un certain Anglais, du nom de Pryse Gordon, se trouvait à l'un des hôtels du lieu, attablé côte à côte avec un gentleman qui, tout en absorbant son repas du matin, déclamait à mi-voix des vers de Shakespeare. Le ton et les gestes, car le quidam gesticulait, ne laissaient point, déclare M. Pryse Gordon, de frapper vivement les yeux comme l'oreille, tant et si bien que ne pouvant se contraindre davantage, il se tourna vers son voisin et le complimenta de toutes ses forces sur les beaux dons qu'il avait reçus du Ciel. Néanmoins, il prit la liberté de rectifier certain passage de Roméo et Juliette que l'interprète arrangeait à sa façon. « Eh! oui, répliqua ce dernier, vous me donnez le texte. Quoi de merveilleux 1 je sais la pièce par cœur. Toutefois j'estime que je l'ai modifiée à son avantage. » M. Pryse Gordon s'inclina, confessant qu'il n'était pas sur
ce chapitre un juge infaillible. Les deux convives persistèrent nonobstant à discourir sur les mérites du grand poète, à la suite de quoi l'interprète amateur jugea le moment venu de conter sa propre existence.
Il se nommait Robert Coates, était né dans les Indes Occidentales, à Antigua, et tenait d'un père, jadis négociant et colon, des biens considérables. Mis en pension à Londres, dans sa jeunesse, il y avait parfait son éducation et comme il éprouvait du goût pour le monde, les plaisirs et la dépense, une fois maître de sa fortune, il avait résolu de retourner en Europe afin d'en jouir comme il sied. Mais le théâtre et les comédiens l'attiraient plus que toute chose au monde. Shakespeare était sa marotte et dès l'âge le plus tendre il s'était appliqué, de concert avec une troupe d'amateurs, à représenter les tragédies les mieux connues du poète. Cette passion pour l'art dramatique devait l'absorber toute sa vie.
En attendant, M. Pryse Gordon le félicita de nouveau chaudement sur ses grandes dispositions naturelles et déplora de tout son cœur qu'il n'eût point songé à les faire valoir devant un parterre anglais. Il cita même à ce propos quelques amateurs fort en vogue et notamment un certain M. Methuen, lequel passait pour exceller dans le genre. M. Coates ne se le fit pas dire deux fois et, grisé d'éloges, il déclara qu'au besoin, l'occasion se présentant, il accepterait de bonne grâce de jouer le rôle de Roméo. Qu'on lui procurât seulement une actrice digne de lui dpnner la réplique
et pour sa part il se sentait en mesure d'affronter le public. « Le seul ennui est que je ne connais àme qui vive au théâtre de Bath. » De lui-même, l'autre s'offrit comme intermédiaire et, muni d'un billet de présentation, Coates s'en fut incontinent chez l'imprésario de l'endroit. Moins d'une heure après, il était de retour et fort courroucé. « Le coquin, dit-il à M. Pryse Gordon, m'a reçu d'une façon qui ne me convient guère et j'ai grande envie de lui demander raison de son impertinence. Je lui montrerai que je puis également jouer de la tierce et de la quarte. » Ce disant, il se mit en garde avec sa canne et poussa contre une porte quelques bottes furieuses, au grand ébahissement des maîtres d'hôtel ainsi qu'à l'effroi d'un vieux gentleman, tranquillement occupé dans son coin à parcourir la gazette.
Tant bien que mal, M. Pryse Gordon calma l'impétueux Coates et promit d'arranger les choses. Lui-même, il alla donc voir l'imprésario et lui représenta quelle erreur avait été la sienne d'accueillir aussi légèrement son protégé, un artiste d'avenir, un personnage de marque, et d'ailleurs puissamment riche. L'abandonnant ensuite à ses remords, il courut entretenir chacun du nouveau venu, vanta très haut dans les cercles à la mode ses mérites hors ligne, et répandit le bruit qu'un spectacle rare et merveilleux allait être incessamment offert au public de la ville. Bref, peu après, il fut affiché sur les murs que, le 9 février 1809, un gentleman amateur devait faire ses débuts sur la scène anglaise.
Il y eut salle comble ce soir-là et les gens venus dans l'espoir d'assister à quelque chose d'extraordinaire, n'eurent aucun motif de se plaindre. M. Robinson, le consciencieux biographe de Robert Coates, lequel semble avoir pris son personnage fort au sérieux, ne nous renseigne point sur sa valeur en tant que tragédien, mais il nous décrit tout au long son costume, ce costume fastueux que par précaution notre amateur emportait toujours avec lui dans ses bagages. Il avait de quoi surprendre et le public eut peine à réprimer certains murmures d'étonnement lorsque Roméo s'avança vêtu d'un manteau bleu de ciel, étincelant de paillettes, d'un pourpoint de soie blanche et d'une culotte cramoisie. Une perruque à la Charles II, surmontée d'un claque orné de plumes blanches, complétait cette mise hétéroclite.
Quoi qu'il en soit, le premier acte s'acheva sans encombre et peut-être en eût-il été de même du second si Roméo ne se fût livré à des fantaisies insolites, comme de cesser de jouer au moment le plus pathétique dans l'intention de s'offrir une prise de tabac et d'en gratifier du même coup les spectatrices des avant-scènes. Il est vrai que dans la suite il n'en reprenait son jeu qu'avec plus d'exubérance et s'échauffait au point d'interpréter le rôle en le modifiant, comme il le disait lui-même, « à son avantage ». Tout cela, joint à l'extravagance du costume, fit que dans le public on passa de la surprise à la gaieté et bientôt de la gaieté à l'allégresse. Enfin, pommes cuites et peaux d'orange volèrent sur la scsne, avanies que
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M. Coates subit d'un cœur léger jusqu'à ce qu'un groupe de malotrus lui criât de sortir. Alors, fort digne, il se tourna vers les interrupteurs et, quelques minutes, les bras croisés, affronta l'orage en silence. Mais le désordre n'en continua que de plus belle et lorsqu'au cinquième acte, Roméo saisit une pince pour forcer la tombe de Juliette, il se fit dans la salle un tel vacarme qu'on dut irrévocablement baisser le rideau.
Robert Coates n'était pas homme à s'avouer battu pour si peu. Son échec retentissant ne l'émut en aucune manière et trois jours après, dans un bal offert à York House, on le vit paraître revêtu de ce même costume de théâtre dont l'ensemble imprévu avait tant égayé le public. Ainsi déguisé, M. Coates dansa, conversa, prit part au souper et, le souper terminé, bondit sur la table où, parmi les coupes et les flacons, il commença de réciter un monologue comique. On applaudit. Était-ce politesse ou raillerie? Je ne saurais dire. Toujours est-il que, fort de ce bon accueil, Roméo gagna Brighton où pour la deuxième fois il parut en scène, ce qui, déclare une feuille de l'endroit, « ne manqua point d'émerveiller les bestioles aquatiques et sous-marines de la côte de Sussex » (1). De plus en plus satisfait, il résolut d'étonner la métropole et vers cette époque inaugura l'extraordinaire équipage décrit précédemment. Il sillonna la ville en tous sens, après quoi, jugeant l'effet produit et tenant à rester fidèle à la promesse qu'il s'était
(1) News, 8 septembre 1811.
faite de chanter tant que Dieu lui donnerait vie, M. Coates regagna la province. Son passage à Cheltenham ne fut que de courte durée, mais signalé néanmoins par une reprise de Roméo et Juliette où, comme de juste, il figurait dans le rôle principal. Le public était cette fois restreint, composé d'auditeurs triés sur le volet, et tout se fût passé le plus sérieusement du monde, n'eût été certain risible petit incident lequel fit tache au milieu du drame. Ainsi que nous l'avons dit, M. Coates ne paraissait jamais sur la scène que muni de sa collection de diamants au grand complet. Arrivé donc à la fin de la scène V de l'acte deuxième, tandis que, frémissant, il s'écriait : « Ah! partons ! Je ne me sens plus d'impatience! » l'amateur fashionahle — c'est ainsi qu'on le désignait d'ordinaire — constata qu'un brillant manquait à la boucle de sa culotte. Pièce, comédiens, spectateurs, en un clin d'oeil, il eut tout oublié et négligeant de se retirer en grande hâte, comme il le devait faire, il se contenta de chercher des yeux le bijou perdu. Vainement le souffleur, qui n'entendait rien à son manège, lui cria de déguerpir, Roméo répondit avec humeur qu'il partirait quand bon lui semblerait, c'est-à-dire quand il serait rentré en possession de son brillant.
Jamais drame de Shakespeare n'avait tant fait rire. Néanmoins si l'on rit, on s'abstint de siffler et, succédant à l'accueil tumultueux des auditoires de Bath et de Brighton, la représentation de Cheltenham méritait, aux yeux de l'amateur, de compter pour un succès. A s'en fier à l'ardeur qu'il mit dans
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la suite à prodiguer ses talents, nul doute que ce ne fût bien là son avis et s'il tira des conclusions du résultat de sa journée, assurément il estima que dès lors il avait, une fois pour toutes, pris pied dans le monde du théâtre et tenait son rang parmi les comédiens en vogue.
On s'en aperçut lorsqu'à Londres, au mois de décembre de l'année 1811, il fut annoncé qu'un gentleman « bien connu » se disposait à figurer dans le rôle de Lothario de la Belle Pénitente, tragédie de Rowe. Il s'agissait d'une représentation à bénéfice, organisée au théâtre de Haymarket, et dès que parut la distribution des rôles, chacun s'enquit d'une loge ou d'un fauteuil; les uns parce qu'ils avaient gardé bon souvenir de leur soirée de Bath, les autres parce qu'ils tenaient à voir de leurs propres yeux celui dont on rapportait tant d'exploits singuliers. Tous les citadins friands de nouveautés, tous les gens avides de scandale et de bruit voulurent en être et le soir de la représentation, tandis que dans leurs loges prenaient place lord Castlereagh et l'ambassadeur de Portugal, les ducs de Brunswick et de Devonshire, une horde de retardataires bataillait aux guichets du théâtre afin d'être admise coûte que coûte, ne fût-ce que dans les couloirs ou même au besoin derrière les portants.
L'impatience et l'énervement avaient gagné le public de la salle, foule anxieuse, frémissante, et si bien résolue à se divertir à tout prix que le tapage commença devant qu'on allumât les chandelles. Il n'était pas besoin de grand'chose et Taris
rivée du baron de Gérainb, un ami de Robert Coates, fut le signal d'une première bordée de €oups de sifflet. Des spectateurs protestèrent; d'où vacarme. Ce fut bien pis quand, le rideau levé, Robert Coates parut sous les traits de Lothario. Huées, miaulements et cris de coq, surtout et pour cause des cris de coq, partirent à la fois des quatre bouts de la salle et ce fut au milieu d'un infernal broubaha que se déroulèrent les premières scènes. M. Coates s'était, il est vrai, surpassé en matière d'ajustements et la richesse de son costume éclipsait tout ce qu'il avait étalé jusqu'à ce jour. Il n'avait rien non plus perdu de sa belle confiance ni de son liéroïque entêtement et quoique au fur et à mesure de l'intrigue, le tintamarre allât crescendo, notre homme n'en poursuivit pas moins son jeu, la tête haute et le regard assuré. Il faut avouer que pour allronter cabale aussi furieuse, et cela dans la seule intention de contenter une manie, M. Coates nourrissait un goût déterminé pour l'art dramatique. Toutefois, durant l'acte quatrième, il s'éleva un tel ouragan de huées et de coups de sifflet que force lui fut de s'interrompre. Mais il ne se tenait point encore pour vaincu et, profitant d'une minute d'accalmie : « Si, cria-t-il, les lords et gentlemen ici présents souhaitent que la pièce continue, je suis tout prêt à rembourser les interrupteurs du prix de leurs places, à la condition qu'ils se retirent. » Bien entendu, les interrupteurs n'eurent garde d'accepter et finalement, les comédiens n'eurent d'autre alternative que de battre en retraite.
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Le lendemain, il n'était question à Londres que de l'amateur bien connu, de l'amateur fashionable, et les gazettes farcirent leurs colonnes du récit de ses débuts La plupart se montrèrent à son endroit d'une excessive rigueur. QuelquevS-unes même agirent au mieux pour en faire un objet de risée et si, par son attitude habituelle, M. Coates pouvait, à coup sûr, donner prise à leurs malveillantes remarques, M. Coates n'aimait point qu'on le lui signifiât trop clairement. Il répondit dans les mêmes gazettes, et répondit avec humeur (1). Bref, la discussion prit un tour aigre-doux et d'une semaine à l'autre, le nouveau venu atteignit à la célébrité.
Sa fortune de nabab, son insistance à l'étaler aux yeux de la foule avaient déjà, selon ses vœux, contribué grandement à le mettre en évidence. Toutefois, pour un homme avide de s'illustrer, quel appoint que le théâtre t et comme aisément, à défaut de succès, on peut s'y donner pour méconnu ! Mais peut-être, après tout, le fut-il, méconnu, en dépit de ses costumes insolites et de ses bouffonneries de polichinelle. On ne saurait guère làdessus porter de jugement définitif. Au moins, réussit- il à ne point passer inaperçu. Les femmes s'en mêlèrent et lady Cork qui, jadis, avait patronné Talma (2), lors de ses débuts à Londres, crut devoir s'enficher de ce nouveau soi-disant héros de théâtre. Cela revenait à lui octroyer ses entrées dans le beau monde et désormais, où qu'on allât,
(1) Morning Herald, 12 décembre 1811.
(2) Lady Morgan, My autobiography, p. 228-229.
chez les ducs d'York et de Clarence, dans Hyde Park le tantôt, le soir dans les cercles à la mode, partout on aperçut la silhouette fameuse de Robert Coates, mieux dit Roméo Coates.
Un soir, à Covent Garden, la troupe jouait une farce où le vieux Mathews figurait sous les traits d'un certain Roméo Randall qui par ses gestes, sa voix, sa mise, rappelait un autre Roméo dont alors on ne laissait pas de parler beaucoup en Angleterre. A mesure que se déroulait l'intrigue, la ressemblance allait croissant et le public de rire. Mais quel ne fut point son étonnement lorsque au milieu d'une scène pathétique, il vit Mathews gagner l'avant-scène la plus proche et tranquille, nonchalant, serrer la main d'un spectateur, lequel n'était autre que Robert Coates en personne. Les deux Roméos se congratulaient mutuellement. Je le répète, M. Coates manquait rarement une occasion de se couvrir de gloire.
Une autre fois, se rendant au bal, il eut la fantaisie de remplacer les boutons de son habit par des diamants. Son entrée fut triomphale, mais lorsqu'il voulut se mêler à la contredanse, la personne à laquelle il offrit son bras refusa net, déclarant qu'à ses côtés elle risquait de passer inaperçue. L'amateur insista. Ce que voyant, la dame se laissa fléchir; mais en même temps, le sourire aux lèvres, lui demanda son plus beau diamant, afin de le porter dans ses cheveux en guise d'aigrette. Point d'hésitation possible. D'un coup de ciseaux, il détacha le brillant et l'offrit à sa danseuse. On estima le geste des plus élégants et M. Coates en
retira quelque honneur. Néanmoins, il évita de s'attarder à ce bal, car les autres femmes s'étaient mises à l'examiner avec une insistance peu catholique.
On conçoit qu'à ce prix, les amitiés ne lui manquèrent pas. Un des personnages avec lequel il se lia tout d'abord fut cet extraordinaire baron de Géramb, sorte d'aventurier français, lequel avait servi dans les armées autrichiennes et passait pour jouir des bonnes grâces de l'Empereur. Il débarquait à Londres, la tète farcie de projets magnifiques ; se présenta chez les ministres, alla faire sa cour aux princes émigrés, proposant partout ses services et partout racontant qu'avec les subsides nécessaires, il se faisait fort de lever une armée de 24 000 Croates et d'aider par ce moyen à l'écrasement des sans-culottes. Les princes, tant de fois dupés, se méfièrent et les ministres, cependant qu'ils le comblaient de louanges, chargèrent la police de se renseigner en lieu sûr. Quant au Régent, il fut de suite gagné parla faconde du baron, ses allures martiales, ses dolmans à brandebourgs et ses monstrueux favoris. Journellement hébergé à Carlton House, il en étourdissait les habitants par ses récits guerriers et témoignait d'une si belle assurance que momentanément, chacun finissait par se laisser prendre à ses gasconnades.
Roméo Coates n'avait point ses entrées chez le Régent, mais comme il se montrait partout ailleurs et ne négligeait aucun moyen d'attirer les regards, lui et Géramb trouvèrent sans peine l'occasion de s'apprécier mutuellement. Les deux compères
étaient nés pour s'entendre. A vrai dire, le baron ne possédait pas un équipage en forme de conque marine, mais il menait grand train et nourrissait une valetaille innombrable dont la somptueuse livrée ne manqua point d'éblouir l'amateur. Il n'en fallut pas plus pour mettre d'accord ces modèles d'élégance, et le fait qu'ils s'éprirent ensemble de la même personne, ne nuisit en rien à leur amitié. Je veux parler de miss Tilney Long, fort belle, à ce qu'il paraît, mais plus riche encore. La liste de ceux qui recherchaient ses faveurs était longue et dans le nombre, au premier rang, figurait le duc de Clarence, plus tard Guillaume IV. Comme beaucoup d'autres et bien que frère du Régent, il devait s'en tenir aux bagatelles de la porte. Même sort échut au baron de Géramb ainsi qu'à Roméo Coates. Vainement ce dernier rima ballades et madrigaux en l'honneur de la dame. Ce fut peine perdue, et leur mésaventure commune ne servit qu'à les rapprocher encore l'un de l'autre. Malheureusement, ces relations furent interrompues vers la fin de mars 1812, époque à laquelle, renseignés en détail sur ce qu'on pouvait attendre du baron et de ses 24 000 Croates, les ministres donnèrent l'ordre d'arrêter celui-ci et, malgré ses bruyantes protestations, le firent déposer par voie de mer sur les côtes d'Allemagne (1).
M. Coates avait heureusement de quoi réparer cette perte car, né riche, il était d'humeur libérale et ne tourmentait guère son monde sur l'argent
(1) Baron DE FHÉiNiLLY, Souvenirs, p. 463, 464.
qu'on lui pouvait devoir. J'ignore si ce fut la raison pour laquelle sir Lumley Skeffington, le vicomte^ Petersham et lord Barrymore se lièrent avec lui si volontiers. Toujours est-il que ces gentlemen ne dédaignèrent point sa compagnie et si leur histoire n'est point absolument celle de Coates, une brève description de chacun d'eux peut, en quelque manière, servir de décor au portrait de l'amateur et le replacer dans son cadre.
Lord Petersham, plus tard comte Harrington, qui, pour mettre un terme à sa vie de garçon, devait épouser miss Foote, du théâtre de Covent Garden, ne joua pas un rôle prépondérant dans les annales de la Grande-Bretagne. Mais par ses travers il nous renseigne assez justement sur la catégorie de mondains au milieu desquels se plut Roméo. Bien né, d'une famille opulente, lord Petersham se trouvait en droit de prétendre à quelque charge importante. Néanmoins, il tourna ses efforts vers des buts tout différents. C'est ainsi qu'après de longues recherches et pour son emploi personnel, il réussit à composer un cirage à nul autre pareil. La mode s'en mêlant, chaque petit-maître se mit bientôt en devoir de fabriquer son propre cirage; mais quelque progrès qu'on fît en cet art, l'on ne dépassa jamais, dit-on, que de fort peu les résultats obtenus par lord Petersham. Grâce à des études également suivies, ce dernier acquit de même une expérience remarquable en ce qui touche à la dégustation du thé. 11 devint arbitre en la matière et chez lui on eût pu se croire dans une boutique d'épicier tant les murs étaient garnis de
planchettes et tant ces planchettes étaient chargées de hocaux divers.
Lord Petersham nourrissait une autre passion, qui l'absorbait fort. Il aimait la couleur brune. Déjà, vers 1800, on signalait à Brighton, la venue d'un gentleman qui mettait une insistance bizarre à s'attifer en vert des pieds à la tète. Cela dura jusqu'au jour où, pris de fohe furieuse, le quidam jugea bouffon d'exécuter une pirouette de sa fenêtre dans la rue (1). Lord Petersham ne paraît point avoir jamais songé au suicide; ni son œil jovial, ni son abondant collier de barbe, ni sa figure épanouie qui vaguement rappelait celle du roi de France, Henri IV, rien n'indiquait en lui des pensées mélancoliques. Il n'en travailla pas moins, toute son existence, à se vêtir en brun depuis le haut jusqu'en bas. Il en était de même de ses chevaux qui étaient bruns, des harnais de ses chevaux, de son curricle et de ses gens que, l'un après l'autre, il convertissait à sa nuance favorite. Pourtant, vue d'ensemble, lord Petersham jugeait que sa personne ne présentait point encore toute l'unité voulue et, pour remédier à ce défaut choquant, il prit une maîtresse du nom de Brown, miss Brown, ce qui, traduit en français, signifie exactement Mlle Brun. De ce jour, son bonheur fut extrême et l'esprit en repos, pour achever d'embellir son existence, il commença de réunir une collection de tabatières dont il usait méthodiquement, à tour de rôle. Sans rire, il vous disait :
(1) Annual Regitter, 25 octobre 1806.
SIR LUMLEY SKEFFINGTON D'après une caricature de Gillray (1800)
« Celle-ci est une tabatière dont il convient de se servir un jour de beau temps; celle-là un jour de pluie ; cette autre par une matinée de brouillard. » Jamais on ne découvrit sur quels principes reposaient ces distinctions subtiles.
Sir Lumley Skeffington, autre ami de Roméo, dut également à ses costumes une part de sa réputation. En vérité, ces messieurs avaient un faible pour la toilette. Sir Lumley se distingua donc en sa jeunesse par le bleu de son babit, lequel, affirmet-on, tranchait heureusement sur le jaune vif du gilet. Ce gentleman, qui, chaque soir, avait coutume de se garnir la tête de papillottes, de se teindre les cils et de se farder les pommettes, fut, un beau jour, pris de la fantaisie d'écrire et, chose plus surprenante, il écrivit bien. En 1802, il donnait à Covent Garden la Parole d'honneur, comédie en cinq actes, peu après, la Grande Route du mariage, enfin la Beauté endormie, drame qui remporta un succès légendaire. L'habitué de toutes les coulisses, de toutes les loges, il vivait dans l'intimité de Mrs. Siddons, Munden, John Kemble, et régulièrement assistait à chacune de leurs premières. C'était un petit homme souriant, galant, avec les manières les plus honnêtes du monde et toujours en veine de rimailler pour les beaux yeux de Chloris ou Lucinde. A voir sa libéralité, son insouciance, on eût pu le croire à l'abri des tourments pécuniaires. Il n'en était rien, et ses créanciers — car il vivait surtout de crédit — réussirent promptement à l'envojer au King's Bench Prison, le Clichy de Londres. Il s'y résigna d'assez bonne grâce,
affirmant que pour se bien porter, l'essentiel était de ne point mettre les pieds dehors. Effectivement, il parvint à un àg-e avancé ; mais lorsqu'il sortit de prison, il n'était plus jeune et déjà fort décrépit. Sir Lumley Skeffington mourut en 1850. Il continua jusqu'à son dernier jour à se vêtir sans aucune simplicité, à se mettre du rouge et à se parfumer abominablement. Byron n'eut garde de l'oublier dans sa diatribe sur les bardes anglais.
Lord Barrymore, troisième des principaux amis de Roméo Coates, n'aimait guère en fait de littérature que la chanson, et de préférence la chanson bachique. Buveur intrépide, doué d'une voix retentissante, il ne se passait pas de festin sans qu'il entonnât son couplet préféré lequel se terminait comme suit : Chip-choiv, Cherry-chow, fol-loi de riddle loa! Et ses compagnons de reprendre en chœur avec lui. Certain capitaine, vétéran de la guerre d'Amérique, se trouvait un jour de la partie et comme il insistait plus que de raison sur ses courses en pays sauvages, lord Barrymore lui demanda si par hasard, il n'avait jamais rencontré sur sa route la tribu des Chip-choiv. Le vieux guerrier, qui peut-être n'en avait pas tant vu qu'il le voulait bien laisser entendre, mais qui tenait à n'être pas pris au dépourvu, entretint donc longuement les convives sur les us et coutumes des Indiens Chip-chow. « Et la tribu des Cherry-chou ? interrompit lord Barrymore. Parlez-nous des Cherrychow. — Dame, c'est une race toute différente », répondit l'autre, qui de nouveau s'empressa de satisfaire à la curiosité de son interlocuteur. Sur
quoi, lord Barrymore partit d'un horrible éclat de rire et s'écria : « Maintenant, mon officier, ditesnous un peu ce que vous pensez de la tribu des follol de riddle-low t » Puis, comme au milieu de l'Iiilarité générale, l'infortuné capitaine ouvrait de grands yeux, le mystificateur leva bien haut son verre et de sa voix la plus éclatante, reprit, tout au long, son infernal couplet.
De ses innombrables mauvais tours, nul doute que celui-ci ne comptât pour un des moins cruels, et ses exploits nocturnes, ses batailles avec le guet devaient longtemps servir de thème aux gazettes de la ville. Jamais las, toujours buvant, chantant, sacrant, il déployait dans les sports un acharnement de fou furieux et mettait la même ardeur sauvage à rosser le pauvre monde qu'à surveiller un combat de coqs. La fortune la mieux établie n'eût pu résister à ses perpétuelles débauches et lord Barrymore n'en avait jamais possédé qu'une médiocre. Vint un jour où les huissiers encombrèrent son logis ; mais il ne s'alarma point pour si peu et, les revêtant de la livrée, s'en servit comme de maîtres d'hôtel. Il eut deux frères, également pleins d'entrain, et l'une de ses belles-sœurs, miss Coghlan, épousa le duc de Castries. Cela se passait du temps de l'émigration et les nouveaux mariés faisaient pauvre figure. Quoi qu'il en soit, Louis XVIII monta sur le trône, le duc reprit possession de ses biens et ce fut dès lors à son tour d'héberger l'ancien roué de Londres. La bourse vide, criblé de dettes, boitant d'une jambe et la tête affaiblie, lord Barrymore vint donc sur le conti-
neiit achever son aventureuse carrière. Il vivait à riiôtelde Castries et, dit-on, en 1823, rendit l'âme en cette demeure.
De même que sir Lumley Skeffington, lord Barrymore compta parmi les familiers du Régent. Ce prince, « le premier gentleman de l'Europe », avait un g^oût décidé pour la collection. Il collectionna les tableaux, les tabatières, les vêtements, tous ses vêtements ; enfin, pour achever de se mettre en belle humeur, il convia les excentriques les plus notoires de son époque à défiler chez lui. Chose bizarre, il oublia Roméo Coates lequel, en toute justice, méritait d'y figurer en bonne place. Un instant, celui-ci crut ses vœux exaucés, car, bien entendu, un de ses plus chers désirs eût été de vivre en contact avec le Régent et de trouver le chemin de son cœur. Introduit devant Son Altesse Royale, le 1" février 1813, et présenté suivant les formes, il recevait à quelques jours de là, une enveloppe pesante, aux armes de la Maison de Hanovre. L'ayant ouverte, il lut ce qui suit : « Le lord chambellan estchargé par Son Altesse Royale, le Prince Régent, d'inviter M. Robert Coates à un bal et souper qui auront lieu vendredi prochain ». Inutile de dire si, en pareille occasion, l'amateur soigna son costume et fourbit ses brillants. Au jour fixé, il débarquait sur le seuil de la demeure royale, resplendissant de mille feux et, le nez au vent, l'épée au côté, s'apprêtait à gagner les salons lorsque le colonel Bloomfield, chargé d'introduire les arrivants, fit observer à M. Coates que sa carte d'invitation était une carte falsifiée. Il annon(;a
cette nouvelle pénible avec toute la douceur et tout le tact imaginables ; mais il prouva nettement ce qu'il avançait et l'infortuné Roméo n'eut d'autre alternative que de rebrousser chemin. Le comble fut que sa chaise à porteurs ne l'avait point attendu pour s'en retourner au logis et tandis qu'il errait dans la foule en habit de gala, un quidam enveloppé jusqu'aux yeux lui demanda pour quelle raison il s'en allait avant que la fête ne commençât. Tel était le trouble de M. Coates qu'il ne sut reconnaître la voix du personnage lequel n'était autre que Théodore Hook, romancier de tEilent et journaliste en vogue, que sûrement il connaissait déjà. Réputé pour ses mystifications, ce Théodore Hook avait quelques jours auparavant composé la fausse carte et lui-même, sous un uniforme d'emprunt, l'avait remise au destinataire.
On ne dit pas comment Roméo prit la chose; mais on sait que le Prince témoigna quelque humeur de ce qu'on eût aussi librement usé de sa signature. Pour dédommager la victime, il la pria de venir contempler ce qui restait des préparatifs de la fête. C'était une invitation tardive, mais enfin c'était une invitation et Roméo ne se fit pas prier. Admis à Carlton House, il inspecta les collections d'armes, visita la galerie de tableaux et fut jeter un coup d'oeil sur les restes du bal. Là s'en tinrent ses relations avec le Régent.
Il lui manquait au reste certaines des qualités requises pour être parfaitement du goût de ce dernier, et s'il frayait avec tous les roués de Londres,
il eut par contre le tort inadmissible de ne pas les suivre dans leurs pires excès. L'ivrog-nerie n'était point son fait, ni le jeu. A tout prendre, il n'eut jamais que deux passions, la parure et le théâtre; mais ces deux passions suffirent à l'absorber entièrement et bien qu'il occupât une bonne part de ses loisirs à sillonner Ja ville en équipage, l'art dramatique resta pour lui la grande affaire. A la moindre invite, au moindre signal, il grimpait sur les planches. Rien qu'en 1812, il joue à quatre reprises différentes sur la scène de Haymarket, puis tout autant l'année suivante, sans compter les représentations privées. A Drury Lane, il ne paraît que pour réciter son monologue des Biicks et le théâtre est bondé. Chaque fois qu'on annonce la venue du « célèbre amateur fashionable », la salle entière est louée d'avance et les places retenues emportées de vive force ; chaque fois également, tôt ou tard, le tapage éclate, des coqs vivants sont lâchés entre les jambes de l'amateur et les oranges volent sur la scène aux moments les plus inopportuns. Il est bon d'ajouter que ces représentations étaient ce qu'on appelle des représentations à bénéfice ; mais quoique d'un naturel charitable, j'imagine que plus que toute autre chose, le besoin de se produire servait de mobile à Roméo Coates. Reste à savoir si ces diverses tentatives méritaient toujours un accueil aussi défavorable. A l'unanimité, les gazettes du temps paraissent témoigner à son endroit d'une rigueur extrême, et le capitaine Gronow nous le dépeint dans ses Mémoires comme un grotesque achevé. Outre son
ignorance absolue du métier d'acteur et sa totale inaptitude à comprendre un texte de Shakespeare, il avait, dit-il, une manière de saluer son auditoire capable à elle seule de dérider les plus moroses, tour à tour avançant et relevant la tête ainsi qu'un mandarin de porcelaine à chef mobile. L'interprétation de Roméo fut son triomphe ; mais à chaque triomphe, l'infortunée Juliette passait par de rudes épreuves, car le terrible Coates ne se faisait pas faute de manier son amante avec vigueur et parmi ses habituelles brusqueries avait coutume de la tirer de sa tombe à la façon d'un paquet de linge. « En somme, conclut Gronow, le comédien amateur donnait des signes répétés d'aliénation mentale et semblait bien plutôt un objet de pitié que de divertissement. »
M. Robinson, le biographe de Roméo Coates, doute fort que le capitaine Gronow ait assisté à la représentation dont il parle en ses Mémoires. Malheureusement, M. Robinson qui nous décrit tout au long son héros comme un grand artiste méconnu, oublie de nous renseigner de façon définitive sur ses divers mérites en tant qu'acteur. Rien dans tout son volume qui donne une idée bien nette de ce qu'étaient sa voix, ses gestes, son maintien, de telle sorte qu'involontairement on en revient aux indications plus sévères, il est vrai, mais aussi plus précises de M. Gronow. On y revient d'autant plus volontiers que sur ce point, le jugement public concorde avec celui du capitaine. J'ignore si Coates étudiait longuement ses rôles, mais, à coup sûr, il mettait un soin particu-
lier à fabriquer des costumes dont l'ensemble n'était pas toujours des mieux réussis. Bref, dans sa passion pour le théâtre, la mise en scène occupait une place considérable et vu la tenue et les propos ordinaires de M. Coates, l'cpithète de cabotin ne serait pas, je crois, absolument immérité.
En décembre 1814, il se rendit à Stratford-sur- Avon, le village où naquit Shakespeare. « Lorsqu'il eut joué sa pièce favorite, il imagina d'organiser une sorte de procession et vêtu du costume de Roméo, marcha jusqu'àla boucherie où Shakespeare vint au monde. Là, il inscrivit son nom sur les murs ainsi que sur le registre réservé à cet emploi, se nomma lui-même l'illustrateur du poète, se plaignit de l'exiguïté de la demeure, déclara qu'elle n'était point digne d'avoir donné le jour au divin barde et proposa de l'abattre en attendant qu'il en fît élever une nouvelle plus grandiose, à ses frais. Il se rendit ensuite à l'église, grava ses initiales sur le monument et, pris d'une inspiration subite, écrivit : « Son nom ne cesse de résonner dans l'atmosphère ambiante, nom vénéré de Robert Coates » .
L'année qui suivit son passage à Stratford-sur- Avon, fut pour lui une année de repos, consacrée à des plaisirs où l'art dramatique n'avait rien à voir et ce n'est qu'en 1816 que nous le retrouvons sur la scène de Bath où jadis il était venu faire ses débuts. Il y joua dans l'Indien de l'Ouest, la Belle Pénitente, puis enfin, selon sa coutume, dans Roméo et Juliette et de toutes ses représentations
publiques, celle-là fut la dernière en même temps que la plus calme.
La carrière théâtrale du célèbre amateur touchait à sa fin et du même coup sa carrière mondaine, j'entends la période brillante de sa carrière. En 1815, certains philantropes aux idées vagues et généreuses, firent voter une loi supprimant l'esclavage. Une amélioration notable s'ensuivit, principalement dans les Indes Occidentales, oii les noirs se révoltèrent en masse, brûlant les moissons, saccageant les villes et tuant tous les Européens qui se trouvaient à portée. Les îles Barbades n'échappèrent point aux effets de la loi bienfaisante et comme Robert Coates y possédait des domaines considérables, ses revenus s'en trouvèrent brusquement amoindris. Ce fut le signal de réformes définitives. Il vendit sa conque marine, réduisit le nombre de ses amis et finalement se maria. Il épousait miss Emma Anne Robinson, fille d'un officier de marine, et les gazettes publièrent à l'occasion de la cérémonie nuptiale, que l'amateur Coates avait marché aux autels vêtu d'un pourpoint de coupe inédite, une épée d'apparat lui battant les jarrets. Pour une fois, les journaux se trompaient. L'amateur n'avait en la circonstance ni sabre ni pourpoint, signe indéniable qu'une grave transformation s'opérait en lui. Décidément, il se rangeait. Mais les troubles qui persistaient à bouleverser les Indes Occidentales, allaient encore l'obliger de restreindre sa maison.
En 1830, il passait le détroit et s'installait à Boulogne, le refuge ordinaire des Anglais endettés.
Calais servait au même usage et dans chacune de ces deux villes se donnait rendez-vous toute une société d'outre-Manclie ; viveurs à bout d'expédients, joueurs tarés, majors en demi-solde qu'on rencontrait le plus fréquemment soit à l'hôtel Dessein, soit à l'hôtel Tessiliac. Coates n'en était pas réduit à l'état de dénûment dans lequel se trouvaient la plupart de ses compatriotes. Descendu à l'hôtel du Nord, il en occupait les chambres les plus vastes et passait pour ne point lésiner sur la dépense. 3fais s'il vivait largement, il vivait sans éclat ; destin morose pour un homme autour duquel s'était jadis fait tant de bruit. En touriste, il parcourait le continent, visitait les sites connus, faisait halte à Paris. Nulle part, on ne découvre trace de son passage et Roméo Coates allait une fois pour toutes sombrer dans l'oubli lorsqu'en 1840, il trouva le nouveau moyen de se signaler à l'attention publique.
Au lendemain de la vaine tentative du prince Napoléon pour soulever les populations de Picardie, Louis-Philippe vint à Boulogne afin de remercier ses bons et loyaux sujets de leur fidélité. Or, Boulogne n'était qu'une ville de ressources médiocres et l'unique appartement digne d'abriter le souverain se trouvait avoir pour locataire M. Coates. Averti, l'ancien amateur s'empressa de le mettre à la disposition du Roi et le jour même, quand montant l'escalier de l'hôtel, celui-ci rencontra le gentleman qui lui cédait aussi gracieusement son domicile, il ne manqua point avec sa bonhomie coutumière de lui témoigner sa recon-
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naissance. Sur quoi, le gentleman débordant à son tour de gratitude, prit sa voix de théâtre et cria bien fort : « Vivent le Roi et la Reine ! prospérité à la France et la Grande-Bretagne î qu'une éternelle paix les unisse I » Nombre de milords se trouvaient là qui par leurs exclamations également entliousiasles se rangèrent à Tavis de Coates. Il ne restait à Louis-PIiilippe qu'à faire chorus. Il répondit : « Prospérité à l'Angleterre et à la France ! Qu'une éternelle paix les unisse I et tant que je vivrai cela sera » . Les feuilles des deux pays commentèrent à n'en plus finir ce dialogue émouvant, et Roméo Coates reconquit pour une heure sa popularité d'autrefois (1).
A quelques mois de là, dans Saint-James Street, certain Londonien vit passer sous le balcon de son club, un gentleman portant beau malgré l'âge, vêtu à l'ancienne mode et chaussé de bottes allemandes comme au temps de Brummell. Involontairement il s'écria : « Que le diable m'emporte si ce n'est pas là Roméo Coates ». A ce seul nom, tout le club fut aux fenêtres et s'étant retourné, le passant distingua plusieurs figures indiscrètes qui l'épiaient avec attention. Alors se découvrant : « Messieurs, dit-il, mon nom n'est pas Roméo Coates, mais bien Robert Coates. '> Et très digne, saluant de nouveau, il poursuivit son chemin.
Coates était effectivement de retour, et son premier soin avait été d'aller revoir cette rue Saint- James que jadis il parcourait à grand fracas
(1) Morning Cronicle, 21 août 1840.
dans sa voiture en forme de conque marine. Toutefois, avec les ans, il commençait de ressentir quelque dégoût pour une trop bruyante notoriété. Logé non loin de Hyde Park, dans une maison de Connaught Square, on le voyait encore, à l'heure de la promenade, flâner le long des voies élégantes, saluant de droite et de gauche et regardant passer la cohue fashionable au sein de laquelle il jugeait bon de ne plus figurer qu'en spectateur. Il avait toujours de nombreux amis, mais d'une espèce moins singulière que lord Barrymore ou sir Lumley Skeffington. D'habitude, on le rencontrait chez sir Thomas Noon Talfowrd, où se donnaient rendez-vous force comédiens et gens de lettres. Sa cordialité, sa bonhomie l'y firent, dit-on, grandement apprécier et tout porte à croire qu'il lui restait d'heureux jours à vivre, lorsqu'en février 1848, sortant de Drury Lane, il tomba si malencontreusement sous les roues d'un fiacre, que peu après il rendit l'àme.
De même que de son vivant, on parla beaucoup de Robert Coates après sa mort, et longtemps les gazetiers trouvèrent en narrant son existence mondaine de quoi farcir leurs chroniques. Parmi les curiosités de la Régence, il figurait en bonne place et chaque fois qu'on voulait évoquer le souvenir de cette folle période, on ne manquait point, tout le premier, de le mettre en vedette. Vingt années après sa disparition, le Belgravia Magazine publiait un article dont Roméo faisait encore les frais. Mais on ne se contentait plus cette fois de le tourner en ridicule, on l'accusait d'avoir eu la dé-
plorable manie d'empocher la recette des représentations à bénéfice. Calomnie sans fondements. Tous ceux qui l'avaient connu prirent sa défense et le nombre de lettres publiées à ce propos attestent que s'il fut un comédien assurément discutable, au moins il laissa derrière lui la réputation d'un honnête homme (1).
(1) Belgravia Magazine, janvier 1868. Standard, 20, 23, 24 janvier 1868.