Grangeneuve
— Tout ce que vous voudrez, disait à l'avocat Dumeyril lopins intime de ses amis; je ferai tout ce que vous voudrez. Je me résigne même à être ambitieux pour votre compte. Mais, avant que nous parlions des élections qui vous occupent et des travaux do l'Assemblée constituante, laissezmoi vous confier certains détails de ma vie depuis un mois. Il y a un mois que nous sommes séparés, et j'ai tellement l'habitude de m'ouvrir à vous, Dumeyril, vous êtes si complètement ma conscience, qu'il me semble, quand vous ignorez mes petits secrets, que je me cache quelque chose à moi-môme.
Dumeyril tisonna, en souriant, le feu demi-éteint de son grave et solitaire cabinet, et il rapprocha sa chaise par un mouvement d'intérêt ou de curiosité attentive.
— Et puis, reprit l'interlocuteur, bien que ce que j'ai à dire n'ait peut-être pas grande importance, je suis bien aise de l'éventer auprès de vous, ne fût-ce que pour lui ôter la solennité d'un mystère. Vous me reprochez d'être solennel, de traiter gravement les événements de cette vie; je sens que je me corrigerai. Quaud on a dissipé par la parole la
'I GBANGENEUVE
■vivacité d'une impression; quand on a fait partager le parfum de sa fleur ou montré le sang de sa chétive blessure, il semble que la valeur des choses soit à moitié évanouie. Si j'étais poëte, je ne confierais mes créations à personne; je me garderais d'épancher d'avance et de dépenser mon âme. J'éviterais de parler mon génie. Il me semble que si j'avais dit une fois mon sujet, je ne le traiterais plus. Croyezvous qu'il y eût des témoins dans l'atelier du sculpteur, quand la Galathée devint vivante ?
— Je crois, malgré vos dénégations, et peut-être à votre insu, que vous êtes poëte, dit Dumeyril. Il vous manque le rhythme et quelque savoir-faire dans l'arrangement des mots : mais c'est comme si on soutenait que Mozart n'a pas le génie du musicien, parce qu'il joue assez mal du violon, à ce que j'entends dire.
— Je ne suis, répondit l'accusé, qu'un homme fort ordinaire : seulement, je n'ai pas tous les jours la résignation de mon état. Je rêve parfois mieux que ma destinée n'a promis d'accomplir. Je comprends le talent sans le pouvoir atteindre. Je ressemble à l'homme qui aurait entrevu le ciel un jour, et qui consumerait le reste de sa vie dans la vaine attente de le revoir. Je ne représente qu'une médiocrité manquée, en ce sens que je n'ai pas l'intrépidité d'orgueil qui accompagne ordinairement cette vocation. Je resterai toute ma vie immobile en présence d'une œuvre que je voudrais faire, en adoration devant l'incréé.
— Les délicats sont malheureux, mon bon ami : rien, dit La Fontaine, ne saurait les satisfaire. Aussi, vous voilà près de toucher votre trentième année, sans que vous ayez pu choisir une carrière ou voulu accepter un emploi que vos talents, votre probité, votre caractère auraient pu rendre utiles au pays. Vous rêvez un monde qui n'est pns; des amitiés exaltées, des femmes pures et immédiatement tombées du ciel. Hors notre liaison, commencée dès l'enfance et presque instinctivement formée, vous n'avez rien aimé depuis l'âge de raison. Votre réserve sur le point de la galanterie est même si bizarre, permettez-moi de le dire, si empreinte de timidité et, comme disent les autres, de bégueulerie,.que je suis quelquefois ennuyé quand on me demande le nom de vos maîtresses. Votre sagesse m'embarrasse, votre pudeur m'expose à rougir. On croit, Dieu me
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pardonne, que tous vos manteaux se sont uses au métier de Joseph; et il y a de nos amis qui offrent de parier que vous possédez, Henry, ce ridicule trésor que Newton emporta au tombeau.
Un franc éclat de rire interrompit ces reproches, et le futur député se hâta de repartir :
— Ce qu'il y n d'impayable dans la mercuriale et l'a-; ropos des soupçons dont on in honore, c'estla confidence même que je viens vous faire et le sujet de mes préoccupations d'aujourd'hui. Rassurez- vous, mon pauvre confident; je suis aussi mauvais sujet que nos camarades. Vous pouvez me réhabiliter près d'eux. Mais je ne vois pas, comme eux, le bon goût d'afficher ses faiblesses et de s'en vanter. Ils se croient des jouissances imparfaites, tant que le monde n'y est pas initié, si on ne médit pas de leurs plaisirs, si on ne prévoit pas d'avance jusqu'à l'heure des félicités qu'ils colportent. Moi, je blâme l'intolérance de leur cynisme. En toutes choses, le mystère me semble une grâce. Que voulezvous, si la fleur que je préfère n'est pas celle qui s'étale le long des sentiers, et si un fruit perd de sa saveur, parce qu'il a été touché, effleuré par un autre regard que le mien?
— Hélas! ce sont là des trésors de misères et de déceptions. Guérissez toutes ces susceptibilités, mon ami. Hàtezvous, je vous l'ai dit quelquefois, d'occuper des loisirs qui vous dévorent, d'arracher votre vie à ces contemplations maladives, et de vous vouer à l'utile. Il faut, par exemple, vous laisser nommer député de la Gironde à notre Assemblée législative.
— Eh ! mon Dieu, si vous y tenez fort, dit le rêveur, qui se montrait plus jeune que son âge, nous en causerons assez dans un moment; mais n'oubliez pas que je viens d.riinnder conseil. Il s'agit d'une circonstance assez misérable, j'en conviens; mais encore faut-il que j'en sorte avec cet air dégagé, ces convenances d'homme du monde, et un certain sang-froid dont la fatuité me manque.
— Bien obligé, dit Dumeyril. Mais je ne refuse mes consultations a personne; et surtout, ajouta-t-il, dans la juridiction de celle bonne ville de Bordeaux. Parlez, mon client. Mais la soirée avance, les premiers froids île novembre sont déjà piquants; laissez-moi permettre à Marie de ranimer le feu, de rajuster la lampe, et même de déposer là, si vous
voulez bien le partager, le modeste souper d'un véritable habitant de port de mer : du vin de Sauterne et des huîtres fraîches.
Marie entra. Elle parut regarder d'abord l'ami de son maitre, comme si elle avait quelque officieux renseignement à lui transmettre; mais Henry n'ayant pas eu occasion de tourner les yeux vers elle, Marie, soit incertitude ou timidité, se retira comme elle était venue. C'était une fille encore jeune et de fort bonne grâce. Bonnet artisiement plissé, tablier coquet, chaussure irréprochable, elle laissait voir dans tout son air une assurance modeste qui n'est jamais étrangère à la gouvernante d'un garçon. La médisance veut quelquefois surprendre dans l'accent protecteur du maitre un peu de cette philosophie à la Diderot, de ce patriarcal abandon que voulaient alors remettre en honneur certains cncylopéd-istes , à l'exemple sacré d'Abraham et d'Agar; mais Henry avait démêlé là, depuis longtemps, le choix purement éclairé de l'homme de goût qui ne peut avoir qu'un seul domestique, un besoin de soins plus délicats, l'espoir d'imposer une dépendance moins désaffectueuse, et enfin peut-être quelque recherche de ces habitudes orientales, qui veut l'élégance des esclaves et le plus possible de gracieux objets sous les yeux.
— Avant d'en venir à moi, poursuivit Henry, vous souvenez-vous, dites-moi, de notre pauvre condisciple Alphonse Dur an tel? Vous savez quelles impérieuses raisons le décidèrent, il y a plus d'un an, à s'expatrier pour Saint-Domingue, afin d'y tenter la fortune, lui qui était si peu avide?
— N'était-ce pas, dit Dumeyril, une histoire d'amour? On m'a conté qu'il était devenu fou d'une certaine Adeline, dangereuse beauté assez célèbre dans ce pays, et laquelle, par exception, ne l'avait pas sans doute accablé de ses rigueurs.
— Je crois qu'Adeline, ou madame Gravier, comme elle se fait appeler, du nom d'un médecin dont elle se prétend veuve, était maintenue dans son luxe par le vieux général de lilossac. Alphonse, épris d'abord uniquement de peinture, avait été assez sottement attiré à la campagne, et dans le château même où le vieillard passait la saison d'été ; le général, assez avare, désirait avoir le portrait de sa belle, et n'imagina rien de mieux que de confier cette tache au
jeune homme. Le peintre devint amoureux du modèle.
— On dit qu'au milieu de son délire, il se frappa de deux coups de couteau. Mais vous devez savoir ces détails mieux qu'un autre, vous, Henry; je crois me rappeler que ce sont vos bons soins qui ont prolongé ses jours.
— Je l'aurais voulu. Un matin que nous nous étions promis d'aller chasser ensemble, je me rendis chez lui, sans soupçon desch.igrins qui le tourmentaient. J'avais bien démêle qu'il était sombre et bizarre depuis quelques semaines; mais on ne devine guère, à ce qu'il parait, les peines de l'amour, que quand on les a subies. J'avais inutilement frappé, à plusieurs reprises, à la porte de son troisième étage, j'albiis me retirer sans expliquer ce manque de parole et cette absence à cinq heures du matin, lorsqu'en descendant les marches sombres de l'escalier, j'eus l'inspiration de regarder par dessous la porte de celte chambre muette. Je crnsvoirlecarreau humide. L'hôtesse de cette maison m'ayant assuré que le jeune homme était rentré la veille et d'assez bonne heure, je ne sais quelle terreur me saisit; mais elle devint croissante en peu de moments; j'appelai du secours et je me mis en devoir de pénétrer de force dans l'appartement. Personne ne répondit d'abord; mais la porte céda âmes efforts, et c'était bien, en effet, du sang que j'avais aperçu ruisseler. Alphonse gisait au pied d'un fauteuil. La perte de ses forces le tenait dans une léthargie profonde, et, le médecin venu, nous eûmes mille craintes de ne pouvoir lui rendre ni la connaissance ni la parole. Je vous épargne les détails d'une maladie bien longue, et qui n'eut de terme que l'éloignement que s'imposa la victime; mais je ne saurais dire quelle impression m'ont laissée ses souffrances pendant les longues nuits que je l'ai veillé. Des rêves frénétiques, des cris tantôt plaintifs et lanlôl furieux, le nom d'Ail Une répété avec horreur, amour et supplications. Ces tortures de l'insomnie, ces subites rougeurs de la lièvre, puis la morne pâleur d'un front caché dans des mains amaigries et humides : tous ces efforts d'une lutle effroyable m'ont laissé des images qui ne s'effaceront jamais. Jamais je n'oublierai l'ardeur des voeux qu'il adressait à Dieu pour mourir. Je crois bien, et par les aveux mêmes du martyr aux jours de la résignation, et par les plaintes si éloquentes de son délire, qu'Adeline n'avait jamais écoule favo-
rablement ses transports, cor elle avait dû être effrayée pluiôl qu'attirée par l'impétuosité d'un tel amour; mois je ne saurais répondre que la coquetterie ne fût pour autant que la beauté dans la complicité de ce malheur. Je me composai de cette femme un portrait odieux ; j'aurais détourné vingt (ois mes pas pour ne pas la rencontrer, si je n'eusse su qu'avant même l'embarquement d'Alphonse elle avait quitté pour Paris cette ville de Bordeaux où trop de personnes la connaissent.
— On assure qu'elle y est revenue, interrompit Dumeyril.
— Imaginez, poursuivit l'autre, qu'il y a trois semaines, quand je voulus quitter Lyon où j'ai séjourné un peu moins de temps que vous ne venez vous-même de passer à Bayonne, je manquai plusieurs fois la voilure. J'aurais cru à quelque fatalité pour me retenir, si je n'avais très-bien expliqué ces mécomptes par les intrigues qui commençaient déjà sur tant de points de la France, à propos des élections qui vous occupent. Ces intrigues emplissaient déjà tous les coches et toutes les malles de dépèches. Chaque chaise de négociant ou d'oisif emportait môme régulièrement plus de compagnons de route qu'elle n'en pouvait humainement entasser. Je fus obligé de me faire inscrire à l'avance pour être une ibis sûr de mon départ, et on ne put me le garantir que le 28 octobre. J'attendis avec impatience cette échéance. Je suis parti le 28 octobre. Le temps était déj à brumpux comme aux jours de l'équinoxe, et je me rappelle très-bien qu'en traversant, à quatre heures du malin, cette silencieuse ville du Rhône et de la Saône, je fus accueilli par mille impressions fâcheuses.
— Oh ! vous, vous croyez aux pressentiments, et surtout s'ils sont sinistres.
— J'avais tort, cette fois; mais je prêtais l'oreille malgré moi aux gémissements des deux fleuves, enflés et jaunis par les neiges des montagnes; ils semblaient menacer de couvrir leurs quais déserts. Sous mes pieds, les pavés blancs de pluie auraient, sans leur singulière petitesse, ressemblé çà et là à des pierres tumulaires; et des réverbères un peu rares balançaient leur ombre, en criant sur leurs chai nés, comme des oiseaux de mauvais augure. 11 était temps d'arriver : on attelait la voilure sous la voùle d'un hangar, qui avuil été une ancienne église. Les voyageurs, plies dans
leurs manteaux, s'agitaient déjà pour être en me?;;" prendre leurs places; et, mal éclairés parles rayons d seule lanterne, ils ne ressemblaient pas mal aux âmes en peine de nos vieilles superstitions. On appela tous ces voyageurs. J'entendis défiler douze noms bourgeois, plus baroques les uns que les autres; et je me félicitais de la profonde solitude où j'allais me trouver au milieu de tant d'inconnus, quand la liste se termina tout à coup par le nom de madame Gravier.
— Ali! ah! interrompit Dumeyril. Et vous ne manquâtes point de penser que c'était justement là votre héroïne, comme si ce nom n'était pas le plus ordinaire du monde, et si on ne rencontrait pas cela sur tous les chemins où l'on passe.
— C'est la réflexion que je fis; mais sans calembour, ajouta gravement le conteur.
— Vous auriez bien mérité, dit Dumeyril, que pf»ur vous guérir du luxe de vos illusions ordinaires, la voyageuse se trouvât vieille et laide.
— Quoi qu'il en soit, j'avais été frappé à l'audition des deux syllabes de ce nom. Ému par un sentiment de curiosité autant que de politesse, j'offris ma place à la dame qui le portait. Ma place était bonne : c'était un des angles du carrosse; la sienne se trouvait être la dernière. Cette civilité était gratuite. Je ne pouvais, dans l'obscurité, distinguer les traits de notre compagne : elle accepta. Je voulus franchir alors le banc du milieu pour aller la remplacer sur ce maudit siège qui traîne à reculons les voyageurs, mais : — Au moins, dit-elle, restez ici, monsieur. J'obéis, je m'assis auprès d'elle; et personne ne fit de réel- mations contre un cavalier qui venait de se montrer si Français.
Cependant l'odeur interne d'une voiture doublée de cuirs, et peut-être aussi le mépbitisme de tant de chrétiens entassés, ne tarda pas à importuner ma voisine. Elle es*saya de baisser l'étroit vasistas qui se trouvait à sa gauche; la pluie , que le vent chassait, l'obligea à se retirer avec un cri de frayeur. Elle était jeunei sa voix venait de le promettre. Pourtant, un parfum de citron mêlée d'ambre émana tout à coup, et me lit redouter la petite-maîtresse déjà surannée. — Donnez votre main, dit-elle. Et dans les ténèbres où nous étions, elle avança la sienne timidement pour par-
fumer mon mouchoir. Mes doigts rencontrèrent une manche soyeuse de manteau : être frileuse est un pronostic équivoque! Puis je touchai involontairement la place d'un bracelet : j'espérai sur la perfection du bras. Enfin une main gantée s'appuya sur la mienne pour la soutenir; on pencha l'orifice d'un flacon, et je sentis la douceur tiède et veloutée de l'autre qui était nue. C'était une main comme il n'en est donné qu'aux sultanes I — Pourquoi faut-il qu'une main n'ait point d'âge?
Toutefois, cette mise en rapport, si chastement et si voluptueusement magnétique , éveillait mon imagination assombrie. Je résolus d'enlamer avec l'inconnue une de ces conversations à demi-voix que n'entendent pas- môme les indifférents les plus proches. Je cherchai longtemps, avec impatience et ardeur, un sujet d'entretien qui pût captiver son intérêt, et je crus l'avoir trouvé, quand le bruit presque insensible d'une respiration régulière m'annonça que ma voisine dormait. Je fus humilié de ce sommeil. Je me pris cependant à sourire en moi-même de la mobilité de nos impressions et de 1 inanité de ces fantômes que compose et décompose en un seul moment la plus dangereuse de nos facultés. Et puis le magnétisme du sommeil est si contagieux, que je finis par m'ahandonner moi-même, non pas au repos, mais à cette fixité de recueillement qui n'est déjà plus la veille et participe des hallucinations du somnambule. Cet état ne fut ni profond, ni tranquille : le passé, que des analogies éloignées venaient de réédifier dans ma mémoire, se retraça comme matériellement à mes yeux, avec les coul que rendrait à un vieux tableau l'éclat transparent d'un vernis d'hier. Je retrouvais, dans sa chambre d'étudiant, Alphonse : je le voyais arracher encore l'appareil de ses blessures. En entendant retentir un nom connu, je crus assister à un de ces réveils de l'infortuné, toujours annoncé par un cri de détresse. Je reconnus cette voix si touchante et si chère, et je rentrai par un frissonnement involontaire dans la plénitude de ma froide existence.
Quand je relevai les yeux sur l'étrangère, elle sommeillait toujours; mais une lueur douteuse, le malin aux yeux gris, comme dit Shakespeare, entrait déjà dans la voilure; et sous une large capote de soie pareille à la couleur du manteau, j'entrevis la figure calme et recueillie d'un ange.
Cette femme a vingt ans, des cheveux bruns, les sourcils admirablement dessinés, le nez un peu long, le front pâle et candide, des lèvres séparées purement par l'éclat à peine visible des dents les plus belles ; et, dans tuule sa personne, domine une expression de fierté pudique et de candeur.
A cette vue, je ne me demandai plus rien : je n'interrogeai plus mes prévisions ni mes souvenirs, c'était elle. C'était la femme fatale par qui j'avais vu souffrir et mourir Alphonse. Car le pauvre insensé a trouvé la mort, dès qu'il a eu touché ce qu'il appelait son exil, l'Amérique déserte.
L'émotion que j'avais sentie et qu'apparemment je ne sus pas dissimuler assez tôt, prévint en ma faveur ma voisine, au lieu de la troubler. La politesse continua d'être notre sympathie, et en peu d'heures, il s'établit entre nous une de ces fraternités si promptes à naitre et si fugitives entre les voyageurs. Si vous avez surtout monté ensemble et à pied quelques longues collines, vous êtes amis intimes : au dernier relais, vous ne vous connaissez plus. Madame Gravier m'interrogea sur Bordeaux, qu'elle me dit connaître à peine: je déclarai que je n'aurais pas l'honneur de faire avec elle toute la route, et que je devais m'arrêler à Tulle, où m'attendaient de vieux parents : elle laissa voir naïvement quelque déplaisir. Moi, je tenais à confirmer son identité par une certitude de plus, et, par exemple, par celle que son nom de baptême était bien celui que j'avais tant de fois entendu implorer avec désespoir. J'usai d'une innocente supercherie. Elle m'avait prié de jeter au premier village que nous traverserions, une lettre oubliée par elle à la poste de Lyon; je feignis d'étudier sur l'adresse la forme capricieuse de son écriture longue et fine, et je lui proposai de lui dévoiler son caractère sur la simple inspection de ce symptôme. Je rencontrai, sans la blesser, des indications qui étaient trop justes pour ne pas la surprendre, et puis j'ajoutai que la ligure et le maintien d'une personne ne révélaient pas moins clairement le nom qui lui avait été imposé à sa naissance. Monsieur, par exemple, dis— je en regardant mon vis-à-vis, un homme simple et assez suffisant, s'appelle infailliblement Théodore. Il en convint : j'avais rencontré juste par grand hasard, et ma voisine de s'écrier :
— Et moi, habile prophète?
— Vous, madame? à la couleur presque changeante de
vos yeux, à la délicate finesse de vos mains que voilà, vous ne pouvez vous appeler autrement que... Adeline, ajoutaijeà voix basse.
— Vous vous trompez, dit-elle.
Mais elle le oit très-vite et en baissant ses longues paupières sur des joues devenues écarlates.
— Mon art, madame, n'est pas infaillible; mais avec des personnes indulgentes, j'aurais demandé pour revanche une deuxième épreuve.
— Voyons! dit-elle.
Je déchirai un feuillet d'album et j'écrivis rapidement un seul mot. Je ne le présentai qu'à elle seule : je le fis avec une respectueuse déférence, et elle lut : « Mi nfeuse. »
— Vous avez dit vrai, monsieur, répondit-elle, et elle porta à ses dents le papier insolent. Mais pourquoi n'avoir pas dit tout de suite où nous nous élions rencontrés?
— Je vous vois ce matin pour la première fois de ma vie, madame.
On m'adressa un regard de vengeance; mais il y avait aussi l'aveu d'une séduction exercée. C'était menace ou caresse, faiblesse ou malice, tourterelle ou serpent. Je ne pus lui répondre, môme par un sourire, car l'image d'Alphonse était revenue oppresser ma mémoire. Adeline fut interdite longtemps.
Que vous dirai-je, mon cher? Je ne me défendis pas inflexiblement du charme de sa présence et de son doux parler. Elle vit qu'elle allait faire une conquête, elle devint ravissante. Toujours poli, mais insensiblement familier, je devins son prolecteur de voyage. 11 y a dans cette condition d'être assidûment aux côtés d'une femme, de respirer son air, de partager ses intérêts les plus positifs et ses pensées les plus vagabondes; il y a dans ce contact incessant de l'âme et du corps, une électricité hâtive, qui no saurait mesurer le temps comme il s'apprécie dans les calculs ordinaires du monde. Vous nommeriez des personnes que vous cultivez depuis longues années, anciennes et très-parfaites connaissances, avec qui vous n'avez pas échangé la moitié des épanchements et trouvé, pour approfondir leur caractère, la moitié des occasions que m'offrait un voyage de trente heures. Ajoutez, si vous le voulez, les unes aux autres, les entrevues successives que vous avez eues avec vos
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plus intimes amis, et vous trouverez à peine que tous ces moments composent deux jours entiers. Et encore vos entretiens sont ils séparés, refroidis par leurs propres intervalles, tandis qu'ici tout s'enchaîne, se prête la vie et se confond. Enfin, je devins amoureux le soir du deuxième jour. A la vérité, j'étais peut-être un peu descendu de mes nuages, un peu tombé de mon empyrée ordinaire, et peutêtre ce que j'admirais le plus dans ma compagne n'était-il que la jolie femme et le désirable trésor; mais quand nous découvrîmes, à travers la brume de ce deuxième soir, les vieux clochers de Tulle, qui indiquaient le terme de mon pèlerinage, je résolus de le poursuivre, et de ne pas rompre encore le charme commencé. Quels aspects variés, quel riant univers m'avait suivi, en effet, le long de ces chemins monotones, entre les files étroites de ces arbres égaux qui ne semaient partout la terre que de débris et de feuilles mortes!
Je dis à Adcline d'une voix émue, comme un homme qui craint à la fois de cacher et de trahir un secret :
— J'irai maintenant jusqu'à Bordeaux.
Elle garda le silence.
Je déclarai cette intention au conducteur.
— Impossible, répondit celui-ci : vous n'êtes inscrit que jusqu'à Tulle, nous avons là une correspondance, et les places sont retenues par privilège; mais, demain, monsieur trouvera des occasions excellentes.
Madame Gravier ne parut pas prendre à ce mécompte un intérêt bien vif; elle nie laissa maudire mon sort, et affecta d'attribuer ma contrariété à la politesse; mais .je crus dénie', r vl;ms son maintien un sang-froid qui semblait dire : Observons; s'il se laisse arrêter par un premier obstacle et un misérable inconvénient, je saurai quels regrets je dois attacher à la perle de cet admirateur. Une telle disposition de son humeur exalta singulièremenl mon désir de la suivre. Enfin, plutôt que de rester innocemment à Tulle,' et de voir s'éloigner le carrosse qui portail Adeline et ma fortune, je il cidai le conducteur a m i vendre, a prix d'or, sa place dans le cabriolet. H le partageait avec un vieillard. Lui se réfugia sur fimpériale ; et nous reprimes notre route au milieu d'une nuit plus noire que la première.
Qu'avais-je gagne cependant à m'asiocier ru mouvement
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de cette diligence qui me séparait de ma compagne? Nous étions étrangers comme les antipodes, ou mieux, les habitants de deux maisons qui se touchent au centre de Paris. Si près et si loin d'elle, dans l'abandon où j'allais cheminant, je me figurais quelquefois qu'elle pouvait bien sourire de l'exclusion que je subissais et aussi des intempéries d'un ciel qui n'épargnait guère son chevalier errant. Enfin, au milieu de l'obscurité et de la tempête, au moment où vers minuit nous changions de chevaux pour la deuxième l'ois, une voix s'adressa à mon compagnon :
— Prendriez-vous pitié, monsieur, d'une personne que le voyage incommode? et voulez-vous lui céder votre place au grand air pour la sienne qui est dans l'intérieur du'earrosse ?
Le voyageur me renvoya cette prière, et me proposa d'o- Lliger moi-même la dame; j'eus, malgré mon trouble, assez de présence d'esprit pour alléguer un refus qui n'avait rien de trop absurde. Adeline, souriante et confuse, monta donc près de moi.
11 faut avoir senti ce retour imprévu du sort, avoir passé par cette situation romanesque, avoir profité de cette péripétie, pour comprendre mon triomphe. Elle était là, seule à mes côtés, dans cet étroit et mobile refuge assiégé des vents, protégée à peine par les rideaux d'une toile grossière, les mains déposées dans la mienne, le corps frissonnant contre moi, et sa seule volonté l'y avait conduite! Aussi, l'air de novembre devint balsamique, il y eut des étoiles au firmament noir. Nulle félicité n'avait approché pour moi de c? bonheur l'urlif ; je ne m'étais jamais senti si loin de cette misérable terre où nous vieillirons.
— Ah ça ! mais, dit Dumeyril, vous êtes pris, mon pauvre philosophe; vous parlez en véritable vassal.
— Un peu de patience, dit son ami : je fus initié, dans celte nuit de confidences, à des détails purement d'intérêt; je sus, par exemple, que la veuve allait à Bordeaux recueillir un faible héritage, et je crus comprendre que c'était un dernier don de Klossac. Mais je ne voulus pas me montrer plus informé de cette histoire qu'il ne me convenait de l'être. Ii fallut bien dire qui j'étais, avouer que j'avais entendu prononcer son nom par Alphonse; elle le nia, ou elle parut avoir oublié complètement l'influence qu'elle avait exercée sur une malheureuse destinée.
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Maintenant, mon ami, cette femme a placé en moi, depuis notre arrivée, une confiance étourdie qui me touche et m'embarrasse à la fois : elle m'a parlé de son sort; elle m'a écrit sur les intérêts de son avenir, Je la crois désireuse de me plaire, avide peut-être d'une satisfaction inconnue pour elle : celle de se faire un ami; de placer en quelqu'un sa confiance, ou, si vous voulez même et sans fausse modestie, de m'inspirer un sentiment plus tendre; caria malheureuse doit être bien lasse de sa condition : désirée, jamais aimée ! Mais vous comprenez aussi combien le hasard l'a mal adressée, et si je suis la personne en qui son cœur flétri peut espérer. Eh bien ! en attendant, je jouis égoïstement de sa déception. Lui dire qu'elle se Irompe, ei que je ne puis avoir d'estime pour elle, ce serait de la franchise hors de propos, n'est-ce pas? Elle doit ignorer à peu près ce que c'est que la franchise. Et puis ce serait du déplaisir pour de la bienveillance, de la brutalité pour de la grâce. Pourtant j'ai certain remords de l'abuser ainsi, ou de la laisser s'abuser à moi. Je In rencontre fréquemment dans nos promenades et au théâtre, elle semble se multiplier sous mes pas. Ditesmoi ce que je dois faire en celte occurrence toute singulière ? Je suis venu plusieurs fois chez vous avant voire retour pour vous exposer ce cas de conscience ; il me semble qu'il y a, dans voire expérience éprouvée et dans la connaissance que vous avez de ma niaiserie, quelque ressource pour m'aider à sortir sans fausse honte de celte situation, qui n'est pas sans délicatesse.
— Vous a-t-clle invité à lui rendre quelques visites? dit Dumeyril.
— Jamais. Et j'avoue que j'en ai été quelquefois surpris; mais, ce qui est peut-être plus bizarre, elle m'a demandé à porter chez moi, elle-même, quelques papiers et des lettres sur lesquelles elle parait désirer mon avis.
— Et qu'avez-vous répondu, chaste jeune homme?
— J'ai répondu que, vivant en famille et au milie des exigences d'une petite ville, il me faudrait, pour la recevoir, consulter ma mère et ma sœur. — Vous ayez une sœur 1 at-clle dit en rougissant : une mère ! J\Te consultez personne, monsieur; je renonce à l'avantage que je voulais obtenir. Une mère! a-t-elle répété; et ses yeux se sont un moment humectés de larmes.
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— Ah! pleurer, voyez-vous, dit Dumeyril, c'est un des premiers talents de ces dames.
— Voyons ! point d'ironie et un peu do charité chrétienne, Dumeyril; diles-moi bonnement ce que vous feriez à ma place, et met lez un peu de sérieux à conclure, puisqu'une de mes infirmités est d'être sérieux.
— Eh bien, dit l'avocat en prenant affectueusement la main de son client, voici, sincèrement et fraternellement, ce que je pense : Si vous racontiez à un autre ce que je viens d'entendre, il se moquerait de vous; et, en hypothèse générale, il aurait complètement raison. Pourquoi diable, vous dirait-il, venez vous me consulter quand vous n'avez rien à dire? Si vous vous méprenez à ce point sur le manque d'intérêt qu'il y a dans tout ceci, c'est évidemment à cause de l'intérêt secret que vous y prenez vous-même, et peut-être à votre insu. Je ne vuis, dans ces détails, d'autre importance que celle que vous y supposez. Sans ce plaisir inconnu de vous occuper d'un tel objet, vous garderiez le silence. C'est pour obéir à cet attrait occulte que. vous venez me faire un bavardage que vous donnez pour une confidence. Il n'y a dans votre voyage et ses suites, rien qui vaille la peine d'être seulement mis en drame ou en consultations. Pas de voleurs, pas de duel, pas même un rapt de la princesse. Mon ami, attendez que vous ayez un malheur à dévoiler pour solliciter les conseils ou la pitié de vos camarades. Voilà ce qu'il vous dirait. Eh bien, moi. mon cher Henry, je ne vous tiendrai point un si dur langage ; mais je vous avertirai franchement du péril. Cette femme a fait sur votre esprit, mais j'espère surtout sur vos sens, plus d'impression que vous ne croyez. Il faut que l'une de vos facultés vienne au secours de l'autre. Il faut éviter tout combat pour ne pas être vaincu; ne pas lutter de peur d'accroitre démesurément les forces de votre adversaire; ne pas céder à l'attrait d'une vertu dangereuse : c'est-à-dire la tentation d'une abstinence friande. Gardez-vous enfin de vous exposer à L'absence; cédez à l'ennemi pour le vaincre, faites- vous son sujet pour en triompher; en un mot, craignez Adeline. Je démêle, mieux que vous ne pouvez le faire vous-même, quel poison elle a glissé dans votre cœur. Ne riez pas! Croyez plutôt a la vieille expérience que vous invoquez. La fable des Sirènes est peut-être devenue une histoire; il ne faut
pas repousser voire penchant : il fout l'oser. Il ne faut pas fuir l'enchanteresse : il faut la posséder.
— Diable I dit Henry, si le conseil a ses périls, il a aussi ses avantages.
Son air était moitié piqué, moitié railleur.
— Je ne vous dirai point, ajouta-t-il, comme Orgon à Géante : « Mon frère, ce discours sent le libertinage. » Je dirai seulement que vous punissez durement mon ingénuité, et que vous prenez trop d'avantage sur le dtfaut que j'ai d'être un peu sentimental.
— Je ne raille nullement, et je vous engage de nouveau à réfléchir, termina Dumeyril en se levant pouraccompag son ami, car celui-ci avait déjà saisi le boulon doré de la porte dans un mouvement assez précipité. Du reste, je ne suis pas plus surpris d'avoir un peu heurté vos susceptibilités, que je" ne le serais si la nuit, qui porte conseil, ne vous ramenait à mes avis, et si vous persistiez à méconnaître mon dévouement, même sous des formes qui vous blessent. Adieu. Demain, nous dinerons ensemble, vous le savez : il s'agit d'une réunion politique ; et, bien que nous n'ayons pas échangé un seul mot de l'objet spécial qui vous regarde et nous intéresse tous, je compte sur votre exactitude. Je suis, comme vous savez, voire parrain devant les électeurs.
— J'irai! dit le fugitif, encore honteux d'avoir rompu la conversation brusquement, quand elle pouvait devenir importante. 11 aurait bien voulu ne pas prendre congé si vite et revenir sur l'impression que sa vivacité avait pu produire ; mais ses pas descendaient instinctivement et involontaire ni l'escalier. Dumeyril, resté sur le pallier supérieur, échangea avec lui un dernier adieu plein de cordialité.
— Monsieur, dit .Marie en éclairant le visiteur sous la porte exhère, vous aurez société pour rentrer chez vous.