‹ GrangeneuveChapitre 2 sur 18 · LES ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS

Le compagnon de voyage d'Adelinc ressentait déjà ce que lui-même avait prévu, c'est-à-dire l'importance affaiblie de

ses émotions révélées. Le genre de conseil qu'il avait subi

déconsidéra à ses propres yeux l'objet d'une idolâtrie passagère. Il était, d'ailleurs, d'autant moins empressé à s'engager dans les liens d'une nature tendre, qu'il en avait fait une triste épreuve. Ce qu'il savait des rapports ordinaires de la galanterie ne lui conseillait pas de tenter une seconde fois le sort. S'il n'avait pas toujours été étranger au sentiment qui dispose parfois de notre avenir, il ne le connaissait du moins que par ses ennuis. Il n'avait pas senti, mais inspiré l'amour. Il avait joué le rôle fâcheux de patient. Il existait de par le monde une femme, dont le nom seul prononcé devant lui faisait naître la crainte et presque la répulsion. Il est si cruel d'être le but d'une prédilection qu'on ne partage pas, le tyran involontaire d'un esclave qu'on ne peut accepter ni plaindre! On se débat; on accuse la victime : elle met de la mauvaise volonté à ne pas se guérir, et de l'entêtement à rester fidèle. Le mal qu'on souffre le plus impatiemment est celui qu'on cause. Le bout de la chaîne que porte l'esclave n'est pas le pins lourd des deux à soutenir; enlin le rôle de victime est moins insupportable que celui de bourreau.

Notre voyageur avait, des sa première jeunesse, estimé beaucoup et cultivé l'amitié d'un homme dont l'instruction profonde et les conseils avaient formé son caractère et perfectionné ses éludes : c'était M. Duvillars, personnage grave et l'une des lumières du parlement de Bordeaux. Il allait souvent le voir; et pendant les heures de conférences et de méditations, la femme du conseiller, qui se trouvait toujours là, s'était éprise du disciple. Un peu trop souvent, pendant que le mari parlait, elle rencontrait les yeux du jeune homme, et elle avait fini par le distraire des leçons. L'étudiant en droit se rappelait que c'était ordinairement au moyen d'un miroir, porté devant elle par un meuble destiné à contenir son ouvrage, et qu'on appelait alors « bonheur du jour, » qu'elle opérait la fascination. Retranchée derrière ce frêle rempart, à l'abri de toute observation d'un tiers, elle avait si bien combiné les lignes de réflexion du cristal, que les regards furlifs se rencontraient là obliquement. J'en demande excuse à la gravité du héros politique que nous suivrons bientôt sur un autre théâtre, mais ce piège ne ressemblait pas mal à celui qui éblouit dans les champs tant de folles et imprudentes alouettes.

Excité par un point d'honneur toujours ridicule, quoique assez général, le jeune homme n'avait pas voulu rester audessous des avances qui lui avaient élé laites : il s'élài cru obligé de n'être ni insensible ni chaste, <;t il s'était jeté, par étourdi rie et bravade, dans une suite de mauvais pas inextricables. C'était à donner vingt fuis par jour son bonheur à tous les diables. Une pareille liaison, flétrie dans son germe et morte avant d'avoir été couronnée, n'avait pas produit une heure, un seul moment de félicité. On s'était quitté avec remords et colère, et : ans se pardonner d'avoir été si malheureux ensemble. Malgré la discrétion intéressée du vainqueur, ce secret n'avait pas élé si bien gardé que toute la petite ville n'en eût été informée à peu près ; et quand les amis du martyr voulaient plaisamment lui faire peur, ils venaient lout à coup, au milieu d'une promenade ou d'un bal, lui dire à l'oreille :

— Sauve-toi, voilà madame Duvillarsl

Ce qu'on ne savait pas, car on lui aurait épargné cette odieuse raillerie, c'était que le vénérable juge avait découvert ce sc.'ret, et que, dans une explication provoquée malgré son grand âge, il s'était jeté et embarrassé lui-même sur le fer de l'offenseur : on avait expliqué sa mort par une chute de cheval.

Toutefois, devenue veuve depuis un an , la douairière avait repris un affreux courage, et espérait ramener l'insensible par l'appât d'un mariage splendide. Ils étaient cependant, en matière d'opinions, placés aux deux extrémités de la chaîne politique. La baronne Duvillars était aristocrate; mais, dans sa présomption incurable, elle se flattait quelquefois encore de modifier l'indifférent en toutes choses. Elle l'avait devancé à Paris; mais ses amis et partisans dans la ville de Bordeaux, où elle gardait beaucoup d'influence, avaient été faits confidents de sa pensée secrète. Ilss'apprêtaient, en celte circonstance, à contribuer, à l'insu même du candidat, à le faire nommer député. 11 s'agissait de l'attirer dans la capitale et de le convertir.

Le lendemain de sa conversation avec Dumeyril, il se rendit au comité de l'élection, sans rancune contre le philosophique donneur de conseils, et assez flallê au fond du cœur d'avoir ité choisi par lui, au nom de tant d'honorables citoyens, pour être le dépositaire de leur grave mandat. La

France était tout entière occupée alors de la régénération qu'elle se flattait d'obtenir. Nous touchions à la fin de l'année 1791, et l'assemblée qu'avait illustrée Mirabeau allait être remplacée par celle qui prit le nom de législative.

L'ami de Dumeyril était à peine connu des électeurs : la confiance improvisée qu'il inspirait tenait en grande partie à la considération de son parrain dans le collège. L'avocat n'avait pas voulu abandonner sa clientèle et sa fortune pour les chances d'une carrière périlleuse; mais, consulté par un grand nombre de noLables, il lui avait été facile de transmettre à un autre les suffrages qui lui étaient primitivement dédiés. Henry, bien que le compatriote aussi de tous ces citoyens convoqués, n'avait presque point vécu parmi eux : c'était, sans raideur de caractère et sans bilieuse misanthropie, un homme de mœurs naturellement simples, mais sauvages.

Privé de son père dès l'âge tendre, il s'était voué à sa mère, à sa sœur, à l'étude. Cet intérieur solitaire avait été le centre de sa double vie, intellectuelle et positive. 11 était sincère et cordial si on venait à lui, mais il n'allait au devant de personne; quelque fierté, mêlée de beaucoup de réserve,, l'aurait empêché de chercher à plaire à ses égaux, et de briguer immodestement leurs suffrages. Il savait répondre aux affections qu'il ne sollicitait point ; les soins de l'amitié lui étaient agréables, mais rarement utiles, et nécessaires, jamais. A le voir affable et poli, on l'eût dit fait pour les succès du monde : il n'estimait que la solitude. Ce n'était pas aux hommes qu'était adressée la secrète tendresse de cette âme, c'était à la nature. Contemplatif plutôt qu'expansif, il y avait toujours un trésor préférable puur lui à l'intimité la plus douce : c'était l'isolement. Il lui avait été donné d'aimer le silence des bois, le spectacle du ciel; Dieu avait fait de ces choses ses compagnons et ses consolateurs : c'était là son refuge, c'était la patrie de sa pensée. Le sentiment le plus antipathique pour lui était cette bienveillance universelle et banale, la fausse monnaie des gens de probité. Quelqu'un avait-il envers lui des torts, il ne t'en étonnait guère, il ne s'en irritait point; mais tous les liens étaient désormais brisés. Ce c'était pas l'effet d'un ressentiment, mais ii- regrel d'une illusion perdue. Il souffrait qu'on s'amoindrit, qu'on se désenchantât. Inconsolable, et non pas

inflexible, il excusait sans peine, mais il ne pouvait effacer. Son cœur était indulgent, mais sa mémoire impitoyable. L'oubli, enfin, était une faculté précieuse qui lui manquait. Avec les dispositions de cet esprit, avec ce genre de caractère et cette prédilection pour le studieux silence, ce candidat devait être un homme de perfectibilité et d'avenir, et c'était, en effet, en 1791, le contemporain du siècle où nous voila Un tablée nombreuse était déjà réunie quand ce pos-

tulant d'espèce nouvelle entra à l'Hôtel-de- Ville.

— Messieurs, dit Dumeyril en prenant son ami par la main avec une gravité douce et sereine, je vous propose, pour votre mandataire, le plus sage de nos condisciples, Henry Grangeneuve.

On s'empressa autour du couple attendu impatiemment; on fit un accueil flatteur au candidat, et des questions se croisèrent, des explications subitement demandées se heurtèrent dans des sens les plus contradictoires.

— Mes collègues, disait un gentilhomme que la nuit du 4 août avait dépossédé de tous les intérêts de sa vie, ses titres; il faut rapporter au plus vite les décrets de l'Assemblée constituante : l'aristocratie est la base des États. En conservant une monarchie à la France, que le roi soit constitutionnel, je le veux bien; il y a peu de ma! à abaisser le pouvoir de la couronne, riais fortifions les intermédiaires cire ce pouvoir et le peuple! Le protecteur du peuple, c'est la noblesse indépendante.

— Eh ! certainement, répondit un armateur, voyez la, cette noblesse, éviter déjà le péril et éroigrer avec émulation. Comment prouve-t-on son dévouement au pays ? en s'éloignant le plus possible. N'est-ce pas celui qui luira le plus vite qui aura été le plus fidèle? 11 faut retenir ces poudri parer un peu tous ces frimas, ou confisquer provisoirement leurs biens.

— Empêchez donc plutôt, dit un vieillard, leurs belles dames de la cour de recruter des déserteurs; car, si elles envoient à Coblentz tous leurs amoureux, ce sera dépeupler la France.

— En effet, dit Dumeyril, on n'est plus écouté d'elles que sur la promesse de s'exiler. Elles n'ont qu'une seule réponse à qui vint leur faire la cour : Eailes vite, mon gentilhomme, et parlez.

— Et puis, ajouta un autre, on expédie des quenouilles aux trninours.

— Il serait bien temps, reprit le marin, d'établir un ordre nouveau.

— Ce sera, répliqua son adversaire, un désordre qui vous attirera sur les bras toute l'Europe et vingt-cinq ans de guerre.

On porta jusqu'au candidat lui-même des questions devenues si directes, et on l'invita à exposer ses vues avec tant d'instances, qu'il comprit qu'il était de son devoir de ne mettre aucune rélicence dans cette sorte de profession de foi. Sans emphase donc, comme sans timidité hors de propos, il expliqua en ce peu de paroles sa pensée.

Mais il faut dire avant toute chose, que si l'homme de la retraite imposait par son caractère et sa fermeté une confiance entière, il était loin d elre un orateur exercé. Il parla sans habiles liaisons d'idées, et, comme on dit, à bâtons rompus. Il ne montra de supériorité que celle de la raison.

— Si j'avais, dit-il, l'honneur de siéger dans le sénat, j'irais m'asseoir au pied de la statue de la liberté, les yeux tournés vers l'Orient. Je pense qu'il faut gouverner pour l'avenir et non pour le passé: le présent n'est pas la suite du passé, c'est le commencement de l'avenir. — La royauté me parait une institution (inie. Je ne médis point de la nécessité qui a pu l'instituer jadis; elle a dû être utile; mais je la crois usée. C'est la jument du paladin qui n'avait qu'un défaut, celui d'être morte. En France un roi ne peut plus que le mal : il a perdu tout prestige. Déjà renversé du trône de sf>s pères, c'est sans sincérité qu'il s'appuie sur la base constitutionnelle: aucun effort humain ne pourrait lui rendre en même temps l'honneur cl la puissance. Votre roi le sait; il sait qu'il ne peut exécuter le pacte juré, et qu'il a tout à redouter des conséquences de son mensonge. La royauté ne peut reparaître en France que pour être combattue el odieuse, c'est un pouvoir fondé sur l'avilissement des hommes. Que lui rcste-t-il ? La volonté d'entraver les affaires par un ridicule veto, et la liste civile pour corrompre. Par respect pour son ancienne grandeur, achevez l'adversaire qui n'a plus chance de vivre.

Tipérez-vous qu'un prince né absolu chérisse et défende ja-

maïs vos jenneslibertés ? Ce serait aspirer à l'absurde. Un roi ne se modifie pas; une cour n'est pas corrigible. De la part de votre monarque ébranlé, ebaque faute sera désormais irréparable. C'est une situalion qui, selon l'expression de Hume, ne peut convenir à la fragile nature de l'homme. Cet homme qui est bon, dites-vous, comme personnage privé, mais qui semble comme roi et comme chef de famille ne s'être jamais mêlé de son sort, il n'est plus qu'un moyen de le garantir : c'est de le détrôner. S'il reste roi, il devient traître; et si vous êtes humains, craignez l'avenir.

Pour la guerre, ajouta-t-il, si j'avais l'honneur d'être député, je voterais la guerre: unique moyen de placer tous les partis dans une siluation franche. Qui n'est pas pour vous est contre vous. Les champs de bataille absorberont les hommes turbulents et stériles, les caractères sans but, les àmes cupides de désordre et d'argent II faut aux idées de la France le baptême de la victoire; il faut, sous peine de tomber au dernier rang, qu'elle devienne la première nation du monde. — Pour vos transfuges titrés, de quoi vous informez-vous? n'ayez pas peur de ces fils ingrats: ils iront former des cadres d'armée, spéculer sur quelques grades, mais aucun marquis ne se fera soldat. Si leur fuite désorganise aujourd'hui le parti royaliste, pourquoi nous en plaindre ? Un jour ces étrangers de l'intérieur reviendront chercher la pitié dans une patrie dont la gloire se sera faite sans eux. Ils auront abandonné leur maître et seront responsables de son sort. Laissons partir tout ce qui ne peut s'acclimater à l'égalité, tout ce qui craint le jour où la vertu et le talent seront aussi des privilèges. Ils demandent protection pour la France? à qui? aux étrangers qui ont partagé la Pologne. La France accomplira sans eux de plus grandes choses en dix ans, qu'elle n'a pu le faire en trente siècles. Il ne faut qu'unir sa force matérielle et sa pensée, l'aine et le corps de ce siècle ; et son aine, c'est l'opinion républicaine.

Cette courte et brutale harangue excita des mouvements fort divers dans l'assemblée. Mais le plus grand nombre des auditeurs en fut ému dans un sens assez favorable, et l'élection de Grangeneuve parut décidée dès ce moment. Deux hommes, toutefois, s'y opposèrent : l'un se nommait Lacombe, instituteur sans élevés, homme de médiocrité et de

sang. Il reparaîtra plus d'une fois dans cette histoire. L'autre était un dessinateur avorté, pessimiste en toutes choses, ne voyant dans un chef-d'œuvre que ses défauts, dans un frère que ses faiblesses, dans le soleil que ses taches. Lacombe voulait faire élire un ancien banquier, Sébastien Delcroz, homme de connaissances profondes et de ressources en matière de finances. C'était une sorte de talent dont la France avait grand besoin à cette époque ; mais ce négociant était obéré par ses prodigalités envers des femmes. Laeombe avait partagé son luxe : il voulait rétablir une fortune, ou du moins un crédit dont il espérait abuser encore.

Pour le dessinateur, toute la portée de sa vocation était de calomnier et de nuire. Irritable et bavard comme un portier, à quelle hauteur dans les arts pouvait s'élever un si piètre élève de David ? 11 avait le front chauve, le nez énorme et le masque étroit : cette figure ne présentait qu'un profil sur toutes les faces. Il n'avait de sa vie approché de femmes que celles qu'on achète, et sa fatuité consistait à se vanter de ces faveurs-la. Quelquefois même, rebuté par les moins abjectes, il était réduit à imaginer ses bonnes fortunes. On l'appelait le Narbonnais. Il était le plastron habituel de toutes les moqueries d'atelier. Il s'était fait peintre, celui-là, comme on s'établit mercier. Il avait pris pour vocation son opiniâtreté de pierre lithographique et sa patience de mannequin. Toujours prêt, selon lui, à enfanter quelque merveille et n'accouchant jamais, le ténesme de son esprit fossile rappelait un peu la ridicule maladie de ces patients qui attendent incessamment de M. Purgon un service dont Pourceaugnac est si effrayé.

Le Narbonnais fit du député qu'il fallait élire, un portrait absolument opposé aux qualités qui distinguaient Gra neuve. Il voulait un légiste, docteur profondément versé dans les langues, afin qu'il appréciât, disait-il, la constitution de tous les peuples et put étudier les coutumes dam chaque idiome original. C'était toujours, et selon sa coutume, un juge à ne vanter que les qualités absentes et à ne saisir que les infirmités.

— Il y a des individus ainsi faits, disait Dumeyril en l'écoulant parler; s'ils passaient dans un sentier bordé d'un côté par des roses, ils n'auraient de faculté qu'à respirer de l'autre quelque fétide odeur. Abordez quelque réputation

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([iio ce soit devant ce pauvre diable, il voudra la salir en harpie. Son érudition est exclusivement déprisante, et son admiration négative. Ce qu'il sait de Virgile, par exemple (s'il sait quelque chose de Virgile), c'est qu'il a emprunté des images à Théocrite et à Homère; de Raphaël? qu'il connut, avant de composer les loges, quelques dessins tires d'Herculanum ; de La Fontaine ? qu'il imitait Boccace; et de Molière, qu'il avait lu Cyrano de Bergerac.

Mais le moment de procéder au scrutin arrivé, le candidat modeste se retira. Il alla errer le long des rivages de la rade et s'abîmer dans ses habituelles rêveries. Il sentait bien qu'il avait manqué jusqu'ici un but à son existence, une occupation virile à sa pensée; mais l'idée de renoncer à son obscurité et de s'éloigner de sa famille se peignit à son imagination tout à coup comme un rigoureux exil. Il se repentit d'avoir cédé aux avances qui lui avaient été faites, et se prit à espérer que sa nomination échouerait. Ainsi la vie est tissue d'inconséquences et de contradictions. Si nous étions consultés sur notre avenir, nous l'étouffcrions avant qu'il pût naitre. Le seul charme du voyage est-il de ce qu'on ne sait pas le chemin?

Mais l'incertitude a aussi sa fatigue ; Grangencuve voulut sortir de la sienne, et se rapprocha à pas lents du lieu des séances électorales. Tout était devenu silencieux autour de cette enceinte. Déjà étaient éteints ces flambeaux qui avaient embrasé tant de fenêtres; l'obscurité et l'abandon avaient reconquis ce vieil édifice. Etonné et plus inquiet, le quartier reculé de sa demeure; mais il saisit bientôt de loin les accents d'une musique triomphale; elle partait du seuil même de sa maison si tranquille. C'en était fait : la sérénade saluait le nouveau député.

— Ainsi, lui dit une voix triste qui l'arrêta à quelque distance, vous allez partir bientôt, Monsieur, encouragé pat les acclamations de ces novateurs. Puissiez-vous un jour, et quand votre mission sera remplie, revenir dans la viilc natale sous des auspices aussi favorables !

Grangeneuve reconnut le vieux gentilhomme qui avait élevé ses prétentions pendant la séance: il s'approcha de lui, moitié par déférence envers un citoyen dont le vœu avait été trahi en sa faveur, et moitié afin de se dérober, à ses côtés et dans l'enfoncement d'un portail, à l'empres-

sèment que sa présence n'aurait pas manque de soulever.

— Vous voilà dune, poursuivit le marquis de G'**, mêlé aux adversaires de l'ordre public 1 vous voilà du parti de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent 1 Vous qui faites nombre dans les honnêtes gens, allez-vous déserter leur cause?

— Monsieur le Marquis, dit Grangeneuve, adoucissant le son de sa voix pour déguiser quelque amertume et séparer son interlocuteur d'une catégorie tout ironique : les honnêtes gens, dans l'acception politique du mot, ne sont bien souvent que des lâches. Ils se trouvent de la supériorité parce qu'ils sont égoïstes. Leur vertu consiste à étayer tout abus encore debout, à courir au secours du plus fort, et à ss faire partisans du vainqueur. Ils appellent ordre l'injustice appuyée sur la force. Le plus méprisable citoyen me parait celui' qui sacrifie l'honneur à la tranquilité, notre avenir à son bien-être, la prospérité de ses enfants à la paix où il veut croupir. Honnêtes gens, dites-vous? si vous faites consister la probité dans le hasard qui vous a donné un père, et dans le soin que vous avez de ne jamais prendre la tabatière du voisin dans sa poebe. Moi je la mets ailleurs, la probité; je la vois dans le zèle à faire participer aux mêmes destinées toutes les créatures de Dieu, et à ne pas plus retenir à son frère sa part d'intelligence et d'avenir que sa part de pain.

— Vous vous flattez, dit le marquis, de changer la science politique, et de rendre toutes les conditions sociales meilleures : vous tomberez dans un abime.

— Il se peut, répondit Grangeneuve, que l'avenir soit pénible et la transition mauvaise : je n'en sais rien, mais ce que je sais trop, c'est que la monarebie, telle qu'elle est devenue, est infâme; c'est qu'elle est, pour ce pays, un régime d'abjection. Faut-il, parce qu'on peut tomber dans les ronces, n'essayer jamais à sortir de la fange? Voilà quatorze siècles que vous vous nourrissez des sueurs et du travail d'autrui : essayons d'un autre régime. A nous, s'il vous plaît, de tenir un moment les cartes; vous avez usé le lapis politique jusqu'à la corde.

— Je vous laisse, dit le marquis, je craindrais que la passion démocratique ne vous emportât : vous me traitez comme si nous étions ennemis personnels.

— Nous devrions l'être, répondit Grangencuve. Je rougis quelquefois de cette mollesse de cœur qui permet tout commerce facile entre les adorateurs de divinités si rivales. Les partis se méprisent donc bien, qu'ils se tutoient I Les haines politiques sont les seules qui soient généreuses. Faut-il se haïr pour un tort matériel, un procès de mur mitoyen, un mot qui aura blessé quelque susceptibilité vaniteuse? Pitié! Mais si je méprisais ce qui pour vous est raison, justice et droit, et si vous combattez ce qui fait l'objet de mes espérances et de mon culte, comment serions-nous assez lâches pour nous toucher la main ?

— Il y a peut-être quelques beaux rêves au fond de votre folie, dit le gentilhomme; mais vous voudrez étouffer les factions, et vous en deviendrez les victimes. Adieu.

— Cela se peut, termina Grangeneuve prêt à s'éloigner : un orateur, dont je vais être le collègue, a déjà dit que nous n'avions pas fait entrer dans nos calculs l'avantage de vivre longtemps. « Ce n'est pas pour vieillir que l'on déclare la guerre aux rois. Nul homme n'a jamais, sur la terre, défendu les droits de l'homme impunément. »

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