L'ABBÉ BL0ND3L
Pendant ce temps-là, Grangencuve avait reçu dans sa prison un homme qu'il ne connaissait point et qu'il n'avait point demandé à voir. C'était un médecin de figure douce et résignée, déjà avancé en âge, et dont tout l'extérieur modeste semblait contraster avec la mission sèche et prétendue philanthropique qu'il était chargé de remplir.
— Je n'ai besoin d'aucun secours, avait dit le proscrit. Je ne suis pas condamné aux entretiens qu'il peut plaire a chacun de me faire subir et aux visites que voudront m'amène r les geôliers.
— Monsieur, avait répondu l'étranger, protégé évidemment par quelque influence secrète, ne rejetez pas ma visite. Ceux qu<^ vous aimez ne me sont peut-être pas ineonnus.
— Ma mère? ma sœur? s'écria le captif. Ah ! venez-vous me donner de leurs nouvelles ? Pourront- elles supporter
sort qui m'attend? N'avcz-vous point de leur pnrt quelque breuvage qui me sauve et leur épargne le deuil infamant d'un supplice?
— Je ne me serais pas, dit l'inconnu avec humilité, chargé de cette mission.
— El qui donc êtes-vons , homme insensible et dur, reprit Grangcneuve : un médecin, dites-vous? Viendriezvous, comme j'ai entendu dire que cela se pratiquait depuis que les consolations religieuses sont proscrites, viendriez-vous remplacer, par quelque assistance matérielle et des précautions injurieuses, l'aide et l'appui que le pasteur pouvait i:ous offrir autrefois ? Rassurez-vous, docteur, et rassurez aussi les bourreaux qui vous envoient. Je n'aurai nul besoin qu'on fortifie la victime et qu'on veille à conserver la proie de l'échafaud. Je vous promets de me porter à merveille pour l'heure que je vous prie seulement d'avancer. Et maintenant laissez-moi tranquille.
L'étranger ne se blessa point des paroles de celte exaspération passagère. Son oreille sembla, au contraire, s'ouvrir avec complaisance à quelques-unes de ces vives expressions. Il regardait le girondin avec affabilité; il lui laissa, au fond de ses propres yeux que celui-ci avait enfin consenti à rencontrer, bien lire tout le dévouement d'un frère; et puis il s'assit sur la moitié du banc de pierre qui décorait la ténébreuse cellule.
— Oui, Monsieur, reprit-il; c'est dans l'espoir que je m'occuperai des intérêts du corps et que je pourrais enricbir leur vaine science de quelques expériences physiologiques, qu'ils m'ont permis de pénétrer dans les cachots. Mais que Dieu, qui nous entend, me pardonne si j'ai pu recourir a la feinte pour exercer un autre ministère. J'ai menti par humanité, afin de faire parvenir ici une voix misci dieusc. Moi, un docteur ! Je ne suis qu'un pauvre proscrit comme vous l'êtes; vous, pour votre religion, moi, pour la mienne. C'est avec un arrêt de mort aussi sur le front que je descends dans ce séjour; et si (comme no;;s l'avons sire ensemble) nous eussions pu fuir la France, nous nous serions rencontrés sans doute dans une meilleure palri s.
— Je n'en sais qu'une, dit Grangeneuve en cherchant à retrouver des yeux, et par l'étroite ouverture de sa prison, le ciel. Mais vous aviez raison., ajouta-l-il, la liberté est une
religion nouvelle; le Christ en est aussi le prêtre et un tfcs apôtres sublimes.
— Je me nomme Paul Blondel, se hâta d'ajouter le confesseur. Je viens vous offrir les consolations qui sont en moi. N'avez-vous rien à confier à Dieu ? N'avez-vous rien à faire savoir aux hommes ?
— J'apprécie, dit le prisonnier, cette charité qui se dévoue; j'admire le mourant qui vient assister l'autre et qui descend dans un tombeau où il est lui-même réclamé; mais je ne crois pas qu'il ait été donné à la parole d'un homme d'en réconcilier un autre avec Dieu. C'est une belle chose que la foi, monsieur; c'est une noble pensée que celle qui va jusqu'à espérer qu'à l'instar des privilèges de l'amitié, une faute épanchée peut s'adoucir encore et se purifier dans le sein d'un étranger; mais trop d'abus, profitant à la tyrannie, ont déshonoré cette institution à mes yeux. Les assassins et les mauvais rois n'ont presque jamais entrepris leurs crimes sans s'être fortifiés par ce sacrement. Quand je puis montrer, au père de tous, mes blessures; quand je puis avouer mes faiblesses à celui qui ne me les reproche pas, sa miséricorde me suffit.
— Vous pourriez, ajouta l'abbé, me faire avouer encore que c'est à Dieu qu'on parle toujours, et me dire, comme le Lacédémonien de Plutarque à l'hiérophante : Retire-toi, homme 1 Je ne pourrais murmurer, je pourrais seulement vous plaindre. Mais, poursuivit-il, cette indulgence que vous avez demandée à Dieu, vous-même la réservez-vous à tout ce qui vous a offensé, à tout ce que vous croyez vous avoir offensé sur la terre ?
— Que voulez- vous dire?
— Que les apparences sont trompeuses. Tel peut sembler votre ennemi qui brûle de vous servir; et tel vous parait un traitre, qui mourra dans la fidélité de ses serments, fussentils coupables.
Henri palissait. Le guichetier reparut et fit sortir en toute hâte le prétendu médecin, malgré la protection que lui accordaient, en secret, deux membres de la municipalité. Il s'agissait d'une translation du prisonnier devant ses juges pour la seconde fois; et l'ordre de le faire comparaître était pressant.
Toutefois, avant de sortir, Henri avait dit à l'abbé Blondel :
— Nous reverrons-nous ?
Et celui-ci n'avait osé répondre.
Au lieu d'être conduit à l'audience publique, Henri fut mené, par plusieurs détours du Palais-de- Justice, jusqu'au fond d'un cabinet réservé aux insiructions secrèles. Là, laissé seul et les mains libres, il ne trouva en face de lui que l'immobile Lacombe.
Quand deux hommes se haïssent et se combattent, il y en a toujours un qui, à leur rencontre, fait baisser les yeux de l'autre : non que celui qui cède soit le moins intrépide ou le moins vindicatif; mais celui des deux qui a le plus de probité est averti de sa supériorité morale, et il prend sur l'autre toute cette domination de maintien que Dieu a donnée à l'homme sur le reste des animaux. Ce fut Lacombe qui baissa les yeux.
Il prit cependant le premier la parole, mais il croyait trouver son ennemi furieux : il était calme. Le montagnard sembla déconcerté.
— Tu me crois, dit-il, un plus mauvais camarade que je ne le suis, n'est-ce pas? Tu me supposes altéré de vengeance! Autre chose est un magistrat en public; autre chose un homme en particulier. J'ai voulu te voir seul à seul et te parler tête à tête. Si je puis quelque chose pour toi, dis-le.
Grangeneuve était absorbé dans l'interprétation des derniers mots que lui avait adressés l'abbé Blondcl. Cependant il répondit avec simplicité :
— Je n'ai rien à demander ni rien à dire. Le parti qui triomphe inspire la haine de vivre. La mort est mon refuge. Les esclaves (et nous le sommes tous de bien odieux maîtres) ont d'eux-mêmes un penchant au suicide. Je ne m'étonne pas si les Français se laissent tuer. Mon dernier moment, je le désire au lieu de le craindre. Il peut, même après le sacrilice de tant de victimes illustres, servir encore à éclairer le peuple... Je n'ai jamais eu que celte ambition-là.
— Il sera d'autant plus difficile de te sauver, poursuivit Lacombe, que tout le monde ici te connait. La population est exaspérée. Et puis tu as tué hier...
— Je me suis défendu.
— Un homme.
— Un mouchard. Mais qui vous demande grâce ou sur-
sis? pourquoi suis-je devant vous? qu'est-ce qui suspend l'usage que vous avez coutume de faire de la vicLoire?
— L'idée de ta mère, peut-être.
— Laissez moi recevoir ses adieux.
— Si on t'offrait davantage! Il n'y a qu'un magistrat au monde dont le crédit soit assez fort pour faire fléchir tes gardiens, et engager là sa responsabilité. Te sentirais-tu bien de la reconnaissance pour lui?
— Je n'accepte rien que de ceux que j'estime.
— Allons I point de fausse grandeur d'ame, Jlenry. Demande-moi ta grâce, et tu l'obtiendras.
— J'ai déjà imploré, dit Grangeneuve avec amertume : j'ai demandé à revoir ma mère.
— Auparavant, profite de ma clémence. Tiens, arrangeons, si tu le veux, et ensemble, les moyens de ton évasion. Y avais-tu compté?
— J'y compte si bien encore, dit le prisonnier, que mes préparatifs sont faits. Le col de ma chemise est coupé; et voilà des cheveux que je prierais quelqu'un de remettre à ma sœur.
— Tu refuses de moi la liberté, la vie ?
— Je refuse.
— Insolent! Voilà comme vous êtes, vous autres Girondins de malheur! Di ;-moi donc qui vous a rendus si fiers? Vous étiez un tas d'avocats, beaux parleurs, probes si l'on veut, mais d'une portée mesquine; sans vocation ni talent pour les affaires , sans résolutions viriles Vous croyiez qu'on mène le monde par la vertu ! Vous manquiez de vouloir et d'ensemble. Incapables de vous élever jusqu'à l'ambition, vous deviez périr, et vous avez péri. C'est au plus habile à régner.
— Dis au plus scélérat. Mais je m'étonne, Lacombe, ajouta-t-il avec un sourire, je m'étonne que vous n'ayez pas même retenu de vos anciennes humanités l'esprit, d'une fable de La Fontaine, qui s'appelle, je crois : « Le lion devenu vieux. » Ne insultes miseris. Jo voulais mourir; mais c'est mourir...
— Deux fois! cria le pédagogue : dans ton parti déjà éteint, et dans ta personne elle-même.
— Ajoutez sans regret, dit Grangeneuve. Si l'on voulait dégoûter de la république, on ne pouvait guère mieux s'y
prendre. J'ai bien entcndi dire qu'il avait été jeté des scrpents dans le berceau d'Hercule, mais non pas d'aulres ignobles reptil 'S.
— Ceux-là siègent dans le Marais, et non sur la Montagne ! dit arrogaminent Lacombo.
— Est-ce q:>e vous auriez, vous autres agents subalternes, reprit l'ami de Vergniaud, la prétention de posséder les vices énergiques et de reproduire les môles fort";) ils de Danton? Vous vous calomniez : vous n'en avez, pas l'cloiïe. Vous êtes la scorie du volcan et la partie honteuse de la statue. Après les brigands, les voleurs; et, dans les ebainps où planait l'aigle, d'autres ne verront brouter après nous que des zèbres à raies tricolores. Il pouvait de 91 sortir quelque chose de grand; des événements et des hommes de 93, il ne sortira rien. Votre corruption est le dernier période de l'existence politique. On bouillonnait, et vous croupissiez. Le meurtre peut avoir son innocence; l'infamie ne l'a pas.
— Oui ! ouï f dit La combe écumant de colère, faites-vous les innocents de la révolution, vous autres qui l'avez commencée! Vous avez renversé la royauté que j'ni aimée longtemps.
— Nous n'avons jamais voulu la mort du roi.
— Vous avez fait le 10 août.
— Nous n'avons pas fait le 2 septembre.
— Vous serez sans doute immortels!
— Et vous aussi : nous l'espérons bien pour notre vengeance.
Lacombe ne savait plus par où sortir d'une conversation engagée si loin des voies où il la voulait contenir. Il rugis sait du besoin de frapper son ennemi. Il eût voulu inventer des tortures jusqu'alors inconnues. Mais, resté maître, au moins, du secret de tenailler son cœur, il résolut d'en profiter en lâche; et, obligé, malgré lui, de le sauver, il brûlait de lui dire à quel prix. Réduit à le délivrer de ses propres mains, il voulait empoisonner les restes d'une vie qu'il allait être obligé de lui rendre.
— Je sais, dit-il, ce qui t'emporte à mourir? Un ridicule dépit amoureux. Voilà bien nos héros! regardez les de près, ce ne sont que de petits hommes! Eh bien I la princesse n'en vaut pas la peine. Veux-tu m'ecouter et l'en rapporter à ma parole ?
— Tu ne crois pas en Dieu, misérable î comment veux-tu que je croie en toi?
— • Parce que, moi, je suis visible et palpable, dit Lacombe insolent. Ton Adeline est à Bordeaux. Nous nous entendons ensemble; et l'intrigue dure depuis Paris. C'est elle qui s'intéresse à toi; ton sort lui fait pilié, et elle veut faire quelque chose pour un ancien souvenir. Elle m'a fait consentir à te délivrer. Va-t'en I
— Vraiment ? dit Grangeneuve en sentant pénétrer jusqu'au fond de son cœur cette dernière flèche avec sa pointe barbelée.
— Oui, mon cher, elle a eu cette idée; elle l'a eue dans un moment de bonne humeur, par un caprice de sultane. Oh I elle est quelquefois très-bonne enfant, Adeline ! Elle est à moi, à moi tout entière à mon tour. Eh ! ne faut-il pas que la beauté soit libre ? la Gironde coule pour tout le monde. Elle m'aime! elle est à moi, dans ma maison, dans mon appartement, et voilà la clé. Regarde 1
Et l'infâme avait mis dans l'expression de sa joie, moitié féroce et moitié lubrique, un tel cachet de vérité, que la victime ne pouvait douter de ses paroles.
— Allons donc, allons! dit-il, décide-toi. Il n'y a pas une seconde à perdre. Je vais te faire conduire au tribunal. Là, tu refuseras de reconnaître les pièces qui t'accusent et les témoins qui déposent. Tu déclineras l'identité; tu parleras d'un frère (je ne sais si tu en as un) ou d'un parent pour lequel on te prendrait. On ne te croira pas; mais je ferai surseoir au jugement; et, reconduit au cachot, nous aurons du temps. Pendant cet intervalle, on pourvoira à ta fuite. Allons, laisse-moi faire, et exécute ces instructions de point en point.
Grangeneuve ne contredit nullement. Il était resté plongé dans un abattement immobile. Puis, quand on vint le prendre et le conduire entre deux files de soldats jusqu'aux pieds de son libérateur, il parut rayonner enfin de cotte joie qui illumine le front de l'affranchi, à l'heure où sa chaine est brisée.
— Êlcs-vous bien, dit le président, celui que nous avons fait écrouer sous la prévention qui vous a été expliquée hier?
— Je suis, répondit le prisonnier d'un accent de voix élevé
et calme, Je suis Henry Grangeneuve, né à Bordeaux, député de cette ville à l'Assemblée législative et à la Convention, ami de Vergniaud, et m'honorant de partager toutes les opinions de la Gironde. Je reconnais avoir été mis hors la loi par un décret du 7 frimaire an IL — Marchons.
Les six juges se levèrent. Lacombe seul resta comme frappé de stupeur à sa place; puis enfin il fut obligé de signer la sentence. En sortant, il se disait :
— Tant mieux ! Si je n'ai pu vaincre sa résistance, estce ma faute ? J'ai rempli mes engagements; j'ai fidèlement acquitté mes dangereuses promesses, et je saurai bien, pour quelquesjours, abuser la crédule captive. Après, qu'il advienne ce qu'il pourra, L'un aura succombé, comme je l'avais prédit, et je posséderai l'autre.
On a dit que l'œil offusqué de larmes décompose les objets, que chaque douleur a vingt fantômes qui lui ressemblent. La vérité de cette remarque, Adeline en faisait l'expérience au fond de la chambre retirée où elle s'était laissé conduire. Là, tout avait pris autour d'elle un caractère sinistre; les moindres bruits du dehors ne pouvaient monter indifférents jusqu'à elle. Elle avait laissé fermés les rideaux de cette vaste pièce : la nuit tombait, et les ombres larges et vacillantes de ces rideaux étaient emportées de droite à gauche, par la bise de décembre, comme le balancier géant d'une horloge.
Enlin , pensait-elle, il ne doutera peut-être plus de mon cœur I Si cette preuve ne lui doit arriver que quand je ne serai plus, il me regrettera. Mon sacrifice aura été doux. Lui ou moi ! sa vie ou la mienne I Hélas 1 il eût été plus juste que l'existence nous eût été réservée et dispensée encore à tous deux. Je n'ai que vingt-deux ans. Mais, entre lui et moi, pouvait-il y avoir à choisir ? Ingrat ! il suspectait ma fidélité! Il est donc bien vrai que l'honneur des femmes est cette ile dont ils parlent toujours et qu'une fois désertée on ne peut plus atteindre. Je l'aimais jusqu'au milieu des fêtes et des brillants hommages. Je l'aimais quand j'étais parée! Je suis le seul être qui le connaisse bien; il est le seul aussi qui m'évalue, à part ses injustices et ses préjugés trop explicables. Absents l'un de l'autre, nous sommes expatriés.
EL puis, quand elle venait à réfléchir au marche conclu
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avec Lacombe, elle frémissait. Sans doute elle comptait sur les chances de quelque merveilleux hasard, sur quelque secours providentiel pour s'affranchir; car elle était enveloppée dans un cercle où tout était menaçant pour elle, depuis l'événement le plus favorable jusqu'à la farouche improbilé de Lacomhe. Mais elle s'était dit résolument : Qu'il rende la liberté à Henry, et je demeurerai, s'il le faut, en sa possession. Je n'ai pas promis plus que la mort ne peut tenir. Je ne crains pas de trouver mon créancier dans un monde meilleur. Et puis le compagnon de sa captivité reposait toujours auprès d'elle; elle avait passé le poignard dans sa j irrelière : l'action de le sentir là, incessamment, composait sa sécurité.
En regardant autour d'elle ces murs désolés, elle se disait :
— Me voilà donc en prison comme lui ! Si c'était là mon dernier asile! Que celte grande chambre est laide et triste l Il me semble que quelqu'un a déjà dû y mourir. Je suis sûre qu'il y a des chauves-souris derrière ces volets dorés qui ne se sont pas ouverts depuis un siècle. Et ce vaste lit dedamos rouge I serait-ce donc là, mon Dieu, qu'on doit me trouver demain étendue? J'ai peur! Je me représente le moment où l'acheteur accourra empressé pour s'emparer de sa proie; il la retrouvera inondée de sang. J'écrirai quelques lignes : je percerai le papier du poignard avant de me frapper moi-même, de manière à fixer ce papier entre le fer et ma poitrine, et puis il y aura sur ce papier : Prends la victime; la voilà 1
Mon dévouement, toutefois, ne sera pas aussi beau que celui de Charlotte Corday! Il ne sera pas si désintéressé surtout 1 Et mademoiselle de Sombreuil qui, pour sauver un captif, a bu un verre de sang I Elle en est restée pâle toute sa vie. Ah ! j'aime encore mieux avoir le mien à répandre.
Elle approcha de la porte: fermée! Elle sourit. Comme s'il ne restait pas ici, dit-elle, deux croisées. Il se juge défendu par la hauteur dont elles sont du sol. Que les geôliers sont hôtes! — Mon pauvre Henry! que fait-il en ce moment? A-t-il le pressentiment de mes angoisses pour lui? Comprend-il ma pensée pour lui? S'il devait succomber! Ah ! l'avenir m'inquiéterait peu. Avec lui, tout finit ; le coup qui l'atteindra me frappe. J'en suis aussi assurée que je le
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suis d'échopper à Lacombe, si Henry m'appelle et m'attend sur une terre étrangère, dans cette belle Amérique que j'ai tant envie de voir, à côté de lui. — Mais s'il devait mourir sans êlre desabusé sur mon compte? Oh! non; je me suis confiée à l'abbé Blondel; il a eu pilié de mes peines; c'est comme si Dieu s'était chargé de ma justifier lui-même. J'ai vaincu péniblement ses répugnances; mais j'ai louché ce cœur d'homme sous l'habit du prêtre. Il ne lui laissera pas emporter en mourant une erreur qui deviendrait mon enfer à moi pour l'éternité. Il me l'a promis !
Et puis la pauvre jeune femme arrêtait à chaque instant ses pas au milieu de l'appnrlement, afin de prêter l'oreille au moindre bruit qui pouvait s'élever du fond de celte rue étroite où donnaient ses fenêtres. Celte rue s'ouvrait en face d'une plus large et plus fréquentée, qu'elle coupait à angle droit. Lb-bas, dans la voie éclairée, on eùi pu entrevoir circuler rapidement une population nombreuse, tandis que l'impasse où s'élevaient les derrières de l'hôtel prêté à Lacombe était toujours obscur et d sert.
Mais la nuit étail déjà venue partout, et Bordeaux s'enveloppait tout entier de froides et épaisses ténèbres. Adeline écoutait donc; car il avait élé convenu, enlre elle et sa fidèle Louise, qu'elles communiqueraient au moyen de signaux transmis par des sons. Elles avaient ingénieusement multiplié ces sortes de ressources, du moins de la part de Louise parlant à la prisonnière, et la musique était le plus éloquent de leurs langages. Deux nouvelles surtout devaient se communiquer nettement sur l'orgue de Barbarie : la fuite de Grangeneuve, ou son danger subit. Sa fuite serait annoncée sous les fenêtres d' Adeline par l'air alors nouveau : le Chant du départ; et un danger survenu à l'improviste, par la plaintive mélodie du pauvre Jacques.
Adeline entendit ouvrir brusquement sa porte vers sept heures du soir. C'était Lacombe. Il venait la chercher pour dîner. Il était affranchi des soins de sa place pour le reste du jour, et il avait besoin de s'étourdir.
— Venez, dit-il, mon cher ange ; on nous a préparé bonne chère; il Haut narguer la mélancolie.
— Grangeneuve?... dit Adeline.
— Il n'est pas encore délivré, mais tout se prépare pour une prompte issue. Venez faire les honneurs de ma table
— Je vous prie de m'en dispenser pour aujourd'hui, dit Adeline avec calme. Vous a-t-il parlé de moi ?
— Beaucoup.
— Sait-il où je suis?
— Je n'en sais rien.
— Vous ne le lui avez point dit?
— Je ne m'en souviens plus. Allons, la capricieuse, vous ne pouvez demeurer ici sans prendre d'aliments; donnezmoi la main et descendons.
— A-t-il déjà paru devant les juges?
— Aimez-vous mieux que je fasse dresser ici un modeste couvert? là, dans votre chambre et plus mystérieusement?
— Il ne vous a chargé d'aucune parole pour moi?
— Eh! mon Dieu, si!
— Dites donc.
— Je n'y pensais, ma foi, plus. Tenez, il m'a donné ceci pour vous; il a voulu, par un caprice d'amoureux, que ses cheveux vous fussent remis. Je ne suis point jaloux, moi. Les voilà.
Adeline poussa un cri d'émotion; elle ne put méconnaître ce précieux objet : elle y vit un gage de réconciliation prononcée. Puis, après y avoir porté ses lèvres, un pressentiment sinistre se glissa dans toutes ses veines. Elle regarda Lacombe; mais le président du tribunal révolutionnaire n'avait point changé de visage.
— Ainsi, dit Adeline, il sera bientôt libre ?
— Bientôt. Et vous, la belle, êtes-vous disposée à tenir joyeusement vos promesses ?
— Je tiendrai tout ce qui a été stipulé, quand j'aurai la preuve de la fidèle exécution du pacte.
— Vous êtes à moi à la vie et à la mort! s'écria le radieux Lacombe.
— A la mort 1 répéta Adeline.
— Allons, ma jolie boudeuse, commençons, par notre réunion à table, l'intelligence qui doit s'établir entre nous pour toujours. Les convives peu nombreux que j'ai choisis ce soir ne sont pas faits pour vous effaroucher...
Adeline avait dressé la tête, passé ses deux mains sur son front, et écarté ses cheveux derrière ses oreilles attentives; l'orgue de Barbarie montait jusqu'à elle.
Lacombe ne s'aperçut point qu'elle était chancelante, et qu'elle Taisait, en avançant vers la pnrte, des efforts pour le congédier. Elle avait reconnu léchant plaintif qui signalait un danger.
Elle eut la force de dissimuler. Pendant ce temps, on heurtait à sa propre porte, et on demandait Lacombe à grands cris. C'était son garde-du-corps qui voulait absolument lui parler.
— On vous appelle, dit Adeline. Je ne me sens pas bien laissez-moi seule. Une autre fois je répondrai à vos invitations.
Elle essaya même de sourire, et le brutal adorateur s'encouragea à lui toucher la main et à prolonger ses galantes instances. Pendant ce temps, et à travers les coups de la porte, l'air avait recommencé. Il était joué, cette fois, avec un mouvement plus vif encore. De minute en minute, le mouvement pressé de cette romance acquérait l'expression contrastée d'un chant gai, puis la folle rapidité de l'allégro, puis la déraison du désespoir.
Adeline avait enfin poussé Lacombe, qui, assez occupé de ses idées cyniques, n'avait été frappé ni de sa contenance ni du bruit lointain qu'il aurait pu aussi entendre. Adeline, après avoir discrètement, et malgré son trouble, entr'ouvert une croisée, avait reconnu Louise arrêtée au bas du mur. Louise faisait plusieurs signes, et montrait un papier qu'elle eût voulu faire parvenir.
Adeline prit un parti rapide. Dans l'irritation de son inquiétude, elle s'élança sur une haute console. De là, elle détacha en un clin d'œil les longs rideaux, les déchira en larges bandes, en fortes lanières qu'elle attacha éncrgiquoment les unes aux autres. Et, pendant que Louise, distinguant ce cordon fixé au balcon de fer, croyait comprendre qu'elle allait avoir un moyen d'y suspendre sa lettre et d'informer ainsi sa maîtresse, Adeline se confiait elle-même à ce périlleux moyen de descendre. A dix pieds du sol, ses m;iins quittèrentles nœuds pour voler plus vite au secours de Henry.
Mais Henry, ramené encore dans sa prison pour quelques instants, avait eu le loisir d'écrire une dernière fois à sa mère. Les préparatifs de son dernier moment s'achevaient.
Le supplice devait être solennel pour contenter l'exaspération de cette foule qui est toujours, et avant tout examen,
du parti do ceux qui égorgent. Elle ne peut jamais offrir à un chef dont elle inaugure la puissance, qu'une seule occasion de témoigner devant lui un plus servile enthousiasme : c'est le jour où il sera conduit à la mort.
Nul ne s'attendait à une décision aussi prompte que celle qui venait d'être amenée par la déclaration ds Grangeneuve et sa signature au has de l'instruction. L'appareil de mort n'était pas prêt; mais l'impatiente ardeur de la populace était telle qu'il fallut penser à la satisfaire. On préparait l'exécution aux flambeaux.
Le plus impatient de tous était la victime. Le fils, le frèreaffectueux avait calculé que plus le sacrifice serait prompt, moins il resterait de chance à l'affreuse nouvelle pour pénétrer sous le toit de sa mère. Quand la foudre a frappé, on se résigne. Le plus intolérable des coups est celui qu'on attend. Suspendu, il (ait à chaque seconde une blessure; il est le pire des supplices. Grangeneuve avait comme hâte d'être pleuré mort, et d'épargner à ceux qui devaient lui survivre son agonie. L'idée d'Adeline lui faisait aussi désirer la mort,
Les rues qu'il devait traverser sur son passage étaient presque toutes illuminées à demi. Bien que dé: mites, les confréries de pénitents bleus et noirs s'étaient, par habitude ou curiosité, spontanément réunies; et, sans ordre et sans costume, elles formaient encore un immense cortège. Tantôt les torches errantes se réfléchissaient en passant dans les eaux du fleuve; tantôt elles éclairaient des curieux timides, ou des spectateurs au cœur d'bomme qui refermaient brusquement leurs croisées pour s'épargner le spectacle odieux de cette lâcheté de tous contre un seul.
Grangeneuve, fidèle aux habitudes rêveuses de toute sa vie, était livré en ce moment suprême à des méditations sans amertume. Appuyé, dans le préau de la maison d'arrêt, contre un pilier qui soutenait une clarté douteuse, il pensait au glorieux trépas de tant d'autres républicains. Il s'était dit souvent, dans le cours dosa vie, que celte destinée pourrait bien être la sienne, et il y trouvait moins d'ang et de solennité qu'il ne l'avait cru. La mort serait-elle comme les bâtons flottants de Pbèdre ? de loin quelque ebose, de près rien. Il n'était pas même insensible au hasard (presque heureux dans ses idées) qui lui retirait la vie à une époque triste de l'année, dans une saison qu'il appelait
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froide et maudite. Périr en présence, des violettes, ou doux gazouillement des hirondelles, ou bien encore quand les jeunes filles rient là-bas dons les prés, et que les enfants reviennent le soir des vignes, le visage peint des couleurs du mûrier! Mais quand le givre tombe, quand la pluie a pénétré la terre, quand la bise passe sur les champs sans rien rencontrer qu'elle fasse ondoyer; lorsqu'il n'y a plus aux églantiers que quelques baies rougeà'res suspendues pour rappeler des idées riantes, alors l'exil est possible et le sommeil désirable.
Il y a pourtant, se disait-il, des hommes insensibles aux objets extérieurs, des âmes fermées à l'intelligence de celte nature. Pour ceux-là, les vallées ne se tapissent ni de Frimas ni de verdure; janvier n'a point de deuil, avril n'a point de fêtes; ils ne cherchent le mystère des bois que pour se mettre, comme la brute sauvage, à l'abri du soleil.
Allons mourir ! J'ai déjà pitié de ma vie achevée. Je vais la résigner avec joie entre les mains qui me l'avaient confiéeeomme un don inutile, comme un trésor dont j'ai mol usé. Quandje songe que je me suis sacrifié à la future félicité des hommes comme s'ils l'avaient mérité ? xVous avons été des précurseurs inutiles. Quand les temps nouveaux vont venir, ils envoient préparer leurs idées; au lieu de les accueillir en nous et de nous laisser faire leurs logements, on nous exile; et puis, quand l'heure sera venue, rien ne sera prêt; il y aura perturbation. Au lieu d'ordonner l'édifice, il faudra 1 * détruire.
Quand je songe que mon bonheur, à moi, je l'ai assis sur le sourire d'une femme, que j'ai passé le temps à interroger un regard, à consulter un air ou menaçant ou serein, avec cette inquiétude que met le passager d'un navire à étudier l'état du ciel et l'approche de l'orage I Ce feu, par qui tout se purifie, il n'était donc pas dans son cœur.
Il sortit de la première porte de sa prison.
— A la guillotine I cria l'effroyable populace.
— Vive la France républicaine! répondit Grangeneuve avec calme.
Puis il pensa : Heureux Camille Desmoulins ! il a pu écrire à Lucile, en un pareil moment : « Mes bras croisés te serrent, mes mains liées t'embrassent, ma tôle séparée repose sur lui. »
Quand la charrette des criminels approcha, Henry chercha des yeux l'abbé Blondel : personne! Il ne découvrit personne dans ce désert d'hommes mouvant qui l'environnait; il monta avec résignation. Un seul compagnon l'escortait, et il ne tarda pas à apercevoir avec angoisse que le pas du cheval qui les entraînait et la ibule qui obstruait les passages ne leur permettaient à tous deux que d'arriver lentement au but.
Il rencontra sur la route un ami d'enfance. Ils s'étaient promis, aux jours du collège, que l'un viendrait voir passer l'autre sur le chemin de l'échafaud politique. C'était le fils d'un Vendéen. Grangensuve le remercia d'un sourire, et son loyal ami lui jeta une fleur.
C'était toute une branche de laurier-rose. Elle avait été curieusement développée au fond d'une serre, et semblait venir d'éclore pour ce jour. Grangeneuve la prit et chercha longtemps, au milieu de ses riches corolles, l'insaisissable putlum qui lui a été refusé. — C'est la vie, pensa-t-il, belle et trompeuse.
Les fleurs ne vous semblent-elles pas receler quelque chose de pur et de religieux? t Les pâquerettes, dit l'Évangile, grimpent par le sentier de la gazelle jusqu'aux sommets du Liban pour se rapprocher du Seigneur. «
Mais tout à coup des cris ont déchiré l'air; la foule se sépare : un sentier s'ouvre entre les flots du peuple, et une femme est tombée entre les roues de la fatale voiture.
— Adeline l s'écria Grangeneuve en étendant les bras vers elle.
Puis, par un mouvement presque soudain, il se détourna avec horreur et mépris. L'amer souvenir venait de traverser sa pensée. Il avait repris la vie, et aperçu du même coup d'œil Lacombe, accouru derrière elle et la soutenant dans ses bras.
Le peuple hébété regardait sans comprendre. Mais la charrette avançait toujours, poussée sous les exhortations du peuple. Adeline ne fut qu'un moment évanouie : elle avait compris toute l'inutilité de ses efforts, l'absurdité d'une lutte tardive contre l'irréparable. Rien plus, elle s'éleva à la résignation de son sort, à la pudeur de tant d'infortunes et à l'irrévocable parti de mourir. Elle suivit le char. Elle ne
chercha plus à obtenir de Grangeneuve qu'un regard et le sourire d'une séparation qui ne devait pas être longue.
Grangeneuve refusa de les donner.
La malheureuse devança alors le cortège. Elle se posa à genoux sur le pavé du chemin, dans l'eau bourbeuse du ruisseau : la vengeance du mourant fut implacable.
Adeline éleva la main une fois encore, pour implorer, du moins, la fleur que Grangeneuve balançait toujours. Celuici crut deviner cette demande. Loin d'y satisfaire, il s'irrita d'une présomption qu'il jugeait insolente; et, par une dureté étrangère à son cœur, par un mouvement que le seul délire explique, il se tourna vers le bourreau et lui fit accepter cette fleur.
Alors un cri, un seul cri s'éleva. Adeline cessa de suivre le char; le peuple s'amassa derrière elle; et l'abbé Blondel, qui avait rejoint le patient, obtint, comme médecin recommandé aux prisons, de monter interroger le pouls de la victime.
— Qu'avez-vous fait, malheureux ! dit-il s'asseyant aux côtés de Grangeneuve et lui étreignant la main fortement.
— Mon devoir, dit le mourant.
— Cette femme pécheresse n'était coupable que devant Dieu, non devant vous. Les instants pressent; monsieur, la solennité des aveux et des moments excusera l'intervention de mon ministère. Hélas! et ne l'ai-je pas promis d'ailleurs au repentir et aux larmesl Dieu a eu pitié de la femme adultère. Celle-ci était pour vous innocente. Du jour où elle vous a aimé, la souillure n'a jamais approché d'elle. J'ai reçu sa confession, monsieur, et j'ai promis d'atlesier auprès de vous la pureté de cette âme nouvelle.
— Mon père! dit Henry d'une voix sourde et troublée de bonheur, c'est le ciel que vous m'ouvrez déjà. Et moi qui craignais de lui laisser un dernier gage de tendresse, un Ira L;iie rameau qui durera plus que moi! Tenez, dit-il en s'élançant à l'autre côté de la voiture pour se rapprocher d'un vieux mur dont elle effleurait les parois ; donnez-lui ceci de ma part, et encore mon àme, et encore mes adieux.
Il y avait quelque chose d'insensé et de louchant à voir l'action de cet homme qui, n'ayant plus rien au monde, pas même un quart d'heure à vivre, n'étant séparé du couteau sanglant que par deux tours de roue, s'attachait aux pier-
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res séculaires do l'ancien couvent des Chartreux, pour en arracher une herbe stérile.
— Donnez-lui ce qu'elle a demandé!
C'était une pauvre branche de la giroflée des murs, la moitié d'un violier battu des vents et dépouillé déjà à demi de ses feuilles. L'abbé Blondel bénit le condamné nu péril de sa propre vie, et pour l'action qu'il venait de luire, et pour le trépas qu'il allait subir.
Grangcneuve monta sur l'échafaud.
Ainsi, l'un avait donné le pardon, et l'autre s'était chargé do le transmettre, sans se douter, ni l'un ni l'autre, que ce pardon arriverait trop tard.
Le cri qu'on avait enlcndu sur la route, c'était le dernier soupir d'Adeline.