QUE LE MAITRE P. V. ET JEAN MONI
Notre travail n'est qu'un essai.
Nous avons présenté des faits et des aperçus, les rapportant à un seul personnage. Nous allons les résumer, nous efforçant de donner à cette petite histoire plus de netteté.
Les documents écrits originaux sont rares.
Les ouvrages , disons les monuments , originaux sont relativement nombreux, mais leur valeur est diverse. De décisifs il y en a peu. La comparaison des monuments est difficile. L'art de la gravure sur bois n'était pas, dans la seconde moitié du xvie siècle, exercé avec assez de science et de sûreté pour qu'on fût assuré de la sincérité de la traduction du dessin original. Le compositeur et dessinateur a tantôt fait en même temps office de graveur et tantôt a vu son œuvre reproduite en dehors de lui par un artisan quelconque. Le dessinateur n'a pas toujours été original, et il faut tenir compte de l'inspira-
tion ou de la direction qu'il a dû suivre et qui ne s'est pas accordée quelquefois avec son tempérament.
Ces remarques générales faites, nous dirons l'impression que nous a laissée l'étude à laquelle nous nous sommes livré et au cours de laquelle nous avons rencontré tant d'incertitudes.
Pierre Eskrich est fils d'un Allemand, il est né à Paris. Il a probablement passé sa jeunesse à Paris où son père travaillait de son métier de graveur de jetons.
Il était à Genève en 1552, et il y a fait baptiser un enfant en cette année. Il était connu dans cette ville sous le nom de Pierre Vase K En quittant Paris, il sera allé à Lyon et y sera resté quelques années sous ce même nom de Vase. Eskrich aura travaillé à Lyon comme dessinateur et graveur et aura signé des ouvrages de ses initiales P. V. (Pierre Vase). Son séjour à Genève en 1552 n'aura été que momentané; Eskrich n'y aura fait qu'en 1554 un établissement plus durable.
A ne considérer que les pièces portant la marque P. V., il aura été employé à Lyon de 1549 jusqu'en 1556.
Il ne s'est pas marié à Genève2. Il était calviniste, il a épousé une calviniste. On a vu dans quelles conditions il s'est établi à Genève 3 et les traverses par lesquelles il a passé. Il était encore dans cette ville en 1564.
1 Nous avons expliqué à la page 33 l'origine de ce nom ou plutôt de ce surnom qui a été appliqué à Eskrich sans qu'il puisse y avoir aucun doute à cet égard.
2 On n'a pas à Genève l'acte de mariage d'Eskrich.
1 Eskrich a fait en 1555 sa demande « pour estre receu à bourgeois » à Genève sous le nom de Pierre Vase.
Il y a fait certainement des travaux de sa double profession de peintre et de tailleur d'histoires. Il est fait mention d'une vue ou d'un plan de Genève qui lui fut commandé en 1564 et qui était destiné à l'amiral de Goligny; cette vue (dessin ou peinture) est perdue.
Nous inclinons à penser qu'il reste de lui une suite de petites gravures sur bois. Un imprimeur de Genève, Zacharie Durant, a publié en effet en 1557 un livre, petit in-8° (in-16), sous le titre de Antithesis De praeclaris Christi et indignis Papae facinoribus, dont Simon Du Rosier était Fauteur1. Ge livre renferme 36 gravures sur bois. L'illustration est curieuse. Nous signalerons les planches du Bon pasteur, de la Gène, du Lavement des pieds des apôtres, du Couronnement d'épines2.
E.-H. Gaullieur a cité, dans ses Études sur la typographie genevoise du xve au xvie siècle, l'édition que donna Eustache Vignon de ce livre en 15783, et il a reproduit deux des planches. Gaullieur a dit (p. 177) que ces gravures sont « d'un bon maître (probablement du petit Bernard) ». Elles ne sont certainement pas de Bernard Salomon. On trouve les mêmes types dé figure,
1 C'est cette Antithèse que nous avons citée plus haut. — M. Eugène Bizot, de Lyon, possède dans sa bibliothèque la première édition de ce livre très rare ; il nous a communiqué cet exemplaire qui a appartenu à H. Destailleur. Zacharie Durant a produit une autre édition en 1558.
2 Ces vignettes ont 45 millimètres de haut et 59 millimètres de large.
3 Antithesis Christi et Antichristi videlicet Papœ... versibus et figuris illustrata. (Bibliothèque nationale.)
les mêmes attitudes, dans le Nouveau Testament de Roville. Le Christ par exemple a une haute stature, la tête allongée, la barbe et les cheveux longs, le front haut, très bombé ou fuyant1. Il semble bien que ce soit, comme dessin et comme gravure, le faire d'Eskrich, et l'on observe même dans ces petites vignettes quelquesuns des traits satiriques de la Mappemonde papistique. Il est donc à peu près certain que ce petit travail est dû à Eskrich.
La ville de Genève n'était pas un milieu favorable à un artiste. Eskrich Ta éprouvé et la quitta définitivement pour Lyon. Que ce soit sous son nom ou sous son surnom, il a exécuté dans cette dernière ville des dessins, des peintures et des gravures sur bois. Il a été le plus occupé de 1564 à 1575.
On a fait intervenir, pour les ouvrages d'illustration de livres exécutés au cours de cette période, un Jean Moni qui n'est connu par aucun document certain, et, chose étrange, on a attribué les mêmes travaux d'illustration et à ce Moni et à Cruche, c'est-à-dire à Eskrich. En l'état présent des choses, on ne saurait déterminer les caractères propres de la manière de Moni.
Pour nous, Pierre Eskrich dont le surnom était Cruche ou Vase ou Du Vase est le même que Moni, et pour nous aussi les initiales P. V. désignent Pierre Vase, c'est-à-dire Pierre Eskrich.
Nous avons dit, nous rappelons qu'on connaît cinq
1 Dans les dessins de Bernard Salomon, le Christ a toujours le front haut et droit.
pièces signées par ce maître : trois du nom de Pierre Eskrich et deux du surnom de Cruche; nous avons dit aussi qu'on pouvait se faire par là une idée de ses procédés de travail et qu'on en jugeait le mieux par la scène de la Marche des Israélites dans le désert, dessinée vers 1566 pour une bible restée inconnue. Mais l'exécution a été différente en plus d'une occasion soit du fait d'Eskrich soit de celui des graveurs. Nous n'avons pas reconnu dans son œuvre un caractère d'excellence. C'était un artiste fécond, alerte, ayant le travail facile, travail du crayon aussi bien que de l'outil. S'il a des traits qui permettent de reconnaître sa main, c'est qu'il s'est plu à certaines imitations du dessin du petit Bernard. Il a quelquefois exagéré la hauteur de la stature des personnages, et l'on se fait une idée de cette exagération par l'encadrement du titre des Consilia sive Responsa du jurisconsulte Cravetta 1 ; on ne trouve pas chez lui le parti pris de lignes tourmentées ou de mouvements outrés.
Il y a lieu de s'étonner qu'un maître qui s'est laissé entraîner par les exemples de Bernard Salomon, s'il se plaisait autant à illustrer le livre, n'ait pas eu l'esprit de l'ornementation pas plus pour le meuble ou le bijou que pour l'étoffe. Cependant Eskrich était aussi brodeur, c'est-à-dire décorateur de l'étoffe. Combien différent en cela de Bernard Salomon qu'il s'attacha souvent à suivre, et il y avait profit à le faire. Même pour le tissu de soie,
1 Impression pour Charles Pesnot, 1579, in-folio. (Voir la Bibliographie lyonnaise du xvie siècle, 3e série, p. 146 et 147.)
CONCLUSION lui
malgré l'action dominante des Italiens, on en était venu à Lyon à accepter la direction imprimée par le petit Bernard qui avait réussi à introduire, pour le trait et la couleur, les ravinements de son style primaticien. Le petit Bernard avait repris un mode d'ornement que Jean de Gourmont, le maître J. G., à demi lyonnais, avait mis au jour en 1545 : les mwesques, imitation d'une ornementation propre à l'art byzantin ou arabe. Ces moresques offraient un enchevêtrement de lignes harmonieux avec lequel nos graveurs sur bois ont su faire des encadrements élégants et variés. Le maître P. V. en a fait une imitation maladroite.
On observe chez Eskrich un singulier mélange de qualités. S'il a eu la personnalité que nous croyons voir en lui, il avait autant de souplesse dans l'esprit que dans la main. Il a cédé à des influences diverses. Il a été un copiste fort intelligent; quand il n'a pas copié (et il l'a fait parfois servilement), il s'est livré à l'imitation de ce qui était en faveur. Il a fait cependant effort pour présenter des faits de l'histoire avec une expression nouvelle et il est arrivé à saisir une forme qui a quelque originalité. Il a eu dans certains travaux un style tout autre. Les figures du Nouveau Testament et celles des Actes des Apôtres dont Roville a affirmé l'originalité ont en effet une note qu'on peut dire personnelle. Nous n'avons pas observé dans l'œuvre de cet artiste une transformation successive : dans ce qu'on connaît de lui et dans ce qu'on croit pouvoir lui attribuer au cours de la période de 1564 à 1570, la composition, le dessin et la gravure sont divers. C'est cette facile
assimilation de la manière d'autres maîtres qui paraît ne pas lui avoir permis d'imprimer à son faire son propre caractère.
Au dessin des titres ou frontispices dont on faisait, souvent au milieu du xvie siècle, un attrait pour le livre, ce maître donnait un tour étrange qui accentuait le décor et retenait l'attention. C'était, nous devons le répéter, un dessinateur très ferme, mettant de la fougue dans ses scènes, ardent à exprimer toutes choses par quelques traits rapides, mais indifférent à la recherche de la grâce et de la délicatesse et qui se ressentait peut-être de son origine germanique et de son séjour à Genève. Il aurait été, a-t-on dit, plus correct, plus naturel, même plus savant que Bernard Salomon. Nous lui refusons une telle supériorité. Bernard Salomon, s'il n'a pas été très indépendant, s'il procède ouvertement de l'école de Fontainebleau, a eu cependant des initiatives, des hardiesses, des inventions, un goût, on peut dire un génie, qui ont fait défaut à Eskrich. L'exécution rappelle celle de Jean Cousin chez le petit Bernard, qui y a apporté une finesse et une légèreté qui donnent tant de charme à son mode d'ornementation. Eskrich n'a jamais su donner l'élégance à ses ouvrages, et, pour citer un exemple, il n'aurait certainement pas reproduit avec autant de charme, comme Salomon, ce portrait de femme peint par Corneille que Pontus de Thiard a placé en tête de ses Erreurs amoureuses i.
Les premières pièces gravées attribuées à Eskrich sont
1 Jean de Tournes, 1549.
CONCLI'SION iOU
datées de 1549. Go maître en a encore signé en 1581, et on le retrouve à Lyon en 1590. Il a fait, pendant cette longue carrière, des travaux de plusieurs sortes, mais son nom restera attaché à l'illustration du livre.
Nous ne le plaçons qu'au second rang.
Pierre Eskrich, comme les dessinateurs et les graveurs de son temps, n'a pas atteint en matière d'art au niveau auquel Bernard Salomon et ses émules avaient porté l'art à Lyon. Ce n'est pas faute d'habileté technique, mais des changements étaient survenus dans l'état politique et les conditions économiques, et, dans la seconde moitié du xvie siècle, la ville de Lyon n'était plus au même degré ce foyer d'activité intellectuelle que l'esprit d'indépendance et de liberté avait entretenu. La prospérité et la richesse de la cité s'étaient affaiblies, l'ardeur aux entreprises s'était amoindrie. Il n'y avait plus à cette porte de l'Italie le même va-et-vient d'artistes et sur cette route de l'Orient autant de marchands. Il y avait, par suite, de moindres contacts avec ces étrangers, nos hôtes ou nos concitoyens, qui nous fournissaient à leur insu de profitables enseignements sans altérer notre esprit et notre goût. Nous devions nous ressaisir au commencement du xviie siècle et reprendre possession de qualités que notre travail rendit bientôt si fécondes.