SUR LE DANUBE
De Bucharest à Pesth, le chemin de fer transporte les voyageurs en vingt-deux heures, les jours où ne passe pas le train plus rapide de l’Orient- Express. Mais nous n’avons fait en chemin de fer que la première partie du trajet. Les Portes-de-Fer du Danube, ces fameuses Portes-de-Fer que l’on dit un des plus grandioses spectacles de l’Europe, sont non loin de nous : il faut les voir, car savonsnous si l’occasion manquée se retrouverait jamais? Et le seul moyen de voir les Portes-de-Fer, c’est de remonter le Danube en bateau.
A quatre heures et demie, le samedi, 18 juillet,
nous montons dans le train qui doit nous conduire d’abord à Orsova. Il est grand jour, le lendemain, quand nous arrivons à cette ville, où nous allons nous embarquer. La matinée est magnifique ; le grand fleuve jaune resplendit sous la lumière de Juillet. Orsova est une jolie petite ville, toute blanche au milieu de la verdure. Le François-Joseph , sur lequel nous allons monter, peint en blatic et couvert de sa grande tente, a un air coquet et confortable; la douane autrichienne elle-même, qu’il nous faut subir, veut bien ne pas trop bouleverser nos malles : tout s’annonce favorablement, tout nous promet un heureux voyage.
À peine avons-nous remonté le Danube pendant trois quarts d’heure que la vallée se resserre. Les collines s’élèvent et deviennent de véritables montagnes. La nature, si riante tout à l’heure, prend un aspect sauvage : nous voici arrivés aux fameuses Portes-de-Fer.
Il n’y a pas à dire, le spectacle est digne de sa réputation. Oui, certes, nous avons bien fait de quitter le chemin de fer et de prendre la route la plus longue! Ce que peut rêver l’imagination, même d’un Gustave Doré, est ici dépassé par la réalité. Le Danube, si large il y a quelques minutes et dont un kilomètre séparait les deux rives,
semble n’être plus maintenant qu’une petite rivière. A peine nous paraît-il plus large que la Seine au Pont-au-Change. Une énorme muraille à gauche, une énorme muraille à droite, s’élevant à pic à 200 ou 300 mètres, l’encaisse et l’enferme; il roule d’un mouvement furieux, rapide comme la flèche; quand les débris qu’il emporte et qui passent devant nos yeux ne nous montreraient pas l’énergie du courant, les coups de piston précipités de la machine suffiraient à nous prouver quel effort est nécessaire pour le remonter. Les montagnes succèdent aux montagnes, tantôt à pic, laissant voir la roche aiguë et nue, tantôt couvertes de bois de sapins. Pas un village, pas un château : rien ici que la nature dans toute son énergie farouche. Rien que ces deux puissances : la roche et le fleuve impétueux.
Et pendant deux heures le spectacle continue ainsii grandiose et sauvage. Par moments, les montagnes s’écartent, le fleuve reprend sa largeur habituelle et s’épanouit; il semble alors un petit lac enfermé de toutes parts comme dans les murailles d’un cirque; puis les montagnes se rapprochent, se rejoignent, et voici un nouveau défilé où le fleuve roule une fois encore comprimé, avec un mouvement furieux, se creusant çà et là en
violents tourbillons. Malheur à la barque que saisirait un de ces tourbillons!
La lutte a été terrible ici entre ces deux puissances, l’eau et le rocher. L’imagination se reporte involontairement aux âges lointains qui en ont été les témoins. En ces temps, le sud de l’Autriche, la Serbie, les parties basses de la Hongrie ont dû longtemps former un lac immense, une véritable meroù tombaient, sans cesse et toujours, les eaux venues des Alpes, des montagnes du Wurtemberg et de la Bohème, des Karpathes; une infranchissable barrière les arrêtait, à l’ouest. Le duel a commencé. C’est l’eau qui a remporté la victoire; elle a trouvé dans ces murailles de granit les failles et les défauts, elle les a percées l’une après l’autre, elle a forcé les cinq ou six enceintes qui lui faisaient obstacle, elle s’est frayé un passage enfin jusqu’à cette vallée au milieu de laquelle court aujourd’hui le bas Danube. Que de siècles a duré cette lutte! Les rochers seuls qui en ont été les témoins, et où d’âge en âge le fleuve a creusé plus profondément son lit, nous en pourraient raconter l’histoire.
Les touristes admirent, et avec raison, les bords de la Meuse aux environs de Liège, les bords de l’Elbe, les bords du Rhin de Mayence à Coblentz;
mais, s’il faut parler de grandeur, rien de tout cela ne saurait être comparé, même de bien loin, à ce passage des Portes-de-Fer. Je ne vois, en un autre genre, que le Cirque de Gavarni, avec le Chaos qui le précède,qui puisse entrer en parallèle.
Qu’on imagine, pendant une quarantaine de kilomètres, un amoncellement de collines et de montagnes jetées en tout sens, pêle-mêle, comme un immense troupeau ; qu’on se figure maintenant une masse d’eau énorme, rencontrant sur son chemin cette formidable barrière, ici tournant les obstacles, serpentant dans les intervalles ; là se frayant de vive force une route à travers quelque roche moins dure : — tel est le spectacle unique au monde, à la fois superbe et terrible, qui nous est offert. L’homme s’y voit en présence de forces auprès desquelles la sienne est bien peu de chose, et il y a je ne sais quoi de religieux dans l’admiration mêlée d’épouvante dont il est impossible de se défendre ici.
Les Portes-de-Fer sont franchies; maintenant la vallée s’élargit de nouveau et par endroits devient immense ; d’énormes îles se sont formées de place en place, toutes couvertes d’oseraies, de saules et de frênes; de distance en distance nous nous arrêtons devant quelque village qui rit au
milieu de la verdure. C’est le dimanche ; le bruit des cloches, le son de la musique, les cris des enfants viennent gaiement jusqu’à nous. Partout ci les paysans portent la longue blouse blanche, serrée à la taille d’une courroie, et qui flotte audessous commeun jupon ou une fustanelle ; ils portent aussi un large pantalon de toile blanche ; le costume n’a pas changé, depuis les bas-reliefs de la colonne Trajane.
L’après-midi est admirable; l’eau du Danube, sans une ride sous le grand soleil, paraît toute blanche, toute laiteuse, comme cette mer que nous avons vue dans le golfe de Smyrne. Les arbres des îles basses, les arbres de la rive, s’y reflètent tranquillement. Çà et là passe quelque bateau à vapeur descendant la rivière, quelque chaland qui glisse rapidement au fil de l’eau, quelque barque effilée, avec ses deux extrémités relevées enpointe. Le spectacle est tout charmant, d’une harmonie de tons fine et exquise. Quel joli tableau un Claude Lorrain ou un Cuyp eût fait avec ce paysage qui estlà devant nos yeux ! Le soleil décline à l’horizon, puis se couche dans sa gloire : il est nuit close quand nous arrivons à Belgrade, et nous poussons ensuite jusqu à Semlin, d’où nous ne repartirons que le lendemain matin.
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Je me permettrai de donner un conseil aux voyageurs qui viendront après nous ; qu’ils ne manquentpas de faire en bateau à vapeur le trajet d’Orsova à Belgrade, mais qu’ils reprennent le chemin de fer jusqu’à Pesth. Nous avions, nous, pris nos billets d’Orsova à Pesth sur le Danube, et vraiment nous avions eu tort. Le voyage dure bien près de trois jours, et les deux derniers sontles'moins intéressants. Sans doute le Danube est toujours un beau fleuve ; les collines qui le bordent font souvent de belles lignes; les îles auxquelles il fait une ceinture d’or ou d’argent, selon les reflets de la lumière, sont luxuriantes de végétation ; on voit défiler devant soi nombre de petites villes, ou pittoresquement situées sur quelque colline, ou baignant leurs pieds dans le grand fleuve ; les clochetons carrés de leurs églises, surmontés de leurs toits capricieux, que couronne une boule d’or, ne manquent pas d’originalité. — On se lasse pourtant et de ces collines, et de ces îles, et de ces villes et de ces villages, et du fleuve éblouissant, toujours calme, toujours uni comme un miroir.
Nous avons ici trouvé d’ailleurs une chaleur terrible, la chaleur suffocante que nous n’avions ren- ' contrée ni à Athènes, ni dans le Péloponèse, ni à Constantinople, ni à Brousse. Pas un souffle d’air
durant le jour, et la réverbération du soleil fatigue nos yeux sur le pont autant que la chaleur fatigue tout notre corps. Pas un souffle d’air la nuit, même en évitant de descendre dans les cabines, et ici hélas! aussi les coussins du salon sont infestés de vermine, aussi bien que les matelas des couchettes. On se lève plus las qu’on ne s’est couché, et la nourriture n’est pas faite pour réparer les forces. On voyage moins aujourd’hui sur le Danube qu’on ne le faisait il y a quelques années, et, les affaires étant moins prospères, le service s’est fort relâché.
Un hasard m’a fait assister, entre deux repas, à la façon dont se fait sur le François-Joseph la lessive du linge. Le garçon, un garçon qui nous sert à table en habit noir, coiffé à la Capoul, une rose jaune à la boutonnière, possédant toute la distinction d’un ténor italien, a ramassé consciencieusement et mis en un tas toutes les serviettes du dîner. Il les prend une à une, les étale sur une table, répand sur chacune quelques gouttes d’eau, après les avoir détripées, et les empile. La pile faite, il reprend chaque serviette encore moite et la replie avec soin. Voilà la lessive terminée. J’ai voulu m’assurer si le procédé était habituel, et j’ai vu en effet, trois jours durant, la même opération
se renouveler avec la même conscience, et sans le moindre mystère d’ailleurs.
J’imagine que, lorsqu’une serviette se trouve par trop tachée, on veut bien lui faire les honneurs d’un lavage pour tout de bon. Mais ce n’est pas chose ragoûtante de penser que l’on essuie, au souper, sa moustache avec une serviette qui a essuyé le matin, à sept heures et demie, lamoustache d’un premier monsieur, et à midi celle d’un second monsieur, sans parler des divers messieurs de la veille et de l’avant-veille. Vous me croirez sans peine, si j’ajoute que, cette découverte faite, je me suis privé des serviettes du François- Joseph. On a, en Autriche, des idées sur la propreté un peu différentes des nôtres, et j’ai bien peur que la façon dont on faisait la cuisine à bord de notre bateau ne ressemblât fort à celle dont on y lavait les serviettes !
Enfin, à la fin du troisième jour, vers quatre heures de l’après-midi, voici la citadelle d’Ofen qui se montre à notre gauche sur une haute colline ; voici à notre droite, dans la vaste plaine, une grande ville qui s’étale : — c’est Pesth, et nous quittons le François-Joseph, aussi contents d’en descendre, qu’àOrsova, nous avions eu déplaisir à y monter. J’ignorais encore le cadeau que m’a-
vait fait le beau Danube : il m’avait donné la fièvre, et je m’en suis aperçu dès le lendemain.
J’arrête ici ces notes de voyage. On a assez parlé de Pesth en France cette année, pour que je n’aie rien à dire au lecteur qu’il ne connaisse déjà. Vienne, non plus, n’est pas à découvrir. De Vienne à Paris on se rend en vingt-sept heures si l’on veut, par le train de l’Orient-Express ; en trentedeux heures par la nouvelle route de l’Arlberg. Nous avons pris le plus long ; nous avons traversé la Bohème, nons sommes remontés jusqu’à Dresde, jusqu’à Berlin, et nous nous sommes arrêtés au retour à Nuremberg et à Heidelberg. Notre dernière station dans l’empire d’Allemagne, c’est Strasbourg, et celle-ci est vraiment douloureuse.
Tout à coup un nom retentit aux oreilles du voyageur: Avricourt! Voici la France enfin. Nous entendons parler la langue française ; nous reconnaissons le tricorne des gendarmes français ; il n’est pas jusqu’aux douaniers français qu’on ne serait tenté de presser sur son cœur. Ah ! si le drapeau aux trois couleurs était là, qu’on le baiserait volontiers ! .
Nous roulons, nous roulons, de toute la vitesse
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du train express à travers la Lorraine, à travers la Champagne, à travers rile-de-France. Partout on achève la moisson. Nous avons suivi la moisson dans tout ce voyage. Nous l’avons vu faire en Grèce, nous l’avons vu faire dans la plaine de Brousse, nous l’avons vu faire en Bulgarie, en Roumanie, en Hongrie, en Bohème, dans l’Allemagne du Nord et dans la Bavière ; la moisson que l’on fauche ici est une moisson française, et elle est belle, et elle va remplir de bonnes gerbes les granges des paysans, et plus tard leurs poches de bon argent. Le beau pays et le bon pays que la France ! Et comme on lui rend mieux justice
encore quand on le revoit après l’avoir quitté !
Paris, Paris, voici Paris! Nous franchissons les fortifications ; nous revoici dans la grande ville. On était parti joyeux pour un long voyage ; on revient, pour ainsi dire, plus joyeux encore. On va retrouver les êtres que l’on aime, le chez soi, la maison bien connue, où tous les objets sont comme de vieux amis, et ses habitudes de tous les jours ; et sa table de travail. Les fatigues, les ennuis, tout est oublié; il ne reste plus que les bons souvenirs: le soleil delà Grèce et de l’Orient, dont on rapporte un rayon au fond de ses yeux, pour réjouir les tristes hivers parisiens. On accroche,
ici ou là, les portières, les tapis, les morceaux d’étoffes brochées d’or, achetés au bazar de Constantinople.
Vieux tapis de prière à demi usés par les genoux des fidèles du prophète, broderies dont l’étoffe a plus d’un trou, soyez les bienvenus dans ce modeste logis, car souvent, en vous regardant, notre imagination retournera au pays d’où vous venez, et ce beau rêve des Mille et une nuits dont nous sortons redeviendra pour nous une réalité.