‹ Grèce-Turquie, le DanubeChapitre 16 sur 18 · EN ROUMANIE · texte numérisé non relu

EN ROUMANIE

Bucuresci, c’est-à-dire, en langue roumaine, «la ville de la joie », tel est le nom officiel de cette capitale de la Roumanie que nous appelons en France Bucharest. Si l’on veut être tout à fait distingué et se conformer aux usages de la diplomatie, c’est même, paraît-il, Bucarest, sans A, <ju’il faut avoir soin d’écrire.

Bucharest était, il y a vingt ans encore, une grande bourgade avec beaucoup de ruelles misérables, de maisons en bois, au milieu desquelles brillaient çà et là quelques maisons en pierre, appartenant à des grands seigneurs. Les

choses, en peu de temps, ont bien changé. Bucharest est maintenant une grande ville, jouant tout à fait à la capitale et ayant des airs de capitale. Elle a de larges rues, des maisons bien alignées, des tramways qui courent en tous sens, des cochers qui vont d’un train d’enfer, un beau théâtre, des magasins de fort belle mine, des cafés luxueux, quantité de grands édifices qui viennent d’être construits et d’autres que l’on est en train de construire, des hôtels monumentaux sur le modèle de l’hôtel du Louvre ou du Grand-Hôtel.

De Constantinople ici, le changement est plus grand encore que le voyage n’a été rapide. Nous ne sommes plus en Orient, nous voici tout à fait en Occident. La patronne de l’hôtel où nous descendons a grand' soin de nous en avertir, car elle professe pour l’Orient un souverain mépris ; nous nous en sommes bien aperçus du reste lorsqu’il s’est agi de payer la note, car jamais note d’hôtel d’Ecosse ou de Hollande ne fut plus salée que la note qu’elle nous présenta.

On a vite vu Bucharest quand on y vient en touriste seulement. Après avoir visité la cathédrale et deux ou trois églises byzantines modernes, après s’être promené une couple d’heures en \oiture, d’une petite éminence d’où la vue est assez belle

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et assez étendue à un jardin public planté de beaux arbres, il ne reste plus grand’chose d’intéressant à regarder. C’est à une excursion à Sinaïa que nous consacrons notre journée du lendemain.

Sinaïa est situé dans la montagne, à quatre grandes heures de chemin de fer de Bucharest, en se dirigeant au nord-est, vers la Hongrie, dont une trentaine de kilomètres seulement le séparent. Sinaïa, il y a quelques années encore, n’était qu un monastère orthodoxe, habité par quelques caloyers ; mais le roi et la reine de Roumanie ont pris ce lieu en affection, ils s’y sont fait construire^ une portée de fusil au delà du monastère, un palais d été, et, depuis lors,Sinaïa est devenu un des endroits les plus fréquentés, durant la belle saison, de la Roumanie. Les grands seigneurs s y sont fait bâtir dos villas \ do grands et vastes hôtels s’y sont élevés, et l’eau de Sinaïa est, dit-on, d une fraîcheur et d’une pureté admirables.

On manquerait à tous ses devoirs, en venant en Roumanie, si 1 on n allait visiter Sinaïa. Il faut en convenir d’ailleurs, l’été est terrible à Bucharest. Si la vallée du Danube est glaciale en hiver, durant les mois de la chaude saison, le soleil s’y fait redoutablement sentir. Point d’air, le plus souvent, et quand le vent souffle par hasard, ce sont d’ef-

froyables nuages de poussière qu’il soulève à la façon du sirocco. Dans notre court passage, nous avons pu déjà nous en apercevoir.

L’aspect est bien différent des deux parties de la route qui conduit à Sinaïa. Durant les deux premières heures, nous traversons une plaine immense, sans le moindre accident de terrain, une plaine, il faut bien le dire, d une prodigieuse fertilité. La récolte du blé s’achève. Elle n’a été que passable cette année, et la sécheresse l’a en partie compromise, mais les maïs sont admirables; nulle part encore je n’avais vu de maïs aussi robustes, aussi drus, élevant leurs tiges avec une telle vigueur, et, pour ainsi dire, une telle exubérance de vie. La récolte sera magnifique. Partout, dans les campagnes, nous voyons hommes et femmes travaillant dans les champs ; tout ce peuple paraît actif, laborieux, et c’est une dure vie que la sienne ! Hommes et femmes, en ce pays, personne dans le peuple ne mange guère autre chose qu’un pain de maïs sec, mal fait et peu nourrissant, accompagné de quelques oignons. La seule boisson du peuple c’est de l’eau, et il lui faut compter encore avec un terrible ennemi, la fièvre, toujours menaçante dans la vallée du Bas-Danube.

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Au bout de deux heures, la physionomie du paysage a changé. Devant nous s’élèvent des collines, et, derrière ces collines, des montagnes ; ce sont les Karpathes qui séparent la Roumanie de la Hongrie. La région devient plus sèche, les champs de maïs se font plus rares, et ici la culture se transforme : c’est la région des vignobles. Toutes les pentes des collines sont couvertes de vignes; la Roumanie aujourd’hui n’en compte pas moins de 200,000 hectares, et chaque année la culture se développe. On vient ici de l’étranger, de France surtout, acheter ces petits vins blancs qui ressemblent aux vins de la Hongrie, qui ont peu de bouquet, mais qui cependant ne sont pas désagréables. Le phylloxerapar malheur afait déjà ici son apparition.

Nous avançons toujours, et nous voici bientôt engagés dans la montagne. J’avais vu déjà en Grèce les lits des rivières servir en été de routes aux piétons ; le voyage à Sinaïa me réservait une surprise plus singulière : — le lit d’un torrent servant de tracé à un chemin de fer ! Il est vrai que de temps en temps, dans la saison des pluies, le torrent fait des siennes, envahit la voie ferrée, ravine la chaussée, emporte les billes et les rails ; cet accident est arrivé pas plus tard qu’au prin-

temps dernier; mais il faut, n’importe où, vivre avec * ses ennemis et s’en accommoder de son mieux.

On a refait la chaussée, replacé billes et rails, et notre train avance tout doucement aujourd’hui, en parfaite intelligence avec le petit filet d’eau qui glisse en sens inverse, dans le torrent qu’il remonte.

La montée est pittoresque ; les collines à droite et à gauche sont vertes, couvertes d’arbres de toutes sortes, où peu à peu le sapin vientà dominer. Çà et là un village grimpe au milieu des arbres, sur les flancs de la montagne; çà et là un rocher nu se dresse à pic et montre ses arêtes vives, toutes blanches, ou ses pentes rapides, noircies par les pluies. Quand nous avons quitté Bucharest, le ciel était sans un nuage, la journée d’été brûlante dès le matin..Il fait frais maintenant; le ciel s’est voilé; tantôt le soleil sourit, tantôt un gros nuage verse sur nous une ondée de quelques minutes. On se croirait en Suisse, et c’est vraiment une petite Suisse que cette partie de la Roumanie.

Il faut maintenant que je fasse une petite confession. En nous rendant à Sinaïa, nous n’allions pas seulement visiter Sinaïa, nous allions répondre à une invitation à déjeuner au palais de Sinaïa,

chez le roi et chez la reine de Roumanie. Par suite de quelles circonstances un Français s'est-il trouvé amené à déjeuner chez un roi, né Hohenzollern, un républicain à s'asseoir à table à la droite d'une reine, — la chose serait un peu longue à expliquer, et au surplus n’intéresserait personne.

Ce qui m’a paru le plus extraordinaire dans ce palais, ç’a été certainement de m’y voir, comme le doge de Gênes à Versailles. Notre entrée dans le palais n’a rien eu du reste de magnifique, car nous n’avons trouvé à la gare de Sinaïa aucun cocher comprenant ni le français, ni l’anglais, ni l’allemand, ni l’italien, ni le grec, et c’est à pied, et en nous dirigeant nous-mêmes, qu’il nous a fallu chercher le chemin du château. J’ai grand’peurque le déjeuner royal n’ait attendu ce jour-là par notre faute, car il était bien près d’une heure sonnant, quand nous sommes arrivés à la porte du palais de Sinaïa.

J’aurais eu mauvaise grâce à taire cette visite, et il ne me semblerait pas non plus de très bon goût d’en raconter les détails. J’ai trouvé dans la reine de Roumanie une femme toute aimable, toute simple, toute charmante; elle a conquis tous ceux qui l’ont approchée, et j’ai subi son charme comme

tous les autres. Elle aime les lettres, elle les cultive, et c’est en français qu’elle a écrit elle-même ces Pensées délicates qui ont paru dans la Nouvelle Revue , sous la signature de Carmen Sylva.

Quant au roi Charles I er , c’est à coup sûr un homme intelligent, bien au courant de toutes les choses de l’Europe, et un esprit juste. Lui aussi s’est montré tout simple et tout affable. J’ai bien peur, hélas! que nous n’ayons, sans le vouloir, commis dans cette visite bien des fautes contre l’étiquette des cours; mais nos hôtes semblaient s’appliquer eux-mêmes à nous faire oublier leur rang, et tout ce qu’ils nous ont montré, c’est un châtelain et une châtelaine nous faisant en toute bonne grâce les honneurs d’un château bâti et orné par eux avec amour, et d’un parc tout rempli de points de vue pittoresques.

On ne peut s’empêcher de se demander quel avenir attend la Roumanie. Ayez bien soin de dire la Roumanie et non la Valachie ou la Moldo-Valachie; les Roumains tiennent beaucoup à être appelés Roumains. La Roumanie, depuis bien longtemps déjà, s’est efforcée de prendre sa place parmi les nations européennes. Le patriotisme ne lui manque pas, ni l’amour-propre, nL l’ambition, et c’est là pour un peuple la première de toutes

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les forces. Elle a rompu avec les habitudes de l’Orient; elle a abandonné son costume national, dont aujourd’hui il ne subsiste plus rien pour ainsi dire ; elle envoie depuis longtemps ses enfants faire leur éducation en Occident; et si, aujourd’hui, c’est plutôt vers l’Allemagne qu’elle se tourne que vers la France, la chose s’explique par trop de raisons.

Elle possède un sol d’une extrême fertilité. A la grande voie commerciale du Danube, elle a ajouté depuis quelques années un réseau de chemins de fer déjà très développé. Elle est bien administrée, et les progrès qu’elle a faits sont incontestables. Ce qu’elle a contre elle malheureusement, outre les défauts d’une race qui a pris de la civilisation plus souvent encore les vices que les qualités, c’est cette redoutable ennemie qui s’appelle la géographie, la géographie politique aussi bien que la géographie physique. Quand même la Roumanie parviendrait à recueillir de la succession de l’empire ottomam la partie qu’elle convoite, les Balkans ne seraient pas moins là pour l’arrêter au sud, la mer Noire resterait son seul débouché, 1 accès de la Méditerranée lui demeurerait interdit. Mais elle est, de plus, étroitement serrée entre l’empire d’Autriche d’une part et l’im-

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mense empire slave de l’autre, qui tous deux rêvent de conquérir le bassin du bas Danube, et dont les ambitions seules se sont fait contrepoids jusqu’ici. Quand arrivera quelque jour l’inévitable conflit entre l’Autriche et la Russie, qu’adviendra-t-il alors de la Serbie, qu’adviendra-t-il de la Bulgarie, qu’adviendra-t-il de la Roumanie? Avec ses quelques millions d’habitants, comment celleci fera-t-elle pour résister aux convoitises de ses terribles voisins? Et, certes, ce doit être, pour l’un comme pour l’autre, une bien grande tentation que d’accaparer ce petit pays, riche et prospère.

C’est en vain que depuis cinquante ans les diplomates s’appliquent à engourdir cette grave question d’Orient, qui périodiquement se réveille. Elle se posera et d’une façon impérieuse avant que ce siècle ait pris fin. Ce jour-là, elle ne sera pas seulement aux Dardanelles et sur les rives du Bosphore, elle sera au moins autant dans la vallée du bas Danube. C’est un sort bien chanceux que celui des petits Etats à une époque où tant d’énormes agglomérations d’hommes se sont formées et où le droit politique continue, aussi bien qu’aux âges barbares, à s’appeler la force, et je m’explique sans peine les appréhensions des hommes d’Etat roumains qui sont vraiment patriotes.

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