SS
piastres
Bérat
piastres
Prévéza
piastres
Thessalie
piastres 3,815,097 1,943,769 15,681,664 8,935,458 1,525,935
TOTAUX 849,831 h.
piastres 8,716,874 6,342,759 31,891,464 16,101,073 4,726,513
En 1875, les recettes ont été un peu plus faibles qu'en 1874 ; la différence en moins a été de trois
millions de piastres; les deux tiers de ce déficit sont imputables à la moins-value des contributions indirectes et à Tépizootie qui a sévi sur les moutons et fortement réduit le produit del'aghnam; le bédélié a en revanche donné deux millions de piastres de plus. En comptant la piastre àvingt centimes, on trouve que le verghi ou contribution foncière a donné en chiffres ronds 1,600,000 francs, la taxe des chrétiens, 1,300,000 francs, la dime plus de six millions, la taxe des bestiaux plus de trois millions, les contributions indirectes un million^ et les fermes domaniales un million; ce qui donne un fotal de quatorze millions de francs perçus par la caisse centrale du vilayet, sans parler de 1,500,000 francs encaissés par la douane et les régies.
Les autorités turques accordant aux percepteurs une tolérance de 10%, à cause delà population flottante et des jeunes enfants, on peut supposer que la population du vilayet est évaluée un peu trop bas et qu'elle dépasse en réalité 900,000 âmes, dont 685,000 habitent l'Epire et 246,000 la Thessalie ; mais même en ne tenant compte que du chiflfre de population indiqué dans le tableau, on arrive à une moyenne de dix-sept francs d'impôt par tète d'habitant. Au premier abord cette moyenne, qui est audessus de celle de la Suisse, mais inférieure à celle de la plupart des pays de l'Europe, ne parait pas exagérée; cependant, si l'on tient compte de la pauvreté de la province, de l'absence complète d'industrie et surtout du déplorable système de perception qui laisse couler dans la poche des dimiers et des fonctionnaires un bon quart ou même un tiers du ren-
dément brut des impôts, on ne pourra que s'incliner devant la fiscalité turque, qui tire de si belles sommes d'une province où il y a si peu à prendre. Que serait-ce si la province était bien cultivée au lieu d'être un grand ^;errain de pâture ? La fertile Thessalie, habitée par des raïas grecs et qui a moins du tiers de la population du vilayet, paie à elle seule la moitié des taxes ; en revanche, les sandjaks d'Argyrokastro et de Bérat, où les mahométans sont nombreux, sont évidemment le& plus -pauvres ou les plus ménagés par le fisc ; la prédominance relative des mahométans dans ces deux sandjaks se trahit encore dans le faible rendement du bédélié que ne paiint point les sectateurs de l'islam. Les chrétiens auraient du reste tort de se plaindre trop de cet impôt d'exonération, qui ne s'élève qu'à six ou sept francs par tête, pour 220,000 contribuables âgés de douze à soixante ans. L'impôt de la guerre pèse bien plus lourdement sur les mahométans : on peut, en effet, compter environ 40,000 adultes musulmans en Epire ; le contingent annuel étant de 500 hommes e1^ le prix d'exemption étant jusqu'en 1875 de cent livres turques à vingt-trois francs, les musulmans, qui forment le tiers de la population seulement, se trouvaient chargés d'une prestation presque égale à celle des chrétiens pris en bloc ; depuis lors, la finance d'exonération a été abaissée à cinquante livres et la prestation de chaque musulman représentée en argent n'est pas très différente du bédélié. Au reste, l'impôt du sang est un véritable impôt de suicide pour les musulmans albanais, et le jour viendra où ils devront se résoudre à périr à date
fixe ou à servir à côté de leurs compatriotes chrétiens.
Les impôts ne disent rien par eux-mêmes ; pour se faire une idée de l'administration turque, il faut ouvrir l'annuaire officiel du gouvernement, au chapitre des dépenses, et Ton verra ce que le pacha fait de ces sommes qui suffiraient au budget d'un petit royaume. Nous pouvons du reste accepter, les yeux fermés, les indications de l'Annuaire, qui n'ont que le défaut de grossir peut-être un peu le maigre chapitre des dépenses d'utilité publique. Le vali émarge au budget pour une somme de fr. 108,000, les administrateurs de sandjaks chacun pour fr. 36,000, les caimakans pour fr. 18,000, les chefs des administrations, qui pour 15,000, qui pour 18,000. Quant aux fonctionnaires inférieurs, aux douaniers et aux zaptiés, leurs microscopiques traitements ne figurent que pour la forme au chapitre des dépenses ; il est entendu que c'est le dieu bakchich qui les paie. L'instruction publique, musulmane bien entendu, est également mentionnée pour la bonne façon, elle est dotée d'un crédit de 30,0(30 francs, et Dieu sait pourtant combien il faut d'années d'étude à un Turc, seulement pour se retrouver dans ses alphabets. Les travaux publics ont un crédit de 200,000 francs, dans un pays où tout est à créer en fait de voies de communication! Bref, sur quatorze millions, le gouvernement en dépense quatre dans la province ; il ne pourvoit ni aux travaux publics, ni aux cultes, ni aux écoles, mais en revanche il envoie régulièrement neuf à dix millions au padischa, qui en a grand besoin pour son harem, sa valetaille et ses
folies ruineuses. On voit que la conférence de Gonstantinople n'avait pas tant tort de demander que la Bulgarie ne cédât à Constantinople que le 30 % des taxes qu'elle paie ; si l'Epire obtenait jamais cette faveur, elle aurait chaque année quatre ou cinq millions de francs à dépenser pour ses routes et ses ponts, pour le reboisement des montagnes et le dégrèvement du cultivateur.
Quant aux fameuses réformes du hatti humayoum de 1856, qui devaient réaliser l'égalité des droits, des devoirs et des responsabilités, bien peu de gens dans le pays les prennent au sérieux, et nous aurions tort assurément, nous autres étrangers, de nous montrer plus naïfs. Les délégués des conseils généraux sont loin d'être élus par le peuple, comme se le figurent quelques bénévoles journalistes; jusqu'à présent les messlis ont été constitués en dernière analyse par le vali, qui a le droit d'éliminer quatre candidats sur huit que les conseils des sandjaks lui présentent. On ne saurait non plus s'élever avec trop de force contre la prééminence absolue des fonctionnaires musulmans dans les conseils provinciaux, prééminence que la Chambre turque a ratifiée par ses votes sur la récente loi des vilayets.
Le sandjakde Janina compte plus de 210,000 habitants, sur lesquels les huit dixièmes au moins sont chrétiens ; son conseil est composé du vali président, de sept fonctionnaires musulmans et de trois élus mahométans, en tout, onze mahométans sur quatorze membres ; les chrétiens sont représentés par deux députés élus, et les Israélites, assez peu nombreux du reste, par un rabbin ! C'est là sans
doute ce que Ton appelle la représentation équitable de tous les intérêts I
Les hatti humayoums et la pression de l'Europe ont créé dans la Turquie d'Europe des tribunaux nouveaux, où siègent des chrétiens et des musulmans; malheureusement l'égalité est loin d'être parfaite, puisque le greffier est musulman et que Ton n'admet que le serment prêté sur le Coran. Je n'ai pas de renseignements particuliers sur les tribunaux du vilayet de Janina, mais je pense que le cadi y est aussi intolérant, le juge chrétien aussi trembleur et le parjure aussi facile à acheter qu'ailleurs. La justice turque est la même partout; aussi la proposition d'abolir les capitulations avec les puissances, faite en 1856 par le représentant de la Turquie autour du tapis vert de Paris, fut-elle regardée par MM. les diplomates comme une assez bonne plaisanterie.
Ali Pacha de Tépélen est mort depuis cinquante ans. Pendant quarante ans il travailla par le fer et le feu à faire de l'Epire, de la Thessalie et de la Grèce continentale, un tout unique et compacte ; sa petite monarchie militaire, qui n'était faite que pour assouvir ;ûne insatiable ambition, s'écroula sous le choc des armées de Kurchid ; mais le problème des destinées de la race albano-grecque ou hellénopélasgique qu'il avait momentanément résolu par le fer, subsiste aujouid'hui plus brûlant que jamais. La Grèce proprement dite est libre ; elle se débat sans doute encore contre les spectres d'une époque lugubre, mais enfin elle a sa voie tracée. Fille d'un passé glorieux, dont tout sur son sol évoque le sou-
venir, elle marche en dépit de bien des défaillances, de bien des tâtonnements aù-devant d'un av^enir meilleur. C'est de ce côté qu'est le salut de l'Epire, Laissée à elle-même, la province de Janina, qui compte 400,000 Grecs ou Albanais hellénisés, 240,000 Albanais musulmans, 80,000 Valaques du Pinde, 20,000 Juifs, Tziganes et Arabes, est vouée à une anarchie éternelle ; unie à la Grèce, elle verra les glaces de la barbarie se fondre aux rayons de la civilisation hellénique et elle pourra devenir un des plus brillants satellites de cet astre athénien dont l'Europe a ranimé les feux éteints. La Grèce elle-même n'aurait qu'à gagner à cette extension de l'hellénisme. Les Grecs du royaume ont décidément le tempérament par trop méridional ; sauf peut-être le lourd Acarnanie» ou l'inculte Mainote , tout le monde, dans le microscopique royaume de Grèce, même le Béotien, est beau parleur et un peu gasconnant. L'Epirote, qui a le caractère des hommes du nord et des montagnards, serait un lest précieux sur le navire par trop ballotté de la politique athénienne.
Jamais l'Epire et la Thessalie n'ont paru si proches de leur émancipation qu'au moment où s'écrivent ces lignes. La Turquie croule sous le poids de la guerre, de la banqueroute et des révolutions intérieures : pour la sauver, il ne lui faudrait rien moins que ce qui lui manque le plus, un gouvernement intelligent, des caisses bien remplies et des légions de volontaires enthousiastes. Le moment approche où l'islam, qui recule pas à pas devant les progrès de la civilisation, devra exécuter un de ces brus-
ques mouvements de retraite, qui ont successivement, et de siècle en siècle, reporté la pointe du glaive ottoman de Bude à Gonstantinople et d'Alger à Damas. S'il fallait s'en tenir à la justice et aux droits acquis, aucune province ne serait plus digne que l'Epire et la Thessalie d'être enfin arrachée au pernicieux contact d'une civilisation qui n'a ni la force de mourir, ni celle de vivre. La Bosnie et l'Herzégovine sont des pays barbares, incapables de se gouverner eux-mêmes et qui resteront longtemps encore réfractaires au lent travail de la civilisation. Quant à la Bulgarie, elle s'éveille à peine du long sommeil de l'esclavage ; elle n'a que bien peu d'écoles et que bien peu de martyrs ; ce n'est pas en un jour qu'un peuple gagne son droit à l'indépendance ; et, comme la Grèce après sa première insurrection de 1770, la Bulgarie devra travailler pendant de longues années à se fortifier et à s'instruire avant de songer à vaincre définitivement et avec ses propres forces le Turc, qui est si profondément enraciné dans son sol. L'Epire et la Thessalie ont au contraire chacune leur long martyrologe de héros, depuis les Klephtes etlesArmatoles du siècle passé jusqu'aux insurgés des dernières levées de boucliers; si l'arbre de la liberté n'y a pas encore grandi, ce n'est pas faute de sang versé autour de ses jeunes racines. Les montagnes de Khimara, de Souli, le Pinde, l'Agrapha et l'Olympe ont été de tout temps des forteresses du vieil esprit hellénique : sur l'Olympe dit une chanson populaire, il y'a autant de klephtes que de feuilles aux arbres. Mais l'Epire et la Thessalie n'ont pas seulement à
invoquer le droit des martyrs ; elles peuvent,, en demandant la liberté à l'Europe , leur montrer avec orgueil le réjouissant spectacle de ces innombrables communautés grecques où revit, avec Tesprit démocratique des Hellènes, leur antique passion pour le progrès et la science. Nulle part le contraste n'est plus saisissant entre le maître et le sujet : d'un côté la race turque, barbare partout où la civilisation ne l'a pas déjà corrompue, vouée à une décadence physique rapide et incapable de réaliser aucun progrès sans aller à rencontre de son tempérament et de sa destinée historique ; de l'autre la race grecque, tous les jours plus forte et plus riche, toute brûlante de patriotisme et d'un irrésistible besoin de savoir. L'une des deux races écrasera l'autre, il est difficile de croire que ce soit le moribond qui étouffe le vivant.
Les lies loDiennes
« Pendant dix-sept jours, Ulysse fit route sur la mer, et le dix-huitième apparurent les monts boisés de la terre des Phéaciens. Cette terre était proche et elle leur apparaissait comme un bouclier sur la mer sombre . » Ces vers du vieil Homère, tout voyageur qui aborde les îles Ioniennes en venant des rivages de l'Epire les redit avec bonheur. Sans
doute nous ne quittons point comme Ulysse le pays des Lestrygons, mangeurs d'hommes, ou des Gyclopas insolents et la terre hospitalière des Phéaciens ne nous apparaît point comme une épave libératrice au milieu de la tempête. Néanmoins, qu'il est doux pour le voyageur, le contraste entre le pays des Gimmériens et celui des Phéaciens, entre les rochers des Acrocérauniens et les parfums des orangers corfiotes ! Quitter l'Epire, c'est dire adieu aux gorges infernales de TAchéron, aux mornes horizons de Souli, aux cirques désolés du pays des Khimariotes, c'est échapper aux domaines du Coran et à la terre du chaos. Sur les lies Ioniennes tout est gai, tout rayonne de cette pure lumière que les ancien» rêvaient pour leurs Champs Elysées; partout la montagne sert de décor à la mer, qui se joue dans les vasques creusées au milieu des écueils, partout la brise émaille les flots de mobiles scintillements et balance dans l'air les doux parfums des bosquets embaumés ; puis, quand finit le jour étincelant et que Phébé remplace au ciel son frère qui a déposé, son arc, voici les blanches montagnes qui s'argentent et déploient sous nos yeux étonnés tout le magique ruissellement de leurs teintes métalliques.
Bizart-e destinée que celle de ces îles Ioniennes, qui furent jadis le royaume du mythique Ulysse ! A les. voir si rapprochées du rivage épirote, on les. prendrait pour d'obscurs satellites du continent ; ce sont elles au contraire qui ont la vie et c'est le continent qui est mort. De tout temps, depuis Ulysse jusqu'aux Turcs, elles ont eu leur individualité dis- , tincte ; jamais elles n'ont été les vassales de cette
impénétrable Epirie. que ferment de tous côtés d'inac- ■cessibles remparts; ce sont elles qui lui ont donné la vie ; c'est vers elles que TEpire a regardé et regarde «encore avec envie. Gracieuses Néréides, postées à l'entrée de l'Adriatique par les dieux protecteurs de la Grèce, vous avez été de tout temps vigilantes et fermes contre l'étranger; devant vous le Turc a baissé le front ; vous avez eu d'autres maîtres nombreux; mais ces maitres, captivés par votre beauté, ont été doux pour vous, et aujourd'hui, sans qu'il vous en coûtât ni une blessure ni une larme, vous avez secoué de votre front le joug qu'il portait et vous êtes redevenues les sœurs du chœur brillant des Gyclades !
Dans une comédie politique intitulée les Noces <ie Coutrouli, un grand poète de la Grèce moderne fait parler les trois puissances protectrices de la Grèce : la Russie, l'Angleterre et la France. Voici <;e que dit le demi-chœur qui personnifie l'influence d'Albion : t L'océan écumeux porte la terreur de mon nom jusqu'aux limites extérieures de Tonde ; partout où la tempête déploie sur la mer ses ailes humides, mon étendard flotte et resplendit comme un
mét'éore Mes villes fortes s'élèvent jusqu'aux
extrémités du monde, le canon proclame de sa voix d'airain mes lois protectrices. La panthère indienne rampe à mes pieds. J'ai asservi la matière .et imprimé à la nature le sceau de mon intelligence. La liberté est à moi, elle siège à mes côtés. Heureux mortel, soumets avec reconnaissance tes épaules à mon joug protecteur; tu seras esclave et je serai libre ; tu seras pauvre et en haillons, moi je serai
riche, tu seras le pygmée, moi le géai^t, et si tu refuses les avantages de mon protectorat, je cours sur toi, boxeur invincible, et les poings fermés je t'enseignerai une sage soumission. »
Ces vers sont évidemment a l'adresse de ceux qui s'appelaient les protecteurs des îles Ioniennes, et quelque durs qu'ils soient, tout n'est pas injuste dans ces sarcasmes. Si les lies Ioniennes n'étaient tombées entre les mains anglaises qu'après avoir passé par les mains des Turcs, elles auraient eu mauvaise grâce de se plaindre de la tutelle britannique, mais il n'en n'était point ainsi. De 1797 k 1815, les lies avaient été gouvernées par les Français et les Russes; les Français avaient bien pu blesser par leurs accointances avec Ali les sentiments religieux de leurs administrés, mais en somme, ils avaient apporté aux lies un régime nouveau et de salutaires réformes.
Quant à la domination quatre fois séculaire de Venise, elle n'avait été très oppressive que par moments; respectueux à l'endroit de tout ce qui touchait aux intérêts religieux des Grecs orthodo* xes, le gouvernement vénitien s'était montré assez bon administrateur et assez soucieux des intérêts^ de ses sujets; sans doute le régime des provéditeurs était entaché de cette cupidité et de cette astuce carthaginoises qui étaient dans le caractère de Venise ; sans doute aussi les Ioniens n'avaient qu'une part bien insignifiante dans la gestion de leurs affaires ; mais avant 1789 personne ne pouvait songer à s'en étonner.
En somme, quand le congrès de Vienne donna à
l'Angleterre le protectorat des îles Ioniennes, la petite république septinsulaire n'était pas un état barbare échappé au cimeterre ottoman et disposé à se laisser gouverner par le système patriarcal, l'Angleterre avait en face d'elle un petit peuple presque européen, pourvu d'une forte marine marchande, enrichi par le commerce, familier avec la civilisation et les aspirations de l'occident et déjà travaillé par de sourdes agitations. Au lieu d'un régime libéral , l'Angleterre apporte aux Ioniens confiés à sa garde le régime de la Sainte-Alliance, au lieu d'une constitution elle leur envoie un proconsul dans la personne du lord haut commissaire Maitland, au lieu de la liberté commerciale elle leur impose de ruineux monopoles.
Le traité de 1815 stipule que les lies Ioniennes formeraient un état libre et indépendant sous la protection exclusive de la Grande-Bretagne, que les habitants administreraient leurs affaires intérieures, qu'une assemblée législative serait convoquée pour rédiger une constitution, et qu'ils pourraient toujours faire parvenir aux puissances, par l'intermédiaire de l'Angleterre, une demande quelconque. Une assemblée élue par un suffrage restreint et surveillé vota en 1817 une constitution qui, [avec quel ques modifications, a régi le pays jusqu'aux derniers jours de la dofnination britannique ; cette constitution ne reconnaît ni l'indépendance des tribunaux, ni l'habeas corpus, palladiums de la liberté individuelle; elle ne laisse subsister en matière législative, comme en matière d'autorité executive, aucun pouvoir effectif autre que celui du commis-
■saire britannique, dont tous les autres membres du gouvernement, qu'ils se nom^ment sénateurs, employés ou députés, ne sont que des agents plus ou moins dociles. Sous prétexte de maintenir la tranquillité du pays, sir Thomas Maitland fonda, sans qu'aucune loi Fy autorisât, toute une institution ténébreuse et inquisitoriale , renouvelée des plus mauvais jours de la domination vénitienne. Cette institution, que Ton appelait la haute police, s'arrogeait le pouvoir d'arracher, sur un simple soupçon, les citoyens à leurs familles, de les détenir en prison sans aucun contrôle judiciaire, pendant un temps indéfini et de les déporter administrativement: c'est elle qui jeta successivement sur les Ilots déserts de Paxo et de Cérigotte tous les héros du parti national, les Callinico, les Zervos et les Monferrato.* A peine la constitution venait-elle d'être octroyée au peuple ionien, que le gouvernement anglais prouvait par des faits patents son dédain barbare pour les infortunés chrétiens ^ue les traités avaient placés sous sa tutelle. Vis-à-vis de Gorfou s'élevait au pied des montagnes de Souli la florissante bourgade de Parga, qu'Ali convoitait depuis longtemps. Les Parginiotes, serrés de près par le terrible pacha, se mirent sous la protection du drapeau britannique; mais la mercantile Albion ne vit dans ces suppliants qu'une valeur à négocier: elle vendit à Ali. la ville et le territoire pour 150,000 livres sterling ; les larmes des Parginiotes furent vaines et quand on annonça l'arrivée des musulmans, ces infortunés
* voir Lenormant : Les îles Ioniennes et la Grèce.
chrétiens, résolus à émigrer, n'eurent plus qu'à déterrer les ossements de leurs ancêtres et à s'agenouiller pour baiser une dernière fois la terre qui les avait vus naître. L'aflfaire de Parga se passait quelques années après que lord Ëlgin avait, pour prix d'une horloge qu'il donnait à Athènes, démoli le Parthénon et trafiqué de ses marbres.
Deux ans plus tard, cet Ali, auquel on venait de vendre les dieux pénates d'un peuple chrétien, était forcé dans son repaire de Janina par les armées du Grand Seigneur , qu'il avait tant de fois bravées : Ali, dans son désespoir, appelle aux armes les klephtes chrétiens dont il avait jusque là poursuivi avec tant de fureur l'extermination ; le cri de la bête fauve de Janina devint sur les rivages de la Morée un cri de liberté. '« Maintenant ou jamais î » s'écrie-t-on partout dans cette vieille Hellade, à laquelle le poète ionien Solomos venait d'apprendre son premier chant de liberté. Les Ioniens, qui n'avaient point de Turcs à chasser, mais qui gémissaient sous la tutelle avare de l'étranger, ne purent rester spectateurs impassibles des souffrances et des exploits de leurs frères de l'Albanie chrétienne et de la Morée grecque. Plus de 1500 Ioniens vinrent consacrer leur épée sur les autels de la patrie nouvelle, et tous, riches et pauvres, se disposaient à recueillir comme des frères les martyrs de la guerre sainte. Le gouverneur anglais, se faisant le servile instrument de la politique anti-humanitaire des tories, ne vit dans ce magnifique élan d'un peuple entier qu'une misérable conspiration russe et une occasion d'occuper sa police secrète ; il promulgua
des ordonnances draconiennes contre les réfugiés et contre les proscrits qui venaient chercher en foule un asile en pays chrétien. Des femmes et des enfants, fuyant la vengeance des Turcs, s'étaient réfugiés en 18â2sur Tilotde Galamo; le lord gouverneur les en fit chasser et les refoula en Albanie, à la portée des glaives musulmans. Le comte Andi'é Métaxas de Géphalonie, le vainqueur des pirates musulmans de Lala, fut banni pour s'être conduit comme lord Byron, et trente paysans zantioles, pris par les Turcs, furent empalés sous les fenêtres du consul anglais, sans que le gouvernement des Sept-Iles fît entendre la moindre réclamation.
L'Angleterre ne devait pourtant point persister dans cette politique à la fois mesquine et barbare. L'arrivée de Canning aux affaires étrangères permit Navarin, et les îles Ioniennes virent de meilleurs jours sous le gouvernement des philhellènes sir Frédéric Adams et lord Seaton. Adams établit des routes, des bibliothèques, des lycées. Seaton accorda à ses administrés la liberté de la presse et des élections, et introduisit comme langue officielle la langue grecque qui remplaça l'italien. Les îles revirent de tristes jours sous sir Henri Ward, qui réprima avec une brutalité sans exemple le soulèvement de Scala à Géphalonie et en profita pour déporter sans jugement une foule d'innocents; mais les martyrs grandissent une cause, et l'année suivante, les députés du Parlement formulaient un décret d'union avec le royaume de Grèce. Le gouvernement anglais luimême, obligé de reconnaître l'unanimité du sentiment national grec dans les îles méridionales, pro-
posait dans des dépèches secrètes la cession de Géphalonie, Ithaque, Sainte-Maure, Zante et Gérigo et la transformation en colonie anglaise de Corfou et de Paxo, où l'on était, disait-il, plus partagé dan ses sympathies. Chaque année, malgré les dissolutions des Parlements, malgré les déportations et les vexations de la police, le parti rhizospaste ou national gagnait du terrain sur le parti officiel ou protectionniste, et en 1868, lorsque la révolution d'octobre , qui renversa le roi Othon, eut rappelé l'attention de l'Europe sur la Grèce, le gouvernement anglais lui-même comprit qu'il devait en principe abandonner le protectorat des îles Ioniennes : l'abandon ne fut pas consenti sans quelque arrièrepensée du ministre anglais, qui intrigua beaucoup pour faire élire au trône de Grèce le prince Alfred ou tout autre candidat désagréable à la Russie; mais la force des choses aidant, l'Angleterre céda enfin au vœu unanime des populations et du Parlement, et le 8 octobre 1863, catholiques et latins, Grecs et Albanais unissaient leurs voix dans un grandiose Te Deum en l'honneur de l'union. Les protecteurs montrèrent jusqu'à la dernière heure une mesquinerie tout3 britannique, et n'évacuèrent la citadelle de Corfou qu'après l'avoir démantelée. Et maintenant, après quatorze ans d'union avec le royaume, les Ioniens ont-ils lieu de «e repentir de leur ingratitude à l'égard de l'Angleterre et de l'unanimité de leurs vœux séparatistes ? Sans doute toutes leurs espérances n'ont point été réalisées ; ils souffrent cruellement, eux aussi, de l'instabilité des hommes et des choses qui est le fléau de la Grèce
moderne, et plus d'un peut-être regrette le flegme et rimpartialité dédaigneuse de l'administration anglaise. Gorfou, descendu au rang de ville de province, a perdu son université, sa petite cour britannique, et ne voit plus, comme au temps des Anglais, son port rempli de vaisseaux étrangers; c'est à peine si elle peut compter comme un mince dédommagement les villégiatures que le roi Georges vient y faire assez souvent. En somme pourtant, si l'on ne tientpas trop exclusivement compte des deux résultats inévitables de l'annexion, la conscription et l'aggravation des impôts, le peuple ionien, surtout dans les îles méridionales, n'a fait que gagner au change ; son commerce débari*assé de la concurrence anglaise et des lourdes entraves du monopole et des douanes, a pris une extension très considérable; les écoles négligées par le gouvernement anglais se sont relevées; le paysan, favorisé par les institutions démocratiques de la Grèce moderne, tend de plus en plus à devenir propriétaire du sol qu'il cultive : enfin la vie municipale, pour laquelle les Grecs ont tant d'aptitude, a pris un essor inconnu jusque là et amené à bien des progrès. L'élan national qui a jeté dans les bras des Grecs du royaume leurs frères ioniens , n'était donc point une dangereuse illusion. Sous le drapeau à la croix d'azur sur fond d'argent, les insulaires Ioniens apprendront toujours plus à goûter les nobles jouissances de la liberté et du self-government et à pratiquer les austères devoirs de la vie civique. D'ailleurs ce que Corfou a pu perdre au point de vue commercial, elle le regagnera le jour où cette Albanie chrétienne, qui lui
fait face, ensauvagée par la domination turque, domptée par Ali et trahie par l'Angleterre, verra aussi flotter sur ses noirs rochers Tétendard athénien. Corfou ne peut manquer de devenir alors un centre vital et commercial pour tout l'intérieur.
Corfou.
Partis du port d'Avlona un peu après midi, nous sommes venus passer la nuit dans la rade de Corfou ; vers six heures du matin, une des bar(ïues qui accostent le navire nous conduit à terre. Corfou a beau s'appeler Kerkyra dans le langage officiel, elle a conservé quelque chose d'italien dans sa tournure. On s'en aperçoit dès qu'on met le pied sur le rivage. La Grèce ne connaît, il faut le dire à son honneur, ni les mendiants, ni les domestiques de place, ni les facchini; je me souviens d'avoir débarqué à Athènes et de m'être transporté à la gare sans avoir rencontré sur mon chemin aucun de ces importuns domestiques de place dont l'engeance parasite vous poursuit sans relâche dans la plupart de nos villes d'Occident. Ici à Corfou, on se croirait déjà dans un port italien; à peine débarqué, une nuée de soidisant domestiques de place vous entoure et vous bombarde d'offres de toute espèce; leur impudence, mélangée de je ne sais quelle rouerie orientale, n'a
pas son égale, même chez les facchini italiens ; on vous poursuit de rue en rue et on ne lâche prise que devant les menaces les plus significatives.
Des lettres qui nous apportent de doux échos de la patrie nous dédommagent de nos petits ennuis ; stimulés par une brise qui émaille la mer de inobiles aigrettes, nous traversons, d'un pas rapide, la ville pour arriver sur une grande place où s'élève un petit temple circulaire dédié à je ne sais quel lord-gouverneur. La promenade est belle, mais elle s'efface devant la vieille acropole qui la domine de toute la puissance de son relief vraiment attique. C'est peut-être une de ces ceri4is Phœaciim arces chantées par Virgile.
Il n'est pas permis de monter à cette citadelle, sur laquelle planent des signaux ressemblant à une grande mâture de vaisseau; mais on peut librement franchir le pont-levis à la suite d'un de ces élégants soldats, qui perdent sous leur uniforme étriqué quelque chose de la grâce et de la démarche élastique qu'ils avaient sous la fustanelle; on peut même s'arrêter devant la salle où une musique de régiment fait de louables efforts pour accoutumer l'oreille grecque aux harmonies de l'Occident ; mais, ce qu'il ne faut point oublier, c'est de monter sur un des tertres qui environnent la citadelle. On y jouit d'un coup d'œil splendide sur les ombrages de l'esplanade, sur la ville, l'Ilot jaune de Vido, les coteaux sinueux de l'Ile et la chaîne dentelée des monts épirotes. Cette scène n'est pas seulement un paysage, c'est un problème, car vous avez sous les yeux un des mille aspects de ce Prêtée insaisis-
- lis ~
sable qui change avec chaque horizon et qui s'appelle la question d'Orient.
Nous sommes ici à la limite de deux mondes, et ces deux mondes ne sont séparés que par un étroit canal de deux lieues. Corfou est une ville de 25,000 âmes; elle a un musée, de belles places, de magnifiques promenades, de grands hôtels, de hautes maisons, de nombreuses églises, des consulats de toutes les nations, de^ maisons d'éducation, une musique militaire et un casino ; en un mot, c'est presque une ville d'Occident où l'on sent battre toutes les artères de la vie civilisée. De l'autre côté du canal, sur la côte épirote, qui semble être la rive opposée du même lac, commencent le campement des Turcs et le domaine du Coran. Ces rivages et ces montagnes de la Basse-Albanie, qui semblent endormis sous le ciel bleu, sont-ce des tombeaux à jamais scellés et ne verra-t-on donc jamais ressusciter d'entre les morts Khimara, Parga et Souli ?
Mais pourquoi arrêter nos regards sur ces rivages teints d'un sang à peine refroidi? reportons-les plutôt sur ces charmants coteaux où le présent n'a point d'amertume et où le passé a tant de grandeur. Chose singulière, mon imagination oublie Thémistocle qui vint chercher ici un asile, Thucydide qui raconta si éloquemment les sanglantes discordes des Corcyréens, Cicéron qui vint pleurer sur cette plage la république vaincue, pour ne plus voir dans Corfou que la ville enchantée d'Alcinoiis et de Nausicaa ; j'ai beau me dire qu'Aristarque a quelque raison de contester l'identité de Corcyre avec la terre des Phéaciens ; pour le moment, Corcyre et Corfou
pâlissent pour moi devant la mythique Scheria, tant il est vrai que les fictions, dans lesquelles le génie du poète a coulé la vie, ont plus de prix à nos yeux que les réalités vagues et sommaires de Thistoire. Voici, sur une place dont le soleil incendie la nudité, une vieille colonne dorique marquant remplacement de quelque temple corcyréen ; la colonne est belle ; mais que sais-je de ce temple, tandis que je sais par cœur Fhistoire de Nausicaa ? Plus loin, c'est le tombeau circulaire de Ménécrate avec sa vieille inscription dorienne, qui fait la joie de l'épigraphiste. Mon ami croque à la hâte le vieux cyprès et -la tombe, tandis que je rêve sous les nopals, dont les bizarres raquettes commencent à ce charger de boules d'épines d'un glauque triste et dur.
Toute la baie de Gastradhes, qui a pu être le port de l'ancienne ville ou Palseopoli, est tapissée de petites maisons d'un blanc qui fait mal tant il est aveuglant ; quelques-unes se teintent de rose et s'entourent de treilles et de pergole tout italiennes ; les campaniles des églises sont à pignon et percés de part en part d'ouvertures où pendent les cloches. Les routes sont aussi poussiéreuses çt aussi belles que dans le Napolitain ; le paysage est plus gracieux encore qu'autour de Naples et n'a point ces teintes tragiques que donnent au golfe de Pompéï les laves meurtrières du Vésuve. Arrivés vers la pointe derrière laquelle s'ouvre une nouvelle baie, celle de Kalikiopoulo, nous descendons à travers les ombrages discrets des olivettes jusque sur le rivage de la mer. Mon compagnon tombe de fatigue, car, moins prudents que Nausicaa, nous n'avons
pas pris de pro^isions avec nous ; une paysanne est là avec son enfant; elle revient sans doute du couvent des Vlachernes, jeté à l'entrée de la baie de Kalikiopoulo silr une espèce de môle naturel ; je lui donne quelques pièces de monnaie avec prière de nous rapporter en échange du pain, du vin et des œufs. Mon compagnon, qui ne connaît les Grecs que par le livre de M. About, sourit de ma confiance ; en attendant, nous nous baignons sur la rive enchantée, précisément en -face d'un petit ilôt que quelques-uns prennent pour le vaisseau des Phéaciens, pétrifié par Neptune au moment où il revenait de porter Ulysse à Ithaque ; ce qui est certain, c'est que la ressemblance n'est pas purement imaginaire : quelques grands arbres simulent assez bien la mâture, et une église blanche qui couvre l'îlot a l'air d'un amas de voiles- jeté au hasard sur un navire immobile. Enfin, notre pourvoyeuse revient avec une bouteille de vin sucré, des œufs et du pain; mon compagnon en croit à peine ses yeux. Au retour, nous longeons le bord des eaux en suivant de belles falaises molassiques chargées de saxifrages, de icheveux de Vénus et d'énormes graminées qui s'çirqueboutent le long des pentes.^ Dans les retraites des vallons se cachent çà et là d'humbles cottages sur lesquels le souvenir des jardins d'Alcinotis jette je ne sais quel idéal reflet; une génisse, belle comme celles que sculptait Myron, apparaît dans le jour oblique du soleil couchant et complète, par la finesse de sa silhouette admirablement éclairée, tous ces petits tableaux idylliques, dignes d'illustrer Théocrite. Le jardin royal de
Georges P% situé au sortir des bois d'oliviers, n'est p^s trop indigne de ceux d'Alcinoiis ; quant au château^ il est admirablement placé et plonge sur la mer ; c'est là que le nouveau roi des Hellènes vient oublier, dans l'élégante cité ionienne, l'aridité d'Athènes et de la politique grecque.
Notre soirée se passe gainient sur la grande place de la ville, d'abord au milieu de groupes de soldats à la taille de guêpe élégamment serrée dans leur jaquette noire, puis, quand la nuit est là, au milieu d'une véritable fourmilière humaine qui prend son café en plein air, se promène et prête l'oreille aux harmonies un peu criardes d'une musique militaire. Je prends au hasard un journal; j'y trouve un éloge des méthodes gymnastiques introduites à Gorfou par un maître suisse. Ulysse, qui battit les Phéaciens dans les jeux gymniques, serait-il lui-même dépassé par nous sur cette terre classique? Tous les journaux parlent de la guerre et recommandent presque tous la neutralité. Les Hellènes, disent-ils, ont combattu seuls en 1770, en 1821, en 1854 et en 1867, les Serbes seraient donc fort mal venus à se plaindre de n'avoir pas aujourd'hui les Grecs à leurs côtés ; ceux-ci ont été assez souvent follement héroïques pour pouvoir réclamer aujourd'hui les bénéfices d'une conduite prudente. En d'autres termes, on ne croit pas au triomphe prochain des Slaves et l'on attend.
Sainte-Maure et Ithaque.
Le mercredi, 2 août, vers trois heures de Taprèsmidi, nous nous préparions à quitter Arta, où nous nous avions fait un second séjour à notre retour de Janina, et nous buvions, en compagnie de quelques Epirotes, la traditionnelle tasse de café qui scelle en Orient toutes les bienvenues et tous les adieux ; la chaleur était suffocante. Levés de fort bonne A heure, nous avions salué une dernière fois, du haut de l'antique acropole ambraciote, les premiers rayons de ce vieux dieu de la Grèce qui doit s'étonner chaque matin de ne plus éclairer ni temples, ni statues, ni hommes libres, et de ne briller que sur un3 caserne turque, sur un camp de réservistes albanais et sur un peuple tremblant. Nous avions passé la matinée à prendre des angles, à déployer le ruban d'arpenteur et à rechercher les vestiges des gigantesques murailles qu'assiégèrent le poète Ennius et le consul Fulvius. Vers midi, nous faisons de courtes visites d'adieu à ceux de nos amis qui n'étaient point encore plongés dans les douceurs de la méridienne, et après un léger repas comme en servent les cuisines des caravansérails d'Orient, nous emballons nos effets et nous attendons l'arri^ vée de nos chevaux. On nous les amène enfin ; ayant
eu la chance de trouver des montures de retour pour Salaoura, nous devons faire seuls les quatre lieues qui séparent Arta de son port, ce qui ne nou& effraie guère, puisque nous venons de faire sans agoyate et sans encombre le trajet d'Arta à Janina, Nous partons vers quatre heures, accompagnés par les vœux du kjandji et de Tépicier archéologue Patzoiannis, qui avait été pour nous le plus agréable des cicérones.
La route d'Arta à Salaoura traverse une des plus riches contrées que Ton puisse rêver. Le chemin est bordé de bambous qui s'élancent à vingt pieds de hauteur et laissent retomber élégamment leurs grandes feuilles gladiolées que le cavalier heurte en passant ; çà et là s'ouvrent à travers la porte entrebâillée des jardins de soudaines échappées sur Taustère verdure des citronniers ; partout l'eau jaunâtre des canaux mord les souches crevassées des oliviers sur lesquels grimpent d'énormes sureaux : la vigne enlace autour des haies ses festons aériens, comme si elle voulait utiliser la lumière et l'espace et soulager la terre de son poids. Mais à une lieue de la ville, les scabieuses géantes remplacent les bambous, la campagne se vide et les oliviers sont seuls à faire sentinelle le long de la route. Passé Aniso, les alluvions de l'Aracthus ne sont plus qu'une lande couverte d'épineux. Heureusement nos chevaux sont les meilleurs que j'aie jamais eus en Orient ; un mot, et nous trottons de longs quarts d'heure sans arrêts. Enfin on arrive dans des lagunes stériles et la route se transforme en une chaussée pierreuse fort désagréable à suivre.
Salaoura, qui se montre tout à coup au détour du chemin, est une des plus misérables échelles de la Grèce; c'est ici, en face des sévères montagnes du Valtos acarnanien, que se passa un des drames les plus affreux qu*ait à enregistrer l'histoire d'ailleurs si tragique de la Grèce moderne. Au comniencernent de 1798, Ali en était encore à flatter ses bons amis les Français, qui le prenaient* de bonne foi pour un fervent adepte des nouvelles idées ; mais déjà il songeait à les trahir et à s'emparer des villes du golfe d' Arta, objet de ses perpétuelles convoitises. Il lance à l'improviste son fils Mouktar avec 9000 Albanais contre la ville de Prévéza, défendue par ses timides habitants et par quelques centaines de Français. Les Français tombèrent en braves sur la plaine de Nicopolis ; les notables Prévézans furent pris et condamnés à être décapités un à un. Lie pacha vint de Janina pour assister à cette exécution ; il s'installa sur la galerie du khan de Salaoura pour mieux voir, et ne permit point au bourreau à bout de forces d'interrompj^e sa sanglante besogne.
Le khan où nous entrons avec la nuit est si triste et si sale que nous préférons nous installer en plein air en attendant l'heure de mettre à la voile pour Prévéza ; mais, hélas I tout se tait, les vents et î^eptune sont sourds à nos vœux. Le patron de la barque, prévoyant qu'il faudra recourir au dur travail de la rame, hèle les voyageurs bien longtemps avant minuit, heure ordinaire du départ. Nous nous entassons au nombre de dix sur le pont d'un petit caïque ; mais c'est en vain que le capetanios s'efforce de saisir dans sa voile le souffle impercep-
tible que nous envoie la terre qui fraîchit ; au bout d'une heure, nous sommes encore en vue de Salaoura ; les mariniers saisissent alors les rames, et se mettent à fatiguer la mer immobile en s'accompagnant dans leur dur travail de chansons d'amour. Pour moi, je trouve Morphée aussi inexorable que Neptune ; les cordages et les jambes des passagers m'empêchent de m'étendre tout de mon long, et j'achète par une longue insomnie le plaisir de naviguer sur une si belle mer et en face de si belles montagnes; les ballades anacréontiques de nos rameurs me font songer à Horace, qui, lui aussi, se plaint d'avoir été bercé sur le bac immobile des Mai'ais Pontins par les chansons amoureuses des bateliers avinés ; mais lui du moins dormait... Enfin nos mariniers, plus sobres que ceux d'Horace, font tant et si bien que l'aube nous montre Prévéza blanchissant sur la côte qui fait face à Actium. De Prévéza, où nous ne faisons qu'une halte de quelques minutes, un caïque grec nous emmène à Sainte-Maure, Tancienne Leucade ; la mer fraîchit et nous atteignons en peu de temps les passes d'Amaxikhi. Leucade, qui a vingt lieues de tour, n'est pas, tant s'en faut, dépourvue d'intérêt pour le voyageur. Les. habitants, au nombre de 17,000, sont de purs Hellènes ; grâce à la proximité de l'Acarnanie, dont ne • les sépare qu'un canal creusé de main d'homnîie, ils ont conservé, plus que les autres Ioniens, les caractères de l'indigénat hellénique. Au temps des Turcs, les klephtes de l'Acarnanie et de l'Epire trouvaient chez eux un refuge assuré, toutes les fois que les frimas ou les ennemis les chassaient de leurs repaires.
OU liméris ; le peuple de Leucade faisait fête à ces hommes que la fierté de leur regard, leur accoutrement belliqueux et leur fustanelle brunie désignaient à tous les yeux comme les fils indomptés de la libre montagne; mais quand venait mai, le klephte s'élançait avec bonheur vers ses rochers, brisant peut-être, hélas! des liens déjà bien doux. Une chanson grecque exprime cette situation avec un naturel parfait : c Maintenant est mai, maintenant est la rosée, maintenant est l'été, maintenant l'étranger peut retourner parmi les siens. Il prend, il selle son oheval noir ; il le prend et le ferre. Il met des fers d'or et des clous d'argent ; il met ses éperons, ceint aussi son épée ; il dit adieu à ses amis et à toutes ses connaissances, et sa belle l'interroge avec des yeux pleins de larmes : — Tu vas partir, mon seigneur, et moi, où me laisses-tu ? — Je te laisse à ta mère, à tes amis, aux tiens; et moi je vais trouver mes parents (frères d'armes). — Prends-moi, mon seigneur, mène-moi là où tu iras, pour que je te prépare à manger afin que tu dînes, que je fasse le lit afin que tu dormes, pour que je lave tes pieds dans le bassin d'argent. — Là où je vais, ma fille, les jeunes filles ne vont pas, la route est longue et s, beaucoup d'amertume. On ne fait pas la cuisine pour manger, on ne fait pas de lit pour dormir, on ne lave pas les pieds dans un bassin d'argent. Reste, mon enfant, dans ta maison, reste chez tes parents, et s'il arrive que je revienne encore, tu seras mienne. — Moi, je ne t'oublierai jamais, tout le temps que je vivrai. »
Pendant la guerre de l'indépendance, les volon-
taires de Sainte-Maure inscrivirent leurs noms à côté de tant d'autres dans les fastes glorieux de la guerre sainte, et aujourd'hui c'est un Leucadien, Valaoritis, le chantre inspiré des klephtes de la vaillante Epire, qui tient en mains le sceptre de la poésie néohellénique. Leucade n'est pas non plus sans souvenirs de l'antiquité ; mais le plus intéressant et le plus romanesque assurément de ces souvenirs est le Saut de Sapho, où les amants malheureux venaient chercher dans la mort ou dans les émotions du danger la fin de leurs tourments. Ne nous figurons point toutefois qu'il y ait jamais eu encombrement sur le rocher de Leucade : les Grecs d'autrefois ne croyaient guère à l'amour inconsolable; leurs fils sont comme eux, et l'on ne peut guère citer dans l'histoire de la Grèce moderne qu'un seul exemple de suicide inspiré par l'amour !
Hélas ! les plus poétiques souvenirs ne sauraient tenir en échec notre impatience de voir Ithaque, ou nous défendre contre le sommeil qui nous gagne en plein midi. Le lendemain, nous allions au-devant du bateau grec qui ne vient pas mouiller dans la rade, mais s'arrête à une heure de là, dans le canal d'Acarnanie, près du fort Saint-George. Ce canal était célèbre dans l'antiquité sous le nom de Dioryctos; c'étaient les colons corinthiens, lors de leur établissement à Leucade, qui l'avaient ouvert en pratiquant une tranchée de trois stades de long. Là s'élèvent, près d'une charmante source et dans un bois d'oliviers, les ruines de la ville hellénique, ancienne capitale de l'île : temples et portiques sont remplacés aujourd'hui par de grands monticules de sel qui ont presque l'air de tumuli funèbres.
Le navire que nous montons, VHeptanésos, chemine presque aussi vite que le vaisseau légendaire des Phéaciens qui transporta Ulysse de Schérie à Ithaque dans l'espace d'une nuit; du reste, nous sommes sur le bateau en pays civilisé et nous nous jetons avec avidité sur les petites feuilles volantes qui s'appellent en Grèce des éphémérldes. Les Serbes sont-ils sur la route de Gonstantinople et les Monténégrins à Scutari, comme l'espéraient les turcophobes de l'Epire ? On n'ose plus guère y compter, mais il n'est bruit partout que de la capture d'Osman-Pacha, et les Grecs ne cachent pas leur satisfaction ; on est quelque peu jaloux des Slaves, mais on applaudit de grand cœur à tout échec des Turcs. Voici, non loin de nous, un grand prisme rocailleux qui se détache en plein soleil. Est-ce Ithaque? Non, c'est un écueil désert, c'est Atoko. Bientôt nous voyons se dresser de l'autre côté, à notre droite, une île imposante qui ressemble à une grande échine de marbre rétrécie de loin en loin ; cette fois c'est bien Ithaque, la moderne Thiaki ; touristes, marins, fonctionnaires en voyage de déplacement, tout le monde s'approche et regarde, car il est certains noms, Athènes, Rome, Jérusalem, Troie, qui exercent sur tous les hommes un prestige vainqueur et réveillent le poète qui dort ou qui sommeille en chacun de nous. Singulière magie des grands souvenirs, qui fait que pour beaucoup l'Afrique est un vain nom et Ithaque un monde ! et cependant l'île d'Ulysse n'est qu'un infime îlot, un atome de rocher perdu dans le grand peuple des archipels grecs, au milieu de cette Grèce qui elle-même n'est
qu'un point sur la surface terrestre. Cette métamorphose que Minerve faisait subir à son favori Ulysse, lorsqu'elle transformait le naufragé couvert d'écume en un guerrier de prestance superbe et divine, la poésie homérique la réalise pour ces écueils rocheux que la nature a semés comme à la volée dans les eaux des Cyclades ou de la mer Ionienne I Ithaque restera à tout jamais un poëme d'héroïsme, de foi et d'amour, et les vagues qui battent son promontoire sembleront toujours être comme un harmonieux écho des chants d'Homère !
A mesure que nous avançons sur ces flots dont chacun semble porter à son front une aigrette de lumière, nous voyons se dresser avec plus de majesté la masse rocheuse du Nériton ; elle émerge du sein même des flots et ressemble à un monstre marin à la croupe couverte d'écaillés grises ; les flots de la mer, remués par de douces palpitations, ont l'air déjouer sous son ombre dans les molles sinuosités de ses flancs, tandis qu'une frange de nuages étincelants, semblables à de l'argent en fusion, couronne son grand dos dénudé. Est-ce la vierge Athéné qui se dissimule sous ce virginal rideau?
Le coup de sifflet du bateau nous fait promptement retomber dans les ennuis de notre existence nomade; tandis que nous cinglons dans le golfe intérieur de Molo, qui échancre Ithaque dans sa région moyenne et se creuse dans la solide charpente de l'île les baies de Vathy et de Dexia, nous rassemblons nos bagages et nous nous préparons à descendre. Sur le quai du port nous cherchons en vain quelque Minerve déguisée en pâtre qui nous
accueille et guide nos pas î nous ne voyons qu'un aubergiste, habillé à la franque, qui nous interpelle en italien et s'empare de nos bagages pour les porter à la douane. Notre hôtelier Linardakis n*est pas un aubergiste pour rire ; il a deux chambres à donner et de vrais lits où l'on peut s'étendre tout de son long; de plus, il vous sert à manger tout ce que vous voulez, à condition que vous ne demandiez que du pain, du vin, des œufs et des poulpes marines !
Dès le soir, nous faisons connaissance avec l'héritière du grand nom d'Ithaque, l'humble bourgade de Vathy, qui a bien 2500 âmes et quelques centaines de masures d'un blanc aveuglant. Tout le paysage est empreint d'une grâce sévère, presque triste. Figurez-vous un grand amphithéâtre élevant ses gradins rocheux au-dessus d'une arène bleue que soulèvent de légères pulsations, semblables aux battements de la vie dans, le corps d'une vierge endormie ; vers l'est, l'enceinte est plus effacée, plus fuyante, tandis que vers l'ouest elle se redresse en un véritable bastion dontles créneaux juchés à quelques centaines de mètres au-dessus de l'eau grandissent singulièrement le tableau. Sur ce dessin aux traits vigoureusement marqués, la nature a porté mille teintes diverses qui le remplissent sans troubler nulle part la pureté des lignes ; ici, c'est la verdure sérieuse des vignes et des oliviers qui forme des masses continues vers le village de Parachora, au sud-est de Vathy ; ailleurs, ce sont des tachea noires qui accusent la maigre stature des cyprès ; presque partout, les teintes ocreuses de la terre végétale qui
se marient à la grisaille uniforme des rochers, au bleu plus profond de la mer et à Tazur plus pâle du ciel. L'homme n*èst guère indiqué, au milieu de ce paysage, que par l'écharpe de maisons blanches qui enserre le piédestal des monts, par les caïques qui déploient leurs voiles fouettées par la brise du soir et par les grands moulins à vent qui gesticulent sur les promontoires rocheux. Bref, sauf la présence de la mer et l'absence des fleurs et des bois épais, je me croirais dans ma patrie, tant le paysage est plein de cette gravité recueillie qui fait rêver le voyageur au sein des montagnes de l'Helvétie. Ce cirque de rochers exerce sur l'homme qui l'habite ce même attrait mystérieux qui retient sur ses montagnes le pâtre helvétique; comme leur ancêtre Ulysse, les Ithaciens modernes visitent les ci|;és des hommes qui habitent au loin et apprennent à connaître leurs mœurs; mais, comme lui aussi, au sein des grandes cités et des enchantements du plaisir, ils rêvent à leur Ithaque et souhaitent de revoir un jour la fumée qui s'échappe des toits de Vathy ou d'entendre comme nous le son de la cloche qui tinte et appelle les chrétiens à la prière du soir !
Le lendemain de notre arrivée, nous nous mettons en quête, devinez de quoi?.... d'une Odyssée ! Hélas ! nous eussions mieux fait de nous pourvoir avant d'aborder au rivage d'Ulysse. Les députés d'Ithaque, auxquels nous portons nos lettres de recommandation, font fouiller les bibliothèques des savants de Vathy ; beaucoup possèdent des paraphrases de VOdyssée en grec moderne, mais bien peu l'original ; enfin, on nous apporte un grand in-
quarto de Froben, imprimé à Bâle vers 1520; impression, papier, reliure, tout est archaïque, et n'était le poids de ce compagnon de voyage, nous ne nous plaindrions pas trop de lui voir cette tournure antique. Désormais notre plan de voyage est fait; nous allons suivre Homère ou plutôt Ulysse pas à pas ; nous gravirons avec lui les sentiers raboteux, comme lui nous interrogerons les grottes et les rochers, nous aurons comme lui à nous défendre contre les molosses à la voix retentissante, et, une fois accueillis chez l'hospitalier Ithacien, à répondre à ces mille questions que la curiosité grecque n'a jamais épargnées au voyageur. Bien souvent on nous demandera, comme jadis à Ulysse : d'où êtes-vous? comment êtes- vous venus ici ? car je ne pense pas que vous soyez venus à pied dans notre île !
Notre premier pèlerinage homérique nous mène à la Grotte des nymphes ; le héros Ulysse, qui connaît les violences des prétendants, prend ses précautions ; il va, avec l'aide de Minerve, transporter les présents que lui ont faits les Phéaciens dans un antre qui s'ouvre dans le rocher, non -loin de la mer. • Ayant ainsi parlé, la déesse entra dans la grotte obscure, cherchant un lieu secret ; et Ulysse y porta aussitôt l'or et le dur airain et les beaux vêtements que les Phéaciens lui avaient donnés. Il les y déposa, et Pallas, fille de Zeus tempétueux, ferma l'entrée avec une pierre. » Après avoir gravi le promontoire qui sépare la baie de Molo de celle de Dexia, nous entrons dans un de ces moulins à vent qui, à défaut d'arbre, servent d'abri contre les rayons du soleil ; malgré le bruit assourdissant des
meules, nous parvenons à nous faire comprendre des travailleurs et Tun d'eux nous conduit au travers des ro cailles jusqu'au portail de la grotte, qui se dissimule sous un rocher que rien ne distingue de ses voisins. Nous entrons par l'ouverture destinée aux mortels; car, moins heureux que Thiersch, nous ne découvrons qu'un seul orifice assez bas, en forme d'ogive ; le guide qui nous accompagne allume quelques ramilles dont la clarté pétillante découvre toute la hauteur de la rotonde que soutiennent de toutes parts de robuste^ pilastres ; une rampe pré- * cipiteuse conduit dans un second appartement; c'est ici sans doute qu'est le thalamos des nymphes ; c'est ici que sont rangés les cratères et les amphores de marbre dont parle le poète, ici que s'ourdissent sous la main des Naïades ce^s toiles de pourpre dont les longues draperies descendent le long des voûtes en replis scintillants.
Si Ton se rappelle que Minerve indique à Ulysse la grotte comme étant à la pointe du port^ derrière un olivier aux rameaux épais, et qu'elle lui donne deux entrées, une du côté du nord, l'autre du côté du sud, on aura quelque peine à mettre Homère d'accord avec la réalité des lieux. Strabon, l'admirateur enthousiaste du poète de l'Odyssée, s'est vu forcé de recourir à l'hypothèse d'un tremblement de terre pour expliquer les changements qui se sont produits dans les lieux. Que m'importent en ce moment les querelles dés topographes, et combien j'aime mieux cette géographie naïve, enfantine, pittoresque d'Homère, toute pénétrée d'un religieux respect pour la nature, que les froids et secs inven-
taires de ceux qui Tont suivi et qui ont voulu le corriger. Qu'importe qu'on me montre à l'autre extrémité de File une autre grotte qui revendique avec des titres presque aussi sérieux le nom de Grotte des nymphes? D me suffit d'avoir devant moi un antre qu'ont peut-être vu Homère et les poètes homériques, qu'ont visité certainement les Grecs des temps mythologiques et où ils ont laissé le parfum de leurs inimitables créations.
Les sites d'Ithaqoe et les Ithaciens.
Marathia est le nom que l'on donne à un plateau pierreux qui repose sur les falaises du sud-est de l'ilot. Ithaque, au reste, est tout entière en promontoires et en plateaux; nulle part le rivage ne s'y prélasse en plages de sable ou en grèves étendues ; nulle part on ne saurait tirer bien loin sur la rive les nefs guerrières, comme le faisaient les Grecs devant Troie. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, le rocher pend partout en longues parois et n'offre aux hommes, pour y placer leurs demeures, que des plateaux mal nivelés ou de rocailleux amphithéâtres. Marathia, juché à mi-côte du mont Stefano qui remplit le lobe sud de l'Ile, est ce que l'Odyssée appelle un périsheptos choros, une station visible au loin, un excellent poste d'observation pour qui
craint les pirates ou les larrons ; c'est là que la tradition place la demeure du fidèle porcher Eumée, qui avait quitté la ville d'Ithaque pour ne plus voir l'insolence des prétendants.
Après avoir déposé ses richesses en lieu sûr, Ulysse, métamorphosé en triste vieillard, s'engage, guidé par Minerve, sur le chemin raboteux qui doit le mener auprès dje son fidèle serviteur. Nous aussi, nous cheminons par un beau soir sur le même sentier, ne pouvant avoir un dieu pour nous guider, nous n'avons pas même pris un compagnon mortel pour nous montrer notre route. Il est si doux d'aller tout seul à la recherche des, habitacles de la gloire, comme disait Chateaubriand. Sans guide et livré à vous-même, vous êtes forcé de tout regarder, de tout voir, vous n'oubliez rien, tout se grave dans l'esprit comme une découverte inattendue, et si vous vous égarez, si vous vous trompez de route, qu'importe ! l'erreur même a ses charmes et ses aimables surprises. Je ne sais, cher lecteur, si vous avez jamais été dans la situation où nous nous trouvons ce soir, courant un peu au hasard dans d'illustres solitudes, avec quelques provisions et une couverture sur le dos, à la recherche de souvenirs antiques, d'une source d'eau fraîche et d'un olivier touffu pour abriter notre sommeil. Je ne saurais dire à combien d'idées étranges et de poétiques associations d'idées se laisse aller notre esprit. Nous voilà d'un bond retombés dans la vie primitive, dans la vie homérique, qui n'est autre chose qu'un doux et perpétuel commerce avec la nature. La société et la civilisation n'existent plus pour
nous; nous nous trouvons désormais face à face avec l'inconstance du ciel et la douce mélancolie des nuits, avec la pluie et la rosée, avec le vent et Jes orages; notre vie, naguère prosaïquement réglée, redevient ce qu'elle était dans les origines des âges, toute spontanée, toute remplie d'imprévu, de poésie et de touchante simplicité; il semble qu'un voile tombe de devant nos yeux, et nous laisse voir tout à^coup les riches et mobiles décors de la poésie antique.
Le sentier qui mène de Vathy k Marathia est d'une vjariété d'aspects qui nous attache et nous fait oublier les aspérités du terrain. Des bassins chargés d'une opulente végétation d'oliviers et de sombres caroubiers se succèdent les uns aux autres sans interruption, mais partout se montre le sol teinté d'orange avec ses monceaux de cailloux et ses grises aspérités. A gauche, le regard s'arrête tantôt sur quelque îlot désert, tantôt sur les falaises de l'île auxquelles le soleil couchant jette un pompeux adieu ; tout près du chemin, des vendangeurs étalent sur des lits de paille les grappes serrées et violettes. A mesure que l'on monte, les oliviers se font plus rares et semblent craindre les brutales atteintes des brises qui battent de tous côtés les côtes d'Ithaque. Arrivé au sommet du promontoire, on découvre à ses pieds, du côté du sud, quatre ou cinq découpures que la mer vagabonde a ciselées dans le marbre du rivage ; au loin se dressent les monts d' Acarnanie chargés de leur nimbe de nuages. La mer, qui remplit tout ce qui dans l'horizon n'est pas montagne ou écueil, est à peine ridée par la
brise de terre qui secoue les troncs séculaires des oliviers ; tout ce paysage, où Ton ne voit rien qui rappelle rhomme, a un cachet de sérénité et de grandeur reposée qui contraste avec la vulgaire animation et les teintes criardes de nos horizons. A partir du col s'étagent de larges terrasses encadrées de rochers auxquels le crépuscule prête des teintes sévères; heureusement nous avons avec nous un de ces précieux symboles qui protégeaient les anciens voyageurs : ciest le nom de Théocharis, de Mounda, écrit sur notre livret de voyage par la main du médecin de Vathy.
Nous approchons de quelques cabanes blanches qui animent à gauche et à droite les bois d'oliviers ; un chien aussi bruyant mais plus pacifique que ceux d'Eumée, s'élance au-devant de nous; un homme, puis deux sortent d'un enclos de pierres ; nous les interrogeons ; nous sommes sur les terres ou plutôt sur les vignes de Théocharis; sur les vignes, dis-je, car les chênes qui couvraient toutes ces montagnes au temps d'Homère ont disparu et fait place aux oliviers et aux grands vignobles, dits de Corinthe. Au lieu de porchers, nous avons autour de nous des vendangeurs qui viennent passer ici tout le mois d'août pour faire la cueillette. Mais pâtres ou vendangeurs, qu'importe î on vit ici à peu près comme y vivait Eumée. Nous avons avec nous du vin, des œufs et du pain, on nous donne de l'eau et nous voilà en plein banquet homérique. Notre hôte, Théocharis, n'a rien de commun avec Eucharis, nymphe de Galypso; c'est un petit vieillard à l'air doux et tranquille; il nous raconte qu'il est
Tami du médecin de Vathy ; il appartient sans doute au même clan, car Ithaque a encore aujourd'hui trois clans, les Pétaliadhes, les Karaviadhes et les Dendrinadhes, répartis dans les trois districts principaux de File. C'est à peu près tout ce que nous tirons de notre hôte, qui n'a que des notions fort primitives sur Eumée et la Grèce antique ; quant aux deux ou trois vendangeurs qui ont établi leur petit campement sous les oliviers et dans le vignoble de Théocharis, ils se plaignent amèrement.... de la conscription; l'un d'eux, comme Ulysse avant son départ de Troie, se lamente de devoir bientôt quitter son Ithaque pour aller servir coiAme soldat.
Malgré les offres hospitalières de Théocharis, nous sommes décidés à coucher à côté de nos vendangeurs, à l'abri d'un mur de vigne et la tête appuyée sur un chevet de pierre. Ce fut notre meilleure nuit à Ithaque ; la lune avait tant d'éclat qu'elle me faisait songer à ce voyageur qui revendique pour le ciel du midi les clairs de lune et ne laisse au nord que les apparences de lune (les Mondscheine), et puis, dans nos courtes insomnies, ne pouvons-nous pas nous figurer que nous sommes des Endymions et que la reine des nuits se fait si belle à notre intention ?
Avant même que l'Aurore montrât à l'horizon ses doigts de rose, nous étions debout et nous descendions la falaise qui borne la terrasse du sud. Nous arrivons après vingt minutes d'une descente pénible dans le fond d'un ravin que remplissent des leïitisques, des chênes épineux et des arbousiers; au-dessous de nous, le ravin continue et va aboutir
à une petite crique fermée par le petit îlot de Parapighadi, que la mer semble avoir détaché de la rive pour le modeler et Tarrondir à son gré ; les parois du ravin sont formées de schistes calcaires hardiment entassés ; ces schistes sont coupés perpendiculairement par une crevasse assez profonde, dont une verdure épaisse recouvre les bords ; cette crevasse n'est autre chose que le lit d'un torrent, aujourd'hui desséché, qui remplit la gorge de sa voix retentissante pendant les courts mois d'hiver; les eaux assemblées sur le plateau de Marathia tombent alors d'un bond le long du rocher perpendiculaire ' de Gorax, ,où elles ont laissé, après leur passage, un sillon rougeâtre ; puis, cheminant sous de sombres tentures de feuillage que respecte l'hiver, elles font un second saut sur un second escarpement, et passent rapidement à côté d'Aréthuse pour continuer jusqu'à la mer leur course tourmentée. C'est dans cet escarpement, à quelques pas au-dessus d'un sentier qui prend la côte en écharpe, que se creuse la cavité moussue où dort l'onde sacrée d'Aréthuse. A un mètre en avant de cet orifice se dessine l'arc à moitié brisé de la niche qui encadrait la fontaine ; des restes de murs peu anciens s'observent entre la cavité et la niche ; quant à l'eau que distille le rocher, elle est aujourd'hui, comme au temps d'Eumée, fort agréable à boire, très fraîche et légère, comme disent les Grecs ; elle guérit toute espèce de maux et ce serait grand dommage vraiment de la donner à boire aux troupeaux. Ceux qui ont vu l'Aréthuse syracusaine oublient bien vite à Ithaque la prosaïque fontaine murée qui sert de
lavoir aux bavardes descendantes des commères de Théocrite ; la véritable Aréthuse est pour eux FAréthuse dlthaque avec sa gorge embaumée toute remplie d'un silence solennel que troublent à peine les oiseaux de proie qui tournoient dans le vide; on dirait que la fontaine a suspendu son doux babil parce qu'elle attend quelqu'un ; ce quelqu'un est-ce le vieux berger Eumée, est-ce Télémaque ou quelque Satyre des bois? Le site est peut-être encore plus beau en hiver, lorsqu'une cascade blanche argenté le rocher du Corax et que le soleil éclaire de ses lueurs un peu pâles les calcaires assombris et l'éternelle jeunesse des lentisques et des chênes. Je ne sais, lïiais Aréthuse délaissée et muette m'en dit plus sur Homère et sur la Grèce en deuil que les bruyants et torrentueux vallons de sa sœur, la Néda arcadienne.
Et maintenant, faut-il croire, car c'est en vain que nou^ espérions pouvoir échapper à cette vieille fille qui s'appelle la critique' et qui se plaît à gloser sur tout, faut-il croire que le pighadi ou puits de Marathia est bieçi réellement l'Aréthuse chantée par Homère, la source jaillissante où le porcher vient abreuver ses 960 porcs à la dent éclatante? On a remarqué que si le plateau de Marathia est admirablement placé pour servir de campement à des pâtres, la source d' Aréthuse en est par trop éloignée ; on ajoute que la descente du plateau à la source est singulièrement précipiteuse, surtout pour des troupeaux, et l'on n'imagine guère qu'Eumée ait taillé un sentier praticable dans le roc : tout cela est fort plausible, mais quand je vois ce plateau de Mara-
thia si bien exposé, ce rocher perpendiculaire visible de fort loin, surtout de la mer; cette gorge encaissée où un dieu a enfoui le trésor caché d'une source; que je songe à la rareté de Teau dans cette Ithaque qui n'a guère à opposer au pighadi de Marathia qu'une seule source moins favorablement placée, je m'obstine, malgré quelques difficultés de détail, à chercher la station d'Eumée sur le plateau rocailleux de Marathia. la source d'Aréthuse dans la niche verte où dort une paresseuse Naïade, et le rocher homérique du Corax, dans les sombres escarpements qui nous dominent. Quand je lis qu'Ulysse^ pour inspirer confiance à Eumée, demande qu'on le jette, s'il est menteur, du haut de la roche voisine, je ne puis m'empêcher de mesurer de l'œil la hauteur des abruptes rochers que contourne notre pénible sentier. Revenu sur la terrasse, je cause encore quelques instants avec Théocharis, à l'ombre des oliviers et au milieu de quelques murs cyclopéens que de trop dociles imaginations pourraient prendre pour les douze étables que le porcher avait bâties pQur ses troupeaux. Si une chapelle byzantine, moins ferme sur sa base que les murs antiques, n'était là pour m'avertir de mes anachronismes, je serais tout disposé à lancer à la tête de Théocharis ahuri quelques vers de l'Odyssée et à le prendre à son choix pour le divin porcfier Eumée ou pour l'artificieux vieillard à qui le destin avait enseigné tant de ruses.
Exacte ou non, la poésie homérique a un mérite plus grand que l'exactitude ; elle nous donne la vérité idéale des choses, elle peuple la solitude, elle
embaume (J'un éternel parfum tout ce qu'elle touche, elle fait pour ces lieux ce que les dieux homériques faisaient pour les mortels qui leur étaient ohers, elle jette sur eux le nuage doré du souvenir î
La silencieuse gorge d'Aréthuse nous révèle la vie des pâtres d'Homère; où retrouver quelque chose de la vie des vaillants preux achéens, sinon sur l'acropole qui portait le palais d'Ulysse et qui retentissait sans cesse du bruit des chants, des danses et des joutes guerrières ? Mais cette acropole ellemême où la chercher? Les savants se sont divisés •sur cette question comme sur tant d'autres. L'Anglais Gell, qui vint à Ithaque en 1806, l'année même où Chateaubriand débarquait à Athènes, fut conduit tout droit à des ruines cyclopéennes qui couronnent l'isthme rocheux d'Aeto (l'Aigle). Cet isthme est comme le nœud vital de l'île, le point de jonction de «es deux lobes, La forteresse cyclopéenne, qui de ses murs démantelés en escalade péniblement le «ommet, commande l'île tout entière et pou§se ses iastions sur le port de Molo à l'est et sur celui de San Spiridion à l'ouest. C'est là que nous nous rendrons d'abord.
Nous prenons la route du nord, qui s'élève en •corniche au-dessus des ports de Vathy et de Dexia ^t suit de près les sinuosités du grand golfe intérieur de Molo ; nous cherchons en vain sur notre chemin une touffe de fleurs dont les tendres couleurs reposeraient nos yeux de tout ce peuple de nopals et d'arbustes épineux qui hérissent les rochers; le soleil de juillet a tout tué, les moelleuses corolles se sont flétries, l'arbre et l'épine ont seuls survécu
^t contribuent à donner à tout ce qui nous entoure -cette fermeté de tons et ces contours nerveux qui distinguent les paysages grecs ; le saphir chatoyant <ie la mer répand seul un peu de velouté sur tous <îes paysages marmoréens.
Avant d'entreprendre la pénible ascension de l*Aeto, nous nous arrêtons dans une cabane d'où l*on découvre le canal de Viscardo et les jaunes sommets de Géphalonie; quelques porcs familiers semblent prendre- à tâche de nous rappeler les voyages d'Eumée et le tribut qu'il apportait chaque jour aux prétendants. Nous entrons dans la cabane ; on nous offre du raisin et des figues fraîches ; nous causons avec le fils de la maison qui s'appelle Dimitri, comme la moitié des Grecs; il a fait toute l'école hellénique, et pour prouver qu'il sait écrire, il me demande une plume et griffonne son nom sur mon calepin ; mais il n'est pas arrivé assez loin, me dit-iï, pour lire Homère, On nous parle beaucoup d'un savant Allemand du nom de Schmidt, qui a logé quelque temps dans la masure, et qui n'est, s'il faut en croire Dimitri, jamais monté jusqu'au château d'Ulysse.
Un sentier abrupte serpente au milieu des rochers gris, puis disparait pour faire place à ces pistes incertaines que les chèvres laissent partout sur les pentes pierreuses des montagnes grecques ; nous supplions en vain la mer du regard pour lui demander un peu de brise ; tout est calme et sans bruit ; Ton n'entend ni les mélodies des chalumeaux, ni les mugissements des troupeaux. C'est l'heure où le dieu Pan n'aime point à être troublé par des bruits
indiscrets. Engravissant cette pente ardue, on ne peut s'empêcher d'admirer la constance des prétendants de Pénélope, qui faisaient cette route chaque jour, et d'excuser presque le savant allemand qui se contenta d'examiner de fort loin le château d'Ulysse. Enfin, après .une pénible ascension de près d'une heure, nou^ touchons au sommet de la resplendissante citadelle. Ce sommet n'est pas une terrasse, comme on pourrait le croire : c'est une arête aiguë, semée de blocs énormes et frustes, que des géants seraient à peine de taille à remuer ; on voit pourtant aux deux extrémités nord et sud des restes de tours et de murailles, deux citernes, dont l'une est remplie de pierres et l'autre de verdure, des murs polygonaux qui descendent de plusieurs côtés sur les pentes de la colline et semblent avoir constitué tout un système de fortifications. L'intrépide Schliemann, préludant ici à ses fouilles en pays épique, a remué, la pioche à la main, la pellicule de terre qui recouvre çà et là l'arête; il en a sorti quelques vases anciens qu'il croit .contemporains de Pénélope et de Laërte; d'un autre côté, les monnaies et les autres débris prouvent que le fort a été habité jusque dans les bas temps ; on le croit volontiers, puisque cette position est la clef de l'île toute entière.
Sommes-nous dans les pénates d'Ulysse? est-ce ici qu'il faut chercher avec de doctes Allemands la grande muraille qui entourait la demeure princière, la cour où l'on jouait et où l'on dormait pendant la belle saison, l'appartement des hommes où venaient s'asseoir devant des tables séparées les 108 prétendants, et le discret thamalos d'où Pénélope ne sortait
que pour contenir Fimpatience de ses persécuteurs? Est-ce ici que nous devons marquer l'emplacement de Tautel de Zeus Erkeios , de la niche du chien Argus et du lit nuptial taillé par Ulysse dans un tronc d*oliviers et dans lequel Le Chevalier trouve si plaisamment la preuve de Fidentité d'Homère et d'Ulysse ? Mais alors où placer la ville même d'Ithaque, que le poète semble désigner partout comme voisine du palais et comme située au même niveau ? Quoi ? ce serait par ces pentes abruptes et ignorées du poète que les prétendants auraient pendant dix ans de suite, chaque soir, malgré le sommeil et le vin, regagné leur chemin à la lueur trompeuse des torches ?
On peut sans doute chercher, pour y placer le palais d'Ulysse, d'autres ruines qui se heurtent à moins de textes homériques ou à moins de difficultés topographiques; ce qui est certain, c'est qu'on ne trouvera nulle part dans l'île de site plus romantique et plus grandiose. Si Ulysse a régné sur Ithaque, il devait avoir ici tout au moins un château fort; ce château fort était sa Mycènes, mais une My cènes telle qu'elle convenait à un roi insulaire. D'ici le souverain des mers pouvait embrasser d'un seul coup d'oeil tout son petit royaume, à l'ouest Géphalonie, vers laquelle on peut pour ainsi dire étendre la main ; devant lui et derrière lui toute la croupe d'Ithaque avec ses montueux renflements, puis le golfe de Molo, les écueils d'Atoko et de Méganisi, la lointaine Acarnanie où paissaient ses troupeaux, puis partout, au nord et au sud, à l'est et à l'ouest, la mer d'où venaient pour lui la gloire
et les dangers, la richesse et la mort, la mer qui se marie si bien avec la montagne dont elle oaresse toutes les saillies.
Et Pénélope I emprisonnée comme une châtelaine antique dans ces appartements élevés qui lui servent d'asile contre les insultes de ses bruyants adorateurs, comme j'aime à me la représenter jetant de mélancoliques regards sur cette mer immense où elle espère voir poindre un jour quelque voile blanche ; hélas I cette mer n*est pas seulement la demeure des Polyphèmes mangeurs d'hommes, c'est aussi le domaine des Sirènes, le séjour enchanté de ces immortelles qui promettent à son époux d'éternelles ivresses en échange de la passagère beauté d'une Pénélope. Puis, si nous suivons pas à pas le poète, que de scènes à évoquer depuis l'heure où une déesse vient s'asseoir à la table de Télémaque, dans la cour du palais jusqu'à l'heure où l'exilé revient à son foyer, mendiant et rêvant à sa vengeance 1 si l'on pouvait* en croire les imaginations de ceux qui confondent la poésie avec les chroniques, on pourrait même se hasarder à montrer l'endroit où Pénélope s'entretient avec le malheureux étranger et pleure un époux assis à ses côtés ! Jetons un dernier coup d!œil sur ces rochers gris, sur ces terres de teinte orange que l'Ithacien dispute tomme un trésor précieux à la pluie et aux vents, sur ce ciel plus beau que la terre, sur cette mer à l'infini sourire où se balance le rhythme harmonieux des vagues ; puis quittons l'Aeto pour rejoindre sur le flanc est le chemin pierreux qui escalade une montagne voisine et court ensuite vers le nord
de nie au milieu de terrasses cultivées. Nous franchissons Tarête médiane de la chaîne et nous découvrons du côté de Céphalonie les grandes pentes du mont Néritos. pacifiquement éclairées par un soleil qui n'a plus rien d'ardent. A mesure que Ton descend obliquement ces escarpements, les racines de la montagne se recouvrent de superbes oliviers au milieu desquels les champs déjà moissonnés s'allument de teintes oranges. Le paysage est du plus grand style et d'une pureté de lignes admirable*, à notre gauche est le canal de Viscardo, secoué par de légères pulsations ; à la fois large et étroit, calme et mouvementé, comme moulé dans les plis d'airain d'Ithaque et de Céphalonie, ce détroit a les beautés réunies d'une mer, d'un lac et d'un fleuve ; flancs du Néritos, profils de Céphalonie, bois d'oliviers semés çà et là, tout est empreint à cette heure du jour de cette grandeur calme et de cette simplicité grandiose qui caractérisent tout ce qui est grec. Nous voyons fumer à côté de nous les cabanes d' Agianni (St.-JeanJ ; c'est ici sans doute qu'était le champ de Laërte, où le vieillard souffrait seul avec une vieille femme qui lui servait à manger et à boire, toutes les fois qu'il s'était fatigué à parcourir sa terre fertile plantée de vignes.
Et nous, ferons-nous comme Laërte? reposeronsnous comme lui sur le sol d'une vigne fertile, comme nous l'avions fait sur le plateau de Marathia ? Malheureusement nous n'avons point de provisions et la marche a singulièrement aiguisé notre appétit. Tout près de nous est le village de Lefka, bâti en amphithéâtre sur les fertiles terrasses du mont
Nérîtos et à une certaine hauteur au-dessus de la mer; chaque maison a son champ de blé et son verger d'oliviers et de caroubiers. La nuit est déjà tombée, et il n'est que temps d'arriver. Nous trouvons le pappas du village assis sur un tronc d'arbre près de la chapelle de la paroisse : il nous indique tout près de là le bakal où nous trouvons des œufs, du vin, du pain et des raisins. C'est dans ce village de Lefka que M. Schliemann a accompli un de ses exploits de, rhapsode homérique, dont il aime à entretenir ses lecteurs. Avant d'arriver au village, l'heureux voyageur fut entouré d'Ithaciens qui le questionnèrent; pour satisfaire leur curiosité, il leur lut deux cents vers du dernier livre de l'Odyssée, le récit de la reconnaissance de Laërte etd'Ulysse. L'enthousiasme fut immense ; on le porta en triomphe au village, où chacun voulait lui donner l'hospitalité. Il dut lire encore à ces fanatiques la moitié d'un livre de l'Odyssée, du haut d'une table dont il s'était fait une tribune. Tout le monde pleura et le voyageur ne quitta ses auditeurs qu'après les avoir embrassés tous. Quant à moi, voyageur sans foi, je ne cherchai point à gagner à Lefka les éphémères lauriers du rhapsode ; à moins de choisir son auditoire, on risquerait de voir l'Homère antique aussi peu compris des Ithaciens que la chanson de Roland des paysans normands.
Le lendemain, nous quittons le village de Lefka, après avoir payé quatre drachmes d'écot, comme il convient à de modestes touristes. Au bout d'un quart d'heure, nous distinguons à notre gauche, dans le détroit de Viscardo, un petit rocher blanc flottant,
sur l'eau qu'il dépasse à peine ; cet ilot, le seul qui se trouve dans le détroit, porte le nom de Dascalio ; on lui donnaitdans l'antiquité celui d'Astérie, caroa l'identifiait avec l'ilot où les prétendants, placés en embuscade, attendaient Télémaque. Suivant Homère, rilot a deux anses; mais Dascalio n'est aujourd'hui qu'un misérable rocher où l'on ne saurait amarrer une barque. U faut s'y résoudre ; si les lieux étaient autrefois ce qu'ils sont aujourd'hui, le chantre de l'Odyssée a fait ici œuvre de poète et subordonné la vérité topographique à la vraisemblance idéale.
Nous découvrons bientôt la charmante baie de Polis, qui s'abrite sous uiie montagne de forme arrondie. La petite baie est à cette saison transformée en véritable port ; une foule nombreuse d'hommes et de femmes sont occupés à charger les barques qui transportent au dehors les raisins de l'île : quelques jeunes gens nous conduisent au pied de la montagne, où le propriétaire des calyvia voisins a creusé des fondations et mis au jour quelques objets antiques, entre autres de grandes dalles qui recouvraient probablement un tombeau. Nous nous contentons de regarder de loin les murs perchés à mihauteur de la montagne ; pour Leake, c'est là que trônait Ithaque, bâtie, comme dit le poète, au pied du Néion ombragé. Il faut bien le dire, s'il y a deux Troies, deux Pergames, deux Scamandres et deux Simois, il y a aussi deux villes d'Ithaque, deux forteresses d'Ulysse, deux Aréthuses et deux grottes des Nymphes. Les Itljaciens du nord ou Exoites ont l'amour-propre aussi développé que les gens de Vathy ; n'ont-ils pas sinon les meilleurs ports, du
moins la plus fertile plaine de Tile, les meilleures oranges et le raisin le plus apprécié ? et pourquoi ne revendiqueraient-ils point, aussi bien que les gens de Vathy, le glorieux héritage des souvenirs homériques ?
En touristes consciencieux, nous nous résignons à tout voir : ce n'est pas sans peine toutefois que nous trouvons un guide, car la chaleur est déjà accablante, et les Ithaciens prennent depuis le protectorat anglais tout étranger pour un lord cousu de guinées. Ni les Vénitiens, ni les Anglais n'ont daigné doter cette partie de l'Ile d'une chaussée passable; heureusement le sentier malaisé que Ton suit a quelque peu d'ombrage. On passe d'abord devant les calyvia , où devait se trouver dans l'hypothèse de Leake le palais d'Ulysse avec le thalamos visible au loin; peut-être la chapelle voisine de Saint Elle a-t-elle remplacé un bosquet d'Apollon où les prétendants venaient, suivant le poète, se livrer à des jeux d'adresse. Un peu plus loin et un peu plus haut apparaît un puits creusé dans la roche : c'esiV eau noire, le MélanhydrOy peut-être la source où se rendaient chaque jour les vingt hydrophores de Pénélope, et devant laquelle Eumée et Mélanthius s'arrêtaient pour invoquer la Naïade du lieu. Bientôt nous dépassons Stavro, le village de Ui croix ^ placé au point de partage des eaux et à l'intersection des trois vallées qui descendent aux ports de Polis à l'ouest, de Frickès à l'est, d' Aphalès au nord-est.
La chapelle de Saint- Athanase, au-dessous du village d'Exoi, est un des points les plus intéressants
de nie; si Smyrne montre le Mélès, aux bords duquel naquit Homère, si Nio montre son tombeau, les Exoites réclament pour eux l'école où enseignait le poète de rOdyssée. La chapelle Saint-Athanase ou école d'Homère est élevée sur de fortes assises antiques, sur lesquelles on reconnaît encore la trace des scellements qui liaient la maçonnerie. Ces vieux murs n'ont pas seulement à porter le poids de l'église, ils ont encore à se défendre contre les chènes-verts qui les transpercent de leurs jeunes racines et s'efforcent de faire éclater leurs parements caduques ; le rocher qui soutient tout cet échafaudage de jeunesse et de vétusté est lui-même percé de quelques niches d'où les ex-voto ont depuis longtemps disparu ; des marches d'escalier assez grossièrement taillées descendent dans les vignes voisines, où l'on reconnaît les traces d'un pavé et d'un puits antiques. Ces oliviers, ces chênes-verts, ces vieux murs, ces niches vides, cette chapelle chrétienne héritière d'une gloire disparue, tout cet ensemble forme un de ces tableaux charmants comme la Grèce seule en présente; malheureusement l'intérieur de l'église a été badigeonné à neuf par les soins du prêtre Vréto, comme nous l'apprend une inscription grecque décernée sans doute à titre de récompense. Que dirait de cette profanation Pallas, l'antique patronne du lieu ?
Après avoir rendu une courte visite au député Pillikas, qui fait ses vendanges à Stavro, nous nous acheminons par un mauvais sentier vers le port de Frickès, d'où un caïque part tous les jours pour Vathy, à midi, à 1 heure, à 2 ou à 3 heures, suivant
le, temps et le vent, Prickès est pour les Exaltes l'ancien port de Phorcys, où les Phéaciens débarquèrent Ulysse ; ils ajoutent même que le nom n'a guère changé depuis le temps d'Alcinoiis. Une assez grande activité règne dans Thumble rade, le bakal est plein de gens qui jouent aux cartes, attendent le caïque, ou se livrent à cette passion qu'ont tous les Grecs pour là causerie. Tous ces mariniers ont Fair de fort braves gens, mais ils n'ont guère le respect des usages, ni le culte de la politesse ; ils boivent dans votre pot, chuchotent en vous regardant, vous servent le café dans des tasses non essuyées ou bien vous apportent du vin dans des cafetières. Nous demandons qu'on nous rôtisse un poisson, mais le cafedji juge apparemment que nous ferions mieux de manger plus tard ; au bout de deux heures, rien n'est prêt, et nous avons tout le loisir d'examiner le petit port, qui est une véritable vasque taillée dans le calcaire étincelant. A peine quelques oliviers couvrent-ils çà et là la brillante nudité des rochers ; à droite , c'est-à-dire du côté du sud, le port est barré par une puissante arête qui descend par soubresauts du mont Néritos, et présente une succession de dentelures bizarres ; on croirait voir un monstrueux escalier, ambitieusement entassé par des géants, tant les rochers s'emboîtent étrangement les uns dans les autres; deux moulins à vent agitant vers le ciel leurs longs bras ajoutent encore à l'étrangeté de ce profQ.
Une fois ce promontoire doublé, la mer se fait plus profonde, et notre caïque est bientôt emporté vers Vathy avec une incomparable vitesse ; les mari-
lïiers n*ont rien perdu à attendre ; le vent du nord soufflant à notre gouvernail enfle et tord les voiles ; voici déjà le Nériton, puis Anoi, le chef-lieu du dème des Néritiens, comme dit la noi])enclature officielle; nous nous couchons au fond du bateau pour nous défendre contre le vent et les vagues qui fouettent avec violence notre embarcation; sans que nos mariniers, à la face hâlée, aient besoin de donner un seul coup de rame, nous franchissons en moins d'une heure les trois lieues qui séparent le port de Frickès de celui de Vathy !
Nos pèlerinages homériques sont terminés; Homère en main, nous avons retrouvé ses fontaines, ses grottes, ses rochers et ses ruines, enveloppés de cette lumière que la Grèce a gardée à travers tous les âges comme la consolation de sa servitude, en même temps que transfigurées par la brillante auréole des souvenirs. Ce que nous avons fait pour la nature, nous devrions l'essayer pour les hommes; mais, hélas ! si les paysages restent et si les pierres défient jusqu'à un certain point les injures du temps, les hommes et les mœurs changent.
Que sont aujourd'hui les Ithaciens ? Des parchemins anciens disent que l'île, complètement déshabitée vers Tan 1500, fut, sur l'appel de Venise, colonisée par des immigrants de la race slave; c'est donc une illusion que de prendre les Ithaciens actuels pour les fils des âges homériques et de leur chercher des traits de ressemblance avec leurs prétendus ancêtres : mais il n'en est pas moins intéressant de les étudier ; si la race est nouvelle, le ciel, les horizons, la mer, le genre de vie, rien n'a changé
depuis vingt siècles , et toutes ces mystérieuses influences réunies ont peu à peu imprimé à l'hoinme nouveau la marque antique. « Les habitants d'Ithaque, dit M. Schliemann, sont francs et loyaux, chastes et pieux, hospitaliers et charitables, vifs et laborieux, sympathiques et expansifs, propres et soigneux, A peine est-on assis auprès d*un Ithacien qu'on connaît déjà toute sa biographie et son histoire. Lorsque, dans mes voyages en Orient, je rencontre un Ithacien et que je lui demande : De quelle partie de la Grèce êtes- vous? il me répond : Par les dieux, je suis Ithacien. Il y a presque dans chaque famille une fille du nom de Pénélope et des fils du nom d'Odysseus et de Télémaque. Jamais je n'ai vu un mendiant à Ithaque. »
Si ce tableau enthousiaste était vrai, il faudrait admettre que les servantes infidèles, le mauvais chevrier Mélanthius et l'insolent Antinous n'ont pas laissé de descendants à Ithaque, et que depuis Homère les Ithaciens sont devenus semblables aux Phéaciens d'Alcinoiis, et plus voisins des dieux que des hommes. Toute illusion mise à part, il faut avouer qu'Ithaque et les Ithaciens font une impression favorable sur le voyageur, surtout lorsqu'il sort delà sauvage Epire. Malgré son exiguïté, Vathy est une aimable bourgade. Le quai demi-circulaire qui borne le port se transforme le soir en un square' animé : les cinq ou six cafés qui s'y échelonnent sont assiégés de consommateurs rangés dans un pittoresque désordre autour de grossières tables de bois ; le café, la semada ou orgeat et la bière de gingembre sont les seuls articles de consommation
demandés. C'est là que nous nous rencontrons avec un médecin qui parle le français comme un Parisien et avec les deux députés d'Ithaque, dont l'un est un grand propriétaire et l'autre un ancien consul au service de l'Angleterre, puis du royaume hellénique. Entré à l'âge de dix-sept ans dans radministi*ation du gouvernement protecteur, M. Caravia resta pendant quelque temps -commissaire de la douane à Ithaque; puis il fut nommé vice-consul d'Angleterre à Prévéza, à Attalia, à Smyrne, à Yassi; lors de l'annexion des îles en 1863, il donna sa démission et servit le gouvernement du roi Georges en Egypte, à Candie, à Philippopoli, où il écrit des articles remarqués sur le schisme bulgare ; nommé successivement àMansoua, àRhode, à Jaffa, à Trébizonde, il se garde bien de quitter son Ithaque et se présente aux élections qui suivirent la dissolution de la chambre Bulgaris. Nommé député d'Ithaque avec M. Pillikas, il s'en va mordre au fruit amer de la politique athénienne; deux sessions parlementaires le dégoûtent et lui font regretter la vie indépendante du consul. Trop de députés, trop de fonctionnaires, un suffrage universel vicié et habilement exploité par les intrigants, tels sont les maux dont la Grèce souffre comme tant d'autres pays ; elle a en outre deux causes de faiblesse qui arrêtent l'élan de ses progrès : d'un côté, elle souffre du défaut absolu d'industrie et d'exploitation intelligente du sol, dont les corollaires nécessaires sont la pauvreté générale et l'absence d'une bourgeoisie éclairée et indépendante ; de l'autre, elle étouffe dans les frontières qu'on lui a assignées et elle se sent à peine le cou-
rage de travailler son modeste champ, parce qu'elle se voit injustement frustrée du champ voisin plus grand et plus fertile. Notre député est de ceux qui pensent que l'incorporation de TEpire, de la Thessalie et des îles donnerait à la Grèce plus de force, plus d'activité sérieuse, plus de stabilité : au lieu d'un seul poumon qui lui permet à peine de respirer librement, elle en aurait deux ; en retrouvant ces plaines nourricières où ont grandi les premiers peuples de la Grèce, elle retrouverait les bras qu'elle a perdus sur le lit de Procuste de la diplomatie; enfin son humeur vagabonde aurait un heureux contrepoids dans la solidité morale des populations de l'Olympe et du Pinde. Le Grec est de sa nature impatient de ce qui est, sans cesse préoccupé d'un mieux souvent chimérique; avec la Thessalie, TEpire et la Crète, il ne serait peut-être pas encore satisfait, mais il aurait du moins la pleine possession de soi, un champ d'activité plus vaste et des frontières plus fortes ; sans doute, on le verrait alors consacrer aux travaux de la paix quelque chose de cette activité fiévreuse qui se consume jusqu'ici en vains désirs et en vagues aspirations.
Les Ithaciens ont, comme les Ioniens en général, bien des traits de ressemblance avec les Italiens; ils sont décidément moins foncièrement Orientaux que les Grecs du royaume. C'est ainsi qu'on chercherait en vain dans Ithaque les gracieux costumes de la Grèce, les vieillards eux-mêmes ont l'habit franc et ne se distinguent des jeunes gens que par l'ampleur bizarre de leurs couvre-chefs démodés. Les chansons italiennes semblent avoir passé
l'Adriatique depuis longtemps et bien qu'Ithaque ne soit point une île musicale comme l'harmonieuse Zante, on y entend toutefois retentir le soir sur les grèves de la mer les mélodies des mariniers italiens. La domination vénitienne a également introduit une plus grande liberté dans les rapports extérieurs des deux sexes ; si les dames Corfiotes ont presque tous les privilèges des Napolitaines, celles d'Ithaque ont encore gardé quelque chose de la réserve timide des femmes du Péloponnèse. On ne voit les jeunes Ithaciennes qu'après la nuit close, lorsqu'elles se promènent sur le quai du port, en compagnie de leur père ou de leur frère; leur toilette est toujours fort simple et il n'y a de brillant en elles que leurs yeux un instant allumés dans la pénombre du soir. Les Ithaciens sont naturellement d'un caractère sérieux ; ils sont même si sérieux qu'ils en deviennent quelquefois hypocondres; Ithaque est peutêtre avec Géphalonie le pays grec qui paie le plus fort tribut à la folie ; la maison d'aliénés de Gorfou est toujours pleine, me dit-on, et Vathy possédait au moment où nous y étions un fou furieux qu'on avait dû enchaîner et confiner dans une masure publique près de la douane. On se demande vraiment pourquoi les Ioniens sont incomparablement plus disposés aux nialadies mentales que leurs frères du continent, chez lesquels la folie est une rareté inouïe. L'intempérance est inconnue ici aussi bien que dans le reste de la Grèce et ne saurait rien expliquer; peut-être faut-il s'en prendre au climat, peut-être aussi les Ioniens ne sont-ils pas aussi réfractaires que les autres Grecs aux passions dévorantes et aux fortes émotions.
Encore aujourd'hui les Ithaciens sont d'excellents navigateurs ; leur mariné, favorisée par les guerres de l'Empire , a pris dès le commencement de ce siècle un essor incomparable ; le développement un peu comprimé par le protectorat anglais a repris depuis lors. Les Ithaciens aiment, comme leur ancêtre Ulysse, les lointains voyages et les aventureuses expéditions ; ils ont pour spécialité, non comme la plupart des autres Grecs, le commerce de la caravane, mais le transport des blés à l'embouchure du Danube ; leurs comptoirs sont presque tous à Galatz et à Braïla. Aujourd'hui le Danube voit naviguer sous le pavillon d'Ithaque, non point douze barques pontées comme au temps du divin Ulysse, mais bien vingt à trente grands navires de charge appartenant à des associations coopératives de petits capitalistes qui prêtent leurs économies et de mariniers qui donnent leur travail.
Aimer sans jamais s'attacher, admirer et s'étonner sans jamais s'éprendre, couper sans pitié les fils mystérieux que chaque jour tisse autour de nos cœurs, tel est le triste lot du voyageur ; à cette vie là,,on devient fort ou indifférent, on grandit ou on se fane. Après une semaine de pèlerinages homériques, je me sentais lié par une mystérieuse chaîne à ce rocher stérile et nu, choisi par les anciens à cause de cette nudité même pour devenir le symbole éclatant de la patrie. J'aurais voulu pouvoir dire à mon compagnon de voyage : Arrêtons-nous ici et jouissons. Mais le Parnasse nous appelle et le terme de notre voyage est déjà si près ! Au moment de remonter sur YHeptanésos, je cherchais à graver dans
mon esprit et dans mon cœur les traits de cette lie immortelle, comme on aime, au moment de la séparation à emporter avec soi l'image d'un être qu'on chérit. Heureux ceux qui peuvent bien voir d'un coup d'œil, et qui n'ont pas le temps de laisser quelque chose de leur âme à tant d'illustres reliques ! Pour moi je suis de ceux qui ont besoin de regarder longtemps pour bien voir et d'aimer pour connaître; pour eux, s'intéresser c'est s'émouvoir ; quitter. C'est se séparer, et le souvenir s'imprègne toujours du breuvage amer du regret.
De Patras à Delphes
La baie de Patras n'a pas beaucoup de rivales au monde : Céphalonie, qui s'élève vers le ciel comme un autel qui fume, la grande lagune où l'on devine Missolonghi et le tombeau de Botzaris; le profil tourmenté des monts étoliens, qui ont l'air de blocs arrachés à un temple colossal, la mer immense qui se ferme vers Naupacte pour se rouvrir en un vaste golfe, puis, sur l'heureuse côte du Péloponnèse, des vignes à perte de vue, des figuiers, des bois d'oliviers et de cyprès, luxuriantes oasis qui contrastent avec l'aspect rébarbatif des montagnes de la rive opposée, tout cela forme un tableau qui n'a pas grand'chose à envier au golfe d'Athènes. Malheu-
reusement, si la commerçante Patras avec ses 30,000 âmes et son port rempli de navires peut servir d'encouragement à ceux qui espèrent en la Grèce, elle ne saurait être un séjour de prédilection pour un touriste ; pour nous, elle a trop d'habits francs et trop de comptoirs, trop peu de fustanelles et trop peu de ruines ; de plus elle a, à la saison où nous sommes, pouf proche voisine la fièvre et pour lot perpétuel une atmosphère embrasée.
Après y avoir passé une nuit d'insomnie, nous nous rembarquions sur le navire de YReptanésos, qui fait aussi le trajet de Patras à Corinthe. De Patras à ^Egium tout est encore nouveau pour moi ; ici c'est Naupacte qui échelonne ses maisons grises et ses sombres créneaux sur une colline où croissent pêle-mêle des nopals épineux ; plus loin, passé le détroit des Petites Dardanelles, c'est le golfe de Gorinthe qui nous berce doucement sur ses flots apaisés. Bientôt paraît ^gium, gracieusement posé sur une haute falaise dont les rouges parois sont rongées par les eaux et percées de chemins couverts. Quelques mois auparavant, j'avais vu le port et les magasins d'^Egium déserts et je n'avais trouvé un peu d'animation qu'autour de l'immense platane qui abrite seize sources légendaires et servit de prison à maint captif turc. uEgium a dans son mouillage toute une petite escadre de vaisseaux anglais qui viennent y prendre des chargements de raisins. La patrie du pudding paie à elle seule en factures de raisins la moitié de ce que la Grèce tire de ses exportations, soit vingt millions de francs ; si, par impossible, quelque révolution emportait les puddings, la Grèce,
flamme qui brille ; pendant quinze siècles son temple fut, comme la demeure d'un jurisconsulte divin, assiégé par les princes et les peuples, par le pauvre et le riche, par les Barbares comme par les Grecs. Pendant dix siècles au moins, cette voix divine fut aussi écoutée que celle du pontife romain ; mais jamais elle n'édicta d'ordres, et elle ne se fit jamais entendre que pour répondre à ce qu'on lui demandait. Pendant dix siècles, elle fut comme une révélation constante, une parole sainte toujours écoutée avec respect, rarement désobéie, une grande flamme éclairant le simple et le sage. La Grèce, n'ayant pas de livres sacrés, pas de caste sacerdotale, pas de tradition hiérarchique, ne connut jamais l'immobilisme religieux; l'oracle de Delphes fut comme sa parole vivante, et cette parole nous l'entendons vibrer tantôt forte, tantôt faible, éternelle et toujours nouvelle, à travers les âges, depuis le mythique ÛEdipe jusqu'aux temps de Julien.
L'oracle, n'intervenant jamais que comme arbitre, ne fit pas l'histoire grecque; mais il la dirigea et l'influença. Il faut le dire à son honneur , il prêcha presque toujours la tolérance, le pardon et la concorde; et on le vit souvent, malgré les présents des consultants, entre le pauvre et le puissant, prendre Dieu pour juge. L'oracle pardonne à Oreste et à Alcméon, poursuivis par les Furies pour avoir vengé un père sur une mère ; toujours on le voit protéger les suppliants ; à l'envoyé des Sybarites, qui avaient tué un chanteur auprès de l'autel de Junon, il lance cette apostrophe foudroyante : « Eloigne-toi de mon trépied, le sang qui coule de tes mains t'interdit
car, pour lui , le monde était gouverné par des volontés divines qu'on pouvait fléchir , et qui livraient à l'homme leurs secrets. Aujourd'hui, hélas I les dieux se taisent ; si nous savons que les lois qui nous gouvernent sont bonnes, nous savons mieux encore qu'elles sont inexorables, et, dans notre désespoir, nous nous heurtons sans cesse contre la nécessité au front d'airain.
Aux temps où les tribus grecques étaient agricoles et où leur existence dépendait des nuages, de la foudre et de la grêle, Dodone avait été leur oracle, la divination était alors une sorte de météorologie instinctive qui cherchait à arrapher au Ciel des secrets qu'il n'a point encore daigné livrer à la science. Plus tard, quand la société se développa et que les tribus helléniques furent descendues vers le sud, la Grèce vint demander, non plus les secrets du ciel, mais les secrets de sa destinée au dieu brillant de jeunesse et de beauté qu'elle identifiait avec la lumière, qui triomphe de toutes les ombres, et avec la prescience divine, qui voit toutes choses. Des prodiges particuliers semblaient d'ailleurs attester à Delphes la présence des dieux ; une ouverture béante, d'où s'échappaient des vapeurs carboniques capables de donner le délire et d'inspirer de prophétiques incohérences, c'était plus qu'il n'en fallait pour servir de point de départ à l'oracle ; une vierge, assise sur le trépied du dieu et déjà enivrée par les lauriers qu'elle avait mâchés, servait d'instrument passif aux révélations divines. Pendant quinze siècles, suivant l'expression de Sophocle, la voix d'Apollon vibra sur le Parnasse comme une
nous nous couchous fraternellement sur ce grabat Spartiate, tandis que de son côté le cabaretier transforme le banc de réchoppe en lit. La nuit, comme on peut le penser, fut longue et dure ; nous avions beau être dans Tenceinte du temple d'Apollon; le dieusecourable, qui ne laisse jamais dans le malheur ceux qui rimplorent, ne nous prêta qu'un médiocre appui contre les pythons nocturnes qui déshonorent ses parvis.
Séjour à Delphes ; l'oracle et les trésors.
Avant le jour, les portes du café s'ouvraient, et nous quittions. avec bonheur notre couche élevée. Bizarre coïncidence ! cette pauvre place où nous faisons, en plein air, nos courtes ablutions du matin, c'est le Vatican de l'antiquité, c'est le vestibule même du temple de Delphes ; c'est ici que l'homme des anciens âges venait s'agenouiller devant l'autel d'Apollon, et supplier le dieu d'entr'ouvrir pour lui la main de ce spectre menaçant qui s'appelle demain. Aujourd'hui comme autrefois, la vie est pleine d'heures où l'ombre est bien épaisse, où la pensée a de mortelles défaillances, où la raison de l'homme et même celle des peuples s'arrête indécise au point où se coupent les routes de la vie et de la mort ! Dans ces heures-là, le Grec courait à ses oracles ;
plus fervent slavomane de méconnaître en eux les purs descendants des Hellènes. Cette vallée est cer* taînement un des cantons de la Grèce où le vieux sang des Grecs s'est conservé le plus pur de tout mélange. Bien que le café soit trop petit pour contenir tous ceux qui voudraient entrer, personne ne bouscule son voisin, comme on le ferait certainement chez nous. Beaucoup restent debout près de la porte et chuohotent en nous regardant ; les autres prennent place devant la table et se font servir un verre de raki, espèce d'anisette qu'on boit avec de Teau ; le verre bu, on le rend au cafetier, car en Grèce on ne connaît pas le plaisir d'être attablé derrière la dive bouteille. Les uns jouent aux cartes et se disputent un cornet de lentilles, qui sert d'enjeu. Les plus hardis s'approchent de nous, examinent nos vêtements, nos livres, nos armes, et se décident enfin à nous questionner; leur plaisir est grand lorsqu'ils s'aperçoivent que je parle grec; que de choses nouvelles ils vont apprendre ! Le plus satisfait de tous est notre hôte Panagioti; c'est un type accompli du Grec : haut de taille, élancé et svelte, il est partout à la fois ; sa figure fine et allongée exprime naïvement le plaisir que lui cause l'arrivée de deux étrangers ; des étrangers chez lui, c'est un surcroît d'importance pour sa personne, une fête pour sa curiosité, un profit pour sa bourse; gloire, nouveauté, profit, que faut-il déplus pour le bonheur d'un Grec ?
Les préparatifs pour la nuit ne furent pas longs ; on approche les deux tables du café, on étend pardessus une couverture, et mon compagnon et moi
marbre, recouvre le vestibule même du temple et repose encore aujourd'hui sur le mur pélasgique qui soutenait la terrasse du sanctuaire le plus ancien. Nous entrons dans le petit café de Panagioti qui borde le côté est de la place, et nous nous mettons en quête d'un souper dont nous avons grand besoin après soixante stades de laborieuse ascension. Hélas 1 nous tombons en plein jeûne , car réglise grecque fait un petit carême,de quinze jours avant l'Assomption. Or, le carême grec, comme on sait, n'est pas une plaisanterie ; on ne mange pendant toute sa durée ni viande, ni poisson, ni fromage, ni beurre, ni lait, ni huile, ni œufs ; si l'on veut être sage, il faut se borner au pain, aux légumes cuits dans l'eau, au caviar et aux olives; l'église grecque,' il est vrai, nous laisse libres de manger des grenouilles et des huîtres, mais Delphes n'a vu ni grenouilles, ni huîtres depuis quinze siècles. Didot raconte que, lors du séjour qu'il fit en 1819 au collège grec de Gydonie, il obtint la permission de ne pas s'abstenir d'huile ; le Delphien Panagioti fut plus tolérant encore à notre égard et voulut bien nous apprêter quelques œufs. Heureusement, nous sommes agréablement distraits de notre ascétisme forcé par le spectacle que nous offre cette humble échoppe, dont un banc, trois tables entaillées et quelques rayons chargés d'une grossière quincaillerie forment 'tout l'ameublement. ^La moitié masculine du village forme une véritable cour autour de nous ; ce sont tous des hommes superbes, naturellement élégants de tournure et de démarche, malgré leur fustanelle maculée, et je mettrais bien au défi le
étables qu'ils y ont bâties. Voyez de vos yeux ce port maudit et abominable entouré de murailles. • .Plus tard le synédrion fut transporté plus près de Delphes, loin de la vue de la mer, et c'est sur les fortes murailles de cet édifice romain qu'est bâtie l'église actuelle d'Hagios Ilias (Saint-Elie), où les Gastrites viennent déposer leurs morts. Le rocher qui est au-dessus du sentier et qui porte les remparts sacrilèges élevés par le pillard Philomèle a servi de nécropole aux Delphiens de l'époque grecque. On y voit encore de grandes niches ouvertes, dont la plus vaste a été convertie en chapelle par la piété des modernes : mais elle semble un peu abandonnée aujourd'hui, et la lampe sacrée n'y brûle plus devant la madone. A notre gauche, immédiatement au-dessous de la roche de Nauplia, court le Lakkoma : c'est le stade, qui date de la même époque que le synédrion, soit du second siècle après le Christ; c'est la seule ruine bien conservée de Delphes; l'aqueduc romain y passe encore, mais les revêtements de marbre ont disparu et le blé croit dans son enceinte déserte. Au-dessus commence la montée de la Kaki-scala ou mauvais escalier ; ses gradins antiques taillés dans le roc à l'endroit le plus accessible permettent aux Kastrites d'escalader par un sentier tournant la paroi de Rhodini, qui les sépare de leurs champs et de leurs alpages.
Apollon lance ses derniers adieux aux sommets des Phédriades au moment où nous arrivons sur la petite place de Kastri, qui a à peine vingt pas sur chaque côté; cette place, au milieu de laquelle se dresse un fût de colonne surmonté d'une tablette de
ici que le retrouverait infailliblement Témotion du voyageur. Nulle part l'âme n'éprouve autant qu'ici le saisissement du sublime. Au détour des alonia, vous voyez encore le golfe et la riche plaine de Crissa et toutes les splendeurs profanes du paysage grec; faites trois pas de plus, vous n'avez plus autour de vou^ qu'une gorge sévère, pensive, où tout a une couleur étrange et mystérieuse, depuis les fauves aspects de la terre jusqu'aux arêtes grisâtres des roches suspendues. Qui n'a vu en réalité ou en imagination cette fameuse statue de l'Apollon du Belvédère, où le dieu est debout, superbe, dans l'attitude d'un héros qui a fini la lutte? sa belle tête chevelue est légèrement tournée du côté d'un invisible ennemi ; il semble qu'il achève de percer de ses regards quelque géant terrassé ; donnez à cette statue des proportions centuples de la réalité et placez-la au sommet des Phédriades : car c'est ici que vivra à jamais le souvenir d'Apollon, c'est ici que l'on peut s'écrier avec la Sybille de Cumes : Le dieu ! voici le dieu !
Nous sommes encore à quelques centaines de mètres du sanctuaire, mais déjà environnés de tous côtés par des ruines ; c'est ici que s'élevait le faubourg de Pylaea, œuvre des Romains qui y ont amené par de gigantesques aqueducs l'eau du Parnasse ; ici, tout près de l'angle du sentier, se trouvait le premier synédrion ou bâtiment du conseil ; c'est dans ce lieu qu'Eschine lança devant les Amphyctions sa célèbre apostrophe : « Voyez, ô Amphyctions, voyez cette plaine mise en culture par les Amphisséens ; voyez ces fourneaux à briques et ces
assassiné par les affidés de Persée, on aperçoit soudain Delphes, paisiblement assis au milieu de la cavée d'un théâtre naturel, avec^ ses grappes de maisons jaunes et à demi détruites, accrochées à des terrasses consolidées par la main de Thomme. Audessus se dresse la double roche des Phédriades, partagée en deux par une fissure qui s'ouvre un peu au-delà du village ; l'un de ces rochers s'appelle Rhodini; c'est celui de l'ouest, qui portait dans l'antiquité le nom de Nauplia; l'autre, celui de l'est, se nomme Phlembouco et fait avec le premier un angle assez marqué, il portait jadis le nom de Hyampea. Ce sont ces deux parois perpendiculaires, de quatre* cents mètres d'élévation, qui donnent au paysage de Delphes sa physionomie recueillie et sévère. Ces rochers n'ont pas l'aspect de la pierre dure et insensible, ils ont je ne sais quoi d'ému, de souffrant ; on dirait que la vie palpite encore dans leurs nudités tourmentées : de tous côtés apparaissent, entre les couloirs tracés par les eaux, de grandes plaies blanches laissées par les blocs que la colère des dieux détache de la muraille. Au-dessous des gradins qui supportent Kastri, la cavée du théâtre se continue et descend jusqu'à la vallée de Pleistos, où le regard s'arrête quelque temps sur de paisibles bois d'oliviers animés par le bruissement des moulins, pour se heurter ensuite contre une muraille infranchissable qui forme comme le fond de la scène : ce rempart de rochers et de sapins, c'est le Cirphis, où s'aperçoit, dans un creux protégé contre les vents, le village de Cesphina.
Supposez le site de Delphes perdu et oublié ; c'est
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à la vallée de Delphes ; tout le bassin du Pleistos a été secoué par un affreux tremblement de terre, qui a jeté bas l'église d'Arachova, tué plus de vingt personnes dans le village, presque anéanti Kastri et causé d'énormes dégâts à Ghryso. Heureusement Ghryso a gardé ses sources et ses magnifiques plantations, et l'on voit s'élever çà et là des groupes de maisons blanches qui ont sans doute remplacé d'antiques masures de terre , semblables à celles qui composent aujourd'hui le village de Kastri. Si la journée n'était pas si avancée, j'irais voir nos amis de Ghryso ; l'année précédente, j'y avais passé deux fois et fait bonne connaissance avec le dimarque et une diserte institutrice de Salonique, alors fort irritée contre les mauvaises langues qui peuplent la ^a^n^^ Crissa, comme disait Homère. Hélas î les Delphiens avaient déjà cette réputation il y a deux mille ans î le bavardage a survécu à toutes les révolutions et à tous les tremblements de terre.
A partir de Ghryso, le chemin est détestable et s'élève en zig-zags sur ce premier contrefort du Parnasse qui forme les roches Phédriades audessus de Delphes ; au-dessus et au-dessous de soi, on entend le grelot des mules qui s'excitent et pressent le pas ; nous rencontrons sur le sentier notre agoyate qui revient de Kastri, où il a déposé nos bagages chez le cafetier Panagioti. Enfin, au bout d'une heure de montée, nous arrivons sur un cap de roches rougeàtres qui porte les fortifications élevées par le général phocidien Philomèle ; au moment où l'on contourne le cap, à l'endroit où le roi Eumène de Pergame, ami des Romains, faillit être
de la brise du soir. Le bois d'oliviers de Chryso es une des merveilles de la Grèce ; c'est pour moi l'image parfaite de ce que devait être un bois sacré de l'ancienne Grèce. Presque partout, sauf à Athènes, vous ne rencontrez plus aujourd'hui que des oliviers isolés luttant péniblement contre un sol caillouteux ; quant au grand bois de Colone, il semble bien artificiel avec ses jardinets et ses cottages, à côté de la forêt de Delphes ; ici vous avez devant vous un peuple innombrable d'arbres, dont chacun, comme les citoyens d'une ville grecque, a son port et son individualité : la forêt tout entière ne forme qu'une immense tenture , qui remplit exactement tout l'intervalle des deux montagnes; elle n'est point complètement silencieuse et ressemble à une agora d'où monte la clameur confuse d'un peuple entier; des milliers de cigales y jettent leur cri-cri altéré, dont les notes monotones et accumulées forment un concert bizarre qui ajoute à l'impression étrange de l'ensemble. Décidément les cigales ont bien dégénéré, ou bien les anciens n'avaient pas le même goût musical que nous ; la cigale, qui était, grâce à sa face ridée, l'emblème de la vieillesse, personnifiait aussi pour eux la musique. M, Ampère prétend qu'il ne faut point juger des facultés vocales de la cigale par celle d'Italie , celle de Grèce étant incomparablement plus mélodieuse. J'avoue ne pas avoir assez d'oreille pour saisir les nuances entre les différents chants nationaux de cet insecte cher à Minerve.
Chryso, hélas î ne mérite plus le nom de village doré. L'année 1870, fatale à la France, l'a aussi été
apparaît Chryso, le village d'or. Nous laissons à gauche le chemin, et, marchant directement vers le promontoire méridional qui porte les ruines de Tancienne acropole, nous rencontrons des fours à briques semblables à ceux qui avaient scan4alisé Eschine : une ascension laborieuse de quelques minutes nous amène sur Tacropole de Stefani, la couronne ; cette acropole, longtemps négligée par les touristes, n'est rien moins que la citadelle de la ville homérique de Crissa, dont il est parlé dans Tlliade et dansThymne qui est adressé à Apollon Delphien. c Et le royal archer Apollon sauta hors de la nef des Cretois, semblable à un astre au milieu du jour, et d'innombrables étincelles jaillissaient de lui, et la splendeur en montait jusque dans le ciel. Et le dieu pénétra dans le sanctuaire vers les trépieds vénérables, et il y mit le feu, manifestant ses signes ; l'éclat de la flamme enveloppa Crissa tout entière. Les femmes des Crisséens et leurs filles aux belles ceintures poussèrent des cris au choc de Phébus et une grande terreur saisit chacune d'elles.» Crissa, qui avait précédé Delphes et Cirrha, périt de bonne heure, et Pausanias y passa sans la nommer.
Les murs de la citadelle de Crissa comptent aujourd'hui parmi les plus vénérables débris de l'architecture cyclopéenne de la première époque, telle qu'elle se montre à Tyrinthe; les matériaux employés sont plus petits. Une chapelle"^ consacrée aux Quarante-Saints s'élève solitaire au bord du rocher et offre un coup d'œil féerique : le regard tombe à pic sur un grand fleuve d'oliviers dont les petites feuilles argentées frissonnent sous le souffle
bagages jusqu'à Delphes, pour la modique somme de deux francs; mais mon compagnon et moi nous nous acheminons gaîmentsurla grande route d'Àmphissa. Cette route, une des meilleures du royaume, est la s eule voie carrossable que possède la Grèce du nord, en dehors de l'Âttique et de la Béotie! Au bout de quelques minutes, on arrive à deux promontoires rocheux qui s'avancent à la rencontre l'un de l'autre et forment comme une porte spacieuse au travers de laquelle passe la route. L'un, celui de l'ouest, estla dernière projection du iCiona de Locride, la plus haute montagne de la Grèce libre, l'autre, le Mitikas, ou nez, est le dernier cap du Cirphis qui sépare le Parnasse de la mer. C'est ici qu'il faut quitter la route, et c'est ici aussi que commence à se dérouler la plaine bénie de Chryso: représentezvous un immense fleuve de verdure qui se divise en deul courants et remonte deux longues vallées, celle d'Amphissa au nord et celle dji Pleistos ou de Delphes à l'est. Ici l'olivier se partage le sol avec la vigne, dont les grappes déjà mûres sont défendues par des garde-champêtres juchés sur des pigeonniers et immobiles comme des sentinelles ; bientôt l'olivier accapare tout l'espace et enfonce ses troncs bossues par l'âge dans un sol déjà jauni. De même que la vue de la Messénie explique les convoitises opiniâtres de Lacédémone, on s'étonne moins, en voyant cette plaine fortunée, que les Delphiens et les Amphisséens aient été en perpétuelle contestation sur les limites respectives de leur territoire.
Les escarpements du Parnasse, visibles depuis le golfe, se rapprochent, et sur la première terrassa
le port comblé, les habitants vendus, leur territoire consacré, selon le vœu de Toracle, aux dieux adorés à Delphes ; au temps du touriste Pausanias, c'est-àdire plus d'un siècle après le Christ, la plaine était encore en terrain de pâture et n'avait pas un seul arbre. Pour célébrer la chute de la ville impie, on institua des jeux et on éleva non loin de Girrha un grand hippodrome ; à Delphes même il n'y avait qu'un stade ; on courait au pied des roches Phédriades, mais on se livrait aux exercices du sport sur la terre maudite de Cirrha.
En Grèce, grâce au caractère tout-à-fait laïque des prêtres et des cultes, les guerres de religion ont été heureusement rares et elles ont toujours été provoquées par Delphes, Cette petite cité, choisie entre toutes par Apollon , formait une sorte d'Etat de l'Eglise et ses prêtres étaient toujours prêts à défendre les intérêts du dieu ; leurs demandes d'intervention n'étaient pourtant pas toujours favorablement accueillies du conseil laïque des Amphictyons, qui représentait les peuples du nord de la Grèce. C'est ainsi qu'on laissa les Locriens d'Amphissa s'établir en usurpateurs sur le sol consacré, y élever des fours à briques et y cultiver des terres. L'invective violente d'Eschine, orateur stipendié par le parti macédonien, força les Amphictyonsà voir ce qui se passait et Philippe trouva, grâce à Delphes, un prétexte pour entrer en Grèce et sauver la religion menacée.
La plage d'Itea est toujours encombrée de muletiers et même de cochers, à l'arrivée des bateaux de Gorinthe et de Patras ; l'un d'eux se charge de mes
soit au premier abord, n'en dessert pas moins tout le commerce de la Grèce du nord avec le sud; c'est ici qu'aboutit la route commerciale de Salonique à Patras, et c'est à peu près le seul port du royaume où l'on voie de longues enfilades de chameaux, comme dans les environs de Smyrne. Décidément, le chameau n'est pas fait pour la Grèce, et sa disgracieuse silhouette produit un eflfet étrange au milieu des lignes sobres et sévères du paysage environnant. L'échelle porte aussi le nom d'Itea ; elle le doit à un saule qui abritait dans le voisinage, de concert avec un platane et un peuplier, une source d'eau pure ; aujourd'hui le platane et le saule ont ' disparu, et il ne reste plus que le peuplier.
La malédiction prononcée par les Amphictyons contre la terre de Girrha semble encore peser sur cette grève dénudée. Itea, en eflfet, n'est qu'à quelques minutes des ruines de Girrha, qui était le port le plus important de toute la contrée. Les Girrhéens vexèrent les étrangers qui venaient en pèlerinage à Delphes et les soumirent à un tribut. Les Amphictyons intervinrent et sur les instances du sage Solon . la guerre fut déclarée aux Girrhéens par le peuple de l'amphictyonie ; elle dura dix ans, comme les guerres de Troie et de Véies, et se termina par un stratagème assez puéril que rapporte Pausanias. On détourna le canal qui apportait l'eau à Girrha et on l'empoisonna avec l'hellébore: les habitants, en proie à une violente diarrhée, furent obligés d'abandonner les remparts, qui tombèrent aux mains des assiégeants. La lutte avait été longue et les Amphictyons se vengèrent cruellement: la ville fut détruite^
nuages noirs : c'est de là que tombe sur le versant sud le long voile vaporeux du Styx. Le golfe a le même aspect que lors de notre premier voyage : de grandes nuées voilent le Parnasse à la hauteur des ccUyvia d'Arachova ; mais le golfe est relativement calme et le trajet agréable.
Où que vous soyez en Grèce, vous ne voyagez jamais seul, l'histoire et la fiction vous font partout un invisible cortège de dieux ou de héros ; ici sur ce golfe qui portait jadis le nom de Crissa, nous avons pour compagnon Apollon lui-même. Apollon fit la même route que nous, alors que, transformé en dauphin, il conduisait vers le sanctuaire de Delphes un vaisseau étranger monté par des prêtres Cretois. O surprise I au moment où nous sommes nous-mêmes en vue de Delphes, des dauphins nous entourent; ce sont sans douté de fidèles compagnons de route que le dieu nous envoie pour nous conduire vers ses rivages ; on dirait des coureurs du stade pythique, impatients d'arriver à la borne, tant ils mettent d'acharnement à défier notre vapeur ; mais bientôt, satisfaits sans doute de nous voir sur la bonne route, ils exécutent un dernier bond et disparaissent dans la profondeur de l'eau. Nous stoppons un instant devant Galaxidi. Galaxidi n'a que quelques centaines de maisons, mais une population industrieuse et deux cents petits bâtiments qui font la caravane sur tous les rivages méditerranéens.
La scala di Salona ou l'échelle de Salona (Amphissa) est un pauvre amoncellement de baraques et de magasins ; cette échelle, si insignifiante qu'elle
déjà si pauvre, serait du même coup réduite à l'indigence; heureusement pour elle, les Anglais ne sont guère changeants, surtout en fait de cuisine. Quelques embarcations, qui accostent le navire , emmènent plusieurs passagers et en amènent de nouveaux qu'accompagnent jusque sur le bateau leurs amis ou leurs connaissances ; mais je cherche en vain M. Panagiotopoulos, qui m'avait reçu chez lui lors de mon précédent voyage.
Un coup de sifflet se fait bientôt entendre, et en voguant au large, nous voyons se dérouler devant nous la chaîne des monts achéens, appuyés sur la grande muraille arcadienne que forment TErymanthe, les Aroanienset le Cyllène. La zone des vignes n'a que quelques kilomètres de large, puis des courbes brusquées annoncent le relief puissant des monts de l' Achaïe : par une coïncidence bizarre, ces monts, au pied desquels ^Egium sèche ses vendanges, sont comme pétris de ces roches rougeâtres que les géologues appellent conglomérats ou puddings : des gorges transversales assez profondes les coupent de loin en loin et livrent passage à de nombreux torrents, entre autres à ce fameux Crathis qui porte gaiment à la mer l'onde infernale du Styx. La contrée est, comme la Béotie, remarquablement riche en cavernes, qui étaient le siège ordinaire des oracles ; la plus célèbre de ces parages était la grotte de l'Hercule de Bura; aujourd'hui la plus connue est la Grande-Grotte, où est logée l'église du MégaspUéon, le plus grand des monastères du royaume. Au-dessus de la vallée de Mégaspiléon ou de Galavryta s'élèvent des monts à moitié cachés dans léte
mon seuil de pierre. Je ne te répondrai pas. Tu as tué le serviteur des Muses devant Tautel de Héra sans craindre la vengeance des dieux. Mais le châtiment ne se fera pas attendre et les coupables n'échapperont pas, fussent-ils issus de Zeus.» Interrogée sur le plus heureux des hommes, la Pythie nomma Phémios, qui venait de mourir pour sa patrie. A une question semblable, adressée par Gygès, roi de Lydie, le dieu répondit en nommant Aglaos de Psophis, vieillard obscur qui cultivait un petit champ en Arcadie.
Au point de vue politique, le rôle de Toracle fut singulièrement difficile ; les Grecs étaient si divisés, les haines de parti si violentes, la justice si souvent foulée aux pieds par toutes les factions. Les Doriens de Sparte étaient d'ailleurs les patrons particuliers du temple, et Apollon se trouvait bon gré mal gré plus ou moins solidaire de leur politique. C'est lui qui présidait à la fondation de la plupart des colonies grecques, et qui fixa entre autres l'emplacement fatidique de Constantinople. Il donna aux lois de Lycurgue la consécration de son autorité, et ratifia, par anticipation, l'admiration de la postérité pour la sagesse de Socrate. îl-flétrit la conquête de la Messénie par les Spartiates, et triompha de leur répugnance à renverser les Pisistratides d'Athènes. Dans les guerres médiques, l'oracle eut des défaillances ; il eut peur avec la moitié de la Grèce et peignit aux envoyés athéniens les ruines et les dévastations qui se préparaient; alors, d'après l'avis d'un Delphien, les théores ou députés d'Athènes prirent des rameaux d'olivier et allèrent
une s3conde fois consulter le dieu en qualité de suppliants, t O prince I rends-nous un oracle meilleur pour notre patrie, par égard pour ces rameaux de suppliants que nous portons, ou bien nous ne quitterons pas ton sanctuaire, mais nous y resterons jusqu'à la mort. » C*est alors que la Pythie leur parla d'un ifempart de bois que Jupiter accordait aux Athéniens pour dernier refuge, et dont Thémistocle sut tirer un si bon parti.
L'oracle lui-même courut pendant cette guerre un grand danger ; les bataillons sacrilèges des Perses, alléchés par les trésors de Delphes, étaient déjà près du sanctuaire de Minerve Pronaea, lorsque le dieu, qui avait interdit toute lutte aux Delphiens, poussa du fond de son temple son cri de guerre'; des rochers se détachent du Parnasse et écrasent les assaillants; les héros du lieu, Autonoûs et Phylakus, honorés dans des chapelles particulières, se jettent à la poursuite des fuyards et Delphes est sauvé. ♦
A partir des guerres médiques, la politique de la Grèce fut, hélas î bien troublée, et l'oracle se trouvait tiraillé par bien des ambitions contraires ; en même temps, la foi sincère qui l'avait soutenu s'en allait ; on se mit à corrompre la Pythie, à suspecter et i dédaigner ses arrêts. L'autorité des Amphictyons, gardiens de Delphes, méritait, dans le temps de Démosthène, d'être appelée une ombre ; mais cette ombre fut fatale à la Grèce, car c'est elle qui servit à masquer les projets liberticides de Philippe.
Nous ne saurions trop le répéter, c'est faire preuve
de légèreté d'esprit de ne voir dans l'histoire de l'oracle delphique que l'histoire d'une supercherie réussie ; ayons pour les autres religions la justice que nous réclamons pour la nôtre. La Pythie, les prophètes qui recueillaient les paroles de la prêtresse et les mettaient en vers, les Delphiens et les G-recs crurent longtemps à la révélation d'Apollon, et cette croyance ne périt entièrement qu'avec le paganisme. L'esprit de Dieu souffle où il veut; il a certainement soufflé a son heure sur Delphes. Aujourd'hui, tout est triste et silencieux dans la vallée, comme au jour où Apollon y descendit pour la première fois; la caverne fatidique est comblée, les autels sont éteints et enfouis sous les décombres ; mais, pour qui sait écouter, ce silence immense a une voix ; les rochers et les sources nous racontent les siècles écoulés, et sont pour nous la révélation de la vie religieuse de l'ancienne Grèce.
Dp même qu'à Rome, il y a deux choses bien distinctes, le Vatican et le temple de Saint-Pierre, de ^ même à Delphes, il y avait l'oracle et le temple. Si la voix du dieu s'est abîmée sous la terre, le temple du moins est-il peut-être encore debout ? Le sanctuaire delphique était un des . plus beaux de la Grèce; au siècle de Périclès, on le comparait au temple d'Olynipie et au Parthénon. Suivant la légende, la première demeure du dieu avait été construite en forme de hutte avec des branches de laurier venues de Tempe ; la seconde avec la cire et les ailes des abeilles. La troisième était d'airain et fut engloutie dans les entrailles de la terre bien longtemps avant le commencement de This-
toire ; car, au siècle d'Homère, Pytho avait déjà un temple de pieire qu'avaient bâti, sous la direction même de Phébus , les deux architectes Trophonius et Agamède ; là était ce fameux seuil sous lequel étaient enfermées, au dire d'Achille, tant de richesses. Ce temple ayant été brûlé vers 546, on résolut d'en bâtir un nouveau. Le conseil amphictyonique vota trois cents talents, la Grèce entière se cotisa et on eut recours à de véritables souscriptions; les Delphiens allèrent quêter dans tout le monde connu, et obtinrent du roi d'Egypte Amasis un présent considérable. Le temple fut mis en adjudication et le dieu trouva, des entrepreneurs incomparables. En effet, les Alcméonides d'Athènes, qui se chargèrent de sa construction, ne S3 contentèrent pa^ de faire la façade de pierre comme le demundait le cahier des charges, ils la firent de marbre de Paros. L'architecte fut Spintharos, de Corinthe, les deux sculpteurs furent des Athéniens. La Grèce Venait de fixer le style dorien, et 3pintharos de Corinthe n'eut probablement qu'à s'inspirer du temple de Corinthe, récemment élevé, et dont sept colonnes encore debout nous offrent le plus antique échantillon de l'architecture dorienne. Des substructions de l'édifice de Spintharos apparaissent encore aujourd'hui à côté du café où nous habitons; de plus, M. Foucart, dans ses importantes fouilles de 1861, a exhumé des tambours de colonnes et des chapiteaux qui permettent à l'imagination de reconstruire ce frère aîné du Parthénon, sur un emplacement que couvrent de tristes masures de terre. Tout espoir de retrouver quelque chose de plus que des
débris de colonnes n'est heureusement pas perdu; les masures de Kastri, que Ton finira bien par démolir un jour, recouvrent certainement de précieux secrets ; M. Foucart a même pu en deviner quelque chose ; conduit par un habitant de Delphes, il a pu descendre dans de sombres couloirs qui faisaient partie de Tadyton, c'est-à-dire du souterrain du temple ; les habitants ont affirmé qu'il y en avait d'autres, mais ils ont coupé court aux recherches en comblant le trou par où on était descendu.
Quand on reste quelques minutes en contemplation devant ces cabanes qui trônent fièrement sur le temple d'Apollon où se trouvaient, mêlées à des cratères d'or et d'argent, les reliques qu'adorait la Grèce, l'imagination est saisie d'un singulier vertige; on se demande si l'œuvre de l'homme n'est pas l'absolu néant, et si tout n'est pas destiné à tomber tôt au tard dans le gouffre infini d'un éternel oubli. Immortalité d'un homme , immortalité d'un peuple, immortalité des grandes œuvres, ne sont-ce point là des mots vides de sens ? Quoi I se peut-il réellement que le jour de la destruction vienne pour toutes choses et que les pompeuses basiliques de notre chrétienté moderne, élevées elles aussi avec l'argent de mille peuples divers, soient destinées à être mises en pièces et à dormir de longs siècles, comme le temple de Delphes, sous des masures délabrées ?
S'il ne reste presque rien du temple, et si ce que l'on a ne peut guère servir qu'à compter ce qu'on a perdu, il faut s'estimer heureux de retrouver debout et parfaitement intact un mur qui estTainé du temple, puisqu'il en portait toute la masse. Selon
la tradition homérique, une foule innombrable d'ouvriers fabuleux avait travaillé aux murs de Delphes, sous les yeux d'Apollon. Qui le croirait?' l'œuvre de ces êtres surhumains est là debout devant nous, immédiatement au sud de la place de Kastri : c'est un mur de 90 mètres de long, formé de pierres énormes unies sans ciment et sans scellement, et dessinant dans l'entremêlement capricieux de leurs jointures des courbes gracieuses qui donnent à la muraille un cachet tout particulier. Mais ce n'est pas tout ; cette muraille, qui servait à maintenir la plus haute terrasse du premier temple et qui a survécu à tous les tremblements de terre, à tous les pillages, et à toutes les destructions, cette muraille est une grande charte d'affranchissement et le plus beau titre d'honneur du dieu de Delphes; elle est comme le grand livre, encore ouvert pour nous, sur lequel s'inscrivaient tous les contrats de vente que le dieu lui-même passait avec les possesseurs d'esclaves,
•Apollon, qui avait servi chez Admète, connaissait pour les avoir éprouvées toutes les douleurs de l'esclavage, et il prit de bonne heure sous sa protection ceux qui avaient souffert comme lui. Le maître qui voulait vendre son esclave au dieu se présentait devant le temple de Delphes, passait près de l'autel extérieur, s'avançait vers la grande porte et restait sur le seuil. Les prêtres venaient à la rencontre de l'esclave qu'on amenait au dieu, et, en présence des sénateurs et d'un certain nombre de témoins, ils remettaient le prix convenu et recevaient le serment des deux parties. Naturellement,
c'était l'esclave qui payait au prêtre le prix de son affranchissement, et la vente était fictive. Apollon achetant Tesclave, non pour l'attacher à son sanctuaire mais pour l'affranchir, le dieu était comme le garant du marché et l'inscription gravée sur son temple était pour l'esclave la solennelle attestation de sa liberté. Ce mur, qui est presque beau à force de solidité, est tragiquement lié à la destinée d'Ottfried Mùller ; c'est ici au champ d'honneur, devant ces inscriptions qu'il déchiffrait , ' qu'est tombé, sous l'atteinte des flèches enflammées du dieu de la lumière, ce savant qui fut l'éloquent panégyriste des Dorions et l'ardent négateur du caractère solaire d'Apollon. M. Foucart a été tout aussi persévérant et surtout plus heureux; secondé par M, Vescher, il a déblayé 40 mètres de la muraille, et copié plus de 500 inscriptions, dont quelques-unes nous font connaître les représentants diplomatiques ou proxènes de Delphes, espèces de nonces du Saint-Siège établis dans toutes les cités du monde grec.
Mais le temple n'était pas le seul grand monument de Delphes ; dix ou douze fois moins considérable que la basilique de Saint-Pierre, il ne pouvait guère servir de musée ou d'entrepôt pour toutes les richesses que la piété, la reconnaissance ou la vanité des fidèles, des athlètes vainqueurs, des Etats et des princes accumulait à Delphes, A l'époque où Pline l'ancien parle des 3000 statues de Delphes, Néron en avait déjà pris cinq cents, les, Gaulois avaient déjà pillé le sanctuaire, et, avant eux, le général phocidien Philomèle avait battu avec l'argent du trésor pour soixante millions de monnaie. Pour avoir
quelque idée de ce qu'était le pandémonium des offrandes delphiques, il faut que llinaginatioa relève tous ces trésors de marbre et d'airain où les cités entassaient leurs offrandes, ce trésor de Corinthe entre autres, semblable peut-être à celui de Mynias à Orchomène ou d'Agamemmon à Mycènes, où les rois lydiens déposaient leurs cratères d'or et leurs lions d'argent, il faut qu'elle ressuscite ce portique que la main des Polygnotes avait couvert de peintures, et tout ce peuple de statues où les dieux se mêlaient aux ho aimes et les graves philosophes aux Vénus et aux Phryné !
Quelques-uns de ces trésors reverront peut-être le jour ; les fils de ces Gaulois qui ont jadis ravagé Delphes ont eu, dans notre siècle, la pensée de déchirer le linceul qui recouvre la cité sainte ; mais on s'est heurté à la fois contre l'indifférence du grand public, la mauvaise volonté de la Grèce et l'attachement inébranlable des Delphiens pour leur home. Sans doute, Apollon ne renaîtra à la lumière que lorsque la Grèce aura repoussé les barbares de son sein, comme elle les a chassés de Delphes, lorsque tous les peuples de l'ancienne Amphictyonie seront redevenus libres et égaux. Une seule de ces anciennes offrandes subsiste, c'est un trophée élevé après la défaite des Perses, et ce trophée est entre les mains de ceux qui ont remplacé les Perses; il est sur la place de l'Atmeidan ou de l'Hippodrome à Gonstantinople, entre les niains des Turcs ! Mais que la Grèce se Qonsole, le trophée lui reviendra avec la victoire et la liberté. A le voir aujourd'hui, à moitié enterré dans le sol, on croirait voir une colonne torse d'ai-
rain de six mètres qui irait en s'élargissant jusqu'à son milieu et en se rétrécissant depuis le milieu jusqu*au haut; en y regardant de plus près, on reconnaît les triples replis de trois serpents enroulés. Les tètes ont disparu : Tune a été mutilée par Mahomet II lui-même, les autres se sont perdues on ne sait quand ; la tête mutilée est conservée au musée turc de Sainte-Irène. Les trois queues des reptiles soutenaient un trépied d'or consacré par les Grecs après la baille de Platées*. Oui, ce monument informe est le plus glorieux trophée de la Grèce. On lit encore au travers des replis des reptiles les noms des 31 peuples qui ont chassé le barbare à Platées, et le hasard, si souvent ironique ou injuste, a été juste cette fois en conservant ces 31 noms à fa postérité la plus reculée : Lacédémone, Athènes, Corinthe, Tégée, Sicyone, Mégare, Epidaure, Orchomène, Phlionte , Trézène , Hermione, Tyrinthe, Platées, Thespies, Géos, Mélos, Ténos, Naxos, Erétrie, Ghalcis, Styra, Elis, Potidée , Leucade, Anactorium^ Gythnos, Siphnos, Ambracie, Lepreum. Ces 31 peuples, hélas I n'étaient que la moitié de la Grèce, et combien d'illustres cités, outre Argos et Thèbes, dont ce monument consacre la honte ! Honneur aux 31 qui ont expulsé les barbares, mais que la Grèce dorénavant ne* jette plus les tristes ombres des discordes civiles sur les plus grandes pages de son histoire.
On a peine à se faire une idée de l'animation que devait présenter Delphes. Les courtes solennités de
* Voyez Foucart : Mémoire sur les ruines et Thistoire de Delphes. Paris, imprimerie impériale, 1865.
Rome, les fêtes de la semaine sainte et du carnaval, peuvent à peine nous donner une idée des fêtes perpétuelles de la cité grecque. Point de jour où quelque théorie ou ambassade sacrée mêlée de vieillards, de femmes et d'enfants, ne débouchât au contour inattendu des sentiers de Crissa et de Chéronée; pas de jour où ne fumât sur Fautel la victime offerte par ceux qui venaient consulter la Pythie; toujours des drames sacrés représentant les héroïques aventures du dieu, toujours des jeux gymniques, des concours de poésie ou de musique, toujours des voyageurs, des pèlerins et des curieux ; les Delphiens étaient les hôtes de la Grèce entière, et, à ce métier-là, ils étaient devenus quelque peu parasites, bavards et mendiants.
Les sources et les bois sacrés
De toutes ses splendeurs, Delphes n'a guère conservé intactes que ses trois sources-, qui y répandent, aujourd'hui comme autrefois, leur bienfaisante fraîcheur. La fontaine sacrée, celle qui servait aux ablutions de la Pythie, s'appelait du nom de Gassotis: c'est aujourd'hui la fontaine de Saint-Nicolas; en allant à sa recherche, nous rencontrerons sur notre chemin mainte ruine et maint souvenir, que nous saisirons au passage comme le faisait, il y a
dix-sept siècles, le minutieux Pausanias. Elle se trouvait dans lepéribole, c'est-à-dire dans l'enceinte même du temple, et arrosait de ses eaux sacrées les fatidiques lauriers de l'immortel bosquet d'Apollon. Le laurier n'est point indigène à Delphes, on le chercherait en vain à l'état sauvage dans cette rude vallée où prospère pourtant l'olivier ; aussi la fable disait-elle que les lauriers delphiques qui servaient aux fumigations de la Pythie et au nettoyage du temple, étaient fils de Tarbre transporté de Tempe par la main même du dieu. C'est à cet arbre delphique que les poètes de l'antiquité, surtout les latins, ont cueilli leurs lauriers poétiques, comme ils ont rempli la coupe de leurs vers à la fontaine voisine de Gastalie ; aussi ne faudrait-il que médiocrement s'étonner de n'en plus trouver à Delphes I Nous finîmes pourtant par en découvrir un,' près de la source de Cassotis, sur la petite place qui précède l'église d'Hagios Nicolaos ; c'est également dans cet endroit que les ravages du tremblement de terre sont encore le plus visibles. Le petit campanile que les Kastrites se sont construit depuis la guerre de l'indépendance pour y abriter les cloches que l'on n'osait point sonner au temps des Turcs, ne se soutient plus que par un miracle d'équilibre ; L»s cintres disjoints s'arqueboutent les uns sur les autres, et les cloches délogées attendent, sur un grossier échafaudage de bois, un campanile nouveau. La chapelle, qui est la plus importante de la paroisse, est sans doute bâtie près de l'emplacement du tombeau de Néoptolème, fils d'Achille, assassiné icimême par le furieux Oreste ; deux colonnes écour-
tées, où se trouve encore une inscription antique, soutiennent un petit portique qui lui donne une certaine prétention arctiitecturale ; les peintures noircies par les cierges ne valent pas certes celles dont Polygnote avait décoré la grande lesché, c'està-dire le grand portique des Gnidiens : mais elles n'en sont pas moins curieuses et mériteraient d*ètre étudiées par un connaisseur. A gauche de la porte, c'est la représentation du jugement dernier; voici une colonne de feu à travers laquelle on distingue des jambes, des têtes, des bras d'hommes que l'enfer torture; une main en sort, la main de Dieu peut-être; elle tient une balance; dans le même plan que la main et sur le devant se dessinent plusieurs ovales concentriques sur un fond bleu et avec un bord extérieur rouge, sans doute le ciel ou l'œil de Dieu. D'un côté, de petits démons se cramponnent aux chaînes de la balance et à l'un des plateaux ; de l'autre côté, se dresse un groupe d'anges ailés et armés de longues piques, qui cherchent à les frapper. La balance penche décidément du côté des anges, où se trouve probablement une bonne âme ; malheureusement, on ne peut suivre jusqu'au bout le développement de la scène, grâce au mauvais état de'la muraille.
Au sortir d'Hagios Nicolaos, nous ne nous attarderons pas à chercher la pierre fétiche qui marquait le centre de la terre, et passait aux yeux des dévots pour être celle que Rhéa avait présentée à son époux Saturne; nous ne perdrons pas non plus notre temps à compter les degrés du théâtre égarés dans les masures qui bordent" le chemin; nous
monterons tout droit vers la source de Kerna; nous sommes ici sur les confins de la vie et de la mort, au pied même des roches Phédriades; quelques mûriers égarés au milieu des décombres de cent éboulements apparaissent comme le dernier effort de la végétation; puis, tout à coup se dresse devant vous la grande paroi, nue comme un athlète antique et rayée çà et là de corniches et de couloirs étroits, hantés par les oiseaux de proie. De grands lavoirs, autour desquels jouent les enfants de Kastri, indiquent de loin déjà la place de la source, qui jaillit de dessous un rocher noir qu'un tremblement de terre suffirait à jeter sur le village. Le rocher est' pourtant là depuis longtemps, car il a donné lieu à une légende déjà chantée par Homère. La nymphe de la source ayant trompé Apollon et cherché à l'attirer dans la gorge où reposait le sinistre Python, le dieu irrité lui dit : « Delphousa,il n'était pas dans ta destinée, ayant trompé mon esprit, d'écouler plus longtemps, dans ce lieu désirable, ta belle eau limpide.» Il parla ainsi, et le royal archer Apollon poussa le rocher d'où jaillissait l'eau et en cacha le cours.
La plus poétique des sources de Delphes est sans contredit celle de Castalie; l'imagination rompue aux métaphores classiques ne sépare point Castalie du Parnasse, et se représente volontiers les poètes sacrés de l'antiquité la plus reculée comme buvant à pleine gorge à cette source divine de l'inspiration. Il faut le reconnaître, ce n'est point là l'idée que l'on doit se faire de la Castalie grecque; Castalie est à l'origine une fontaine servant aux ablations re-
ligieuses des pèlerins, des consultants et des athlètes. La puritication par l'eau était une des coutumes les plus intimement liées avec le culte d'Apollon. Apollon lui-même s'était lavé dans le Pénée du meurtre de Python, et on le représentait souvent trempant sa chevelure divine dans Tonde de Castalie, que flanquaient deux grands cratères envoyés par Crésus. Beaucoup sans doute attribuaient à cette formalité une vertu magique: un épigramme ancien met dans la bouche de la PN-thie ces belles paroles : « Ne te montre dans le temple du dieu qu'avec un cœur pur, après avoir arrosé tes membres de l'eau virginale ; pour les bons, une goutte suffit, mais pour le méchant, l'Océan tout entier ne saurait le rendre pur. » Gardons-nous aussi de donner au bassin de Gastalie le nom de bain de la Pythie comme l'ont fait certains voyageurs anglais. La Pythie, ne se baignait point ici, car, une fois investie de ses fonctions, elle ne quittait plus l'enceinte du temple et n'avait pas besoin de purification, La fontaine de Gastalie peut facilement se passer de l'auréole littéraire que lui ont faite Martial, Stace et Ovide ; telle qu'elle est, c'est la plus saisissante des curiosités naturelles de Delphes. Elle jaillit à l'ouverture d'une gorge sauvage taillée par les eaux entre Rhodini et Phlembouko, à l'endroit où les deux parois se rejoignent.
Il n'est pas facile aujourd'hui de se faire une idée exacte de ce qu'était la fontaine elle-même ; chaque année emporte quelque chose de l'antique Delphes, C'est ainsi que Cyriaque d'Ancône a vu encore le théâtre et le stade entiers ; depuis le passage d'Ul-
richs en 1838, bien des débris intéressants ont disparu ; depuis 1870, le bassin de Teau castalienne n'existe plus. M. Foucart, dans son savant mémoire sur Delphes, nous dépeint la source telle qu'elle existait il y a quinze ans : t De près, dit>il, c'est un bassin bourbeux, un mince filet d'eau qui s'échappe, d'une vase épaisse.... le rocher a été taillé et aplani avec soin, on y a creusé un bassin destiné à recevoir l'eau et auquel on descendait par quatre marches taillées dans le roc. Au fond de ce bassin, on avait également taillé dans le rocher un petit mur percé de trous qui laissent échapper l'eau dans le réservoir; dans la paroi du fond, au-dessus du bassin, est une grande niche destinée sans doute à la statue de la nymphe; de chaque côté, il y a une niche plus petite...; dans le coin à droite, il y a maintenant une chapelle exiguë ou plutôt une masure de quelques pieds, consacrée à HagiosJohannis; elle est perchée sur le petit mur dont j'ai parlé et adossée au rocher.» M. Foucart, en parlant de la fontaine ancienne, ajoute quelques mots qui renferment une flagrante contradiction : cet arrangement si simple, dit-il, ne devait pas manquer de beauté; on dissimulait l'humble origine de la source qui ne tombe que goutte à goutte; l'eau coulait par six trous à la fois dans le bassin ; et le rocher qui l'encadre lui donne une certaine grandeur. On se demande comment il est possible que l'onde, tombant goutte à goutte du rocher, coule par six trous à la fois dans le bassin. Quoi qu'il en soit, la fontaine n'est presque plus reconnaissable depuis le tremblement de terre de 1870 ; le canal creusé dans
le rocher pour amener l'eau de la source est complètement obstrué; les blocs qui s'engageaient dans une rainure de la roche et formaient une couverte sont tombés dans le bassin et laissent à peine voir les gradins qui descendaient jusqu'au niveau des tuyaux. Quant à la petite . église de Saint-Jean, on n'en voit plus que la portion qui était creusée dans le roc, un pan de mur et un tronçon de colonne couvert d'une tablette de marbre servant d'autel. A un fil de fer rouillé est suspendu un verre dans lequel quelque dévote, fidèle aux vieux souvenirs, vient de temps en temps verser un peu d'huile.
La gorge elle-même est restée impénétrable comme jadis; l'archéophylax persiste à vous y montrer Vadyton, qui se trouvait sûrement bien loin de là, dans l'enceinte même du temple; plus loin quelques gradins mal taillés et polis par les boucs qui viennent s'y étendre à l'heure de midi, vous conduisent jusqu'à une porte de rocher derrière laquelle on croit entendre le sourd grondement des Sibylles. La vénération des modernes Delphiens s'arrête à la petite fontaine turque élevée sur les bords du chemin d'Axachova; on ne peut passer une heure à Gastalie, surtout un jour férié, sans voir quelque pauvre femme s'approcher les mains jointes de la source, emporter pieusement quelques gouttes de l'eau bienfaisante ou tout au moins se signer en passant. Deux platanes ombragent aujourd'hui les abords de la fontaine ; ils ont sans doute remplacé un des plus vieux arbres fétiches de la Grèce, celui sous lequel Latonè accoucha, suivant une légende.
L'olivier, qui dédaigne absolument les pentes
rocheuses de Ghryso et de Pylaea, monte depuis les bords du Pleistos jusqu'à Castalie et dissimule à moitié sous ses mobiles arceaux une grande et curieuse construction, le couvent de la Dormition de la Vierge; ce couvent est en réalité un métochi, c'est-à-dire une ferme qui dépend du grand monastère de Jérusalem, situé à six lieues de là, sur les hauteurs du Parnasse. Pausanias ne s'arrête qu'un instant sur cette pente et seulement pour y chercher quelque reste des halliers où Ulysse fut blessé en chassant le sanglier avec les fils d'Antolycus ; le voyageur moderne, moins crédule, vient admirer ici un grand mur hellénique double qui va finir dans le cellier du métochi, des restes de voûte annonçant sans doute une salle de bain et quelques débris de sculpture, dont l'un représente des coursiers peut-être trop vantés, à l'encolure singulièrement épaisse.
Le métochi est le lieu de passage de tous les étrangers qui visitent Delphes. L'hospitalité intéressée du caloyer ne nous avait laissé, l'année précédente, qu'un souvenir peu sympathique ; aussi nous contentons-nous cette fois-ci d'accepter une tasse de café que nous oflfre l'obséquieuse fermière du couvent; nos quartiers sont pris chez Panagioti , dans l'enceinte du temple, et nous faisons la sourde oreille à toutes les insinuations de nos hôtes. Le caloyer, qui personnifie l'ancien Delphien avec toutes les mauvaises qualités que lui attribue la tradition, fait aussi le commerce, à des prix insensés, d'antiquités plus ou moins authentiques. Ce qu'il y a de plus intéressant à voir chez lui est le registre où
les étrangers inscrivent leurs noms et qualités, accompagnés de réflexions plus ou moins spirituelles sur Delphes ou ses habitants; ce registre permet de constater que le Parnasse n'est point encore envahi par les Anglais; quelques noms de Suisses inconnus y figurent à côté des élèves de Técole française d'Athènes qui ont précédé ou suivi à Delphes leur heureux compatriote, M. Foucart. Non loin de là, M"« Sophie Schliemann rappelle, en quelques mots d'une écriture légèrement mélancolique, qu'elle a visité ces ruines avec son bien-aimé Henri; récriture s'est sans doute redressée depuis les fouilles de Troie et de Mycènes. Un mylord, par trop généreux, déclare qu'il est du devoir de tout voyageur qui se respecte de donner une gratification d'une livre sterling à l'invalide qui garde les ruines; un autre s'écrie que les inhospitaliers Delphiens d'aujourd'hui ont bien dégénéré de leurs ancêtres; enfin, un troisième, un Français sans doute, se plaint de voir le registre traversé, au moment où il écrit, par un insecte qu'on ne nomme pas.
L'hiver de 1876 a amené à Delphes bon nombre de visiteurs de distinction; l'humble registre du couvent est enrichi aujourd'hui du nom de ce don Pedro du Brésil qui renouvelle en grand les voyages érudits de l'empereur Adrien. On y lit sur la dernière page cette simple mention : Don Pedro d'Alcantara, comte de Gobineau, Visconde de Bon Rediro, comte Messale, K. Henning, 28 novembre 1876 : puis, par une singulière coïncidence , sur la même page, paraît le nom de don Carlos d'Espagne. Lorsque l'empereur Adrien passa à Delphes, les
habitants lui décernèrent mieux qu'une inscription sur un registre; une stèle, qui se trouve encore aujourd'hui dans la gorge de Gastalie, atteste les remerciements décernés au restaurateur de la Grèce par les Hellènes réunis à Platée. Il est presque inutile, au sortir du couvent, de se mettre à la recherche des trois temples exhumés en 1838 par les fouilles d'un architecte du gouvernement grec nommé Laurent; les fragments mis au jour à cette époque sont de nouveau enfouis, et Ton ne reconnaît plus le plan de ce fameux temple de Minerve Pronaea où s'arrêtaient, devant la foudre et les cris de vengeance des dieux, les sacrilèges agresseurs de Delphes. La terrasse pélasgique, que le peuple appelle la Marmaria, brave seule aujourd'hui les injures du temps, et porte maintenant, au lieu du temple, des bois d'oliviers, dont les troncs vigoureux semblent insulter à la caduque majesté des ruines.
Nous ne saurions trop recommander au touriste, amant du pittoresque, l'excursion des Moulins, que l'on fait sans peine en partant des tombeaux qui bordent le chemin; le sentier descend à droite, au milieu de tout un peuple de sarcophages brisés et renversés; tous sont simples et dépourvus de sculpture; un seul couvercle, gisant au milieu d'un champ voisin du sentier, représente une femme couchée et accoudée sur des coussins ; le torse seul est conservé, une des mains semble avoir été enlevée au ciseau. Plus loin, on lit sur une pierre antique un adieu adressé aux mânes d'Agnémon. Arrivé sur la dernière pente, on entend sous sea
pieds les pacifiques bruissements de la source de KephaloVrysi, qui sourd au milieu de grands blocs éboulés. Cent pas plus loin, on est déjà au premier des huit ou dix moulins échelonnés le long du ruisseau. Après avoir fait tourner tous ces moulins, l'eau est amenée sur les pentes de la vallée où elle sert à arroser les oliviers. On n'imagine pas de contraste tout à la fois plus surprenant et plus délicieux que celui qu'offre le fond de la vallée du Pleistos en regard de la pierreuse Delphes; là haut, tout est jaune, dénudé et enveloppé d'un mystérieux silence qui aide à l'impression religieuse, mais finit par peser sur l'âme; sur les bords du Pleistos au contraire, tout brille, tout scintille, tout chante ; on y entend toutes les voix, depuis le murmure des cascatelles argentées de l'eau qui court d'étage en étage au milieu des festons des plantes grimpantes, jusqu'au cri de la cigale et au mugissement des lourds marteaux de bois du foulon. Nous trouvons devant le premier moulin quelques hommes occupés à tresser des corbeilles avec des branches d'olivier; l'un d'eux a rapporté de ses voyages en pays lointain la connaissance de l'italien; dans l'intérieur du moulin, un autre Kastrite pétrit un gâteau à l'huile d'olive; il nous invite à en manger dans une heure. Nous acceptons; pour voir où il le cuira, nous n'avons qu'à le suivre jusqu'à un des moulins inférieurs; ce moulin est un établissement où l'on blanchit la flanelle de laine qui sert à confectionner les vêtements de femmes ; six à sept grands marteaux de bois, mis en mouvement par l'eau, frappent tour à tour l'étoffe, qu'un ouvrier, muni d'un puisoir
creusé dans une courge, ne cesse d'asperger d'eau saturée de savon; le soleil se charge du reste de la besogne. C'est ici que notre homme dépose sous les cendres encore tièdes le gâteau qu'il nous propose de partager avec lui. La cuisson est un peu longue et nous avons le loisir de faire le tour de tous les moulins. surprise 1 voici, si nos sens ne nous abusent, une véritable machine à presser l'huile, construite en fer massif, comme le propriétaire se plait à nous le faire constater à l'aide de notre bâton. Nous parlons de son moulin et nous cherchons h lui faire comprendre qu'il pourrait utiliser encore mieux qu'il ne le fait la force motrice de l'eau; mais le Kastrite doute des lois physiques les mieux établies et ne veut se fier qu'à son expérience. Nous trouvons le propriétaire du moulin le plus éloigné gravement occupé à coudre une odorante peau de bouc pour en faire une outre ; près de là se cache une inscription décidément illisible, sans doute quelque funèbre adieu.
Ce paradis de fraîcheur, où l'on entend le bruit des eaux courantes se mêler au tic-tac de l'industrie moderne, garde cependant quelque chose de la sévère poésie des paysages grecs; chaque moulin est doublé d'une chapelle à moitié détruite, bâtie avec de fragiles matériaux mêlés à de solides assises helléniques. Pourquoi, direz-vous, pourquoi tant de chapelles entassées dans ce vallon retiré? M. Foucart suppose, non sans de forts arguments à l'appui de sa thèse, que chacun de ces petits sanctuaires a remplacé quelque édicule antique; seule, la patronne des lieux, Aphrodite, aurait été évincée sans ménage-
ment au profit de sa contre-partie, la chaste Panagia; pour les autres divinités, il n'y aurait eu qu'une légère substitution de nom, qui laissait subsister, sous le voile transparent de rappellation chrétienne, Tancienne personnalité divine ou héroïque ; c'est ainsi que saint Elle devenait, sans effort, l'héritier de son homonyme Hélios, le dieu du soleil ; saint Jean, le chasseur, prenait la place de quelque divinité cynégétique telle que Mars ou Adonis ; sur les promontoires, Poséidon était remplacé par saint Nicolas ; de même qu'au bord des sources, Esculape, le dieu guérisseur, cédait sa place aux Anargyres saint Cômejet saint Damien, les héros des cures gratuites. C'est en Grèce surtout que le christianisme fut plutôt une infiltration qu'une révolution, et que les dieux anciens ne moururent que pour revivre sous une forme nouvelle.
Le Yillage de Kaslri (Delphes) en 4876
La vallée de Delphes est un terrain singulièrement favorable pour une étude de la Grèce moderne et de ses conditions d'existence. Les plus farouches partisans de Fallmérayer nous concèdent eux-mêmes qu'il n'est nul besoin d'allumer ici une lanterne pour trouver un Grec ; la population, protégée par ses remparts de rochers, est en somme restée ce qu'elle
était il y a vingt siècles. Que la Morée ait reçu une forte infusion de population slave, que les bords du Céphise, ceux du Copaïs et ceux du Ladon soient aujourd'hui entre les mains des fils de Scanderbeg, c'est là un fait certain, mais l'invasion albanaise s'est arrêtée au Parnasse; elle n'en a pas même effleuré les falaises et l'on peut dire que les provinces encore plus occidentales de l'Etolie et de l'Acarnanie sont, autant que les parages de Delphes, des terres helléniques, restées à peu près vierges de toute invasion. La vallée de Delphes a d'autres privilèges; quoique bordée de rochers sévères au >sud et au nord, elle n'est point stérile ni restreinte, comme tant d'autres localités grecques, à un seul genre de culture; toute la gamme végétale de l'Europe trouve place entre le lit du Pleistos et le double sommet de la montagne sacrée. C'est d'abord l'olivier cher à Athéné Pronaea, qui monte jusqu'à plus de sept cents mètres et escalade même la pente d' Arachova où le Pleistos prend sa source ; puis viennent, sur les escarpements qui succèdent aux Phédriades, de grands vignobles qui n'enivrent pluô de Bacchantes et procurent, hélas ! plus de labeurs que d'ivresses aux pauvres femmes qui les cultivent ; plus haut, ce sont d'âpres nudités, des rochers que recouvre par places une végétation arborescente, pleine d'arômes et d'épines ; au-dessus des rochers s'étend le plateau des lacs, qui se prolonge au milieu de mille accidents de terrain sur une longueur dé plus de deux lieues, de Delphes jusqu'à Arachova ; ici nous sommes en pleine montagne, à douze cents mètres au-dessus du golfe;
— aoo -
c'est ici que le Kastrite vient récolter au mois d'août ses blés et ses lentilles et couper les bois de construction; eu&n c'est d'ici qu'il monte aux grands pâtis du Parnasse.
En somme, la vallée de Delphes est comme un abrégé embelli de la Grèce tout entière, elle a les premiers plans et les lointains horizons, les sources jaillissantes et les pentes brûlées, le fourmillement des bosquets et les reflets métalliques des grandes parois, elle a l'olivier et la vigne, le pin et le froment ; oasis de poésie, elle redisait jadis les péans d'ÂpoIlon et les dithyrambes de Bacchus, comme aujourd'hui elle répète à l'envi les chansons du vigneron et celles du pâtre. Et puis, que de ruines pour faire rêver le voyageur! que d'apparitions pour peupler ces solitudes, depuis les fantômes chatoyants de la légende jusqu'aux statues de bronze de l'histoire ! Partout des promontoires de rochers où l'œil attentif discernerait encore aigourd'hui l'empreinte du trépied qui marquait la limite du territoire sacré; partout des rochers témoins des luttes de la Grèce contre les barbares, depuis ^pollen jusqu'au fils de la nonne, Earaiskakis ; partout des grottes qui vous parlent de Pan, des Nymphes, d'Ulysse chassant dans ces halliers, des Grecs fuyant devant Xerxès et des Klephtes fuyant devant les Turcs ! Oui, s'il me fallait choisir une retraite^ en Grèce, c'est dans cette vallée que je voudrais vivre, c'est ici que je voudrais voir se dérouler sous toutes leurs faces le drame changeant de la nature et les mille épisodes de la vie populaire.
Si vous voulez voir le Kastrite d'autrefois, le Grec
— solde la génération des Turcomaques, le chef redouté des palikares de la chanson populaire, allez chez le colonel Francos. Ce Francos est un Delphien, et non, comme pourrait le faire croire son nom, un Franc égaré à Delphes et devenu pacha de la vallée. Francos doit son nom à' son père, comme nous tous, et son père le devait à ses pantalons de forme franque qu'il avait rapportés des pays étrangers ! Sa maison est immédiatement au-dessous du café de Panagioti, dans l'alignement du mur pélasgique : bien qu'il n'ait aucun titre officiel, je vais lui faire visite pour lui recommander mon compagnon de voyage, que je laissais à Delphes pour quelques semaines. Francos nous reçut fort bien; à le voir, on ne lui donnerait guère ses quatre-vingts ans ; il a la taille droite, un peu courte, l'œil perçant de l'aigle, la grande moustache traditionnelle du palikare et les sourcils épais comme des broussailles. Après avoir bu le café de rigueur, je le mets sur le chapitre de ses campagnes ; il me raconte brièvement comment il est parti de Kastri avec une centaine d'hommes pour aller guerroyer avec Grivas, avec le pillard Odysseus et l'héroïque Karaiskakis ; sa chambre est tapissée de panoplies et d'armes antiques dont quelques-unes ont vu de fort près les Turcs. Aujourd'hui le vieillard passe l'été seul avec une servante; à l'approche de l'hiver, il descend chez son fils dans la tiède vallée d'Amphissa. De la guerre je passai aux antiquités ; car Francos, s'il faut en croire tout ce qu'on raconte de lui, parait avoir été plus encore l'Attila des antiquités que l'Attila des Turcs ; il fit déblayer après 1840 le mur pélasgique sur une Ion-
gueur de vingt mètres ; puis après avoir usurpé et renfermé dans ses bâtiments une partie du mur qui appartenait au domaine public, Francos se mit en demeure, suivant M. Foucart, d'arracher les pierres, de les briser pour s'en servir comme de matériaux, et de renverser les assises helléniques pour en arracher les scellements de plomb. L'amende qu'on prononça contre lui ne fit qu'exaspérer sa rage de destruction. Naturellement Francos a sa version à lui, il n'a jamais fait, dit-ilj qu'user de son droit de propriétaire, son mur est à lui aussi bien au moins que la Grèce appartient au roi: qu'on l'exproprie et il cédera les inscriptions ; jusqu'alors personne, pas même le ministre ne pourra les copier. Ce qui lui parait inconcevable, c'est que les deux Français (MM, Wescher et Foùcart) qu'il avait hébergés gratuitement pendant trois mois, aient osé demander au ministre un ordre d'exécution contre lui ! Je cherche en vain à lui faire comprendre que les inscriptions comme celles de son mur n'ont pas de valeur vénale et qu'il pourrait fort bien les laisser copier à quelque Grec érudit, le roi des montagnes secoue la tête et me conduit sur ma demande dans un hangar dont il a toujours la clé sur 1-ui. Ici il m'est permis de voir et non de toucher ; malheureusement, le mur n'est pas, comme se l'imagine Francos, entièrement couvert d'inscriptions et ne promet pas une moisson épigraphique aussi abondante que celle qu'ont faite Ôttfried MûUer et Foucart. Si Francos malmène un peu les antiquités et les archéologues, il est en revanche fort hospitalier, et après s'être excusé de ne pouvoir loger lui-
même mon compagnon de voyage, il s'employa fort activement à lui trouver une demeure convenable.
Nous fîmes encore bonne connaissance avec an autre officier, le sieur G. Botilios; parent de Francos, il devrait porter le même nom ; mais il y a soixante ans, il n'y avait pas de noms de famille en Grèce, et le père de Botilios, frère de Francos, reçut de ses camarades, grâce à sa sobriété exagérée, le sobriquet ironique de Botilios (bouteille); ce sobriquet devint le nom de sa famille. M. Botilios, fils du buveur d'eau, est d'ailleurs un charmant homme, assez instruit pour un sous-lieutenant et fort jaloux de la bonne réputation de son pays. D est en garnison à Amphissa et vient tous les dimanches visiter sa famille à Kastri , où il s'est bâti une maison de bonne apparence ; quoique parlant assez couramment le français, il vit à l'orientale et mange encore à la turque !
Tout étranger qui passe à Delphes s'abouche nécessairement avec l'archéophylax ou gardien des antiquités ; le pauvre vieillard, qui lui aussi a vu dans sa jeunesse > les Turcs, est beaucoup moins valide que Francos; il se traîne, la canne à la main, au milieu des murailles antiques et des masures modernes, occupé à examiner toutes les pierres et à interroger tous les recoins de la vallée. Hélas ! de longues semaines se passent sans que personne se montre à l'horizon, mais qu'un chapeau et un habit francs apparaissent au détour de la vallée, l'archéophylax est debout' et il arrive en même temps que vous à votre gîte ; on dirait la Prière au pied boiteux s'attachant aux pieds du voyageur. Le cicérone
nous invite à monter dans sa cabane, qui est une des moins mauvaises du village ; il a dans sa cour un certain nombre de fragments d'inscriptions qu*il connaît par le menu et qu'il surveille d'un œil jaloux ; nous fîmes par la même occasion connaissance avec sa fille, qui a dans son costume d'apparat quelque ressemblance avec une idole hindoue; ses mains sont littéralement couvertes de bagues, son front est enfermé dans un pesant diadème, quelques livres de médailles ou floria pendent à son cou, tandis que de grandes plaques d'or faux s'étalent sur sa poitrine et que d'immenses tresses protègent son dos; quant au corps, il est emprisonné dans deux ou trois tuniques brodées et^dans d'invisibles jupons. Tel est le pompeux costume des Dianes de Delphes, les jours de repos bien entendu.
Les Delphiens sont, comme tous les Grecs, plus actifs d'esprit que de corps. On les voit, comme leurs frères, réunis sur la place publique pour deviser , des nouveautés du jour, tandis que leurs femmes travaillent aux champs ou chassent les mules dans les sentiers de la montagne. C'est dans ces agorai toujours pacifiques que se débattent les questions locales et les grands intérêts de la politique du royaume. Le sujet à l'ordre du jour, lors de notre passage à Delphes, était une de ces questions économiques qui commencent enfin à se poser aux yeux des Grecs et qui devront de plus en plus absorber leur attention, s'ils veulent décidément conquérir leur grade de nation civilisée; il s'agissait de l'achat d'un moulin à vapeur pour l'huile, d'un de ces atmomyli comme en possède déjà Ârachova. Chacun
donnait son avis sur le système, sur le coût et sur la pose de la machine, comme s'il eût été au courant de tout ; que les Delphiens se hâtent de réaliser leur bonne intention et qu'ils se mettent ensuite courageusement à construire la route carrossable qui doit relier Arachova à la mer. La Grèce avec son million d'oliviers et ses vastes vignobles sera sur le chemin de la richesse le jour où elle aura partout de bonnes routes, des moulins à huile et des prèssoirs perfectionnés.
C'est surtout à l'arrivée d'un étranger que se trahit la curiosité d'esprit du Delphien. Lorsque le Turc voit passer quelque voyageur, il ne le regarde même pas ou bien il lui lance quelque inintelligible malédiction. Le Grec, au contraire, accourt à lui; l'étranger est pour lui un ami, il est surtout un problème. D'où venez-vous ? que faites-vous ? Combien gagnezvous en venant ici ? Etes- vous ^marié ? Que diiron de la Grèce dans votre pays ? telles sont les questions qui se pressent tout d'abord sur ses lèvres, en attendant que le cours de la conversation en amène mille autres. Le mieux alors est de fermer son cahier de notes, de plier sa carte et de répondre tant bien que mal à ces assauts d'une curiosité méritoire : c'est ce que nous faisions à Delphes; à ce prixlà nous pouvions à notre tour interroger et écouter, et pour finir, l'on nous gratifiait de quelque tragoudi (chant) ou de quelque air mi-grec, mi-italien, chanté avec l'accompagnement d'une sorte de mandoline allongée qu'on appelle vouthouki.
Après mon départ, mon compagnon de voyage, qui est peintre de profession, eut chaque soir l'occasion
d'assister à d'interminables discussions dotit il comprenait vaguement le sujet et dont il faisait luimême le fonds. A-t-il beaucoup d'argent et combien gagne-t-il à faire ses images ? telle était la question en litige depuis plusieurs jours, lorsqu'un soir un matelot, qui avait beaucoup voyagé avec les Anglais et par conséquent beaucoup appris, vint expliquer dans l'assemblée émerveillée que l'étranger faisait des panoramas pour les montrer dans les foires des grandes villes; il en avait, disait-il, beaucoup vu où l'on payait dix centimes d'entrée. Figurez- vous, disait-il, qu'il a dans sa boîte toutes les couleurs imaginables, sur quoi un auditeur lui demanda si le peintre avait aussi avec lui delà couleur de tomates! Si des hommes nous passons aux habitations, le tableau s'assombrit; tandis que Ghryso a relevé une bonne partie de ses maisons et a même quelque chose qui ressemble à une rue, les Delphiens se complaisent dans une négligence qui dépasse toute idée; la plupart de leurs maisons n'ont pas été rebâties depuis le tremblement de terre, c'est-à-dire depuis six ans; ce sont des ruines sur lesquelles on a jeté un toit pour les rendre habitables. Du reste, quand l'idée leur en vient, la masure se relève comme par enchantement en quelques jours: ainsi le dimanche, après le dîner, le propriétaire d'une maison voisine de la nôtre s'avise d'enlever les tuiles ^de son toit avec l'aide de ses enfants et de ceux de son voisin ; le lendemain, lundi, le maçon et le charpentier du village viennent et commencent dès l'aube à rebâtir. Les femmes brassent le mortier simplement composé d'eau et de terre et le portent
à l*endrott voulu ; le maçon aide le charpentier dans son ouvrage, le charpentier seconde le maçon, le voisin vient donner un coup de main et en huit jours rétage de la maison est debout et recouvert de l'ancien toit ; le réduit humide où la famille vivait naguère servira désormais d'écurie et de remise.
Pourquoi ces paysans grecs, qui ont tant d'intelligence naturelle, ont-ils si peu d'initiative dans les choses pratiques? La 'pauvreté explique un peu, mais ne justifie pas entièrement cet amour de la routine et cette absolue insouciance du bien-être qui caractérise les Delphiens et la plupart des paysans grecs. Le Grec riche et civilisé habite les villes et y fait du commerce, et les villageois laissés à euxmêmes sont sans doute trop sevrés de bons conseils et de bons exemples. On peut, je n'en disconviens pas, vivre heureux autour d'une table turque de quelques pouces de hauteur, mais à quoi bon coucher sur la t^rre dure, quand il suffirait d'un peu de travail pour se procurer un bon plancher bien propre et quelque chose qui ressemble à un lit ? Pourquoi aussi se priver, de gaité de cœur, de vitres aux fenêtres et rester exposé sans défense à toutes les intempéries des saisons? A part les deux cafés, j'ai à peine compté à Delphes six habitations pourvues de vitres et je me suis un jour fort diverti à observer un gamin qui s'était introduit chez Panagioti et qui manifestait sa stupeur à la vue des vitres en les caressant de ses mains; de temps en temps pourtant il les perdait un peu de vue, c'était lorsque une nécessité plus pressante le forçait de porter ses mains à sa tête.
Je n'ai point vu comment se fait la récolte olives qu'on abat, dit-on, impitoyablement avec à»' longues gaules bien faites pour mutiler Tarbre. Ce que je sais, c'est que les moissonneurs et les vendangeurs usent de procédés on ne peut plus primitifs et on ne peut plus dispendieux. Le raisin recueilli dans des paniers est jeté dans un bassin en maçonnerie construit dans la vigne elle-même: là xm homme le foule avec les pieds, tandis que le moftt s'échappe par une ouverture et va se déverser dans un autre bassin plus petit, ouvert à un niveau inférieur. De là le liquide est transvasé dans des outres, tandis qu'on entasse les gousses encore pleines de jus dans des sacs de cuir qu'on transporte au vil^ lage à dos de mulet, sans s'inquiéter de tout ce qui se perd en chemin. Là le tout se vide dans un grand tonneau où doit se faire la fermentation, car on ûe fait à Delphes que du, vin rouge. La fermentation faite, on se sert de ses pieds pour exprimer encore le plus de jtis possible. En somme, la s^ule préparation que l'on fait subir au vin est de le mélanger avec V70 ou Vso ^^ résine. Les Delphiens possèdent aujourd'hui quelques bons tonneaux français, mais ceux qu'ils fabriquent sont véritablement hideux à voir ; ils ne savent pas seulement lier un cercle de bois et se servent, pour fixer les douves, de ficelles et de clous.
La vallée du Pleistos semble éminemment propre à la culture des légumes ; mais c'est à peine si l'on y voit deux ou trois jardinets. Tous les légumes qui se mangent à Delphes viennent d'Amphissa ou d'Itea. Manger des pommes de terre est un luxe.
elles coûtent trente à quarante centimes le kilogramme. Demandez aux paysans pourquoi ils n'en cultivent pas ; tel vous répondra qu'il en a planté l'année passée et qu'elles ont très bien prospéré; un autre prétend qu'il n'en plante pas, parce qu'on les lui volerait ; enfin un troisième avoue qu'il ne savait pas qu'elles pouvaient prospérer à Delphes, mais il fera, dit-il, très prochainement un essai. n en est de même du coton: beaucoup admettent que Delphes en produirait aussi bien que tout autre endroit; mais ils se hâtent d'ajouter qu'ils n'en cultivent pas, parce qu'on le leur volerait.
Pour se faire une idée de la pauvreté du paysan grec et de la rareté du numéraire, il suffit d'assister à la paie des impôts; à cette occasion Delphes reçoit la visite d'un grave monsieur affublé d'un chapeau de paille et d'un habit noir et accompagné de cinq ou six soldats et gendarmes. Le crieur s'en vient se poster chaque soir sur la place pubjiique et rappelle aux habitants leurs devoirs ; le percepteur est visible au café de Panagioti tous les soirs ainsi que le dimanche matin, et se tient à la disposition des contribuables qui viennent un à un apportant dans leur mouchoir le montant de leur impôt; quelquesuns, hélas ! viennent avec tout ce qu'ils possèdent et s'en retournent avec ce que le spractor leur rend ; beaucoup n'apportent que des pièces d'un ou de deux centimes et le gouvernement est bien forcé de les prendre quand on n'a pas autre chose à lui donner. J'ai vu un de ces pauvres diables qui est venu payer une somme de vingt-cinq drachmes erj
pièces de un, de deux et de trois leptâ. Aussi la perception dure-t-elle bien au moins quinze jours.
La pauvreté est amie du jeûne, aussi les Delphiens jeûnent-ils à peu près quatre mois sur douze ; heureusement il y a de temps en temps des fêtes qui servent à remettre le patient de ses macérations. Hélas ! jeûnes et fêtes conspirent pour appauvrir le paysan et lui ravir le temps et les forces dont il aurait tant besoin ; il y a là un cercle vicieux dont on ne sortira que par une bonne et vigoureuse réforme ; pendant le jeûne, le paysan muse, il est sans force et sans entrain; puis viennent les joiu"s de fêtes où son estomac se rattrape, sans profit pour le travail du lendemain. La plus belle des fêtes de Kastri est la grande panégyris de la fin d'août, qui a lieu le jour de l'Assomption grecque. La veille de -la fête, le couvent de la Panagia est envahi par une grande procession de veuves qui viennent y pleurer leurs défunts époux ; de tous côtés accourent des enfants portant des assiettes remplies de blé bouilli farci de raisins de Corinthe; ce sont les colyba, l'analogue de ces offrandes de blé et de miel que les anciens devaient aux morts à certains jours; l'Eglise grecque n'a point aboli cette coutume plus vieille que la Grèce, elle Ta transformée et les colyba se distribuent maintenairt aux pauvres et aux amis.
En même temps le village s'anime ; à côté d'un petit café qui est immédiatement au-dessous du nôtre se dresse un figuier sur lequel s'appuient quelques poutres transversales : c'est là qu'on improvise la boucherie; pour le moment trois moutons y laissent pendre leur dépouille sanglante ; ceux qui les rem-
placeront sont déjà là et les chiens des environs viennent de tous côtés goûter les prémices de la fête. Le lendemain, dimanche, la messe se célèbre avec grande pompe au couvent et, aussitôt après, le choros commence à déployer sa chaîne multicolore sous les oliviers ; au bout d'une heure et demie, la danse cesse, mais pour recommencer Taprès-midi sur la petite place de Kastri ; là elle dure sans interruption jusqu'au coucher du soleil. La danse en chœur est une des coutumes les plus caractérisques que les Grecs aient héritées de leurs pères ; jce n'est pas, on le comprend sans peine, notre danse tourbillonnante, où Thomme et la femme dévorent l'espace enlacés par Tamour et enivrés par le plaisir et le mouvement ; non,' ici, comme dit M. About, Pierre ne danse pas avec Marguerite, mais tout le village danse avec tout le village. La mélopée monotone du tambourin et le son aigu du flageolet rhythment avec une sage lenteur le balancement des deux chaînes d'hommes et de femmes qui ondulent sans jamais se rompre; pas un cri, pas un de ces trépignements par lesquels nos paysans dpnnent essor à leur ivresse ; on le sent, on est en face d'un peuple fait de raison et que de longs malheurs ont rendu grave et pensif jusque dans ses plaisirs. Malgré la rupture du jeûne, tout le monde est sobre, et si le cafetier vend quelques petits verres de raki de plus qu'à l'ordinaire, la fontaine du village a encore plus de chalands que son humble boutique.
Les danses de l'après-midi nous avaient rappelé les antiques chœurs de la Grèce: ce peuple en habits de fête, les femmes aux seins profonds avec
leurs stoles traînantes et leur§ ceintures voyantes, les hommes avec leur tunique aux plis flottants, les ruines du temple, les grands rochers tapissés de lumière et colorés de lueurs rougeâtres, tout jusqu'à cette colonne grossière simulant Tautel autour duquel tourne le Chœur, tout nous avait transportés dans cette antiquité où les Nausicaa venaient danser aux fêtes des dieux, et où les chœurs tragiques déroulaient autour de Tautel consacré à Bacchus les savantes évolutions de la grave emméleia ou danse tragique. Le soir, le tableau est changé, mais il est tout aussi antique de couleurs : chaque maison est une salle de festin ; le plus pauvre a égorgé l'agneau traditionnel et rempli la gourde ou colocasia et chacun pratique la plus large hospitalité; le jeûne a été si long et si dur que Ton ne pourrait guère se rassasier chez soi ; aussi va-t-on, de maison en maison, goûter le vin et l'agneau du voisin ; on dirait la fête antique des Théophanies. Notre hôte nous conduit avec lui de porte en porte, de table en table; partout recommence la dégustation du vin et de la chair d'agneau. Malheureusement nos forces ne sont pas à la hauteur de notre bonne volonté, et nous laissons bientôt le nom suisse exposé à la risée de notre hôte, qui ne comprend pas qu'on ne sache pas mieux faire honneur à une panégyris. Les Grecs n'entendent décidément rien à nos estomacs civilisés, esclaves de l'heure et de l'habitude; ils en sont encore au régime des compagnons d'Ulysse, qui ne faisaient la cuisine que lorsque le vent les jetait sur une plage et en prenaient chaque fois à leur soûl pour trois ou quatre jours. A dix
heures du soir tout est à peu près fini ; il ne serait pourtant point vrai de dire que le combat finit faute de combattants, car malgré les rondes dansantes, malgré les rondes pantagruéliques, tout est calme dans Kastri ; chacun a bu suivant ses forces et obéi au précepte d'Horace : « Ne quis modici transiliat munera Bacchi. >
ArachoYa et le couvent de Jérusalem.
Que le touriste qui aime les contrastes ne s'arrête point à Delphes. Après Delphes, il faut voir Arachova; après la Grèce antique, la Grèce moderne. Vous quittez à regret Çastalie et le platane d'Agamemnon; mais, hélas I voyager n'est-ce pas se condamner à se séparer éternellement de ce qui commençait à vous devenir cher ? Près du temple de Minerve, votre œil cherche à reconnaître au-dessus du chemin les blocs qui vengèrent le sacrilège des Perses ; sans doute, les tremblements de terre les ont peu à peu poussés jusqu'au fond de la vallée; à leur place gisent de grands quartiers de rochers détachés par le récent cataclysme. Des tombeaux ouverts dans la roche ajoutent à l'impression tragique des lieux; voici, à côté même du chemin, une grande porte funèbre aux panneaux disjoints; c'est sans doute l'image de la porte de l'Hadès, ouverte
jour et nuit aux sombres légions des morts; un figuier, qui fait éclater la pierre sous la pression de sa jeune sève, semble vouloir achever l'œuvre des tremblements de terre, et lancer à la mort un défi orgueilleux. A quinze minutes de Delphes, le chemin passe à côté d'une tour qui élève jusqu'à trois mètres > ses savantes assises helléniques; est-ce un tombeau ou un poste d'observation ? il n'y a dans les débris rien qui puisse nous tirer de notre incertitude.
Le sentier, presque aussi pierreux mais moins escarpé que celui de Ghryso à Kastri, suit fidèlement tous les promontoires et tous les sinueux replis de la montagne; la pente, aussi raide que celle des vignobles du Léman, est tout entière couverte de ceps bas qui donnent l'excellent vin d'Arachova. Faites à votre guide l'observation que la culture de ces montueux vignobles doit être fort pénible, il vous répondra d'un ton dégagé : Oui, mais ce sont les femmes qui y travaillent. Les hommes devraient au moins se charger de tracer des chemins, puisque les femmes veulent bien vaquer aux durs travaux du vigneron ; le sentier, partout mauvais, devient ici si, étroit qu'on risque de rouler sur les pentes ou de rçster suspendu aux épines des buissons. Enfin se montre, derrière les pointes de rochers, l'imposante bourgade d' Arachova, dont les maisons à toit rouge escaladent en files serrées les pentes du Parnasse ; immédiatement audessus du village se dressent de grands rochers, émules des Phédriades, tandis qu'au sud les arêtes parnassiques se redressent en pitons isolés.
Mes voyages en Grèce m'ont amené deux fois à Arachova. La première fois, c'était un dimanche du mois de inai 1875. Nous avions visité à la hâte Delphes pendant la journée, et, vers cinq heures du soir, nous faisions notre entrée à Arachova, suivis de deux agoyates que nous avions emmenés de Chryso. De loin déjà, un bruit étrange avait attiré notre attention ; nous nous arrêtons dans une rue montante, devant la maison du dimarque, à qui nous étions adressés ; le dimarque étant absent, on nous conduit dans la demeure d'un notable du village. Un jeune homme d'un type superbe, avec quelque chose de cette morbidezza italienne qui est rare en Grèce, nous reçoit et nous offre de nous conduire au chœur. La place de danse est une plateforme rocheuse située à l'extrémité est du vil-"^ lage, dans le voisinage de quelques têtes de rocher au relief accentué ; à mesure que nous approchons, Toreille perçoit toujours plus distinctement les sons de la musique, tandis que l'œil découvre tout à coup toute une mer chatoyante de costumes blancs, bleus et rouges. Au moment où nous arrivons, tout le village a les yeux fixés sur quatre ou cinq danseurs qui se tiennent par la main, reculent puis avancent, non sans exécuter de gracieuses pirouettes où leur corps semble balancé à la fois par le rhythme monotone de la musique et le jeu de la danse. Quelques jeunes gars assis sur le bord de la plateforme se lèvent pour nous faire place; l'orchestre est représenté par un tambourin et un joueur de flageolet, qui reprend en sous-œuvre toutes les contx)rsions du chœ.ur et sollicite, avec une mimique
fort amusante, la générosité un peu paresseuse de la galerie. Nous sommes à une fête de noces, où les chœurs d'hommes et de femmes alternent, puis se mêlent l'un à Tautre. On nous montre Tépoux, au moment où il prend la tête du chœur; son bonheur lui donne des ailes et lui inspire d'aimables entrechats et des ronds de jambe artistement exécutés. Après la danse de Tépoux vient celle -de l'épouse; pâle comme une Caryatide, elle porte sur la tête une sorte de tiare, et sur la poitrine le grand pectoral des jours de fête ; ses pas sont timides et mal assurés, mais son maintien estdigne. Notre hôte, assis à nos côtés, nous rend attentifs aux diversités de costumes et aux mille détails du spectacle; quand je l'entends parler de la nymphe ou mariée du jour, des parthenoi ou vierges, que je lève les yeux sur les rochers habités par les Muses ou que je les abaisse sur le golfe de Gorinthe, je me demande presque si je suis de mon siècle et si je ne me trouve point transporté comme par enchantement dans les premiers âges de la Grèce.
Quand le chœur est fini, notre hôte nous conduit consciencieusement sur les ti'ois collines de la bourgade, et, avant tout, sur l'acropole qui porte l'église de Saint-Georges. L'église, absolument ruinée par le tremblement de terre qui a coûté la vie à vingtsix Arachovites, se relève du milieu de ses décombres plus belle qu'auparavant; de grandes yeuses l'abritent contre les souffles glacés du Parnasse; tandis que, du côté du sud, la vue, dégagée par l'effondrement du mur d'enceinte, s'arrête au milieu des brumes du soir sur les masses violettes
du Chelmos et des Aroaniens. Pour nos guides, le monde finit à la vallée de Delphes, et aucun d'eux n'est familier avec les noms des massifs arcadiens, qui leur apparaissent aussi distinctement que les Alpes aux habitants du Jura. Dans les rues d'Arachova^ les chants n'avaient point cessé: çà et là nous rencontrions des groupes de jeunes filles se tenant par la main et dansant au son des chansons ; quelques-unes d'entre elles, blondes comme Vénus . et grandes comme Pallas, nous frappaient par leur idéale beauté, et nous semblaient être un chœur de nymphes descendues du Pai*nasse pour célébrer quelque poétique fête. Revenus chez notre amphytrion, nous trouvons la grande chambre de la maison envahie par les belles danseuses d'Arachova; au premier rang brille la fille de la «maison, que la présence des étrangers rend doublement timide. Pendant la soirée, j'eus le loisir d'examiner son costume, composé d'un gros par-dessus fort élégant et d'une longue chemise bouffante très fine, ouverte au col, à longues manches pendantes et imitant les plis d'une stole antique; sur le devant du corps tombe un gros tablier rouge en laine épaisse, attaché plus bas que la taille par une large bande d'étoffe voyante; cette bande joue un rôle considérable dans le costume de la femme, c'est elle qui indique son état civil; est-elle demoiselle, le bandeau est rouge; lorsque le jour de l'hymen luit pour elle, il se teint en bleu. Il ne manquerait plus aux garçons, pour être bien renseignés, qu'une bande d'étoffe dont la largeur fût proportionnée à la dot des filles, mais ce progrès se réalisera peut-être un jour; en attendant,
les. candidats au mariage peuvent trouver quelques renseignements utiles dans les chrysaphia ou plaques de métal précieux dont les femmes couvrent leur poitrine aux jours de fête, et dans les floria ou médailles dont elles se font parfois des diadèmes. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'à Arachova les vieilles filles sont plus rares que chez nous ou du moins qu'elles se montrent moins en public; nombre déjeunes personnes, encore jeunes et fraîches, déjà parées de la ceinture d'Hyménée, vous disent assez que les mariages sont précoces dans ces heureuses montagnes.
Au moment où la nuit tombe, les visiteurs s'en vont, et mon hôte me demande si j*ai faim. Décidément, l'hospitalité grecque trahit de tout autres mœurs que l'hospitalité suisse; en Suisse, vous n'avez pas dit vingt mots à votre hôte que vous avez déjà goûté, de gré ou de force, son vin et son pain; en Grèce, à part le café, on ne vous oflfre rien jusqu'à la nuit close, et on ne s'informe de votre appétit que lorsque le sommeil est prêt à vous saisir. En attendant le régal du soir, nous causons, mon hôte et moi, du glorieux passé de la Grèce et de ses aventureuses destinées. Mon interlocuteur a lu Paparrigopoulo et son histoire de la nationalité grecque; il a entendu parler de la ville antique d'Anémoréia, qui occupait probablement les croupes aériennes du Parnasse arachovite; il voudrait beaucoup que son village natal échangeât son nom suspect de slavisme contre l'ancien nom grec. • Oui, sans doute, lui dis-je, il est doux, quand on est Grec, de faire revivre les noms antiques des bourgades et
des cités; mais, ce qu'il faut avant tout pour le bonheur et la grandeur de THellade, c'est du travail, c'est le bruit de la pioche et de la charrue, le bruit des aqueducs, le lourd mugissement des chars, la mélopée des machines et des battoirs; il faut que la Grèce se fasse boutiquière, qu'elle vende plus qu'elle n'achète, suivant le précepte de Gaton; il faut que sa devise soit : toujours plus de vin, toujours plus d'huile, toujours plus de coton, de soie et de laine ; le travail acharné, voilà le seul avenir pour votre pays ! »
Mon hôte m'approuve et presse les apprêts du souper; il se place à table à côté de nous, prononce le sacramentel KàLôs orisate, avant lequel il gérait malséant de mettre la main sur les mets; puis, saisissant non point une coupe mais une grosse gourde, il fait, en notre honneur, les premières libations; il prononce encore une fois le salut de bienvenue et nous tend la gourde; nous buvons à notre tour, non sans lui souhaiter également une bonne santé. L'hospitalité de notre hôte devient de plus en plus généreuse, et accumule sur notre plat des morceaux d'agneau et de fromage qui ne laissent pas de nous effrayer. Tout en mangeant, nous ne pouvons nous empêcher de prêter quelque attention à la jeune intendante qui entre et sort saris mot dire et attend en silence les ordres de son frère. Après le souper, la jeune fille étend par terre quelques draps; l'opération finie, nous attendons que l'hôte nous souhaite le bonsoir et se retire; mais non, l'usage grec veut que l'amphytrion assiste au déshabillé de ceux qu'il reçoit chez lui; nous compre-
nons et noud nous exécutons; la jeune fllle, simple comme une vierge antique, se tient en dehors de la chambre et nous apporte ensuite de Teau fraîche pour la nuit; puis, fidèle aux règles de l'hospitalité grecque, notre amphytrion ne nous quitte que lorsque nous sommes tant bien que mal installés pour un sommeil de quelques heures.
Lorsque j'entrai à Arachova pour la seconde fois, par un beau dimanche du mois d'août 1876, tout plein des souvenirs de Tan passé, je prêtai avidement Toreille à tous les bruits de la vallée, mais en vain; le tambourin et le flageolet sont muets; les ruelles sont animées, comme un an auparavant, par le gracieux mirage des costumes du pays, mais la saison des jeux, des ris et des danses semble passée; le beau mois de mai n'est plus et l'août est venu, emmenant danseurs et danseuses vers la montagne; d'ailleurs, comment avoir le cœur à la danse, quand on a devant soi la perspective de quinze jours de moisson, . qui seront, par surcroit de malheur, quinze longs jours de jeûnes ? Nous mettons pied à terre à l'entrée du village et suivons le dédale des rues que traversent des filets d'eaux courantes; quelques jeunes femmes se lèvent pour nous faire honneur quand nous passons. Arrivés au magazi, nous y trouvons notre amphytrion de l'an passé ; malheureusement sa maison est en réparation, et d'ailleurs nous préférons, jpour être plus libres de nos mouvements, faire appel, pour quelques jours, à l'hospitalité moins désintéressée du cordonnier Panagiotis.
Au bout de quelques minutes, nous sommes ins-
tallés dans une chambre haute; un grossier balcon de bois nous permet d'aspirer à pleins poumons la fraîcheur du soir; tous ces toits rouges coiflFés d'un panache de fumée et échelonnés sur des pentes nues, les grands bastions de rochers qui surplombent de trois côtés la romantique bourgade, la bienfaisante fraîcheur de Tair, tout nous rappelle notre patrie et nos grands villages alpestres assis sur le penchant des monts. A peine sommes-nous arrivés, que Panagiotis s'est déjà emparé de nous; nous le suivons au café où il nous fait servir des rafraîchissements; nous revoyons des lieux connus, l'acropole de Saint-Georges avec son église bientôt achevée, les pitons de rochers, la place de danse. Panagiotis, qui se prévaut auprès des Arachovites de notre présence chez lui, devient de plus en plus importun. J'ai dit, à propos de Gorfou, que les cicérones sont rares en Grèce, et que c'est même un des charmes d'un voyage en Orient que de pouvoir se promener de Janina à Patras, d'Athènes à Sparte, de Thèbes à Missolonghi, sans jamais se heurter contre la déplaisante figure de ces parasites; hélas ! Panagiotis, sans être cicérone de profession et sans avoir jamais été à aucune école de facchinis italiens, atteint du premier bond à toutes les roueries du métier, et nous ne nous débarrassons pour quelques instants de ses importunités qu'en lui répétant plusieurs fois de suite que nous tenons à être dans nos courses tout seuls, mais absolument seuls; sur quoi Panagiotis nous regarde avec de grands yeux. Dieu sait quel soupçon traverse son esprit ! Nous revenons au logis enchantés, non point de notre guide, mais
d'Arachova; oui, c'est bien là la Grèce nouvelle, telle que je la rêve, des bourgades riches de vin et d'huile , d'industrieuses ménagères filant ellesmêmes leurs vêtements et les beaux tapis de leurs demeures, partout de blanches maisons de pierre avec un jardin comme décor, de poétiques rochers comme abri et de lointaines échappées sur les golfes et les mers; puis, dans les jours de fête, des danses et des chants, des chants anciens et des chants nouveaux; car, n'en déplaise aux détracteurs de la Grèce moderne, le Parnasse n'est pas sans voix, ni Arachova sans Muses. Soyez roi comme Othon, et au retour d'une ascension sur le Parnasse, vous serez, comme lui, reçu par des chœurs de jeunes filles et de charmantes chansons improvisées par les Muses du village.
Ce soir-là, Panagiotis nous régale d'un plat de lentilles et de quelques œufs cuits dans l'huile; puis, en se pinçant le bras d'une façon fort significative, il nous conseille de nous étendre plutôt sur le balcon en plein air que dans la chambre déjà fort occupée qu'il veut bien nous louer !
Le matin, nous disparaissions de bonne heure à la barbe de notre hôte. A partir d'Arachova, la vallée du Pleistos se fait triste et solitaire; plus de vignes, plus d'arbres; l'on ne voit guère autour de soi que des galets qui resplendissent au soleil. Notre courage se fond bien vite dans cette gorge, où tout semble plongé dans une somnolence éternelle; voici pourtant un moulin qui converse bruyamment avec le Pleistos; ici, du moins, la Naïade du Pleistos chante encore, dissimulée sous un berceau de peu-
pliers, mais la chanson joyeuse expirera bientôt sur ses lèvres au milieu des rochers desséchés I A gauche, la ville antique d'iEolidai a laissé quelques ruines sur un mamelon de broussailles;' à vingtquatre siècles de distance, ces ruines nous parlent encore des Perses et de leurs fureurs sacrilèges ; car ^olidai avait été détruite par la colonne de barbares envoyée contre Delphes, et elle n'a pas été rebâtie depuis. On se sent presque mal à Taise un peu plus loin dans le solitaire dervéni ou défilé de Ziméno ; les rochers du Parnasse et du Xerp-Vouni ont des attitudes si fières et si sauvages, la gorge est si pleine de mystère et de silence, que l'on songe involontairement à ces klephtes qui ont continué si longtemps dans ces gorges les traditions du barbare Odysseus. N'est-ce pas près d'ici qu'Odysseus fît assassiner par ses palikares ses anciens compagnons Palascas et Noutzos, et ne sommes-nous pas tout près du tombeau du chef de gendarmerie Mégàs, qui succomba dans une lutte meurtrière contre le klephte valaque Davélis ? Que le voyageur se rassure pourtant, la Grèce souffre de bien des misères, mais elle a rejeté de son sein le banditisme, et le silence de ses gorges et de ses montagnes n'a plus rien de menaçant pour le voyageur.
A l'endroit où le défilé qui était plat devient rocheux, s'élève le khani de Ziméno, grand rectangle de bâtisses au travers duquel passe le chemin; devant le khani, un ruisseau murmure sous l'ombre des saules; ici Apollon doit s'avouer vaincu, car nous sommes au mois d'août et le ruisseau trottine gaîment au milieu d'une large bordure de gazon.
Plus loin, la gorge s'incline un peu et garde son aspect rébarbatif; çà et là, quelques chênes épineux, mais partout des pierres, des contreforts rocheux couronnés d'une pellicule de verdure* à droite, le Xero-Vouni ou Cirphis tout drapé de noir; à gauche, les parois calcaires du Parnasse fort semblables à nos pitons des Basses-Alpes. Le chemin pavé que nous suivons avec précaution, de peur de faire une chute, est un héritage des Turcs, qui avaient voulu relier par une route à leur façon leurs résidences favorites de Livadie et de Salona. Depuis longtemps les pluies ont lavé le sang qui teignit tant de fois cette route tragique, car c'est ici qu'Odysseus arrêta les Turcs; les retranchements qu'il avait élevés sont encore visibles et ressemblent à ces clôtures de pierre qui séparent les alpages de nos montagnes.
Cet Odysseus, fils du klephte Androutzos et d'une mère albanaise, était le type de ces hommes de désordre qu'un peuple qui s'insurge peut bien utiliser au moment du danger, mais qu'il doit rejeter de son sein quand la lutte a cessé. Elevé à la cour d'Ali de Janina, Odysseus n'avait que trop bien profité des leçons de perfidie et de cruauté que lui donnait chaque jour ce Jugurtha albanais. Quand l'insurrection grecque éclata, Odysseus et ses paîikares prirent pour quartier général les gorges de l'Œta et du Parnasse ; aujourd'hui héros, demain parfait scélérat, il ne voyait dars les Turcs que des hommes à piller. Il avait, dit un poète satirique de ce temps, la mine sauvage d'un klephte, des yeux de renard, la morgue d'un Osmanli, les tempes rasées, les
babouches rouges. Insurgé contre le gouvernement d'Athènes, il fut vaincu, lui et sa bande, emmené à Athènes et enfermé sur l'acropole. Un matin, on le trouva mort sur les rochers, où, disait-on, il s'étaittué en voulant s'évader. On montre, au-dessus de Vélitza, la caverne béante où il avait enfoui ses trésors, et, au-dessus d'Arachova, les rochers où il aimait à planter sa tente. Ces meurtres et ces rapines n'ont point fait tort à la mémoire d'Odysseus auprès de» chantres populaires, qui le célèbrent comme le type accompli du héros; la foule ne voit jamais qu'une face des hommes : elle a idéalisé Odysseus, parce qu'elle reconnaît en lui ce développement extraordinaire des instincts personnels qui caractérise le chef grec.
Après avoir dépassé le khani de Bardana, ombragé par de grands arbres, nous arrivons à la Schiste, au fameux triodos ou carrefour des trois chemins. Ici se dresse la figure tragique d'Œdipe, qui, au retour de Delphes, avait tué en cet endroit son père Laïus qu'il ne connaissait point, t C'est dans la terre de Phocide, dit Sophocle; une double route se joint là, venant de Delphes et de Daulis ; c'est là que devant moi un héraut parut, et monté sur un char que traînaient des chevaux, un vieillard tel que tu le décris. Ils s'avançaient. Et hors de la route, le conducteur du char et le vieillard lui-même violemment m'ont voulu chasser. Je frappe, dans ma colère, celui qui me repoussait; le vieillard qui me voit, saisissant l'instant où je me rapproche du char, de deux coups d'aiguillon me touche sur la tête. Il reçut plus (Ju'il n'avait donné; car, au même moment, frappé du
bâton qui armait cette main, renversé sur son char, il roule à mes pieds et je tue tout ce qui Tentoure. » Peu m'importe que la nouvelle science mythologique prouve qu'Œdipe est le Soleil, et qu'il n'a jamais tué autre chose que l'obscurité de la nuit, comme elle prouve que Prométhée n'a jamais souffert les tourments décrits par Eschyle, et qu'il n'est à l'origine que l'inventeur du promatha ou instrument à faire le feu; l'humanité n'en persiste pas moins à se retrouver dans ces expressifs symboles, elle se reconnaît, aujourd'hui plus que jamais, dans cet infortuné qui connaît tout, sauf sa propre destinée, et qui marche les yeux fermés au-devant d'inévitables catastrophes !
Entre les chemins qui se rencontrent ici, nous prenons celui de gauche qui mène à Daulis (Daulia) en serrant de près les escarpements du Parnasse ; après avoir traversé un col et quelques hauteurs rocheuses, nous sommes sur un plateau qu'animent des moulins mus par l'eau du Géphise. L'aqueduc gémit sous le poids des figuiers et des amas de verdure qui le recouvrent ; combien nous aimerions à tremper dans l'eau courante nos pieds endoloris et à rafraîchir notre tète embrasée sous les arceaux verts où chantèrent jadis les rossignols de Daulis t Mais non, il faut braver le soleil, le jeûne et la fatigue, il faut marcher, marcher toiyours et accomplir sa destinée. Voici la plaine de Béotie qui se découvre devant nous vers l'est, rayée çà et là de larges ombrés par le jeu capricieux des nuages qui flottent dans le ciel. Tout près de nous s'élève un rocher solitaire qui porte les ruines de l'antique cité thrace
de Daulis, le berceau du mythe de Philomèle, de Progné et de Térée. Philomèle est restée aux bosquets d'alentour et jette aux rochers du Parnasse sa plainte éternelle sur la mort de cet Itys qu'elle a tué de ses propres mains ; s'il faut en croire Pausanias, l'hirondelle Progné aurait fui les lieux témoins de sa honte ; aujourd'hui du moins elle semble y être revenue, car l'oiseau du printemps n'est point rare sur les rochers de Daulis. Le moderne village de Daulia est à quelque distance de l'antique acropole et plus près de la plaine : ses deux cents maisons à toit rouge, rebâties depuis la guerre de l'indépendance, dorment paisiblement à l'ombre des oliviers, des grenadiers et des vignes ; à cette heure de midi où tout retient son souffle, on n'entend que le cri du coq qui semble le seul être vivant du village. Nous descendons au magazi pour nous restaurer; mais, hélas ! il faut nous contenter de raki et de ces inévitables pastèques dont nous faisons une consommation abusive depuis quelques semaines.
Revenus sur le plateau des moulins, nous apercevons devant nous, sur une première plateforme du Parnasse, le grand couvent de Jérusalem, dont la façade égayée de volets verts semble nous lancer du haut des rochers je ne sais quel haspitalier appel. Au bout d'une heure nous avons .dépassé les métochia ou dépendances du couvent, brûlées lors de la guerre d'indépendance, et nous escaladons des rochers où passent quelques sentiers de brebis; enfin voici le monastère lui-même, le grand chemin ' que nous avons manqué et de larges abreuvoirs. Nous entrons dans la cour, et comme Thémistocle
chez Admète, nous prenons place en Tabsence du maître, non point toutefois sur le foyer, mais sur le puits. Les chiens nous jettent des coups d'œil peu rassurants ; mais nous voyant déjà dans Tenceinte. ils s'abstiennent d'aboyer. Enfin la porte qui s'entrebâille nous laisse apercevoir, horrescoreferens,., une dame,, puis un moine ou caloyer qui nous fait signe d'entrer. Nos yeux ne nous ont point trompés, la dame que nous avons cru voir est une véritable dame, une Athénienne, femme d'un officier en garnison à Livadie. Je me rappelle avoir lu dans les Excursions en Grèce de Ross, que la reine Amélie, voyageant avec le roi Othon, fut fort déconcertée certain soir qu'elle heurta avec son auguste époux au couvent d'Hosios Loukas en Phocide. Le roi fut reçu à bras ouverts, mais la reine étant femme ne pouvait, suivantla règle monastique, entrer dans le couvent. La subtilité grecque vint toutefois à son secours et lui ouvrit les portes du saint édifice ; le prieur se souvint que le roi, suivant l'église byzantine, est prêtre, et la reine elle-même considérée comme prêtresse put à ce titre forcer la consigne.* Le couvent de Jérusalem , on le voit , suit une règle moins cruelle à l'endroit du beau sexe. Le monachisme d'ailleurs perd chaque jour du terrain en Grèce; un grand nombre de couvents ont été sécularisés, les autres sont préoccupés uniquement de faire valoir les terres qui leur restent, et quelques-uns même, comme le nôtre sans doute, sont déjà entre les mains' de ces prêtres séculiers qui peuvent être mariés et qu'on appelle pappades et non calogeroi. Les moines ont fait leur temps en
Grèce comme ailleurs ; si, dans la Grèce proprement dite, ils n'ont jamais été des lumières et des flambeaux de science, ils ont du moins toujours tenu bien haut le drapeau de la croix et du raïa ; leurs murailles grises ont presque toujours été des forteresses entre les mains des Klephtes et de sûrs asiles contre les Turcs. Aussi Thistoire donnera-t-elle une place aux caloyers à côté des bandits héroïques dont ils ont été souvent les heureux complices dans des temps où la patrie n'était point encore née ; mais elle ne gémira point de leur disparition que rien ne saurait désormais conjurer. A Theure qu'il est, les monastères sont d'agréables surprises pour le voyageur qui parcourt la Grèce sans courrier et sans matelas : Vourkano, Mégaspiléon, Phonia, Scripou ont été pour moi autant d'étapes charmantes ; un panorama toujours splendide, un repas solide, une conversation d'ordinaire intéressante et un bon matelas, tels sont les trésors que les couvents grecs réservent au voyageur fatigué ; c'est plus qu'il n'en faut pour qu'il pardonne sans peine aux caloyers leur existence parasite et leur nonchalance par trop affichée.
Le père Grégoire et le père Dimitri ont, comme tous les caloyers grecs, des barbes splendides et une physionomie imposante ; ils ont de plus le bon esprit de nous conduire sur un balcon de bois ouvert sur Daulis, sur la Béotie, l'Eubée et l'Attique. Tout autour de nous règne une joyeuse activité qui contraste avec le silence des gorges de Bardana : au-dessous de notre galerie ce sont des lapins et des pigeons chers aux divinités de l'amour qui s'ébat-
tent dans leur volière et que les chiens de chasse des caloyers contemplent d'un œil où se peint la concupiscence sans espoir; plus loin se voient, dans les jardins qu'abritent de grands peupliers, des escouades d'ergatès qui travaillent à la terre au milieu du mouvement des troupeaux et du concert harmonieux des clochettes ; de tous les points de la forêt débouchent des processions de paysans venus de Daulia pour faire leurs provisions de bois. La chaleur est tombée, et la fraîcheur du soir a rendu à nos sens la paix, et à nos membres leur élasticité habituelle: c'est le moment de la promenade. Le père Grégoire et l'Athénienne nous conduisent au milieu de magnifiques sapins, le long d'un rocher qui disparait sous d'épaisses toisons de lierre ; çà et là s'ouvrent dans la roche des antres où la campanule détache ses dés d'azur sur le vert luisant de l'arbuste cher aux Bacchantes qui hantaient ces lieux. Mais le charme idyllique ne domine jamais longtemps dans les paysages grecs ; nous atteignons bientôt un cap de rochers où de gros blocs battus par la foudre éveillent l'image de la mort et de la désolation. Le site au reste est un vrai belvédère et le panorama de ceux qu'on voudrait fixer à toujours dans son imagination pour le contempler dans les heures d'ennui ou de découragement.
Derrière nous se voit le couvent, dont le nom palestinien résonne si bizarrement dans des gorges où vit encore le souvenir des Bacchantes; vu d'ici, il semble écrasé par trois puissants chaînons qu'unit le col qui mène à Arachova. Ces abruptes ne sont pas nus et désolés comme les Phédriades de Delphes,
un riche vêtement de verdure et de buissons couvre leurs flancs et l'on peut même distinguer vers le nord, du côté de Dadi, une véritable forêt alpine pleine d'ombre et. de mystère. Les sapins, n'ont point ici les formes élancées et sévères qu'ils ont chez nous; ils sont au contraire branchus, touffus, arrondis en cintres majestueux; leur beauté est plus opulente et moins grave. L'orient, plus illuminé par le couchant^ que les gorges du Parnasse, nous offre le plus merveilleux panorama qu'on puisse rêver; le premier plan est un plateau ondulé et rocheux, vert mais sans futaies, qui s'incline du côté de la plaine jusqu'à l'acropole de Daulis et au village moderne de Daulia ; au milieu de ce plateau l'œil suit avec amour le sinueux filet d'argent qui fait bruire les moulins et s'en va grossir au loin le Géphise ; puis vient la grande et large plaine béotienne avec ses champs moissonnés et ses verts espaces plantés de coton. Ouverte seulement à l'est sur la Phocide et à l'ouest sur le lac Gopaïs, elle est bordée de collines où les acropoles antiques trônent au-dessus des villages modernes blottis à leurs pieds. Voici d'abord, du côté sud, Hagios Vlasis, pauvre village de huttes au pied de l'antique Panopée; plus loin Kapourna, la patrie de Plutarque, qu'on devine derrière ime colline qui se rase ; sur le côté nord s'aperçoit distinctement Scripou, la vieille Orchomène des Minyens, enveloppée par les sinuosités du Mêlas et du Géphise. Bien au-delà de Daulis le Parnasse se relève en escarpements subits où se montre Livadie dont la grandeur est tombée avec les Turcs; plus loin se» dresse l'imposante carrure
de THélicon, rival malheureux du Parnasse ; Toeil irait sans peine jusqu'à Thèbes, si les bizarres dentelures du mont Plaças ne la dissimulaient aux regards ; quant à Athènes, l'on ne peut que la pressentir derrière les montagnes bleuies par Féloignement. Au reste, TEubée nous dédommage presque des monts de TAttique ; elle nous apparaît baignée de cette lumière douce et violette où la nature qui s'endort semble mettre toute son âme.
Ici chaque nom réveille un grand souvenir, et malgré les barbares, malgré les longs siècles d'ignorance, chacun de.ces hameaux a conservé quelque œuvre d'art qui lui rappelle sa grandeur passée. Scripou a le trésor de Minyas, Romaiko la fameuse statue archaïque d'Ulysse reconnu par son chien. Kapourna le lion qui immortalisa la triomphante défaite des Grecs battjas mais non domptés par Philippe, Seul sur cette arête isolée du Parnasse, loin du bruit des hommes et bercé par le tintement lointain des clochettes qui est comme le chant naturel des montagnes grecques, je n'ai qu'à prêter un instant l'oreille pour entendre la grande voix de la légende et de l'histoire ; voici devant moi le pays des industrieux Minyens , habiles à creuser des canaux et à prévenir les inondations : voici le sentier que suivait Apollon lorsque, sorti de Panopée où il venait de frapper le géant Tityos, insulteur de Latone, il s'acheminait vers Delphes où l'attendaient une nouvelle lutte et un nouveau triomphe : c'est aussi devant ce rocher qui noircit dans la nuit que passa Œdipe, chargé de la malédiction du parricide. Après le cortège des dieux et des héros, je vois défi-
1er devant moi toutes les grandes figures de l'histoire : Léonidas passa non loin d'ici avec ses trois cents; cette arête où je suis a- sans doute servi de refuge aux Grecs, épouvantés par la masse d'hommes que Xerxès jetait sur la Grèce; elle a vu défiler les Perses, ivres d'une sacrilège fureur, elle les a vus revenir pâles de terreur et chargés du courroux des dieux. Hélas ! si les corbeaux du Parnasse se sont souvent rassasiés des festins que leur préparait l'épée vengeresse des Léonidas et des Aristide, combien plus souvent encore ne se sont-ils pas repus du sang des Grecs versé par d'autres Grecs ! Toute cette plaine de Béotie a été un perpétuel champ clos pour les ambitions fratricides de Sparte et d'Athènes, qui s'y sont vingt fois mesurées sous Périclès et sous Alcibiade ; cette plaine a vu Xénophon tirer l'épée contre sa patrie, Démosthène fuir devant Philippe 1 Bientôt Sylla y vainc l'Orient ligué sous Mithridate ; m^is à ce moment la Grèce lie s'appartenait plus et déjà tombaient sur elle les ombres de cette longue nuit de dix-huit siècles qui lui donne ' le droit d'espérer le retour du soleil et de la vie. Combien de foisle Parnasse n'a-t-il point dû frémir à la vue de ces hordes de Bulgares, d'Avares, de Slaves et d'Albanais, qui auraient étouffé la Grèce, si la Grèce pouvait périr ! et comment son front de marbre ne s'est-il point voilé à la vue du Turc, si longtemps assis à ses pieds comme le spectre hideux de la destruction !
Au moment où nous regagnons le couvent, les feux du soir s'allument dans la plaine du Gopaïs et la fumée monte lentement en colonnes d'encens vers le
ciel assombri par la grande silhouette du Parnasse : à notre arrivée nous trouvons le repas servi ; mais quel repas t des aubergines et des légumes cuits. dans Teau et pour nous autres hétérodoxes deux ou trois œufs ! Si les bons vieillards jeûnent, ils ne prient guère, et le soir nous les voyons se reposer des fatigues du carême... en jouant plus d'une bruyante partie de cartes.
Ascension do Parnasse
Vous souvenez-vous, lecteur, du Parnasse que Raphaël a peint au Vatican dans la chambre de récole d'Athènes? Une colline verdoyante, quelques arbres épais, de frais cours d'eau, des temples, des. statues, Apollon assis et devisant, sa lyre à la main, les Muses, ses compagnes, suaves figures qui rappellent les Psyché; à leurs pieds les poètes Homère, Virgile, Ovide, Dante, docte et sainte assemblée des plus beaux génies que le monde ait salués, puis, sur toute cette scène idéale, une lumière plus empourprée que la lumière grecque, sans doute celle que Virgile rêvait pour ses Champs-Elysées.
Est-ce bien là, me demanderez-vous, est-ce bien là le Parnasse de la réalité? Non, le Parnasse de Raphaël est plus beau, plus idéal, plus fleuri que le vrai, il est surtout moins rocailleux et d'un abord
bien plus aisé ; mais s'il est doux de se laisser bercer par des fictions plus délicieuses encore que la plus belle des réalités et d'errer en esprit sous les bocages de lauriers avec les sages de tous les temps, c'est quelque chose aussi que de gravir une fois les âpres sommets du vrai Parnasse, de s'asseoir sur son trône brisé et de s'enivrer de la poésie silencieuse de ses rocs découronnés et veufs de laurier.
Les froides allégories de l'école classique, au lieu de grandir le Parnassç, l'ont rapetissé; la double colline de J.-J. Rousseau a 7000 pieds de hauteur et dresse ses parois presque à pic depuis le bord de la mer : six heures de marche pénible suffisent à peine pour en atteindre le sommet depuis Delphes. Les Delphiens prétendent qu'on peut cheminer à dos de mulet jusque près de la cîme ; mais on doit bien quelques égards au Parnasse, et plutôt que d'invoquer le secours d'un Pégase rétif, je suis décidé à gravir à pied la poétique montagne.
L'ascension, pour être faite commodément, demande deux jours. Le premier, nous nous rendons de bon matin aux Galyvia d' Arachova. Est-il possible de nier les progrès de la sécurité publique en Grèce, quand on songe qu'il y a trente ans le Parnasse était encore un repaire de Klephtes, tandis qu'aujourd'hui nous nous mettons en route pour le gravir avec une canne dans une main et une couverture de laine dans l'autre ? Après avoir suivi pendant trois quarts d'heure un sentier à la fois rocailleux et glissant, nous arrivons sur le bord du plateau des Galyvia, situé à plus de 1200 mètres d'alti-
tudeî Les Calyvia ne sont point des chalets suisses tout pleins de l'appétissante odeur du laitage, ce sont de grossières masures de pierre, servant d'abri aux travailleurs qui labourent, ensemencent et récoltent les champs de la montagne. Au printemps de l'année précédente, nous avions trouvé le plateau tout humide encore des neiges de l'hiver ; aujourd'hui tout est jaune et fendillé par l'éclat du soleil. Au milieu du plateau se dresse tout un campement de moissonneurs, car à Arachova on fait la moisson comme on fait en certains pays la vendange ; c'est une fête à laquelle chacun prend part : hommes, femmes, enfants circulent pêle-mêle au milieu des gerbes d'or et l'on dirait que la moitié de la bourgade s'est transportée ici. Des gourbis en planches, couverts de branches de sapin et pittoresquement disposés par groupes , forment tout un village de tentes vertes. De tous côtés ce ne sont que des clameurs et des scènes de cirque : d'énormes monceaux de gerbes étalées sur le sol forment comme autant d'arènes circulaires où galopent des escouades de chevaux borgnes et efflanqués; dans TEubée on se sert de traîneaux/ montés par un gars aussi bruyant qu'un cocher de cirque ; ici le sabot des chevaux qui tournent autour d'un pieu central est chargé de la besogne du repiquage : Homère revenant sur le Parnasse n'y retrouverait pas même le fléau qu'il met entre les mains de ses laboureurs. La Cérès éleusinienne pourrait s'indigner elle aussi de voir ses dons méprisés par les descendants de Triptolème; comme à Apollonia, le zéphir se charge à lui seul de Séparer la paille du grain et de dlsper-
cer au loin le froment nourricier. Je suis convaincu que la Grèce pourrait ensemencer toutes les terres labourables qu'elle laisse en friche avec ce que lui fait perdre le mépris qu'elle professe pour les instruments aratoires les plus simples.
Au milieu des gourbis s*élève une cahute de planches : c'est la cantine du camp; on y débite du raki. dû pain, du fromage de brebis et ces éternelles pastèques sans lesquelles nous mourrions de soif et de faim ; quant aux lentilles et aux tomates crues qui faisaient les délices des gourmets d'Arachova, elles ne nous inspiraient qu'une profonde répugnance. La société est plus variée que les mets : ici le palikare aux longues moustaches est assis à côté de l'étudiant d'Athènes, revenu au village natal où il a soin d'échanger la jaquette de drap contre le costume de ses pères.
Le plateau est environné de toutes parts d'une enceinte de hauteurs rocheuses richement boisées de sapins noirs : c'est sur une de ces pentes que s'ouvre la grotte corycienne que venaient jadis visiter en foule les pèlerins de Delphes. En se dirigeant vers le nord, on traverse le plateau dans toute sa longueur jusqu'à un petit lac qui se dessèche en juin : c'est ici que commence une laborieuse ascension au travers des broussailles et des pierres roulantes : on se demande où le guide va trouver la. caverne ; enfin, après avoir bien examiné les lieux, il avise un rocher percé d'une ouverture triangulaire. Nous sommes devant les quarante salles ou Sarantavli, comme disent les Grecs modernes, t Des cavernes que j'ai, vues, dit Pausanias, celle-ci m'a paru
la plus digne d'être visitée, et il cite les plus célèbres qu'il a explorées en Grèce et en Asie. Mais Tantre €orycien, ajoute-t-il, surpasse en grandeur tous ceux dont j'ai parlé, et Ton peut en parcourir la plus grande partie sans lumière. La partie supérieure s'élève suffisamment au-dessus du sol; Teau qui vient des sources dégoutte surtout du haut, de telle sorte que dans toute la grotte on voit sur le sol les traces de ce suintement. Les habitants du Parnasse regardent cet antre comme consacré aux nymphes coryciennes et à Pan. » Une inscription ancienne, aujourd'hui disparue, dédiait en effet la caverne à Pan et aux nymphes,» il n'y a donc aucun doute à avoir sur l'identité de Sarantavli et de la grotte <5orycienne. L'entrée de la première chambre a été obstruée pendant la guerre des Turcs par les réfugiés arachovites ; il faut se baisser pour pénétrer dans la grotte. Dès l'entrée, le toit se relève et la salle s'arrondit en une grande chapelle gothique de quatre-vingt mètres de long, aux voussures un peu déprimées : on y trouve partout ces stalagmites dont parle Pausanias, éclairés d'une demi-lumière dont les teintes vertes et roses leur donnent l'aspect le plus pittoresque ; partout aussi pendent au rocher des auvents de marbre et de grandes tentures blanches qui ont le velouté du champignon et la dureté de la pierre. « Dans ce demi-jour mystérieux, dit M. Foucart, le bloc du fond semble un autel qui supporte les divinités adorées dans cette retraite; de chaque côté de l'autel se dressent d'autres groupes de statues fantastiques, si vivantes, si hardies dans leurs poses, qu'on les prendrait pour des hommes
saisis au milieu de l'action et pétrifiés par un prodige. Nulle part l'illusion n'est aussi forte et ne s'empare aussi vivement de Timagination ; l'autel, les divinités sont encore à leur place, il semble que la foule bruyante des adorateurs de Bacchus va reparaître et reprendre les sacrifices et les chants, un moment interrompus. »
Pour passer de la première chambre dans la seconde, il faut se déchausser et franchir un seuil de rochers glissants et humides; on se trouve alors devant une grande façade noire qui sert de registre aux visiteurs de la grotte ; ces graffiti, dont quelques-uns sont princiers, nous font remonter jusqu'en 1836 et ne manquent pas d'intérêt. Je retrouve mon nom intact gravé sur la roche une année auparavant; depuis lors, les pèlerins n'ont pas dû être nombreux et le registre ne s'est guère enrichi. Le guide, à notre retour dans la grande salle, ne nous fait pas grâce des coups de pistolet obligés dont la détonation produit réellement un eflfet de répercussion étonnant; nous laissons à notre homme nos cierges qu'il s'en ira offrir à quelque chapelle du voisinage, et nous quittons, vers midi, cette grotte qui ne vaut pas, dit-on, celle de l'Adelsberger; mais celle de r Adelsberger n'a jamais été consacrée à Pan ni aux nymphes, elle n'a pas abrité, il y a vingt-cinq siècles, les concitoyens de Miltiade et de Léonidas, et elle ne s'ouvre point en face du Parnasse au double sommet.
L'air est d'une lourdeur intolérable, et la sieste s'impose à notre lassitude; de pesants nuages tournoient autour du Parnasse ou Liakoura et menacent
de Tenvelopper d'un diadème de pluie et de froidure; c'est au mois d'août surtout que l'on peut répéter le mot de Byron : Qui a jamais vu Liakoura sans voile ? Mon compagnon renonce dores et déjà aux honneurs de l'ascension et s'endort sous un gourbis. Pour surcroit de malheur, les guides sont fort rares, car tout le monde est occupé et le Grec n'a guère l'humeur aventureuse de nos clubistes; il faut avouer d'ailleurs que le jeûne n'est pas fait pour la développer. A trois heures, ma résolution est prise ; je ne veux point quitter le Sinaï grec sans l'avoir gravi, et je braverai les nuages et les feux qui embrasent ma tête et font fléchir mes jambes. Enfin, un pâtre, doué d'une figure plus ou moins honnête, s'oflfre à me conduire. Le prix longuement débattu, nous partons.
Nous traversons tout d'abord, en droite ligne, les livadia ou prairies d'Arachova, que les fées malignes de la montagne semblent avoir à plaisir parsemées de milliers de petits cailloux aigus; mon pied se froisâe à chaque instant sur ces pierres que les larges babouches de mon guide foulent impunément. Pour surcroit de malheur, mon homme veut bien me conduire, mais il refuse de me rendre les services de porteur, parce que nous n'en sommes pas convenus à l'avance. Les dernières masures du hameau d'été sont derrière nous, et nous recommençons à remonter un large sillon boisé où serpente un sentier de bûcheron. Déjà épuisé par les fatigues des jours précédents, je m'arrête tant et si souvent que mon homme impatienté consent à me débarrasser de mon fardeau. De grands bois d'épi-
céas emplissent la gorge d'ombres épaisses, tandis que çà et là se dresse quelque grand genévrier solitaire, que le peuple décore du nom de cèdre; de temps en temps aussi, mon guide quitte le sentier pour aller prélever son tribut sur quelque champ de lentilles, car les lentilles du Parnasse sont aussi célèbres dans la vallée de Delphes que ses lauriers dans la poésie classique. Une fois le sillon gravi, on traverse quelques ravins boisés et on se trouve au pied de la grande croupe qui forme la masse du Parnasse. Ici plus d'arbres et plus de sentiers de dévètissement; il faut marcher sur le roc dur et tranchant et profiter des ressauts inégaux que vous offre la pente. Mon guide a le pas désespérément rapide; si l'ère des klephtes n'était point définitivement close, je l'aurais soupçonné de ne se sentir en sûreté que dans l'Aire du diable, entre les deux sommets du Parnasse. J'ai beau prouver à mon homme que le soleil est encore haut et que nous avons du temps avant la nuit, il continue à monter, et je n'ai d'autre ressource que de le suivre longo sed proœimus intervallo en enviant, à part moi, ses jambes, et en rêvant aux invraisemblables ébats des Thyades.
Enfin, après trois heures et demie d'ascension ininterrompue, nous doublons le piton rosé du Gerontovrachos (Roche des vieillards) et nous entrons dans un griand cirque pierreux; des aboiements furieux retentissent aussitôt de toutes parts; ces aboiements, c'est le salut, c'est la délivrance. La cabane de pierres du berger n'est pas loin; d'ici je la vois adossée au rocher; le berger, enveloppé dans
sa grande cape de laine, prépare sur le foyer installé en plein air le mets du soir ; ce mets, c'est la dromési, du pain noir délayé dans de l'eau. Un peu de raki apporté d'Arachova, du pain, du fromage frais, de l'eau glacée et un peu de dromési composent tout le menu de mon diner, mais qu'importe ! l'ascension est presque terminée et demain je toucherai au but sans effort. Un froid piquant fond sur la montagne avec l'obscurité et le feu devient un agréable compagnon de veillée. Enfin, je m'étends à quelque distance de l'âtre dans un réduit sans toit; mais le froid et, Dieu me pardonne ! des insectes aux instincts par trop klephtiques m'empêchent de fermer l'œil et me donnent tout le loisir de méditer sur mes illusions perdues et les vicissitudes d'un voyage en Orient ; à mesure que je vois descendre les étoiles vers le piton de Gerontovrachos, le baquet qui me sert d'oreiller me semble toujours plus dur, les pierres sur lesquelles je suis étendu toujours plus gênantes; de temps en temps, un des chiens du berger vient me flairer avec une familiarité cynique: heureusement, le chien, en Orient, est élevé dans les principes de l'hospitalité; une fols sous le toit du maître, je suis un hôte qu'on doit respecter, et un simple oxo ! crié d'une voix impérieuse, suffit pour me débarrasser de ses importunités.
A deux heures et demie, nous sommes debout; le berger est loin et dort sans doute sous quelque rocher; je ne puis, à mon grand déplaisir, lui témoigner ma reconnaissance pour son hospitalité ; j'aurais aimé aussi repasser plus tard dans sa hutte, peut-être alors m'eût-il chanté quelque antique
tragoudi, car les bergers du Parnasse ne sont pas seulement hospitaliers, ils sont connus au loin par leurs chansons; leur langue a conservé, comme leurs superstitions, un cachet antique, et Ton entend résonner dans leur bouche des mots qui étaient déjà vieillis du temps de Sophocle et de Platon. L'obscurité est complète ; la marche d'abord facile devient de plus en plus pénible ; après avoir franchi le col du Gerontovrachos, nous descendons dans Vaire du diable; le ciel qui blanchit jette à peine un peu de lumière sur ce champ sinistre, où les néréides et les loups garons appelés vroukolakas vienhent danser leurs rondes infernales; à cette heure indécise^ les rochers entassés pêle-mêle dans le fond de l'excavation prennent des attitudes sinistres et des teintes de linceul ; la montagne semble avoir été fendillée et labourée en tous sens par d'effroyables convulsions; pas un seul bloc intact, tout est percé de crevasses où le pied fausse et se perd. Surtout à cette heure, l'aire du diable fait songer plutôt au terrible Gharon des chansons grecques qu'au radieux Apollon. Bientôt une pente raide se dresse devant nous, c'est le sommet de Liakoura, Quelques minutes d'effort et nous sommes au but. Un pâtre valaque ou karagouni, à la face halée, s'estompe vaguement tout près de nous dans la brume matinale; je lui offre une goutte de raki et en échange il calme ses chiens. Cinq minutes après, je poussais un long soupir de soulagement, j'étais sur Liakoura, sur le sommet où Deucalion aborda avec son arche, et je n'avais plus qu'à attendre le lever du soleil. Je tiens mes regards fixés sur l'Eubée , car c'est
là qu'il va paraître. Le ciel, encore pâle et froid, est rayé de zones violettes, roses et bleues; toute la Grèce apparaît comme noyée dans une vaste pénombre; la Thessalie, la terre des mjrthes, est enveloppée de ténèbres; le golfe de Corinthe frissonne dans la brume comme une plaque de métal refroidi; les montagnes de la Locride et de l'Etoile dressent, à la même hauteur que le Parnasse, leurs têtes dépouillées; c'est l'image de la nuit divine, de la nuit mythique qui enveloppa la Grèce pendant de si longs siècles. Du côté de la mer pourtant, l'obscurité est moins poignante et la mer Egée s'argente de molles blancheurs; c'est d'ici que viendra la clarté qui illuminera l'Hellade. Enfin, un point rouge surgit tout à coup et un foudre lumineux perce les profondeurs du ciel. Les zones de l'horizon rougissent aussitôt et leurs écharpes de feu enserrent de plus en plus la ceinture de ténèbres qui flotte encore au ciel; l'œil contemple sans frayeur le roi du jour, car il sort à peine de son berceau ; mon guide se met à chanter quelque informe péan et les oiseaux de proie qui tournoient autour de Liakoura saluent de leurs cris perçants le nouveau; né-seul, l'antique Péloponnèse se complait dans l'ombre et ses cimes dépouillées semblent se refuser à saluer l'astre du jour; mais lui aussi finira par s'illuminer, car le ciel dessine déjà, du côté du sud et de l'ouest, un grand hémicycle rose. Enfin, le soleil prend toute sa force et son rayonnement; sorti de son berceau, il étrangle les serpents de l'obscurité et verse sur la mer des sillons d'or. Apollon est vainqueur; d'un bond il s'élance sur l'Olympe et sur les monta-
gnes habitées jadis par les dieux; puis, peu à peu il descend vers les sommets peuplés par les humains et découvre à Tœil les glorieuses cités où Tobscurité des premiers âges a fait place à la bienfaisante lumière des arts et des lettres. A cette heure matinale où le ciel ne tient en suspens que de légères vapeurs lentement exhalées du fond des plaines, la Grèce apparaît d'ici comme une carte d'un relief immense. Du côté du nord-est, c'est tout un gracieux enchevêtrement d'iles qui scintillent et de promontoires qui projettent au loin leurs languettes de feu : c'est la Grèce maritime du nord où commence le rayonnement de la civilisation grecque; c'est le nord de l'Eubée, c'est Scyros, c'est Sciathos, c'est la grande chaîne du Pélion enveloppée par les eaux que sillonna Jason; au-delà des espaces argentés de la mer Egée, c'est le mont Athos qui apparaît comme une borne plantée à l'extrémité de l'horizon." Vers le nord, c'est le double alignement des chaînes thessaliennes du Pinde jusqu'au majestueux Olympe devant lequel s'efface le Pélion esclave; plus près rothrys, où combattirent les Géants, marque la fragile frontière du royaume et se continue à l'ouest jusqu'au pyramidal Veloukhi, où se noue le réseau des chaînes grecques. A l'ouest, se hissent les sommets calcaires du Xéro-Vouni et du Kionas qui dépasse de quelques mètres le Parnasse; plus loin s'accusent les bizarres dentelures du Voidhio étolien. Je cherche en vain à mes pieds Arachova et Delphes, que cache le col qui unit le Gerontovrachos au Lyhéri ; le regard saute au sud jusqu'aux oliviers de Ghryso, jusqu'à Galaxidi et
aux flots encore blanchâtres du golfe de Gorinthe, dont on suit les contours gracieux de Naupacte au rocher d'Acrocorinthe. Si Ton se tourne du côté de Test, on est comme suspendu à vol d'oiseau audessus de la plaine du Géphise; six arêtes curieusement dentelées vous porteraient d'un bond jusqu'à Vélitza. Au-delà du golfe de Goriuthe, ce n'est qu'une forêt de pitons et de cimes dépouillées : vers l'occident, l'Erymanthe, plus près de nous, les Aroaniens qui voient naître le Styx, puis le double sommet de Ziria, derrière lesquels se devinent les vallées de la bucolique Arcadie, et à l'autre fond du tableau, le pic aigu du Taygète. Quelle joie pour le voyageur que de reconnaître, du haut de ce sommet olympien, les montagnes qu'il a péniblement gravies, les vallées qu'il a suivies pendant de longues journées, les ruines où il a rêvé ! Quel enchantement pour l'homme qui sent l'idéal, que d'embrasser d'un seul coup d'œil, dans leurs vives oppositions de formes et couleurs, les montagnes qui ont vu marcher les dieux, et les cités qui ont vu naître les héros de la poésie et des arts. Athènes seule manque au tableau; les Grecs s'en dédommagent en découvrant, dans les vapeurs de l'orient, Constantinople et ses sept collines; c'est qu'ils regardent, dit M. About, avec les yeux de la convoitise. M. de Ghâteaubriand, dit-on, aimait à emporter comme souvenir un peu d'eau de tous les fleuves qu'il passait; pour moi, je me contente de quelques fleurs cueillies au hasard; à cette saison, les pâturages pierreux du Parnasse ne sont point sans verdure, les arénaires, les thyms, les séneçons et les saxifrages émaillent les rochers de taches fleuries.
Tout le monde sait que ce n'est pas chose facile que d'atteindre les hauteurs du Parnasse, aucuns soutiennent qu'il est plus difficile de s'y tenir une fois qu'on y est monté; pour moi, je fis l'expérience qu'il est plus ardu encore d'en descendre. Jusqu'aux Kalyvia tout marche bien; je m'y installai à la cantine, sur un tronc d'arbre fraîchement équarri, et je m'y restaurai de mon mieux: car je n'étais point encore au bout de mes fatigues, et mon compagnon de voyage m'attendait le soir à Delphes. Vers quatre heures, je me décidai à partir; on m'offrit un guide que je refusai, parce que je connaissais le chemin pour l'avoir fait l'année précédente. Je traverse gaiement la foule des moissonneurs, bientôt je passe au pied de la grotte corcyrienne, puis devant une source qui a gardé le nom antique de Phrias, inconnu dans le reste de la Grèce, et devant les cabanes d'été des Kastrites; le terrain est boifeé et coupé de ravins où croissent pêle-mêle des pins branchus et tordus, fort peu appréciés par les anciens. Une gorge profonde s'ouvre dans la direction de Delphes; je m'y engage en suivant un sentier qui se perd bientôt; la prudence me commandait de rebrousser chemin, mais la pente est si raide, et d'ailleurs la gorge n'a, au premier abord, rien de trop rébarbatif; elle va sûrement déboucher dans le voisinage de Delphes, et qui sait si ce n'est pas là le chemin le plus court sinon le plus facile ?
Tantôt je suis le lit desséché du torrent qu'encombrent de gros quartiers de blocs, tantôt je me hasarde à suivre quelque piste de bûcheron qui
s'ejflface bientôt sous la feuillée. Le soleil n'est pas loin de se coucher, et je voudrais à tout prix sortir du ravin avant le crépuscule; enfin, j'aperçois une échappée qui donne sur la vallée; malheureusement le lit du torrent se dérobe en même temps à mes pieds et s'abaisse par des soubresauts effrayants. Il ne me reste plus qu'à escalader les rochers qui sont à ma droite; la tâcha n'est pas facile*, tous mes membres sont baignés de sueur, la fatigue et l'excitation font fléchir mes jambes; quand je me cramponne à un rocher, le paquet que je tiens à la main m'abandonne, et lorsque j'essaie de le ressaisir, les pierres qui se détachent sous mes pas roulent avec des saccadements sinistres dans l'abîme du torrent; heureusement de gros poiriers sauvages aacrochés aux rocailles dissimulent la rudesse de la pente. Enfin, après bien des efforts, j'atteins la crête de Rodini. Je me crois sauvé; Delphes est à mes pieds, à un jet de pierre, et la roche me Semble, au premier abord, assez praticable. Je me dévale sans trop de peine par un couloir semé de corniches: hélas I l'illusion n'est pas longue. Je suis dans la gorge précipiteuse de Castalie; le couloir que je descends aboutit à une pente qui conduit elle-même à une formidable paroi; les pierres qui roulent ne m'indiquent que trop la route que je suivrais. La gravité de ma situation m'apparait dans toute sa force; au bas du couloir, sous mes pieds, se montre la fontaine de Castalie.
Du haut de mon rocher, j'entends parler et id puis même compter les femmes^qui viennent puiser loin du village une eau préférable à celle de Kerna;
mais, hélas ! Castalie ne m'envoie aucune inspiration et ne me rend^ni la force qui me manque, ni le jour qui disparaît. Il ne me reste plus qu'à appeler au secours; je crie longtemps sans que personne m'entende; enfin j'observe un certain mouvement autour de la source, et bientôt un homme me hêle et me demande si je ne puis réellement pas descendre. Je le supplie de venir jusqu'à moi, mais bientôt je n'entends plus rien, et je me crois condamné à passer la nuit sur la corniche de rochers où roulaient jadis les corps des sacrilèges et les blocs lancés par Apollon. Enfin, comme la nuit était complètement close, je perçois à quelque distance les pas d'un homme, puis ses cris d'appel ; bientôt nous sommes deux sur la corniche. On s'imagine sans doute que mon premier soin fut de serrer mon libérateur dans mes bras; hélas! j'allais peut-être le faire, lorsqu'il me dit : Combien me donneras-tu pour t'avoir tiré de ce mauvais pas ? Après avoir un peu marchandé, nous tombons d'accord sur le prix du sauvetage, et une fois le flanc de la gorge gravi, nous commençons la descente la plus périlleuse que j'aie jamais faite, car il s'agit de se dévaler en pleine obscurité le long de Phlembouko, en évitant les couloirs par trop perfides et ies pierres roulantes; heureusement les ténèbres nous voilent un peu l'horreur des abruptes. Mon libérateur a bien garde d'oublier qu'il est en Grèce; dans la situation où nous sommes, un homme du nord se tairait; le garde champêtre de Delphes (car c'est à lui que j'ai affaire) se livre à des exercices d'éloquence singulièrement inopportuns; il m'insinue que je serais mieux chez lui que
chez le cafetier, qu'il est le meilleur guide du pays et que sa mule montejusqu'au sommet du Parnasse; bref, au moment où je mets le pied à Delphes, son prestige de libérateur est singulièrement compromis; et en lui payant le prix convenu pour sa peine, je lui adresse devant tous les autres Grecs une petite mercuriale qu'il écoute en serrant dans sa main la pièce que je venais de lui donner. Son nom de Christodoulos (serviteur de Christ) est un texte tout trouvé: le cabaretier applaudit à mes réflexions sur les premiers devoirs d'un véritable chrétien vis-à-vis des voyageurs égarés, et tout le monde se sépara pour aller rejoindre qui sa grossière couverture, qui son lit de ramilles, qui sa table de sapin. Cent fois pendant mon sommeil je refis avec toute espèce de variantes plus ou moins terribles mon escapade de la veille, et le lendemain je ne pouvais faire dix pas dans Delphes sans rencontrer une femme qui n^e demandait d'un air plus ou moins malicieux des nouvelles de la roche Phlenibouko; plus tard, le lieutenant Botilios vint me dire qu'il avait appris que je m'étais égaré dans les rochers et qu'il me priait de ne point juger tous les Grecs d'après Christodoulos. Je me consolai sans trop de peine de me^ mésaventures par l'idée que je connaissais maintenant mieux que personne la gorge de Castalie et les rochers d'Apollon, et que je laissais aux Delphiens un souvenir plus durable que la plupart des touristes de passage. Si l'on fait encore des mythes à Delphes, j'aurai l'honneur d'y figurer, et l'on me citera longtemps en exemple à tous les voyageurs qui seraient tentés de se promener sans guide dans les environs de Delphes.
Athènes ancienne et moderne
Pour la plupart des voyageurs, Athènes est la première étape de leur tour en Orient ; pour nous, au contraire, ce sera le terme de nos pérégrinations à travers TEpire et la Grèce. Que le lecteur se rassure toutefois ; notre dernière étape sera courte, et, faute de temps et d'espace, notre visite à Athènes ne sera guère qu'une courte visite de bienséance.
Il y eut, dit Sainte Beuve, il y eut une fois dans le monde une race heureuse, héroïque^ à qui il a été donné de prendre la vie par son plus noble côté, de suivre au soleil la vertu, la gloire, et durant des siècles, d'y rester fidèle, depuis l'Achille d'Homère jusqu'à Philopœmen. Sur cette terre dé force et de franchise, on aimait hautement ses amis, on haïssait ses ennemis sans détours, on louait avec générosité ses adversaires; il entrait de la grandeur naturelle en toutes choses. La santé de l'esprit et du corps s'accprdaient et ne se démentaient pas. Et puis, on mourait comme on avait vécu ; le javelot était reçu aussi hardiment qu'il était lancé ; la beauté de la mort chez les Epaminondas égalait et couronnait la splendeur de la vie. Sans doute, nous ne savons pas tout ; à cette distance, bien des dessous échappent, et la lumière de l'ensemble voile les
inévitables ombres. Mais ce qu*on peut (Jire en toute certitude, c'est que pareille lace en de pareilles conjonctures ne s'est jamais retrouvée depuis. La force humaine déployée alors seulement dans toute son énergie et toute sa grâce, a toujours paru refoulée sur elle-même et l'âme humaine s'est repliée ».
Cette race généreuse, héroïque, tout éprise de grandeur et de beauté, c'était sans doute la race grecque dans son ensemble, mais c'était surtout le peuple d'Athènes, qui a imprimé sur toutes ses productions le sceau de cette douce sérénité, de cette harmonieuse grandeur qu'on appelle l'atticisme. L'âme d'un Athénien était tout autrement faite que la nôtre ; sous quelques rapports nous valons mieux, nous n'avons plus d'esclaves et plus de gynécées, nous commandons en maitres à la nature, nous sommes devenus savants, mais le bonheur a fui loin de nous ; nous comprenons le monde, mais nous ne savons plus le goûter, nous savons ce qu'ont fait nos pères, mais nous ne savons plus agir nous-mêmes; chaque cité, chaque tribu ressemble aujourd'hui à un peuple divisé contre luimême ; nous suivons seuls et tristement notre chemin, sans savoir où nous allons ; nous avons des désirs infinis et nous sommes sans forces; aujourd'hui nous renions Dieu, demain c'est nous-mêmes que nous renions; comme des esclaves révoltés nous faisons le vide dans le ciel, et lorsque nous avons disséqué, analysé et reconstruit l'univers suivant ce que nous appelons la raison, nous y mourons d'ennui ou de désespoir.
Aussi Athènes est-elle de toutes les villes du
monde la plus difficile à comprendre pour nous autres modernes. On dit que l'empereur Adrien, entrant dans la ville de Thésée, déposa à la porte de la cité sainte la pourpre du César romain; nous devrions faire comme lui et pouvoir laisser aux portes d'Athènes le fardeau importun de notre vaine grandeur ; mais, hélas î nous sommes tristes 6t Athènes ne fait que sourire, nous sommes vieux et Athènes ne nous parle que d'insouciance et de jeunesse divine. Rome dit quelque chose à tout le monde, parce que Rom-î c'est la grandeur, la force, l'éternité; qu'on le veuille ou n(|n, la force subjugue ; mais la grâce, l'harmonie ne s'imposent qu'à celui qui vient au-devant d'elles.
Aussi ne voitron aujourd'hui que des voyageurs revenus d'Athènes. On ne peut pas aujourd'hui faire décemment son tour d'Orient sans y toucher barre. Mais quoi ? on arrive dans une méchante gare, on trouve une ville aussi petite qu'un faubourg de Gonstantinople ou du C4aire, et des bâtisses modernes sans grandeur : partout des têtes de i*ochers rousses et pelées comme le front d'Heraclite ; point de bois, ni le palmier du sud, ni le sapin du nord, point de grands cafés ni de théâtres, aucune de ces distractions que l'on va chercher dans les grandes capitales ; un peuple qui s'occupe peu des étrangers et a le tort d'éveiller par son nom seul des illusions trop souvent déçues ; on passe une ou deux heures à l'Acropole, on fait une course en voiture jusqu'à Eleusis, peut-être monte-t-on au Pentélique avec ou sans escorte pour voir l'Attique tout entière, et on revient en Europe, disant qu'on ne croit plus à la
Grèce, qu'Athènes est une méchante petite ville, que les Athéniens sont de vains discoureurs, que l'Attique est un désert hanté par des Klephtes, et qu'en fait d'antiquités on n'y voit que des temples éventrés et des statues sans tête !
Et cependant, de toutes ces vierges immortelles qui ont conduit le chœur de l'humanité et qui s'appellent Babylone, Thèbes, Jérusalem, Athènes et Rome, Athènes est sans contredit la plus grande et la moins profanée. Athènes a été le cerveau du monde et les Athéniens les propagateurs ardents et les apôtres de la pensée et de la liberté. Le salut d'Athènes menacée par les guerres médiques alors qu'elle n'avait p^s accompli sa tâche, a été le salut de la liberté humaine menacée par la barbarie ; plus tard, quand la ville de Minerve fut gonflée de pensées sublimes et de grandes visions, sa mort à la liberté fut la rançon d'une civilisation nouvelle. C'est Athènes qui a mis parmi les dieux la Persuasion et la Pitié, l'une qui est maîtresse des esprits et l'autre qui est maîtresse des cœurs. A Rome, je vois partout des amphithéâtres où l'on immolait à une plèbe infâme des âmes et des corps d'hommes ; ici à Athènes, je vois le théâtre où Sophocle a fait monter l'homme sur le piédestal d'une grandeur toute morale ; non, Athènes n'a pas eu une gloire, ni même un plaisir qui n'ait été pour l'avenir un bienfait et qui ne nous demeure comme un immortel héritage ; aucune ville du monde n'a fait l'homme si grand, parce qu'aucune n'a mieux senti ce qu'il y a de divin en nous.
Athènes enfin a eu le privilège de se conserver
presque intacte : en Italie toutes les ruines du paganisme ont été pétries par la main puissante des Césars et des pontifes pour faire à la Rome nouvelle des murailles dignes d'elle, toutes les ruines païennes se sont christianisées de gré ou de force, et l'on ne reconnaît qu'à grand'peine, dans cet amalgame confus de tous les âges, les apports et les pensées de chaque siècle. La Grèce, au contraire, s'est survécu à elle-même ; tandis qu'ailleurs on mourait pour revivre, seule elle prolongeait avec opiniâtreté son existence immortelle; aussi aucun pays du monde n'a-t-il conservé autant que la Grèce sa physionomie antique et ses traits distinctifs : entre les portiques de l'Académie et l'université moderne, il n'y a rien : Botzaris fait suite à Epaminondas et Miaoulis à Thémistocle. Le peuple grec parle, à peu de chose près, la même langue qu'il y a vingt siècles; il a aujourd'hui le même programme, les mêmes aspirations qu'au temps de Cimon et d'Alexandre, et les Perses, devenus les Turcs^ n'ont fait que changer de nom. En Italie, la couche romaine a été recouverte par les alluvions des siècles chrétiens ; en Grèce, les tempêtes et les bourrasques des invasions n'ont rien laissé sur le sol antique que la trace dévastatrice de leur passage.
Pour retrouver la vieille Athènes, il suffisait que le roi Othon prît Patras, Gorinthe ou Je Pirée pour en faire sa capitale, et achevât d'ouvrir le tombeau où dort la ville hellénique, au lieu de le sceller à tout jamais. On ose à peine se représenter ce que seraient devenus les abords de l'Acropole, si on les avait fermés aux brocanteurs de maisons pour les
livrer aux amants de l'antiquité ; les temples, les sanctuaires, les tambours de colonnes gisant à terre ou sous le sol se seraient peu à peu relevés et Athènes serait devenue une Pompéi grecque, où l'on aurait pu se promener sous des bois sacrés et au milieu des portiques. Aujourd'hui ce rêve est à jamais relégué dans le domaine des chimères; il faut se résoudre à entendre dans la vieille Athènes les clameurs confuses et les bruits discordants de la vie moderne, mais ces clameurs ont aussi leur éloquence ; car elles sont les cris joyeux de la Grèce qui recommence une nouvelle vie.
Aucun paysage ne répond mieux que les environs d'Athènes à l'idée que nous nous faisons de l'atticisme et de cette beauté parfaite que les Grecs semblent avoir atteinte. Assurément j'aime fort les vallons et les lacs de la bucolique Arcadie, je goûte plus que personne la grandeur sauvage et romantique du Styx, du Chelmos ou de la Néda; je m'extasie devant Sparte, cachant ses maisons rustiques dans des forêts de mûriers, au pied de ce sombre Taygète qu'on dirait coulé dans l'airain ; mais aux sources jaillissantes, aux ruisseaux murmurants, aux chemins montants bordés de haies vives, aux sombres précipices et aux chutes bruyantes des cascades, je préfère la grâce des lignes, la variété des teintes, la diversité harmonieuse des formes, cette sérénité radieuse, en un mot, qui caractérise le paysage athénien.
Représentez-vous un vaste portique enfermé entre trois murailles naturelles, ou, si vous aimez mieux, une plaine se relevant insensiblement pour rqjoin-
dre les montagnes qui lui servent de bordure : du côté où se levait le char de TAurore, THymette aimé des abeilles, avec sa croupe bleuâtre et ses flancs sillonnés de gorges légèrement boisées, au nord le fronton hardi du Pentélique, tout chargé des blessures qu'y a faites le ciseau de Phidias, puis le Parnès avec ses profils heurtés et ses gorges précipiteuses ; à l'ouest la longue chaîne de TiEgialeus courant en droite ligne vers la mer et interrompue en face d'Athènes par le défilé de Daphné où passait la procession d'Eleusis; au sud, la mer, ce véritable dieu de la 'Grèce, qui circulant, pénétrant d'anse en anse, de golfe en golfe, éveille partout avec le spectacle de l'infini contenu entre deux rives de marbre, le sentiment de l'ordre dans la grandeur. Au~ milieu de la plaine, mais plus près de l'Hymette, s'élèvent un grand nombre de collines de l'aspect le plus différent, quelques-unes isolées, les autres se reliant entre elles par des cols plus ou moins bas, dans la direction du Pentélique; en dehors du rayon d'Athènes, l'Anchesme ou Turco-Vouni, qui s'élève en gradins ; plus près d'Athènes cet étrange Lycabette, énorme casque de pierre si curieusement déchiqueté qu'on dirait que Minerve a laissé tomber en cet endroit, non point une colline comme le raconte la légende, mais sa propre coiffure ; enfin, au sud de la ville moderne, l'Acropole avec ses grands rochers rougeâtres aux angles vivement taillés et aux curieux aflfouillements , l'Acropole avec ses temples dont le faite et les colonnades se dressent vers le ciel par dessus les murs de Thémistocle et de Cimon, tandis qu'autour de cette sublime citadelle
se déroulent en demi-cercle une suite de collines plus basses, humblement inclinées vers la divinité qu'elles adorent : ici la butte arrondie du Musée, fière de ses ruines romaines et se rattachant au Pnyx que signale la tribune de Démosthène; plus à droite, le coteau des Nymphes, qu'un observatoire semble vouloir consacrer aujourd'hui à la muse Uranie ; sur le devant, l'Aréopage vengeur avec ses nudités taillées en escaliers et en gradins et ses noires crevasses que hante le souvenir des Euménides. L'espace qui réunit ces collines n'est point comme à Rome un sol plat et marécageux: partout des accidents de terrain, des mamelons, des tertres et des vallons, des enfoncements et des saillies qui semblent reproduire tous les aspects variés du génie des Hellènes ; rien de rude, rien de brusque, rien de heurté comme sur les rives du Tibre romain ; on dirait un bàs-relief de Phidias suspendu dans l'atelier du Créateur. L'attitude plastique des moindres saillies de rochers et la perfection du modelé des collines ne peuvent se comparer qu'avec l'harmonieuse distribution des teintes du paysage ; à l'échelle habilement ménagée des formes répond une échelle de tons doux, argentés et lumineux, passant du clair au sombre sans la moindre secousse, sans la moindre discordance, sans ces teintes criardes dont la végétation encombre souvent nos paysages. Les rochers, d'un gris-argent, parsemés de taches d'un rouge ferrugineux passant au <5admium, sont émaillés de poterium et de thyms d'un gris bleuâtre qu'interrompt d'endroit en endroit le y^rt à la fois tendre et foncé des pins; çà et là apparaît la terre
dont les tons d'un rouge jaune singulièrement chaud s'harmonisent admirablement avec la mobile verdure des jeunes blés; dans la plaine se déroule en replis gracieux une forêt d'oliviers, qui parait sombre en comparaison des teintes merveilleusement diaphanes des collines et des blancheurs éblouissantes de la moderne cité de Minerve. Parfois un jet de fumée sortant des usines du Pirée semble vouloir ternir cet admirable ciel, mais un petit coup de vent suffit à disperser la sombre vapeur et rend au ciel d'Athènes ses yeux d'azur.
Ce que la nature avait écrit de toute éternité sur le front des collines et dans le bleu du ciel, l'homme l'a réalisé sur cette colline qui attire de tous côtés l'attention et qui semble placée comme à dessein au milieu de la plaine et des collines qu'elle commande par son relief puissant. L'antiquité s'est révélée à nous sur deux collines: le Gapitole de Rome et l'Acropole d'Athènes. Dieu avait dit à l'une : Toi, tu porteras la foudre et le tonnerre, et les hommes te contempleront avec effroi depuis l'extrémité du monde ; tu seras le trône de la force et de la victoire. A l'autre il avait dit : Toi, tu seras le berceau des arts, le sanctuaire et le joyau d'un peuple libre, tu seras la colline de l'idéal. Le Gapitole a perdu sa puissance et sa foudre, il éveille en nous la commisération qui s'attache aux grandes infortunes; l'Acropole, elle, est restée debout avec son diadème de marbre et la ceinture de monuments attachés à ses flancs.
Cette colline, qui pour le voyageur ordinaire n'est qu'un grand bloc de rocher de neuf cents pieds de
long sur trois cents de large, surmonté de quelques colonnes mutilées, est pour tout homme qui pense un inépuisable sujet d'études, un monde étrange où la sensation artistique et la méditation fouillent avec délices les fabuleux lointains de l'idéal et du passé. Sitial auguste où se sont révélées les divinités du panthéon athénien, TAcropole est aussi le témoin et le dépositaire fidèle de toute l'histoire d'Athènes. Cette colline a vu le premier olivier sacré et les premiers rois autochthones de l'Attique, élèves des dieux et dieux-mêmes; elle a porté les lourdes maisons des Eupatrides qui gouvernaient du haut de leur donjon une peuplade craintive, elle a vu Pisistrate encourager la construction de ce grand temple qui a précédé le Parthénon et annoncé au monde l'avènement des arts; après avoir vu ses murailles tomber sous les coups des Perses et éclairé des lueurs de l'incendie la flotte vengeresse qui mouillait à Salamine, elle a vu le peuple libre de Périclès soulever de ses bras nerveux le marbre de Phidias et s'élever à lui-même un monument aussi immortel que les poèmes de Sophocle ou d'Homère ; puis, témoin de toutes les douleurs et de tous les triomphes du peuple, sanctifiée par les prières d'un Socrate, d'un Platon et d'un Phocion, souillée par les débauches d'un Démétrius ou les fureurs d'un Sylla, longtemps protégée contre les barbares par sa beauté même qui leur inspirait une religieuse terreur, elle a partagé dans la suite toutes les hontes de la Grèce ; tour à tour défigurée par les ducs d'Athènes, souillée par les harems des agas et les mains iconoclastes des janissaires turcs, mu-
tilée par dix bombardements et par des rapts répétés, elle n'est plus aujourd'hui qu'un poème brisé où l'œil suit avec amour la cadence des vers et des lignes, sans jamais épuiser leur sens à demi caché; maintenant du moins, les canons, les redoutes, les minarets turcs et la grande tour franque ont disparu et l'Acropole rendue à elle-même élève vers le libre ciel de la Grèce des bras libres de chaînes.
Les anciens qui s'approchaient d'une source consacrée ou de quelque autre endroit vénéré n'avaient garde d'ouvrir la bouche : toute parole humaine eût été sacrilège; c'est encore l'attitude que l'on prend involontairement, lorsque l'on monte quelqu'un des sentiers tournants qui convergent vers la moderne entrée de l'Acropole. La terre sacrée ne commence pas à l'ancienne porte du fort, mais dès le pied même de la colline. Le roc, que couronnent encore les assises du mur improvisé par Thémistocle, est percé de toutes parts d'excavations, de grottes, de couloirs, d'où s'échappe, du milieu des débris antiques ou des édicules modernes, le double parfum des mythes païens et de ces légendes chrétiennes qui consolaient la Grèce de sa servitude. Quelques pas après être entré, on reconnaît sur le roc de la colline les marques qui y furent imprimées par le pied des Pélasges et le sabot des victimes du sacrifice, puis on salue en passant l'entrée de l'Acropole qui fut découverte par M. Beulé; c'est une belle porte dorique située dans l'axe central des Propylées, flanquée de deux tours qui sont les véritables fortifications de l'Acropole ; ce ne sont malheureusement pas des monuments antiques, mais des res-
taurations hâtives du siècle de Valérien faites avec des matériaux anciens et dans le plan de Tarchitecte Mnésiclès. C'est ici que Ton s'engage sur le grand escalier de marbre qui, dès le siècle de Périclès, recouvrait comme d'un tapis flamboyant toute cette portion de la colline ; chacune de ses marches mutilées vous rapproche du Parthénon et vous élève au-dessus de l'Aréopage, de la plaine et de la mer de Salamine. A votre droite se dresse timidement sur une haute terrasse, au pied de la grande tour franque, le petit temple d'Athéné Victoire ; on dirait une nymphe debout à côté de quelque Gargantua gothique ; à l'heure où j'écris, le Gargantua a disparu, mais la jeune nymphe n'a point retrouvé les frises qui ornaient sa robe de marbre. Si nous faisions à l'Acropole une visite dans toutes les formes voulues, nous nous arrêterions àla64« marche de l'escalier devant l'avenue de colonnes ioniques qui mène à l'une des cinq portes du mur des Propylées: nous payerions là notre tribut d'admiration à ce chef-d'œuvre de l'architecture civile dés anciens Grecs; mais l'architecture n'est à nos yeux vraiment grande que lorsqu'elle interprète, comme dans le Parthénon, la pensée religieuse de tout un peuple. Le Parthénon î ce nom dit tout ; même dépouillé de ses grands frontons d'azur qui nous montraient d'un côté la naissance de la jeune déesse qui incarne la sagesse divine , de l'autre le triomphe qu'elle remporta sur le dieu de la mer, même dépouillé de ses triglyphes qui racontaient à tous les yeuK la grande fête des Panathénées où la cité tout entière, parée de ses habits de fête, montait vers
sa patronne bien-aimée, même coupé et éventré en deux par les bombes de Morosini, même mutilé par ce lord Elgin qu'on a appelé Erostrate II, le Parthénon n'en est pas moins le plus grand et le plus simple, le plus audacieux et le plus parfait des monuments qu'ait élevés la main de l'homme. Le jour où le Parthénon était achevé, l'humanité avait fait le plus beau de ses rêves. Combien une église gothique avec ses mille arceaux archevêtrés, ses longues grappes de clochetons, ses figiftes tour à tour compassées ou grotesques, paraît tourmentée et impuissante à côté de ce Parthénon, où toutes les lignes sont si claires, si sobres, si unies, où la pensée perce à travers la pierre comme l'inspiration divine à travers les yeux d'azur d'Athéné ! Qu'on ne vienne point nous dire que l'art grec n'est si simple, si limpide et si transparent, que parce qu'il ne dit rien et n'éveille point dans l'âme la sensation de l'infini. Le Parthénon, qu'on a cru longtemps soumis à la ligne droite géométrique, aspire lui aussi à monter vers le ciel, et il se trouve qu'aucune de ses lignes n'est de niveau avec la terre ! Ces colonnes progressivement décroissantes et rendues plus sveltes encore par ces cannelures qui, augmentant leur surface, paraissent la diminuer, toutes ces colonnades, comme les quatre murs de la cella, s'inclinent légèrement vers l'intérieur et semblent partir de la terre pour aller se rejoindre dans l'espace et graviter vers un centre placé à une hauteur infinie, et avec elles votre regard et votre pensée s'élancent, dans le ciel et y continuent le poème de marbre ébauché sur la terre. Ces colonnes de trente-cinq pieds produi-
sent le même effet que nos entassements gothiques avec leurs pilastres gigantesques et leurs triples étages de colonnettes ; mais ici point d'effort, point d'aspiration douloureuse, vous montez avec ces aériennes colonnes sans que cette ascension vers le divin vous rejette dans le néant.
A côté de ce Parthénon, qui résume sous sa forme abstraite et éternelle la beauté du paganisme antique, se dresse le temple d'Erechthée qui incame en lui les légendes ^locales et les traditions athéniennes. L'Erechtheum, flanqué de la tribune des Caryatides au sud et d'un beau portique ionien au nord, était le véritable reliquaire d'Athènes, consacré à Minerve Poliade, patronne de la ville, et à Pandro^s, sa première prêtresse et nymphe de la rosée ; il renfermait, outre les sanctuaires des deux personnalités divines , les tombeaux de Gécrops et d'Erechthée, un autel de l'Oubli, élevé en mémoire de la réconciliation de Poséidon et d'Athéné, un Mercure de bois dont on dissimulait la nudité sous des amas de feuillage, l'olivier sacré, peut-être le père de tous les oliviers de l'Attique, une lampe à mèche d'amiante qui brûlait éternellement, enfin le puits d'eau salée, ou, comme disaient les Grecs, la mer qui avait surgi sous le trident de Neptune. L'Erechthéum est une énigme architecturale, et les profanes comme nous feront bien de s'arrêter devant ce portique des Caryatides qui est tourné du côté du Parthénon, chef-d'œuvre tendant la main à un autre chef-d'œuvre. Ces nobles créatures, la poitrine un peu effacée, se courbent légèrement sous le poids de l'entablement que supportent les tresses
de leur chevelure enroulée en forme de coussin. La tête sérieuse et calme, le cou ferme et solidement attaché, le sein dégagé, le buste ample et droit, le genou le plus rapproché du centre de l'édifice projeté en avant, donnent une des plus belles lignes que puisse suivre l'œil d'un artiste. Les Caryatides sont des Nausicaas de marbre et nous font sentir comment le panagisme de Phidias comprenait la virginité de ses prêtresses et de ses déités.
Ici, en face du Parthénon et de l'Erechthée, nous pouvons, sans trop d'eflforts, nous refaire l'âme d'un Athénien du cinquième siècle avant notre ère. Pour lui;, comme pour le chrétien du douzième au seizième siècle, la religion était toute la pensée, toute la vie, tout le sentiment; partout le surnaturel et le miracle, partout des personnes célestes, ou plutôt le ciel tout entier descendu sur la terre; des images divines entourées d'un culte ; des temples ornés par les arts, des chants, des pompes, un riche et puissant sacerdoce, des sacrements, des mystères, des pratiques pieuses de toute espèce, toute fête consacrée par la religion, des asiles, des jugements de Dieu, des trêves de Dieu, des divinations, des oracles et des révélations constantes de la divinité à l'homme; déjà ici-bas, l'Athénien vivait d'une vie qu'il pouvait croire divine, et lorsqu'il avait tour à tour servi sa patrie comme sacrificateur sur l'Acropole, comme orateur au Pnyx, comme soldat sur la flotte, comme chorége au théâtre, comme archonte au prytanée, il savait qu'il avait assez vécu, et il n'ambitionnait plus qu'une mort glorieuse, comme celle de cet obscur cavalier Dexiléos tué à Corinthe et honoré
d'un monument funèbre que Ton va voir au Gémmique.
Cette heur;euse harmonie, qui enveloppe comme un réseau l'ancienne civilisation grecque, n'est pas, tant s'en faut, le caractère dominant de l'Athènes d'aujourd'hui. Aucun pays d'Europe n'a autant changé en ce siècle que la Grèce, aucune ville n'a crû avec une rapidité aussi hâtive qu'Athènes. Les villes américaines du Far West sortent de terre en un jour et comme d'une seule poussée ; mais là, la terre est vierge et sans passé. L'Athènes de ce siècle a grandi au milieu des décombres turcs, francs et helléniques et sur une terre vieille de 3000 ans ; le costume moderne, qu'elle a endossé avec tant de précipitation, ne la recouvre qu'à moitié et cadre mal soit avec les guenilles qu'elle portait il y a quelques années, soit avec les bijoux dont Phidias la décorait il y a plus de 2000 ans. Athènes, placée au point de contact des civilisations musulmane et chrétienne, n'est ni une ville orientale comme Brousse, ni une ville occidentale comme Genève; elle tient de toutes les deux, comme elle tient par moitié de l'antique et du moderne. Rome, qui est de toutes les villes occidentales celle où le passé a la plus grande place, a son histoire à elle entre les Césars et Pie IX, elle n'a jamais cessé de vivre et de se transformer; à Athènes, au contraire, toute vie indépendante a fini avec le paganisme et l'art antique; le siècle de Périclès vient se heurter contre le siècle des chemins de fer, et la Grèce moderne, qu'elle ne l'oublie jamais, bâtit sa maison à côté du Parthénon.
Tantôt le souvenir antique prête à la réalité présente je ne sais quelle grandeur touchante, tantôt, au contraire, l'hiatus immense qui sépare les deux mondes, ou l'imitation souvent maladroite du passé, ne laisse place qu'à la satire ou à d'amères récriminations. Il est certes assez plaisant, quand on descend de TAcropole, d'entrer dans le café de Périclès, ou, au retour du Pnyx, d'aller se désaltérer avec l'excellente bière de Vienne que Démosthène débite dans la rue de Phocion; ces rapprochements-là n'ont rien que de divertissant; mais je pardonne moins volontiers aux Athéniens d'avoir consacré à la muse d'Offenbach le jardin des Muses de Tllissus où rêvait Platon, et je n'ai fait que rire à leurs jeux olympiques de 1875, où des athlètes vêtus d'un pantalon de coutil s'évertuaient, dans le stade d'Hérode Atticus, à jeter des disques de bois sur la tête des spectateurs. Ces ridicules-là ne doivent pourtant point nous faire fermer les yeux sur les immenses progrès réalisés dans Athènes depuis le commencement de ce siècle, et cela plus par l'initiative particulière que par l'habileté du gouvernement; partout s'alignent de nouvelles rues; partout se dessinent des boulevards et de beaux édifices destinés peutêtre aux riches Hellènes revenus de l'étranger; ce qui était encore, il y a vingt ans, un affreux fossé, est devenu aujourd'hui une magnifique avenue américaine ombragée de poivriers et bordée de maisons et de charmants cottages.
Chateaubriand ne reconnaîtrait plus dans l'Athènes de 1876 dix masures de la Settiniê qu'il visita en 1806; l'ambassadeur qui, il y a quarante ans, fut
obligé de passer la nuit dans un pauvre hangar du Pirée, aurait sans doute quelque peine aussi à s'accoutumer aux hôtels de la place de la Constitution ; quant à M. Âbout, le plus spirituel des détracteurs de la Grèce, il ne pourrait plus guère aujourd'hui, comme en 1853, appeler la capitale de la Grèce un Quimper-Corentin, et Ton pourrait le mettre au défi de citer dans sa Lorraine ou dans toute la province française une ville aussi aimée de Minerve.
Aussi bien noblesse oblige; Athènes, redevenue la capitale de ces Grecs qui sont restés le peuple le plus intelligent du monde, est redevenue aussi la docte Athènes, comme au temps d'Horace ou de Périclès. Â Gonstantinople, vous avez bien loin à courir pour trouver un livre, et vous chercheriez en vain une bibliothèque publique pour y travailler; le musée lui-même n'est pas beaucoup plus accessible que le harem du Grand-Seigneur. A Athènes, au contraire, les seuls monuments modernes que vous puissiez admirer sans arrière-pensée sont des sanctuaires de l'étude; le palais du roi est une grosse caserne à fenêtres rares et mal percées, écrasant un portique dorique tout honteux de se trouver si près du Parthénon; la nouvelle église métropolitaine est d'un style si éclectique qu'elle en perd toute individualité; le bâtiment de l'Université est, au contraire, un chef-d'œuvre d'architecture pratique et un modèle réussi de l'architecture polychromée. Le portique qui décore l'édifice est agréablement teinté de rouge; les impostes des pilastres et la grande salle de l'aula sont tout émaillées de grecques, de volutes, d'oves et de rais de cœur multicolores. Lorsque
l'on inaugura TUniversité, qui fut dotée non par le. gouvernement mais par les souscriptions de la nation tout entière, le vieux klephte rebelle Golocotronis prononça ces paroles frappantes : c Voilà un palais qui donnera quelquefois de l'embarras à celui du roi; mais c'est lui qui dévorera la Turquie, et il fera plus pour la patrie que nous autres klephtes ignorants n'avons pu faire avec nos fusils.» La prophétie du klephte arcadien n'est pas encore accomplie jusqu'au bout, mais elle le sera dans peu. C'est dans ce palais que l'hellénisme fourbit les armes avec lesquelles il va tenter la lutte contre le colosse osmanli; les lettrés qu'Athènes envoie dans les provinces turques sont comme autant d'éclaireurs et de hérauts d'armes qui vont préparer le champ de bataille. Sur les 1300 étudiants qui fréquentaient l'Université en 1875, un bon tiers venait des provinces esclaves, comme disent les Grecs; de 1840 à 1867, l'Université d'Athènes avait conféré le diplôme d'avocat à 5 Thraces, 6 Macédoniens, 15 Epirotes, 3 Thessaliens, 6 Ioniens; celui de médecin avait été donné à 13 Thraces, à 13 Macédoniens, à 34 Epirotes et à 20 Thessaliens. A Avlona, à Janina, en Thessalie, à Sigée près de Troie, partout nous avons rencontré des médecins ou des avocats qui ont fait leurs études à Athènes,* et qui étaient tout autant d'ardents propagateurs de l'hellénisme et de la grande idée. Sans doute, les provinces turques et le royaume lui-même auraient plutôt besoin de pionniers que d'apôtres, d'ingénieurs plutôt que d'avocats; mais il n'en faut pas moins convenir qu'il y a dans cet entraînement de la jeu-
nesse vers les hautes études des signes évidents d'une vitalité puissante et d'un réveil prochain. Ce qui donne encore plus de signification à ces heureux symptômes, c'est que les étudiants d'Athènes sont bien réellement les représentants du peuple; nulle part en Europe on ne voit les professions libérales se recruter aussi généralemtot qu'en Grèce dans les classes les moins privilégiées de la société; et nulle part non plus on ne voit autant d'étudiants vivant de leur travail comme de leur unique ressource. M. About raconte que des valets de chambre athéniens se trouvent tout à coup passés docteurs au grand étonnement de leurs maîtres; j'ai lu moimême dans maints journaux d'Athènes des avis insérés par des étudiants qui désirent entrer comme domestiques dans une maison, à la condition de pouvoir consacrer leurs loisirs à l'étude. J'ai également connu un avocat d'Athènes qui avait chez lui un étudiant en médecine de troisième année payé à raison de 25 drachmes par mois pour tenir les écritures de la maison et faire toutes les commissions, sauf celles du bazar. Comme dit l'auteur de la Grèce contemporaine, on ne connaît guère à Athènes le type de l'étudiant qui n'étudie pas.
Si l'Université, qui porta longtemps le nom di'Othon, est bien plutôt l'œuvre de la nation que celle du gouvernement, l'école supérieure des demoiselles doit avant tout son existence à la générosité du médecin grec Arsakis, dont elle a pris le nom. La femme grecque est une excellente ménagère; mais ce n'est point assez : il faut qu'elle soit une excellente mère, c'est-à-dire une bonne éduca-
trice de ses enfants, et elle ne peut le devenir qu'en slnstruisant, L'Arsakeion, où des centaines de jeunes filles reçoivent l'enseignement des professeurs de l'Université, est . un puissant levier de progrès dans cette Grèce dont l'éducation morale a besoin d'être refaite; si l'Orient musulman a été perdu par la polygamie, l'Orient chrétien sera sauvé par les institutrices et par les mères de famille; c'est ce que la Turquie hellénique elle-même commence à comprendre; on nous annonce que le D'' Maroulis vient de fonder à Serrés une école normale de filles, où il explique à ses élèves le Nouveau-Testament dans la langue originale, ainsi que les traités de Xénophon et de Plutarque sur l'économie domestique et l'éducation des femmes !
Le statisticien aurait fort à faire de dresser une liste complète de toutes les créations d'utilité publique et de toutes les œuvres pieuses que la générosité hellénique a semées à profusion dans la capitale de la Grèce; observatoire, gymnase, école de théologie, musées, hôpitaux, orphelinats, bâtiments pour l'exposition des jeux olympiques, Athènes a toutes les institutions qui font la gloire d'une grande capitale, et, ce qui est plus méritoire, elle les doit non pas aux contributions forcées des citoyens, mais à la louable munificence des Hellènes, qui honorent leur patrie à l'étranger par leur activité féconde et leur remarquable aptitude aux affaires. De même que l'Athènes de Thémistocle ou de Périclès devait sa grandeur au patriotisme de ses enfants qui mettaient une noble émulation à s'acquitter bien au-delà du strict devoir des prestations que leur
imposait la cité, ainsi la Grèce d'aujourd'hui peut montrer avec orgueil à ceux qui doutent d'elle les preuves d'affection passionnée que lui donnent ses enfants dispersés sous les cieux les plus lointains. Malheureusement, le gouvernement seconde mal cette généreuse ardeur; certaines créations font double emploi, d'autres pourraient être étendues et mieux utilisées; mais, comment demander aux gouvernants de la Grèce de songer à autre chose qu'à leurs déplorables intrigues?
Athènes, qui a depuis longtemps des philologues, des médecins, , des archéologues, des juristes et même des théologiens distingués, fait aussi, depuis quelque temps, de louables efforts pour former des artistes. C'est là, en effet, un des côtés les plus faibles de la culture hellénique. Les fils de Phidias n'ont pas encore reconquis leur place dans la république des arts. Athènes, à côté des ruines de Périclès, n'a à montrer à l'étranger que quelques vieilles églises byzantines plus curieuses qu'imposantes, et sur la route d'Eleusis à Daphné quelques débris de l'architecture franque; tous les monuments passables qu'elle possède ont été construits dans ces dernières années par des étrangers; quant aux Jeux olympiques, ils n'offrent guère jusqu'ici, en fait d'art, que des expositions de peintures ridicules. On a cependant réalisé dans ce domaine aussi quelques progrès; la sculpture, pour laquelle les Grecs modernes ont constamment d'excellents modèles sous les yeux, promet de retrouver, dans un avenir rapproché, quelque éclat dans le pays qui fut son berceau; la peinture, encore trop peu comprise.
commence à être enseignée avec soin dans une section de Técole polytechnique; les professeurs sont deux Grecs; l'un, qui enseigne dans les classes inférieures, a étudié en Italie; Tautre, qui se voue plus spécialement à la peinture, est sorti des écoles allemandes; 50 élèves fréquentent les différentes classes de récole ; tous les quatre ans a lieu un concours dont le lauréat est envoyé dans la capitale de la Bavière aux frais de l'école; tout ce que produisent les élèves rappelle d'ailleurs la technique de l'école de Munich; quelques-uns travaillent assez bien, mais seulement le portrait; malheureusement, les musées, qui pourraient mettre sous leurs yeux quelques-unes des œuvres principales des maiti'es d'Occident n'existent pas encore, et ce n'est pas assez de ne voir que les œuvres de son maître ou quelques rares tableaux apportés à Athènes par les riches Hellènes qui viennent s'y fixer.
L'étranger, qui vient à Athènes pour y étudier l'antiquité, trouvera de précieuses ressources dans deux instituts archéologiques fondés par la France et par l'Allemagne» Je ne sais rien de plus délicieux qu'une bibliothèque en Orient, et particulièrement en Grèce; telle page qui vous paraissait froide ou inintelligible dans votre cabinet d'Occident, telle recherche archéologique qui vous semblait diffuse ou ennuyeuse, prennent tout à coup vie lorsqu'on les lit sur place, et là où Ton avait peine à comprendre, on voit. L'école allemande, installée dans la rue du Stade, a débuté par un coup de maître en prenant possession d'Olympie; mais l'école française, en avance de 25 ans sur sa rivale, a pour elle
le lustre des services rendus; installée aujourd'hui au pied du Lycabette dans un véritable palais bâti aux frais de la France et placée sous la direction habile de M. Albert Dumont, elle travaille avec une louable ardeur à rendre à Tarchéologie française le rang qu'elle allait perdre. Bien que les commencements de l'école aient été difficiles et les tâtonnements un peu longs, elle peut être justement fière de ses anciens élèves, dont beaucoup sont devenus des maîtres dans la science. Tous les amis de la Grèce connaissent les découvertes de M. Beulé sur l'Acropole, celles de MM. Foucart et Wescher à Delphes, les travaux de MM. Garnier sur Egine, Mézières sur la Thessalie, Fustel de Goulange sur rile de Chio, Girard sur l'Eubée, Lévêque sur Délos, Georges Perrot sur l'ile de Thasos, Léon Heuzey sur le mont Olympe et l'Acarnanie, et Albert Dumont sur la Thrace.
Si nous quittons la région de l'art et de la science pour entrer dans le cœur de l'Athènes moderne, nous serons quelque peu surpris de nous trouver en face d'une ville de tournure germanique. Si Munich, grâce à ses monuments prétentieux, a un faux air d'Athènes, Athènes, à son tour, a emprunté quelque chose à Munich et aux résidences germaniques; les maisons sont peu élevées, faites généralement pour une famille, souvent recouvertes d'un crépissage coloré; la vie de famille y est aussi intime et aussi dissimulée que dans les bourgades germaniques. Maïs que les Français se rassurent; si Athènes a quelque chose de la simplicité bourgeoise des villes d'Allemagne, si l'Université elle-
même est pour l'organisation une imitation de Tubingue ou de Halle, en revanche, les cafés, les magasins à la mode, les signaux des troupes, le code et les institutions judiciaires sont empruntés à la France, et les toilettes viennent de chez la célèbre dame Lizier; si le bas peuple comprend Titalien, toute la haute société parle français, même depuis la guerre.
Pour qui vient des villes d'Occident, dont les rues ne sont guère qu'un lieu de passage où l'on se coudoie sans se parler, l'Athènes moderne est pleine de surprises; comme dans toutes les grandes villes de l'Orient, la vie s'épanche et déborde dans la rue tandis que les femmes gardent les silencieux intérieurs. Athènes toutefois n'est point affairée comme Liverpool ou Bruxelles, ce n'est point non plus une cité criarde et oisive comme Naples, c'est une ville où il y a plus de cafés que de magasins, où on lit beaucoup et où on cause plus encore. Les anciens Athéniens, s'il faut en croire Démosthène, se promenaient toute la journée dans les rues, toujours affamés de nouveautés, toujours prêts à recueillir et à propager les bruits les plus étranges : Quoi de nouveau ? se disaient-ils l'un à l'autre. On ne compte aujourd'hui pas moins de 50 journaux jetés en pâture à cette curiosité héréditaire de l'Athénien qui veut trouver dans son journal, non-seulement les nouvelles du jour, mais aussi les bruits de la ville, les faits et gestes de toutes ses connaissances et amis; beaucoup de ces feuilles à un sou ressemblent sans doute aux feuilles d'automne qu'emporte le premier aquilon, mais elles reparaissent en végéta-
tions toujours nouvelles, parce qu'elles satisfont un besohi instinctif des modernes Athéniens. L'esprit d'un Grec n'est jamais oisif, et bien que le gouvernement fasse tout son possible pour servir à souhait leur impatience de nouveautés, jamais les ministères ne tombent assez vite au gré des beaux discoureurs du café de la Belle Grèce ou du trottoir de la rue d'Hermès; sans doute, là aussi, comme au temps de Démosthène et de Philippe, on s'occupe souvent du géant du nord et on n'épargne point au voisin malade les souhaits d'une mort prochaine; heureusement pour les Grecs modernes, le Grand- Turc est bien décidément plus malade que ne Tétait Philippe, mais alors comme aujourd'hui, il y aurait mieux à faire que des souhaits.
Pendant mon séjour à Athènes, il n'était bruit partout que du ministère Bulgaris, de la Chambre illégale, des décrets votés par elle et contre-signes par le roi. Bulgaris passait à ce moment-là pour le chef d'un parti rêvant le renversement de la Constitution et l'intronisation du gouvernement personnel. A la fête du 4 avril, qui commémore le commencement de la guerre d'indépendance, le roi George fut très froidement accueilli par la foule, qui faisait haie depuis la place de la Constitution jusqu'à la métropole; quelques étudiants poussèrent même des cris séditieux. Après la fin de la session illégale, les députés rentrèrent chez eux, accueillis, dit-on, par les huées de leurs électeurs et flétris du nom de stilites (littéralement les hommes du pilori). En même temps, des corps d'avocats rédigeaient des consultations fort peu gouvernementales sur les lois du
pseudO'parlement, et les journaux conjuraient le vieil amiral Canaris de lancer son brûlot vengeur sur le système Bulgaris. Sur ces entrefaites, nous partîmes d'Athènes pour Sparte; à Sparte, nous retrouvâmes la même agitation; enfin, arrivés sur les bords du Liadon, nous apprîmes de la bouche des paysans la chute du ministère et Tappel de Tricoupis. La crise avait duré plusieurs semaines, mais nulle part il n'y eut de troubles sérieux, bien que la situation fût des plus tendues et mit en cause la personne même du roi. S*il nous fut impossible, malgré toute notre bonne volonté, d'apercevoir, même de loin, la silhouette redoutée d'un de ces klephtes grecs qui font, dit-on, de la politique à coups de fusil, nous ne réussîmes pas davantage à nous éclairer sur les principes en jeu dans ce grand débat entre la majorité de la nation et une Chambre appuyée apparemment par l'autorité royale. Les triumvirs de la coalition anti-ministérielle, Zaimis, Deligeorgis, Goumoundouros, représentaient bien chacun, comme on le vit aux élections, un groupe d'électeurs; mais quel principe chacun d'eux personnifiait-il ? personne ne put nous le dire. Les partis en Grèce ne sont pas encore nettement dessinés, et, grâce à ces instincts helléniques qui mettent toujours l'homme avant l'idée, grâce aussi à l'absence de castes, il n'y a guère au Parlement grec que des démagogues dans le sens antique du mot, c'est-à-dire des conducteurs de la foule.
J'ai beau chercher, je ne trouve, en Grèce, ni socialistes, ni whigs, ni tories, ni libéraux, ni cléricaux. Le paysan grec, qui vit de peu, est égalitaire, mais
non point communiste, comme tant de paysans slaves; tout ce qu'il réclame est un allégem*ent des impôts et une distribution plus équitable des terres domaniales enlevées aux Turcs; de plus, il ne sépare point, comme le paysan de rOccident, la cause de l'église et celle de la patrie; quoique fort dévot et fort superstitieux, il n'a pas ce fanatisme sombre qui semble une fiévreuse émanation de la campagne de Rome, et la dévotion n'est souvent chez lui qu'à la surface. La bourgeoisie n'existe guère en Grèce: elle est presque uniquement composée de fonctionnaires plus ou moins faméliques, auxquels se rattachent des marchands riches ou en train de le devenir; trop peu nombreuse aujourd'hui pour être forte, trop peu riche pour être enviée, cette classe se développe peu à peu et deviendra, sans aucun doute, une des plus solides assises de l'hellénisme; car elle seule peut servir de ferme soutien à la monarchie constitutionnelle, qui ne sait guère aujourd'hui où plonger ses racines dans le sol encore trop mouvant de la démocratie grecque. Ce dont on peut être sûr, c'est que cette bourgeoisie ne sera point ce qu'est, dans certains pays d'Occident, la haute bourgeoisie, la dernière citadelle des idées les plus vieilles et des croyances les plus surannées; l'éducation que reçoit le Grec est, au contraire, essentiellement libérale et nationale. Si l'on peut souhaiter à la Grèce une classe moyenne plus nombreuse et plus forte, on ne doit point s'attendre à y voir naître une aristocratie ou une dynastie indigène. De tous les pays de l'Europe, la Grèce est avec la Turquie le plus étranger aux institutions et
aux préjugés aristocratiques; tous les Grecs sont sortis également nus et pauvres des mains ottomanes, et le régime de la liberté ne saurait relever ce qu'a nivelé un esclavage plusieurs fois séculaire. Le Grec est d'ailleurs, en vertu de sa nature même, foncièrement égalitaire et fort peu accessible au sentiment du respect; les Phanariotes venus de Gonstantinople n'ont pas réussi et ne réussiront jamais à former dans le royaume ni une aristocratie de naissance, ni une aristocratie de gouvernement. On a aussi fait la remarque fort juste que le Grec se soumettait plus facilement à un étranger qu'à un de ses compatriotes. La Grèce n'a eu, pendant notre siècle, qu'un régent de sang grec, Capodistrias, et elle l'a tué. Cette absence complète de castes sociales et de luttes de principes est sans doute un privilège précieux pour ce pays; mais, d'un autre côté, l'uniformité des vues a ouvert la porte à la multiplicité des intérêts personnels, et il serait bon pour la Grèce que le développement de la civilisation tendit à donner plus de force aux intérêts conservateurs et un plus naturel aliment aux luttes des partis. Cette fatale prédominance des intérêts privés n'est certes pas chose nouvelle dans la vie politique de la Grèce, on l'observe dans toute l'histoire ancienne d'Athènes; mais que les modernes Athéniens n'oublient pas que les intrigues politiques sont plus dangereuses aujourd'hui qu'ajutrefois, parce qu'elles portent sur une plus grande surface et remuent toute la foule des travailleurs aujourd'hui libres, jadis esclaves et indifférents aux luttes des cités; qu'ils n'oublient pas surtout que
dans TÂthènes d'Aristide, de Gimon, de Périclès, les chefs du peuple duraient plus que ne durent aujourd'hui vingt ministères réunis, et qu'ils représentaienj; un certain idéal politique et une conception particulière de la cité!
Grecs et Turcs
Il y a plus de quatre siècles que les pays grecs ont. été conquis par les Turcs, et aujourd'hui, conune il y a quatre siècles, les vainqueurs et les vaincus forment deux camps absolument séparés; si Ton excepte quelques milliers de Cretois convertis à l'islamisme par les conquérants, il n'y a eu apostasie ni d'un côté ni de l'autre, et la fusion des races est aujourd'hui aussi peu avancée qu'au premier jour. Il n'en est pas de môme dans d'autres provinces du Balkan : là les Turcs ont rencontré des nationalités moins vivaces, moins développées, et ils ont réussi à rattacher à leur foi et par conséquent à leur cause deux millions à deux millions et demi d'Albanais, de Serbes et de Bulgares. En Grèce, au contraire, l'église orthodoxe et la culture grecque ont été aussi peu entamées par l'islam que l'islam n'a été entamé par elles. Des deux côtés même ténasité, même répulsion. Aussi bien l'histoire ne nous
montre-t-elle pas deux peuples aussi opposés dans tout leur être intime que les Grecs et les Turcs ; leur seule ressemblance est dans la force de résistance qu'ils opposent à tous les éléments étrangers. L'un, le Grec, est individualiste à outrance, égalitaire, amoureux du changement et du mouvement, épris de la science, du beau langage, de la dialectique fine et serrée, moins sensible au mérite moral qu'à la culture raffinée de l'esprit ; l'autre est encore tout imbu des idées patriarcales de patronage et •d'autorité, fortement attaché à la tradition, ennemi par instinct de toute nouveauté, étranger à toute idée d'humanité et de patrie, uniquement dirigé par ses conceptions religieuses; aux yeux des Turcs, le Grec est un jongleur habile, un giaour sans foi et sans parole; aux yeux des Grecs, le Turc est un kondroképhalo (une cervelle épaisse) et un contempteur fanatique de la Panagia. Entre ces deux races dont l'une a donné au monde ses plus grands penseurs, tandis que l'autre, absolument étrangère à tout progrès et à toute vie intellectuelle, n'a jamais brillé que par ses qualités militaires, l'antipathie est absolue et la lutte à mort inévitable.
Les Turcs des basses classes sont naturellement hospitaliers, naturellement dignes dans leurs manières, sérieux et probes ; mais ils ne vivent pas et vont au-devant d'une disparition prochaine : la polygamie, la guerre, l'infanticide,, la misère surtout prélèvent sur eux un tribut annuel si fort que le gouvernement a toutes les peines du monde d'opérer le recrutement ; incapables de soutenir le combat pour la vie, ils sont mal venus de revendiquer
le maintien d'une suprématie qui n'avait d'autre raison d'être que cette vitalité qu'ils ont perdue. Quant aux gouvernants turcs, ils ressemblent, suivant l'expression d'un Anglais, à ces poissons qui ont été faits par la nature pour vivre au fond de l'eau et qui ne peuvent supporter de s'élever à la surface; dès que le Turc sort de la tranquille atmosphère de la civilisation patriarcale et primitive, il dégénère, se corrompt moralement ; une fois le frein de la loi religieuse brisé, il ne connaît plus ni honneur, ni vertu, ni patriotisme, il n'a plus souci que de remplir son harem, de braver le Koran en buvant avec excès et de voler ses administrés ou, compae dit pittoresquement le raïa , de manger beaucoup. A l'heure qu'il est, l'Osmanli d'Europe est placé devant un dilemme dont les deux termes aboutissent tous deux à la mort : ou bien il se civilisera et cessera complètement d'être Osmanli, ou bien il résistera et alors il succombera plus sûrement encore dans sa lutte contre la civilisation et contre une majorité qui devient chaque jour plus forte. Au temps de la guerre de Crimée, on pouvait encore conserver des illusions sur le sublime portier de Gonstantinople ; on vantait de bonne foi son sérieux, sa probité stoïque, son courage militaire, son attachement à la religion et à la patrie ; mais aujourd'hui la probité turque n'est que trop jugée, et il faudrait être bien crédule pour croire encore à la perfectibilité d'une race qui a donné le triste spectacle d'un fol orgueil uni à la plus fatale insouciance. L'heure des réformes salutaires nous parait donc passée et tous les délais de grâces épuisés ; la condamnation de la
domination turque en Europe est irrémissiblement prononcée et la civilisation occidentale, qui a déjà enfoncé les portes de la vieille Stamboul, n'a plus le ten(ips d'attendre paisiblement que le Grand Turc la leurre encore par des promesses qu'il est, dit-il, forcé de violer.
Si l'orient grec ne doit pas rester turc, peut-il, doit-il devenir grec, et l'hellénisme est-il de taille à recueillir la succession de ces Osmanlis qui sont aujourd'hui trop prèg de la civilisation pour pouvoir vivre à leur aise en deçà du Bosphore ? Il y a cinquante ans, l'Europe presque tout entière s'écriait avec le poète : En Grèce ! en Grèce I adieu vous tous, il faut partir ! La patrie de Léonidas et de Miltiade se réveillait et étonnait une seconde fois le monde par ses exploits ; le temps des héros antiques et des bardes recommençait : Psara, Hydra, Missolonghi semblaient renvoyer au monde les échos formidables des combats de Marathon, de Salamine et de Platées. Les amis de lalibe;rté voyaient dans le soulèvement des Grecs la résurrection d'un peuple qu'on croyait mort ; les poètes entrevoyaient Apollon délivré de ses chaînes et s'élançant, la lyre en main, vers les glorieux sommets du Parnasse, tandis que les âmes pieuses saluaient avec bonheur le triomphe de la croix sur le croissant. C'était en 1825, l'esprit humain secouait ses chaînes; on croyait alors à la liberté et à tous les sentiments généreux et on n'était point frappé de ce marasme qui flétrit notre génération.
Hélas ! le lendemain des jours d'enthousiasme fut triste. On avait cru naïvement restaurer l'Hellade de
Périclès et l'on n'avait tiré de l'abîme du malheur qu'une Grèce barbare, ensanglantée et mourante; enfin, comme si cet infortuné pays n'était point déjà assez accablé, la diplomatie retendait sur le lit de Procuste et lui coupait ses articulations et ses bras. La Grèce s'appuie au nord sur les plaines nourricières de la Macédoine, de l'Epire et de la Thessalie, au sud elle a pour piédestal la grande ile de Crête, la patrie de l'antique Minos. Si on voulait faire revivre l'Hellade européenne, il fallait ne point l'arrêter à cette ligne aussi fragile qu'arbitraire qui relie les golfes d'Arta et de Volo, il fallait lui donner tout au moins les frontières du Pinde et de l'Olympe qu'elle avait déjà dans les âges homériques. En refoulant la Grèce libre sur les lies les plus rocheuses et dans les cantons les plus âpres, l'Europe lui mettait une camisole de force.
Gomment s'étonner après cela que cette Grèce, mutilée par la diplomatie, troublée par le triste héritage des siècles de servitude, encore toute saignante des coups de fouet de vingt maîtres divers, n'ait marché pendant trente ans que d'un pas chan-* celant et mal affermi dans la voie du progrès où la conduisait la main timide et inexpérimentée d'un prince étranger? Pendant la période épique de gloire et de luttes, l'enthousiasme universel de l'Europe avait évidemment placé les Grecs sur un piédestal trop élevé ; quand vint la période de reconstitution, avec ses lenteurs et ses tâtonnements inévitables, quand il fallut sur une terre de sang et de violence reconstruire les villes, replanter les oliviers brûlés par Ibrahim, creuser des ports et
élever de toutes parts avec les matériaux informes de la barbarie Tédiflce nouveau d'une civilisation supérieure, on vit reparaître tout naturellement les vices inhérents à la race grecque, aggravés de ceux qu'avaient enracinés vingt siècles de servitude. Notre génération n'aime pas à être trompée , et quand elle vit que la Grèce nouvelle ne recommençait pas les siècles d'Aristide et de Périclès, elle passa sans transition de l'excès du dithyrambe à l'excès du dénigrement et de la satire. Du milieu des phalanges savantes de l'Allemagne on vit se lever un homme qui, prenant le ton d'un hiérophante, se fit fort de prouver à l'Europe, au lendedemain de Navarin, qu'il n'y avait plus de Grecs en Grèce et que les défenseurs de Missolonghi n'étaient qu'un ramassis de peuples hybrides, un déti'itus informe déposé en terre classique par les invasions slaves et albanaises. Vingt ans plus tard, un jeune et spirituel pamphlétaire, un moment égaré à l'école française d'Athènes, prenait à partie avec une pétulance plus gauloise que chevaleresque les travers des Grecs, les ridicules de leur cour et leur incorrigible versatilité ; sur la foi de la spirituelle charge du Roi des montagnes, l'Europe put croire un instant que la Grèce moderne est un véritable coupe-gorge, une terre de Fra Diavolo, où le brigand retiré des affaires fait une bonne fin en devenant ministre*
M. About, c'est là du reste un mérite qui se rencontre très souvent sous sa plume, avait fort bien su saisir le moment psychologique : en 1854, l'Orient était, comme aujourd'hui, ébranlé dans ses fonde* ments ; une moitié de l'Europe allait, disait-elle,
défendre sur les bords du Bosphore le sultan et la la liberté. A la Grèce anarchique on opposait volontiers la Turquie rajeunie et régénérée, on occupait Athènes et on proclamait de toute part la banqueroute de l'hellénisme ; le grand poète Lamartine lui-même, reniant les enthousiasmes de sa jeunesse, appelait le généreux mouvement des philhellènes une croisade mythologique et la bataille de Navarin le feu de joie des Moscovites...
Mais la réflexion et le temps sont de grands juges ; la science contemporaine a prouvé que Fallmerayer n'avait pas même reculé, pour la défense de ses thèses slaves, devant la falsification des textes, et elle est disposée à reconnaître aujourd'hui dans les Grecs modernes des descendants authentiques des anciens Grecs, des héritiers de leur langue et de leur génie, au même titre que les Français sont, même après les invasions romaine et germaine, les fils directs des vieux Gaulois. D'un autre côté, les lois fatalement logiques de l'histoire ont suivi leur cours depuis vingt ans: tandis que les massacres des Maronites^ les insurrections de la Crète, de la Bosnie et de l'Herzégovine, les atrocités de Bulgarie, la débâcle financière de 1875, l'incapacité et la rapacité manifestes de l'administration ottomane, les incessantes révolutions de palais qui miAent sourdement l'édifice de la Turquie, montraient à l'Europe qu'on avait eu tort de faire fond sur. la perfectibilité des fils du harem, le royaume de Grèce, lui, avançait d'un pas toujours plus décidé dans la voie du progrès ; les écoles, en particulier, prenaient un essor admirable, bien digne d'un peuple qui est la person-
nification vivante de Tintelligence. La Grèce, en 1830, ne comptait que trente-neuf écoles helléniques, soixante-onze écoles populaires et environ mille élèves ; ^jourd'hui, soit en 1874, elle possède avec les îles Ioniennes 1394 établissements d'instruction publique avec 93,588 élèves I Les gymnases où Ton fait du latin et du français sont au nombre de treize et sont fréquentés par 2460 élèves ; puis viennent les écoles helléniques secondaires, qui donnent une éducation nationale à 7640 élèves ; les écoles primaires ne comptent pas moins de 63,156 garçons et 11,405 filles; on peut évaluer en outre à une centaine le nombre des établissements privés. Si cette réjouissante statistique nous montre qu'il y a encore bien des efforts à faire pour mettre les écoles des filles à la hauteur des écoles des garçons, elle nous montre aussi que la Grèce moderne, toute pauvre qu'elle est, reste ^ quelque degré fille de ce Platon qui disait que le propre du Grec est la recherche du savoir.
On ne se contentait pas d'établir des écoles, on bâtissait 100,000 maisons, on mettait en culture des millions de stremmes de terre en friche ; on jetait les fondements de trois grandes villes : le Pirée, Syra, Patras, qui ont déjà pris à l'heure qu'il est une place fort importante dans le commerce méditerranéen ; enfin on doublait peu à peu les exportations.. Malgré tous ces efforts, il reste encore énormément à faire pour civiliser le royaume. La Grèce n'a que cinq cents kilomètres de chemins carrossables et huit kilomètres de voie ferrée, elle a plus de la moitié des stremmes de ses terres labourables
qui restent en friche et qu'on ne peut exploiter faute de voies de communication suffisantes; malgré tous les essais isolés de réforme, le paysan persiste à se servir de la charrue homérique, à mettre de la résine dans son vin et à ne rien faire pour rendre son huile digne de Texportation ; aussi la Grèce, si peu peuplée qu'elle soit, ne sufflt point à se nourrir elle-même, et malgré la richesse de son sol elle est restreinte à l'exportation du raisin de Corinthe, tandis qu'elle pourrait, avec un peu d'industrie, fournir à l'étranger des quantités énormes de coton, de vin, de soie et d'huile.
Autant le paysan grec est routinier et peu industrieux, autant le marin est admirable d'audace et d'activité; c'est lui qui couvre l'énorme déficit que présentent les productions agricoles et industrielles. La Grèce a 6000 navires de commerce et un tonnage supérieur à celui de la Russie; ses caboteurs sont les premiers de la Méditerranée et montrent une intrépidité au-dessus de toute épreuve; on les a appelés avec raison les voituriers de la Méditerranée, car oii les voit dominer dans toutes les échel- Fes du Levant, depuis Damas et Alexandrie jusqu'à Odessa et Taganrog, où ils ont entre leurs mains le monopole des transports de blé. Le caravi ou le caïque grec mériterait à tous les égards de devenir l'armoirie de la Grèce ; il personnifierait mieux que tout autre emblème son génie aventureux, sa puissance d'expansion, sa mobilité, les gloires de son passé et les promesses de son avenir. Combien de fois, emporté au milieu des mers par un caïque grec, soit que le vent gonflât la voile et permit aux mariniers
de s'envelopper de leur manteau et de s'endormir dans le fond de la barque, soit que la mer paresseuse les contraignît au dur travail du rameur qui ronge le cœur des hommes, combien de fois me suis-je cru sur une nef homérique, en voyant blanchir à rhorizon quelque cap d'Ithaque ou d'Egine I Sur notre caïque les matelots, s'appelaient frères, comme s'appelaient jadis entre eux les compagnons d'Ulysse ; le capitaine y discutait avec ses subalternes comme avec ses égaux et l'on faisait aussi appel au sort pour décider du poste que chacun occuperait. Le nautonnier d'aujourd'hui fait ses prières à Saint Nicolas, comme celui d'autrefois à Poséidon ou à Eole ; il craint les mêmes promontoires, Malée et les Acrocérauniens, et souhaite les mêmes vents : le jour, le vent du nord, l'embatès le soir. Heureusement, il n'a plus la tentation, comme autrefois, d'ouvrir les outres de la cale pour y chercher les trésors du chef : car aujourd'hui les gains amassés pendant les longues courses sont de droit partagés entre tous les matelots et personne ne revient dans sa terre natale les mains vides.
On ne connaît pas assez en Europe ces associations coopératives des marins grecs, où se révèle si bien le génie démocratique et industrieux des insulaires de la Grèce. Quand un capitaine ou un marin expérimenté possède au moins cinq cents écus, il se réunit à d'autres marins, à des charpentiers, cordiers, marchands de bois et autres fournisseurs, et grâce à leurs efforts réunis, un bâtiment est bientôt mis à flot. Tout le matériel employé étant estimé, ainsi que la main d'œuvre, la valeur du bâtiment est connue et
chaque fournisseur et travailleur reçoit un titre égal à la part pour laquelle chacun a concouru. Le sadaire des journées des charpentiers et autres ouvriers est presque toujours laissé à la grosse comme emprunt à la charge du bâtiment et prend part aux bénéfices du voyage ou est payé par le capitaine, qui reçoit une part équivalente à la propriété du bâtiment. On procède de même pour les dépenses de vivres; on emprunte une somme qui ne dépasse jamais la valeur du bâtiment, à vingt ou trente personnes, artisans et marchands, qui unissent leurs épargnes ; cette somme prend également part aux bénéfices du voyage. On s'en va charger des blés en Russie ou prendre d'autres cargaisons ailleurs, et le tout est transporté et revendu dans les autres ports de l'Europe. Après deux voyages de quatre à cinq mois, les bénéfices couvrent la dépense faite pour la construction du bâtiment, et la part de chaque matelot peut s'élever jusqu'à neuf cents francs. Gomment s'étonner que les insulaires grecs, naturellement braves et résolus, élevés à cette école moralisatrice d'une si touchante et si généreuse solidarité, aient donné au monde des hommes. comme Tombazis, Canaris, Miaoulis? Comme Thémistocle, le Grec d'aujourd'hui peut répéter avec orgueil : Grande est la suprématie de la mer ! c'est à elle qu'il doit sa liberté, c'est à elle qu'il doit de pouvoir payer à l'Europe tout ce que l'Europe lui vend, c'est à elle qu'il devra un jour la grandeur la plus sûre de sa patrie renaissante. Strabon ne dit pas assez quand il dit que le Grec est amphibie; médiocrement attaché au sol et au labeur journalier et monotone du
paysan, le Grec est au fond, comme Achille, comme tant de ses héros mythologiques, un fils de la mer bleue.
En somme, si nous cherchons à rassembler nos impressions à Tendroit de ce royaume de Grèce qui est aujourd'hui un des points vitaux de la grande question d'Orient, nous nous trouverons quelque peu embarrassés, car il n'est aucun pays dont on puisse dire autant de mal, aucun qui donne autant de motifs d'espérance. Le royaume de Grèce a dû la sympathie de l'Europe et par conséquent son indépendance au prestige de la Grèce antique; mais ce bouclier qui l'a protégé contre les hordes musulmanes est devenu aujourd'hui un glorieux fardeau qui l'écrase. Plus savante et plus développée que la Serbie, la Grèce indépendante est jugée avec plus de sévérité, parce qu'elle est la Grèce ; on la met en parallèle non pas avec ce qu'elle était au sortir des mains des Turcs, non pas même avec la Turquie . actuelle, mais avec la Grèce de Périclès qui a mis six siècles à franchir les étapes qui séparent Homère de Phidias, ou même avec les pays de l'Occident dont la civilisation a demandé pour s'achever autant de générations que la Grèce n'a mis d'années à devenir ce qu'elle est. Pour être équitable envers le royaume, il faut moins tenir compte de ce qui lui manque que de ce qu'il a acquis ; pour excuser les laborieuses évolutions de la politique grecque, il faut songer que ce pays, administré à la turque, peuplé de Grecs, d'Albanais et de Valaques, avait à passer du régime de la force sous le régime de la loi, du régime féodal sous le régime moderne ; enfin, pour bien juger de
l'avenir de la Grèce, il faut se dire que sa brillante activité intellectuelle atteste une vitalité capable de survivre à bien des crises.
La plus fatale de ces crises est sans aucun doute le défaut d'esprit politique dans la masse des électeurs grecs, et comme conséquence la prédominance funeste des intérêts de quelques-uns sur les intérêts de la nation. Le politicien grec mérite une bonne partie des flétrissures dont Thistoire a stigmatisé les hommes du Bas-Empire ; le sentiment de Tindépendance, qui est la marque de noblesse de la race grecque, devient chez lui de Tégoïsme réfléchi; la finesse et la souplesse de l'intelligence, pour laquelle le Grec n'a point son égal, ne sert qu'à ses intérêts et qu'à ses passions; le tourment du mieux, qui est la maladie des grands peuples et des grandes âmes, devient chez lui la maladie de l'intrigue; et l'instinct d'acquisivité, auquel la Grèce doit tant de ses progrès, prend chez lui la forme de la plus honteuse cupidité. Rien de plus écœurant que de voir le microscopique budget de la Grèce, l'argent du pauvre paysan auquel on refuse tout ce qui pourrait alléger ses charges, jeté en pâture à des coalitions de ministres, de députés et de fonctionnaires faméliques ! Gomment continuer à espérer, me direz- vous, en un pays où l'infernale sarabande des intérêts et des passions personnelles fait si prestement défiler les ministères qu'un diplomate étranger a pu, suivant un mot qui a fait fortune, acheter une (^inde sous un ministère, la plumer sous un autre jet la manger sous un troisième? Il y a là, j'en conviens, un mal profond, mais il n'est peut-être pas sans
miamÊÊÊÊmm.^
remède. D'abord tout le monde commence à sentir qu'on fait fausse route, tant les Hellènes du royaume que ceux de la Turquie et des colonies européennes, et il est impossible qu'un mal, si généralement senti, ne trouve pas son correctif dans une généreuse protestation de la nation ; de plus, il ne faut point oublier que la cause principale de l'instabilité politique du royaume gît dans ce noble entraînement qui pousse les Grecs vers les professions libérales. Chaque Grec naît avec des aptitudes supérieures à la moyenne; il tient à les utiliser, et les luttes de la parole, les tournois de l'intelligence le séduisent beaucoup plus que les travaux manuels ou industriels. On a pu dire avec raison qu'en Grèce l'université tue la charrue ; il faut absolument que l'agriculture, l'industrie et les travaux publics attirent de plus en plus la jeunesse intelligente et guérissent la Grèce de ce pléthore intellectuel qui la fait tant souffrir ; que la Grèce ait moins de fonctionnaires* avides, moins d'avocats sans cause, moins de lieutenants sans soldats, moins de médecins sans malades, moins de ces déclassés de l'intelligence qui grossissent les rangs des mécontents et forment souvent à eux seuls tous les partis; qu'elle multiplie, comme elle commence à le faire, les charrues, les moulins à huile, les instruments aratoires perfectionnés, les usines, les agronomes, les ingénieurs, et l'on verra peu à peu, à mesure que l'équilibre des forces se consolidera, que les intérêts deviendront plus compliqués, les capitaux plus abondants et les domaines de la nation plus étendus, on verra disparaître une partie au moins des misères qui
affligent le royaume et compromettent la cause de l'hellénisme. Si la diplomatie a eu tort de faire une Grèce de fantaisie et de l'arrêter bien en deçà de ses légitimes frontières, le royaume, de son côté, a trop sacrifié les progrès lents mais sûrs de chaque jour, à ces rêves de grandeur qu'il appelle la grande idée. Gomme dit un spirituel auteur, c'est un hôte bien incommode et bien coûteux qu'une grande idée logée dans une petite maison; elle a bientôt fait d'en mettre à sec le coffre-fort et l'on dépense pour sa gloire un argent qui aurait pu servir à drainer les champs ou à bâtir des écoles. Serbes et Grecs ont, je le veux bien, fait jusqu'ici de la politique de hidalgos, mais aussi pourquoi l'Europe s'acharne-t-eUe à contrecarrer la volonté des peuples ? Il est dangereux pour un jeune Etat d'avoir de grandes aspirations ; mais peut-on lui demander de ne point prêter l'oreille à l'appel de frères qui lui tendent les bras ?
L/hellénisme ou l'union en un seul corps des quatre ou cinq millions d'Hellènes ou d'Albanais hellénisés qui peuplent l'Europe et l'Asie antérieure, telle est la généreuse aspiration qui fait battre tous les cœurs de l'Orient grec. Le royaume est sans doute considéré par tous les Grecs comme la terre élue où le Grec se sent libre au foyer paternel; mais audessus du royaume il y a la vieille Hellade, dont les frontières s'étendent jusqu'où vont les établissement» des Grecs; à côté des frères libres qui se livrent aux dangereux égarements des discordes intérieures, il y a les Grecs captifs dans les montagnes de la Thessalie et de FEpire, sur les lies de l'Archipel, ou le
long des grands fleuves de la Macédoine et de l'Asie, et dont le sort ne peut être compromis par les fautes des gouvernants d'Athènes. Le Grec lui-même peut se prendre parfois à désespérer de l'avenir immédiat du royaume, mais il ne saurait mettre en question la durée et la vitalité de l'hellénisme et de la nationalité grecque ; car le propre de l'hellénisme c'est d'être indestructible. On a souvent comparé avec raison la persistance indomptable de la nationalité juive avec la ténacité étonnante de tout ce qui est grec. Israélites et Hellènes garderont sans aucun doute leur originalité jusqu'aux derniers jours de l'histoire, en dépit de toutes les persécutions et de tous les outrages. L'avantage pourtant me paraît être du côté des Grecs. Tandis que les Israélites, rejetant la réalisation de leur idéal dans les lointains d'une économie supraterrestre , ont dépouillé de bonne heure tout ce qui fait l'essence d'une individualité nationale, la communauté du sol natal, de la langue et de la littérature, les Grecs, bornés à la recherche d'une résurrection temporelle de leur nationalité, ont soigneusement gardé avec le sol paternel l'idiome des pères ainsi que leurs manières de penser et d'écrire. Aussi la restauration de l'hellénisme appartient - elle aux probabilités les plus prochaines de l'histoire, tandis que la restauration de la nation juive semble reléguée au-delà de l'horizon actuel des choses.
Rome était à peine fondée, que les Grecs avaient déjà la pleine conscience de leur originalité comme peuple, et se regardaient avec raison comme les seuls dépositaires de toutes les idées, de toutes les
institutions qui font le prix de la vie et Thonneur de l'humanité; alors tout ce qui n'était pas Grec était barbare. Groupés en tribus compactes sur les bords de la mer Egée et de la mer Adi'iatique, ils avaient jeté sur toutes les côtes de la Méditerranée, depuis la Grimée au détroit de Gibraltar, des centaines de colonies qui rayonnaient comme autant de phares lumineux jusque dans le sein des pays incultes. Alors Thellénisme n'était point représenté par un empire, ni par une cité, ni par un homme ; les cités luttaient souvent les unes contre les autres avec une haine féroce; mais c'étaient des guerres comme celles qui éclatent entre frères, et la paix se faisait sous Tinvocation de cette grande solidarité qui réunissait si souvent les Hellènes en face des barbares. Ce qui prouve que Thellénisme était, dès les premiers temps, une grande force morale et intellectuelle plutôt qu'une puissance matérielle, c'est qu'il ne sombra point dans la grande catastrophe de la liberté politique d'Athènes et de Sparte, pas plus que la nationalité juive ne périt avec le temple de Jérusalem. Dépouillé de tout prestige extérieur, l'hellénisme n'en agit qu'avec plus de puissance morale sur la Macédoine, sur l'Egypte, sur la Syrie, sur L'Asie-Mineure, sur Rome et le monde romain, et enfin sur le christianisme luimême, qui apprit à parler dans la bouche des Pères de l'Eglise la langue de Platon. Quand vint la grande débâcle des peuples, l'hellénisme se drapa dans la pourpre des empereurs de Gonstantinople; quand la Sion de cette nouvelle Jérusalem fut prise, l'hellénisme marcha une seconde fois à la conquête
du monde et le sauva de nouveau en lui donnant les savants grecs et la Renaissance. D s'est trouvé des catholiques à courte vue qui ont amèrement reproché aux Grecs de ne s'être pas jetés dans les bras de Rome, et de s'être ainsi exposés sans défense à la conquête turque; ils oublient sans doute de dire comment Rome eût fait payer sa protection. Hélas I le sac de Gonstantinople et la croisade ' contre les hérétiques albigeois n'avaient que trop averti les Grecs, et leur reprocher de n'avoir rien voulu de la Rome d'Innocent III, c'est leur en vouloir de ne pas s'être suicidés comme nation et comme Eglise. Or, si la Grèce ne peut mourir, elle pouvait encore moins se renier elle-même, et puisqu'il fallait choisir entre l'efifacement de son individualité et la perte temporaire de sa liberté politique, on comprend qu'elle ait choisi la seconde alternative et préféré voir la coupole de Sainte-Sophie coiffée d'un croissant plutôt que d'un chapeau de cardinal romain.
Sous le fouet des Turcs, la Grèce souffrit le martyre, mais elle ne s'abjura point elle-même; purifié par le malheur, le peuple retrempa sa puissante originalité dans un commerce intime avec la nature et la poésie de la solitude; jamais il. ne cessa de protester contre la violence et de réserver ses droits pour l'avenir. L'étranger est le plus fort et le rebelle fuyant dans les montagnes se fait klephte, c'est-àdire brigand; même vaincu, il ne meurt pas en vain; son audace, exaltée par les rudes chansons klephtiques, deviendra bientôt un exemple et un cri de guerre. Le réveil commence au moment où la Porte se décide à élever au rang d'hospodars de la Vala-
chie et de la Moldavie des Grecs qui étaient restés à Constantinople après la conquête ou qui y étaient revenus; c'est à ce moment-là, au milieu du XVIII® siècle, que la Grèce retourne à Tétude des lettres et de la langue nationales. Les professeurs,. les théologiens, les érudits comme Coraï, Gennadios, Iconomos, préparent peu à peu le jour des klephtes et des héros. Ce jour semble poindre en 1770; des chansons de cette époque nous parlent d'un Maître- Jean de rile de Crète, qui fut écorché par les Turcs pour avoir voulu rétablir la romaeosyné, c'est-à-dire l'empire romain d'Orient. Maître-Jean était venu 50 ans trop tôt. La Grèce ne fut prête que lorsque le terrible pacha de Janina l'appela aux armes. Alors, c'est-à-dire en 1821, les Grecs semblaient être les seuls raïas, eux seuls semblaient ^tre les légitimes héritiers des Turcs de Byzance.
Aujourd'hui, la situation est bien changée, les semences jetées en Occident par la révolution française et en Orient par la révolution grecque ont levé. Partout les nations, délivrées du droit divin et du joug des traditions historiques, cherchent une base plus solide dans le libre consentement des peuples et le groupement rationnel des individualités nationales. Tandis que l'Occident est surtout absorbé par la recherche d'une forme de gouvernement durable, l'Orient, dont les races se sont juxtaposées sans se fondre, est voué pour bien des années encore à un long travail de reconstruction territoriale. Chaque peuple ayant peu à peu, et à l'exemple des Grecs, repris du plus au moins conscience de son individualité et de son originalité
propre, prétend avoir un chez-soi bien délimité. Malheureusement, les terres d'Orient sont des terres banales inscrites en droit au nom d'un seul, mais appartenant en fait à plusieurs propriétaires. Pour faire à chacun son domaine et sa maison, il faut exproprier Tancien maître, partager des terres souvent indivises, fouler aux pieds les droits du premier occupant et déchirer avec Tépée les traités jurés. A rheure qu'il est, TOrient est tout plein de craquements sinistres; TEncelade slave a une partie de son corps enseveli sous les montagnes voisines; bien des édifices politiques tomberont avant que le géant ait dégagé tous ses membres des étreintes turques, magyares et germaniques.
L'hellénisme, qui n'a que sa force morale, craint avec quelque raison que le géant mis en appétit de conquête ne lui dérobe une partie de l'héritage qu'il rêvait. Il y a 50 ans, les Grecs voyaient dans leurs songes le patriarche de Gonstantinople se transformer en etnpereur de Byzance; la puissance de l'Eglise orthodoxe ne s'étendai^elle pas indistinctement sur tous les peuples de la péninsule ? les évêques grecs n'étaient-ils pas partout les représentants des communautés chrétiennes auprès des gouverneurs turcs? Le grec n'était-il pas partout la langue de l'Eglise ? Hélas ! il faut maintenant renoncer à ces rêves grandioses. L'Orient a appris Iji théorie des nationalités, des limites naturelles et des agglomérations nécessaires, et les questions qui étaient religieuses, il y a 50 ans, sont maintenant nationales et politiques. La Grèce, la Serbie, la Roumanie, à mesure qu'elles se détachaient de la Turquie, se
sont constituées en Eglises nationales indépendantes du patriarcat. Il y a plus : ces pacifiques Bulgares, tant méprisés jadis par les Grecs, se sont laissé galvaniser à leur tour par la Russie, et ils prétendent avoir une Eglise, un patriarcat et un clergé à eux. La Bosnie et l'Herzégovine s'agitent, elles aussi, et Ton peut prévoir le moment où le patriarcat grec ne commandera plus qu'à des croyants de race helléno-pélasgique. La désaffection entre les Grecs et les Slaves a été officiellement constatée par la Conférence de Constantinople, qui a restreint ses faveurs aux raïas bulgares et serbes et n'a pas plus parlé des raïas hellènes que s'ils n'existaient pas. La situation de 1827 est retournée; alors on ne parlait que des Grecs, aujourd'hui on ne parle que des Slaves; jusqu'en 1865, l'Europe ne cessait de s'ingérer dans les affaires intérieures des Hellènes qui n'en allaient du reste que plus mal; aujourd'hui, elle ne montre qu'une indifférence dédaigneuse pour les plus légitimes revendications de ses anciens protégés.
La chimère d'une union gréco-slave, enfermant dans une seule confédération les peuples marins et les peuples agriculteurs de la péninsule du Balkan, vient donc d'être réduite en poussière par les événements des dernières années; l'hellénisme, tel que le rêvaient les patriotes grecs, n'a pas seulement contre lui les Turcs, dont on est moins empressé aujourd'hui à souhaiter la mort, de peur de voir leur succession ouverte au bénéfice de leurs rivaux; il a contre lui le^ Bulgares, qui revendiquent, avec leur indépendance religieuse, la côte de
Roumélie, de Salonique aux Dardanelles, et les protecteurs avoués des Bulgares, les Russes. Si la Grèce est forcément restreinte dans ses revendications par l'attitude des peuples nouveaux qui demandent leur place au soleil, sa part est encore belle, car elle peut réclamer, avec un droit évident, la Crête, TEpire, la Thessalie, Salonique, le mont Athos et les îles de la côte d'Asie; toutes ces provinces sont à elles de cœur, et, si elle sait attendre, elles ne lui échapperont pas.
Sous beaucoup de rapports d'ailleurs, les revendications grecques sont bien mioux fondées que celles des Slaves. La Bosnie et l'Herzégovine, qu'ambitionnent la Serbie et le Monténégro, sont des terres encore barbares, absolument dépourvues de culture, d'unité religieuse et d'aspirations nationales. La Bulgarie, pour laquelle la Russie demande l'autonomie administrative et peut-être l'autonomie politique, est incapable de fjormer un Etat distinct; la partie méridionale appartient aux Grecs, la région orientale et presque toutes les villes de Textérieur sont aux musulmans bulgares ou osmanlis; les chrétiens indigènes laissés à eux-mêmes sont craintifs, superstitieux, incapables de toute initiative et de toute activité intellectuelle; excellents cultivateurs et travailleurs infatigables, ils ne demandent que de vivre en paix avec le gouvernement turc et qu'à lui payer le moins possible : ils ne commencent que depuis peu de temps à sentir le besoin de bonnes écoles et de prêtres instruits ; ces écoles et ces prêtres pourront leur donner peu à peu le sentiment national qui leur manque encore; mais
vouloir les élever à une indépendance complète, c'est donner des boucles d'oreille à un pauvre diable qui n'a pas d'habits.
Tout autre est la situation des provinces grecques encore sujettes de la Turquie; le peuple y a gardé intacte sa foi, ,et depuis longtemps déjà il reprend peu à peu possession de son passé et de son antique culture nationale. On se tromperait grandement, si l'on se représentait les provinces helléniques de la Turquie comme mortes à toute initiative généreuse, à toute vie intellectuelle et morale:. ce que nous avons vu à Arta et à Janina montre qu'il en est tout autrement, et pourrait s'appliquer aux villes de la Thessalie, à celles de la Macédoine et aux îles de l'Archipel. On peut même dire que c'est dans les provinces esclaves que s'affirment avec la plus irréfutable éloquence les grandes qualités et l'indomptable vitalité de l'hellénisme. Sans doute, la vie politique y est nulle, les enfants du sol sont, dans le sens propre du mot, captifs chez l'étranger, et n'ont absolument aucune part au gouvernement, car nous faisons abstraction de ces ridicules messlis ou conseils de vilayet (voir le chapitre sur Janina), où les musulmans sont toujours en grande majorité et où les députés chrétiens sont des élus du gouverneur. En revanche, la vie municipale y est fort développée, grâce au stupide dédain que professent les Turcs pour tout ce qui touche aux intérêts intellectuels et moraux des giaours. Chaque localité grecque quelque peu importante forme une municipalité autonome gouvernée par une ou plusieurs épUropies ou commissions électives. C'est la
cité antique avec les agitations politiques en moins. L'organisation de ces épitropies atteste les instincts profondément égalitaires de la Grèce; on y voit^ comme dans le Sénat d'Athènes, siéger côte à côte le riche et le pauvre, chacun y donne à son voisin le nom de frère ; cette fraternité à la grecque est certainement tout aussi réelle que celle que nous étalons dans nos fêtes, car, en Orient des différences de fortune et de culture intellectuelle sont moins grandes que chez nous, et le' pauvre ne le cède guère au riche ni en facilité de parole, ni en sens pratique, ni surtout en zèle pour la patrie commune. Quelques-unes de ces municipalités, qui n'avaient à l'origine qu'un but plus ou moins négatif, la répartition équitable des charges , donnèrent bientôt naissance à de vastes associations productives pour les travaux agricoles, industriels, commerciaux et maritimes associations qui ne furent détruites que pendant la guerre d'extermination en 1821. Telle était entr'autres cette république thessalienne d'Ampélakia, qui comprenait 22 villages disséminés dans la poétique vallée de Tempe; sa principale industrie était la confection de fils de coton teints en rouge. Tous les habitants, hommes, femmes et enfants, prenaient part à cette association industrielle, qui s'étendait d'ailleurs aussi à l'exploitation agricole et commerciale; les gains étaient répartis proportionnellement au travail fait et au capital apporté par chacun; mais on séparait toujours d'avance un fonds de réserve pour l'entretien des églises, l'instruction des enfants, les secours à donner aux orphelins, aux veuves, aux malades. L'association avait
à sa tète cinq commissions électives, où figuraient indistinctement les hommes les plus capables, riches ou pauvres; les plus expérimentés étaient envoyés à Gonstantinople, à Smyrne, à Vienne, à Londres, à Odessa, pour y fonder des comptoirs. La petite république, après être arrivée à une prospérité inouïe, vit ses capitaux sombrer dans la catastrophe autrichienne de 1809; des démêlés intérieurs et les persécutions d'Ali Pacha achevèrent sa perte. Depuis lors, Tadministration turque, toujours plus centralisatrice et, comme le mancenillier, faisant la mort jusqu'où va son ombre, a tout fait pour empêcher le relèvement de l'industrie et la résurrection de ces bienfaisantes associations. Les municipalités grecques vivent et prospèrent encore aujourd'hui, mais leurs épitropies ne s'occupent plus que des écoles et des églises, qu'elles entretiennent de leurs propres deniers et qu'elles administrent avec une sagesse qu'on ne saurait trop louer. C'est dans l'école, nous le répétons, que gît la grande force des Hellènes de la Turquie; si les Bulgares ont la suprématie du travail, les Serbes celle du courage, les Grecs revendiquent celle de l'intelligence. Là où ils sont mêlés aux Slaves et aux Turcs, là même où ils ne forment que d'insignifiantes minorités, comme dans l'intérieur de la Macédoine et de la Thrace et sur les bords du Danube, on les reconnaît à première vue; ils sont le fluide moteur, le métis agitans moletn; dans tel village slave, il n'y a qu'un Grec, mais ce Grec est tout : il est le barbier, l'épicier, le secrétaire, le factotum du village; il semble seul vivre au milieu des
populations fatalistes de TOrient. Outre les épitropies locales, la Grèce turque possède encore un bon nombre de syllogues ou associations littéraires qui centralisent, pour le plus grand bien de l'hellénisme, les efforts et les aspirations de tous ceux qui s'occupent de propager le culte des lettres antiques; ceux de Janina, de Salonique, de Constantinople publient d'intéressants mémoires et recueillent d'importantes sommes que l'on consacre à la distribution gratuite de livres d'école et à d'autres œuvres utiles ; ces syllogues ont avantageusement remplacé la grande hétairie de 1821, et savent, en ravivant le culte des lettres antiques, raviver aussi la flamme silencieuse du patriotisme.
A côté de ce patriotisme vivace et intelligent, la Grèce a conservé les vertus domestiques et patriarcales, qui sont peut-être le privilège le plus précieux pour un peuple et le plus solide gage de son avenir. Ceux qui sont sortis des villes bruyantes du Levant, où grouille une population cosmopolite et interlope, trop souvent honorée à tort du nom de Grecs, et qui ont voyagé dans les campagnes et dans l'intérieur, ne peuvent manquer d'être frappés par les mœurs sévères et toutes patriarcales du paysan grec. La femme grecque peut se plaindre de n'avoir pas assez de liberté, de se voir réserver les fardeaux les plus lourds et la moins bonne part à la table de famille ; mais tout le monde respecte son honneur; nulle part, en Europe, la famille n'est plus unie; nulle part aussi les fêtes populaires ne sont plus graves et plus décentes.
Non, et que ce soit là la conclusion de ce volume :
la Grèce n'est pas morte, la Grèce vit, non pas peutêtre celle que nous voyons dans nos rêves, mais une Grèce plus humble et plus rapprochée de nous. Echos de la tribune de Démosthène, acclamations du peuple, longues causeries sous le portique de la philosophie, muse de Sophocle, ciseau de Phidias, culte de la beauté, esprit attique, vierges voilées de blanc, vainqueurs couronnés des jeux, jeunesse divine du monde, on ne vous reverra plus: mais, à votre place, grandit une Grèce nouvelle, plus pauvre, plus modeste, mais aussi plus unie, qu'illumineront toujours, comme une double auréole, le pieux souvenir des ancêtres et le soleil qui enflamme ses horizons.
La Grèce moderne a l'intelligence, elle aies vertus domestiques, l'activité, le patriotisme, la foi en ses destinées; puisse-t-elle bientôt trouver ce qui lui fait le plus besoin : une réforme religieuse et morale I II ne suffit pas à un peuple d'avoir reconquis son indépendance politique et d'avoir retrouvé l'activité intellectuelle qu'il avait perdue, il lui faut aussi l'émancipation de la conscience et une vie religieuse nouvelle. La liberté ne peut grandir que sous le regard de Dieu, et l'Eglise byzantine, comme toutes les religions longtemps immobiles, a laissé s'obscurcir la figure de l'idéal. Sans doute, elle n'a pas cherché, comme l'Eglise romaine, à broyer la conscience humaine sous les roues de fer de son organisme, elle n'a pas connu comme sa rivale les tentations de la prospérité et les ivresses de la domination . Eglise martyre depuis le XV® siècle, elle est devenue de bonne heure le refuge des opprimés, le pal-
ladium de l'Hellade vaincue ; laissant sa main dans la main du peuple, elle Ta soutenu dans sa longue passion et a fini par s'identifier avec lui; elle est devenue peu à peu comme une grande institution nationale presque laïque, renfermant quelques millions d'hommes unis par les mêmes aspirations anti-mahométanes; mais ce qu'elle a gagné du côté de l'influence temporelle, elle l'a perdu du côté du gouvernement des âmes. Le culte byzantin est sec et froid; le prêtre, marié et père de famille, n'est sans doute pas, comme le prêtre romain, un homme de combat détaché des intérêts du monde et façonné à l'obéissance passive; mais il est ignorant, superstitieux à l'excès et trop souvent étranger au véritable esprit du chrétien; en un mot, l'Eglise byzantine est à la fois mondanisée et fossilisée; l'immobilité dont elle se vante ressemble trop à la léthargie de la mort. Beaucoup de ses partisans, beaucoup de ses prêtres même soupirent après une réforme religieuse qui substituera l'esprit qui vivifie à la lettre qui tue , la vie morale qui renouvelle au rite qui endort l'âme, la conscience délicate du vrai christianisme à la casuistique des religions d'argent. Le jour où la Grèce aura fait sa révolution religieuse, banni de ses temples le byzantinisme et rappris la langue de Chrysostome et de Basile, la grande œuvre commencée par l'épée vengeresse de 1821 sera enfin accomplie, et le pâle croissant de l'islamisme fuira à jamais devant les soleils nouveaux que notre civilisation vieillie verra monter sur l'Orient rajeuni.