‹ Grèce & Turquie: notes de voyageChapitre 2 sur 3 · VII · texte numérisé non relu

VII

libres, riches et forts. En un mot, la question d'Orient n'est pas une question purement politique, comme Tétaient jadis la question italienne et la question allemande : c'est une question qui intéresse avant tout la civilisation et l'avenir de l'Europe ; à ce titre, elle relève plus directement que toute autre de l'opinion publique, qui a elle-même le devoir de s'éclairer et de se former sur tous les points en discussion des vues nettes et libres de parti-pris. Toutes ces raisons nous encouragent à présenter au public nos notes de voyage sur la Grèce et la Turquie ; il y trouvera, croyons-nous , des renseignements utiles sur la situation des Grecs soumis à la Turquie et sur les progrès accomplis par la Grèce indépendante ; peut-être âlil^iJa'fi^élHé SQ.riipuleuse des descriptions et des récits conipénsôra-t^elle ce qui pourrait manquer du çèté 4t/ i^^rt ôî;nps tableaux. Quiconque voyage daps J^, pays qui -/ur eut jadis la Grèce, est nécessairêmfenî ^eUs »ïe'- cbarme des souvenirs antiques; parti deux fois pour ces contrées avec un de mes frères pour compagnon de voyage, dans le but exclusif d'étudier sur place le passé, j'ai nécessairement accordé dans mes études et dans mes descriptions la place d'honneur à la poésie des souvenirs. Qu'on ne s'y trompe point pourtant : cette poésie est bien souyent la poésie de la désolation; la civilisation hellénique, une fois

disparue, il n'y a eu d'antre œnvre accomplie sur cette terre que ceUe de la mort et de la destruction. La Thessalie n'a pas gardé une seule colonne debout ; FEpire n'a que de vieiUes forteresses sans nom et sans histoire, la Grèce proprement dite n'a conservé, de ces milliers de sanctuaires qui la peuplaient encore au temps de l'empereur Adrien, que les débris mutilés de l'Acropole, de Sunium, de Gorinthe^ d'Egîne et de Phigalie. Mais qu'importe 1 si la pierre et le bronze ont péri, l'immortelle nature, elle, n'a point trop souffert des injures du temps: les siècles n'ont point renversé ces montagnes de fière tournure sur lesquelles se promène encore silencieusement le soleil de la Grèce, ils n'ont point flétri la beauté ilumâçùléiâr'et'Ie sbiuore: éternel de cette mer féconde*qui a.èqgen(iré les immortels Amours et les premiers hércrsP de* I2t:^p6^ie; enfin ils n'ont point désappris lettre ^tniirmor^s. à ces sources où les nymphes midôyaienï "aif soleil, et, aujourd'hui, comme il y a vingt siècles, le pâtre entend retentir, la nuit, sur l'acropole solitaire, la voix libre et fière de ceux qui furent ses ancêtres. Pour qui sait voir et entendre, la Grèce antique n'est pas morte, et sous chacun de ses pas le voyageur voit refleurir, avec leurs fraîches couleurs et leur suave parfum, ces mythes, ces légendes, ces grands paysages et ces grands faits qu'il ne connaissait que pour les

avoir vus desséchés et sans vie dans le grand herbier de l'histoire.

Heureusement la Grèce n'est pas seulement une nécropole où les morts pensifs reprennent pour un instant l'attitude des vivants aux lueurs enchantées de la poésie et de la science. Tandis que les temples en ruines, les montagnes fauves et blêmes semblent porter sur leur front attristé l'arrêt suprême du destin : Tout est fini, dans les bourgades, dans les villages et dans les villes on entend au contraire retentir une clameur toujours plus claire et toujours plus distincte, et cette clameur nous dit: Tout recommence, La Grèce assez longtemps a pleuré le myriologue des veuves ; son glorieux époux, le génie de la liberté, va lui être enfin rendu ; si les dieux antiques sont impuissants, elle implorera les divinités nouvelles, et si les Parques ont épuisé la trame de ses jours. Dieu lui-même lui filera un nouveau destin.

Nous avons essayé de prêter l'oreille aux deux voix et de recueillir , à côté des complaintes que l'âme mélancolique de notre siècle aime à redire sur les morts illustres, quelques effusions de cette âme ardente, à peine formée, qui palpite dans le sein des multitudes confuses. Dans les longues heures de chevauchées solitaires, nous aimions à oublier notre prosaïque Occident, où tout se flétrit, où tout

vieillit, pour redevenir un fils de l'Orient, sentir monter à notre cœur tout ce flux audacieux de sentiments généreux, de lointaines aspirations, de vastes pensées qui font battre l'âme rajeunie de tant de peuples nouveaux. Peut-être le lecteur nous reprochera-t-il d'avoir trop écouté les sourdes clameurs des prochaines révolutions et de nous être ainsi exposé à montrer trop de complaisance pour les revendications des peuples de l'Orient et trop peu de respect pour les droits historiques et pour les convenances de la diplomatie ; on nous traitera sans doute d'idéologue et on nous accusera de faire de la politique de sentiment. Nous ne croyons pas devoir nous préoccuper, outre mesure, de ce reproche, puisque les révolutions politiques de notre siècle ont presque constamment donné raison aux prétendus rêveurs, et nous nous contenterons de donner au lecteur quelques courtes explications sur notre façon de juger la question grecque.

/\ Sans aller aussi loin que l'honorable M. Gladstone, qui ne veut voir dans les Turcs qu'un spécimen anti-humain de l'humanité , nous sommes néanmoins fermement convaincu que l'islamisme , très suffisant pour les besoins religieux d'une demicivilisation et d'une société patriarcale, ne saurait s'accommoder de la vie moderne ni par conséquent garder longtemps la suprématie ^sur cet Orient chré-

tien que l'Occident attire chaque jour davantage dans le cycle de sa civilisation ; mais si TOrient ne doit pas rester turc, il ne doit pas non plus devenir russe : pour nous, les véritables héritiers des Turcs sont les anciens possesseurs du sol, les Slaves au nord, les Gréco-Albanais au sud. Etablie en masses compactes dans l'Epire, où elle s'assimile sans peine les Albanais ou Ghkipétars chrétiens, dans la Thessalie, sur l'île de Crète et dans tout l'Archipel, la race grecque a jeté," en outre, des colons nombreux sur les côtes de la Macédoine et de la Thrace, de TAsie-Mineure, de la Mer de Marmara et de la Mer Noire; c'est à elle qu'appartient, sans contestation possible, le bassin de la Mer Egée ou de l'Archipel, qu'elle remplit depuis plus de trois mille ans du bruit de son activité, de ses chants et de sa gloire. Restée fidèle à sa foi et à sa langue, en dépit des Goths, des Bulgares, des Francs, des Albanais et des Turcs, elle a montré une vitalité et une ténacité dans l'espérance, qui sont peut-être uniques dans l'histoire, et elle peut à bon droit espérer une seconde vie. Maîtresse des mers et du commerce de l'Orient, comme au temps de Gimon et de Périclès, la race grecque a su garder jusqu'à nos jours la plupart des qualités qui firent jadis sa fortune. Encore aujourd'hui le Grec l'emporte sur tous les Orientaux par la finesse et la subtilité de l'intelligence, par le

goût des entreprises commerciales et le génie industrieux avec lequel il se joue de toutes les difficultés; il a de plus le vif sentiment de l'égalité et le goût de ces associations où chacun apporte sa part de travail ou d'argent ; il n'a que de la répulsion pour les plaisirs grossiers et l'intempérance, qui font tant de ravages chez les peuples du nord ; enfin il s'honore par la pratique des vertus domestiques et se distingue presque toujours par un patriotisme ardent qui court au-devant de tous les sacrifices et corrige souvent ce qu'il y a d'égoïsme et d'instinct par trop individualiste dans le caractère national. Il nous semble qu'un peuple qui a gardé dans le malheur une confiance si inébranlable dans ses destinées et qui se montre encore aujourd'hui doué d'aptitudes si diverses, mérite de vivre et ne saurait périr à l'heure où l'Orient s'ouvre à la vie; telle est la conviction qui anime ces études,^ même dans les pages où nous avons dû, pour rester fidèle à l'esprit d'impartialité, qui est notre règle absolue, parler sans ménagement des gouvernants actuels de la Grèce et de tout ce qui retarde l'affranchissement des Hellènes de l'Epire, de la Thessalie et de l'Archipel.

Il nous reste encore quelques mots à dire sur les lacunes volontaires que l'on pourra constater dans les pages que nous consacrons à la Grèce. Si nous n'avions pas tenu à rester fidèle à notre qualité

xni

d'auteur itinérant, et si nous n'avions pas eu pour unique ambition de peindre rapidement la Grèce telle que la voit, et, si possible, telle que la sent le voyageur qui la parcourt au pas de son cheval, nous aurions aimé nous étendre davantage sur l'histoire des Grecs modernes, parce qu'elle aurait pu servir à justifier, plus que nous ne l'avons fait, nos espérances. Notre génération est décidément dure aux faibles, elle se pique de plus d'être positive et regarderait presque comme une honte tout accès d'enthousiasme. Aussi n'est-il plus guère de mise aujourd'hui d'être ami des Grecs; notre génération a depuis longtemps oublié que tous ses pères étaient philhellènes; elle n'a plus que de l'indifférence pour le sort des Grecs esclaves et elle professe un mépris de grand seigneur pour le microscopique royaume que l'opinion publique de l'Europe a jadis créé. Nous croyons avoir montré, dans le cours de nos récits, que si le royaume grec n'est point encore ce qu'il devrait être, il n'en a pas moins fait de grands progrès ; quant à la vitalité de la race elle-même, elle nous semble surabondamment prouvée par tout ce que nous disons de son activité commerciale et intellectuelle, et surtout par ce que nous aurions pu dire de son histoire, si nous avions eu un autre plan et plus d'espace. A la fin du siècle passé, la race grecque passait pour morte, mais elle vivait

toujours, subissant avec une héroïque résignation sa passion vingt fois séculaire et perdant à chaque pas de son chemin de douleur quelques gouttes de son sang le plus généreux ; noble captive, elle eût pu alléger son sort en reniant sa race et sa foi; mais le parjure lui eût plus pesé que la couronne d*épines. Enfin , fortifiée par les lointains ressouvenirs du temps où elle était libre, enfiammée par les chants qu'elle se redisait depuis longtemps tout bas, elle brise ses chaînes et fait pâlir celui qui l'insultait; au mois d'avril 1821, elle sort de la nuit de l'oubli, comme Pallas jaillit des nuages noirs, une épée dans une main, une lyre dans l'autre. Alors se déroule une épopée grandiose, qui a la Grèce entière pour théâtre et le peuple tout entier pour héros; cette épopée, écrite en traits fiamboyants sur les rochers et les mers de la Grèce par les épées des Klephtes et les brûlots des croiseurs, a trouvé son Homère, Homère plus naïf encore et plus fidèle que ne le fut le chantre d'Achille ; cet Homère, c'est la muse populaire qui, après avoir pendant longtemps nourri dans l'âme de la nation le culte silencieux de la patrie absente, a enfin, au jour de la victoire, fidèlement posé sur la tête des héros la couronne des vainqueurs. On le voit, aux preuves directes et positives que nous avons recueillies sur notre chemin, il serait facile d'ajouter des preuves morales

tout aussi frappantes, que nous trouverions dans les hauts faits des héros des guerres d'indépendance et dans la mâle simplicité des chants qui les illustrent. Niebuhr avait raison de prophétiser au peuple grec un grand avenir, sur la simple lecture de ses chants nationaux : un peuple ne saurait avoir tant d'ardeur patriotique et tant de sensibilité poétique, une âme si profonde et une lyre si sonore, s'il n'était point réservé dores et déjà à de grandes destinées.

l'auteur.

Neuchâtel, le 15 août 1877.

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Ragnse, Cattaro» Aotivari.

J'arrive de bon matin à Trieste, le 3 juillet 1876, moulu par quarante-huit heures de chemin de fer et complètement épuisé par la chaleur et Finsomnie. Deux heures me suffisent à grand'peine pour rejoindre mon compagnon de voyage, prendre mon billet et faire visiter mon passe-port au consulat turc. A dix heures, la Naïade levait Tancre et nous emportait au travers du beau golfe de Trieste. L'air de la mer opère vraiment des merveilles : au bout d'une heure j'étais remis et j'aspiraià avec une volupté tranquille la brise de l'Adriatique.

J'ai beau avoir pris la volée et dit adieu pour longtemps aux salles de cours, les souvenirs classiques me poursuivent. En face de cette mer si pure et si belle, j'ai peine à comprendre ces vers où le poète Horace chante le vrai sage, impassible devant les fureurs de l'Adriatique et du vent d'Afrique qui soulève et rasseoit à son gré les flots ; l'amour des contrastes me fait retrouver ces monts Acrocérauniens du poète, tristement fameux par tant de naufrages, et ces époux retenus par les tempêtes

sur les rivages illyriques pendant tout Thiver. Aujourd'hui la vapeur a dompté TAdriatique aussi bien que l'Océan; les Acrocérauniens ont perdu leur sinistre renommée et Amphitrite est, comme nous, soumise à la loi inexorable des horaires.

Mais c'est en vain, semble-t-il, que les flots de cette mer ont été enchaînés par les hommes ; l'Adriatique reste orageuse ; le jeu désordonné des éléments y a été remplacé par le jeu non moins terrible des énergies nationales, liguées les unes contre les autres et luttant pour l'existence et pour la suprématie. Le sceptre romain, qui domptait plus facilement les peuples que les flots et qui pesait avec une égale autorité ' sur l'Istrie, la Liburnie et l'IUyrie, semble un instant avoir passé dans les griffes du lion de saint Marc. Mais Venise, comme une nouvelle Carthage, se contente d'exploiter ces rivages et refuse d'y laisser croître des peuples. Au XV® siècle, les Turcs viennent s'asseoir en vainqueurs au milieu des Slaves, des Albanais et des comptoirs de Venise, tandis qu'au commencement de notre siècle les Habsbourg étendaient la puissante envergure de leur aigle sur les rivages du nord. Aujourd'hui, plus que jamais, l'équilibre historique est rompu ; les aspirations nationales, brisées d'abord par la lutte, puis ensommeillées par de dures oppressions, secouent en se réveillant les assises des vieux empires; ce qui était la faiblesse hier, devient aujourd'hui peut-être la force, etlaNémésis de l'histoire semble vouloir reprendre son jeu sinistre qui fait et défait les empires.

A partir de Trieste et de son sévère encadrement

de montagnes, la côte se déploie vers le sud en larges rubans verts, légèrement ondulés et d'un dessin gracieux ; c'est llstrie, semée de jolies villes à physionomie italienne. Voici, au bout du triangle istrique et au fond d'un golfe bien dissimulé, la rade de Pola avec son amphithéâtre romain, rival dédaigneux des grandes casernes qui l'entourent. Sa haute façade grise, percée de grandes baies î*w ornées de fines moulures, est d'une conservation ; "admirable. LeColisée est sans rival pour la fierté de sa grande silhouette rougeâtre et la poésie de ses gradins rompus et chargés de fleurs; l'arène de Vérone a pour elle la beauté de sa cavée intacte, celles de Gapoue et de Pouzzoles l'heureuse conservation de leur structure interne ; l'amphithéâtre de Pola l'emporte sur tous pour la légèreté et la har diesse avec laquelle se découpe dans le ciel bleu son vaisseau immense. A côté de ce monument funèbre, où revivent les pompes sanglantes de l'ancienne Rome, l'industrie moderne a élevé d'immenses officines de canons qui peuvent consoler la Mort de la perte des amphithéâtres romains.

Au sortir du quartier où l'amphithéâtre s'étonne de voir grandir autour de lui tant de sinistres arsenaux, vous n'avez qu'à suivre le rivage dans la direction du sud-ouest pour vous trouver dans l'antique Pola, dont la grande place ménage au voyageur une autre surprise presque aussi rare; on y voit deux temples romains, dont l'un, presque intact, a un portique qui est du temps et du style du grand Panthéon de Rome. Quant à l'importance de la cité, elle est restée ce qu'elle était au siècle des temples

et des amphithéâtres ; dans cette ville de fonctionnaires et de soldats, l'Autrichien ou Tedesco a remplacé le légionnaire romain d'autrefois. Ici ritalien, fils ou colon de Venise, est l'intermédiaire entre l'Autrichien et le Slave indigène. Tandis que TAutrichien gouverne et commande avec une certaine bonhomie germanique, Tltalien peuple les villes et cherche à leur conserver la culture latine; peut-être même, prévoyant la suprématie prochaine du Slave, rêve-t-il l'annexion à l'Italie pour un jour plus ou moins lointain. Quant à l'homme du pays, au Slave des campagnes, il est en général du parti autonome et membre des citoniskas ou clubs pour la propagation des idées et de la langue slaves; Agram est son Athènes, et un royaume tri-unitaire slavo-croato-dalmate , au sein ou mieux encore en dehors de l'Autriche, est le passé qu'il rêve pour son avenir.

J'ai longé presque tous les rivages de la Méditerranée, de Beyrouth à Gênes; mais je ne connais pas de plus charmante navigation que celle de Trieste à Corfou par le bateau de la ligne d'Albanie et par les journées d'été comme celle que nous voyons se lever aujourd'hui. Vous avez beau être en plein juillet ; le soleil et la brise marient si bien leurs influences contraires, que vous êtes mieux à l'abri du chaud que dans nos montagnes suisses. Et'puis, quelle variété de tableaux successivement déroulés devant vos yeux, grâce à cette sage lenteur du vapeur autrichien qui salue en passant chaque bourgade et dépose dans chaque crique quelques voyageurs et quelques dépèches ! Nulle part on ne

perd de vue ni les hommes, ni la terre, et Ton n'est jamais saisi de ce vague ennui et de cet incurable désœuvrement qui sont inséparables des grandes traversées.

A partir de Pola, la côte se dérobe derrière plusieurs rangées d'iles tortueuses qui n'ont pas la finesse de contours ni la plastique structure des lies grecques, mais qui n'en donnent pas moins une grande variété aux paysages. Zara, l'antique colonie romaine d'Iadéra, reconnaissable de loin à ses campaniles romans coiffés de clochers pointus, est le lieu de destination d'une dizaine de fonctionnaires et d'officiers qui font route avec nous depuis Trieste, Le vapeur touche à la côte, et l'on n'a que la peine de passer sous la vieille porte qui a vu les croisés de l'Occident, pour se trouver dans une des plus pittoresques cités de l'empire autrichien. Les rues, assez propres et pavées de larges dalles, sont émaillées des costumes les plus bizarres ; les carrures slaves des jeunes filles sont encadrées dans des chemises bouflfantes et de courts corsets noirs qui rappellent les costumes bernois, tandis que les campagnardes des environs se distinguent par l'épaisseur de leurs tabliers bariolés et le pourpre un peu défraîchi de leurs gros bas. Les hommes, qui ont la taille robuste mais sans élégance, portent déjà des pantalons bleus serrés au-dessus de la cheville, des vestes de couleur et un fez rouge mais plat. Nous remontons à bord après avoir goûté le fameux marascMno, qui donne à la moderne Zara une célébrité que lui conféraient autrefois les nombreux savants nés dans ses murs. Le port présente

depuis quelques minutes une animation extraordinaire ; bi^itôt les harmonieux a4Xords du Kaiser Frantz ébranlent l'air ; deux compagnies de honveds hongrois, aux uniformes bleus et aux pantalons rétrécis vers le bas. défilent prestement devant le général croate Rodich, gouverneur de la Dalmatie. Rodich est, comme l'on sait, un fongueux ami des Slaves, et bien qu'on l'accuse maintenant d'avoir compromis l'Autriche par l'appui qu'il a donné aux insurgés. Vienne le maintient à son poste pour donner un gage de sa bonne volonté au parti slave ou autonome. Les chapeaux emj^anachés de plumes vertes disparaissent avec le général, la musique nous envoie ses derniers accords au moment où nous voguons déjà du côté de Sébénico avec deux compagnies de soldats et douze officiers.

Un regard complaisant discerne dans le lointain les montagnes de THerzégovine ; aussi les conversations prennent-elles un tour de plus en plus guerrier, à mesure que nous avançons vers le sud. Â part un prudent officier autrichien plongé dans la lecture des Folies de jeunesse, de Belot, tout le monde cause de la guerre qui vient d'éclater comme une bombe. L'équipage, qui est dalmate, est du parti des omladines ou des jeunes Slaves ; tout ce qui tient au gouvernement louvoie, les correspondants de journaux sont partagés d'avis, suivant qu'ils s'en vont au camp turc ou au camp monténégrin; enfin les belligérants eux-mêmes ont deux représentants au milieu de nous, un colonel serbe, qui a été, il y a peu de temps, ministre de la guerre et s'en va en mission à Cettinje, et, à côté de lui.

un médecin turc de haut grade , qui revient de Trieste, où il a acheté des farines pour l'administration militaire de Scutari ; tous deux sont polyglottes et sont assez hommes du monde pour ne point s'éviter et pour causer sans embarras de sujets neutres.

De temps en t«mps, quand la conversation languit ou que la présence d'un des belligérants nous force à fuir les actualités, je me penche sur le parapet, je suis de l'œil les larges sillons neigeux que laisse derrière elle la poupe du navire ; je contemple avec je ne sais quelle émotion tragique cette mer infortunée et rugissante que laboure sans relâche le soc implacable de l'hélice; mon imagination fascinée évoque devant elle les fantômes des héros antiques, et je finis par tirer une sorte .de vague jouissance des triomphes de la jeune Naïade qui nous emporte au travers des mers vaincues,

Sébénico, où nous touchons le soir du second jour, est en tout le portrait vivant d'une ville du XVI® siècle. Les lettres arrivées avec notre bateau s'y distribuent en plein vent au pied de la cathédrale ; les rues sont toutes pavées de grosses dalles, tortueuses, mais assez propres, du moins le dimanche; les maisons, bâties avec un calcaire jaune, sont bordées de balcons grillés, criblées d'écussons et encore emprisonnées dans la carapace qui enserre la ville ; la plupart de ces cités dalmates semblent avoir été arrêtées tout à coup dans leur développement par la décadence de Venise, et c'est à peine si le XIX® siècle commence aujourd'hui à les toucher.

Spcblato, notre seule station du troisième jour, est en tout l'opposé de Sébénico. Si Sébénico a le cachet d'une ville du moyen-âge, Spalato a des ruines romaines et une activité toute moderne. Les thermes de Caracalla eux-mêmes pâliraient devant ce grand palais de Dioclétien, vaste ruche humaine où s'abritent quatre mille personnes, immense conglomérat de maisons dont les fenêtres vulgaires s'étalent insolemment au milieu de la magnificence dégradée des pilastres romains. Non loin de là, les innovations modernes sont représentées par un très-grand hôtel, encore en construction, et par de grands chantiers ; grâce au podestat Bajamonte, chef du parti italien, qui est pour la ville un vrai Haussmann, mais un Haussmann désintéressé, Spalato, qui a déjà son journal et son musée, aura bientôt un grand port, un hôtel-de-ville, une gare et une voie ferrée qui la reliera avec l'intérieur.

Le lendemain, mardi, nous jouissons, dès le matin, du coup d'oeil de Raguse et de sa rade de Gravesa, qui est un des plu« surprenants que présentent les rivages de l'Adriatique. Comme sur les côtes du Bosphore, la mer s'enfourche dans les terres et y dessine des cornes d'or que dominent les imposantes masses des rochers herzégoviniens : plus l'on s'avance, plus l'enchantement grandit. Les oliviers, qui tapissent partout les piédestaux des monts, font place sur les pentes aux sombres carou- , biers, aux plantureux mûriers, aux vignobles gracieux et aux charmantes villas qu'ont illustrées des poètes slaves comme Gondolich. Plus haut, hélas ! il n'y a plus que la guerre, le désespoir, la maladie

et risolement : en effet, sur les croupes aérées des monts, l'œil découvre de véritables camps retranchés, où les filles et les femmes de l'Herzégovine attendent en vain la fin de Texil et le retour d'un frère ou d'un époux. Bien que le présent, avec ses spectacles tragiques et ses angoissants problèmes, fasse nécessairement tort au passé, souvenons-nous pourtant que nous sommes ici en face d'une grande' destinée historique, unique sur cette côte, où une puissante vie nationale a toujours fait défaut. Raguse (qui le croirait I) a été la rivale de Venise ; elle a armé des flottes et conquis le prestige plus rare d'une puissante culture littéraire ; enfin, elle a péri à la même heure et par les mêmes causes que Venise. Aujourd'hui, acculée qu'elle est au pied des déserts turcs, elle semble y pleurer sa grandeur passée.

D'alertes landaus conduisent le voyageur à travers un petit col de montagne de Gravesa dans la Venise slave; la route court parmi des bois d'oliviers, au pied de rochers fleuris et au-dessus d'une mer de saphir. Avant d'entrer dans la ville, vous mettez pied à terre sous de magnifiques arbres; vous franchissez un pont-levis et une double ligne de remparts, et vous embrassez tout à coup et d'un seul coup d'œil ce qui reste aujourd'hui de la Raguse d'autrefois. La rue principale ou stradone ^ est longue de six cents pas, large et dallée, bordée de hautes constructions en pierres de taille jaunes. Spectacle bizarre dans une ville à demi turque ! c'est à peine si Ton rencontre çà et là quelques liommes isolés, tandis que les femmes, coiffées de

grands mouchoirs, forment à tous les coins de rue des groupes pittoresques. En somme , la ville est assez animée, mais elle le serait davantage si la guerre ne s'était pas déplacée vers le sud, et si le typhus n'étendait pas sur la cité son voile funèbre. Nous sommes aux portes de la Turquie : aussi faison&-nous fondre des balles pour nos revolvers ; mais nous négligeons de prendre avec nous un engin tout aussi meurtrier et tout aussi indispensable : la poudre insecticide qui se tire d'une fleur jaune, commune dans les champs d'alentour. Au sortir de la ville, où nous n'avons pu visiter en détail ni le palais des doges, ni les églises qui y sont aussi nombreuses que dans les villes italiennes, un vieillard octogénaire nous accoste et nous demande si nous sommes Français; les Français, nous dit-il, sont restés chers à plus d'un Ragusain; pour moi qui les ai vus, ce sont mes amis; mais j'ai oublié leur langue que je ne parle plus depuis soixante ans.

Lii Naïade est sans pitié; son sifflet aigu nousrappelle, au moment où nous nous disposions à visiter la belle route de Trébigné et le camp des réfugiés herzégoviniens, ou plutôt encore lès rives charmantes de l'Ombla et l'ilot rocheux de Groma. Il ne nous reste plus qu'à adresser un adieu plein de regrets aux fiords de Gravesa et à laisser errer nos regards émus sur ces tristes sommets derrière lesquels tant de Slaves combattent aujourd'hui pour le sol de leurs montagnes, en attendant que le jour vienne où ils pourront s'asseoir sur la côte et faire de Raguse leur Ancône.

L'intérêt du voyage grandit à mesure que nous pénétrons plus avant dans le champ de bataille où se débattent depuis tant de siècles les destinées de rOrient; déjà les sons slaves résonnent de tous côtés à nos oreilles, tandis que les longues redingotes blanches et les vestes brodées des Monténégrins font leur apparition à côté des costumes plus simples et plus pacifiques du Canalese.

Vers quatre heures du soir, nous entrons dans ces fameuses Bonches-de-Cattaro qui baignent à la fois les arsenaux turcs de la Sutorina, les castels autrichiens de Gastel-Nuovo et de Gattaro, et les grands piédestaux des chaînes monténégrines. Nous savions que les Bocche étaient pittoresques, mais notre attente est singulièrement dépassée. Une fois les passes d'entrée franchies, les Bouches se présentent comme un dédale de fiords, ou plutôt comme un véritable lac suisse, divisé, comme celui des Waldstaetten , en cinq bassins , mais avec quelque chose de plus âpre dans les sommets dénudés et quelque chose de plus doux et de plus clair dans les teintes du rivage. Ici, comme sur notre lac, la gradation du pittoresque est continue; le dernier bassin, celui de Cattaro, est de beaucoup le plus saisissant. Immédiatement au-dessus de nos têtes se dresse la première chaîne monténégrine ; c'est une véritable Gemmi suspendue sur la mer et sillonnée par un chemin aussi audacieux que celui qui va de Louëche au Schwaren^bach. Au-delà se déploient les cirques alpestres du Monténégro, qu'on a pu appeler avec raison la Suisse de l'Orient, Suisse plus montagneuse encore que la nôtre, puisqu'elle est barri-

cadée en tous sens par des cloisons complètement fermées, et surtout plus isolée et plus inattaquable encore, puisqu'elle n'a absolument aucune issue sur la mer dont la séparent des glacis ïiauts de mille mètres. Les Monténégrins disent qu'au jour de la création. Dieu passa dans les cieux en tenant par la main un sac plein de montagnes et que le sac tomba par un fâcheux hasard et se vida sur la Montagne noire. Comme la Suisse, le Monténégro a été un boulevard de liberté, une aire imprenable pour les fils indomptés *de la montagne. Son histoire débute comme celle de la Suisse et juste un demisiècle plus tard, soit en 1391. Les Monténégrins ont été moins heureux que nos pères ; malgré leur vaillance, ils sont encore, après cinq siècles, confinés dans leurs montagnes, et leurs guerres offensives <5ontre leur ennemi héréditaire n'ont été, jusqu'à présent, que des tchétas ou razzias. Tandis que nos pères n'avaient à combattre qu'un suzerain lointain, faiblement appuyé par ses vassaux, les Monténé- :grins ont eu affaire à de puissants pachas établis à leurs portes et servis par le fanatisme musulman et albanais. Les guerriers de la Tzernagora réussirontils aujourd'hui à briser le cercle de fer qui les étreint et à conquérir enfin un port et des champs ? Après avoir jeté un coup d'oeil rapide dans les rues tortueuses de Cattaro et sur ses palais vénitieps un peu défraîchis, nous nous attablons dans une bonne locanda pour faire un dernier repas à l'européenne avant d'entrer en Turquie. J'entame une discussion sur ces vaillants Monténégrins, que leurs adversaires appellent avec mépris des coupeurs de

nez, et je romps bravement une lance en leur faveur avec le capitaine Pizziferra, correspondant de la Gazette de Turin. L'excellent capitaine est un ancien ré. fugié de Modène, un reduce de Novare, d'Inkermann et de Solférino ; il a suivi, Tan passé, les insurgés de THerzégovine, et se dirige maintenant vers le camp turc de Podgoritza ; pour lui, l'insurrection est uniquement le fait des Russes; or, les Russes sont restés ses ennemis depuis la guerre de Crimée. J'essaie en vain de le gagner à la cause slave par tous les arguments que me fournit sa propre histoire, qui se confond avec celle de l'Italie. Je lui rappelle les souffrances et les témérités des premiers^ patriotes italiens, conspués par toute l'Europe, l'héroïque folie de Novare, puis, dix ans plus tard,^ la soi-disant démence de quelques-uns devenant le cri de guerre de la nation et le programme des souverains étrangers. Les Serbes et les Monténégrins vont peut-être au-devant d'un Novare ; mais qu'importe ! après Novare vient Solférino ! — Comme à Rsiguse, je retourne à bord avec d'amers regrets ; si j'avais trois jours, je courrais à Cettiiye et j'y verrais un peuple se levant en masse, comme on se levait chez nous aux. jours de Morgarten et de Morat ; malheureusement mon itinéraii'e est irrévocablement fixé, et le bateau part dès l'aube du lendemain. Sur le port, nous heurtons du pied de pauvres pèlerins monténégrins qui dorment à la belle étoile ; ils iront le lendemain dans une grotte voisine implorer l'appui de la Vierge toute-puissante contre le Croissant détesté ; pour eux, comme pour les Grecs de 1821, la guerre contre les Turcs est une

guerre de religion. Longtemps encore la grue du navire poursuit dans la nuit son bruyant travail; pour nous, tandis que les étoiles scintillent dans le ciel et que la lune éclaire vaguement les escarpements perpendiculaires du golfe, nous songeons à ceux qui veillent là-haut dans la montagne, Tarme au poing, en attendant que le soleil de la victoire et de l'indépendance se lève enfin sur eux.

Le mercredi matin, à notre réveil, nous trouvons le navire dépeuplé comme par enchantement ; c'est le voisinage de la Turquie qui se fait déjà sentir. Nous n'avons guère pour compagnons de voyage que quelques volontaires autrichiens qui rentrent dans leur province, c'est-à-dire à Budua, à l'appel de leur gouvernement. Leur physionomie est intéressante et leurs pittoresques costumes n'ont pas eu le temps de se défraîchir en Herzégovine, dans une campagne qui n'a duré que quelques jours. Leur chef excite dès l'abord notre sympathie par l'énergique beauté de ses traits et la douceur de son regard, où se lisent de patriotiques angoisses. Nous passons bientôt devant les villages qui forment le port de Spizza, tant convoité par la Montagne noire : Spizza ou une pauvreté et une barbarie éternelles, tel est le dilemme qui se pose pour le Monténégro. Si les Russes, un moment maîtres de Gattaro, l'avaient donné à leurs amis les Monténégrins, il y a quelque soixante ans, la Montagne noire serait aujourd'hui civilisée par le commerce et par l'industrie. Nous stoppons assez loin de la côte, dans le voisinage d'un grand bâtiment du Lloyd arrivant de Gonstantinople avec plus de mille Monténégrins,

jardiniers et maçons, qui reviennent dans leur patrie pour lui prêter le secours de leurs' bras.

Non loin de là, la chaîne côtière projette dans la mer un cap légèrement arqué, le cap de Volvitza. A Tendroit où les contreforts des montagnes vont rejoindre les hauteurs qui enferment la baie, quelques toits rouges, perchés sur un étranglement de montagnes, annoncent une bourgade. Beaucoup plus près de nous, quelques bâtiments délabrés font tache sur la rive ; c'est Téchelle d'Antivari, le port le plus rapproché de Scutari. Nous sommes en' Turquie : le fez rouge des soldats et des douaniers nous le dirait assez, s'il fallait d'autres preuves que le silence et l'air abandonné de la côte. Notre embarcation vient toucher à un méchant pont de bois; comme nous avons eu soin de dîner sur le bateau et d'y laisser nos effets, nous passons d'un oeil fier et dédaigneux devant les douaniers qui attendent en vain une proie facile, et devant une soi-disant locanda italienne, dont un soleil étincelant fait ressortir la repoussante saleté. Notre compagnon de voyage, le correspondant italien, descend définitivement ici; l'infortuné a peine à se tirer d'affaire avec ses Turcs, et je crois qu'il ferait plus longue mine encore s'il n'espérait pas faire route jusqu'à Scutari, et peut-être plus loin, avec le médecin ottoman qui rejoint directement l'armée.

Pour nous, enfermés depuis six jours dans des wagons ou des cabines de navire , nous nous élançons sur la bruyère, joyeux comme des oiseaux auxquels on a donné la volée. Le sentier, indécis et mal tracé, court d'abord du côté de la montagne, au

milieu de groupes de câpriers et d'agnus-castus ; la cigale nous jette son cri nasillard du sein des fourrés, tandis que de bruyantes tribus de libellules se balancent dans les airs. Point de cultures, un ciel sans nuages; sans ces toits effrontément rouges qui se rapprochent de plus en plus, nous serions tout entiers aux harmonies du désert. Bientôt le chemin ou plutôt la piste fleurie que nous suivons se change en une route pavée que coupent çà et là d'humides fondrières ; à gauche, des oliviers séculaires se pressent sur un large coteau pierreux ; à droite, la forteresse délabrée d'Antivari accuse dans le ciel ses contours gris ; le long de la rampe pierreuse s'étale un cimetière dont les tombes à moitié ruinées semblent pleurer elles-mêmes sur les morts. J'avais vu en détail , Tannée précédente, Gonstantinople et TAsie-Mineure , et cependant, à mon arrivée à Antivari , je suis presque aussi stupéfait que le jour où je vis pour la première fois la Turquie, tant il est difficile de s'accoutumer à cette brusque transition de la civilisation aux choses turques. Quant à mon compagnon, il en croit à peine ses yeux ; je m'imagine même que le cœur lui bat. La saleté pittoresque des maisons et des rues, la morbidezza apathique des habitants, les voiles et les grands féredjés ou manteaux dans lesquels se pelotonnent les femmes, la fierté sauvage de l'Osmanli, l'humilité canine du raïa, tous ces contrastes de langues, de mœurs, de coutumes et de religions ne laissent pas que de donner aux villes turques un grand intérêt ; mais attendez quelques semaines, et vous n'éprouverez plus guère qu'un sentiment d'im-

patience en face de cette décrépitude d'une civilisation vieillie et vouée au recul, de cette incurable insouciance d'un peuple qui ne sait ni grandir ni mourir. Quelques minutes après notre entrée dans la ville, nous avions gravi péniblement la rue montante et malaisée du quartier' musulman , non sans provoquer sur notre passage des exclamations plus ou moins llatteusas, et nous étions tranquillement assis sur le rocher de la citadelle, à l'endroit où le fort plonge sur les vallons dénudés qui forment derrière la ville les frontières de la Montagne noire. Des Albanais nous avaient suivis à notre insu, et nous épiaient pendant que nous considérions le paysage.

Au moment où nous nous levons pour aller plus loin, ils nous ordonnent de les suivre et de rebrousser chemin avec eux. Nous marchons derrière eux jusqu'à un corps de garde où stationnent deux sentinelles, le fusil au bras. J'ai toujours eu une répulsion instinctive pour les corps de garde et je leur préfère encore une salle d'école; mais le geste de nos singuliers guides ne souffre guère de réplique ; d'ailleurs nous apercevons au fond de la chambre l'obèse majesté d'un bairaktar ou colonel iurc, qui trône sur un long divan et nous fait signe d'avancer. Nous entrons; on nous fait asseoir, puis le drogman nous traduit en mauvais italien les questions de l'officier; on nous demande quel métier nous faisons, pourquoi nous regardions avec tant d'attention la ville, d'où nous venons et comment nous sommes arrivés. Nous répondons que nous sommes des touristes venus parle paquebot autrichien ; l'officier

objectant qu'il n'est point encore arrivé Je le lui montre par la croisée ; un fonctionnaire çn turban et en robe verte sort du bureau télégraphique qui est contigu au sélamlick ou salle de réception et présente une dépèche. L'interrogatoire s'interrompt, puis reprend; pendant ce temps notre imagination trotte au loin sur les ailes de l'incertitude. Sommesnous libres ou prisonniers ? Un retard de quelques heures nous forcera-t-il à perdre une semaine ici ? Nous ne sommes rassurés que lorsque le colonel a donné l'ordre de nous offrir une tasse de café et une cigarette. Je demande la permission de me retirer pour continuer notre promenade si brusquement interrompue, mais le colonel nous invite à laisser passer la chaleur ! Enfin un léger signe de sa grosse figure réjouie nous autorise à prendre le large et nous en profitons pour aller nous remettre de nos émotions et absorber quelques tasses de café turc en compagnie des taciturnes soldats du nizam qui peuplent les camps des environs. Une heure après, nous étions installés à quelques minutes de la ville sur un mur de pierres sèches, tout près du cimetière où pleuraient quelques femmes empaquetées dans leurs féredjés blancs; mon compagnon s'essayait à croquer la ville qui emprunte à ses masures de bois coiffées de toits rouges et à ses minarets aigus un cachet foncièrement albanais; pour moi je griffonnais une lettre dans une posture qui eût paru excessivement incommode même à un kodja ou docteur turc habitué à écrire sans autre appui que son genou, lorsque tout-à-coup un cri sauvage méfait lever la tête ; j'aperçois alors devant

moi non pas un soldat régulier, mais un vrai bachibouzouk avec la figure sèche et la veste de flanelle blanche de l'Albanais ; le barbare nous foudroie de son regard et de sa bouche s'échappe un tonnerre de sons gutturaux et celtiques qui m'auraient fort intéressé à tout autre moment: Marche Frandji! marche ! et en mêm*e temps il frappait de la main sur son long fusil annelé. Nous ne pouvions guère songer à résister; d'un autre côté, la ville était haut perchée et nous ne tenions guère à faire au corps de garde une visite plus involontaire encore que la première; je prends un biais et je parlemente, ou plutôt j'étourdis mon sauvage en Jui criant dans deux ou trois langues diverses que je connais le bairaktar, que j'ai sa permission d'écrire et de dessiner, qu'il n'a d'ailleurs qu'à monter à la ville pour s'informer. Le bachi-bouzouk, abasourdi, mais non convaincu, finit par tourner le dos, non sans couvrir les Frandjis d'épithètes plus que mal sonnantes. Nous nous remettons à écrire et à dessiner ; mais le bachi-bouzouk avait décidément coupé le fil de nos idées et en le voyant disparaître derrière les premières maisons de la ville, nous jugeons plus prudent de rejoindre au plus vite l'échelle et le pacifique vapeur du Lloyd. Toutefois les tribulations de cette première journée chez les Turcs n'étaient point finies ; nous étions prêts à faire rame vers le vapeur lorsqu'un douanier nous hêle, pénètre dans notre barque, nous fouille sans autre forme de procès et s'empare de notre Guide des voyageurs en Orient; heureusement le trop zélé fonctionnaire fait un effort un peu laborieux pour se hisser sur le

pont de débarquement et laisse tomber à Teau sa tabatière que nous gardons à titre d'otage pour le livre. Enfin, après dix minutes, il revient, et je le paie de sa sollicitude en le plaisantant sur son ilair de douanier et en lui rendant généreusement sa tabatière.

L'Albanie et les Albanais

A partir d*Antivari on entre dans un monde nouveau. La côte semble vouloir se soustraire aux regards ; elle se fait basse , plate et fuyante. Les hautes falaises tachetées de villages et de bois profonds font place à des plaines vulgaires, sur lesquelles plane le silence de la mort : notre œil interroge en vain la ligne effacée du rivage ; une grève, des mamelons d'argile, et dans le lointain une vague ligne bleue, voilà tout ce que nous apercevons de cette Albanie qui est comme une mystérieuse épave d'un monde disparu. Antivari, comme son nom l'indique, est située en face de la ville italienne de Bari, dont elle est séparée par un détroit de quarante lieues ; la distance d' Antivari à Corfou n'est pas beaucoup plus considérable ; mais qu'on ne se laisse point tromper par la proximité des pays classiques et les teintes chaudes des montagnes, et qu'on ne vienne pas chercher sur cette côte sauvage

— aide grandes ruines ou de glorieux souvenirs. Tandis qu'en pays grec on sent revivre une âme sous la poussière des morts , ici on prête en vain Toreille aux grandes voix de la mer et (le la montagne ; rien qui résonne du bruissement des siècles écoulés! Quelques ports ensablés par les alluvions des fleuves, quelques châteaux vénitiens, sur lesquels le lion de St. Marc a laissé en passant les marques de ses griffes, quelque citadelle turque, illustrée par la rébellion d'un Mahmoud ou d'un Ibraïm Pacha, voilà, avec les débris de la colonie romaine de Dyrrachium, tout ce qu'offre, en fait de souvenirs historiques, la côte albanaise d'Antivari aux Acrocérauniens.

Le pays que nous appelons Albanie est à peine un tout géographique ; long de cent lieues d'Antivari à Prévéza, il en a trente à quarante de large et va en se rétrécissant quelque peu vers le sud. Assez bien défendue contre les invasions du dehors par la mer et à l'est par de hautes chaînes de montagnes percées de rares ouvertures, l'Albanie manque absolument d'unité et renferme les territoires les plus hétérogènes ; au nord le bassin et le lac de Scodra avec les massifs alpestres du Bor et de Schalja, puis une région de contreforts alpins autour du lac d'Ochida jusqu'à la Drina noire, au centre la région du Grammos ou de Bérat, traversée par r Arçén et le Scoumbi ; enfin au sud la région du Pinde, formée par une quantité de bassins fluviaux qui descendent en éventail du plateau de Janina. Cette dernière contrée porte spécialement le nom d'Epire, et gravite depuis 3000 ans dans l'orbite de la Grèce.

Coupée à rintérieur par des fleuves et des chaînes de montagnes bizarrement contournées, l'Albanie ne pourrait être unie que par la mer; mais jusqu'à Avlona la côte ne présente que des lagunes malsaines et des plaines d'alluvions qui gagnent sans cesse sur les eaux, tandis que depuis Avlona à Prévéza le rivage épirote oppose au navigateur la muraille des Acrocérauniens battue par de perpétuels orages.

Cette configuration tourmentée explique pourquoi l'Albanie n'est jamais entrée que par son extrémité méridionale dans le mouvement du monde grec.

Corcyre, qui régnait sur ces parages, y avait jeté deux colonies, Epidamne (Durazzo) et ApoUonia, qui n'eurent aucune influence sur les indigènes de l'intérieur, de race probablement pélasgique, et ne brillèrent de quelque éclat que sous les Romains ; aujourd'hui il ne reste de TEpidamne grecque qu'une stèle funéraire. Pour les Grecs, la porte extrême des pays helléniques ne s'ouvrait qu'aux Acrocérauniens, à la frontière septentrionale de l'Epire ; tout ce qui était plus au nord était compris sous la vague dénomination d'Illyrie.

Les légions romaines n'étaient pas loin de la Grèce, lorsque l'Epire, cette Suisse de l'antiquité, eut enfin un moment de gloire sous son chef Pyrrhus, le type accompli du condottiere. Une fois maîtres de ces régions, les Romains ne pouvaient guère traiter avec dédain la terre illyrienne, qui se trouvait sur le chemin de la Thessalie et de la Macédoine ; ils réprimèrent la piraterie, domptèrent, non sans peine, l'héroïque reine Teuta , et firent d'Epi-

damne, devenu Dyrrachium, le point de départ de leur grande voie Egnatia, qui traversait de part en part la péninsule à sa racine même, et suivait probablement la même direction que le chemin actuel d'Elbassan à Monastir par Ochrida.

S'il faut en croire Strabon, cette route devint la frontière méridionale de la province de Macédoine ; tout ce qui était au sud s'appelait du nom d'Epire, tandis que, pour Ptolémée, TEpire ne commence qu'aux Acrocérauniens, au-delà d'Avlona. Si l'Albanie du nord fut durement traitée, c'est-à-dire pacifiée, comme disaient les Romains, l'Epire grecque fut anéantie. Paul Emile, après avoir battu Persée à Pydna, promena le fer et la flamme dans la montueuse patrie de Pyrrhus, détruisit, en une seule campagne, soixante-quinze citadelles épirotes et fit 150,000 prisonniers. Les noms périrent avec les villes, et si un géographe ancien se plaint déjà de l'absence de documents sur l'Epire, comment pourrionsnous espérer retrouver, avec leurs noms authentiques, les soixante-quinze cités du pays épirote? Les empereurs se montrèrent plus cléments; TEpîre vit s'élever sous Auguste, sur l'isthme de Prévéza, la ville romaine de Nicopolis, orgueilleux souvenir d'Actium; sous Adrien, la patrie de Pyrrhus fut même traitée comme une province particulière. En somme, abstraction faite de l'antique oracle de Dodone, de Pyrrhus, et de la lutte glorieuse contre les Romains, on peut dire que l'Albanie, surtout la partie nord, est toujours restée dans l'antiquité comme noyée dans la pénombre de l'histoire.

L'Albanie chrétienne n'a pas de chroniques, et

depuis la chute de Tempire romain les lacunes de ses annales se comptent, non par années, mais par siècles. Alaric passe en 396 en Epire et la pille, en 517 elle est infestée par les Bulgares et les Hongrois, plus tard les Lombards arrivent jusqu'à Dyrrachium. Vers 640 apparaissent les Serbes, qui absorbent complètement dans le nord les colons romains et les lUyriens. Bientôt reviennent les Bulgares, enfants de la race finnoise-, ils adoptent la langue slave et appellent toute l'Albanie Zagora, c'est-à-dire le pays d'outre-monts. Ochrida, la ville natale de l'empereur Justinien, devient leur capitale et le siège d'un archevêque. Le chef des Mirdites fut, suivant la légende, un Bulgare de rite orthodoxe, c'est-à-dire oriental, qui se fit catholique. C'est au moment de la dispersion des Bulgares que les Albanais entrent pour la première fois en scène à propos d'un soulèvement d'un gouverneur de Dyrrachium qui marche sur Thessalonique. Qui sont ces Albanais dont le nom apparaît comme à l'improviste dans l'histoire de ces épouvantables mêlées de peuples qui ensanglantent l'Albanie d'alors ? Sont-ce des étrangers venus du nord ? ou bien sont-ce les anciens maîtres du pays, les Pélasges antélunaires, fils de la Terre, qui viennent reprendre possession de leur sol, et que les tempêtes des invasions font remonter à la surface des flots? Pour la plupart des philologues actuels, si les Roumains sont les fils des anciens colons romains de la Dacie, les Albanais ne sont rien moins que des autochthones, fils des premiers habitants du pays, les Pélasges du sud et les lUyriens

du nord ; leur langue est une sœur aînée du latin et du grec, plus rapprochée toutefois du premier idiome que du second. Ainsi le Grec, l'Italien et l'Albanais, fils des Pélasges, sont frères; seulement le Grec et l'Italien ont marché, tandis que le Pélasge est resté stationnaire et comme attardé dans les premières étapes d'une civilisation avortée. Dès le onzième siècle, l'Albanais se montre implacable et farouche guerrier ; il succombe sous le poids des armes de l'Occident dans sa lutte contre les Normands ', mais il se révolte toujours et se bat sans cesse, tantôt contre l'empereur de Byzance, tantôt contre les despotes d'Epire qui s'étaient fait une principauté indépendante dans le sud de l'Albanie. Les guerres se poursuivent avec des acteurs toujours nouveaux, jusqu'à ce que les Turcs viennent faire le silence sur les champs de bataille ^e l'Epire et de l'Albanie. Alors apparaît un héros qui suspend un instant les destinées de la péninsule ; c'est le fils de Voisava, l'héroïque Scanderbeg, qui naît avec le signe d'une épée sur le bras droit. Une chanson populaire nous peint ce héros de vingt-deux batailles, au moment où il part pour aller à un nouveau combat; sur la route qu'il suivait, il rencontre la Mort, mauvaise messagère de triste aventure. — Moip nom est la Mort, lui dit-elle, retourne en arrière, ô Scanderbeg, parce que ta vie touche à son terme. — Lui l'écoute et la regarde : il tire son épée et reste immobile. La mort de Scanderbeg fut la fin de l'Albanie chrétienne, et la chanson nous montre un des derniers chefs albanais appelant tristement son peuple: Accourez, chefs des Albanais et des Macédoniens !

Il est tombé, le rempart qui protégeait TEpire, toute espérance s'est éteinte avec un seul homme ! Toute espérance, en effet, s'était éteinte ; les plus braves émigrèrent en Italie et les autres se soumirent.

Soixante ans auparavant, les Serbes aussi, trahis et divisés, avaient à Kossovo, sur le Champ des Merles, fléchi le genou devant le croissant. Après la défaite, une partie de la noblesse passa' à l'ennemi et acheta, au prix de l'abjuration, le maintien de ses privilèges ; mais la masse de la nation resta fidèle au souvenir de ses pères, et garda pieusement dans sa mémoire les noms de Marko Kraliévitch et du prince Lazare; oubliant les faiblesses et les fatales discordes des vaincus de Kosi^ovo, la muse populaire serbe ne voit plus en eux que les glorieux représentants de la patrie ; leurs figures idéalisées sont pour les Slaves une consolation dans les humiliations de la servitude et le gage glorieux d'une prochaine résurrection.

En Albanie rien de pareil ; les fils du grand Scanderbeg renient leurs pères chrétiens, et après avoir plié le genou devant le glaive de Murât, ils ploient leur tête et leur conscience sous le symbole du croissant. Amoureux de l'indépendance au point de lui sacrifier leurs sentiments religieux, ils mettent leur foi du côté de l'épée et abandonnent le dieu impuissant du Calvaire pour le dieu des vainqueurs. La nationalité albanaise,* si toutefois l'on peut parler de nationalité chez un peuple qui n'est bon qu'à vivre dans les camps, se trouve ainsi comme coupée en deux tronçons : ici les Albanais restés chrétiens, là les Albanais devenus musulmans.

L'apostasie, il faut le dire, n'était pas sans profit pour les nouveaux convertis, puisqu'une loi promulguée vers 1590 assure la possession de leurs biens aux familles qui élèveraient leurs enfants, dans la foi musulmane; c'était le seul moyen d'échapper à une dépossession violente et à l'invasion en masse des Osmanlis. En somme, les Albanais mahométans, devenus les égaux de leurs vainqueurs, jouirent sous la domination turque d'une asse^ large indépendance, et donnèrent en retour à la Turquie ses meilleures recrues et ses plus bouillants champions. Chose curieuse, malgré l'identité de la religion, il n'y a pas eu de fusion entre les deux races. L'Albanais mahométan garde fidèlement sa langue, repousse la circoncision et proteste à sa manière de son origine pélasgique en enveloppant dans un égal mépris le Bosniaque musulman, le Slave chrétien et le mol Asiatique qui est devenu son maître. Resté fidèle à la vie patriarcale des clans et au gouvernement des vieillards et des hardis capitaines, l'Albanais musulman, le Guègue du nord, aussi bien que le Tosque du sud, ne se plie qu'à contrecœur aux exigences de la bureaucratie de Gonstantinople.

Combien de fois ne l'a-t-on pas vu s'insurger contre le gouvernement de la Porte ! Au-dessus de Scutari s'élève la poétique forteresse de Rosapha, d'où l'on jouit d'une vue immense sur le lac et sa bordure de montagnes, le cours de la Boiana, le pied du Monténégro et les vallées chrétiennes des Sept- Montagnes. Rosapha a failli maintes fois devenir la. victorieuse acropole des pachas albanais; d'abord

<ie Mahmoud, qui marcha en 1770 contre les Grecs soulevés, brava dans sa capitale vingt pachas turcs Jigués contre lui, et finit par mourir comme prisonnier sur la terre monténégrine ; puis d'Ibrahim son frère et enfin de son neveu Moustapha, qui resta maitre de TAlbanie après la mort d'AJi de Janina, et tenta de soulever contre la Porte les Chkipétars (Albanais) du nord.

Ce que Scutari essaya chez les Guègues au nord, Janina faillit l'accomplir chez les Tosques au sud. A l'extrémité de cette ville, peuplée d'ailleurs en majeure partie de giaours, c'est-à-dire de chrétiens grecs et albanais, s'élève au milieu des eaux d'un lac alpestre une citadelle péninsulaire qui commande la capitale et tout le plateau central de l'Epire : c'est là que plana pendant trente ans le vautour albanais, le fameux Tosque musulman, Ali de Tépélen , digne représentant d'une race «cupide et sanguinaire, qui réussit à étonner le monde par l'atrocité de ses crimes et de sa tyrannie. Ce Jugurtha albanais, qui s'était frayé vers le trône un chemin sanglant au travers de ses amis et de ses ennemis, rêvait de donner à la terre des Albanais ou Chkipétars un peu plus d'unité et un peu plus de civilisation, mais ses moyens n'étaient que crimes -et violences. L'aigle de Constantinople vint le saisir dans son aire, et le broya dans ses serres, lui et sa progéniture. Depuis lors l'Albanie n'a plus de pa- •chas rebelles, et elle plie la tête sous le tanzimat de Mahmoud, qui a supprimé les aristocraties locales -et introduit l'organisation militaire et la bureaucratie de l'occident.

En 1830, pourtant, la domination turque est encoreune fois menacée par le triumvirat de Véli-Bey, de Seliktar Pacha et d'Arslan-Bey ; le grand séraskier ou chef militaire de la Roumélie, secondé par les chrétiens, réussit pourtant à ramener les seigneurs albanais à Tobéissance et à leur imposer le régime de la centralisation ; puis il organise à Monastir, dans sa résidence, une fête de réconciliation à laquelle il convie cinq cents beys et chefs de clans. Au jour fixé, toute cette brillante aristocratie était au rendez-vous ; mais le vizir avait fait cerner la place par des soldats. Au moment où Arslan-Bey criait à. Véli : f Nous avons mangé de la boue •, une fusillade générale et une charge à la baïonnette portent la mort dans les rangs des beys; Véli tombe, puis tous les autres, sauf Arslan, qui est frappé dans sa fuite. Les Grecs saluèrent ces vêpres d'un long cri de joie ; Misolonghi, égorgée par les Albanais, était vengée; mais la vieille Albanie musulmane était mortellement frappée au cœur.

Si les Chkipétars musulmans, qui sont au nombre de 600,000 et qui forment la moitié de la population de l'Albanie, sont politiquement impuissants et réduits aurôle de prétoriens de la Porte, leurs frères chrétiens sont dans une situation bien plus triste encore. Naguère il n'y avait pour eux ni droit ni sécurité ailleurs que dans la montagne, où leur pauvreté et leurs rochers leur servaient de sauvegarde ; dans la plaine ils étaient pressurés par les petits seigneurs locaux, percepteurs de dîmes, et par la soldatesque albanaise que protégeait la plus révoltante impunité. Beaucoup de chrétiens, accablés

sous le poids de leurs misères et fatigués d'implorer en vain leur Dieu, lui adressaient une sorte d'ultimatum, et le mettaient en demeure de les protéger s'il ne voulait point les voir apostats ; si le secours d'en haut n'était point venu pendant le délai fixé, on appelait un iman et un cadi et on se faisait musulman, quitte à se jeter ensuite avec une furie sau- Vage sur ses oppresseurs de la veille. Aujourd'hui les rigueurs de la conscription, qui ne pèsent que sur les musulmans, et l'amélioration des conditions sociales rendent l'apostasie moins avantageuse et le sort des chrétiens moins douloureux.

Cependant, si les chrétiens sont un peu moins opprimés, ils gémissent toujours sous le poids de leurs propres divisions : partout régnent la haine, la désunion ou l'indififérence. Au nord règne le Mirdite, fougueux catholique qui se réclame volontiers de l'Autriche et de la France, et. ne reconnaît pour toute politique que la guerre et le pillage; pour le Mirdite, comme jadis pour le Corse, le premier moyen de sanctification est la vengeance, et le plus grand déshonneur est de mourir dans ses souliers ; tout ce qui est au-delà du cercle étroit de sa montagne, tout ce qui n'a pas la croix latine et le clocher romain, est traité par lui en ennemi. Le Mirdite sert sous la bannière du sultan, mais il n'a pour le musulman qu'une indifférence méprisante ; sa vie tout entière est une perpétuelle razzia, et les jeunes Mahométanes de la plaine, nouvelles Sabines, s'attendent, dit-on, sans trop d'effroi, à être enlevées un jour ou l'autre par les sauvages enfants des montagnes d'Orosch. Les Mirdites et leurs alliés ne

sont pas 100,000, et cependant ils sont fort redoutés, tant de leurs voisins slaves que de la Porte, qui retient dans le sérail les membres de la famille du prince. L'importance relative de cette peuplade vient sans doute de ce qu'elle a su s'élever au-dessus du morcellement des clans et ébaucher une sorte de principat mi-temporel et mi-spirituel. Son princeévèque d'Orosch ressemble en beaucoup de points à ces potentats de la Gaule celtique qui réussissaient pour un temps à former en faisceau les clans épars des Helvètes, des Séquanais ou des Eduens ; malheureusement la politique de ces princes est bornée comme l'horizon de leurs montagnes ; elle puise ses inspirations dans une haine aveugle pour tout ce qui est schismatique, et se heurte souvent aux intrigues des capitaines et à l'influence encore considérable des familles aristocratiques.

Les prêtres de l'Albanie catholique ou Mirditie sont pour la plupart des religieux franciscains, envoyés par la Propagande de Rome, héros obscurs qui luttent avec les seules ressources de la foi contre la mjlsère et contre l'islam ; mais si leur zèle est grand, leur ignorance est plus grande encore, et leur qualité d'étrangers les empêche de devenir, comme le fut le clergé grec, un instrument de réveil au milieu d'un peuple qui n'a pas encore repris conscience de lui-même. Les évoques des Mirdites sont mieux partagés que les religieux, leurs demeures sont assez convenablement aménagées, et leurs diocèses sont aussi microscopiques que dans la primitive église: Durazzo, Antivari et Scopia (Prisrend) ont des archevêques ; Scutari, Alessio, Gappo,

Pulati des évèques qui ont chacun quelques milliers d'ouailles sous leur juridiction.

Le Scoumbi, qui forme la limite des Guègues et des Tosques, est aussi à peu près la ligne de démarcation des confessions chrétiennes: ce qui est au nord suit en général le rite latin, tout ce qui est au sud appartient au rite grec. Les Tosques musulmans sont les maîtres absolus des districts de Kurvelesch, d'Arçen et de Mart ; ils sont fort nombreux dans les villes d'Elbassan, de Bérat, d'Argyrokasti'O ; mais plus Ton s'avance vers le sud, plus ils diminuent: l'orthodoxie grecque règne presque en souveraine dans les pays de Khimarra, de Souli et de Mezzovo, et elle est plus forte qu'au commencement de ce siècle dans les districts de Janina, .d'Arta et de Prévéza.

Malheureusement le dualisme religieux se complique encore ici de la plus incroyable diversité de races, de langues et d'intérêts. Jusqu'à Argyrokastro, dans toutes les vallées du centre, le raïa ou serf chrétien est réduit à une existence d'ilote, et courbe depuis quatre siècles l'échiné sous le fouet du propriétaire musulman ; sa vie se passe à trembler et à labourer une terre dont ses sueurs ne le rendront jamais maître ; pour lui, point de fêtes, point d'exercices guerriers, point de vie politique; il ne parle que l'albanais, et apprend tout au plus un peu de grec à l'école ou à l'église. Plus au sud les conditions changent.

La côte montueuse qui commence aux Acrocérauniens pour aller finir à Prévéza est un district bilingue habité par d'héroïques montagnards, aussi bar-

bares que braves, les Khimariotes et les Souliotes. Les Khimariotes étaient, jusqu'il y a cinquante ans, redoutés pour leur piraterie, que ne favorisaient que trop les sinistres orages des Acrocérauniens : quant aux Souliotes, vrais Spartiates pour la valeur et le mépris de la propriété, ils dominèrent la côte sud jusqu'au jour où le sanguinaire Ali réussit, après dix ans de lutte acharnée, à s'ouvrir par la trahison un passage au sein même de leurs montagnes. Chacun connaît les rondes funèbres que les femmes de ces montagnards dansaient sur le sommet des rochers, mais ce que l'on ne sait pas aussi bien, c'est que ces Souliotes, dont l'héroïsme a été chanté pai- Byron, illustré par Ary Scheflfer et presque toujours mis à l'actif de la race grecque, étaient, comme Botzaris, le héros de Missolonghi, des fils de la race albanaise ; seulement ces Albanais parlent volontiers le grec et les Souliotes n'ont même jamais pris que la muse grecque pour confidente de leurs exploits.

A l'est de ce district bilingue qui va d'Avlona à Prévéza, s'étend une autre zone d'égale largeur qui commence au nord de Janina et descend vers le golfe d'Arta : cette zone est presque exclusivement grecque, c'est le pays de l'ancienne Dodone, la terre des Molosses; la langue des Hellènes y est tellement enracinée que les Turcs de Janina eux-mêmes s'en servent à leur foyer. Enfin, plus à l'est, s'élève le Pinde valaque, peuplé par les Armengs ou pâtres roumains, frères de ceux qui habitent les environs de Bérat, et descendants de colons latins établis dans ces montagnes par les rois bulgares ou par

Byzance : ces bergers, qui émigrent volontiers pour travailler le fer ou pour se livrer au négoce, parlent un dialecte valaque: mais ils subissent, eux aussi, l'ascendant de Thellénisme, et c'est de leur sein qu'est sorti le fameux Colletis, qui fut pendant plusieurs années à la tête de la Grèce et du parti français.

Les Albanais sont divisés par la nature, par la religion, par les intérêts, par la langue qui se partage en deux dialectes assez divergents ; ils sont en revanche rapprochés quelque peu par les mœurs, qui sont restées, jusqu'il y a quelques années, aussi vieilles que leur idiome, c'est-à-dire plus vieilles qu'Homère. Si l'Albanais ne s'est jamais élevé à la notion de l'état moderne, il est resté tout aussi étranger aux institutions de la cité, telle que les Grecs la comprenaient. Partout où il a pu donner libre carrière à ses instincts, il est resté lidèle au régime des clans, qui a été l'embryon de la vie sociale chez les Hellènes, les Germains et les Celtes. Un certain nombre de familles unies par la parenté ou par des intérêts communs forment un phis ou clan, que gouvernent les vieillards les 'plus riches ou les plus respectés : s'agit-il de prendre quelque décision, de faire une réclamation à des voisins, de fixer le moment où la tribu changera de pâturage ou de rétablir la paix entre deux contestants, le conseil des vieillards se réunit solennellement en plein air, dans un lieu consacré, et juge en souverain. Sous ce régime patriarcal, pas de loi écrite, la coutume décide de tout; pas de droits et pas de devoirs autres que ceux que consacre l'usage; la

vie sociale, comme la vie de l'individu, est soumise aux caprices de l'instinct. On peut dire que l'Albanais pense, agit et se gouverne à peu près comme le Grec des clans homériques ou le Germain décrit par Tacite ; resté étranger à la vie agricole et à tout ce qui constitue la civilisation et la culture, il reproduit tout naturellement, à deux mille ans de distance, au milieu de conditions économiques presque identiques, le même type moral et les mêmes imperfections sociales, t Les enfants de l'Albanie, dit le poète Byron, portent des cœurs farouches ; cependant ils ne sont point sans vertus, quelque sauvages que soient ces vertus elles-mêmes. Où est l'ennemi qui les a jamais vus fuir ! »

Bien différent du Grec qui se laisse conduire par son intelligence et n'a que des impressions peu profondes et passagères, l'Albanais est absolument dominé par ses instincts: chez lui tous les sentitiments éclatent avec une énergie singulière ; c'est une arme qui détonne au moindre choc extérieur. Haine, douleur et joie, tout fait explosion chez lui avec une brutalité barbare. Lorsqu'un Albanais est irrité, rien ne peut arrêter son bras, la vengeance est pour lui aussi sacrée qu'un devoir religieux ; c'est, dit-il lui-même, le meilleijr moyen de se sanctifier. La douleur aussi est pour lui un coup qui étourdit et auquel on ne peut résister : il aime les scènes de deuil où la douleur va jusqu'au délire, et ces myriologues ou chants de mort dans lesquels les femmes qui tiennent la tête du mourant déposent toute l'exaltation barbare de leur âme. Chose bizarre î La Grèce, elle aussi, avait commencé par se corn-

-déplaire dans ces démonstrations furibondes; mais à l'époque classique déjà on n'en trouvait plus de traces.

Si FAlbanais hait jusqu'à la mort, il abandonne aussi volontiers sa vie à qui le conduit au combat : on le retrouve sur tous les champs de bataille de l'Italie et de l'Orient, mêlé à toutes les expéditions téméraires, depuis celle de Pyrrhus à celle de Garibaldi ; sous le nom turc d'Arnaute^ il tient en respect les molles populations de l'Asie ; on le retrouve à Fornoueet à Marignan, combattant sous les ordres d'aventureux capitaines comme Mercure Bouaios : enfin, en 1860, le chef des Mille comptait parmi ses plus braves guerriers bon nombre d'Albanais italiens, fils des émigrés du XVP siècle. Pour ces pauvres pâtres, comme pour les Arcadiens de l'antiquité et pour les Suisses d'autrefois, la guerre est un métier et leur bras est au service de toutes les causes.

L'Albanais des clans montagnards est en somme un commentaire vivant des poèmes homériques: il a la démarche svelte et la fierté du regard que les poèmes attribuent aux héros; sa fustanelle flottante est le chiton de l'ancienne Grèce, et sa veste qui lui serre le corps le fait ressembler au soldat de Marathon. Son idéal de vertu, c'est la force; dépouiller beaucoup d'hommes est pour lui la marque la plus sûre de la supériorité. Il a sur la femme les mêmes idées que les anciens Grecs: pour se procurer une épouse, il recourt au rapt et la tient enfermée dans le gynécée. Les héros de l'Iliade sont, eux aussi, des hommes primitifs, violents, de

sensations presque bestiales, grands dépouilleurs d'hommes,, qui ne respectent et n'admirent que la force matérielle; mais ils ont déjà cet amour de la poésie, cette vivacité du sentiment religieux et ce besoin de se dévouer à de grands intérêts qui annoncent un grand peuple. L'Albanais, lui, n'a point de chants vraiment nationaux, comparables aux tragoudia de la Grèce moderne; il n'a pas davantage de conceptions religieuses fixes et ne comprend absolument rien aux mots de cité et de patrie *.

Au milieu du grand mouvement de régénération qui va saisir l'Orient, que deviendra cette race albanaise, qui est restée jusqu'ici inculte et n'a jamais pu dépasser par elle-même la phase archaïque de la civilisation grecque? Gomment l'ordre pourra-t-il jamais se faire dans cette masse informe de peuples et de confessions diverses, au milieu de cet entassement confus de montagnes battues par cent invasions, et portant, comme les falaises que blanchit l'écume des marées, les traces persistantes des flots d'immigrants qui les ont successivement submergées ? Si la lumière doit venir, c'est du sud qu'il faut l'attendre. Tandis que la barbarie semble presque sans remède au nord du Scoumbi, on ne peut s'empêcher de sentir souffler dans le pays des Tosques, je ne sais quel vent bienfaisant venu des régions du sud. Ce vent, c'est l'esprit àeVàellénis^me qui se meut sur les montagnes et semble vouloir fondre, dans un avenir plus ou moins prochain, les

< Voir, sur les mœurs des Albanais du nord, Tintéressant ou* vrage de M. Albert Dumont sur le Balkan et l'Adriatique.

glaces de la barbarie. Les Illyriens, c'est-à-dire les Albanais du nord, n'ont jamais été soumis à personne et n'ont jamais connu que la farouche et stérile indépendance des clans montagnards; l'Epire, en revanche, et nous la faisons commencer au Scoumbi ou à la région des Acrocérauniens, l'Epire a été grécisée ; elle a entendu la voix des chênes de Dodone et la plainte d'Andromaque sur les bords du faux Simois; elle a entendu le chant des Muses et les péans d'Apollon sur la colline d'ApoUonia, elle a vu Thémistocle s'asseoir au foyer du roi des Molosses et le grand Pyrrhus prêter sur l'autel d'Ares le serment jie fidélité à la confédération épirote.

On peut le dire sans exagération : le pays qui va du Scoumbi au golfe d'Arta et qui forme le pachalik de Janina est déjà une terre hellénique ; chaque jour marque un recul du Turc et un progrès du Grec ; les différences de langues et de races s'effacent de plus en plus devant le prestige qu'exerce l'hellénisme, grâce à la supériorité de sa culture intellectuelle et au caractère sacro-saint de son église. Les timides raïas de la Mousachia, les fiers montagnards de Souli, les citadins de Janina, les pâtres nomades de Mezzovo, nourris dans les mêmes rites, apprennent de plus en plus à espérer en une même patrie. Cette solidarité dans l'espérance se traduit par l'ascendant croissant que la langue grecque exerce sur toutes ces peuplades ; ceux qui ne la savent point tiennent à honneur de l'apprendre, et ceux qui la savent s'en font gloire : le grec n'est-il pas pour eux la langue de l'église et des

saints, en même temps que la langue des plus riches et des plus savants? Qui pourrait dire ce qui se i)asse dans Tâme de ces bergers et de ces klephtes, quand ils rencontrent sur les croupes solitaires des montagnes ces citadelles cyclopéennes qui semblent élevées par des géants ? Les plus superstitieux y voient peut-être l'œuvre de démons ou de génies inconnus, mais les moins ignorants savent quel est le peuple qui a planté tant de glorieuses cités sur des rochers stériles que la culture ne songe pas même aujourd'hui à disputer aux chevriers, et si leur imagination frappée saisit bien vite le lien étroit qui unit les fondateurs de ces villes innommées avec les Hellènes modernes, comment pourraient-ils refuser eux-mêmes de devenir les héritiers de ces mystérieux ancêtres ?

Bien des facteurs concourent en Epire à faciliter les conquêtes de l'hellénisme : le prestige de l'église byzantine grecque, qui est le pain des opprimés et la consolation du pauvre, l'immigration constante des Hellènes, le voisinage du royaume grec, qui est le fruit de la victoire des raïas sur le Grand-Seigneur, la magie des souvenirs et des ruines helléniques, enfin l'ascendant d'une culture intellectuelle supérieure et la louable propagande de l'école grecque où viennent s'instruire les Albanais, tels sont les mille leviers qui semblent destinés ^à élever peu à peu l'Epire à une certaine unité dans le sein large et hospitalier de l'hellénisme. Qu'importe que les Albanais soient en majorité dans le pachàlik! L'histoire grecque tout entière n'est -elle pas la longue histoire des conquêtes de l'esprit grec sur

des races moins avancées? des Hellènes sur les Pélasges, sur les Lélèges, sur les Cariens, sur les Phéniciens, sur les Etrusques, sur les Sicules, sur les Romains, sur Torient asiatique tout entier? et ne voit-on pas aujourd'hui même les Albanais et les Valaques du royaume se fondre toujours plus complètement avec leurs concitoyens hellènes ? Aujourd'hui comme autrefois, les Grecs sont pour tous les pays qu'ils habitent un levain fécond qui pénètre les masses, une espèce de fluide électrique qui galvanise les corps inertes et lourds. La Grèce compte moins pour ce qu'elle est que pour ce qu'elle met en mouvement ; le jour où l'Epire sera devenue complètement grecque, le jour où l'étendard athénien flottera sur les Acrocérauniens et sur les rivages du noir continent qui regarde Corfou, les Pélasges et les Hellènes et Grecs seront de nouveau unis, comme ils le furent jadis dans le primitif berceau de la race gréco-italienne et du culte de Jupiter ! La Grèce n'aura que la légitime récompense de ses ejBforts et de son indestructible confiance dans la grandeur de ses destinées. Alors aussi pourront dormir contents dans leur tombe, Botzaris, Karaïskakis, Colettis, et tous ces Epirotes, fils adoptifs de la Grèce, qui ont combattu pour elle comme on combat pour une mère chérie.

Paysans albanais de l'AlIique,

Aviona et Apollonia.

Il est midi : les contours funèbres des Acrocérauniens s'accentuent et prennent toujours plus d'ampleur vers le sud , tandis que l'Ilot de Sassena surgit tout à coup du sein des mers et prend l'attitude d'un monstre marin gardant l'entrée de la rade d'Avlona (en italien Vallona). Nous étions, hier, impatients d'arriver; aujourd'hui, en face de cette terre pauvre et barbare, séjour d'une race inculte qui n'entend que la vieille langue des Pélasges, notre ardeur devient plus réfléchie, et nous en sommes presque à regretter cette mouvante oasis de civilisation où nous avons' coulé dans la rêverie ou la lecture tant d'heures tranquilles. De loin, tout vous semble facile : vous ne songez qu'à ce que vous ferez, à ce que vous verrez, à ce que vous apprendrez, jamais au prix dont vous devrez payer toutes ces jouissances; une fois partis pour ce poétique Orient, vous êtes aussitôt enveloppés de toutes parts par la sombré cohorte des soucis et par les dures nécessités de la vie nomade. Comment nous tirerons-nous d'affaire avec les bateliers ? Gomment avec les douaniers? Gomment hisser nos bagages sur c^tte haute forteresse que nous prenions à tort pour Avlona? Trouverons-nous un khan, un gite ou

seulement un Européen? Où chercher protection contre la fièvre et les klephtes, contre les ardeurs de la saison et contre le fanatisme qui semble prêt à se déchaîner? Quelles tristes surprises nous réserve peut-être ce monastère albanais d*Apollonia, perdu en pays mahométan, où nous devons séjourner pendant plusieurs jours? Deux heures après notre embarquement, toutes ces craintes s'étaient évanouies, et nous avions déjà un confortable cheznous ; de plus, mon compagnon avait enrichi son carnet de peintre d'un joli motif ; les bagages d'un peintre et d'un archéologue dans une douane turque en temps de guerre î II y aurait bien un moyen d'abréger la visite, ce serait de faire appel à l'éloquence toujours victorieuse du bakchich, mais que faire quand trois ou quatre hommes à la fois se jettent sur vos bagages ? à qui donner ? On nous fait tout dépaqueter ; les Albanais plongent dans chaque volume des yeux à la fois curieux et hébétés, tandis que je leur passe successivement sous le nez toutes mes poudres et toutes mes bouteilles insecticides. L'inspection prend de plus en plus le caractère d'une exhibition, au grand amusement de deux ou trois badauds grecs qui veulent savoir le nom de chaque chose et l'emploi de tout. Enfin, les malles fermées, on nous demande effrontément un bakchich avec menace de les faire rouvrir ; au lieu de répondre, nous nous contentons de rire. Nous avisons une de ces lourdes arabas ou voitures à bœufs, qui, en Orient, tiennent lieu d'omnibus partout où il y a un bout de route carrossable. Mais comment payer avec notre monnaie? Heureusement, un Fran-

çais, qui était là comme à point nommé, nous tire d'embarras ; c'est un ingénieur des mines de poix de Selenitza , exploitées maintenant par une société française associée à deux commanditaires turcs, Ismaïl bey, d'Avlona, et Garapanos^, de Constantin nople.

Décidément, le gouvernement du sultan s'est mis entrais pour Avlona; une magnifique route d'un kilomètre de long relie l'échelle à la ville ; après avoir passé devant un vieux castel vénitien égaré sur la plage, elle vient se perdre au milieu d'un bois d'oliviers, devant une mosquée qui est à l'entrée de la ville ; à partir d'ici, ce n'est plus qu'un dédale de rues musulmanes bordées de murs silencieux où viennent expirer les murmures des harems. Une heureuse inspiration me conduit devant la poste aux lettres du Lloyd, J'y trouve une lettre de recommandation auprès du consul grec; cinq minutes après, je suis installé chez lui et comme en pays de connaissance. Le consul est jeune et parle très-bien l'italien et le français; il vient d'échapper à la catastrophe de VAgrigente, et sa petite fortune a rejoint, au fond de la baie de Gérigo, les marbres du Parthénon perdus par lord Elgin. Sous la conduite de notre aimable amphytrion, nous faisons une promenade délicieuse sur les collines qui enferment la baie et dardent sur la ville des chaleurs empoisonnées par les miasmes de la fièvre. Voici, dans un faubourg éloigné, une mos-^ quée en ruines, triste image de la caducité de l'empire turc. Sommes-nous donc dans le pays des infidèles, à Belgrade, où les traités interdisent de

démolir les mosquées avant qu'elles soient complètement ruinées ? Des chemins étroits, ravinés par les pluies de l'hiver, nous mènent sous des oliviers qui croissent pêle-mêle sur le flanc des collines ou s'élèvent du fond des bassins de verdure qui en brisent le modelé; de pauvres chaumines se cachent çà et là dans les creux des vallons. Ces apparences idylliques pourraient presque nous faire oublier que nous sommes dans le pays de ces Liapes qui <3umulaient au bon temps d'autrefois les métiers de forbans et de klephtes et qui avaient su se faire une réputation de perfidie et de cruauté dans le pays d'Ali-Pacha. Au reste, la végétation, quand on la compare à celle de la Grèce, a ce caractère d'exubérance violente des tçrres calabraise et sicilienne qui se retrouve dans la race ; les chiens s'élancent sur nous sous les yeux de leurs propriétaires indifférents ; partout nous rencontrons de longs et maigres personnages aussi bien armés que des brigands d'opéra, et auxquels l'obscurité naissante prête des allures encore plus rébarbatives ; la plupart tiennent à la main le pain noir qui fera, avec les oignons ou les tomates crues, le repas du soir. C'est qu'il est déjà loin de nous le temps où le Liape n'achetait pas son pain, mais vivait de son épée et de ses déprédations; aujourd'hui, il est réduit à travailler ou à mourir de faim. A côté du chemin Jaillit une source ; un jeune enfant , la cruche appuyée sur la margelle du bassin, fixe sur nous les seuls yeux un peu doux que nous ayons vus à Avlona. Notre soirée se^ passe dans l'aimable compagnie du consul et d'un médecin grec qui pleure

son Athènes sous ce ciel barbare. Quant à la nuit, elle fut un long combat; nous avions laissé nos. fenêtres ouvertes pour nous ménager quelque fraîcheur ; c'était permettre à la fièvre d'entrer ; au lieu de sa visite nous eûmes celle d'une légion de moustiques qui firent de cette nuit un interminable supplice.

Au 77ionastère d'Apollonia, 1 6 juillet. L'expérience des voyages m'a amené à une théorie qui repose sur une superstition, mais qui ne laisse pas que d'avoir son utilité pratique, comme beaucoup d'autres choses déraisonnables en ce monde. Toutes les fois que j'arrive quelque part abattu et fatigué, je m'en console; je me dis que la chance va tourner et que je vais avoir autant de plaisir que j'ai eu de malheur.

Je suis arrivé ici hier, dans un pitoyable état; non point toutefois avec la fièvre comme Leake et de Hahn, qui durent renoncer à pénétrer plus avant du côté de Bérat, mais harassé et malade de faim, de soif et de sommeil. Mon axiome à l'usage des voyageurs mécontents s'y est vérifié; je ne donneraispas le désert où nous sommes pour toutes les splendeurs des montagnes suisses.

Les Liapes sont décidément des gens peu sûrs : à quatre heures du matin, au moment fixé pour notre départ d'Avlona, il nous semblait avoir entendu le piaffement de nos chevaux; nous nous levons en grande hâte; une heure après, le consul fait son apparition; à six heures nous étions encore en pourparlers et rien n'était prêt. Enfin, nous partons^ bien armés et un peu remis par la fraîcheur du

matin. Nous suivons une longue plage au bout de laquelle se dressent les masures du village d'Arta, exclusivement peuplé de chrétiens; il n'en a pas fallu davantage pour transformer la campagne environnante ; huile, vin, blé, la terre donne tout, parce qu'ici on lui demande quelque chose. Nous saluons au passage un groupe de femmes non voilées, au profil digne des statues antiques ; puis, laissant à gauche les salines d'Arta, qui semblent pour le moment inexploitées, nous nous écartons un peu de la mer. Notre consul a la fièvre et son cheval s'indigne de la lenteur de nos bêtes de somme habituées au pas des caravanes et au lourd bât de bois. Je fais de mon mieux pour stimuler l'ardeur de ma Rossinante ; il me semblait avoir réussi, lorsque tout à coup le bât, sur lequel je retombais lourdement à chaque bond, donne le tour et me projette sur le sol, tandis que mon pistolet s'envole à quelques pas de là; heureusement je n'emporte de ma chute que quelques égratignureSi Mon cheval, effrayé luimême par l'accident ou trop heureux d'être libre, s'enfuit du côté des collines ; le kavas ou licteur du consul s'élance après lui et n'arrive qu'à grand' peine à le capturer, tandis que l'agoyate, qui a loué le cheval et sellé le bât, se garde bien de presser le pas pour nous rejoindre. Bref, j'avais été victime non point de ma maladresse, mais de celle de nos indolents Liapes ; car voici nos bagages attachés sur l'autre cheval qui menacent à leur tour de tomber. Celui qui veut voyager dans ces pays ne doit jamais se fier au savoir-faire d'un Oriental et pourvoir luimême à tout ; c'est ce que fait mon compagnon de

voyage, dont la main heureuse enseignait à ees ignorants leur propre métier. Le consul, toujours plus enfiévré, s'apitoie sur notre mauvaise fortune, tandis que je prends les devants, mais à pied. Hélas î le sable d'Egypte n'est pas plus brûlant que cette plage sans ombre, à l'heure où la brise de mer ne s'est point encore levée ! Je cherche en vain Goritza, que la carte de Kiepert marque comme un gros village à mi-chemin d'Avlona et d'ApoUonia : j'appris plus tard que cette localité est en réalité à cinq kilomètres de là. Pour surcroît de malheur, nos Albanais s'égarent ; enfin , nous atteignons, après un long détour, Novoséli et les bords de la Voioussa, l'antique Aoiis; le fleuve, qui vient de loin, est large, plus blanc encore que le Tibre, mais moins rapide. Le paysage n'est point sans analogie avec la campagne de Rome et revêt la même tristesse. Le bakal ou petit épicier établi dans une baraque de bois à l'ombre d'un saule plaintif, est impuissant à nous désaltérer, car l'eau des fleuves albanais, qui n'a pas de lac pour se clarifier, est par trop limoneuse pour être potable, et le malheureux n'a que quelques olives et du mauvais raki. L'embarcation qui fait le service de bac est, en ce moment, émaillée de féredjés bleus, blancs et verts, qui étincellent au soleil; c'est le harem de Moustapha-Pacha qui passe ; aussi nous n'avons garde de nous approcher trop. Bientôt une pesante araba emporte le convoi de chair humaine dans le domaine du grand seigneur albanais, et nous passons le fleuve à notre tour. Nous chevauchons encore deux heures au grand soleil* de midi, tandis que les

bruyères, où paissaient des buffles défendus contre les moustiques par une cuirasse de boue sèche, font place à de fertiles collines plantées de maïs. Voici une grande ferme ; puis, entre deux hauteurs, un vallon qui court au nord-est; au milieu de la crête de la colline du nord une vieille tour d*église rougeâtre projette ses tons crus d'une enceinte pittoresque de pierres grises. C'est Poiani, le monastère de la Panagia ou Sainte-Vierge d'ApoUonia. Après une lutte acharnée avec les épines et les grands onopordons qui couvrent la colline, nous entrons dans la cour du couvent ; la chambre de l'hégoumène, du prieur, s'ouvre, et nous nous laissons tomber sur une natte où je reprends peu à peu mes sens. Une nuit sans sommeil, une chaleur étouffante, une chute de cheval, six heures de route, et rien à manger depuis la veille, c'en était vraiment trop.

L'hégoumène nous rejoint bientôt; c'est un vieillard de soixante-dix ans, à la barbe blanche, à la figure flétrie ; il porte une toque sale et une espèce de jupon bleu qui flotte sur ses bas. Le consul nous présente à lui: Voilà, dit-il, des étrangers qui aiment notre nation. Le jeune consul vient pour la première fois à ApoUonia; il parle avec feu au vieillard des écoles grecques qu'il songe à établir dans les campagnes d'alentour et que paieront en partie des sociétés philanthropiques d'Athènes; puis il l'adjure de défendre les antiquités d'Apollonia contre les Turcs. Le vieillard n'a qu'une mélancolique réponse : Nous sommes pauvres et le Turc est méchant. Le consul prononce alors les

mots de devoir, de crainte de Dieu et de mépris des hommes ; il cite Socrate à côté de Jésus-Christ, et voyant I0 prêtre abattu et apparemment malade, il lui reproche ses jeûnes exagérés et essaie de lui prouver que manger de la viande n'est point un péché. Pour moi, j'écoutais avec une certaine émotion ces deux hommes qui représentaient si bien ce qu'on appelle Thellénisme : l'un jeune, libre, ardent au prosélytisme, l'autre esclave, cassé par la misère et les privations, fils de la race albanaise, mais uni à l'Hellène par une foi religieuse et des espérances communes. Non, le panhellénium n'est pas une vaine aspiration ou seulement le rêve de quelques ambitieux; sur les rivages de l'Ionie, comme sur les flancs du Tomor , partout, dans tous les cœurs attachés à l'antique Eglise grecque, sur toutes les lèvres qui parlent la vieille langue des dieux, j'ai toujours retrouvé les mêmes accents, les mêmes soupirs et les mêmes élans d'espérance ; tandis que les Israélites n'ont gardé que leur foi et ont renoncé à l'héritage de Canaan, les Grecs rentreront un jour en hommes libres dans la maison paternelle et y ramèneront les fils encore esclaves chez l'étranger. L'apôtre de l'hellénisme terminait ses patriotiques exhortations, lorsque le daskal ou régent entra et nous apporta du lait caillé, de l'agneau froid, des galettes de maïs et une grande jarre d'eau. faiblesse humaine ! au lieu de courir au temple de Stouladi ou aux ruines de l'enceinte, je m'endormis aussitôt après avoir mangé.

Lundi, le 17 juillet 1870, Depuis trois jours nous ne sommes ni pèlerins ni voyageurs, plus de naufrage, plus de chutes à craindre ; nous avons entin échappé à ce perpétuel qui-vive, à ce vagabondage plein de charmes et de fatigues, qui éblouit plutôt qu'il n'instruit et qui laisse toujours après lui l'esprit confus et à moitié satisfait Nous avons maintenant notre chez-nous, et ce chez-nous c'est l'Orient lui-même ; nous ne le voyons plus en courant, du haut d'un bateau à vapeur ou du haut d'un cheval, nous le vivom. Ces nattes grossières sur lesquelles nous reposons tant bien que mal nos membres fatigués, ce soleil éblouissant qui salue notre lever à travers les lucarnes de notre gîte nocturne, ce serviteur en guenilles qui nous apporte sous la grande galerie de bois le café noir dont nous nous régalons à notre lever comme tout bon Albanais, ces ruines sans nom qui forment l'enceinte bizarrement découpée du monastère, cette porte d'entrée toute criblée de bas-reliefs antiques, ces fourrés luxuriants où se dresse tout à coup la silhouette solitaire d'un raïa, ces vallons qui ne retentissent que des aboiements lointains des chiens, tout cela, c'est l'Orient, tour à tour sombre ou lumineux, pleurant sur des ruines ou consolé par son soleil, La même couleur locale préside malheureusement aussi à nos repas. Vers dix ou onze heures, quand nous avons battu toutes les collines d'alentour, que la chaleur commence à se faire sentir et que nos jambes refusent d'aller, nous venons nous accroupir sur la longue galerie de bois qui borde le côté est du couvent à l'intérieur : on nous sert alors

notre premier repas, des galettes de maïs, du fromage de brebis affreusement salé, des œufs cuits dans rhuile ou du riz bouilli dans Teau, quelquefois du mouton, le tout arrosé.... d'eau fraîche, vraiment excellente ; nous en consommons chacun plus d'une jarre par jour. Quoique dans un monastère chrétien, nous n'avons pas pu nous procurer une goutte dé vin, car les mahométans ont détruit les vignes des environs. Heureusement je retrouve au fond de mon sac une bouteille de cette bonne absinthe suisse qui semble avoir été inventée exprès pour les pays comme ceux-ci, j'en fais goûter à nos papas du monastère; en Orient, la propriété est mal définie, et ma bouteille jouit bientôt auprès de ces dévots personnages d'une vogue qui amène sa fin prématurée au bout du troisième jour.

Nous ne sommes pas seulement en plein Orient et bercés par la douce somnolence d'une vie à la fois calme et tout imprégnée de couleur locale; nous sommes aussi en pleine antiquité ; partout se dresse devant nos pas l'ombre des temps antiques. Le couvent qui nous sert de demeure trône comme un solitaire de la Thébaïde au milieu même des ruines de la cité grecque d'Apollonia; son enceinte est comme un péribole de temple et l'église de la Panagia placée au centre de la cour n'a peut-être fait que prendre la place du sanctuaire du Dieu- Lumière qui avait donné son nom d'Apollon à la ville hellénique. D y a plus encore ; tout ce mas de constructions monastiques, assis sur le bord escarpé de la colline, est comme un grandiose poëme historique où s'entassent pêle-mêle, les uns sur les

autres, des feuillets de marbre arrachés au livre des temps et dispersés par le vent des barbares comme les feuilles écrites par la Sibylle de Gumes. Le mur extérieur du monastère est, en eflfet, une véritable mosaïque de fragments de tout âge et de toute nature; ici s'étale la griflfe d'un lion grec, ailleurs ce sont des têtes mutilées qui semblent gémir sous le poids des assises ; voici des pierres qui ont appartenu à l'enceinte de la ville grecque, en voilà d'autres qui ont été brisées par le bras des Romains. Une fée moqueuse semble avoir construit la tour du sud-ouest comme pour se jouer de toutes les grandeurs de l'histoire ; les fondations sont de pierres jaunes et grecques, au-dessus les pierres sont grises et agrémentées d'ornements byzantins; plus haut encore, c'est un cavalier de travail hellénique égaré dans la bâtisse à vingt-cinq pieds du sol, tandis que toute la façade est percée de cintres byzantins bâtis avec des briques romaines.

La grande porte d'entrée du couvent, récemment reconstruite et jadis fermée par une herse dont on ne voit plus que les traces, est littéralement placardée de bas-reliefs anciens : à droite, c'est un gracieux Atlante agenouillé supportant un léger entablement sur son bonnet phrygien : à gauche, une belle stèle de grès exhumée il y a quelques mois et portant le nom de Parmeniscos, deux satyres ailés et une belle frise d'Amazones vaincues par des Grecs ; puis viennent des têtes de lion, dont Tune servait d'antéfixe, des peintures byzantines et un petit cadre de pierre représentant un homme et son chien. Sur les parois intérieures, dans la cour,

même pittoresque confusion et surtout même égalité dans la mort, on dirait un campo^anto dévasté et transformé en caravanséraiL Voici deux époux qui se donnent la main; ci git.... plus de nom; le temps qui l'a eflfacé a respecté, en revanche, ceux de Prima et d'Epicados sur lesquels s'arrêtent forcément nos regards toutes les fois que nous montons à notre logis. Plus près de Téglise, la stèle du Romain Titus Julius Glemens sert aujourd'hui de perchoir aux poules du couvent, tandis que deux hégoumènes ou prieurs du monastère dorment près de là leur dernier sommeil sous de grandes pierres scellées. Les matériaux de l'église ou katholikon sont aussi hétérogènes que ceux de l'enceinte; ce qu'elle offre de plus original c'est sa grande coupole rougeâtre bâtie tout entière avec d'énormes briques romaines, tandis que le porche du nord est soutenu par des colonnettes' blanches à chapiteaux décorés d'animaux fabuleux ; l'une dç ces colonnes est couverte de caractères byzantins si curieusement gravés qu'on les prendrait d'abord pour des lettres hébraïques.

Ces monuments antiques, dont quelques-uns ont un véritable prix, forment un singulier contraste avec Tair d'abandon et le délabrement du monastère. Tout le corps de bâtiment qui regarde vers la mer, c'est-à-dire vers le nord-est, n'est pas loin de s'eflfondrer; ce sont d'anciennes cellules dévastées sans doute par les soldats albanais , qui s'arrêtaient volontiers au couvent, et dans lesquelles on n'entend plus, au lieu du chant nasillard des moines, que le gloussement des poules ^i se poursuivent de pierre

en pierre ; le côté du sud-ouest est en partie habité par rhégoumène et sa famille (car notre couvent n'a pas de moines proprement dits), en partie occupé par la cuisine qui sert aussi de lieu de réunion pendant rhiver; le côté nord-ouest, où il n'y a pas d'habitation, est bordé par un champ de fèves où piétinent les porcs, que les musulmans des environs consentent à laisser vivre, à la condition d'en tirer un fort impôt. Le corps de logis du sud-est, où nous sommes installés, repose sur l'écurie et est flanqué d'une longue galerie, où s'établit, pour quelques jours, un horloger ambulant et chrétien de la ville albanaise d'Elbassan; ce rustique portique, où nous prenons nos repas et où nous avons presque la fantaisie de dormir, sert de chambre à coucher à quelques raïas des environs, et de salle d'école au daskal, qui y réunit, dès cinq heures du matin, les enfants chrétiens du voisinage.

Nous employons notre première journée à faire une reconnaissance des environs. Nous suivons, vers le nord-ouest, la crête de la colline sur laquelle se dressent, de loin en loin, d'énormes pierres qui indiquent l'pnceinte antique; une mosaïque assez grossière, que foulent sans respect les passants, rappelle peut-être l'emplacement d'un bain romain. A une portée de fusil, et un peu plus bas que le couvent, la crête de la colline s'élargit en un petit plateau couvert d'oliviers séculaires; sous leur ombre immortelle dort paisiblement une petite chapelle consacrée à Saint- Athanase, le patron de la vie et de la santé. A gauche de la porte d'entrée se détache, dans le mur grossièrement bâti, un relief

très plat, représentant un cavalier en cuirasse romaine, armé de pied en cap; l'homme est mal proportionné, mais le cheval a des formes hardies ; à droite, deux femmes, Julia et Gouarta, reçoivent Tadieu suprême de leurs parents. Cette chapelle chrétienne, sans cloche et sans voix, mais ornée par la piété des pauvres raïas des glorieuses reliques d'un passé dont ils sentent vaguement la grandeur; ce bosquet mystique qui fleurit sur un sol gros de souvenirs; puis, sur la pente du coteau, les champs de maïs où ondulent à peine quelques tètes humaines; au-delà, la lagune de Sampiétra où se discerne vaguement une grande ruine byzantine; plus loin encore, la mer immense à l'infini sourire; plus près, la colonne de Stôuladi, placée comme une vigie immuable sur une verte colline d'épineux; tout cet ensemble exprime je ne sais quel recueillement sublime et touchant, je ne sais quel harmonique accord des voix pacifiques de la nature et des voix vengeresses de l'histoire.

Laissant la colline sur laquelle est bâti le couvent, nous descendons dans la petite vallée du sud où un mince ruisseau trace son cours sinueux. Là, sont les kalyvîa ou cabanes, gardées par des chiens fort peu amis du voyageur ; nous arrivons bientôt à une source qui jaillit d'une vasque grossière sous l'ombre bénie d'un grand tilleul: une grosse tortue, qui ne nous voit pas, s'achemine de son train de sénateur vers le champ voisin et va sans doute rejoindre ses petits. C'est ici que le couvent vient s'approvisionner d'eau ; c'est aussi dans les environs que devait se trouver, en dehors des murs de la

ville, un grand temple si bien détruit, au commencement de ce siècle, par des Vandales venus de Bérât, que les ruines même en ont péri : etiam periere ruinœ.

Un petit sentier tracé dans le grès friable nous conduit à travers les fourrés d'épines sur le sommet de la colline sud dont l'Anglais Leake recommande l'exploration aux voyageurs; nous ne notons que quelques pierres noircies par les feux de bergers valaques, et çà et là quelques tuiles qui peuvent avoir été romaines , mais point de traces de murs. Enfin, nous avons atteint la vieille sentinelle de pierre qui veille de loin sur les ruines de la cité antique; c'est une grande colonne isolée, de sept mètres de hauteur et à chapiteau dorique plus ancien que celui du Parthénon ; cette colonne ébréchée et couverte de nombreuses blessures est le seul vestige bien apparent d'un temple que les arasements des colonnades indiquent comme devant avoir été hexastyle et long de quarante mètres. Nous nous laissons glisser le long des pentes couvertes d'onopordons et de ptérides géantes jusque dans le fond d'un second vallon ; là est le hameau de Stouladi ou de la colonne.

Le stani de Stouladi ne mérite pas plus que ses congénères des environs le titre de village ; c'est un simple campement, un amas de huttes faites de terre ou de branchages, percées de deux portesfenêtres et dépourvues de tout ce qui ressemble de loin à un ameublement. Les haies de bambous qui forment de tous côtés des clôtures autour du stani lui donnent quelque chose de tropical, et le soleil

d'été fait oublier ce que doivent être ces réduits pendant les sombres hivers de Tlllyrie. Les huttes de Stouladi, dont les plus confortables sont faites de pierres sèches, sont habitées presque exclusivement par des Valaques nomades qui descendent des montagnes de Bérat pour cultiver les champs d'alentour ; le% propriétaire du stani est un effendi turc de la ville de Delvino, et l'on pourrait, me dit-on, se passer la fantaisie d'acheter les terres et les huttes pour la somme totale de dix mille francs.

Nous sommes dans la mois de juillet, que les Grecs appellent halonarl ou mois des aires ; aussi tous les raïas de Stouladi sont-ils réunis sur l'aire, grande terrasse où l'on fait tourner en rond, autour d'un piquet solidement fixé au milieu d'un amas de gerbes, de véritables escouades de chevaux efflanqués et borgnes; les moins mauvais font le tour complet de l'aire, tandis que les plus boiteux n'ont qu'à tourner sur eux-mêmes. L'Oriental, si silencieux d'ordinaire, devient tapageur dès qu'il lui arrive de travailler ; aussi le paysan qui excite les chevaux se démène-t-il comme un cocher de cirque près d'atteindre la borne tant désirée, tandis que ses compagnons, armés de fourches faites avec des branches d'arbres tordues, soulèvent lestement les javelles pour les rejeter sous les pieds des chevaux. Quand ce travail sera fini, le Valaque, se tournant du côté d'où vient le vent, lancera dans les airs les épis triturés pour que le souffle de la brise fasse tomber d'uil côté le grain et de l'autre la paille. C'est la méthode de repiquage que nous verrons employer aussi s.ur le Parnasse. Grecs et Pélasges

semblent avoir oublié qu'il y a trois mille ans Bacchus leur apporta le pressoir et Gérés le van mystique en même temps que la charrue.

Un des raïas nous invite à nous asseoir dans son enclos, sur une natte grossière qu'il étend au bord d'un ruisseau et à l'ombre d'un mobile peuplier; les chiens, naguère menaçants, n'ont plus que de l'indifférence pour nous, dès que nous avons franchi la haie de clôture, et nous pouvons causer assez librement avec le Valaque, qui sait, outre sa langue, un peu de grec. Fils plus ou moins direct des colons romains établis dans la péninsule du Balkan, il appartient à ce petit groupe de Romains du Tomor qui s'adonnent à l'agriculture, tandis que leurs frères du Pinde, beaucoup plus nombreux, sont plutôt courriers, artisans, pâtres ou commerçants. Nous interrogeons notre homme sur sa position, sur les impôts qu'il paie, sur la guerre; ses réponses ne sont qu'une triste mélopée dont la méchanceté du^ Turc forme l'éternel refrain. Nous obtenons de lui un peu de lait, de galette et de fromage, dont il n'accepte que le strict équivalent en monnaie; pour le récompenser, nous lui faisons voir en détail notre revolver et notre longue-vue, avec laquelle il cherche, dans le lointain, les montagnes de Bérat où il a laissé sa femme et ses enfants. Nous fouillons en vain tous les murs des masures voisines pour y trouver quelque inscription ou quelque bas-relief antique, mais nous ne notons qu'une insignifiante inscription byzantine encastrée sur le porche de la chapelle du prophète Elie.

L'Epire est en Grèce ce qu'est la Toscane en Italie, la patrie des orages : Dodone était l'oracle et les monts Acrocérauniens le trône de Jupiter tonnant. A peine avons-nous fait quelques pas pour tourner la colline de Stouladi, que les nuées suspendues sur la sinistre montagne se déchiraient pour livrer passage aux éclairs et à de véritables torrents de pluie. Une grande ferme de pierre ou chiflik, qui ne ressemble en rien aux huttes du stani, nous oflFre l'abri de sa grande galerie; un vieillard, aux traits rudes et énergiques, nous aperçoit et nous invite à monter. Mes suppositions se confirment; nous avons devant nous le maître du pays ou du moins son représentant. Notre homme est une espèce d'intendant musulman qui surveille les raïas pour le compte de l'eflfendi de Delvino? son regard est fier, sa voix habituée au commandement et sa ceinture garnie de mauvais pistolets; il nous offre du raki et refuse, comme doit faire tout bon croyant, d'en boire avec nous. Sa royauté cependant a l'air un peu ennuyée, et les curiosités que nous portons avec nous ne réussissent que pen* dant peu de temps à refouler ses longs bâillements. Quoique notre intendant soit beaucoup plus instruit que la plupart de ses coreligionnaires (car il parle et écrit, dit-il, le turc, l'albanais et le grec), il n'en représente pas moins fidèlement, au milieu de ce peuple de raïas, la fierté apathique et l'immobilisme dédaigneux du conquérant.

Au-delà du couvent, la colline se hausse en un mamelon qui est presque de niveau avec la coupole de l'église. C'est de ce côté que nous dirigeons notre

promenade du soir, pour aller admirer, du haut de ce silencieux belvédère, le coucher de soleil que les draperies fuyantes de l'orage promettent d'entourer d'une^pompe toute particulière. A peine sortis du couvent, nous nous arrêtons avec stupéfaction devant un énorme laurier à douze troncs gracieusement inclinés sur leur souche commune. Cet arbre, incomparablement plus beau que le chétif laurier delphique du moderne Castri, ApoUonia l'eût certainement adoré il y a deux mille ans ; aujourd'hui, il n'abrite sous son feuillage ni offrandes, ni statuettes, ni prêtre, mais seulement quelques primitifs instruments de labour. A droite un petit sentier abrité par de jeunes charmes nous mène à la chapelle de Sainte- Vendredi, assise sur l'enceinte même de la ville antique et au bord du vallon des Galyvia. Ne cherchez point ici la petite chapelle blanche chantée par Uhland, et dont la cloche argentine émeut doucement le cœur du pèlerin : à Apollonia, les chapelles sont tristes et sans voix. Nous escaladons rapidement une pente d'épineux et nous entrons dans un véritable bois sacré, non pas dans un bois druidique tout pénétré de mystérieuses horreurs, mais dans un téménos grec, discrètement ombragé et lumineux jusque dans ses intimes profondeurs. Quatre cyprès centenaires, que les Grecs d' Apollonia eussent pris pourCyparissos lui-même, élèvent fièrement au centre même de la petite éminence leur stature noueuse et semblent marquer la place d'un autel antique, tandis que tout autour s'étale, animée par les cris passionnés de la cigale, la pâle verdure de l'olivier qui semble presque gaie

à côté de la couleur tragique des cyprès. En face de ce silence mystique, j'oublie la brillante cité qui donnait un studieux asile au jeune Octave et qui avait peut-être transformé cette colline en académie des Muses ; je crois revoir ces lieux tels qu'ils étaient il y a deux mille cinq cents ans, alors que les colons de Corcyre, abordant ces collines avec un sentiment de religieuse terreur, crurent y entendre la voix propice d'Apollon à travers les bosquets silencieux. Quel est le jeune cœur qui n'aimerait à évoquer l'image de quelque Julie sous ces sentimentales retraites, où quelques pierres antiques et moussues semblent offrir aux promeneurs des bancs encore vierges, et devant ce soleil majestueux qu'il serait si beau d'admirer à travers une autre âme ? Mais, hélas ! il faudrait pouvoir oublier que ces lieux sont devenus pour la femme une terre de larmes et d'esclavage.

Le lendemain, qui était un dimanche, nous nous levons un peu après cinq heures ; les fidèles étaient déjà dans la chapelle et nous entendions monter dans la coupole le chant monotone du prêtre. Nous entrons par le porche et nous nous tenons respectueusement sur le seuil. Tous les regards se fixent et restent désormais arrêtés sur nous. Le long des murs courent des stalles où les hommes se tiennent debout, la tête couverte et les cheveux rasés sur une large zone tout autour de la tête, tandis que sur les épaules des prêtres flottent des chevelures nazaréennes dignes de Samson. Les femmes, beaucoup plus parées que les hommes, suivant la mode albanaise, sont rangées au nombre de cinq ou six

seulement dans des stalles, à gauche et à droite de la porte, tout près de nous. Hélas î le premier objet qui frappe notre vue est une table couverte de cierges et de gros sous ; chaque raïa dépose en entrant quelques paras sur la table et reçoit un cierge. Je sais que le prêtre grec, n'étant payé par personne, en est réduit à l'obole des fidèles, mais je voudrais au moins qu'il eût la pudeur de reléguer la boutique en dehors du temple.

Sous les noirs arceaux de droite, je reconnais ïiotre vieil hégoumène qui préside avec sa vénérable figure et sa voix cassée aux plaintifs exercices des jeunes paroissiens groupés autour de lui, pendant que son fils laisse apercevoir derrière l'iconostase sa face barbue estompée par les nuages de fumée que soulève l'ostensoir ; à voir son long surplis violet et son air solennel, nous avions quelque peine à nous figurer que c'était le même homme qui, la veille, prenait Brindisi pour Rome et n'avait point encore entendu parler de la chute du pouvoir temporel. Vers la fin de l'office, le plus jeune rejeton dé cette famille de grands-prêtres, âgé à peine de dix-huit ans, se présente devant l'autel , l'Evangile à la main, et en gémit quelques versets dont les fidèles répètent les finales sur un ton déplorablement ennuyé ; bientôt on promène le crucifix, et tout le monde de se prosterner, pendant qu'à nos côtés un méchant petit gamin s'amuse des tortures d'une hirondelle qu'il retient par une aile, toutes les fois que le volatile cherche à s'échapper.

Ce culte est bien primitif, direz-vous, et cependant il m'émeut profondément. Le dieu resplendissant de

l'art et de la lumière a quitté ce sommet où il régnait à la tête du chœur des Muses; les péans sacrés ont cessé de retentir sur cette colline et les orateurs n'appellent plus aux armes un peuple de citoyens. Elles ont péri ces fortes et libres générations qui s'étaient bâti ici une ville illustre, et c'est à peine si, d'un peuple entier, il subsiste encore vingt noms bientôt effacés. Sanctuaires, statues, portiques, de tout cela il ne reste rien, rien si ce n'est cette pauvre chapelle ; c'est elle qui est la consolation du pauvre et le pain de l'opprimé ; grâce à elle il y a encore un lieu sur la terre où les raïas se sentent hommes et libres.

Les femmes quittent les premières la chapelle et retournent directement dans leurs masures, tandis que les hommes se rangent sur les pierres antiques devant la cuisine et se mettent à causer en dégustant une tasse de café noir. Ils parlent peut-être des deux étrangers et de leurs mystérieux instruments, puis sans doute des triomphes de l'armée serbe ; car ici le bruit court que les Serbes sont entrés dans Scutari d'Albanie ! Ces hommes ont une paroisse et une église. Quand donc auront-ils une commune et une patrie ?

Mardi, le 18 juillet. Enfin, nous en avons le cœur net. L'antique ApoUonia avait juste trois kilomètres de tour ; nous avons de plus reconnu que la ville s'étendait à l'ouest et au nord du couvent et enfermait dans son enceinte, outre le mamelon des cyprès, une colline plus lointaine, semée de fondations antiques et rejetée par la plupart des voya-

geurs en dehors de la ville. Sans doute, nous n'avons pas retrouvé la grotte où étaient parquées les brebis consacrées au soleil, nous n'avons pas davantage reconnu la chambre où le jeune Octave se préparait par l'étude à conquérir le monde, mais nous avons soigneusement mesuré avec le ruban d'arpenteur et relevé sur un plan le mur de la ville fort mal connu jusqu'ici. Pendant deux jours entiers nous avons suivi sa piste incertaine à travers les bois d'oliviers, les champs de fougères et les impénétrables fourrés qui forment d'immenses haies vives sur le bord des champs. Nous ne pouvions nous approcher qu'avec précaution de ces dangereux halliers, où la ronce étalait déjà l'appât de ses baies appétissantes ; avant d'y pénétrer, nous battions les buissons de notre long bâton ferré ; les cigales se taisaient tout-à-coup, un long serpent jaune déroulait sous la fougère sa silhouette fuyante, tandis qu'un lièvre épouvanté bondissait déjà dans la jachère voisine ; souvent, hélas ! nous n'apercevions dans la pénombre des haies qu'une pierre éboulée qui ne servait qu'à rendre nos recherches plus perplexes et à nous faire confondre le fourré d'épines avec la ligne des murs.

Enfin, au bout du deuxième jour, nous réussîmes à trouver les traces de deux tours qui défendaient la ville du côté de Bérat, ainsi que la courbe exacte décrite par l'enceinte. La muraille est bâtie en grosses assises de grès à conglomérat tacheté ; par places elle mesure trois mètres d'épaisseur. Dévastée et malaisée à retrouver sur les collines, elle se présente dans un état de conservation remarquable

du côté de la plaine de Poiani, à Tendroit où finiseent avec les pentes les cultures de maïs : malheureusement, c'est précisément là qu'elle est le plus menacée. Pour peu que Ton ait besoin de pierres de taille, on vient se fournir ici de plusieurs lieues k la ronde, à tel point que le tracé des murs n'est souvent reconnaissable qu'à la tranchée ouverte par l'exploiteur. Heureusement les habitants montrent quelque respect pour les bas-reliefs ; au lieu de les briser, comme on le fait ailleurs, les raïas d'Apollonia les encastrent dans les murs de leur hutte. On m'en a montré trois nouveaux dans le stani voisin de Sopi ; ils décorent la maison que se fait construire un chrétien particulièrement audacieux, puisqu'il ne craint pas de laisser voir aux Turcs qu'il est dans une certaine aisance.

Quant aux monuments antiques de la ville, il est difficile d'en retrouver quelques traces. Sur le sommet de l'éminence qui fut probablement l'acropole de la ville, nous reconnûmes sans peine des fondations étendues à fleur de terre. Au nord-est du couvent, au milieu des maïs ondulants, se dresse un énorme figuier dont l'immense dais de feuillage repose presque sur le sol. Comme la curiosité nous y avait conduits un soir que nous remontions au monastère, nous donnâmes dans une grande vasque de verdure où se cachaient deux ou trois lambeaux de murs romains dont la nudité se dissimulait sous d'épaisses toisons de lierre, Y avait-il là un monument ? et quel monument ? la pioche seule pourrait le dire ; c'est à elle d'ailleurs qu'il appartiendra de sonder un jour les mystères de la colline de Poiani.

Cette belle nature, plus plantureuse que celle de la Grèce, ces ruines que bien des voyageurs ont vues, mais que bien peu ont scrutées comme nous, ne nous absorbent pas entièrement ; nous sommes avant tout hommes, et ici moins que partout ailleurs il n'est permis de l'oublier. Hélas î nous ne pouvons emporter d'ApoUonia qu'un sentiment de profonde sympathie pour l'homme qui baigne cette terre de sueurs inutiles et pour la femme qui pleure dans ces solitudes son myriologue éternel. Souvent, quand nous nous arrêtons deyant une maison pour en examiner les murs, un raïa nous invite à entrer ; mais c'est surtout le soir, au couvent, que nous voyons de près le paysan chrétien de la Musachia. Alors la galerie où nous prenons le frais devient le rendez-vous général de tous les curieux; malheureusement beaucoup de nos interlocuteurs ne savent que très imparfaitement le grec et nous ne connaissons pas quatre mots d'albanais. Hier cependant nous avons eu une conversation plus longue que de coutume. A mon retour au couvent, vers sept heures du soir, le plus intelligent des Valaques de Stouladi se présente à moi :

— Je suis Vlachos (Valaque), me dit-il, et je descends des Romains.

— Oui,répliquai-je, et tu parles une langue qui se rapproche beaucoup de la mienne, pour dire eau et lait tu te sers des mêmes mots que moi.

— Eh! bien, étranger, puisque tu es dashal (maître) dans ton pays, sais- tu qui est Aphrodisis?

Je supposai qu'il s'agissait de la Vénus grecque et je me lançai dans une dissertation mythologique.

-r- Voyons, sais-tu me dire qui est sa mère?

— Dioné, dis-je, suivant d'autres la Mer.

Le Valaque relève la tète en arrière d'une façon significative.

— Non, ce n'est pas cela ; c'est Louka.

J'ai beau me récrier, mon homme répond à tout : je l'ai vu. Ce n'est que plus tard que j'eus le mot de l'énigme, quand je vis à Sopi un petit bas-relief funèbre qu'une mère éplorée du nom de Louka avait fait placer sur la tombe de son fils Aphrodisis, âgé de dix-sept ans ; c'était là le personnage dont on avait voulu me demander la parenté. Hélas ! je n'étais pas au bout de mes défaites. Interrogé sur l'antiquité d'ApoUonia, je répondis que la ville avait dû être bâtie il y a vingt-cinq siècles ; malgré tous mes beaux calculs mon Valaque resta persuadé que j'étais d'au moins trente siècles en deçà de la vérité. Quant au chiffre des habitants d'ApoUonia, ce fut pis encore, je parlais de quatre-vingt mille; le savant de Stouladi penchait pour huit cent mille ! Bref, le Valaque me quitta en n'emportant, je le crains bien, qu'une très médiocre estime pour la science de l'archéologie. J'eus plus de succès toutefois sur le terrain de la philologie comparée, car quand l'heure du souper fut venue, j'entendis nos hommes se répéter à haute voix les uns aux autres mes docte^ leçons ; toi, Valaque, tu dis ainsi, eux disent comme toi, et nous, les Albanais, nous disons tout autrement. La soirée fut très amusante ; le personnel du monastère, renforcé d'un ou de deux raïas de Poiani, plus curieux ou plutôt plus intelligents que Içs autres, nous avaient rejoints sur notre

galerie. Là on nous demande combien nous gagnons par an, si nous sommes mariés, comment les femmes s'habillent chez nous, à quel prix se vend la viande, à quel prix les œufs. Mes réponses les étonnèrent; mais quand je leur parlai de nos hôtels, de nos grands fromages, de nos routes, de nos voitures et de nos attelages, leur stupéfaction ne connut plus de bornes et je les entendis s'écrier eii chœur : Kyrie eleison, Seigneur, ayez pitié de nous ! Puis il fallut les amuser et la galerie du vieux couvent grec entendit alors pour la première fois le Ranz des vaches et le Rufst du mein Vaterland. Nous leur demandâmes à notre tour de bien vouloir chanter, et le cuisinier, accompagné de quatre autres Gréco- Albanais, se mirent à chanter une vieille cantilène grecque sur un mode plaintif et nasillard qui n'avait que trop de couleur locale. Le plus intelligent venait d'apercevoir une flûte que nous avions avec nous ; il fallut la leur montrer, en jouer : je leur demandai s'ils n'avaient ni flageolets, ni pipeaux: les Albanais là-bas en ont, me dirent-ils. Quand les raïas seront libres, leur dis-je, ils apprendront bien d'autres choses qu'ils ne savent pas. A ce mot de libres, vous eussiez dû voir leur physionomie s'éclairer ; les malheureux sont sceptiques, et je dus leur expliquer tout au long pourquoi je croyais à leur émancipation future. — Eh ! bien, ^soit, nous verrons !

Nulle part je n'ai senti autant qu'à Apollonia toute la réalité poignante du problème oriental ; dans les villes, le chrétien se sent moins isolé et trouve plus facilement des protecteurs et des secours ; dans les

montagnes, il a pour rempart les rochers que le Turc n'ose point lui disputer ; ici, dans cette belle plaine de la Musachia qui pourrait être aussi peuplée que la Lombardie et qui a perdu depuis le commencement du siècle à peu près la moitié de ses habitants chrétiens, le raïa est plus abandonné et plus misérable que partout ailleurs. Aussi le temps presse; malheur au Turc, sll laisse longtemps encore le raïa dans son tête A tête avec la misère ! Réforme aujourd'hui ou révolution demain, tel est le cri qui commence à monter de toutes les chaumières dans cet Orient qui n'a pas encore vu son quatre-vingt-neuf. Sans doute, les nouveautés de Mahmoud et du Tanzimat ont apporté quelques améliorations dans le régime qui pesait sur l'Albanie ; mais ce qui s'est fait n'a guère qu'une valeur négative ; moins d'oppression de la part des seigneurs féodaux, un peu plus de sécurité dans les campagnes, un peu moins d'abus dans la perception des dîmes ; ce n'est pas assez. 11 faut des routes, des ponts, des postes, des communes, une autonomie locale, des tribunaux qui croient à la parole du chrétien comme à celle du musulman, des régiments recrutés parmi les chrétiens et commandés par des officiers chrétiens ; il faut enfin donner des terres aux raïas, si l'on veut sauver les campagnes de la dépopulation. Aujourd'hui, hélas ! le paysan chrétien n'a ni commune, ni paroisse, ni drapeau, ni patrie ; comment ne pas avoir le cœur saisi de pitié quand on l'entend vous dire : Nous sommes sobres et nous ne buvons jamais de vin ; nous mangeons pendant deux mois du pain noir et pendant les dix autres

des galettes de maïs ; quand la moisson est venue, nous étendons le long du champ nos gerbes et nous attendons que le percepteur vienne ; hélas ! la pluie vient souvent avant lui et alors la récolte est gâtée, mais qu'importe 1 il prend pour le sultan la dime, c'est-à-dire une gerbe sur dix et souvent plus ; puis vient le propriétaire qui emporta trois gerbes sur dix ; quand Tannée est bonne comme maintenant, nous avons notre entretien et rien de plus ; quand la pluie a manqué, nous sommes obligés d'aller frapper à la porte de Tefifendi, qui nous prête à un taux très élevé ; ici on traite les hommes comme vous traitez les bêtes de somme.

Je sais bien qu'il est de mode aujourd'hui, dans certains cercles au moins, de rejeter sur les raïas eux-mêmes la responsabilité de leur avilissement, ou du moins de mettre en doute leur droit à la liberté et leur aptitude à en jouir dignement. Les raïas, dit-on, ne valent pas mieux que les Turcs; ils sont voleurs, lâches et versatiles. Mais, à supposer même que ces défauts soient aussi réels qu'on ledit, on ne saurait y voir que le triste héritage de l'esclavage qui avilit l'âme aussi bien que le corps; et comment d'ailleurs effacer les stigmates de la servitude, sinon en supprimant la servitude ellemême ? Pour nous, les expériences que nous avons faites sont plutôt favorables aux raïas. Ce sont, si vous le voulez, des enfants, mais des enfants tristes et qui ne connaissent pas le rire. Leur curiosité éclate surtout quand nous ouvrons nos^ havresacs ; ils ont alors des étonnements de barbares ; une boussole, un crayon, une plume, un dessin,

tout les confond. L'Albanais attaché à notre service souffrait de maux d'estomac; je le soulageai de mon mieux avec des poudres effervescentes ; depuis lors il profitait de nos absences pour visiter nos bagages et pour en faire jouir ses amis ; je le trou* vai un jour prêt à vider une fiole de liqueur insecticide, mais malgré ces exhibitions répétées, je pus constater qu'on ne m'avait rien pris.

Il serait difficile, en revanche, de défendre absolunoient du reproche de lâcheté les raïas d'ApoUonia : la vue d'une arme leur fait peur; toutes les fois que nous déchargeons nos pistolets, les malheureux se retirent en arrière et se bouchent les oreilles : mais songez que depuis quatre siècles ils plient devant plus forts qu'eux et que jamais les Turcs ne leur ont permis de porter des armes ; d'ailleurs Jacques Bonhomme aussi passait pour couard et cependant il a vaincu ses maîtres, puis l'Europe, Enfin les chrétiens des montagnes albanaises fourniraient au besoin des légions de héros : les Albanais Souliotes qui ont vaincu les armées d'Ali-pacha et donné à la Grèce Botzaris et Tzavellas, les montagnards grecs du Pinde qui s'enivrent encore aujourd'hui de leurs rudes chansons klephtiques et qui en 1854 ont tenu en échec à Malacassi des troupes de ligne supérieures par le nombre, prouvent assez que si les chrétiens sujets de la Turquie sont malheureux comme des ilotes, ils ont aussi le courage des Messéniens,

Bac de la Voiov^sa, 20 juillet. Je griffonne ces quelques lignes dans la plus bizarre des situations. Nous sommes assis, mon compagnon et moi. sur

un sac de maïs au bord de la Voioussa. Voici plus d'une heure et demie que nous attendons de pouvoir passer le fleuve avec nos chevaux. Le gouvernement turc, dont l'inertie touche décidément à l'odieux et qui perçoit toute espèce de taxes sur les hommes, les brebis et les maisons, sans parler de la dime, n'a pas encore songé à faire ici un pont. Le bac est à douze pieds de la rive; les Albanais chassent les chevaux dans l'eau, les assomment de cris et de coups, jusqu'à ce que, fous de terreur, ils se décident à sauter en aveugles par-dessus le parapet du bateau ; quant à nous, nous regardons, nous attendons, nous nous contenons tant bien que mal ; car en Orient il ne faut pas perdre la patience une seule fois, autrement on ne la retrouverait plus... Nos chevaux ont enfin passé après cinquante autres * le mien, en se précipitant dans le bateau, est tombé avec ses pieds de devant dans la barque, tandis que ses jambes de derrière restaient en dehors; il a fallu relever le pauvre animal comme on aurait fait d'un cadavre inerte ; enfin pour avoir attendu deux heures au milieu des cris assourdissants de dix palefreniers et passé le fleuve sur un bac étroit en compagnie de douze chevaux et baudets, on nous fait payer un franc et quarante centimes dans un pays où l'on donne trois œufs pour cinq centimes. Voilà un exemple entre mille de ce qu'est le gouvernement turc ; un pont sur le fleuve coûterait quarante mille francs au plus, puisque le prix d'une journée n'est que de septante centimes dans la Musachia, rapporterait de plus beaux péages et éviterait aux voyageurs des retards, defs désagré-

ments et les accidents de tout genre qu'amène cette façon d'effaroucher lea bêtes pour leur faire faire un salto mortale dans la nacelle qui les transporte sur Tautre rive. Mais non : le raïa chrétien est bon pour payer trente piastres (six francs) de taxe annuelle, depuis l'âge de douze ans jusqu'à sa mort, pour l'exonération du service militaire, trois piastres (septante centimes) pour chaque brebis, ladime au gouvernement, le tiers de sa récolte à l'effendi turc, propriétaire du sol ; mais pour tout cela, on ne lui doit rien, ni écoles, ni églises, ni ponts, ni routes ; ses sueurs nourrissent la valetaille et les harems de Gonstantinople ; l'autorité turque ne vient à lui que sous la forme du précepteur ou du bachi-bouzouk I

Aria et l'ancieDne Ambraeia

Nous avons fait connaissance à Apollonia et à Avlona avec l'Epire mahométane et albanaise: il nous reste à voir l'Epire grecque, c'est-à-dire Arta et Janina. A^ l'époque de notre voyage, il n'était pas prudent de suivre la route de terre par Argyrokastro ; nous choisîmes la route de mer par Gorfou et Prévéza.

Arta est au reste une des villes les plus intéressantes de l'Epire ; assise sur deux collines qu'en-

veloppe de ses méandres le sauvage Aracthus, elle atout autour d'elle de larges plaines qui rappellent la campagne^le Rome par leur beauté comme par leur insalubrité. Arta, autrefois Ambracie, colonie de Corcyre, ne semble pas avoir été fondée sous une heureuse étoile; elle est destinée à tirer toujours le mauvais lot dans toutes les délimitations géographiques. Au temps de Thucydide, on la considérait comme n'étant point dans THellade : c'était, disait-on, la première ville barbare du côté du nord, et cependant elle avait combattu pour Tindépendance de la Grèce à côté des habitants de Leucade et d*Anactorium, et son nom figurait parmi les défenseurs de la Grèce sur le fameux trépied de bronze consacré à Delphes. Dans notre siècle aussi, elle a pris une part honorable aii soulèvement de 1821, comme à celui de 1854; malgré tout, elle est restée turque et elle attend toujours à la porte qu'on veuille bien la laisser entrer dans THellade. J'étais venu à Arta, malgré sa réputation de ville enfiévrée, pour y retrouver quelques débris d'Ambracie, et je m'attendais à y voir les grandes pierres carrées des Hellènes s'étaler complaisamment dans les murs des constructions modernes et à retrouver çà et là dans les maisons particulières des inscriptions ou des bas-reliefs antiques; mais j'interroge en vain prêtres et Mques, consuls et marchands ; personne ne sait rien; aussi bien l'extérieur des maisons est-il peu engageant: elles sont toutes construites avec de petits matériaux informes. Il ne nous reste plus, pour occuper nos loisirs, qu'à visiter les églises byzantines qui font d' Arta une petite Ravenne

orientale, et à lever un plan de Tenceinte antique» assez imparfaitement figurée dans Touvrage de Leake sur la Grèce du nord. Le premier jour, nous courons d'église en église ; celle de la Parioritza ou de la Consolatrice date de 1207 et présente, sous sa grande coupole de briques, une curieuse profusion de colonnettes et de niches byzantines; celle d*Hagia Théodora est vénérée entre toutes, parce qu'elle renferme le sarcophage et les reliques de la sainte récemment découverts. Saint-Basile est à peine une grande chapelle, mais quelle richesse de peintures sur fond d'or î Mon compagnon, qui ne se sentait pas d'aise au milieu de ces Panagias et de ces saints vivement enluminés, met la main, après avoir fureté partout, sur quelques cadres de bois vermoulu abandonnés sur la fenêtre à toutes les intempéries des saisons ; l'un de ces cadres, de quarante centimètres de longueur, maquillé dans le bas par les alternatives d'humidité et de sécheresse, révélait à un œil quelque peu observateur trois ou quatre têtes de saints d'un dessin à la fois correct et hardi ; insinuer doucement le cadre oublié et méconnu dans le portefeuille qu'il tenait à la main eût fait l'affaire du peintre aussi bien que des saints condamnés à une moisissure certaine ; mais que voulez-vous ? on a beau être amoureux de l'antiquité, on n'est pas nécessairement de la race de lord Elgin !

Le lendemain pourtant, nos convoitises et nos regrets s'étaient rallumés ! Comme je me trouvais chez le consul russe, je glissai quelques mots de mes peintures dans la conversation. Le consul, dans son empressement à me servir, imagina aussitô

tout un plan de campagne et me conduisit à l'école hellénique, dont les examens finissaient le jour même. A notre entrée, tous les écoliers, rangés au nombre de trente à quarante sur des bancs étroits «t bas, se levèrent pour nous faire honneur. Nous tombons en plein examen d'arithmétique ; le maitre lit les théorèmes et l'élève les démontre au tableau noir ; les réponses sont promptes, presque trop stéréotypes^ tout l'enseignement me semble en somme trop peu intuitif et trop peu pratique. Une carte de la Grèce et une mappemonde fort sommaires ne semblent point annoncer des connaissances géographiques fort étendues. Tout en suivant des démonstrations de Briot ou de Legendre faites dans la langue d'Euclide et de Pythagore, je tends Toreille du côté du consul qui a pris à partie le métropolitain et lui expose ma requête. Le didaskalosme demande si je désire entendre un examen sur le grec ancien; sur ma réponse affirmative, un grand garçon en fustanelle et en manteau albanais, le plus âgé de la classe et probablement aussi le plus savant, s'avance vers moi, un Démosthène à la main ; il lit à la perfection le début de la troisième Olynthienne et la paraphrase en langue vulgaire ; ici aussi les réponses semblent un peu apprises ; mais, somme toute, si l'on songe qu'on est dans une salle où s'étale le portrait du sultan, dans un pays où il n'y a ni voitures, ni lits, ni civilisation, on ne peut s'empêcher de sentir vivement toute la puissance et toute la force morale que donne aux Hellènes cette culture grecque qu'ils peuvent appeler à double titre la leur. Au sortir de l'examen, nous passons dans une salle

Toisine ; le métropolitain, auquel je fais lire dé» lettres de Grecs résidant en Suisse, qui me recommandent à toutes les saintetés de Féglise orthodoxe, a fait apporter les peintures de Saint-Basile ; je lave un peu les cadres pour en faire jaillir les figures, et je commence mon plaidoyer. Les^ peintures n'ont point de valeur à Arta, tandis qu'elles en ont en Suisse, où Ton ne peint pas des églises ; du reste, elles tombent en lambeaux et dans six mois on n'en verra plus rien ; enfin je suis disposé à donner quelque chose pour les pauvres de l'église. Pendant quj& le métropolitain réfléchit, j'entends des Grecs qui se poussent du coude et se disent à voix basse : Le farceur! elles valent au moins, je suis sûr, dix mille francs. Hélas I je le vois, la partie est perdue; les ignorants sont partout les mêmes, pour eux il n'y a pas de milieu ; un objet antique est ou bien bon à briser ou bien un talisman sans prix ; on me dit d'ailleurs que l'évêque ne saurait guère aliéner des objets aussi sacrés que des peintures ; la chose serait publique et on accuserait leis prêtres d'avoir tiré de grosses' sommes. Toute histoire ici-bas ayant sa morale, le consul russe se charge de la formuler lui-même : dès que yous êtes en Turquie, prenez et personne ne vous dira rien, demandez et vous n'obtiendrez jamais rien.

L'enceinte d' Ambracie, nous dit Tite-Live dans le récit du siège de cette ville par Fulvius Nobilior, l'enceinte d'Ambracie a environ trois milles de tour, soit quatre kilomètres et demi. Cette assertion, jetée au hasard dans un long récit, se trouve confirmée d'une façon étonnante par nos mesures, qui

BOUS donnent un peu moins de cinq kilomètres de pourtour. La situation de la ville actuelle est admirable, comme devait Têtre celle de la ville antique décrite par plusieurs historiens, et Ton ne comprend guère le bon évêque Ignace, qui soutenait devant Leake que sa ville épiscopale ne pouvait pas être l'ancienne Ambracie. Le fleuve Aracthus, qui descend de TAthamanie et se creuse au milieu des graviers plusieurs sillons énormes, décrit, près de la cité, une courbe semblable à celle du Tibre devant Rome : deux collines d'inégale hauteur, qui se font face au nord et au sud, portent l'une l'acropole antique, l'autre la forteresse moderne ; la ville actuelle est entre deux. Malheureusement, l'enceinte bâtie en pierres cyclopéennes et visible sur nombre de points au temps de Leake, s'eflface chaque jour davantage ; elle est superbe encore à l'endroit où le fleuve baigne la citadelle turque, dont elle forme les substructions ; on y peut compter vingt-quatre blocs énormes, formant une longueur de trente-cinq pas, enfermés entre d'autres assises plus petites; à quelques pas de cette enceinte, du côté du fleuve, les Ambraciotes ont taillé un affleurement de rocher de façon à pouvoir y poser deux assises régulières de pierres rectangulaires, ce qui prouve qu'il y a eu, en cet endroit, deux murailles successives, la forteresse actuelle occupant probablement la place de la plus ancienne enceinte. Quelques grands tombeaux musulmans ou turbés, aujourd'hui en ruines et ombragés par de grands figuiers ou par des grenadiers aux gros boutons de pourpre, contribuent à donner une physionomie toute particulière à ce

petit paysage fluvial que borne, semblable à un mur de scène, la muraille cyclopéenne. Nous aimions à y revenir souvent, quoique la chaleur y fût plus insupportable qu'ailleurs, et chaque fois que nous y passions ver» le soir, deux ou trois femmes musulmanes, bravant le prophète et leur mari pour satisfaire la curiosité de leur sexe, nous arrêtaient sans façon pour voir nos dessins et nos plans. A partir de là, Tenceinte étend ses bras vers le sud et vers le nord pour former un cercle presque parfait ; vers le nord, elle longe encore pendant quelque temps le fleuve bordé en cet endroit d'élégants platanes, aide à soutenir la terrasse où s'élève le palais de révêque avec ses jardins d'Armide; de là, s'il faut en croire les indications des habitants qui en ont vu les restes, il y a quelque trente ans, elle quitte brusquement les graviers du fleuve pour rejoindre l'église de Pafioritza; puis, longeant le pied de la seconde colline, elle la gravit en faisant un angle droit pour tourner ensuite vers l'est et rejoindre, par le couvent de la Phanéroméni et l'église de Saint-Théodore, le fleuve et la citadelle modernes.

La physionomie d'Arta est, en ce moment, assez animée ; si le mur ambraciote, bâti par des mains helléniques, sert à soutenir la citadelle turque, l'ancienne acropole est presque tout entière occupée par un camp de rédifs ou réservistes albanais et surmontée par une grande caserne de construction toute récente. Chaque matin, la trompette guerrière résonne sur la colline comme au temps où le consul Fulvius battait en brèche les ouvrages de la cita-

délie depuis le mont Perranthe ; mais, s'il faut en croire les Arténi, les musulmans n'attendraient pas ce signal pour se lever et aller faire des razzias de poules, de moutons ou même de chevaux dans les environs. Je crois que ces arrière-petits-fils des apostats, qui quittèrent la croix pour le croissant afin de se trouver du côté de l'épée, voleraient et pilleraient en tout lieu et en tout temps; mais, pour le moment du moins, ils ont une demi-excuse; car ils ne voient jamais la couleur de leur solde, et l'eau qu'ils vont chaque soir chercher au puits dans leur bidon de fer constitue, sans aucun doute, le plus clair de ce qu'on leur donne pour leur subsistance. A défaut de solde, ils ont des loisirs et peuplent les rues de la ville ; beaucoup sont hauts de taille et bronzés par des cieux plus brûlants; quelques-uns font l'effet de vraies caricatures avec leurs bosses et leurs jambes cagneuses ; la plupart pourtant paraissent ne souffrir que de la faim, et on les voit soulever d'une main curieuse les couvercles des bassins d'étain où mijotent les fricots des cafedjis. Il s'en trouve toutefois parmi eux qui ne font guère honneur à la tempérance musulmane ; si vous entendez quelque tumulte dans la ville, soyez sûrs que vous allez voir passer devant vous, au pas de course, quelques rédifs emportant sur leurs épaules un camarade complètement ivre; nous avons avisfr un jour un peloton de ces champions de l'islam qui reposaient au milieu des blocs de l'enceinte antique, ^près avoir abondamment réchauffé leur valeur au raki des giaours. Ces rédifs finissent pjir devenir très gênants pour nous; ils

flairent sans doute dans nos personnes des ennemis du prophète ; nos allées et nos venues sur la colline de la citadelle, où les habitants d'Arta n'osent guère s'aventurer, nos lunettes, nos crayons et nos grands papiers leur inspirent une défiance visible; à chaque instant nous entendons le qui-vive d'une sentinelle qui nous oblige à reculer. Un jour, sur les bords du fleuve, trois soldats sans armes, qui rôdaient derrière les jardins de la métropole, nous arrêtent et veulent nous emmener vers le gouverneur ou tout au moins nous forcer à suivre les chemins battus; heureusement, je connais mes Orientaux, je le prends sur un ton très haut, je rudoie celui qui veut me saisir par le bras, ^ tant et si bien que les trois hommes se calment comme par enchantement et finissent par me demander du tabac, que je leur refuse naturellement.

Quant aux habitants d'Arta, aux trois quarts chrétiens et grecs, ils sont très affables avec nous ; les Epirotes, sans être peut-être aussi remarquablement intelligents que les Grecs du royaume, ont quelque chose de plus digne et montrent une curiosité moins gênante pour l'étranger. Les consuls grec et russe, tous deux natifs d'Arta, nous font très bon accueil; l'épicier Patzoiannis, qui a vu Trieste et qui a fait connaissance avec nombre de refuges italiens et polonais égarés dans l'Epire, se met à notre disposition et nous fait voir toutes les antiquités d'Ambracie, ainsi que sa précieuse collection d' intailles et de monnaies epirotes ; dans les cafés, on nous offre, pour nous souhaiter la bienvenue, un verre de vin résiné ; nous passons

aussi quelques heures chaque jour sous le grand platane du khani, occupés à découper des pastèques ou à répondre aux questions que nous adressent les marchands qui y logent comme nous. Tel revient de l'université d'Athènes et me demande ce que je pense des Turcs, tel autre veut voir son village natal sur la carte et m'indique la place de kastra antiques; un troisième s'intéresse à la politique suisse et à nos institutions. De temps en temps pourtant un douloureux spectacle vient nous attrister ; s'agit-il de transporter quelque part une outre de vin ou quelque autre pesant fardeau, on hêle une de ces pauvres femmes, vieilles avant l'âge, qui font' le métier de portefaix et stationnent au coin des rues, et on la charge avec autant de ménagements que s'il s'agissait d'une bête de somme. Hélas î avant de songer à établir en Turquie une société protectrice des animaux, il faudrait en établir une des femmes. Quel beau texte de prédication pour un clergé chrétien qui prendrait au sérieux sa tâche, que cette sujétion déshonorante qui pèse encore sur la femme grecque 1

Dodooe, Janioa et le gonvernemeot de TEpire.

Toutes les gorges de l'Epire remontent et convergent vers un bassin intérieur d'où partent, pour

suivre des directions diverses, plusieurs fleuves illustres : l'Achéloûs , l'Aracthus , l'Achéron , le Thyamis, TAoûs ; dans ce bassin, que dominent de toute leur hauteur les sauvages chaînons du Pinde, dort un lac, le lac de Janina. Il est situé au point que la nature et l'histoire marquent comme le centre de tout le pays. Là aussi était Dodone, le sanctuaire des Pélasges; Dodone, où les premières tribus grecques, soucieuses de leurs moissons, venaient, suivant Texpression d'Homère, apprendre les projets de Zeus d'après la haute cime des arbres et interroger les colombes noires qui en habitaient les tranches. Depuis longtemps Dodone n'est plus ; son héritière est la belle Janina, l'ancienne capitale des despotes d'Epire, la tragique cité du trop fameux Ali. A part Constantinople, aucune ville turque n'a autant préoccupé les poètes et les historiens de notre siècle. L'impassible colonel Leake, qui par- <îourait la Grèce pour compter ses ruines, s'émeut presque eil face des horizons de Janina, où il habita quelque temps en qualité de résident anglais; le consul français Pouqueville, qui écrivit sur l'Albanie et encourut la disgrâce d'Ali, va jusqu'à appeler les environs de Janina les Champs-Elysées de l'antiquité. Byron, qui fut accueilli dans le palais du pacha en 1812, célèbre avec plus d'enthousiasme encore la beauté du lac et des montagnes ; il compare les sites voisins de Dodone à «eux de Constantinople et les trouve supérieurs aux horizons de la Grèce ; il chante même Janina comme une ville savante et comme le cerveau de la Grèce. Athènes, il est vrai, n'était alors qu'une misérable

bourgade albanaise du nom de Settinié et l'on pouvait croire à ce moment que la Grèce allait retrouver son berceau tout près de cette Dodone qui avait entendu les premiers bégaiements de sa première enfance. Si Ali n'avait point été la plus effrayante incarnation du despotisme qu'ait vue notre siècle, et si l'Epire n'avait pas été déchirée par les dissensions religieuses, Janina eût pu devenir le centre d'un état gréco-albanais, indépendant de la Porte. Aujourd'hui, la capitale d'Ali est une ruine ; elle pleure sur sa grandeur passée et sur son rêve qu'a brisé le destin.

Antique Dodone, où est ta forêt sacrée , ta source prophétique et ton oracle divin ? Jusqu'ici, aucune des soixante-dix acropoles antiques qui couronnent les monts d'Epire n'avait répondu clairement à cet appel du poète de Child Harold. Fallait-il, avec Pouqueville, chercher Dodone dans la forteresse de Gardiki, à trois lieues au nord de Janina, ou, avec Leake, dans celle de Castritza, à une lieue au sud ? Fallait-il s'arrêter dans le vallon que domine l'Olytzika, ou bien errer à l'aventure, avec Hackins. dans les gorges de Paramythia? Nous savons que Foracle était à l'extrémité orientale de l'Epire, non loin du Pinde, dans la montagne et dans le voisinage de sources abondantes, à deux journées d'Ambracie et à quatre de Buthotum, mais ce n'est point assez pour fixer son choix. Là où les textes manquent, il faut interroger les ruines ; l'honneur d'y avoir songé et de l'avoir fait revient à un Grec du pays. M. Carapanos, natif d'Arta et établi à Constantinople, appartient, comme MM. Zographos, Arsakis, Rizaris et

tant d'autres, à cette élite d'Epirotes qui mettent au service de l'hellénisme une fortune acquise par le travail et, ce qui vaut mieux encore, un esprit éclairé et iin cœur brûlant de patriotisme: il se donna pour tâche de retrouver le sanctuaire de Dodone. Sa pioche interrogea d'abord la colline cyclopéenne de Gastritza, qui montre un vieux couvent de Saint-Greorges à coté d'une ville antique si bien conservée qu'on la dirait détruite depuis quelques années seulement. Gastritza resta muet. M. Carapanos transporta alors ses pénates de fouilleur dans le vallon de Dramési, au pied du mont Olytzika, où s'élève une forteresse que l'on prenait généralement pour Passaron.'

Pendant mon séjour à Arta, j'avais obtenu une lettre de recommandation pour M. Carapanos, qui se trouvait à ce moment-là occupé à surveiller ses fouilles ; le détour n'étant pas trop long pour qui se rend à Janina, je ne pouvais guère laisser échapper une si belle occasion de voir un des premiers ce que tant d'autres avaient en vain cherché. Le 26 juillet, à midi, nous étions, mon compagnon et moi, mélan-. coliquement assis sous le platane du khani de Saint- Dimitri, à trois lieues de Janina. Notre situation n'était qu'à moitié enviable ; privés de nos bagages, de notre agoyate et de notre soldat d'escorte qui Buivaient la route de la capitale, nous avions devant nous la perspective d'une course de trois heures au travers de la montagne, sans guide et sans sentier. Nous traversons d'abord des champs où la chaleur a fait le vide ; sur la montagne, nous ne trouvons que des troupeaux de brebis et des masures com-

plétement ruinées, éloquente attestation d'une décadence toujours croissante. Après trois heures de marche, nous sommes au bout du col et nous saluons avec joie le mont Olytzika et la petite vallée de Dramési où verdoient, au milieu de larges nappes de lumière, les dômes touffus des noyers, tandis que plus loin, sur le flanc de la montagne, quatre villages se dessinent vaguement à travers les arbres. Une heure après, nous avions fait connaissance avec M. Carapanos, établi au milieu de sa petite troupe de fouilleurs.

Le paysage qui nous entoure est limité de toutes parts par des montagnes.. Un vallon d'une demilieue de longueur, semé de champs où travaillent les ergatès, des terrains de pâture clôturés par des murs de pierre, puis, pour fermer le vallon, deux montagnes d'inégale hauteur, l'humble Dryscos et le puissant Olytzika, tel est à peu près tout le paysage. Les escarpements de l'Olytzika, qui s'élancent immédiatement, au-dessus de Dramesi, avec je ne sais quelle furie qui étonne et qui impose, n'étalent d'abord aux yeux que de jaunes ravines creusées par les eaux ; plus haut apparaissent quelques sapins épars, puis vient la crête où pointent des rochers à peine verdis par.quelques pelouses.

Au milieu du vallon s'élève une colline peu saillante, tout entière enveloppée d'une muraille bien conservée : c'est le palaeokastro de Dramesi. Audessous de cette acropole antique, qui n'est guère remarquable que par l'exiguité de ses dimensions et par deux tours admirablement conservées, s'ouvre la cavée d'un grand théâtre; cet édifice.

appuyé à ses extrémités sur de solides massifs de construction, ne mesure pas moins de 190 mètres de pourtour à son sommet ; il a 49 gradins, 45 mètres dé' hauteur oblique et près de 18,000 places assises. On sait que la nature faisait les principaux frais de décor des théâtres grecs, et, sous ce rapport, le théâtre de l'alpestre Dodone ne saurait se comparer à ceux d'Athènes, de Sicyone, d'Argos, d'Epidaure, de Syracuse ou de Taormina ; souvenons-nous toutefois que nous sommes en Epire, dans le pays des défilés et des gorges infernales, et nous finirons par trouver que les spectateurs assis sur ces gradins n'étaient pas, grâce au puissant relief de l'Olytzika, aussi déshérités qu'il le semble au premier abord. A côté du théâtre et sur le flanc de la colline, s'étagent les débris de trois édifices : l'un est le temple de Jupiter et mesure quarante mètres sur vingt ; le second est à quelques pas au sud-ouest et présente deux chambres et trois corridors; le troisième est un grand temple tétrastyle, fouillé il y a un an par des spéculateurs de Janina ; on y voit un escalier à quatre marches qui servait sans doute aux prêtres. Enfin, dans la plaine, s'étend un péribole ou téménos de cent dix mètres de côté; de trois côtés, il est enveloppé de murs helléniques dont quelques pans montent encore au sud-oifest jusqu'à quatre mètres au*dessus du sol.

Tout cet ensemble de ruines ne laisse pas que d'être embarrassant. Pourquoi tant de temples, un si grand péribole ? pourquoi surtout un théâtre si hors de proportion avec l'exiguité de la citadelle ? Nous sommes évidemment en face d'un cfenti^ reli-'

gieux plutôt qu'en face d'une cité ; faut-il songer à Passaron, qui était la capitale de la Confédération: épirote et la ville forte des Molosses ? Mais la ville de Passaron ne peut guère avoir tenu dans un espace si restreint. Paut-il ne voir, avec Leake, dans cette acropole qu'une bourgade ignorée ? mais on ne s'explique point alors tant de monuments religieux. Quelques archéologues, entre autres M. Gaultier de Claubry, avaient, il y a déjà longtemps, songé à fixer ici cette infortunée Dodone, que vingt hypothèses savantes pourchassaient de vallon en vallon.

Au moment où nous vîmes M. Carapanos, les fouilles, qui étaient loin d'être terminées, donnaient plus de promesses que de résultats appréciables; le doute était alors permis et nous en eûmes. Depuis lors, nous avons entendu M. Carapanos parler de sa découverte de Dodone devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et, comme les académicien§^ nous avons cru. Ce n'est pas que l'explorateur ait mis au jour de grandes constructions ; des puits creusés devant le théâtre ont conduit dans une espèce de chambre ou réservoir sans communication avec la scène ; dans l'enceinte même du téménos, la pioche a exhumé de petites constructions rondes , carrées ou demi-circulaires, qui servaient de niches ou de piédestaux ; elles étaient devant le sanctuaire d'Aphrodite, fille de Dioné. L'intérêt de la découverte réside bien plutôt dans la multitude de petits objets mis au jour: ce sont des plaques revêtues d'inscriptions votives où on lit, entre autres, le nom d'un descendant de la Troyenne Cassandre qui

fait une offrande à Jupiter Naios, dieu des sources et patron bien connu de l'oracle dodonéen, de petites statues de bronze, entre autres, un Priape. un joueur de flûte, un acteur comique, des représentations d'animalix, des trépieds consacrés à Jupiter Naios, à Dioné et à Aphrodite, des patères, des objets de toilette et de parure, des encensoirs, des monnaies épirotes, macédoniennes et romaines jusqu'à Constantin-le-Grand. enfin des inscriptions relatant desjiemandes et des vœux adressés àl'oracle de Jupiter Naios et de Dioné, ou des collations de titre à des bienfaiteurs étrangers.

Le problème est donc résolu , Dodone est icf: la niontagne qui est au-dessus de nous et qui est affublée d'un nom polonais, n'est autre que le Tomaros, et les sources de Dramési Sont les fontaines jaillissantes dont Dodone se vantait; c'est ici, sur cette colline de Drysco ou des chênes (le nom est resté, mais l'arbre a disparu) qu'il faut replacer les forêts parlantes, les trépieds d'airain qui se transmettaient successivement les vibrations sonores et les courroies qui frappaient, sous l'action du vent, un vase de même métal. C'est ici, sur l'acropole, qu'était l'autel primitif que desservaient ces mystérieux Selles, aux pieds nus, espèces de brahmes grecs qui, suivant l'Iliade, couchaient sur la terre et interprétaient les volontés de Jupiter. Hélas I les habitants de Dramési sont revenus aujourd'hui aux mœurs des Selles et, si je n'avais eu pour génie secourable le maitre du lieu, j'aurais fort risqué de couronner par le jeûne cette laborieuse journée ; le dîner fini, la couleur locale reprit pourtant ses droits et, comme les Selles, nous reposâmes sur la terre nue.

Une fois le Drysco franchi, on aperçoit à ses pieds Janiha. qui déploie le long de son lac tranquille son écharpe de maisons bariolées. Du côté du nord, la vue plonge jusqu'au sein des montagnes qui dominent la route d'Argyrocas'tro; au sud, elle s'arrête sur les croupes de Gastritza et d'Hagios Dimitrios ; à- Test, elle se heurte sur le front découronné du Mitehikéli, qui commande en roi à l'horizon tout entier. La première impression est triste, surtout quand les sombres draperies de l'orage se traînent sur les flancs du Pinde et menacent l'Epire des fléaux que redoutaient, pour leurs moissons, les vieux Pélasges. Le souvenir des récentes tragédies qui ont ensanglanté ce vallon dans le commencement de ce siècle jette encore quelques ombres de plus sur le paysage. Non, Pouqueville a beau retrouver ici les Champs-Elysées, Byron a beau s'extasier devant Janina et le monastère de Zitza, Sparte, Gorinthe, Delphes m'ont bien plus vivement impressionné : on regrette ici les rochers sculptés de la Grèce et l'infini sourire de la mer. Le lac ne

tient pas non plus ce qu'il promet de loin ; on s'attend à trouver, au pied des poétiques chaînons du Pinde, une vasque de cristal digne de servir de miroir aux Muses, et l'on n'a devant soi qu'un marécage que des inondations anciennes ont recouvert d'une nappe d'eau fétide de quelques mètres de profondeur. L'eau est partout encombi^ée d'une végétation parasite et gluante et marquetée de taches vertes sur lesquelles flottent d'innombrables tribus de limnées.

) L'intérieur de la ville, en revanche, est plus

curieux et surtout plus multicolore que celui des. cités grecques. Il y a soixante ans, Janina était en train de se moderniser ; sa population était montée à quarante mille âmes, et, dans le nombre, on comptait quelques industriels européens que favorisait la politique d'Ali, l^es boulets turcs, qui- ont détruit le kastro d*Ali et incendié la ville presque tout entière, ont étouffé dans son germe cette prospérité naissante. Les Turcs ont tout remis dans l'ordre, et Janina, lentement relevée de ses décombres, dort aujourd'hui sous les serres de l'aigle turque du même sommeil que ses sœurs Scutari et Bosna-Séraï. Tout a repris ici la livrée orientale, tandis que l'humble Settinié, devenue l'orgueilleuse Athènes, l'a dès longtemps secouée et ressemble de plus en plus aux capitales de l'Occident.

Janina est aussi plus pittoresque qu'Athènes, précisément parce qu'elle est plus turque. Si nos^ royaumes et nos républiques souffrent de la maladie de l'uniformité, l'empire turc est décidément la grande Babel de l'Orient. Les rues, où alternent les cabanes de bois et les maisons de pierre, les façades bleues et les murs de pisé roussâtre, sont pleines d'une foule bariolée qui semble sortir du rêve de quelque machiniste d'opéra par trop fantaisiste. Ici vous vous heurtez à des figures noires^ qu'a brunies le soleil de l'Arabie ; ce sont les vaincus des dernières guerres contre les Wahabites que le gouvernement turc a transportés dans nos froides , régions. Plus loin, dans le voisinage de la citadelle, la rue est encombrée par de gros personnages embarrassés dans leurs larges babouches; d'où

viennent ces hommes dont l'obésité et la pesante allure cadrent mal avec les lignes sveltes et légères du paysage ? Ce sont des étrangers, eux aussi, dont la patrie est bien loin d'ici dans la vaste steppe ; ils ne sont quelques milliers dans la province, mais ils y régnent en maîtres. Si vous montez dans la citadelle, vous ne rencontrerez partout que le type aquilin. des Sémites ; c'est là que demeurent des fils d'Abraham auxquels les Turcs ont dédaigneusement accordé un asile dans l'enceinte même de leur kastrô. La race slave est représentée à Janina par un certain nombre de cultivateurs bulgares, et les mystérieux nomades de l'Inde par ces noirs Tziganes, qui font en Grèce le métier de montreurs d'ours et de musiciens ambulants. Mais, n'y a-t-il donc ici que des étrangers, Arabes, Turcs, Juifs, Slaves? où sont les autochthones,les enfants du sol ? on les reconnaît à leurs formes élancées et maigres, à leur tête fine et bien prise, à leur fustanelle blanche et à leur démarche élégante. Albanais et Grecs peuvent revendiquer au même titre, comme terre paternelle, cette terre où ils sont esclaves de l'étranger ; enfants de la même race, ils ont à peu près le même port et la même distinction d'allures ; le Grec est plus ouvert d'esprit, plus citadin, plus beau parleur; l'Albanais est plus rude, plus inculte et plus attaché aux durs travaux de la terre. Sans doute, ils seraient déjà libres et citoyens d'une ville où, politiquement, ils ne comptent pour rien, si l'apostasie, détachant de la cause chrétienne tant de fils de Scanderbeg, n'avait pas, dans le seul vilayet de Janina, jeté dans le camp des Turcs 250,000 transfuges.

Janina est un champ clos où luttent deux civilisations ou plutôt deux religions. L'Epire appartiendra-t-elle aux musulmans ou aux chrétiens ? Est-ce le palais du pacha qui dévorera le gymnase hellénique ou est-ce l'hellénisme qui tuera l'islam ? Il y a fort longtemps déjà que Janina représente glorieusèment l'hellénisme et ses traditions de générosité bien entendue. Je trouve dans un chroniqueur moderne de TEpire une première list« de vingt-sept généreux légataires, dont la fortune pourvoit aux besoins des hôpitaux, à l'éducation des enfants trouvés, à l'assistance des indigents, à la dotation de trente filles pauvres. Mais ce n'est pas tout. Un proverbe du pays dit qu'il n'y a pas de village grec sans daskal, comme il n'y pas de vallée sans montagne ; c'est, en effet, l'instruction, plus encore que les œuvres pies, qui fait la force des communautés helléniques et qui donne le critère le plus exact de leur vitalité. Sous ce rapport encore, Janina est au premier rang; si elle n'est plus, comme autrefois, la lumière des pays grecs, si elle a dû céder le pas à Athènes ressuscitée, elle a gardé du moins une des premières places entre toutes les cités de la Grè,ce turque. Le goût de l'instruction semble être depuis fort longtemps quelque chose d'inné chez ses habitants. Vers la fin du XVIP siècle, le patriarche envoya comme métropolitain, dans la capitale de l'Epire, un certain Clemès de Chios, dont l'ignorance était telle qu'il ne tarda pas à scandaliser ses ouailles ; on décida de demander son rappel, mais Clemès supplia tarit qu'on consentit à le garder, à condition qu'il se ferait, pendant cinq ans, l'élè.ve^

du fameux Bessarion, moine du couvent de Saint- Oeorges. Clemès accepta; on nomma un administrateur par intérim, et, au bout de cinq ans. Tévêque-écolier, qui était devenu fort savant, revint occuper son siège ; ayant eu plus tard l'occasion de faire le voyage à Gonstantinople, il y fit admirer ses vastes connaissances. Une communauté aussi difficile ne pouvait rester sans école supérieure. Un généreux citoyen du nom de Gkiouma, grand négociant de Venise, ayant légué d'importantes sommes pour l'instruction publique, la communauté grecque fonda, en 1680, une haute école, qui eut pour maître Bessarion, l'instituteur du métropolitain Clemès. Les scolarques se succédèrent ainsi sans interruption jusqu'en 1820, date néfaste pour la petite république hellénique, qui vit tous ses établissements réduits en cendres peu de temps avant la catastrophe d'Ali. A côté, ou plutôt au-dessous de cette école de Gkiouma, les Grecs de Janina avaient un autre établissement, celui de Maroutzi ou de Gaplan, où l'érudit Psalidas remplissait, au commencement, de ce siècle, les fonctions de scolarque, avec un traitement annuel de 2000 piastres (3000 francs). Jusqu'en 1820 Janina fut, suivant l'expression d'un Grec, un réservoir précieux de science et de savoir <i'où s'échappaient mille ruisseaux qui allaient arroser la Grèce altérée et y faire lever de fertiles moissons. Tous les écrivains qui se distinguèrent dans la Grèce du XVIIP siècle étaient des citoyens •de Janina ou des élèves de ses écoles, do|it la gloire serait plus pure encore si elles avaient pu échapper à cet esprit de rivalité ardente et mesquine qui gâte souvent en Grèce les meilleures choses.

Dès que la communauté grecque commença à se relever de ses ruines, elle n'eut rien de plus pressé que de rétablir, dans un local provisoire, une école; bientôt transférée dans un édifice mieux approprié, elle prit le nom des frères Zozimas, qui la dotèrent fort richement. Après des débuts un peu difficiles, le lycée des frères Zozimas, qui se compose d'une école hellénique et d*un gymnase, se trouva bientôt en pleine prospérité; aujourd'hui, l'établissement a plus de 350 élèves, une bibliothèque bien fournie, un cabinet de physique et des programmes bien conçus où figurent le latin, le français, l'italien, les mathématiques, la géographie, l'histoire, la théologie dogmatique, la logique et les principes généraux de physique. Cette école est véritablement un joyau de grand prix pour les provinces environnantes; les maîtres qu'elle y envoie sont mieux que de simples manœuvres intellectuels : ce sont véritablement des instituteurs de la nation ; en déroulant devant la jeunesse les glorieuses annales des ancêtres, ils font plus que de cultiver l'esprit, ils allument la flamme sacrée du patriotisme dans le cœur des jeunes générations et les préparent dignement aux grandes choses qu'elles devront accomplir.

Les Grecs forment donc, au sein de la capitale de l'Epire, une véritable république ; étrangers aux soucis de la politique, ils concentrent toute leur activité sur l'école et sur l'église. Le Turc perçoit des impôts, administre et juge ; le Grec réclame pour lui le département de l'esprit. Toute cette petite république intellectuelle est gouvernée par les prin-

cipes démocratiques qui sont restés chers à la race grecque; les conseils sont électifs et le pauvre y siège à côté du riche ; sans doute, la Discorde, ce mauvais génie de la Grèce et de la démocratie, jette quelquefois sa pomme fatale dans ces modestes assemblées; mais, somme toute, les luttes intestines sont rares et tempérées par cette solidarité touchante que la communauté des malheurs entretient entre les opprimés.

Le palais du gouvernemei^t turc n'est qu'à quelques minutes de distance du gymnase grec. Quel contraste entre les idées que représentent ces deux * édifices ! Si le gymnase des Hellènes est le temple de la culture libérale et des idées modernes, le séraï du vali est le sanctuaire de l'ignorance et du despotisme ; le gymnase rappelle la Grèce républicaine, le séraï incarne en lui tout ce qui reste en Europe du gouvernement patriarcal et de ses antiques abus. Gomme c'est presque toujours le cas dans la moderne Turquie, l'extérieur répond peu à l'intérieur ; vu du dehors, le palais du vali est un gros bâtiment sans style, fraichement crépi et affublé d'une façon de portique corinthien. Des gardes veillent aux portes et dans les antichambres ; du reste, on entre et on sort librement, non sans passer au milieu de groupes multicolores de serviteurs occupés à préparer du café ou à faire la cuisine. Les installations sont fort primitives; la bureaucratie musulmane n'est guère paperassière, et les cartons bourrés de documents sont remplacés ici par des sacs que gonflent des rouleaux de parchemin jetés pêlemêle; les commis sont patriarcaleinent accroupis, le

papier sur les genoux, et écrivent avec la sage lenteur que nous mettons à dessiner.

Le pacha du reste reçoit tout le monde ; n'est-il pas le gouverneur, le souverain et le juge sans appel ? la loi étant en Turquie mal définie, oscillante entre la coutume et le code, on peut tout espérer de la faveur, et rien n'est décidé, tant que le pacha n'a pas dit son mot. Jadis trônait ici le terrible Ali, qui avait élevé sur cet emplacement le palais de Litharitza, d'où il dominait sur toute sa capitale; aujourd'hui c'est Eusnil pacha qui a pris la place du despote albanais. La Porte, jadis bravée avec tant d'audace par le fils de Chainitza, a reconquis son prestige, et la lointaine Epire reçoit docilement de sa main toute cette armée de fonctionnaires étrangers dont le mot d'ordre est à peu près le même que celui des soudards albanais qui crient à ceux qu'ils poursuivent : Aspra, aspra, i xylo; de l'argent, de l'argent ou le bâton.

La Porte a toujours considéré la perception de l'impôt comme l'attribut essentiel de la souveraineté ; laisser faire, mais faire payer, tel est le dernier mot de sa sagesse politique. Un coup d'œil sur l'administration du vilayet de Janina nous montrera que, sous ce rapport, les Turcs n'ont rien appris ni rien oublié. Les divisions administratives turques sont fort simples : un vilayet ou province est partagé en arrondissements ou sandjaks ; les sandjaks en kazas, qui répondent aux cantons français, le canton en communes ou nahiés. Un vali gouverne la province, un moutesarif gouverne le sandjak, un caimakan le kaza, un mudir la commune. La pro-

vince de Janina a cinq sandjaks : Janina, Prévéza, Argyrokastro, Bérat et Triccala en Thessalie. Les impôts perçus par le gouvernement peuvent se ranger sous cinq rubriques : le verghi, impôt foncier qui se divise en plusieurs sommes fixées à Tavance et réparties entre les différentes circonscriptions administratives ; le bédélié ou impôt de capitation payé par les chrétiens âgés de douze à soixante ans pour l'exonération du service militaire ; la dime ou achar, perçue en nature par des fermiers sur les récoltes que le paysan est obligé de laisser sur place jusqu'à leur passage; Vaghnam ou taxe des bestiaux, puis les contributions indirectes ou rousouinaJt. Il faut encore tenir compte, pour établir le budget de la province, des fermes domaniales et du produit des douanes et du monopole ; toutefois il convient de dire que la douane, les régies du tabac, du sel, le timbre et le droit sur les spiritueux relèvent d'un ministère spécial avec des circonscriptions particulières. Voici le tableau des recettes du vilayet pour l'année 1874, tel que le donne le consul français de Janina :

Verghi Bédélié Achâr Aghnam Romoumat Pennes domaniales

Janina

piastres

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