LA MUSIQUE SUR LA PROMENADE
Chaque dimanche, à Tolède, j'aîmais entendre la musique militaire, la musique sur la promenade, que, dans la vieille ville romantique, comme dans la plus banale des sous-préfectures, la garnison offre aux indigènes.
J'ai vu les dames, les demoiselles et les élégants qui les épouseront. Qu'il y a d'esprit dans le regard d'une Tolédane de seize ans ! A cet esprit les petites
filles se préparent, et les vieilles femmes en {gardent une flamme. Pourtant, les plus jolies Espagnoles sont à Valence et les guides ne signalent pas d'admirer les Tolcdanes. Elles sont petites et, dit-on, chlorotiques. Moi, je les ai vues bien prises d'ensemble, incapables d'aucune gaucherie, ni effrontées, ni trop modestes, les yeux remplis d'une âme merveilleuse ; j'admirais en elles la douceur, la courtoisie d'une vieille civilisation. De jeunes servantes, que courtisaient des militaires, surveillaient des enfants distingués, pareils à ceux qui, pieds nus, rapides et l'œil splendide de lumière, sur les terribles cailloux de cette rocailleuse Tolède, ne cessent pas avec bonne humeur de réclamer des piécettes. Au milieu de ce public en toilettes claires et bercé par une musique infiniment pa-
resseuse, sur ces centaines de figures jeunes, mais chargées de siècles, sans être expert, je distinguais de nombreuses variétés du type sémitique : des Arabes et des Juifs habillés à l'espagnole.
Dans toute l'Espagne, il n'y a pas un Juif, sinon une paire de banquiers à Madrid. « Nous leur faisons peur », disent en riant ces braves Espagnols.
C'est exact : les autodafés ont laissé chez les Israélites une réelle répugnance à passer la Bidassoa. Ces grands bibelotiers n'aimeraient pas, comme je fais depuis quinze jours, vivre dans de sombres couvents peuplés de saints implacables. Qu'ils se rassurent! L'Inquisition, après avoir été très populaire dans son principe, s'est fait le plus grave tort par une suite d'erreurs, ayant brûlé
<ie pauvres diables qui n'étaient ni juifs ni judaïsants. JTrrare humanum est. Toutefois, personne ne veut plus en courir le risque.
Mais s'il n'y a plus à Tolède un Sémite qui dise : a Je suis Juif », ou bien : « Je suis Arabe », d'innombrables figures le proclament. En circulant autour du kiosque à musique, sur l'Alameda de Tolède, je croyais voir une illustration de ce fameux petit livre El Tizon, qui scandalisa, irrita, épouvanta la société sous Philippe II.
El Tizon, c'est un pamphlet, le plus bref et le plus sec, mais terrible par sa vérité, que le cardinal Francesco Mendoza y Bovadilla écrivit pour venger les déboires d'un neveu à qui l'on demandait la preuve de la pureté du sang (ou peut-être, plus chrétiennement, pour
ou LE SECRET DE TOLÈDE 9S
rappeler à l'humilité une noblesse arrogante). Quelles saisissantes images, révélatrices de toute une civilisation, dans ce titre espagnol : El Tizon de la Nobleza Espanola o Maculas y Sambenitos de sus linajes? Le Tison, le bois brûlé, noirci, fumeux, sans étincelle, la branche quasi morte de l'arbre héraldique. Le cardinal dénombre toutes les grandes familles d'Espagne, sans flatterie ni caresses, nous dit-il, et dans toutes il découvre une tache de sang maure ou juif. Sur ces têtes de fiers hidalgos, il secoue toute la friperie de ces manteaux de honte, de ces sambenitos, que l'Inquisition jetait sur les épaules des renégats ou simplement de ceux qu'elle reconnaissait suspects soit de pratiques hétérodoxes, soit d'alliances juives ou arabes. A tous les grands lignages il fait voir leurs sambenitos, et
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sur ces fronts orgueilleux, il pose la cendre de son Tison.
Ce pamphlet m'aide à comprendre Tolède. En regardant ces visages qui passent et repassent sur la place, on se rappelle qu'après le retour des Rois Catholiques et le départ des princes maures, le fond de la population restait arabe et juif, au point que sans l'elTort constant de l'administration ecclésiastique, Tolède fût de son propre poids retournée au Coran et à la Bible.
Dans cette ville des nécromanciens et de la Kabbale, les grands intellectuels d'Israël avaient recueilli et commentaient l'héritage de la Judée, de la Babylonie et du Nord de l'Afrique. Tel fut l'éclat de leur science que le nom de Tolède éveille, dans la conscience du peuple dispersé, des souvenirs aussi puis-
sants que Tibériade et Jérusalem. Ils parcouraient la terre et la mer pour visiter toutes les communautés, depuis la Provence et le Languedoc, jusqu'à l'Egypte.
Ils critiquaient les idées des chrétiens, ou mieux, les idées des hommes du Nord, et parce qu'elles contrarient leur façon héréditaire de sentir, ils enseignaient qu'elles contredisent la raison (6).
Ces hommes inquiets, à l'esprit subtil, également doués pour les finances et la philosophie, avaient les sœurs les plus attrayantes, qui dans leur jeunesse respiraient toutes les séductions du Cantique des Cantiques. Elles furent mille fois les héroïnes de tragédies analogues à celles que Lope de Vega nous raconte (dans la Juive de Tolède) de cette fameuse Rachel, que l'on surnommait Formosa et que les nobles assassinèrent
SOUS les yeux mêmes de leur roi, parce qu'elle le tenait sous ses enchantements.
Les ruines de la juiverie à Tolède renferment une poésie. Elle n'est pas du premier rang. Elle est faite d'un mélange d'humilité, de longue plainte, de clairvoyance et des voluptés du harem. Je songe au titre que l'un de ces Juifs savants inscrivit sur un commentaire du Talmud : Pêle-mêle d'aromates. Voilà qui convient pour caractériser les puissances et les séductions d' Israël. Vainement la fière Espagne a écrasé la tentation. Je crois la rencontrer encore autour du kiosque à musique sur cette place de Tolède.
Ces promeneuses aux yeux brûlants vont aller suivre la neuvaine pour honorer la naissance de sainte Thérèse, patronne de l'Espagne, mais dans les paroles latines qu'elles murmurent avec
tant de sincérité n'exprimeront-elles pas une âme orientale?
On imagine invinciblement que plusieurs d'elles appartiennent à ces familles légendaires qui, dans le secret de leurs palais écussonnés, longtemps après l'abjuration de leurs pères, gardent la foi et les pratiques du judaïsme.
Ces relaps, l'ancienne Espagne le»
nommait avec horreur des Marranos, des maudits, (exactement, puis-je le dire, des pourceaux.) Chrétiens en apparence, assistants dévots des cérémonies de l'Eglise, ils transmettaient à leurs enfants les rites de Jehovah. Entre l'Inquisition et ces Marranos, riches, alliés à la grandesse et toujours exposés aux fureurs populaires, ce fut, durant des siècles, une terrible lutte dans l'ombre, où l'hypocrisie et la ténacité défiaient
toutes les ressources de l'espionnage et de la cruauté. Un des leurs, le grand Maïmonide, établit que la récitation d'une vaine formule ne constitue pas l'idolâtrie. On peut proclamer publiquement la vérité de la mission de Mahomet ou du Christ, c'est sans importance. En cédant à la violence, on n'en reste pas moins Juif. Sans doute, il serait méritoire de mourir plutôt que de renier Jehovah, mais dans l'intérêt même d'Israël on ne peut ni exiger, ni conseiller le martyre. 11 suffît de remplir en secret ce qu'on peut des devoirs religieux.
Je ne sais rien qui soit plus en désaccord avec la tradition d'honneur que nous portons dans nos âmes, mais rien non plus qui semble mieux s'accorder avec la vie. Maïmonide a vraiment écrit le traité des vaincus. Il donne l'art de
durer ; il enseigne l'adaptation à la défaite : c'est le secret d'Israël.
Au quitter de la musique, comme je passais auprès de Santiago del Arabal, j'eus l'idée d'y pénétrer. On y voit la chaire où Vincent Ferrer, au début du quinzième siècle, enflammait la population contre les Maures et les Juifs. Il obtenait de très nombreuses conversions, mais pour aller plus vite, un beau jour, il descendit de sa chaire, et suivi de son auditoire, gagna le quartier juif. Il envahit et purifia leur synagogue, aujourd'hui Santa Maria la Blanca, tandis qu'on jetait dans le Tage un grand nombre d'infidèles... Rien n'est plus beau, dans les dernières heures de la journée, que ces précipices où le grand fleuve roule ses eaux toujours jaunâtres.
Sur l'autre rive s'étend un paysage de Palestine, d'où les prophètes me proposent des mots pour lamenter la ruine éternelle de Jérusalem... Nul doute qu'en partant pour cet exploit, et à voir le zèle de ses compagnons, Ferrer ne fût déjà bienheureux, mais quand tous les Juifs furent dans le Tage, il devint saint Vincent Ferrer. Deux lignes gravées sur une pierre dans Santa Maria la Blanca commémorent l'irruption de ce Drumont plus heureux. Et dans la petite église de Santiago del Arabal, où il tint ce fameux meeting, on a depuis lors, par respect, cessé d'utiliser la chaire. Une sévère effigie du saint homme l'occupe, qui tient dans sa main gauche la lourde croix avec laquelle il dirigeait ses partisans.
Voilà que j'ai parcouru Tolède dans tous les sens, à toutes les heures, et soo âme demeure toujours sous une qua« druple serrure. « Les maisons de cette ville, dit le charmant Théophile Gautier (de qui le souvenir invinciblement mélancolique apparaît sur le fond de tous nos plaisirs espagnols), tiennent à la fois du couvent, de la prison, de la for-
teresse et aussi un peu du harem. » J'y respire une volupté dont j'ignore le nom, et quelque chose comme un péché se mêle à tout un passé d'amour, d'honneur et de religion. C'est le mystère de Tolède et nous voudrions le saisir. Mais qui donc pourrait nous guider? Toute société a fui de cette ruine impériale. On aurait le plus heau palais pour vingt mille pesetas et d'excellents pour dix mille. Il ne reste ici que de petits propriétaires qui ne prennent pas leur parti de voir venir les étrangers. Mon coiffeur, étonné de mon long séjour, quand l'ordinaire des touristes arrivés le matin s'en retournent le soir, me disait !
« Le gusta a ud Toledo? Vole poco. No hay sino algunas antigûedades solamente.
Tolède vous plaît? Elle vaut peu. Il n'y a que quelques antiquités seulement. »
Il fallait entendre de quel ton le t>ale poco et le solamente!
Dans ce désert, Greco, découvert à grand'peine, me donna, me transmit le «ecret de Tolède.