A TRAVERS LES RUES DE TOLÈDE
Si l'on excepte une seule rue, qui joint le Zocodover à la cathédrale, et l'abord immédiat des hôtels, nulle boutique dans Tolède. On circule indéfiniment à travers un réseau d'étroites ruelles pour tomber, de loin en loin, sur des petites places solitaires où l'herbe croît en toute saison, où deux voix qui passent font un événement. Le long de ces hautes, tortueuses et montueuses venelles, deux
lignes de dalles suivent les maisons.
Entre les dalles, un pavage, un semis de cailloux, plantés la pointe en Tair. Tout en haut, l'étroite ligne du ciel bleu.
Que l'on gravisse ou que l'on descende ces âpres couloirs, ce sont toujours des églises, des couvents, d'énormes murs, bâtis, il faut le dire, avec de pauvre» matériaux, avec des briques ou parfois des pierres jetées dans des lits de mortiers. Peu de fenêtres et toujours grillées. Des portes en granit, lourdes et tristes, ceintes d'un chapelet sculpté. Un crucifix avec un ciboire surmonté d'un casque à cimier, voilà encore qui est bien tolédan et fait un beau motif d'écusson au-dessus d'une entrée. Des clous larges comme des soucoupes, et quelques-uns avec une tête de la gros-
seur d'un œuf, décorent magnifiquement les panneaux massifs des portes. A nos pieds, des enfants aux gestes souples, jeunes bêtes dignes et gentilles dans leurs haillons, avec des yeux de braise, et, sur nos têtes, le mirador d'où nous guette une demi-figure jeune et moqueuse, interviennent à propos pour nous faire réfléchir que, dans Tolède, il y a autre chose que des vieilles peintures et des pierres délitées.
Parfois nous voyons dans les airs une terrasse où se promènent sérieusement des groupes de jeunes filles, dont je ne puis apprécier, à cette distance, que la bonne allure et les toilettes claires \ ce sont les demoiselles nobles, un couvent de doncellas. Par ailleurs, les fous cramponnés aux fenêtres m'interpellent. Cette maison est bien connue
dans toute l'Espagne, où l'on dit : o On va te mener chez le cardinal. »
Cet ensemble, d'un pittoresque provocant, d'un énergique relief — où les monuments de brique et les falaises qui les portent se confondent sous une même teinte jaunâtre — nul voyageur qui ne le saisisse, mais l'esprit, la qualité morale de cette reine détrônée, voilà ce qu'il nous faut comprendre.
Ce matin j'ai quitté la haute ville des vainqueurs, la ville solidement construite des palais. Je veux gagner le Tage, et j'entre dans la misère d'une ville arabe. Je descends une côte africaine ; les maisons toutes blanches sont séparées par des espaces de rocailles, par des pourrissoirs pleins de tuiles brisées. Peintes à la chaux, elles flamboient.
Leurs portes ouvertes laissent voir une
cour briquetée : des fleurs, des enfants et des femmes accroupies à l'arabe, dans des voiles blancs très sales, sur des marches blanches.
L'Afrique renaît dans les décombres des palais castillans. Une chanson orientale, celle-là même que chantait sempiternellement mon voiturier sur la route de Sparte, s'élève du milieu de cette côte brûlée pour affirmer la race indélébile. Ce que l'on entend le plus à Tolède, ce sont des chansons de Malaguenas, quatre vers sur une idée très compliquée, que les plus simples comprennent aisément. Cela vient d'Andalousie et se chante avec une inflexion de mélancolie, à la manière du muezzin sur un minaret. A peine tombés dans l'air lumineux, les premiers sons d'une malagueûa, la nature et notre âme se redressent, fleurissent. Tolède et
les rives du Tage deviennent un buisson ardent.
Les terrains autour de Tolède présentent des plis immenses et tels qu'on dirait un grand burnous jeté sur la campagne, un burnous dépouillé et lancé hors des murs par un peuple qui toutefois n'a pas pu rejeter son sang. Et dans Tolède, si je n'ai jamais le cœur froid, ni les yeux ennuyés, c'est que j'y vois à chaque pas la plus belle lutte du romanisme et du sémitisme, un élément arabe ou juif qui persiste sous l'épais vernis catholique.
A Santa Maria îa Bîanca, jadis une synagogue, les juifs avaient pris pour devise une modeste pomme de pin ; à San Juan de los Reyes, les hidalgos adoptent un coq ou bien encore, plus arrogants, des léopards, des lions et des
aigles. C'est révélateur d'une manière de sentir, ces motifs ornementaux. Les jours où l'on est dég-oûté l'on se dit ; « Que faut-il choisir? Ici, le mufle, et là, le fourbe. » Mais laissons cette sotte
idée qui ne nous mènerait à rien
r>es vainqueurs de Los Reyes ont tout pour eux : la couronne, la main de justice, l'épée. Les hommes de la synagogue sont désarmés, ne disposent de rien que de leur esprit subtil. Les bêtes de proie sont avec les princes ; ces juifs n'ont que la pomme du pin, de l'arbre qui pleure. Comment ces deux mondes pourraient-ils s'accorder? Ici, richesse flamande, et là maigreur, élégance d'une pensée qui s'est faite sous le palmier.
J'ai visité la petite église du Christo de la Luz, une ancienne mosquée devenue église. On y remarque une colonne ro-
maine. Cette colonne et cette mosquée contraintes à servir un dieu qui n'est pas le leur, c'est intéressant, mais ce qui m'excite davantage l'esprit, c'est de voir dans Tolède des ouvrages construits, après la reconquête, par les catholiques, sur un plan où l'on reconnaît une pensée arabe. Ainsi le clocher de Santo Tome.
Je ne me lasse jamais, l'imagination s'ébranle perpétuellement à voir les éléments décoratifs arabes employés par les Espagnols pour la plus grande gloire du catholicisme. Au lieu de versets du Coran, l'ouvrier trace sur les murs des phrases latines, espagnoles. Il s'est converti, il dit une nouvelle chose, mais sur le même ton que ses pères arabes.
Entrons une minute dans la maison de Mesa. Ce débris seigneurial contient de merveilleuses arabesques, où se mê-
lent des écussons espagnols. Elles sont tra'iées avec des clous, dans un plâtre très dur, dans un stuc. Ce n'est point régulier, c'est comme le travail d'un peintre spirituel dont chaque coup de pinceau a de l'âme. Cette décoration, une véritable dentelle (elle en a même la teinte), encadre de grands espaces, aujourd'hui de plâtre blanc, que recouvraient jadis des tapisseries à personnages, ces splendides tapisseries flamandes que nous avons vues au palais de l'Espagne à l'Exposition de 1900. Au-dessous, court un revêtement de vieilles faïences bleu, vert et or brun. Devant cette merveille de goût, je suis capable de me hausser au bien-être, à l'apaisement que nous donne la beauté, bref de goûter l'art pour l'art ; mais à dire franc, ce n'est pas ce plaisir sensuel qui me retient ici.
Je songe que l'ouvrier qui eut cette patience de ciseler ce réseau inextricable d'ornements sur ces plâtres, c'est le même qui recommence mille fois la même chanson et demeure des jours entiers à rouler entre ses doigts un chapelet d'ambre, auprès d'une fontaine d'Orient. Et s'il pense l'architecture et le plaisir de cette manière arabe, ne penset-il pas à l'orientale le catholicisme?
A San Juan de los Reyes, j'ai vu des écussons employés comme des éléments décoratifs d'Orient. Des écussons pensés à l'arabe ! Quelle riche complexité cela suppose dans l'âme des ouvriers !
Il se prolonge indéfiniment dans mon imagination excitée, l'intérêt que me donnent ces êtres qui se croient des catholiques espagnols et que je reconnais à leurs actes comme des Sémites.