‹ Greco; ou, Le secret de TolèdeChapitre 4 sur 14 · LA VIE DU GRECO · texte numérisé non relu

LA VIE DU GRECO

Les érudits s'accordent pour croire que le Greco naquit dans l'île de Crète, entre 1545 et 1550, mais ils n'ont trouvé aucune trace de son village natal, de sa famille ni de sa première formation. Il semble qu'il ait été l'un de ces nombreux jeunes gens qui venaient des îles rejoindre à Venise leurs aînés, déjà riches et considérés. Autour de l'église

de San Giorgio, ces Grecs formaient une colonie de plus de quatre mille âmes.

Verriers, miniaturistes, enlumineurs, ils gardaient le dépôt des traditions byzantines. On a justement rapproché la palette du Greco, où le blanc et le noir dominent, de celle des vieux artistes byzantins, telle que la décrit un célèbre manuscrit du mont Athos.

Le premier document positif que nous possédions sur cet artiste mystérieux, c'est une lettre où le vieil enlumineur Giulio Clovio, un exotique lui aussi (Dalmate d'origine), demande au cardinal Alexandre Farnèse d'accorder un logement dans son palais de Rome à « un jeune Candiote, élève du Titien et qui est un bon peintre ».

Au palais Farnèse, le Greco peignit de très bons exercices d'école. On peut

les voir aux musées de Naples et de Parme, dans la collection Beruete, à TEscurial et puis à Londres ; on y saisit l'influence du Titien, du Tintoret, de Palma et de tout Venise. Cependant les peintres commençaient de surabonder à Rome. Le Greco entendit les appels de la riche Espagne et, vers 1575, passa en Castille, à Tolède, où il était sûr d'obtenir de l'ouvrage.

Il allait de plus y trouver des modèles et une manière de sentir qui s'accordaient avec sa nature.

Philippe 1 1 venait de fixer la vie administrative à Madrid et dans son Escurial. Mais la très noble, la très loyale, l'impériale Tolède, sur son âpre côte, au milieu de ses ruines romaines, de ses basiliques wisigothes, de ses mosquées

arabes, de ses églises et de ses palais, demeurait l'âme de l'Espagne.

Un immense mobilier d'art encombrait sa cathédrale ; mais elle manquait de tableaux en harmonie avec son caractère ; elle attendait, réclamait son peintre. Quand le Greco fit son déballage, les chanoines lui commandèrent immédiatement ce Partage de la tunique du Christ qu'on admire toujours dans leur sacristie.

C'est une œuvre de grand style, splendide et pleine, toute ramassée autour de la noble tristesse du Christ. A la droite du Fils de Dieu, dont la tunique est rouge, se tient un seigneur vêtu d'une armure ardoisée. Ce fier personnage à la figure basanée exprime la pensée de toute la composition. Il reste en dehors des incidents ; il subit, il médite, il connaît

qu'il participe à ce qui devait arriver. Derrière le Christ et ce chevalier, son témoin, sur des fonds qui rappellent la cuirasse du chevalier, s'enlèvent et 8< pressent les piques et les plumets de 1 multitude. Cette canaille d'ailleurs, ne parvient pas à troubler de son haro k magnifique exemple de dignité que fournit le premier plan.

Les influences italiennes persistent dans ce début du Greco à Tolède, comme dans les travaux qu'à la même époque.

il exécutait pour Santo Domingo el Antiguo. C'est l'éternelle histoire de l'originahté qui se cherche (1). Aprè.s une série d'œuvres obscures, un Balzae écrit les Chouans^ vrai chef-d'œuvre, mais encore sous l'influence de Waltej

(1) Voîj le» notes à la fin du volume.

Scott ; il ne se trouve décidément que le jour où il se tourne à décrire la vie moderne. Ainsi Greco découvrit son génie dès qu'il imagina de peindre les nobles Castillans. Le Martyre de saint Maurice et de ses compagnons qu'il exécute pour Philippe II, de 1580 à 1584, atteste qu'il connaît maintenant sa voie : c'est d'exprimer d'une manière réaliste les spasmes de l'âme.

Cette conception était d'accord avec les mœurs d'un roi qui allait orienter la peinture vers le pathétique moral, et la conduire du Titien à l'école de Séville, Pourtant le Martyre de saint Maurice ne semble pas avoir pleinement satisfait Philippe II. Il ne crut pas pouvoir mettre sur l'autel la toile du Greco ; il se tourna vers le Florentin Romulo Cincinnato qui lui fournit une composition médiocre,

mais non ohjectionnahle. Les deux œuvres rivales se voient toujours au couvent de San Lorenzo de rEscurial. Celle de l'Italien, sur l'autel des saints martyrs ; celle du Greco, dans la salle capitulaire. Tout naturellement le visiteur cherche à se rendre compte des objections du roi.

Le Greco avait à peindre l'histoire fameuse de ces soldats chrétiens qui, sommés par l'empereur romain de sacrifier aux dieux, ne voulurent ni céder ni se révolter et acceptèrent le martyre ; il ne vit pas leur mérite dans l'acceptation de la mort, — en cela des milliers de confesseurs les avaient égalés, — mais il rêva de glorifier que leur chef Maurice eût obtenu par son discours le sacrifice de toute sa légion. C'est pourquoi il peignit dans de belles proportions, bien au premier plan, le concilia-

bule de saint Maurice et de ses compagnons, et puis, fort en retrait, le saint suivi de son état-major et d'une escorte d'anges, musiciens et chanteurs, qui s'en va consolant, un à un, les soldats et qui reçoit leurs têtes, à mesure que l'exécuteur les tranche.

On comprend que Philippe II, accessible pourtant aux graves songeries, puisqu'il leur consacrait la masse solennelle des bâtiments de son Escurial, ait été surpris par cette magnifique extravagance d'un tableau tout intellectuel.

Greco, ajustant mieux son but, allait, au lendemain même de cette demi-réussite atteindre son point de perfection dans le fameux Enterrement du comte d'Or gaz.

Voilà son chef-d'œuvre populaire.

C'est la gloire. A cette date, en 1584,

une vogue immense lui vient. Dès lors, il fournit les couvents et les églises de Sainte Madeleine, de François cC Assise, de Véronique tenant le çoile, et il portraiture l'élite de la société castillane, en même ternps qu'il invente ses grands poèmes de peinture mystique.

Durant plus de trente ans, Tolède a possédé dans le Greco un de ces artistes, comme l'Italie de la Renaissance en a tant connu, qui ne s'enferment pas dans un seul art. Ce grand peintre sculptait, bâtissait, écrivait.

Mais comment le juger dans ces diiïérents ordres? Un malin génie s'est acharné sur ses travaux d'écrivain, de sculpteur et d'architecte.

Que sont devenus les manuscrits où il développait ses idées sur l'art de la

peinture? Pacheco, si peu suspect de sympathie pour le vieux maître, déclare qu'ils étaient d'un grand philosophe. Peut-être les retrouvera-t-on quelque jour au fond d'un couvent ou bien dans une bibliothèque de chapitre.

Ses sculptures aux formes sveltes, parfois même quintessenciées et subtiles, témoignaient d'une passion concentrée. Il atteignait, dit-on, une sorte de beauté fatale, en cherchant à tout prix l'expression personnelle. A la fin du dixhuitième siècle, dans l'église des Franciscains d' Illescas, — petite ville sur la route de Madrid à Tolède, et qui joue un grand rôle dans les romans picaresques, — on voyait encore la plus importante de ses œuvres sculpturales : les tombeaux des fondateurs du monastère, Gédéon de Hinajosa et sa femme Dofia Catalina

Velasco, C'étaient deux niches de marbre blanc, ornées de pilastres et de frontons, où les deux donateurs étaient agenouillés dans l'attitude de la prière. Sur les côtés 86 trouvaient les pleureuses... Cette description donne l'idée d'un tombeau de la Renaissance italienne, où manquent la tristesse et l'angoisse de la mort si bien senties par le moyen âge. On aime à croire que le Greco avait su mêler son âme à ce décor, mais il ne reste rien de ces tombeaux... Jugerons-nous de son talent sur les figures des deux apôtres qui ornent le grand rétable dans l'église de la Caritad? C'est de l'art italien, élégant, animé toutefois d'une vie assez expressive et douloureuse... Nous fierons-nous aux statues qui décorent le rétable de l'église de l'hôpital d'Afuera? Quelques-unes doivent être du Greco. Mais lesquelles?

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Son œuvre architecturale n'a guère moins souiïert. Dans l'église San Vincente de Tolède et à l'hôpital d'Afuera, on peut voir ses rétables ; mais il me semble que l'on a cessé de lui attribuer l'hôtel de ville de Tolède, conçu dans ce noble style greco-romain, fort à la mode en Italie à la fin du seizième siècle.

Ces divers travaux incertains m'autorisent, je pense, à conclure que le Greco, quand il ne voit pas une occasion de produire son âme, se réfugie dans un travail correct, expert, pondéré, voire glacé. Hors ses jours d'émotion, ce n'est plus qu'un maître qui travaille sans chercher l'effet.

Homme étrange, qui double d'un personnage énigmatique le mystère de son

art. Une vie et des œuvres submergées par les ténèbres, tel est le sort de Greco. C'est seulement au cours de l'année 1908 qu'un érudit espagnol, Manuel B. Cossio, a réussi à nous fournir quelques précisions. Essayons de saisir les points brillants qu'il est, tant bien que mal, parvenu à dégager.

Et d'abord, quel visage avait donc le Greco? Faut-il le reconnaître aux côtés de Michel-Ange, du Titien et de Clovio, dans les Marchands du Temple? Est-il le Centurion du Partage de la Tunique, et le saint Joseph de la Sainte Famille du Prado? L'avons-nous dans sa grave maturité, parmi les seigneurs qui rendent les derniers devoirs au comte d'Orgaz? Est-ce vraiment son visage de songeur émacié que possède M.Beruete?

Je l'admets. Je crois que nous avons

dans cette émouvante série la suite des états d'une grande âme qui se forme.

Le Greco doit être cet homme tout de finesse, de nervosité, la tête légèrement inclinée à gauche, du type écureuil, si j'ose dire, mais ennobli de rêverie religieuse ; une figure silencieuse appliquée (et peut-être neurasthénique).

On sait depuis hier qu'il habitait, non loin de Santo Tome, au milieu de la juiverie. Ces pierres écroulées abritèrent successivement le fameux argentier Samuel Lévy et le magicien marquis de Villena. L'imagination populaire fouille encore ces décombres pour y découvrir la trace des trésors de l'un et des opérations diaboliques de l'autre.

Depuis les arceaux de ces ruines, M. Lafond, le conservateur du Musée de Pau et l'un des hommes de France les plus

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familiers avec l'art espagnol, a reconnu les collines grises qui figurent souvent au fond des tableaux du Greco. En s'approchant de sa fenêtre, le peintre apercevait, près du pont d'Alcantara, la fameuse machine inventée par l'Italien Juanelo, mécanicien de Charles-Quint, pour monter l'eau du Tage au sommet de l-a ville. Cette machine nommée VArtificio de Juanelo était célèbre dans toute TEspagne, et l'on faisait le voyage de Tolède ])our l'admirer. Je ne doute pas que ce ne soit elle cette roue mystérieuse que le Greco a peinte au fond du Saint. Martin partageant son manteau avec un pauvre. Comme Vinci, Greco s'intéressait à l'art de la miécanique. Tout naturellement il se plut à étudier un appareil construit sous ses yeux et que les écrits du temps proclament à

Tenvi une des merveilles du monde (2).

Dans la juiverie de Tolède, le peintre vivait fastueusement avec sa famille et de nombreux élèves. Nous avons un document sur son intérieur, un véritable tableau de genre. Trois femmes de tous âges et qu'un beau chat surveille, s'occupent à broder et à filer, tandis qu'une quatrième soutient sous les bras un enfant.

Ce tout petit garçon, qui deviendra le Saint Martin de la chapelle de San José et le délicat adolescent qui déploie le plan de la ville dans la Vue de Tolède, paraît bien être Georges-Manuel Theotocopuli, le fils du Greco.

Comme son père, Georges-Manuel fut à la fois peintre, sculpteur et architecte. On a telle copie du Partage de la Tunique, puis un Saint Pierre et saint

Paul que l'on croirait du Greco, n'était la signature de son fils. Et sans doute qu'il a exécuté beaucoup des répliques qui encombrent aujourd'hui le marché.

Pour nous faire de ce jeune homme une idée intéressante, il faut concevoir sa vie comme tout entière enfermée dans la chapelle mozarabe de la cathédrale.

Cette chapelle est une des plus précieuses traditions de Tolède, une relique du temps des Maures. Elle perpétue la constance de ceux qui, sous la domination musulmane, gardèrent leur sang et leur foi. Là se conservent des usages liturgiques spéciaux, d'origine orientale, apportés en Espagne, aux premiers temps, par les barbares Goths ; et là viennent encore prier, au début du vingtième siècle, quelques familles mo-

zarabes de toutes conditions. Georges- Manuel eut à construire la coupole et la lanterne de ce sanctuaire vénérable.

Quoique ses plans parussent trop hardis aux hommes du métier, il les fit agréer des chanoines et les conduisit à bonne fin...

Voilà tout ce que nous savons sur le fils du Greco, qui mourut assez jeune.

Cet emploi de sa vie lui donne quelque chose de poétique. Je songe au fils de Victor Hugo, François- Victor, qui, pour grandir encore la gloire de son nom, se consacre au service de Shakespeare et l'honore comme une des sources de son père. On regarde avec sympathie Georges-Manuel protéger ce culte mozarabe. Il y vénère une tradition compo- Bite où s'est nourrie le génie du Greco. Quel geste charmant dans l'ombre, celui

de ce jeune homme qui recouvre d'une coupole les eaux qui sourdent du sol antique de Tolède !

La fille du Greco est plus romanesque encore que Georges-Manuel. C'est elle le petit page de V Enterrement du comte d'Orgaz; c'est elle, l'enfant Jésus qui chemine craintivement appuyé contre le Saint Joseph (de l'église San José) dans un sentier des environs de Jérusalem ; c'est elle surtout, ce noble et grave portrait de jeune femme qui fut vendu avec la collection du roi Louis- Philippe, à Londres, en 1853, et qui appartient aujourd'hui à Sir John Stirling Maxwell. Quel livre d'amour, si l'on recueillait les noms de tous ceux qui l'ont aimée ! Le jeune Chasseriau en fut épris. Mais parmi les folies qu'elle a suscitées, la plus étonnante est encore

de l'érudit Buchon qui, dans son Atlas de la Principauté française de Morée^ donne, entre deux croquis de forteresses franques, cette charmante figure comme un modèle du « vrai type grec ».

On connaît les beaux yeux, l'ovale pur, le teint mat de la fille du Grèce, mais, de sa voix et des sentiments de cette émouvante fiévreuse, rien ne nous est parvenu. Il est assez décent que chez le peintre de la profonde Tolède mi-catholique, mi-arabe, la fille de la maison soit voilée (3).

Avons-nous des lumières plus complètes sur son atelier, sur l'équipe de ses élèves et sur son enseignement, dont l'influence agit jusque sur le grand Velasquez? Nous savons que l'on voyait chez lui Fra Juan Bautista Mayno, do-

minicain de grande vertu, qui traitait les portraits avec une si belle douceur et tant d'amour, que, sans rien négliger de la ressemblance, il donnait aux plus vieilles et aux plus laides de la grâce et de la jeunesse ; — le graveur Diego de Astor, de qui je vous souhaite que vou» trouviez une estampe, un saint François agenouillé tenant une tête de mort, d'après le Greco, ou les planches pour l'histoire de Santiago ; — Orrente ; — Antonio Pizzaro ; — et puis son disciple préféré Luis Tristan qui, d'après la dizaine de tableaux que j'ai vus au couvent de Santa Clara la Real, me semble bien surfait.

Un texte de Pacheco nous ouvre quelques vues sur l'enseignement que ces jeunes artistes recevaient de leur maître. Ce peintre et critique sévillan vint un

jour à Tolède visiter le Creco, alors âgé de soixante à soixante-dix ans, qui le mena dans une pièce remplie de maquelles en terre de ses sculptures, puis dans une seconde pièce où se trouvaient les esquisses de tous ses tableaux. Et l'honnête Pacheco s'étonne fort. « Qui croirait, écrit-il, que Domenico Grèce esquissât ses ouvrages, les retouchât à maintes reprises, afin de séparer et de désunir les teintes, pour donner ainsi à ses toiles leur aspectde cruelles ébauches, et pour simuler une plus grande liberté de facture, une plus grande puissance, b

Ce qu'un profane croit saisir dans cette brève indication, c'est que le Greco se préoccupait d'éviter le rondouillard et cherchait l'expression crue, immédiate, directe.

Pacheco demanda encore au Greco ce

qui doit l'emporter du dessin ou de la couleur. Le vieux maître répondit que c'était la couleur, puis il déclara que « Michel-Ange était un bon homme, mais qu'il ne savait pas peindre ». Ce qu'il faut entendre, je crois : « Michel- Ange est un véritable homme (au sens où Napoléon dit à Gœthe : Vous êtes un homme, monsieur de Gœthe), mais il ne fait pas proprement de la peinture, il dessine des groupes statuaires. »

On sait par ailleurs que Greco se faisait de son art une très haute idée.

Un jour, les Hiéronymites du monastère de Santa Maria de la Sisla (dont l'emplacement se voit encore à une demilieue de Tolède), le prièrent de leur fournir une Cène. D'accord avec eux, il passa la commande à son cher Luis Tristan. Celui-ci, le travail fait, demanda

deux cents ducats. Les moines admirèrent la toile, mais d'un si jeune artiste, le prix leur semblait trop élevé. On recourut à l'arbitrage du Grèce. A peine le Maître eut-il vu le tableau, qu'il se jeta, la canne levée, sur son élève, en l'appelant « vaurien et déshonneur de la peinture ». Les bons moines s'interposèrent : un si jeune homme était excusable de ne pas comprendre la valeur de l'argent. Mais le Greco continuait : « Ce mauvais fils nous trahit de lâcher une si belle toile à moins de cinq cents ducats, et je veux qu'il l'emporte chez moi, si vous ne lui comptez de suite son argent. »

Ce singulier homme tenait tête à l'Inquisition elle-même. Les théologiens lui cherchèrent des difficultés sur ce qu'il agrandissait les ailes des anges.

Disons-le en passant, il avait raison : il ne faut pas d'ailes (et puisqu'il s'agit de surnaturel, personne ne demandera d'explication) ou bien il en faut à la mesure du corps. Quoi qu'il en soit^ accusé d'avoir manqué aux règles canoniques dans certains de ses tableaux, Greco plaida et gagna son procès.

Phidias avait été moins heureux à Athènes.

Je soumets aux membres de la Société des Beaux-Arts le système que le Greco employait avec ses clients.

Il ne vendait pas ses tableaux, il les donnait en gage contre une somme d'argent, sous réserve de les reprendre s'it lui convenait de rembourser. Et cea messieurs pourraient encore faire leur profit de la belle résistance qu'il opposa, au début du dix-septième siècle, à l'im-

I ôt sur le travail. Le collecteur voulait exiger de lui un droit sur les commandes qu'il exécutait à Illescas. Il refusa de payer et porta le litige devant la Cour royale, qui lui donna satisfaction et déclara exempts de tous impôts les trois nobles arts de la peinture, de la sculpture et de l'architecture.

De ces faits, il apparaît que le Greco apportait des idées étrangères dans Tolède. Ses mœurs aussi semblaient bizarres. Jusepe Martinez le blâme d'avoir «tenu à gage dans sa maison, pour profiter de toutes les jouissances à la fois, des musiciens qui jouaient pendant qu'il prenait ses repas «. Quelle musique voulait-il entendre? Une musique d'esprit et de couleur arabes? Ou bien cet art énergique, hautain, que j'ai pressenti un soir, en écoutant des voix alternées

dans les ténèbres du monastère au Montserrât? On donnait alors, j'imagine^ dans les églises de Castille, des morceaux écrits pour flatter le délire mélancolique du roi Philippe II. Seule aujourd'hui la Chapelle Sixtine les a recueillis. Ils valent pour exprimer le cœur de l'Espagne, aussi bien que les peintures d'un Morales, d'un Zurbaran.

Mais je crois que le Greco avait un faible, cet artiste nerveux et d'une élégance un peu levantine, pour les chansons sèches et tristes, qui naissent d'un sol pierreux au bourdonnement de la guitare.

Le soir, il les écoutait chantées par des mendiants et des porteurs d'eau, quand il passait le pont Saint-Martin pour s'en aller aux cigarrales, dans les jardins qui sont placés sur la côte en demi-lune, au sud-ouest de Tolède.

Là s'élevait, pour parler comme un poète de l'époque, une maison champêtre « bâtie suivant les plans et une invention de Crète ».

Entendez par là que Greco s'était chargé d'embellir pour l'opulent cardinal archevêque Sandoval y Rojas, le cigarral de Buena Yista.

Auprès du Tage, parmi des jardins plantés d'orangers, de châtaigniers et de pins où présidaient les statues des nymphes, les chevreuils erraient le long des étangs. Le passant peut voir encore quelques vestiges de ce beau luxe. Et la vie qu'on y menait, Tirso de Molina nous l'indique dans ses Cigarrales de Tolède, de la même manière que Boccace nous donne l'image d'une villa médicéenne au-dessus de Florence.

Dans le Cigarral de Buena Vista, le

Greco, chaque soir, retrouvait les plus gracieux esprits de la ville et les belles Tolédanes qui, suivant un pieux ami de «ainte Thérèse, « disent plus en un mot qu'un philosophe d'Athènes en un livre ». Il y vit passer, à côté de ce Tirso de Molina, l'admirable dramaturge de la légende de Don Juan, Lope de Vega, excellent prêtre, génial fabricant de comédies de cape et d'épée, dont il serait puéril de blâmer la fougue amoureuse ; — le père Ribadeneira, l'ami et le mémorialiste d'Ignace de Loyola ; — le frère Hortensio Félix Paravicino y Arteaga, de l'ordre des Trinitaires, qui écrivit des romances lyriques, subtiles et mystiques ; — le savant jurisconsulte Covarrubias ; — le poète conquistador Ercilla, élève de Stace et de Lucain, premier explorateur de la Patagonie, et qui

chanta ses exploits dans une « œuvre plus sauvage que les nations qui en font le sujet » ; — Baltazar Graciaiiy prosateur obscur, prolixe et profond, qui peignait les scènes romanesques de la vie pour aider à l'éducation des héros ; — leur maître à tous, Gongora, le fameux prêtre cordouan, d'un patriotisme et d'une foi farouches, qui composait des romances moresques, froides,, étincelantes et brodées à l'infmi; — puis enfin Cervantes. Et, dans les mêmes années, sainte Thérèse, à Tolède, faisait œuvre de fondatrice et de poète génial. Greco nous a laissé les portraits d'un certain nombre de ces personnages. Je me plais à rêver d'un salon dans le cigarral de Buena Vista restauré, oîi ils seraient tous réunis, cardinaux, poètes couronnés de lauriers, médecins, juris-

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