‹ Grégoire VII, Saint François d'Assise, Saint Thomas d'AquinChapitre 4 sur 6 · IV AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

IV AVERTISSEMENT

ceux de Roger Bacon, Raymond LuUe, Rntebœuf^ Marco Polo, F. de Barberino, Pétrarque, Chaucer , Pie 11^ Brunellesco, Lêofiard de Vinci, Arioste, Rabelais, Bernard Palissy, André Vésale et Palestrina qui tous, depuis 1828, ont été successivement insérés dans les différentes Revues publiées à Paris, et dont l'ensemble doit être compris, avec quelques chapitres auxquels je travaille, sous le titre général de Renaissance.

En employant ce mode de publication successive, j'ai trouvé l'avantage que je cherchais, celui de soumettre préalablement mes travaux à la critique, et d'en recevoir de nombreux avis dont je profite journellement pour corriger les erreurs et les fautes que j'ai pu commettre dans une composition si étendue et où les sujets sont si variés

Quant aux trois chapitres sur Grégoire VII, saint François et saint Thomas, leur volume et la gravité des matières exigeaient une publication à part; et je la fais d'autant plus volontiers que , ainsi que je l'ai déjà dit, j'ai la certitude d'offrir au public un ouvrage complet, sinon dans sa forme, relativement au moins, au sujet qui y est traité.

J'attends donc à l'occasion de ces trois chapitres que je publie aujourd'hui, les mêmes conseils de la critique éclairée dont j'ai tiré en effet, de grands secours pour améliorer la partie de mes travaux déjà connue, mais que je réclame de nouveau, afin que je puisse apporter plus de perfection à ceux qui me restent à faire.

Paris, le 2i février 18ii.

Depuis Octavien Auguste, les Césars réunirent en leur personne la double qualité d'empereur et de souverain pontife. Cette dernière dignité avait même toujours été conférée, sous la république, aux magistrats et guerriers dont rinfluenee personnelle était grande. Cette tradition antique tirait son origine de l'époque des rois de Rome qui, selon l'institution de Niuna, régissaient le collège des prêtres et étaient en efifet souverains pontifes.

Dans l'ancienne Rome, ceux qui gouvernaient l'état étaient aussi chefs de la religion, et le gouvernement des choses politiques et celui des choses sacrées n'en formaient qu'un seul destiné à développer et affermir la puissance intérieure et extérieure de la république^

Comme on Ta dit souvent et avec raison , la religion des Romains était le culte de la patrie ; et chez ce peuple positif, toutes les considérations religieuses ou superstitieuses étaient ordinairement subordonnées à la raison d'état, aux intérêts de l'empire.

C'est peu que de savoir par l'étude que nos lois, nos usages et nos idiomes modernes de rOccident trahissent notre affinité avec les anciens Romains. Il faut avoir séjourné en Italie, et particulièrement à Rome, pour avoir retrouvé à chaque pas les souvenirs profonds qu'a laissés le peuple-roi. Et malgré la victoire glorieuse et décisive de la civilisation chrétienne sur celle des fils de Mars, la langue et les monuments de ces derniers ont été conservés par les serviteurs du Christ, qui ont fait des églises avec les basiliques, et chantent encore leurs prières en latin. Plus tard on a adopté la législation des Romains, on a appris d'eux l'art de la guerre, on s'est formé le goût sur leurs écrivains, et l'on a même proposé les vertus de leurs grands hommes comme modèles.

On serait tenté de croire qu'il y eut quelque chose de prophétique dans ces paroles du poète Horace, annonçant la durée du Capitole : « Stet « Capitolium ftdgens! » a-t-il dit ; et en effet, encore aujourd'hui, aucun habitant de Rome ne regarde les fondements antiques de cet édifice, sans émotion ; aucun Romain, si bon catholique qu'il soit.

ne considère la louve antique dans le nouveau palais du Gapitole , sans éprouver un noble or-* gueil.

Mais de tous ces débris de l'ancienne Rome , il n'y en a pas qui sollicite plus puissamment la méditation^ que ces mots si souvent inscrits sur les ruines des édifices des Césars : « Imperator c< ET PONTfFEX MAXiMUS , empereur et souverain n pontife, n

En voyant ces hautes dignités qui n'en faisaient qu'une autrefois , on cherche comment elles ont été divisées ; on interroge l'histoire, on se demande si, malgré les e£forts que l'on a £»its pour les disjoindre, elles ne tendent pas natui^llement à se réunir. On se sent disposé à croire que comme l'âme et le corps , le gouvernement des choses de ce monde et celui des intérêts spirituels sont inséparables ; et que chacun de ces pouvoirs isolés tend, par sa nature même, à reprendre^ par le concours de l'autre , la portion d'activité ou d'ordre qui lui manque pour agir utilement et à propos.

Les intelligences les plus pures et les plus élevées de l'Italie moderne , à la tète desquelles il faut placer les Dante et les Pétrarque , ont cru reconnaître que ce qui a été fait par le peuple romain n'est que l'accomplissement des volontés de Dieu ; que l'établissement de leur vaste empire venant de Dieu même, a constitué de droit la monarchie par excellence. Cette opinion, ainsi

que celle que l'on avait sur la prétendue perfection du gouvernement de l'empereur Auguste, n'a pas cessé de régner en Italie jusqu'au seizième siècle ; et encore aujourd'hui, les préjugés les plus bizarres, les idées les plus burlesques sur la sagesse, et même la sainteté des anciens Romains, se transmettent dans le peuple. A ce sujet, et malgré la gravité de la matière que je traite , je ne puis m'empêcher de rapporter la réponse d'une femme du faubourg Transtévérin qui, interrogée sur le nom du premier pape , dit sans hésiter que c'était Romulus! tant les préjugés favorables à l'ancienne Rome sont fortement imprimés dans les esprits , tant on a toujours été porté ; dans Tltalie moderne, à lier non-seulement le présent avec le passé , mais à fondre par des nuances imperceptibles deux choses si contraires, le christianisme et le paganisme. {Dante, Inf. c. 4. — Pétrarque, Trion/i.)

Ces paroles de l'Évangile : « Rendez à César ce « qui appartient à César ^ et à Dieu ce qui appar- « tient à Dieu, » ont jeté les fondements de la politique moderne. Depuis qu'elles ont été proférées jusqu'au moment où j'écris, le résultat des efiforts tentés pour gouverner les hommes et les états, a été la division des intérêts temporels de ceux de la vie future. Lorsque Jésus-Christ, après avoir prononcé les paroles citées , ajouta celles-ci : « Jfcfon royaume ri! est pas de ce monde ; » ces deux pensées corollaires jetèrent l'idée d'un système

de politique nouvelle en Europe où toutes les lumières et les usages alors étaient empruntés à l'ancien monde romain.

La puissance illimitée et violente des empereurs, jusqu'à Constantin, et le zèle exclusivement religieux des premiers chrétiens , rendirent cette division des deux gouvernements, forcée en quelque sorte. D'un côté étaient des bourreaux toutpuissants; de l'autre, de pauvres évêques de Rome, dont la dignité suprême n'apparaissait aux yeux des païens qu'au moment où les chrétiens subissaient le martyre.

Pendant les invasions des barbares, puis lors de la double domination en Italie , exercée par les exarques impériaux et les rois lombards , les papes , contraints de plier sous le joug de vainqueurs qui joignaient souvent l'astuce à la puissance , commencèrent à faire l'apprentissage de l'art de gouverner les choses temporelles. C'était à eux que les chrétiens s'adressaient pour obtenir justice, ou au moins des faveurs des rois lombards et de leurs officiers ; or, ces affaires qui, pour être bien traitées, exigeaient autant de fermeté d'âme qued'habiletédeconduite, contribuèrent adonner de rimportance dans l'état aux pontifes et à la cour pontificale.

Un grand événement pour l'Italie, pour la papauté et par suite pour toute la chrétienté, fut la fin du royaume des Lombards. En 774, le pape Adrien V était déjà assez puissant, comme souve-

rain, pour qu'ayant à se plaindre de la mauvaise foi de Didier, roi des Lombards, il autorisât Charlemagne à venir en Italie pour en chasser ce prince. Adrien, de famille noble, joignait au caractère ferme des anciens Romains, la politique souple et adroite qui s'est développée depuis l'ère moderne. Charles, roi des Français, impatient de faire une conquête dont le motif ostensible avait quelque chose de sacré, passa les AJpes, vint en Italie , et après huit mois de siège , prit Pavie et fit Didier prisonnier. Pendant cet intervalle de temps, Qiarles se rendit à Rome, où il fut reçu comme le libérateur de l'Italie, y passa l'hiver et le carême de l'année 774 , temps pendant lequel Don-seulement il confirma la donation de l'exarchat de Ravennes, faite à Etienne III par Pépin le Bref, mais augmenta encore la puissance temporelle de r Église romaine, en ajoutant au premier don fait par son père, des possessions entre l'Adriatique et l'Apennin, depuis l'embouchure de l'Adige jusqu'à Ancône, avec une partie de la Tuscie, en remontant depuis la Méditerranée jusqu'à la source du Tibre (1).

Après la mort d'Adrien I", qui était parvenu à

(i) La fameuse donation tant reprochée à Constantin, par Dante y et dont les papes se sont souvent autorisés, était une constitution , première source des richesses de l'Église il est vrai^ par laquelle cet empereur, en 32i , donna aux églises le droit d'acquérir des biens-fonds, et aux particuliers la liberté de faire des testaments en leur faveur.

donner déjà une si grande importance au gouvernement temporel du Saint-Siège, son successeur, Léon III, aussi ferme et non moins habile, s' étant rétabli sur le trône pontifical d'où il avait failli être expulsé par les intrigues de sa propre cour, accomplit en sa double qualité de chef de r Église et de souverain temporel , un acte qui constitua, en les liant d'intérêts, la puissance des papes et celle des empereurs.

Depuis Tan 476, que l'empire d'Occident avait été renversé par Odoacre, roi des Hérules, le titre en demeura éteint jusqu'au huitième siècle, espace de temps pendant lequel l'Italie demeura successivement assujettie aux Hérules, aux Goths et aux Lombards. Gharlemagne ayant conquis ces derniers et soumis l'Allemagne, réduisit sous ses lois tous les peuples que sa naissance ou la puissance de ses armes lui soumirent. Devenu supérieur aux empereurs d'Orient, Charles résolut alors de faire revivre la dignité impériale en Occident , et dans cette intention il se rendit à Rome.

Rien ne fait mieux ressortir les eflfets de la division des pouvoirs temporel et spirituel, ainsi que le caractère delà politique des nations chrétiennes qui en fut le résultat, que l'accord du vainqueur des Saxons et des Goths-Ibériques avec le successeur de saint Pierre ; l'un ne pouvant se passer de la consécration religieuse devevenue indispensable dans l'esprit des peuples ,

l'autre sentant le besoin de consolider et d'étendre sa force matérielle pour donner de Tautorité à sa parole. Voici , en abrégé, comment les choses se passèrent en l'an 800 ou 801, lorsque Léon III venait de repousser les accusations qu'on lui imputait, et d'être accueilli par son clergé qui déclara n'avoir pas le droit canonique d'examiner la conduite du souverain pontife. Il arriva que le ]our de Noël , Charles étant venu entendre la messe à la basilique de Saint-Pierre, après s'être incliné respectueusement devant l'autel, et se disposant à partir, le pape Léon III s'approcha de lui et posa sur sa tête une couronne très-précieuse. Cette action frappa le clergé et le peuple qui , toujours fidèles aux vieilles traditions romaines, comme je l'ai dit, proclama à grands cris et par trois fois la formule usitée à la création des empereurs : « Vie et victoire à Charles, Avr- « guste , couronné de la main de Dieu , grand et « pacifique empereur des Romains ! » Léon consacra ensuite Charles avec l'huile sainte, ainsi que Pépin son fils, roi d'Italie; puis celui-ci s' étant prosterné devant son père, le reconnut pour son seigneur et souverain. Ainsi eut lieu, comme par hasard, bien que tout eût été concerté six ans avant (774), dans un concile tenu à Rome, auquel assista Charles , le sacre du premier empereur d'Occident.

La cour de Rome était florissante et même riche, puisqu'elle donnait des couronnes si pré-

cieuses ; et si l'on en juge par la somptuosité des présents que Charles fit à la basilique de Saint- Pierre de Rome, après son sacre, il faut en conclure que l'Église était très-puissante, spirituellement et temporellement. Mais ses richesses matérielles devaient bientôt augmenter encore, et surtout reposer sur des fondements plus solides.

Le fils et le successeur de Charlemagne, Louis le Débonnaire, qui dans l'excès de son zèle religieux, combla de présents et de faveurs le clergé dont il ne se fit cependant point aimer, reconnut et affermit les fiefs dépendant des églises , genre de propriété qui s'était établie depuis que les revenus ecclésiastiques étaient assez considérables pour que les évêques eussent jugé à propos de donner des terres à des hommes libres, afin d'augmenter les troupes du royaume et de s'assurer à eux-mêmes des défenseurs. Cette circonstance importante qui rendait le clergé riche propriétaire territorial, seigneur et guerrier, l'associa aux intérêts temporels de la féodalité, et par cela même lui ôta son caractère apostolique en l'entraînant avec promptitude dans tous les vices qui résultent toujours de l'excès des richesses, du pouvoir et du luxe.

Déjà depuis quelque temps le clergé de Rome avait plusieurs fois intronisé les papes sans attendre l'approbation des empereurs , lorsque Nicolas I" ayant été élevé sur le Saint-Siège (858) et étant allé peu de temps après visiter l'emperenr

Louis (le Débonnaire ou de Bavière) dans son camp près de Rome, le prince temporel vint à pied audevant du pontife , prit son cheval par la bride , baisa , dit-on , ses pieds lorsqu'il fut à terre , et donna ainsi un exemple d'humilité qui, imité par quelques-uns de ses successeurs , devint un titre que la papauté fit valoir, à l'occasion, contre la dignité impériale.

Ce même pape Nicolas excommunia bientôt après l'empereur Lothaire pour cause de divorce; mais le pontife suivant, Adrien II , trouvant en Charles le Chauve, roi de France, un prince qui connaissait aussi bien l'étendue de sa puissance que les bornes de celles du Saint-Siège, fut obligé de reculer devant les injonctions du monarque français.

Cette fois la puissance spirituelle céda au pouvoir du siècle , et lorsque ce même Charles le Chauve fut couronné à Rome (875) par le pape Jean VII , « il le fut par nous , dit ce pontife en « plein concile {Concil. rom., Labb., t. IX, p. 296), c< avec justice, et nous l'avons approuvé avec le « consentement et le vœu de nos frères les évêques « et des autres ministres de la sainte Église ro- « maine, de l'illustre sénat, de tout le peuple ro- «main, et de la noblesse {gentisqiie togalœ) ; et « suivant l'ancienne coutume, nous l'avons élevé « solennellement à l'empire et décoré du nom « d'Auguste » paroles qui indiquent clairement qu'alors et lorsque les papes avaient affaire à

des princes jaloux de leurs droits, le concours du clergé et du peuple de Rome était indispensable pour que l'élection d'un empereur fftt régulière.

Dix ans après cet événement ( 885) , Charles le Gros , étant empereur , refusa de reconnaître le successeur d'Adrien III , Etienne V, par cela seul qu'on n'avait pas attendu son consentement pour la cérémonie de la consécration du nouveau pontife. Afin d'apaiser le monarque, il fallut qu'Etienne lui envoyât les signatures de trente évêques, de tous les prêtres et cardinaux-diacres de Rome, du clergé inférieur et des magistrats de cette ville qui l'avaient unanimement élu et avaient souscrit l'acte de sa consécration. {Voyez Muratoriy Annali d'Italia, t. V, p. 154.) Ce qui démontre : d'abord que les empereurs étaient en droit de ne reconnaître la validité de l'élection d'un pontife, que lorsqu'elle avait été faite concurremment par le clergé et les citoyens, et qu'enfin l'usage voulait que l'élection du prince de l'Église fût ratifiée par le chef de l'empire.

Chaque année quelque événement nouveau rendait la lutte plus vive entre le sacerdoce et l'empire. En 892, le pape Formose, homme singulier d'ailleurs, avait couronné empereur, Lambert, duc de Spolète ; et par une fantaisie qu'on ne pardonnerait pas à un prince temporel, ce pontife s' étant brouillé avec son protégé, appela pour le supplanter, Arnolphe, roi de Germanie ,

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qu'il couronna comme son prédécesseur, en 896, en ayant soin d'insérer dans le serment que les Romains prêtèrent à ce nouvel empereur, cette clause remarquable : « Sauf la foi due à For-- « mose » (1).

Pendant le dixième siècle, le plus déplorable de l'ère moderne pour F Église ainsi quepour lesgouvernements temporels, tant à cause de l'ambition rapace qu'excitait le régime féodal, que par l'ignorance et la corruption des mœurs qui empoisonnaient tout , le clergé qui cependant était le corps où il y avait le plus de foi, de lumières et de probité, fournit des exemples des plus grands scandales. Ce reproche s'adresse particulièrement au haut clergé ; car, tandis que la discipline monastique se raffermissait par d'excellentes réformes, comme à l'abbaye de Cluny, dont Grégoire VII fit bientôt partie, la plupart des pontifes furent des créatures des empereurs ou d'autres souverains, envers lesquels ils s'acquittèrent souvent de leur élévation par de lâches complaisances. Ce fut un Jean XII, patrice de Rome, qui, à l'âge de dix-huit ans, s'empara du Saint-Siège, offrit la couronne à l'empereur Otton I", changea

(1) Voici la formule du serment : « Juro per hsec omnia Dei « mysteria , quod salvo honore et lege mea , atque fidelitate « Domîni FoYmosi Papœ , fidelis sum et ero omnibus diebus « vitœ mese Arnolfo Imperatori , et nunquam me ad illius infl- « delilatem cum aliquo homine sociabo. » {Muratori, Annali d'Italia,{,\,ii,im.)

le palais de Latran en lieu de prostitution^ et fut enfin déposé par ce même Otton qui s'était fait sacrer par l'archevêque de Mayence ; c'est le successeur de Jean ^ Léon III , honnête homme sans doute , mais qui se laissa nommer pape dans ce même concile où Otton avait fait déposer Jean ; c'est Benoît V, qui dans le même moment accepta le pontificat des Romains , lesquels j après avoir juré fidélité à l'empereur, donnèrent, par leur légèreté, le triste spectacle de deux pontifes se disputant le Saint-Siège; c'est Jean XIII, dont l'orgueil et les cruautés ensanglantèrent Rome pour satisfaire la vengeance impériale ; c'est Grégoire V, petit-fils de l'empereur Otton, qui se fit nommer par le crédit d' Otton III , roi de Germanie , dont il était cousin , et qui , pour plaire à l'empereur , prêta les mains à là vengeance la plus atroce exercée envers son antagoniste l'antipape Jean XVII.

Ces exemples pris parmi les hommes que les passions des princes temporels ont placés sur le trône de saint Pierre, feront comprendre quelle devait être la corruption de la plus grande partie du haut clergé que sa naissance, ses seigneuries féodales et ses richesses associaient aux grands du monde dans le partage de la puissance et des richesses.

La complaisance réciproque des empereurs et des papes à se donner l'anneau pastoral et la couronne, au dixième siècle, était poussée à un point

qui explique comment depuis le pontife jusqu'au curé de village, depuis le roi jusqu'au bailli de sénéchaussée, il s'opérait des capitulations de conscience à l'aide desquelles le clergé et les laïques faisaient un continuel échange des dignités et des offices dont ils pouvaient disposer. L'empereur, les rois , les ducs maîtres des abbayes, des prélatures et des bénéfices , ne les destinaient alors qu'à ceux des ecclésiastiques sur la complaisance desquels ils pouvaient compter pour en recevoir l'absolution de leurs faiblesses et même de leurs crimes. Il arrivait même que les bénéficiaires payaient ces faveurs en argent comp-. tant, et qu'un prince, pour acquitter sa promesse, ne craignait pas de forcer la main aux évéques , au pape même, en leur faisant sentir ou qu'ils lui devaient leur élévation, quand il l'avait accordée, ou qu'il la leur refijserait, s'ils ne l'avaient pas encore obtenue. En somme, il se faisait un trafic infâme des choses spirituelles et temporelles, monnaies différentes, mais que Ton avait réduites à la même valeur et dont le clerçé, ainsi que les laïques , faisait usage pour se gorger de toutes les voluptés et se racheter de tous les crimes.

Tel fut l'état de l'Europe pendant le dixième siècle et la moitié du onzième, lorsque Hildbrand qui devait relever la gloire du Saint-Siège, et faire une révolution importante dans le monde chrétien, sous le nom de Grégoire YII, apparaissait.

GRÉGOIRE VU. lo

Enfant de Dieu jeté sur la terre , Hildbrand dont le nom indique une origine tudesque, naquit en Toscane. Selon les uns, il était issu d'un charpentier ; selon les autres, il appartenait à la noble famille Aldobrandi, des comtes de Saône. Mais un homme d'un caractère aussi fort et d'une intelligence aussi élevée que Grégoire VII, peut trèsbien se passer d'aïeux. Au surplus, enfant de l'Église, il en devint le soutien et le père, et cette parenté en vaut bien une autre.

Il fut élevé à Sainte-Marie du mont Aventin.

L'abbé de ce couvent qui était son oncle, dit-on, veilla à sa première éducation, et l'archiprêtre Gratien, qui devint pape sous le nom de Grégoire VI, fiit un de ceux qui mirent le plus de zèle à l'instruire. Hildbrand fit des progrès rapides dans ses études; mais lorsqu'il eut pris quelques années, son samt protecteur craignant pour lui l'exemple des mœurs corrompues du clergé de Rome souillé du double vice de la simonie et du concubinage, il le fit partir pour le monastère de Cluny en France, où le jeune moine, après être demeuré six ans sous la discipline de saint Odîlon, obtint de lui la permission de revenir à Rome pour introduire dans le couvent de Sainte -Marie la règle du monastère de Cluny. Le souvenir de cette abbaye qui se distinguait alors par la pureté rigide de sa discipline monastique, et où l'on ne s'occupait absolument que des choses qui se rapportent au salut de l'autre vie , affermit encore

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dans l'esprit d'Hildbrand cette volonté qui lui était naturelle, de modérer la fougue de sa jeunesse et de vivre saintement. Cependant l'observation des devoirs que le jeune moine s'était imposés^ ne l'empêcha pas de cultiver assidûment son esprit; et si l'on est obligé de s'en rapporter au témoignage de ses contemporains, pour savoir avec quelle grâce et quelle force il annonçait la parole de Dieu, le précieux recueil des lettres qu'il a écrites pendant son pontificat, nous reste pour preuve de l'érudition, de l'étendue de connaissances en tous genres , et des talents littéraires que possédait cet homme si distingué par son esprit , si grand par son caractère.

Beaucoup d'obscurité et une grande confusion de dates, régnent dans l'énumération des faits qui se rattachent à cette première partie de la vie d'Hildbrand. A son retour à Rome, tout en s' acquittant des devoirs que lui avait prescrits saint Odilon, il ftit, assure-t-on, introduit à la cour de l'empereur Henri III, dit le Noir, en qualité de précepteur de son fils Henri, ce qui fournit au jeune moine les premières occasions de connaître et d'étudier l'esprit et les mœurs de la cour impériale. Vers ce temps , dégoûté des spectacles scandaleux que Rome lui avait offerts, il retourna à l'abbaye de Cluny dont il fut nommé prieur, et où il resta jusqu'en 1044, lorsque Gratien, qui avait pris part à son éducation, fut élevé au trône pontifical sous le nom de Grégoire VI (1044).

Ici commence le grand rôle que prit Hildbrand dans la chrétienté ; et pour en faire sentir toute l'importance, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur la marche compliquée des affaires temporelles et spirituelles, gouvernées alors par les empereurs et les papes.

L'empereur Henri III , qui choisit Hildbrand pour le précepteur de son fils, résolut en 1046 d'aller en Italie. Les voyages des empereurs allemands étaient annoncés un an d'avance, afin que tous les feudataires de la couronne impériale, se présentassent, comme ils y étaient tenus, dans une plaine voisine de Plaisance , pour faire acte de soumission; les seigneurs y conduisaient leurs arrière-vassaux, et les vassaux de la couronne qui ne comparaissaient pas, perdaient leurs fiefs ainsi que les arrière-vassaux qui ne suivaient pas leurs seigneurs. Après avoir terminé cette revue qui indique suffisamment la rigueur brutale du gouvernement temporel en Italie, Henri, instruit de ce qui se passait à Rome , se dbigea vers cette ville, moins pour recevoir la couronne impériale que pour mettre un terme aux désordres de la cour pontificale, comme quelques années avant il avait mis à la raison Y archevêque Héribert , auteur d'une révolte dans le Milanais.

En effet, trois papes, se disputant le trône, divisaient le clergé et le peuple en trois factions prêtes à en venir aux mains pour soutenir leurs protégés. L'un était Benoît IX ^ Théophylacte ,

jeune libertin qui souillait le palais de Latran de ses débauches; puis un Sylvestre 11 que Ton opposa pendant trois mois à Théophylacte qui remonta violemment sur le trône pontifical^ avec le secours des comtes de Tusculum , ses parents, pour en descendre enfin en le cédant par une transaction simoniaque, à Gratien qui y souscrivit et parvint ainsi •bu Saint-Siège sous le nom de Grégoire VI •

Le conflit des prétentions de ces trois pontifes résume on ne peut plus clairement l'état de cor^ ruption et de malheur où était tombée Rome spirituelle et temporelle •Benoît IX, ce jeune débauché, élevé sur le Saint-Siège par les intrigues de sa famille, avait les formes en sa faveur ; son élection était canonique. Sylvestre II, au contraire, évéque de Sabine, ecclésiastique irréprochable , mais poussé malgré lui sur le trône, par la partie du clergé et du peuple que la conduite de Benoit indignait, se trouvait être usurpateur; et enfin Gratien, Grégoire VI, qui passait avec raison dans r esprit de tous les hommes pieux et éclairés, pour un prêtre d'élite, se trouvait entraîné, pour faire cesser les scandales de Benoît IX , à lui acheter la chaire de saint Pierre.

Grégoire VI, en prenant possession de sa nouvelle dignité, trouva le temporel dans un tel état de pénurie , qu'il put à peine se nourrir. Toutes les routes qui aboutissent à Rome étaient infestées de brigands et d'assassins qui en éloignaient

GRÉGOIKE VII. 19

les pèlerins et les fournisseurs. Des excès horribles se commettaient jusque dans Rome, et Ton porta l'audaoe sacrilège jusqu'à: voler les offrandes déposées par les fidèles sur le tombeau des saints apôtres. Après avoir vainement employé les excommunications pour réprimer de tels désordres, Grégoire eut recours à d'autres moyens et leva des troupes avec lesquelles il parvint à purger la ville et les routes, et enfin à rétablir Tordre dans les environs de Rome. {Malmesbury.) Mais soit que les partisans des deux autres papes cherchassent tous les moyens de nuire à Grégoii'e VI, ou, ce qui est plus croyable , que les Romains , jaloux de toute autorité et accoutumés aux désordres , se fussent promptement lassés d'une amélioration qu'ils avaient demandée, on fit un crime au pape de ses rigueurs salutaires, et on répéta qu'un homme de sang était indigne de célébrer les saints mystères.

Ces plaintes mêlées au bruit que faisait la scandaleuse concurrence des trois papes, parvinrent jusqu'aux oreilles de Henri III, qui se décida à descendre en Italie et à pousser jusqu'à Rome.

A peine arrivé dans cette ville , il convoqua un concile à Sutri^ auquel il assista, et où, après avoir fait déposer comme simoniaques les trois pontifes qui se maintenaient l'un contre l'autre, Renoît IX, Sylvestre II et Grégoire VI , il désigna pour le Saint-Siège un Allemand, Suidger, évêque de Bamberg, qui fut élu pape et intronisé

sur-le-champ sous le nom de Clément IL Cet ecclésiastique pieux et probe était connu surtout par son horreur pour la simonie qu'il combattit en effet avec courage pendant son règne qui ne dura que deux mois. Aussi Henri III^ en le choisissant^ fit-il un acte louable, quoique par la déposition violente des trois papes , dont l'élection de deux, Benoît et Sylvestre, pouvait passer pour valide , l'empereur abusât téméi'aîrement de la puissance temporelle et la mit fort au-dessus de celle de l'Église. Le mérite de cette justice faite à Sulri diminuait d'ailleurs aux yeux de ceux qui venaient d'être témoins de l'entrée à Rome de Henri UI, lequel, n'étant encore que roi des Romains, se fit immédiatement couronner empereur par celui qu'il venait de placer sur le trône pontifical, en exigeant, par serment, de ce nouveau pontife et du peuple romain « de « ne jamais procéder à Félection d'un pape sans « l'ordre de V empereur. » (Platina.)

Dans ses pieuses intentions, Grégoire VI, pour mettre un terme à des scandales auxquels sa position personnelle et l'excès de la corruption de ce temps lui avaient fait prendre part, se soumit humblement au décret de Sutri et se retira. On croit qu'Hildbrand, qui a toujours conservé un profond respect pour la mémoire de Grégoire VI, l'un de ceux qui formèrent sa jeunesse, fut le conseiller de son ancien maître en cette occasion ; et l'on prétend que, frappé de l'humilia-

tion où était tombée F Église par les prétentions des trois papes, dans Fimpatience qu'il éprouvait de rétablir la discipline, il conseilla à Grégoire VI de se soumettre aux décisions du concile pour donner une preuve et un grand exemple de subordination et d'obéissance chrétiennes.

Ces conjectures sont naturellement fondées sur la conduite que tint Hildbrand envers Gratien , le pape déposé , qu'il suivit , quoiqu'à regret , jusque dans une ville d'Allemagne , séjour désigné à l'ex-pontife par le nouvel empereur.

Une grande obscurité règne sur cette époque de la vie d'Hildbrand. Il semblerait qu'à son retour d'Allemagne, il passa en France et se rendit à l'abbaye de Cluny dont il ftit nommé prieur et où il demeura jusqu'en l'année 1049.

Depuis la déposition de Grégoire VI , et pendant les règnes ass^ez courts de Clément II et de Damase II , évoques allemands portés au trône pontifical d'après la désignation de Henri III , ce prince s'efforça évidemment de confondre l'épiscopat de Rome avec la dignité impériale, et, à la mort de Damase II, cette prétention se manifesta avec plus de hardiesse encore. Dans un synode de prélats et de seigneurs , tenu à Worms , par cet empereur, Brunon, fils du comte d'Egesheim ^ allié à l'empereur et évêque de Toul, fut nommé tout d'une voix pontife. Cet acte parut si hardi à celui qui venait d'être élu, qu'il n'accepta

qu'avec peine et sous la condition qu'il se rendrait à Rome pour faire approuver et confirmer son élection par le clergé et le peuple de cette

ville.

En quittant Worms, Brunon, voulant revoir son évêché de Toul où il avait siégé vingt-deux ans, crut devoir passer à l'abbaye de Cluny, et s'y présenta avec les vêtements et les insignes de la dignité pontificale. Hildbrand , prieur du couvent, et l'abbé allèrent au-devant du nouvel élu, auquel ils firent l'accueil le plus respectueux. Mais le prieur, cet Hildbrand qui devait bientôt s'élever si fortement contre l'empiétement de l'autorité impériale, saisit cette occasion de faire voir que, de quelque côté que vinssent les infractions faites à la discipline et aux lois ecclésiastiques, il emploierait constamment ses efforts , non-seulement à les blâmer, mais à empêcher qu'elles ne fussent impunément commises. Brunon, ou Léon IX, car il prit ce nom, dont l'âme était pieuse et l'esprit docile, frappé de l'autorité et de l'éloquence avec lesquelles Hildbrand parla, lui donna tout à coup sa confiance, ce dont le prieur profita pour lui représenter, avec tous les ménagements que méritaient l'âge et les dignités du nouveau pape , qu'il avait toit de porter les habits pontificaux; qu'il lui convenait au contraire de se présenter dans Rome avec de simples vêtements ; car autrement, tout le monde lui dirait , à son entrée en cette ville :

GRÉGOIRE VII. ÎJo

« Que la puissance de créer un pontife n'avait « pas été donnée par Dieu à Henri III, mais au « clergé et au peuple romain. »

Brunon, sentant l'importance et la profondeur de ces conseils , promit de les suivre. Que ces deux personnages aient été ensemble à Rome, ou qu'ils s'y soient rendus chacun de son côté, tou* jours est-il certain qu'Hildbrand se trouva dans cette ville lorsque Brunon s'y présenta. Le pontife élu de Tempereur, docile aux conseils du prieur de Cluny, arriva donc vêtu d'un habit de pèlerin^ les pieds nus, s' avançant ainsi dans la ville éternelle. Et, comme le clergé et le peuple se pressaient à sa rencontre , en chantant des hymnes et en poussant des cris d'allégresse , Brunon les arrêta et leur dit : a Le choix du c( peuple et celui du clergé , ainsi que l'autorité « des saints canons, doivent l'emporter sur toute « nomination antérieure , et je suis prêt à re- <c tourner dans mon pays, si mon élection n'a pas « vos suffirages. »

Cette soumission aux lois canoniques ainsi qu'aux vieilles ti*aditions romaines, pénétra d'admiration le peuple et le clergé qui, par une acclamation universelle, reconnurent Brunon pontife. Cet événement eut lieu le 2 février 1049. Le 12 du même mois, se fit l'intronisation, et le premier usage que Léon IX fit de son pouvoir, fut de nommer son ami, son conseiller Hildbrand, <^ardinal-diacre de la sainte Église romaine et ad-

2ï GREGOIRE VU.

ministrateur du couvent de Saint-Psiul. {Platina.) On peut croire que, jusqu'à ce moment de sa vie, Hildbrand, porté par ses inclinations naturelles à la piété la plus pure et à l'observation rigoureuse des devoirs sacerdotaux , n'avait fait que caresser dans son esprit l'espoir de réformer les abus de son siècle , en rétablissant la discipline parmi le clergé, et de rendre à ce corps le droit de reprendre et de diriger les hommes vivant selon le monde. Mais lorsqu'il se sentit fort de la confiance d'un pape, et revêtu de dignités éminentes, il s'occupa aussitôt de commencer la réalisation de ses vastes projets.

Depuis la venue de Jésus-Christ, jusqu'à l'époque dont nous nous occupons, l'Église avait eu trois fléaux à combattre : la persécution qui dura depuis Néron jusqu'à Constantin ; puis les hérésies et les schismes qui divisèrent les chrétiens pendant six siècles, et enfin la corruption des mœurs qui, sous les descendants de Charlemagne, gagna des princes temporels jusqu'aux dignitaires de l'Église, par l'établissement et l'usage des lois féodales qui ne tardèrent pas à régir tous les états de l'Europe.

Cette corruption, horrible déjà chez les princes et les grands de la terre , mais plus révoltante encore dans le clergé institué pour donner au contraire de saints exemples, était devenue, au onzième siècle, quelque chose de monstrueux et de presque incompréhensible pour les hommes de

GRÉGOIRE VII. !2:i

iioti'e temps ; le degré d'abjection où était tombé le clergé d'alors est tel, que forcé comme je lo suLS ici d'en parler pour faire comprendre et expliquer la conduite et les projets d'Hildbrand , j'aurai recours aux propres paroles de ses contemporains, prêtres irréprochables et qui, ainsi que le conseiller de Léon IX , aspiraient à une réforme indispensable. « Qui ne comprend, dit « saint Anselme de Lucques {2^ discours) ^ que « les désordres du clergé et le trafic des investi- « tures sont la source de la simonie, cause de la « perte de toute religion? En effet, quand on s'at- « tend à obtenir du prince la dignité épiscopale, « les clercs méprisent leurs évêqueset s'éloignent « de l'Église. Les uns prodiguent l'or aux courte tisans pour acheter leurs recommandations ; « d'autres font des dépenses folles, pour servir à « la cour pendant plus de dix ans, endurant avec « patience l'intempérie des saisons ou les incom- « modités des voyages , et ils vivent ainsi, sou* ce haitant la mort de celui dont ils briguent la « place, ou horriblement jaloux de ceux par les- « quels ils craignent d'être supplantés. Enfin le a choix qui résulte de là est quelquefois si « mauvais, que la dignité épiscopale devient le (( partage de serfs ou de débauchés , parce que <c l'on est certain que de telles gens , une fois a nantis de dignités ou d'offices, n'oseront pas « reprendre les péchés des grands qui les ont « élevés. »

Le régime féodal fiit donc la cause première de la corruption du clei^é qu'il força de faire le métier de la guerre, de se mêler du gouvernem^at de l'État, de fréquenter les cours et les camps, et de changer ses ^lises et ses monastères en forteresses. Aussi les ecclésiastiques qui ne demeurèrent pas purs dans leur foi et dans leurs œuvres, comme s'y maintinrent Hildbrand, l'abbé Hugues de Cluny, saint Anselme et Pierre de Damien , devinrent-ils courtisans éhontés , soudards sans pitié, trafiquant à leur profit ou à celui des autres de toutes les dignités ecclésiastiques , et se livrant sans honte et sans réserve aux plaisirs de la chasse , du jeu et de la table , ainsi qu aux plus infâmes débauches (1).

Pierre de Damien , qui n'eut que le courage de la résignation et s était fait ermite pour fuir le spectacle des vices dont il a laissé des tableaux si effrayants, sentait cependant que tout espoir de régénération n'était pas perdu, et que, malgré cette corruption presque générale du corps ecclésiastique , la constitution de l'Église chrétienne et la puissance pontificale étaient assez fortes et assez puissantes , pour relever cette fois encore

(i ) Outre le concile de Mayence tenu en 1049 , par Léon IX , où l'on condamna la simonie et le mariage des prêtres , on peut lire dans les œuvrer de Pierre de Damien, un livre intitulé Gomorrhianus j ad versus clericos qui contra naluram « peccabant, » sur la composition duquel le pape Léon IX lo félicite par uneleUre. (Labbe. vol, IX , page JOOO.)

la société européenne qu'elle avait déjà sauvée de la foreur des barbares du nord. Aussi, lorsque Pierre vit son ami Hildbrand près du trône, écrivit-il : « Il faut que la réforme parte de Rome; c( si Rome ne rentre pas dans la voie des amé- « liorations, le monde restera encore longtemps « plongé dans un abîme d'erreurs. Le siège de « saint Pierre doit enseigner au monde la manière « de se conduire, et donner l'exemple de toutes les « vertus ; et c'est du chef que doivent partir la « réforme et la régénération ; c'est lui qui doit c< déclarer la guerre au vice, l'extirper et jeter c< les fondements de la paix du monde. C'est lui c( qui doit prêter main forte à tous ceux qui sont « persécutés pour la justice et la >vertu. »

Telle était l'expression des pensées sur lesquelles Hildbrand méditait depuis sa jeunesse , mais qu'il allait enfin essayer de mettre en pratique.

Q faut l'avouer, quoiqu'on ne puisse procéder fort souvent que par conjectures dans cette première partie de la vie d' Hildbrand , les actes de l'autorité pontificale , du moment qu'il eut pris part aux affaires, sont tellement empreints de cet esprit de réforme dont on sait qu'il était sans cesse préoccupé, que l'on ne peut méconnaître l'impulsion nouvelle qu'il avait imprimée aux idées de Léon IX et de la partie saine du clergé en Europe. A peine ce pontife eut- il pris possession du trône, qu'il alla en Finance, où il tint un concile dans la

ville de Reims, On y défendit à tout autre évêque qu'à celui de Rome, sous peine d'anathème, de prendre le titre d'Apostolique, et plusieurs prélats et abbés, convaincus de simonie, furent déposés. Un mois après, ce même pape étant à Mayence ouvrit im nouveau concile composé de quarantedeux évoques, et l'on y condamna de la manière la plus sévère les crimes de simonie et les mariages contractés par les prêtres. On s'éleva avec force contre le divorce parmi les laïques, et contre la conduite scandaleuse des moines. Le service militaire, la spoliation du bien des pauvres, et des crimes et des vices honteux qu'on ne peut désigner, furent interdits ou condamnés dans la personne des ecclésiastiques qui s'étaient laissés aller à ces excès. Dans leur ensemble, les actes de ce concile prouvent clairement que la débauche, la vénalité des dignités ecclésiastiques et la simonie étaient des vices si généralement répandus alors, que la plus grande partie du clergé en regardait la condamnation comme une nouveauté imprudente qui dérangeait Tordre établi.

Cependant, caché en quelque sorte à l'ombre du trône' pontifical , Hildbrand venait de faire Fessai de ses forces en s' assurant que le vice n'était pas invulnérable. Toujours sous l'influence de ses avis, Léon IX fit bientôt interpeller Bérenger, archidiacre d'Angers, qui fiit condamné et privé de la communion de l'Église à cause de ses sentiments hérétiques sur l'Eucharistie; les évêques de Ver-

GRÉGOIRE Vn. ^1

oeil et de Spire, ftirenl excommuniés pour crime d*adultère par le pontife, et toutes les fois que Toccasioa s'en présenta, il sévit contre les simoniaqoes avec la dernière rigueur.

Mais des événements d^une tout autre natui*o ne tardèrent à foire ressortir Thabileté avec laqudle Hildbrand devait traiter la politique temporelle.

Depuis cinquante ans environ^ que les Normands s'étaient victorieusement établis dans la basse Italie, leurs conquêtes ou plutôt leurs brigandages, les avaient rendus tout-à-fait redoutables. Des plaintes à ce sujet iui*ent adi*essées par les habitants de la Fouille à Léon IX, dont ils implorèrent Fintereession et des secours. Le pontitb qui n'était pas lui-même exempt de crainte pour ses états, prit Tafiaire en consi déflation, et résolut d'aller trouver l'empereiu* Henri jusqu'en Pan- Qonie d'où ils revini*ent jusqu'à Worms. Léon IX ramena avec lui de cette ville cinq cents guerriers allemands qui Fescortèrent jusqu'à Rome. Â ce fonds de troupes aguerries, le pontife joignit les Campaniens et les Âpuliens volontaires qui, avec les habitants d'Âncône, marchèrent sous son commandement contre les Normands. Ceux-ci, commandés par Robert Guiscard, étaient inférieurs en nombre. Étonnés de voir des troupes allemandes et ne s' exposant pas sans terreur à Fanimadversion d'un pape, ils firent d'abord des propositions de paix que le pontife, trop confiant

dans les forces qu'il commandait, et à ce qu'il parait même dans ses talents comme général, crut devoir rejeter. Alors la bataille se donna dans la plaine près de Civitella où, à l'exception des Allemands qui se firent hacher jusqu'au dernier par les Normands , toute l'armée apostolique prit la fuite. Les vainqueurs ne tardèrent pas à se saisir du pontife qui, d'une éminence voisine, observait encore^ en se flattant, les résultats de la bataille. En cette occasion il se passa une scène qui caractérise les temps modernes, car on en chercherait vainement une analogue dans toute l'antiquité. En abordant Léon IX qu'ils firent prisonnier, les Normands vainqueurs lui demandèrent son pardon et sa bénédiction, grâce qui leur fut accordée, ce qui n'empêcha pas Robert Guiscard d'emmener le pontife prisonnier dans son camp.

Hildbrand n'avait certes pas conçu ni approuvé cette campagne ; et si les historiens se taisent à ce sujet, ce que l'on sait déjà de la manière habile et prudente dont l'archidiacre usait des forces spirituelles de l'église, doit faire penser qu'il n'avait point approuvé une expédition militaire que le pape se proposait de commander en personne.

Léon paya sa faute par huit ou neuf mois de captivité dans la ville de Bénévent, qu'il employa à des exercices continuels de piété. Quant à Hildbrand, il ne resta sans doute pas inaetif pendant cet espace de temps, et tout en travaillant k faire rendre la liberté au pontife romain, il négocia

cette affaire de manièi^e à réparer la défaite de Civitella. Bien plus, il prétendit faire tourner la victoire des Normands au profit du Saint-Siège. Le vainqueur exigeait pour rançon l'investitui^e, au nom de saint Pierre, et comme fief de F église, de toutes les conquêtes déjà faites ou à faire dans la Fouille, dans la Calabre et la Sicile. La vanité blessée de général battu, portait Léon IX à rejeter de jour en jour une demande qu'au fond de Fâme il savait bien qu'il serait forcé d'accorder. Mais Hildbrand qui saisissait les choses de haut et savait avec quelles armes l'Église peut véritablement faire des conquêtes et les affermir, fit entendre la voix de la raison au souverain prisonnier, en lui démontrant que le Saint-Siège ne pourrait qu'y gagner en souscrivant à la demande de Robert Guiscard et de ses Normands. En effet, par ce traité accepté par le vaincu, on obtenait beaucoup plus que ce qu'eût produit une victoire ; car de ce moment, le Saint-Siège acquit un droit de suzeraineté sur des pays et des terres hors de toutes ses prétentions, et il se fit, ou espéra au moins se faire des alliés de tous les seigneurs normands qui , devenant possesseurs tranquilles de conquêtes rendues sacrées aux yeux de tous les peuples chrétiens, devaient rester fidèles à l'autorité qui leur avait accordé cette faveur.

L'importance d'Hildbrand croissait de jour en jour et la confiance que l'on mettait en lui était telle, qu'à la mort de Léon IX, le clergé et le

peuple de Rome le chargèrent d'aller en Allemagne pour obtenir de l'empereur la permission de choisir en leur nom, celui qu'il jugerait le plus digne de la papauté , parce qu'à Rome il ne se trouvait personne qui méritât cet honneur, dit la chronique du Mont-Gassin. Hildbrand s'acquitta de cette mission avec son habileté accoutumée. Après mûre réflexion, il jeta les yeux sur un parent de l'empereur, Gébéhart dont les sentiments et les idées s'accordaient avec les siens, et il le demanda avec instance au prince qui ne se détacha qu'avec peine d'un conseiller en qui il mettait toute confiance. Il fallut que l'envoyé des Romains fit usage de toute la force de volonté dont il était doué, pour vaincre les résistances qu'il éprouva de la part de l'empereur et des prélats qui siégeaient au concile de Mayence où cette affaire se traita. Mais Hildbrand triompha, il obtint celui qu'il avait désigné au nom du peuple romain pour être pape, satisfit l'empereur qui se flatta d'obtenir par cette nomination plus d'influence à Rome, et fit enfin reconnaître son élu par le clergé et le peuple romain de manière à réduire la nomination impériale à une pure cérémonie, sans que l'empereur pût cependant s'en offenser.

Victor II , tel est le nom que prit Gébéhart , n'était pas moins ardent à déraciner la simonie qu'Hildbrand ; aussi envoya-t-il celui-ci en France en qualité de légat des Gaules. En remplissant cette nouvelle mission, Hildbrand eut l'occasion

GRÉGOIIIE VII. 33

de s'avancer encore dans celte ligne de sévérité et de droiture dont il ne s'écarta jamais, et de répandre et d'établir ainsi les principes d'après lesquels il désirait que l'Église et le monde fussent gouvernés. Dans un concile qu'il convoqua à Lyon (juin 1055), on fit les recherches les plus sévères contre les ecclésiastiques simoniaques ; et l'on prétend même que le légat apostolique y fit un miracle pour convaincre un évêque de ce crime. Bientôt, dans un autre concile tenu à Tours, pendant lequel on crut avoir ramené l'hérésiarque Bérenger dans la communion de l'Église , Hildbrand eut à traiter une aff'aire de la plus haute importance. Des ambassadeurs de l'empereur Henri III vinrent pour porter plainte contre Ferdinand, roi de Castille et de Léon, qui refusait de reconnaître leur maître et poussait la témérité jusqu'à usurper lui-même le titre d'empereur. Henri était dans son droit, et Hildbrand le fit valoir. Les pères du concile décidèrent donc d'engager Ferdinand à se départir de ses prétentions, ce à quoi ce prince se soumit aussitôt.

En défendant ainsi les droits impériaux, Hildbrand accrut singulièrement la puissance de l'Église sur la première dignité temporelle , qu'elle pourrait désormais blâmer, contredire, accorder ou enlever au besoin, comme elle l'avait soutenue en cette occasion. Ce coup fut d'autant plus habile que c'était un acte de justice ; aussi

5i GRÉGOIRE VII.

ce premier acte de la politique d'Hildbrand portet-il le cachet de son génie.

La fin du règne de Victor II Ait marquée par un événement important, la mort de l'empereur Henri III, dit le Noir. Malgré sa piété et sa soumission au Saint-Siège, ce prince cependant fiit le premier, en Allemagne, qui s'empara de la collation des bénéfices, prétendant qu'elle lui appartenait en yertu du droit d'investiture que , ses prédécesseurs lui avaient transmis. Ce droit des empereurs d'approuver, de reconnaître et de sanctionner la nomination des dignitaires ecclésiastiques dans leurs états, opposé à celui que les pontifes et le peuple romain se reconnaissaient d'élire les rois de Rome, de couronner les empereurs et de disposer même, comme on vient de le voir, de la dignité impériale , sont dans l'histoire de la politique moderne les deux' contrepoids dont les oscillations ont le plus fortement agité l'Europe pendant cinq siècles.

Jusqu'à l'époque à laquelle nous sommes parvenus (1036), la lutte entre le sacerdoce et l'Empire n'avait guère été qu'une suite de taquineries ou de concessions réciproques. Mais après la mort de Tempereur et lorsque son fils Henri lY lui eut succédé, l'orage ne tarda pas d'éclater.

Henri lY n'avait que six ans lorsqu'il monta sur le trône, et pendant sa minorité sa mère, l'impératrice Agnès , fiit constamment en butte aux entreprises séditieuses des seigneurs allemands.

peu disposés à obéir à une femme. Les Saxons révoltés, souffrant impatiemment que le sceptre eût passé de leur maison dans c elle de Franconie, se montraient aussi très-méchants. Henri lY, parvenu à Fâge de douze ans, venait de recevoir de Rome les insignes du patriciat (1), lorsqu'à Taide d'une conjuration formée par les seigneurs allemands , Annon , archevêque de Cologne , et Âdalbert, archevêque de Brème, enlevèrent Henri à l'impératrice sa mère sous les prétextes les plus calomnieux , et se rendirent maîtres du gouvernement. La princesse supporta cette brutale injustice avec la plus pieuse résignation , et se retira à Rome , où elle vécut dans la retraite sous la direction de Pierre de Damien.

Mais depuis sa séparation d'avec sa mère , le jeune Henri reçut une éducation toute différente de celle qui eût convenu à un enfant doué d'inclinations qui n étaient pas mauvaises, mais dont

j (1) C'est vers le milieu du onzième siècle, sous le règne de 1 Henri III , que les empereurs d'Occident commencent à être élus patriceSy puis rois des Romains, avant d'être élus empereurs. Le titre de roi des Romains a été substitué k celui de César j donné dans le Bas-Empire au ûls aîné du prince auquel il devait succéder. Charlemagne avait été couronné roi d'Italie avant d'être nommé empereur, et cette tradition, jointe k celle du Bas-Empire, a pu être suivie par les empereurs d'Occident pour obvier au défaut d'ordre dans Thérédilé qui ne fut établi que beaucoup plus tard , k la fm du seizième siècle , lorsque les grandes monarchies de l'Europe se sont régulièrement constituées.

de grandes précautions pour les tourner vers le bien. Au contraire, les seigneurs au milieu desquels vécut Henri, et l'archevêque Annon luimême, loin de lui imposer des occupations sérieuses et de l'accoutumer peu à peu à remplir les importants devoirs que lui imposait sa dignité , lui laissèrent mener une vie frivole , et bientôt même scandaleuse. Le jeune roi avait été fiancé à l'âge de cinq ans, par son père, à Berthe, fille d'Otton, marquis de Suze; et Annon, soit par prévoyance pour la conduite du jeune prince, ou plutôt pour l'éloigner des affaires sérieuses en r occupant de sa jeune femme , lui fit épouser sa fiancée en 1067, c'est-à-dire lorsqu'il était à peine âgé de dix-sept ans (1), Mais Berthe, qui n'était ni de son choix ni de son goût, ne fit qu'allumer les passions de Henri, qui bientôt poussa la fureur du libertinage jusqu'à entretenir plusieurs femmes, à ravir celles qui lui résistaient, et à se débarrasser des maris par des meurtres. Ce fiit un an après son mariage, qu'ayant atteint sa majorité, il commença à gouverner par lui-même. Si les dates relatives à la naissance de ce prince sont exactes, il faut en conclure que le développement de ses grandes qualités comme de ses vices, fut singulièrement précoce, puisque outre les excès qu'on vient de lui reprocher, il profita aussitôt de

(1) Je suis la date de la naissance de Henri (1050) , donnée I)jir Pagi , peut-être y a-l-ii une erreur de quelques années.

son pouvoir pour aviser à la répression des entreprises séditieuses des Saxons.

La Saxe et la Souabe unies d'intérêt, au moins pour contrarier la puissance déjà lyrannîque du jeune Henri, cherchèrent toutes les occasions de lui nuire, et il ne tarda pas à s'élever contre le roi un rival qui devint toujours plus dangereux.

C'était Rodolphe de Rheinfeld. D'après d'anciens arrangements faits avec l'impératrice Agnès, mais que Henri ne voulut jamais ratifier, Rodolphe était devenu héritier du duché de Souabe et possesseur de ce fief. Dans l'origine , Agnès avait eu l'idée , en donnant ce fief avec la main de sa fille à Rodolphe, d'unir les intérêts de cet homme puissant et brave, à ceux de la couronne de son fils. Mais il en advint tout autrement, et la conduite altière et injuste de Henri envers les seigneurs de la Saxe et de la Souabe détermina Rodolphe , son beau-frère , à se maintenir dans le duché que lui contestait Henri, à lever ouvertement la bannière contre lui , et à se faire chef d'un parti qui ne tendait à rien moins qu'à le détrôner.

A ces difficultés se joignirent celles que firent bientôt naître les dépenses excessives auxquelles le jeune roi se laissait aller pour satisfaire ses passions et ses fantaisies de tout genre. Environné de ministres qui, bien que la plupart ecclésiastiques, étaient soumis aveuglément à ses volontés, il éloigna d'abord Berthe sa femme, dont la pré-

stiuce lui devenait de jour en jour plus insupportable, et convoqua enfin un concile à Mayence pour faire casser son mariage (1069. —Henri avait dix-neuf ans) . Cette demande ne fut point accordée, grâce à la fermeté de Pierre de Damien, l'ami, le confident d'Hildbrand, et venu exprès de Rome à Mayence , pour opposer la fixité des principes de F Église à la fantaisie scandaleuse d'un grand prince temporel. Cette demande de divorce , outre le mauvais effet qu'elle produisit sur les races allemandes , eut encore l'inconvénient d'avoir attiré un refus formel de TËglise , ce qui souleva un mécontentement général contre Henri. Mais une fois lancé dans une voie fausse, la vanité humaine fait que Ton s'y engage avec plus d'obstination; aussi Henri, vers cette époque, abusa-t-il de tout ce que son rang lui donnait malheureusement la facilité d'accomplir. La nécessité de faire face aux dépenses occasionnées par son luxe et ses débauches , et par l'entretien de ses troupes, le conduisit inévitablement à fermer les yeux sur l'injustice de ses ministres et la licence de ses soldats. Mais ce qui acheva de mettre le trouble dans le gouvernement de ses états, ce fut le vice de simonie qu' il établit d'une manière régulière en en donnant l'exemple lui-même.

S' appuyant sur le droit qu'avait consacré son père, de reconnaître et de donner les investitures et les bénéfices aux ecclésiastiques , il en fit ouvertement un trafic auquel le plus grand nombre

GRÉGOIRE VIL 8o

des seigneurs et des dignitaires de l'Église se livrèrent efirontément. Ce genre de désordre fut poussé si loin alors^ que toute l'Allemagne en murmura et que Rome fut obligée d'intervenir.

Mais avant de dire ce que fit alors l'autorité pontificale et l'attitude que prit celui qui était assis sur le trône de saint Pierre, il faut jeter un regard en arrière pour reprendre le cours des événements ecclésiastiques qui eurent lieu depuis Tavénement de Henri IV au trône, jusqu'à celui d'Hildbrand à la chaire de saint Pierre.

Le pape Victor II, après avoir reçu à Groslar les derniers soupirs de l'empereur Henri III, était mort lui-même un an plus tard, en Toscane (28 juillet 1057). Pendant le règne de son successeur Etienne* IX, l'événement le plus important fut le démêlé qui s'éleva entre lui et Henri , au sujet de Godefroy IV, duc de Lorraine , propre frère du pontife, qui fiit accusé par le souverain allemand de vouloir, d'accord avec Etienne , le supplanter. On sait qu'Etienne IX était mal disposé à l'égard de Henri IV, ce qui put donner lieu à de pareilles craintes ; mais la conduite franche de Godefroy envers son suzerain mit fin à cette contestation.

Cependant Rome était toujours livrée à la merci des premiers audacieux qui voulaient s'emparer du pouvoir. Ces mêmes seigneurs de Tusculum qui déjà avaient poussé violemment Benoît IX sur le trône pontifical, y élevèrent encore

de la même manière, l'antipape Benoît X, un certain Jean Mincio, évêquc de Velletri, qui fut intronisé par un ecclésiastique inférieur, et malgré Topposition formelle des cardinaux forcé» de prendre la fuite pour éviter les violences que l'on se préparait à exercer contre eux. La cour de Rome et Hildbrand lui-même , qui luttaient ordinairement avec tant de force et de majesté contre un pouvoir régulier, si grand qu'il fût, se virent obligés de reculer devant une poignée de factieux qui frappaient tout de l'épée. Le cardinaldiacre jugea à propos de se fier à la violence même de cette bourrasque pour qu'elle s'anéantît d'ellemême. Il se rendit donc à Mersebourg en Allemagne, où le jeune Henri IV était avec Agnès sa mère et les princes de l'Empire, et leur exposa le triste état de Rome et de la cour pontificale , en finissant par désigner l'évêque de Florence, Gérard , comme le plus digne d'occuper le saint siège. L'impératrice, touchée de ces malheurs et intéressée d'ailleurs à maintenir l'ordre dans le gouvernement temporel de la ville sainte , conseilla à Hildbrand d'y retourner en toute hâte, et elle le fit accompagner par un officier commandant un petit corps d'armée. Ces troupes calmèrent en effet l'effervescence populaire à Rome, et tandis que le haut clergé romain , pour remplir toutes les formalités, envoyait demander en son nom ainsi qu'en celui du peuple, l'agrément de Henri III pour l'élection de l'évêque de Florence

GRÉGOIRE VII. il

proposé par Hildbrand, celui-ci reyenant d'Allemagne^ mais évitant Rome, se rendit droit à Sutri, où il savait que les évéques de Lombardie et de Toscane, ainsi que la plupart des seigneurs d'Italie, avaient ouvert un concile, et s'unit à eux pour déposer et condamner à l'exil l'antipape Benoît X.

Cette justice faite et tout ayant été combiné pour avoir l'assentiment de l'impératrice Agnès en faveur de l'évéque de Florence, un nouveau concile fut bientôt convoqué à Sienne. Gérard y fut élu pape d'un consentement unanime, et reconnu sous le nom de Nicolas IL Non content d'avoir amené ce nouveau pontife jusqu'aux marches du trône, Hildbrand voulut encore consacrer sa suprême dignité, et ce fut lui qui fit la cérémonie du couronnement. Un historien du temps {BenzOy de Reb. Henr. III . lib. vu) assure qu' Hildbrand plaça sur la tête du pontife une couronne royale, sur le cercle inférieur de laquelle enlisait : « CoronademanuDei, » et sur l'autre cercle : Ci Diademalmperii de manu Pétri » (1). Que le fait soit vrai, ou que ce récit faux ne soit qu'une critique des prétentions attribuées au Saint-Siège, on voit toujours qu'à cette époque la vieille idée romaine de la réunion d'imperator et pontifex maodmus, était encore vivace dans les esprits.

fi) « Couronne de la main de Dieu. »

c Diadème de l'Empire de lu main de Pierre. »

C'était elle, en effet, qui servait de fondement à toutes les combinaisons politiques qu'Hildbrand nourrissait depuis si longtemps dans son esprit; et on en vit bientôt la preuve par les actes de Tautorité du nouveau pontife, qui ne fît en quelque sorte que consacrer par sa parole pontificale les projets de Tarchidiacre.

Depuis Charlemagne, il avait fallu le concours du peuple, du clergé de Rome et de l'empereur pour légitimer l'élection des pontifes ; or, ce qui précède démontre à quel point ce triple consentement était rarement obtenu ; combien surtout ce droit partagé rendait chaque parti ardent et souvent injuste en faisant valoir ses intérêts. Naguère encore le peuple avait laissé voir le mauvais usage qu'il faisait du droit d'élire en donnant son appui à Benoit. Le clergé, de son côté, corrompu par la vénalité et la débauche , n'était plus en état de tirer de son sein un personnage assez pur pour qu'il ne déshonorât pas le saint siège; et enfin Henri III , par les choix qu'il avait faits , montrait évidemment son intention d'étendre et d'affermir sa puissance en Italie, en y jetant des papes dévoués à ses intérêts , et dont il espérait faire ses créatures.

Hildbrand résolut de mettre un terme à cette anarchie corruptrice des trois pouvoirs, et s'efforça de la réduire, autant qu'il était déjà possible, à l'unité. Sur son avis, Nicolas II ouvrit un concile à Sain t- Jean de Latran , où, devant le pontife,

cent treize évéques^ réunis à tous les autres personnages convoqués , délibérèrent sur les schismes qui avaient eu lieu précédemment, au sujet des élections pontificales. On a conservé le décret porté par cette assemblée, décret rendu et rédigé au nom de Nicolas , mais où il est facile de reconnaître la pensée dominante d'Hildbrand. Il y est dit : « Après les scandales dont l'Église a été « témoin, nous devons, avec Taide de Dieu, con- « jurer prudemment les maux qui pourraient en- « core arriver et en garantir l'état ecclésiastique. « C'est pourquoi, soutenus par l'autorité de nos « prédécesseurs et des autres saints pères, nous a décrétons et ordonnons qu'à la mort du pontife « de l'Ëglise universelle, d'abord les cardinauxce évéques traiteront ensemble avec le plus grand i( soin de l'élection ; puis , qu'ils admettront les « clercs-cardinaux; et qu'enfin le clergé et le a peuple viendront pour donner leur consente- « ment, prenant bien soin surtout que le mal de la « vénalité ne pénètre de quelque manière que ce « soit. Aussi est-il indispensable que les hommes « les plus religieux soient les premiers à mettre «t sur la voie de l'élection, les autres ne devant « que suivre l'impulsion qui leur a été donnée. « Que le pontife soit choisi dans le sein même de c< l'Église romaine^ s'il s'y trouve un sujet con- « venable. Si elle n'en possédait pas, que l'on en « prenne un dans une autre église, sauf l'honneur « et le respect dus à notre cher fils Henri, qui est

Ai GRÉGOIRE VII.

« roi maintenant, et Dieu aidant, deviendra, nous c< l'espérons, empereur, comme nous le lui avons « accordé, ainsi qu'à ceux de ses successeurs qui « par la suite obtiendraient personnellement ce c< droit du siège apostolique. Que si la perversité « de certains hommes prévalait de manière à ce c( que l'élection ne pût se faire purement et légi- « timement dans la ville de Rome , alors que les « évêques-cardinaux( 1 ) , avec les clercs religieux et « les laïques catholiques, en si petit nombre quils « soient, obtiennent le droit d'élire le pontife , là (( où ils auront jugé à propos de se réunir. L'élec- « tion régulière une fois faite, si par la force des « armes, ou par les intrigues et la malignité de « qui que ce soit, l'élu ne peut être intronisé sur « le siège apostolique selon l'usage , l'élu cepenft dant aura le droit, comme vrai pape, de gouver- « ner l'Église romaine et de disposer de ses biens, « ainsi qu'en agit saint Grégoire avant sa consé- « cration. »

Après ces ordonnances vient un anathème terrible prononcé contre ceux qui ne s'y conformeraient pas : « Que si quelqu'un, au mépris de ce « décret synodal, ajoute le pape Nicolas II, était « élu, ordonné et intronisé à la faveur de séditions « ou de surprises ; par l'autorité divine des saints « apôtres Pierre et Paul, nous le frappons d'un

(1) Episcopi Cardinales , évêques principaux cardinaux. Alors le mot car c?m«Z indiquait moins une dignité que le rang principal, cardinal qu'occupaient les évoques.;

« anathème perpétuel, ainsi que les siens, et le « séparons de la sainte Église de Dieu comme an- « techrist et destructeur de toute la chrétien- « té, etc., etc. » {Labbe, vol. IX, p. 1013-14).

Malgré la précaution prise pour ne pas choquer ' l'empereur, il résultait de ce décret important, qu'en principe, le pontife devait être choisi dorénavant dans le sein même de l'Église romaine; que le droit d'élection serait désormais confié particulièrement aux évêques-cardinaux. Or, en restreignant ainsi le droit d'élire dans le cercle étroit des cardinaux formant le conseil du pape, le Saint-Siège passait de l'état démocratique à celui de monarchie, au spirituel comme au temporel.

Gomme toutes les grandes révolutions politiques, celle-ci avait besoin de luttes, de revers et de victoires pour s'accomplir ; mais les circonstances de cette nature ne tardèrent pas à se présenter.

Après deux ans et quelques mois d'un règne , pendant lequel l'influence du génie d'Hildbrand se fit sentir par le décret qu'on vient de lire, et par le second traité avec les Normands soumis de nouveau au Saint-Siège, qui confirmait la principauté de Capoue à Richard , et le duché de la Fouille et de la Calabre à Robert Guiscard , en y joignant même la Sicile, dont ce dernier méditait la conquête , le pape Nicolas II mourut à Florence, le 22 juillet 1061.

La dissension se mit aussitôt dans la ville de Rome et, pendant trois mois, le Saint-Siège demeura vacant. Deux partis se déclarèrent ouvertement : l'un, soutenu par le cardinal Baronio et les comtes de Tusculum , défendait les prérogatives que l'usage semblait avoir assurées au jeune Henri, roi de Germanie; l'autre, à la tête duquel était l'archidiacre de la sainte Église romaine , Hildbrand , prétendait s'affranchir de toute dépendance du souverain temporel ; et chaque parti, intéressé à gagner l'autre de vitesse, avait envoyé un de ses confidents à la cour de l'impératrice Agnès pour faire agréer son candidat. Mais le cardinal Etienne, chargé des intérêts du sacré collège contre lequel la cour était mal disposée, fut réduit à faire antichambre pendant sept jours, sans pouvoir obtenir audience du roi. Le grave négociateur, blessé du mépris que l'on témoignait à l'envoyé du sacré collège, reprit la roule de Rome , où Hildbrand tint aussitôt un conseil auquel assistèrent les cardinaux et les nobles de Rome dévoués à sa cause ; là , on proposa d'élire pape, Anselme de Milan, évêque de Lucques. Cette proposition ayant été unanimement acceptée, on fit venir Anselme à Rome où, sans attendre le consentement de Henri , il fut immédiatement consacré et intronisé sous le nom d'Alexandre H. Pour maintenir la multitude en cette circonstance, le chef du parti avait pris ses précautions , et des

troupes lui avaient été envoyées par les princes normands^ moins empressés en cette occasion de montrer leur obéissance au Saint-Siège^ que de s' opposer aux projets du roi de Germanie avec qui ils étaient en guerre.

La nouvelle de l'élection d'Alexandre II fut reçue à la cour germanique , par l'impératrice Agnès et ses conseillers, comme un affront fait au jeune roi Henri. Et, sans calculer les conséquences d'une résolution qui devait être funeste à la chrétienté, Agnès et son conseil, dans le premier mouvement de leur dépit, favorisèrent une entreprise qui, en faisant naître pour le Saint-Siège, une occasion d'appliquer à la rigueur, le décret de Nicolas II, devait compromettre la dignité du gouvernement de Henri, et rabaisser encore ses prétentions.

Pendant les trois mois de vacance du saint siège, les évéques de la Lombardie, fameux alors par l'excès de leurs débauches et de leurs simonies, furent excités par Guibert, chancelier de la cour impériale, contre Hildbrand, ennemi déclaré de ces deux vices , et dont le pouvoir toujours grandissant donnait de justes inquiétudes à ceux qui y étaient adonnés. Profitant des difficultés survenues entre la cour de Henri et celle de Rome, Guibert poussa les évéques lombards à désigner un pape disposé à fermer les yeux sur leur conduite habituelle , et dont le choix con-

viendrait à Henri, par cela seul qu'il déplairait à l'archidiacre romain.

Dociles à ces conseils , les prélats de la Lombardie choisirent pour légat auprès de Henri , le cardinal Hugues Leblanc, ennemi du clei-gé de Rome , et le chargèrent de présenter , comme candidat, un ceitain Cadalo ou Cadaloiis, évêque de Parme , connu pour être l'ecclésiastique le plus corrompu de son temps. Agnès, n'écoutant que son orgueil blessé, et malheureusement trop confiante aux conseils de son chancelier, approuva le choix des évéques lombards. Aussitôt les princes de Tusculum et quelques autres familles qui exerçaient le brigandage autour de Rome en leur qualité de seigneurs féodaux , se montrant plus que jamais ennemis de l'ordre que voulait établir le gouvernement pontifical, s'unirent aux évoques lombards, pour nommer un pape complaisant qui protégeât tous leurs excès. Ces combinaisons criminelles se préparaient sous le prétexte apparent d'un grand attachement aux droits de la couronne impériale ; et, à la suite d'une espèce de conclave qu'ouvrit le chancelier Guibert à Râle, on nomma Cadaloiis, antipape, sous le nom d'Honorius IL

Cependant Hildbrand, qui venaitM'être élevé à la dignité de chancelier de l'Église romaine, par Alexandre II, suivait attentivement la marche de cette conspiration contre le Saint-Siège. Quoique naturellement il n'aimât pas avoir re-

cours à la force matérielle pour soutenir sa cause^ la brutalité de ses adversaires en cette occasion, lui fit sentir la nécessité de se tenir sur ses gardes. Il avait donc un corps assez considérable de Normands à Rome, sous les ordres de Richard, prince de Capoue et de Godefroi comte de Toscane, lorsque Fanti-pape Honorius s'y présenta assisté et soutenu par les princes de Tusculum, par le comte de Galéra et tous les gens dont ces seigneurs pouvaient disposer, soit comme vassaux, soit de la populace de Rome. On ignore les détails de ce qui se passa dans la ville sainte, pendant tout un an que dura la rivalité des deux papes Alexandre et Honorius. Mais il y eut beaucoup de sang répandu à l'occasion de ce schisme, sans parler du scandale dont il fut cause dans toute l'Europe. {Annqli dltaliu, vol. VI, pag. 168. ) Toutefois Alexandre II, soutenu par les conseils du chancelier Hildbrand , opposa constamment, et sous toutes les formes, une résistance opiniâtre à son antagoniste, ce qui finit par réunir à sa cause la plupart des Romains dévoués d'abord à Cadaloûs.

La cour d'Allemagne elle-même , qui s'était flattée aussi de voir Alexandre céder, s' apercevant au contraire que les esprits se tournaient en sa faveur, crut devoir mettre un terme à une lutte sanglante qui devenait honteuse pour elle. \nnon, l'archevêque de Cologne, qui venait de 1 soustraire le jeune Henri à Agnès sa mère , fit

60 GHÉGOIRE Vil.

prendre la résolution d'ouvrir un concile dans le château d'Osbor ( octobre 1062. Labbe^ vol. IX, pag. 1156), où, après un mûr examen de la question , en présence du roi Henri et d'une foule d'évéques allemands et italiens, il fut re* connu que Cadaloûs ayant été nommé pape contre les canons, il était, non pas déposé, mais réprouvé et condamné.

L* antipape ne se tint pas pour vaincu, et, après s'être soustrait aux poursuites que Ton fit contre lui, il parcourut la Lombardie, ranima le zèle des évéques en sa faveur , amassa de l'argent, rassembla quelques troupes , puis se fiant sur le secours des seigneurs romains qui l'avaient déjà aidé, il se remit en marche un an après sa condamnation , pour rentrer de vive force dans Rome et s'emparer du siège apostolique.

Au moyen d*une surprise , Cadaloûs força la cité Léonine et prit possession de la basilique Yaticane, dans Fintention de prendre, selon l'usage, le manteau pontifical. Mais on ne lui en laissa pas le temps, car le peuple une fois averti de son arrivée, se porta en foule à Saint- Pierre, chassa les soldats de l'antipape, qu'il aurait même mis à mort , si le fils du préfet de la ville , Cencio, qui lui était dévoué et haïssait Alexandre et Hildbrand, n'eût pas trouvé moyen de le faire évader et conduire au château Saint-Ange où il le mit à l'abri de la fureur populaire.

GRÉGOiUE Vif. 51

Ce misérable resta enfermé dans cette cita* délie que le peuple de Rome tint bloquée pendant près de deux ans ^ et où il eut à souffrir tous les genres de privations. Enfin (1065)^ soit que la surveillance populaire se fût ralentie, ou que Ton eût trouvé une issue pour le faire évader, il pensa à recouvrer sa liberté. Mais quoique ses souffrances la lui eussent déjà fait acheter bien cher, il lui fallut encore la payer trois cents livres à ce Ccncio qui semblait n'avoir soustrait Cadalous à la fureur du peuple que pour trafiquer de sa liberté. Eniin, malade, sans un denier, Fantipape partit sur un mauvais cheval , avec un seul valet, et arriva à grand'peine aux environs de Parme, bien heureux de ne plus voir couler les eaux du Tibre.

Aujourd'hui que nous comprenons à peine le di'oit d'asile et tous les privilèges de même sorte dont jouissaient et abusaient alors les seigneurs et même certains magistrats, comme le préfet de Rome, on s'explique difficilement pourquoi Cadalous n'a pas été livré au clergé romain pour être jugé. Mais toutes ces petites souverainetés particulières qui respectaient réciproquement leurs droits, formaient l'essence de la féodalité aux usages de laquelle toute TEurope était soumise ; et, pour violer ou rendre inutiles ces privilèges, il fallait être ou le plus fort ou le plus adroit.

Hildbrand qui , mieux que tout autre , a compris que la force du bras et l'emploi du fer étaient

les plus mauvais moyens dont le gouvernement pontifical pût faire usage pour se défendre ou se consolider^ respecta les droits du gouverneur du château Saint-Ange , et résolut de perdre entièrement Cadaloûs en donnant une importance nouvelle au pape Alexandre IL Au milieu des troubles occasionnés par les entreprises audacieuses de Cadaloûs, la cour du roi Henri n'avait point oublié T injure qu'elle prétendait avoir reçue à l'époque de l'élection du dernier pontife ; et quelque temps avant l'évasion de son antagoniste, l'archevêque de Cologne Annon, chargé de surveiller les affaires de la Germanie , étant venu à Rome, reprocha au pape Alexandre, devant les cardinaux , d'avoir méconnu et violé même les di'oitsdela couronne germanique, en acceptant le pontificat avant l'agrément du roi Henri» Il insinua même qu'il y avait eu conspiration et simonie dans les moyens employés pour obtenir ce résultat attentatoire au droit de Henri.

Hildbrand, qui était présent, réfuta avec force cette accusation. Il affirma que le roi ne devait être pour rien dans l'élection d'un pontife, et que ce prétendu droit n'était qu'une tyrannie, comme il avait été établi par le décret de Nicolas H (1067).

Cette fermeté du chancelier qui dérangeait les-^ idées d' Annon, fut cause que celui-ci soUicita^E Alexandre pour qu'il ouvrît un concile devanPr lequel il rendrait raison des torts qui lui étaient-

imputés. Un synode fut tenu à Mantoue, et parmi ceux que Ton avait convoqués étaii Annon ^ archevêque de Cologne , et Pierre de Damien , évéque d'Ostie. Après que le pape eut allégué les liaisons propres à éloigner et à détruire les accusations portées contre lui^ et lorsqu'il eut juré de la droiture de toutes ses intentions ^ il fut absous à l'unanimité^ et Cadalous condamné de nouveau comme faux pape. {Labbe^ vol. IX, p. 1180.) Le roi Henri avait alors treize ans et venait d'être enlevé à sa mère.

Dans l'intention d'exposer bien nettement l'état où en était alors la question relative aux deux pouvoirs concurrents de l'empereur et du pape, je rapporterai ici la conclusion d'une longue lettre en dialogue de Pierre de Damien , qui avait été lue quelque temps avant au concile d'Osbor, en présence du jeune roi Henri et de son directeur l'archevêque Annon : « Conseillers de la « couronne et serviteurs du Saint-Siège, conclut «f Pierre de Damien , défenseur du pape , en par- « lant aussi de l'avocat de l'empereur, nous fai- « sons de communs efforts pour l'union du sacer- <( doce et de l'empire, afin que le genre humain, « gouverné par ces deux puissances, ne soit plus « jamais divisé, comme cela est arrivé par le fait << de Cadalous ; et que ces deux sommités du ^ inonde se maintiennent dans l'union d'une « charité perpétuelle , de manière à ce que les ^< parties inférieures qui en dépendent ne se res-

U GRÉGOIRE Vn.

(( sentent jamais de leur disjonction ; afin que, a de même que le médiateur entre Dieu et les (( hommes a mystérieusement uni la royauté et a le sacerdoce , de même ces deux énûncntes « dignités restent liées par une unanimité con- « stante et par le lien d'une charité mutuelle qui « fasse trouver le roi dans le pontife romain , et « le pontife dans le roi, sauf le droit du pape que « lui seul peut exercer {salvo scilicet suo privilège gio papœ, quod nemo prœter eum usurparepera miuitur). D'ailleurs, que le pape poursuive les a criminels dans les tribunaux temporels quand « la cause y est portée, et que le roi se serve des « évêques et de la justice canonique pour agir c( sur les âmes; l'un en qualité de père aura « toujours la prééminence , et lautre comme fils « unique et particulièrement chéri , se reposera c< tranquillement dans les bras paternels Âttale a et Nicomède, Tun roi d'Asie, l'autre de Bythi- « nie, portèrent tous deux une telle amitié à la « république romaine, que lun et l'autre, en « mourant , constituèrent le peuple romain leur « héritier » (1).

Telle est l'exposition fidèle du rêve admirable qu'Hildbmnd se proposait de réaliser, et que son ami, son confident, Pierre de Damien, a pris soin de nous faire connaître. Par ce passage curieux, dont je me suis bien gardé d enlever 1^

(i) frayez : ConciVinm Usboriense, Labbe, vol. IX, page^

tait finale on reconnait l'influence qu'avaient encore les grands souvenirs de l'ancienne Rome^ et l'on reste convaincu que Yimperator et pontifex maximus, l'empereur et souverain pontife, avait été le point de départ de toutes les tentatives des papes depuis Charlemagne; et qu'enfin Hildhrand, s'il eût réussi complètement dans ses projets, eût conservé la teneur de l'inscription latine, sauf une transposition de mots qui eût précisément indiqué le nouvel ordre qu'il voulait établir entre ces pouvoirs : Pontifex maximus et imperatar, souverain pontife et empereur.

Les progrès de la politique pontificale en étaient arrirés là vers 1073, lorsqu'Alexandre II, apivs an règne laborieux de onze ans , mais dont le poids principal avait été supporté par Hildbrand, cessa de vivre. En ce moment le chancelier apostolique jouissait de la plus grande faveur auprès du clergé et du peuple ; et contre l'ordinaire, les Romains étaient calmes. A peine Alexandre avaitil femné les yeux, qu'Hildbrand ordonna un jeûne de trois jours, afin que Ton se préparât par la prière à connaître le choix de Dieu pour an nouveau pontife. Une foule innombrable de personnes du clergé, de la noblesse et du peuple, sans compter les femmes et les enfants, se réunirent à la basilique de Saint-Pierre aux-Lîens où devaient se rendre processionnellement les cardinaux, les évoques et prélats chargés de célébrer les funérailles du pape défunt. «Mais au moment

56 GRÉGOIRE Vil.

« où Ton portait le corps du saint père à la sépul- « ture, dit Hildbrand lui-même dans uue de ses « lettres dont les paroles sont confirmées par ses a contemporains ^ il se fit une grande rumeur « parmi le peuple, et tous, s'étant précipités vers a moi comme des insensés , m'enlevèrent sur « leurs bras pour me porter à la place de celui « qui gouverne TÊglise, honneur dont je me sens <x indigne ! »

Après s'être défendu obstinément et, je le crois , sincèrement d'occuper un trône sur les marches duquel il se sentait plus à Taise pour Faccomplissement de ses desseins, Hildbrand se rendit enfin aux instances du clergé et du peuple, et fiit proclamé pape sous le nom de Grégoire VU qu'il prit par reconnaissance et en mémoire de son prédécesseur Grégoire VI, qui avait été son instituteur pendant sa jeunesse. Mais le décret de Nicolas II n'avait pas été ponctuellement suivi en cette occasion , puisque le peuple et le clergé, au lieu d'attendre l'initiative du collège des cardinaux, avaient, au contraire, procédé par acclamation. Aussi Grégoire, qui voulut tout à la fois montrer de la déférence envers le peuple romain et le roi de Germanie , s'empressa-t-il d'envoyer des légats à Henri pour lui donner avis de son élection et l'engager à ne pas la ratifier, sans quoi , ajoute le cardinal d'Aragon , biographe de Grégoire, il ne pourrait fermer plus long-^ temps les yeux sur des excès graves et restés jus-^

çiiaiars impunis. II est plus que douteux que Grégoire VII ait tenu un pareil langage tout à la fois sans urbanité et impolitique. Sa sévérité bien connue et si redoutée par le clergé d'Allemagne attaché au jeune prince^ était plus que suffisante pour que le roi lui-même pesât les conséquences de son refiis. Toutefois la réponse du prince se fit attendre^ parce qu'en effet ceux des ecclésiastiques allemands dont la conscience était chaînée 9 avaient peur d'Hildbrand. Cependant la partie saine des évéques l'emporta y et Henri, décidé en faveur de la nouvelle élection , se contenta d'envoyer à Rome le comte Ebérard avec l'ordre de s'informer comment les choses s'étaient passées , et de protester de nullité contre tout ce qui était fait , dans le cas où le pape serait déjà consacré. L'officier impérial , après sa réception qui Ait gracieuse, demanda compte de tout, et le pontife élu , voulant donner de la consistance à ce qui était déjà fait par ce qu'il pouvait faire encore, répondit à l'envoyé du roi « que c'était « contre son gré que le clergé et le peuple Ta- « vaientélu; mais qu'il s'était formellement op- « posé à recevoir l'ordination avant d'être certain « que le roi et les princes de Germanie eussent a approuvé son élection. » Cette humilité qui, en raison du caractère déjà bien connu de Grégoire VU, prend un certain vernis de politesse de cour , satisfit cependant le roi qui ne tarda pas d'envoyer à Rome l'évêque de Verceil, Grégoire,

chancelier du royaume d'Italie, chargé de confirmer r élection du nouveau pape et de le consacrer, ce qui eut lieu en efiet le 29 juin 1073.

Le pontife venait d'atteindre sa soixantième année ; le jeune roi Henri, déjà son rival en puissance suprême , et qui devait lutter encore avec lui pendant tout le cours de son règne, n'avait que vingt-trois ans. Rodolphe de Rheinfelden , beaufrère de Henri, et qui, en s'associant bientôt aux intérêts de Grégoire VII, disputa plus tard au roi son parent et son seigneur, la couronne de Germanie, était âgé de trente ans environ. Mathilde enfin, un quatrième personnage dont je parlerai bientôt, la grande comtesse de Toscane, devenue si célèbre par son attachement inviolable aux intérêts deTÉglise et parles secours qu'elle prodigua h Grégoire VII pour régénérer spirituellement le Saint-Slége, en lui donnant une plus grande puissance temporelle, était dans sa vingtneuvième année.

Ce que l'on sait déjà d'Hildbrand, fait prévoir ce que fut Grégoire VH, et je n'ajouterai que quelques mots pour pénétrer dans les profondeui-s du caractère de ce grand homme. L'histoire atteste qu'il fut lié d'opinion et même d'amitié avec les ecclésiastiques et les hommes deson temps les plusrecommandables par leur piété , parleurs vertus et leurs lumières; tandis qu'au contraire, ceux qui Itti furent opposés d'intention et d'action , appartenaient à la partie la plus corrompue du clergé et d©^

gens du siècle. Quelques reproches que Y on so croie en droit de lui faire sur les moyens qu'il employa pour accomplir ses desseins^ toujours est-il vrai qu*il milita en faveur d'une cause sainte et juste^ puisqu'il voulait détruire le libertinage efiréné qui s'était introduit dans le clergé , ainsi que la simonie entée sur la féodalité qui corrompait toutes les sociétés de l'Europe; puisque, placé comme il l'était pour jouir et tirer profit de ces deux vices si son caractère Ty avait porté, il eut le rare courage d'ameuter contre lui les jalousies et les haines les plus vivaces , et de résister pendant près de cinquante ans aux attaques que les gens luxurieux et cupides ne cessèrent de diriger contre lui. Quand, sans dévier un seul instant, on a marché droit vei*s un but si noble, si élevé, qu'il n'est sans doute pas donné à un homme de le toucher, puisque Grégoire VII n'a pu l'atteindre; celui-là qui a consacré sa vie à rompre en visière avec les méchants pour entrer de vive force dans la voie de la justice, a droit à quelque indulgence lorsqu'à son courage habituel il a été obligé d'ajouter la prudence, et parfois même l'adresse, afin d*éviter les embûches que lui tendaient sans cesse des ennemis plus rusés que lui.

Nous rechercherons plus tard si, humainement, il eut raison de travailler à rétablir et à continuer l'ancienne puissance romaine , en transposant l'ordre des pouvoirs et en voulant donner pour chef à la chrétienté un prince souverain pontife et

empereur; mais d*abord il faut convenir que la brutalité et l'injustice des formes du gouvernement féodal auquel la masse du clergé s'était assimilée en ce temps^ donnaient à ce pouvoir une infériorité telle que toutes les Ames pures , tous les esprits droits devaient préférer et préféraient effectivement, le gouvernement de TËglise. Si ces réflexions sont justes , les prétentions du Saint- Siège au onzième siècle , le deviennent ellesmêmes ; et Grégoire YII n'aurait fait alors que coordonner et s'efibrcer de réduire en institutions stables, les idées et la volonté de tous les hommes justes et éclairés de son temps.

Après m' être expliqué avec toute franchise, sur la droiture des intentions que je reconnais en Grégoire VII, je ne craindrai pas de rapporter les reproches plus ou moins graves, que lui ont adressés quelques hommes de son temps. De tous les pamphlets écrits pour le noircir, le plus curieux, parce qu'il a été composé par un homme, le cai*dinal Bennon , l'un de ses adversaires les mieux informés de ce qui se passait à la cour de Rome , est la Vied'Hildbrand, dans laquelle, soit comme archidiacre, soit comme pontife, le fléau des si— moniaques et des concubinaires est traité d'ambitieux et de fourbe insigne. Le biographe calom — nieux va même jusqu'à l'accuser de séductio envers la princesse Mathilde, et de s'être livré l'art infâme de la magie. Mais l'excès même d ces accusations ôte tout intérêt à ce qui pourrai

GREGOIRE VU. Gi

se trouver de vrai dans cette diatribe ; et pour kke connaître ce qu'il y avait de faible dans Grégoire VII, si puissant d*ailleurs, j'aurai recours à quelques passages écrits par un de ses amis y Pierre de Damien, qui, tout en mettant une confiance entière dans la piété , les lumières et le courage de Grégoire, ne laissa pas cependant de loi dire ses vérités.

Après que le pape Alexandre II (1061) eut fait Hildbrand chancelier, Pierre deDamien, qui n'approuvait pas entièrement tout ce qui émanait abrs du Saint-Siège, et à qui son âge d'ailleui*s commandait le repos , sollicita de ces deux personnages la permission de se démettre de son évéché d'Ostie et de tout autre gouvernement. Malgré la résistance d'Hildbrand, qui ne voulait pas consentir à cette retraite, le pape obtint enfin du chancelier que Pierre de Damien se retirât dans la solitude , et ce fut vers ce temps que l'ami d'Hildbrand fit contre lui un distique où il laisse entendre que le chancelier apostolique se servait du pape comme d'un instrument; voici le sens des deux vers qu'il fit : « J'honore le pape selon l'u- « sage , mais toi , Hildbrand , je t'adore en me « prosternant ; tu fais un souverain du saint père; ft mais lui fait un Dieu de toi (1). »

Mais c'est surtout dans les lettres familières

(i) « Papam rilè colo, sed le proslralus adoro;

« ïu facis hune dominmn, le faeil ipscDeum. »

6â GKëGOIRË YII.

que Pierre de Damien adressait de sa solitude au pape et au chancelier Hildbrand, qu'on retrouve à travers les précautions d'une ironie amical^, la preuve que le caractère absolu et l'excessive habileté du pape futur frappaient l'attention des hommes avec lesquels il entretenait les relations les plus intimes. Damien^ devenu solitaire, écrivit une lettre adressée au pape et à Hildbrand, dont la suscription suffirait pour justifier la remarque qui précède ; elle est ainsi conçue : «Au très-chéri élu de r Église romaine, et au fléau Assur Hild*brand, de la part de Pierre. » Puis Damien, après avoir dit que Cadaloùs cherchait à gagner les Romains par la corruption, ce qui l'a réduit à se retirer des affaires publiques , parle d'Hildbrand de la sorte : « Peut-être ce tyran flatteur qui s'est « apitoyé sur moi avec la compassion d'un « Néron {qui miki neronianâ semper pieiate canra doluit)^ qui m'a flatté en me donnant des souf- « flets [qui me colaphisando demulsit)^ qui m'a « pour ainsi dire caressé avec des serres d'aigle, « se plaindra de moi en disant : Voyez, il cherche « un coin pour se retirer, et sous prétexte de pé- « nitence et de mortification, il quitte Rome pour « allerjouirdelafraîcheur de l'ombre, tandis que « les autres se précipitent au fort du combat. » Mais je répondrai à mon Saint-Satan, à mon hostile amij {hostilis amicus meus, dominu^ archÀepiscopus) ce que les enfants de Ruben et de Gad répliquèrent à Moïse leur chef^ etc.

Il est difficile de ne pas deviner, malgré le tour plaisant donné à ces reproches, qu'Hildbrand était passablement impérieux même avec ses amis, et que le Saint-Satan de Pierre de Damien passait pour un homme singulièrement fin et habile.

Voilà je crois les côtés faibles de ce grand homme.

Quant à son rival, Henri, jeune roi de Germanie^ àdegrandsdéfauts,àdesvicesinexcusablesméme, il réunissait d'éminentes qualités : d'une valeur singulière et fort habile dans Tart de la guerre, pendant un règne de cinquante ans il se trouva à soixante-dix batailles d*où il sortit victorieux toutes les fois qu'il ne fut pas trahi. Fier, violent et rusé tout à la fois , il ne reconnaissait guère d'autre règle que sa volonté, d'autre raison que les armes , ce qui le rendit souvent si faible devant Grégoire VU, qui ne lui opposa jamais que fautorité apostolique. J'ai dit les débauches auxquelles ce prince se livra dès son adolescence; on sait les suites fâcheuses de sou mariage, sa demande en séparation d'avecBerthe son épouse, et les désordres occasionnés en Allemagne par Tinjustice de ses ministres et l'insolence de ses soldats qu'il ne pouvait payer ; on a vu comment le besoin d'argent pour suffire à son luxe et à ses débauches l'entraîna promptement, sitôt qu'il régna, à trafiquer des investitures ecclésiastiques, et à répandre par son exemple la simonie dans tous les rangs du clergé. Enfin j'ai signalé la révolte des Saxons irrités contre lui par les impôts qu'il

en exigea 9 et la guerre terrible qu'Henri fit à ce malheureux peuple, forcé momentanément de se soumettre au vainqueur.

Pendant que ces tristes événements avaient lieu (1071-72) et que Henri s'était aliéné l'esprit des seigneurs allemands, et de presque tous ses sujets, celui qui dirigeait véritablement les affaires du Sainl-Siége , Hildbrand avait l'œil sur lui. Pour payer les frais de la guerre, Henri qui d'ailleurs ne voulait rien retrancher de son luxe, se laissa aller à tous les excès du trafic des bénéfices ecclésiastiques. Pour ne citer qu'un exemple de ce genre de concussion, je choish'ai celui de l'abbaye de Richenou, monastère tellement épuisé par les pi*odigalités des précédents abbés, que les moines n'y pouvaient plus vivre. Henri leur ordonna cependant de pouiToir à la subsistance d'un fort détachement de ses troupes , ce que l'abbé refusa de faire en se démettant de sa ' charge. Alors Henri s'adressa à un certain Robert , abbé de Ramberg qui , ne cherchant qu'à s'enrichir, mit dans les coffres du roi une somme considérable, mais fort inférieure à la valeur de l'abbaye, et s'en trouva ainsi possesseur. Ce marché donna l'idée d'en faire une foule d'autres de la même nature , ce qui explique la colère de Henri toutes les fois que la cour de Rome, in^ struite de pareils scandales, frappait d'excommunication ceux qui y donnaient lieu.

Enfin le nombre de ces marchés infâmes s^

CiRÉGOlKE Vil. 05

multiplia au point, que sur la lin du pontificat d'Alexandre II, ce pape et les princesses Mathilde et sa mère Béatrice, parentes du roi Henri, se trouvant réunis à Lucques, agitèrent la question desavoir s'il était à propos d'user d'indulgence ou de sévérité pour ramener le prince à d'autres sentiments. Mais Hildbrand, consulté en cette occasion, se décida pour le dernier parti, et lorsque les archevêques de Cologne et de Bamberg quittèrent Rome pour retourner en Allemagne , le chancelier les chargea de lettres pour le roi, avec l'invitation de comparaître devant le siège de saint Pierre et d'y rendre compte de sa conduite passée , afin de se justifier sur la simonie et d'autres méfaits qui lui étaient imputés.

C'était la première fois qu'un roi germain du sang impérial recevait un pareil avertissement de cette Rome sur laquelle sa maison avait régné si longtemps. Dans toute autre circonstance, un tel événement eût soulevé toutes les populations allemandes si attachées à leurs princes; mais Henri avait rendu ses sujets malheureux, et s'était si justement attiré l'animadversion du Saint-Siège , que ce prince et ses peuples attendirent silencieusement l'issue de la démarche du pontife romain. Cependant Alexandre II mourut ; mais son successeur, Grégoire VU, était sur le trône , attendant la double réponse du roi de Germanie, l'une relative à l'élection, l'autre qui donnerait la mesure de son obéissance au Saint- I. 5

6t) GHÉGOIUE VII.

Siège. Telle était l'attitude respective des deux souverains vers le mois de juin de Tan 1073.

Rodolphe de Rheinfelden, le beau-frère de Henri, son compagnon d'armes, puis après son compétiteur à l'empire et le protégé de Grégoire VII, était un homme d'une rare bravoure. Cette qualité lui valut même la main de la fille de l'impératrice Agnès qui, dans l'espoir d'attacher plus particulièrement à la couronne impériale les duchés d'Alsace et de Souabe dont Rodolphe venait d'hériter d'Otton III, lui donna, pendant qu'elle gouvernait comme régente, sa fille Mathilde, en 1057. Comme tous les seigneurs féodaux à cette époque, Rodolphe donnait une direction toute différente à ses idées et à ses actions, suivant l'espérance qu'il concevait de défendre, de conserver ou d'augmenter des droits sans cesse contestés, et pour lesquels il fallait presque toujours combattre. Quoique sa jeune épouse, Mathilde, n'ait vécu qu'un an après son mariage, cependant il resta fidèlement attaché aux intérêts de l'empire auxquels les siens étaient liés, et prêta même à Henri, son bras et ses troupes, lorsque celui-ci se vit forcé d'apaiser les rébellions de la Saxe et de la Thnringe par les armes. Enfin, ces deux princes qui devaient se transformer en rivaux si terribles, étaient en fort bonne intelligence, au moment o^ Grégoire VII monta sur le trône.

Mais il reste à faire connaître encore un qa^'

trjème personnage qui a joué un rôle important pendant les douze années du nouveau pontificat, la grande comtesse Mathilde. Elle était fille de Bonifaçe qui le premier a porté le titre de duc et de comte de Toscane, et de Béatrice, fille de Frédéric, duc de Lorraine, allié à la famille impériale. Mathilde naquit vers 1046, et elle était à peine âgée de huit ans, que sa mère, devenue veuve par la mort de Boniface', épousa en secondes noces Godefroi , duc de Lorraine , qui luimême avait un fils de son premier mariage, Godefroi, à qui son infirmité fit donner le surnom de Bossu. L'hérédité alors n'était point encore f^uUèrement établie pour la succession des États; en sorte que Béatrice désirant réunir sur la tête de sa fille, les possessions de la Lorl'aine et celles de la Toscane, fiança Mathilde à Godefroi le Bossu, son beau-fils. Malgré l'obstacle que semblait opposer ce degré de parenté, et sans faire attention à la contrariété qu'un tel mariage donnait à la cour de Germanie qui ne voyait pas sans jalousie et sans inquiétude, cette maison prendre un si grand développement, Mathilde épousa Godefroi le Bossu. On ignore dans quels rapports les deux époux vécurent ensemble ; mais ce qui est certain , c'est qu'ils n'eurent point d'enfants. Il paraîtrait même qu'ils vivaient habituellement séparés ; Fépoux s'occupant des affaires de Lorraine, sous les auspices de son père tant que celui-ci vécut, et Ma-

t>8 GRÉGOIRE VU.

thilde ise tenant plus habituellement dans les États de Toscane au gouvernement desquels Béatrice, sa mère, la formait soigneusement. Le véritable motif de la désunion qui régnait entre les deux époux était l'attachement constant que Godefroi le Bossu eut et montra jusqu'à la fin de ses jours (en 1 176), pour le roi Henri ; tandis que sa femme Mathilde, élevée dans des idées toutes dififérentes par sa mère Béatrice, avait pris avec passion le parti de Grégoire VII et du Saint-Siège contre le roi de Germanie. La quantité de seigneuries, de châteaux fortifiés, d'abbayes et de villes importantes, entre autres Florence, Pise et Mantoue , dans la Toscane et la Lomba^ die , rendaient l'amitié ou l'éloignement de ces deux femmes extrêmement important à la couronne impériale dont elles étaient feudataires , et, parmi les raisons qui faisaient craindre l'influence du nouveau pape Grégoire VII, on redoutait particulièrement et non sans raison, le dévouement extraordinaire que Béatrice et Mathilde affichaient pour le Saint-Siège, ainsi que pour celui qui allait le gouverner. En eflPet , ces deux princesses non moins puissantes par la prodigieuse étendue de leurs possessions, que par la supériorité de leur esprit et la fermeté de leur courage, exerçaient une très-grande influence sur les décisions politiques que prenait la cour de Rome contre celle de Henri. On ne peut ex^ citer qu'une preuve historique, mais elle preu^

GRÉGOIRE Vn. 69

une telle importance par sa date et par Tévénement qui s'y rapporte, quelle suffit à prouver que, depuis longtemps avant l'avènement de Grégoire YII au trône, il ne se faisait rien à la cour apostolique sans que Béatrice et Mathilde eussent été consultées. Ce fait que j'ai déjà indiqué, mérite quelques développements. Lorsqu'au printemps de l'an 1072, Alexandre II, prédécesseur de Grégoire, était à Lucques, les deux princesses vinrent l'y trouver; et après une délibération qu'ils eurent ensemble, sur les moyens de ramener Henri, roi de Germanie, à de meilleurs sentiments, ces trois personnages conclurent que ce qui s'était passé rendait toute indulgence inutile, et par suite de cette décision , Hildbrand prévenu, fit inviter par lettres le roi Henri à venir se justifier à Rome de tous les graves méfaits dont il était accusé. [Fiorentini, anno 1072; Domnizon, vita Mathildis. ) Lorsque l'on pense que cinq ans plus tard, la grande comtesse Mathilde fit secrètement en faveur du Saint-Siège et entre les mains de Grégoire .VII , la donation de tous les biens qu'elle possédait en propre, ou comme feudataire de l'empire, il devient évident que, sous le rapport temporel seulement , le pontife romain devenait un rival extrêmement dangereux pour la monarchie impériale. Telle était la réciprocité des intérêts des deux cours, lorsque Grégoire VH monta sur le trAne.

Le premier soin de Grégoire fut d'envoyer à tous les grands et aux ecclésiastiques, sur l'appui desquels il croyait pouvoir compter , une circulaire par laquelle il les instruisait de la mort de son prédécesseur, des circonstances de sa propre élection, et de la ferme intention où il était, de faire revenir le roi de Germanie à de meilleurs sentiments. Ces lettres sont adressées à Didier, abbé du Mont-Gassin, à Gisulfe prince de Sa— lerne, à Ugon, abbé de Cluny, à Manassès, arche— vêque de Reims, à Anselme, évéque de Luc— ques, à Rodolphe de Souabe, àGodefroi le Bossu, et enfin , aux princesses Béatrice et Mathilde.

La plupart de ces lettres sont datées de Capoue, où le nouveau pape , prévoyant les orages qu'il allait susciter, était allé pour raffermir les liens politiques qui l'unissaient aux princes nor«mands ; pour exiger d'eux de nouveaux serments comme feudalaires du Saint-Siège, et les avertir

GHEGOIRE Vil. 71

de tenir toujoui*s des troupes prêtes pour détendre les droits de FËglise contre les prétentions de Henri.

«Nous ne saurions vous donner des instructions autres que celles que nous vous avons fait déjà parvenir, écrivait-il en même temps à Anselme, nommé évêque de Lucques, et attendant l'investiture de Henri , que de vous abstenir de recevoir l'investiture de ce prince, jusquà ce qu'obéissant à Dieu et se retirant du nombre des excommuniés, il ait mis ordre à tout de manière à ce qu'il puisse vivre en paix avec nous. Plusieurs personnes réunissent leurs efiforts pour obtenir ce résultat : notre très-chère fille l'impératrice Agnès, ainsi que la glorieuse Béatrice et sa fille Mathilde ; le duc de Souabe, Rodolphe se joint à elles, et ce sont toutes personnes pieuses dont nous ne pouvons ni ne devons mépriser les conseils. Quelle que soit la promptitude ou la lenteur de ces négociations, vous pourrez toujours vous considérer comme adhérant à Rome, et vous entretenir avec nous de ce qui pourra arriver d'heureux ou de funeste. Capoue, Calendes de septembre. » {Labbe, t. X, pag. 2.)

Dans la lettre adressée à Rodolphe de Rheinfelden, Grégoire s'efiforce de démontrer à ce seigneur, qu'il n'a aucune haine personnelle contre Henri ; que loin de là, il aspire au moment où il pourra remplir la promesse de ses prédécesseurs, en donnant aujourd'hui la couronne impériale ;

mais que comme tout doit être pur et sincère? dans les liens et la concorde que l'on veut établir entre le sacerdoce et l'empire, il serait à propos qu'il se joignit à limpératrice Agnès, à la comtesse Mathilde , et aux personnes qui craignent Dieu, pour obtenir cet important résultat. Enfin s'adressant à Béatrice et à Mathilde dont il n'avait pas besoin de solliciter le zèle à ce sujet, mais qu'il voulait rompre dès les commencements de son règne à la rigidité de ses principes et à son caractère inflexible , il leur retrace « les excès scandaleux de la simonie du clergé lombard et les invite à ne se laisser aller à aucune complaisance envers de tels hommes ; » puis à propos d'Anselme nommé évêque de Lucques, , Tune des grandes villes des États de Mathilde, il j fait entendre que cet ecclésiastique, attendant j son investiture du roi, est assez éclairé pour dis- j tinguer la bonne voie de la mauvaise, c'est-à-dire la soumission au pape, de celle au prince ; et il ajoute : « S'il prend la droite, nous nous en réjouirons; dans le cas contraire, ce qui n'amvera pas sans doute, nous nous affligerons. Mais quelles que soient les personnes qui viendraient nous solliciter pour des faveurs et des grâces, jamais nous ne donnerons notre assentiment à une impiété. [Sed mdlius personœ gratiâ vel favore, iwr pietati assensum dabimtis.) Quant au roi Henri dont nous vous avons parlé dans nos lettres précédentes, notre résolution {voluntas) est d'en-

Yoyer près de lui des hommes pieux qui , avec* Faide de Dieu et par leurs enseignements , le ramèneront à chérir la sainte Église romaine sa mère, et le formeront, le perfectionneront de manière à ce qu'il devienne digne de Fempire. Que si, contre notre espoir , il dédaignait de nous écouter, cependant nous ne pouvons ni ne devons éloigner de notre mère à tous, l'Église romaine, Tunde ses enfants. Aussi est-il beaucoup plus convenable et plus sûr pour nous , de défendre la vérité dans l'intiTét même de ce prince, en lui résistant jusqu'à la mort [adtisque sanguinem nostrum)^ plutôt que de terminer sa carrière, en donnant notre consentement aux iniquités que sa volonté exige ; portez-vous bien, trèschères en Jésus-Christ, et sachez que vous êtes les objets de la préférence de notre cœur. »

A travers la politesse majestueuse de ces lettres amicales , on reconnaît déjà le souverain. Au milieu des soins qu'il prend de s'assurer des soldats normands pour défendre ses droits , il désigne son ennemi le roi de Germanie qu'il est près de combattre et s'assure de la fidélité et du courage de ceux qui ont embrassé la cause du Saint- Siège. Mais on aurait tort de croire que le pontife voulût faire régulièrement la guerre à Henri; Grégoire était trop habile pour se laisser aller à une prétention aussi folle ; et s'il se ménageait le secours des princes normands et de Godefroi le mari de Mathilde , c'était principalement pour

7i GRÉGOIRE VIL

maintenir la population de Rome et les seigneurs de ce pays^ dont la plupart , sous couleur de montrer leur attachement au roi de Germanie, fomentaient des dissensions et des troubles favorables à leur ambition et à leurs rapines.

Ces précautions prises , Grégoire s'occupa du gouvernement des nombreuses églises de l'Europe et s'étudia à établir des relations suivies avec les princes chrétiens , pour arriver à l'établissement de cette unité catholique ^ objet constant de ses travaux passés et de ses projets futurs. La première lettre où il traite de cette importante question est adressée aux princes d'Espagne, pays livré alors à la discorde et à la guerre par la division du pouvoir en Castille, en Navarre et en Aragon entre les mains de différents princes chrétiens , tandis que Sévi lie et le midi de la Péninsule obéissaient aux lois des musulmans. A la suite d'efforts pour reconquérir l'Espagne sur les Maures de ce pays , quelques terres leur ayant été enlevées, Grégoire VII voulut constater aussitôt les droits du Saint-Siège : « Nous ne croyons pas devoir vous cacher, écrivait-il donc aux souverains de ce pays, que le royaume d'Espagne a toujours appartenu de droit à saint Pierre ; et qu'encore aujourd'hui , bien qu'il soit occupé par des païens , (ce droit ne pouvant être prescrit) ce royaume ne peut appartenir en propre à aucun homme, mais seulement au siège apostolique. En conséquence ceux qui se

proposent d'arracher la terre aux païens doivent se souvenir qu'ils travaillent pour saint Pierre , et que l'occupation de ces pays n'est qu'une concession faite par le Saint-Siège. » Puis le pontife termine sa lettre en recommandant aux princes de l'Espagne de s'entendre avec Ugon , cardinal de l'Église romaine, qu'il leur a envoyé à ce sujet.

Un fait qui se rattache à l'histoire générale de la politique moderne et en particulier à celle de Grégoire VII, est l'importance que les femmes ont prise dans le maniement des affaires , depuis l'établissement du christianisme , et l'habileté avec laquelle Grégoire a su se servir de leur influence. Soit qu'il eût intérêt à ramener certains membres du clergé dans des voies favorables à ses vues , soit qu'il sentit le besoin d'amollir les dispositions vicieuses et les instincts féroces de la plupart des princes de son temps , Gr^oire a toujours cherché à s'emparer de l'esprit des femmes que leur position , leur rang et leur esprit rendaient propres à devenir ses ministres les plus dévoués et les plus insinuants. On sait déjà jusqu'à quel point Béatrice et Mathilde favorisaient ses entreprises contre le pouvoir impérial, tout en façonnant à cette tendance le clergé de leurs vastes États ; mais on retrouve ce soin que prenait le pontife de surveiller le régime intérieur des abbayes et des monastères , dans une lettre adressée à une certaine comtesse Al-

dilasie , à qui il recommande la protection et l'inspection de deux couvents où il s'était introduit des désordres. « Pari modo Clmini monasteritim, abbatem, et ipsius cœnobii res vigilantiœ tuœ » ttiendas ac protegendas commiuimus, quem siib gravi tribulatiotiumfascelaborareatuUvimus.y^ {Labbe, t. X,p. 35).

Tandis que par ces lettres, il préparait les grands attachés à sa cause , à le servir avec zèle et dévouement ; que dans des synodes ou par des menaces d'excommunications il poursuivait les prêtres simoniaques et concubinaires dans tous les pays, et qu'il avait conclu un traité avantageux avec Richard , roi de Capoue, il attendait avec calme la réponse du jeune roi de Germanie. Enfin vers la fin de l'année où Grégoire était monté sur le trône, il reçut cette lettre de Henri :

« L'exercice de l'empire et du sacerdoce ayant « chacun besoin d'un vicaire, pour être maintenu « convenablement, il est indispensable, mon sei- « gneur et père très-chéri , que ces deux chefe « soient parfaitement unis d'intention. Le seul « moyen de conserver l'unité chrétienne ainsi que « l'état de l'Église et de la religion , est le lien « d'une paix, d'une charité toute chrétienne.

« Quant à nous qui , avec la volonté de Dieu , « avons déjà gouverné quelque temps, nous n'a- « vous pas toujours, comme c'était notre devoir, « rendu respect et honneur au sacerdoce. Ce n'est

« pas sans cause qne nous avons été armés par « Dieu du glaive vengeur ; mais nous ne l'avons « pas toujours tiré contre les coupables, comme a il eût été juste de le faire.

« Mais maintenant que, touchés de la misé- « ricorde divine, nous sommes rentré en nous- « même, nous avouons, en nous accusant devant « votre indulgente paternité , tous nos péchés ; « espérant que , par votre intercession et votre « autorité apostolique , nous mériterons d'être « justifié et absous.

« Hélas ! tombé dans le crime et l'infortune, « autant par l'effet de notre jeunesse que par les « flatteries dont nous avons été entouré, et par « les mauvais conseils et l'excès même de la puis- « sance de notre rang , nous avons péché contre « le ciel et contre vous , et sommes devenu in- « digne de mériter le nom de votre fils ; car nonce seulement nous nous sommes ingéré dans les (c affaires ecclésiastiques , mais au lieu de garder « pieusement les portes des églises, nous les « avons livrées à prix d'argent, à ceux qui vou- « laient entrer.

« Mais maintenant qu'abandonné, que privé « de votre autorité , nous ne pouvons réformer « ces églises, nous venons vous demander con- « seil et secours. Vos commandements seront a suivis en tous points. Commencez donc, nous « vous en prions instamment , par la réforme de « l'église de Milan tombée dans l'erreur par

78 GRÉGOIRE Vil.

« notre faute , et continuez ainsi à l'égard de^ « autres. Pour faciliter la réussite de ce qu(5 c( vous entreprendrez ^ vous pouvez compter sur c< notre zèle , priant du reste votre paternité de c< montrer promptement son indulgence envers « nous. D'ici à peu de temps vous recevrez de « nouvelles lettres et des envoyés fidèles par les- « quels vous apprendrez entièrement ce qui « nous reste à dire. » {Labbe, t. X^ p. 29.)

Grégoire était encore à Capoue occupé à lier Richard au Saint-Siège par un serment {Labbe, t. X, p. 23) lorsque cette lettre lui parvint. En la lisant il éprouva une joie mêlée d'étonnement, et lorsqu'il fit part de cette nouvelle à un che-valierde Milan, Herlembald, dévoué à la cause du Saint-Siège, il lui marqua, après l'avoir mis au courant de la pacification prochaine des princes normands, son étonnement de T étrange soumission de Henri. « Il faut que vous sachiez, « dit Grégoire , que le roi Henri nous a envoyé « des paroles tellement pleines de douceur et « de soumission , que nous ne nous souvenons « pas que ni lui ni ses prédécesseurs, en aient ja- « mais envoyé de semblables aux pontifes ro- « mains.» Il F avertit ensuite des bonnes dispositions de ce prince pour la réforme de l'église de Milan, et il termine en avertissant le guerrier Herlembald, que l'on peut compter sur le dévouement de Béatrice et de Mathilde. « Que « quant à lui, il ait à se tenir prêt à agir vigou-

GKÉGOIKE VII. 79

« reusement {tu igitur ommno con/idens Deo , « viriliter âge) , sachant bien qu'avec Faide de « Dieu , plus la tempête est terrible , plus le « calme sera doux. * (Labbe, t. X, p. 27.)

Le véritable motif qui avait porté Henri à écrire une pareille lettre , était l'alliance puis la révolte de la Saxe et de la Thuringe, contre son autorité. Ces deux provinces , tiefs de l'empire y poussées à bout par les vexations de tous genres que leur faisait éprouver le jeune roi de Germanie . ne se proposaient rien moins que de le déposer ; et comme vers ce temps, la légitimité d'un souverain vaincu n'avait d'autre appui que l'autorité du Saint-Siège y dans son trouble et après avoir été obligé de se soustraire à la fufeur de ses vassaux , Henri avait pris le parti de faire ses soumissions au pape. Cependant ce jeune prince dont l'âme était fière et les habitudes belliqueuses, reprit quelques avantages assez importants sur ses ennemis, pour qu'il fût question d'an*angements. Rodolphe de Rheinfelden luimême , qui avait eu à se plaindre de Henri pendant ses dernières expéditions contre les Saxons, mais qui ne se sentait pas encore assez puissant pour s'opposer ouvertement à lui , engagea Grégoire VII à se constituer médiateur entre Henri et ses sujets révoltés. En effet le pontife écrivit à plusieurs évêques de la Saxe pour les engager, au nom de saint Pierre et de saint Paul , à disposer les populations à l'obéissance envers leur

souverain, pour mettre un terme aux meurtres^ aux incendies, au pillage des églises et à tous les maux qui affligeaient leur pays. Le pape promettait même d'envoyer des légats pour conclure une pacification complète ; mais l'emportement du caractère de Henri ne permit pas que ces négociations fussent même entamées, et malgré les avis de ses conseillers et la mauvaise disposition de ses sujets à son égard , il recommença des préparatifs formidables de guerre contre les Saxons.

Pendant que ce nouvel orage se préparait, Grégoire, mu sans doute par un sentiment pieux et humain , mais profitant selon son usage, de toutes les circonstances qui pouvaient servir ses projets, crut le moment favorable pour prêcher une croisade, et appeler les princes de l'Europe à la défense de l'enripire de Constantinople, menacé par les hordes victorieuses des Turcs. Peutêtre espérait-il, par ce moyen, faire diversion aux troubles qui régnaient en Allemagne, et gouverner plus facilement l'Église en l'absence des princes ; mais on était alors trop occupé de ses propres malheurs, pour que l'on songeât à ceux des chrétiens en Orient, et les instances du pape ne produisirent aucun effet.

Au milieu de cette complication d'intérêts purement politiques, le pontife poursuivait toujours son idée principale et constante , l'extinction de la simonie et des dérèglements du clergé. Vers

GUÉGOIUE Vil. 81

la fin de l'année (1073), il écrivit de Piperne, des lettres fulminantes à Roderic et à Humbert , l'un évéque de Châlons, l'aulre de Lyon, à l'occasion des ventes d'églises, dont le roi de France Philippe I" faisait effectivement un trafic scandaleux. <c Parmi tous les princes de noire temps, « écrit impétueusement le pontife, qui ont perdu < TÊglise de Dieu par la vente des dignités ecclé- « siastiques, et qui, loin de l'honorer, l'ont traitée « comme une servante , le roi de France Phi- « lippe P' est celui qui , ainsi que nous l'avons « sceu de bonne part, a le plus opprimé les égli- « ses de son royaume ; à ce point qu'il parait « avoir comblé la mesure de ce crime détesta- « ble. Ce malheur nous afflige d'autant plus pour « ce royaume , que nous n'ignorons pas qu'il « s'est toujours montré très-dévoué à l'église « romaine. La sollicitude que fait naître en nous « la destruction de toutes les églises nous avait « tellement enflammé d'abord, que nous croyions « devoir nous élever très-sévèrement contre des « excès aussi impies. Mais ces jours derniers, le « roi , par l'intermédiaire d' Albéric, son cham- « bellan, nous ayant répondu que , docile à nos ^ conseils, il était disposé à changer de conduite « et à pourvoir régulièrement les églises, nous ^ nous sommes abstenu de faire usage de la « rigueur canonique. Nous voulons donc es- « sayer les effets de sa promesse au sujet du pas- « teur de l'église de Mâcon qu'il a ruinée, et être

«s GRÉGOIRE VIL

« certain qu'il y laissera entrer , sans se faire « payer, son successeur l'archidiacre d'Autun, « élu unanimement à l'épiscopat , nous a-t-on « dît, par le clergé et le peuple.

c< Que s'il refuse de le faire, il apprendra alors a que nous ne tolérerons pas plus longtemps la « ruine de cette église ; et qu'en vertu de l'au- « torité de Saint-Pierre et de Saint-Paul, nous « réprimerons sa désobéissance obstinée par la « rigueur canonique. Car , ou le roi lui-même, a renonçant au honteux commerce de la simo- « nie, permettra que l'on élève aux dignités ec- « clésiastiques des personnes qui en soient di* « gnes ; ou certainement les Français, à moins « qu'ils ne préfèrent abandonner la foi chré- « tienne, frappés par un anathème général, re- « fuseront dorénavant d'obéir à leur roi. »

On ne saurait faire trop d'attention à ce qu'il y a de courageux et de grand dans le zèle de Grégoire lorsqu'il reprend la conduite des princes temporels ; et j'admire la sainte audace avec laquelle il attaque les deux plus puissants monarques de l'Europe , le roi de Germanie et celui de France, pour le crime de simonie. C'est à mes yeux la preuve la plus certaine du sentiment juste et droit qui, au fond, présidait aux actions de cet homme. Loin de se laisser aller à de lâches complaisances envers ceux que leur voisinage ou leur force pouvaient rendre si redoutables, il augmente de sévérité au contraire en raison de

leur grandeur, et parce que les mauvais exemples qu'ils donnent devenaient plus dangereux en raison de ce qu'ils étaient plus éclatants.

Aussi est-ce avec une douceur toute pastorale qu'il dicte des conseils sur le gouvernement des églises y aux rois de la Bohème , de la Hongrie , du Danemarck , de la Norwège et même aux princes de l'Espagne ; mais pour Henri le Germanique et Philippe de France , il est impitoyable, parce que ces rois sont forts, et qu'ils en abusent pour organiser le mal. Cette résistance constante à la puissance mal dirigée est le trait saillant du caractère de Grégoire , et ce qui relèvera toujours au rang des plus grands hommes.

De tous les princes de son temps , celui pour lequel il paraît avoir eu le plus de penchant , est Guillaume le Bâtard, de Normandie. Les qualités de cet homme, grand guenrier mais essentiellement législateur, convenaient à Grégoire qui avait horreur de tout ce qui restait indécis et de ce qui était désordonné. Dans les lettres du pontife au nouveau roi d'Angleterre, tout en lui recommandant avec ferveur les intérêts de l'Église romaine , et une surveillance active et rigoureuse sur le clergé anglais qui, ainsi que celui de France, se livrait scandaleusement à la simonie et au concubinage, il se plaît à lui donner des conseils pour le gouvernement des choses temporelles. Cette lettre ( Ia66e , t. X, p. 56-57) est suivie d'une autre non moins affectueuse,

adressée à la reine Mathilde , femme de Guillaume. Déjà j'ai eu F occasion de faire observer l'attention qu'avait Grégoire de mettre les femmes dans les intérêts de sa cause, pour s'assurer l'appui des hommes sur lesquels elles pouvaient avoir de l'influence. L'épître brève mais pleine d'onction et de politesse que le pape joignit pour Mathilde, en est une nouvelle preuve, et montre de plus avec quel art le successeur de saint Pierre savait pieusement flatter la disposition qu'ont naturellement les femmes à prendre part au commandement, lorsqu'elles ne peuvent pas l'exercer par elles-mêmes, « Après la lecture des « lettres de votre noblesse , fille chérie , écrit-il a à Mathilde d'Angleterre , nous nous sommes « aperçu que vous êtes toute dévouée à la « charité et à Thumilité , qualité qui nous donne « la joyeuse espérance de votre salut fiitur. « Nous avons reçu ces nouvelles avec joie et nous c( n'attendions pas moins de vous , espérant que « vous persévérerez dans cette voie , afin que « noble comme vous l'êtes par le sang , vous le « deveniez plus encore en réglant votre conduite « sur celle des saints. Pressez instamment vo- « tre époux , afin qu'il ne néglige rien de tout « ce qui peut être utile à l'âme; car il est cer- « tain, comme le dit l'Apôtre, que si un homme « infidèle à Dieu, est sauvé par une femme fidèle, « l'avenir d'un homme fidèle ayant une femme « fidèle , sera encore beaucoup meilleur. »

Bien que relativement aux nombreux détails historiques que Ton possède sur les négociations de Grégoire VII avec les princes temporels et les dignitaires ecclésiastiques de son temps, je n'aie fait qu'effleurer la matière, on a dû s'apercevoir cependant , que soit comme ami , soit comme adversaire , cet homme a donné une commotion à toutes les intelligences et à toutes les choses. Personne , de son temps et même encore aujourd'hui, n'a pu rester îndiflFérent aux idées, aux actions et aux institutions de ce puissant génie. Les haines, les admirations qu'il excita de son vivant sont toujours palpitantes , et c'est encore dans les jugements qu'il a portés de lui-même, que l'on retrouve, sinon de l'impartialité, au moins le plus de calme. Il est curieux d'entendre parler de lui-même , cet homme devant qui toutes les affaires politiques et ecclésiastiques de l'Europe et d'une partie de T Asie et de l'Afrique, étaient portées. Dans une lettre confidentielle adressée à Béatrice et Mathilde, de qui il prenait habituellement conseil, après leur avoir donné les raisons qui l'ont conduit à se montrer sévère à l'égard de quelques évêques. « Comme nous a savons , ajoute-t-il , que vous avez entendu « murmurer contre nous à ce sujet par des perce sonnes pieuses et attachées à la sainte Église « romaine; plein du souvenir du bienheureux « saint Pierre, prince des apôtres , qui ne dé- (c daigna pas de donner des explications à ses

\ disciples murmurant contre lui; nous nous (c sommes empressé de vous rendre raison de « ce que nous avons fait , en signe de la con- « stante amitié qui nous unit. Car il ne nous est c< pas échappé à quel point les opinions et les « jugements des hommes sont divers à notre a égard y et combien il arrive souvent qu'à pro- « pos des mêmes résolutions et des mêmes actes, « les uns nous reprochent d'être trop dur, les a autres d'être trop doux ; ce à quoi il n'y a rien (( de plus juste et de plus convenable à répondre, a que ce que dit T Apôtre : «Pour moi, je me « mets fort peu en peine d'être jugé par vous , « ou par quelque homme que ce soit x> (!)• Que « Dieu tout-puissant qui est le véritable scruta- « teur des âmes, vous apprenne donc, ainsi qu'à « nous, à faire sa volonté, et qu'il établisse sa « loi au milieu de nos cœurs. Rome , 17 des ca- « lendes de mai, 1074. »

Si je ne m'abuse, Grégoire se peint tout entier dans cette lettre ; on y voit l'homme qui veut que toutes les puissances de la terre soient soumises à l'autorité du pontife et que le pontife ne reconnaisse d'autre juge que Dieu.

C'est vers la même époque de cette année qu'affermi dans ces idées par l'expérience qu'il

(1) Il n'a pas osé ajouter la fin du verset : < Je n'o$e pas même mejtiger moi-même. » Mihi autem pro minimo est, ul a Yobis judicer , aut ab humano die ; sed neque me ipsumjudico, » Saint Paul , aux Corinthiens, Ep. I, chap. iv, vers. 3.

avait faite déjà de Fautorité pontificale dans les divers États de l'Europe, Grégoire résolut enfin d'ouvrir un concile à Rome, où la grande question relative à la simonie et au maidage des prêtres devait être décidée contre tous ceux qui se rendaient coupables de ces crimes. Outre les évéques de Lombardie, qui y furent convoqués, Béatrice et Mathilde, le margrave Azzon, Gisulf, prince de Salerne , ainsi que d'autres grands y assistèrent , et ce fut Grégoire VII lui-même qui l'ouvrit.

Quelle que soit l'importance des grandes batailles que l'on décrit si minutieusement dans l'histoire des princes temporels, il est peu d'événements dont le résultat et la commotion se soient fait sentir aussi longtemps que la tenue de ce concile dont les décrets ont agité l'Europe chrétienne pendant plus de trois siècles. On m'excusera donc si j'insiste pour en faire connaître l'esprit.

On remarquera d'abord qu'il n'y assista que ces évéques lombards dont le plus grand nombre avaient des reproches à se faire ; que les seigneurs invités étaient Italiens ou au moins attachés d'intérêt à ce pays, et qu'aucun des grands et des évéques de l'Allemagne ne fut appelé. Grégoire , qui ouvrit , qui présida le concile, voulut encore n'y trouver que des amis ou des gens qu'il se flattait de tenir sous sa dépendance. En effet toutes les décisions furent prises conformément à ses intentions. On y rendit vingt-quatre décrets

ou canons, dont j'indiquerai les principaux : cinq décrets (du 5** au lO"") traitent de la simonie et condamnent de nouveau , après avoir rappelé les décisions des conciles précédents, ce crime dans la personne des ecclésiastiques et des laïques qui vendent ou achètent des dignités ou des grâces ecclésiastiques; et étendent l'anathème jusque sur ceux qui servent de médiateurs dans ces criminelles transactions. Ces décrets dont la justesse des dispositions nous paraît inattaquable aujourd'hui, faillit bouleverser complètement l'Allemagne, l'Angleterre et la France , où la simonie était établie et exercée alors aussi ouvertement et beaucoup plus généralement que le commerce des draps et des laines. Les rois, lesprinces et les évéques tiraient le plus clair de leurs revenus de ce genre de trafic; aussi l'apparition de ces décrets fit-elle naître un genre d'anxiété et de terreur que l'on n'éprouverait de nos jours, que si les banques de France et d'Angleterre suspendaient tout à coup leurs payements. En effet, l'abolition de la simonie était un renversement général de toutes les fortunes.

Plusieurs décrets suivants du concile romain attaquaient un autre vice plus invétéré, plus commun peut-être encore que la simonie , parce que tous les ecclésiastiquesdepuis les prélats jusqu'aux prêtres des campagnes, pouvaient facilement s'y livrer; c'était l'incontinence et souvent la luxure. Dans le 11'' décret, on interdit formellement l'approche de l'autel aux prêtres incontinents*

Par le 12* tous ceux qui soutiennent et défendent rincontinence des prêtres sont anathématisés ; et enfin les 13* et 14*, sur lesquels je vais donner quelques détails, présentent le développement de cette décision prise dans le concile, c< qu'il (c n'est pas permis aux ministres des choses sa- « crées d'avoir chacun son épouse, mais seulea ment aux laïques. Qiiod non sacrorum minis- « tris j sed laids permissum sil , ut unusquisque « siiam habeat uxorem. »

L'énumération seule des défenses faites dans ces quatre décrets du concile prouverait, qu'au temps où il a été tenu , le mariage des prêtres était une question non résolue encore pour un bon nombre de gens d'église, et un usage toléré par les hommes du siècle. Aussi les argumentations déployées dans les 13* et 14* décrets, pour prouver la nécessité canonique du célibat des prêtres, ne laissent-elles aucun doute sur Tobligation où se trouvèrent Grégoire VII et toute la partie pieuse et austère du clergé qui se rattachait à lui de fixer les idées du commun des hommes sur cette question importante , soit en s' appuyant sur ce qu'ont dit les apôtres et les pères del'Éghse, soit en interprétant leurs textes dans les endroits où ils présentent des amphibo- , S: logies et de l'obscurité.

Qjî II paraît que les nombreux partisans du ma- 3(f riage fondaient leurs arguments d'une part, sur iiti l'exemple des prêtres juifs , mais plus particu-

lièrement encore sur deux passages des Ëpîtres de saint Paul : « Il est avantageux à rhooime, dit cetapôtre (Cor. JE/). Z'*, cap. levers. 2), de ne toucher aucune femme ; mais pour éviter la débaU" ohe y que chaque homme vive avec sa femme, et chaque femme avec son mari, a Unusquisque suam îixorem habeat. » Dans le décret on s'ef-^ force de prouver qu'en cette occasion , T Apôtre n'a voulu parler que des laïques, et que par conséquent les défenseurs du mariage des prêtres ne peuvent s'autoriser de ce passage.

Mais dans une autre épitre [à Tifnoth. I, chap. m, vers. 1-12) j où saint Paul semble s'être expliqué plus précisément , les ennemis du célibat saisirent ces paroles par lesquelles l'A^ pôtre fait connaître les qualités que doivent avoir les évéques et les diacres: « 11 faut,.dit*-il, que « l'évêque soit irrépréhensible ; qu'il n'ait épamé c( qu' une femme [esse unius uxoris virum) ( 1 ) , qu'il

« soit sobre, prudent , qu'il gouverne bien sa

« propre famille, et qu'il maintienne ses en&nts « dans l'obéissance et dans toute sorte d'hennéa teté ; car si quelqu'un ne sait pas gouverner sa* « propre famille, comment pourra^-t-il conduire « l'église de Dieu? » (2). Ce qui est dit ici pour les évéques, est répété après, presque mot pour mot, pour les diacres ; en sorte qu'il est facile de

(1) Grec : « Ehcu pêcç yvvacxôç av^pa. »

(2) Ces paroles de saint Paul sont répétées presque textuellement dans son épttre à Tite ; chap. i, vers. 5-9.

Ga^Goms vu. 91

s'expliquer commeot la masee du clergé, qui^ au temps de Grégoire VU, se livrait ouvertement à un libertinage souvent effréné, devait considérer le mariage comme un état saint pour lui, d'autantplus que selon l'interprétation qu'on donnait aux paroles de l'Apôtre, le mariage, loin d'être défendu aux prêtres, leur était au contraire précisément ordonné. La difficulté gisait dans la manière dont on interprétait ces paroles ! oportet esse vmus uxoris virum. Les partisans du mariage entendaient : qu'il fallait que Vévêque n'eût quwne femme, c'est-à-dire qu*il n'eût pas profité de la loi romaine en vigueur du temps de saint Paul, laquelle permettait qu'on en eût deux; et pour soutenir leur opinion, ils s'appuyaient des paroles suivantes de l'Apôtre qui, s'occupant toujours des qualités exigées dans r évoque , parle de ses enfants , du soin qu'il prend de sa famille, ce qui implique l'idée de noariage.

Si il ne s'agissait, en ce cas, que d'une question grammaticale , et d'interpréter les passages de saint Paul selon la lettre, j'avoue que malgré ma répugnance naturelle et réfléchie pour le mariage des prêtres , je serais forcé de convenir que le passage de l' épitre à Timothée semble le rendre nécessaire, puisque l'Apôtre prend le soin de le confirmer en disant : car si quel^ qu*un ne sait pas gouverner sa propre famille , comment pourrort^il conduire celle de Dieu ? »

92 GRÉGOIRE Vil.

Quatre décrets (13, 14, 15 et 16) sont consacrés en grande partie à la réfutation de cette manière d'interpréter les passages de saint Paul ; et pour éviter de rapporter ici une foule d'arguments parfois plus spécieux que solides, je dirai que ce que Ton fait valoir avec le plus de succès dans cette discussion contre le mariage des pi'étres est Fopinion de saint Jérôme, qui dit précisément que de son temps déjà , quelques hérésiarques soutenaient que, selon le texte de saint Paul, les prêtres pouvaient contracter mariage, mais que cette erreur venait de la fausse interprétation de ces paroles : « Oportet esseuniusiuxxh c( ris maritum, que Ton traduisait ainsi : Il ùluI « qu'il n'ait qu'une femme, tandis que l'Apôtre a c< eu l'intention de dire : Il faut qu'il n'ait eu « qu'une femme. » C'est-à-dire qu'un homme, après la mort de son épouse , devenu veuf et remplissant d'ailleurs toutes les conditions exigées , pouvait être élu évêque , ou fait diacre. L'opinion de saint Jérôme , d'accord avec celle des autres pères de l'Église sur ce sujet, jointe à l'usage traditionnel du célibat des prêtres catholiques depuis les commencements de l'Église, me parait plus propre à décider la question, que des arguments scolastiques auxquels on trouve toujours moyen de répondre. Mais je ne m'arrêterai pas plus longtemps sur une difficulté qu'il était indispensable que je fisse connaître , pour que l'on appréciât les intentions et les actes de Gré-

goire VU, pendant la tenue du concile romain^ et que Ton pût s'expliquer la fiu^eur et la haine acharnée que les décrets qu'on y rendit excitèrent contre ce pontife. {Labbe^ t. X^pageSii et suiv.)

En effet, si l'abolition de la simonie renversait, comme on Ta dit , toutes les fortunes que ce vice faisait feire, quel trouble ne devaient pas jeter dans la société telle qu'elle s'était organisée alors , des décrets ordonnant aux prêtres de renoncera l'autel dont ils vivaient, ou à leur femme et à leur famille au milieu de laquelle il s'était formé des liens si diflBciles à rompre ? Et chose sur laquelle je suis forcé de revenir , parce qu'on peut à peine se la figurer aujourd'hui, c'est qu'en Angleterre, en France, en Lombardie et en Allemagne, les quatre cinquièmes du clergé, tant élevé qu'inférieur, vivaient en famille avec femme et enfants. Or, on doit comprendre comment ce désordre , une fois régulièrement établi , les décrets du concile tenu par Grégoire, durent jeter le trouble et l'épouvante dans presque toute l'Europe.

C'est en effet ce qui arriva, mais ce dont le pontife ne s'émut point. Non content d'avoir frappé d'anathème les simoniaques et les prêtres incontinents , à la fin de ce même concile , Grégoire excommunia Robert Guiscard, en promettant à ce prince de lui pardonner s'il remplis-

sait de nouveau les engagements qu'il avait coihtractés envers le Saint-Siège.

Cependant la cour apostolique avait fiiît eipédier les canons du concile aux principaux membres du clergé de l'Europe , en les accompagnant de lettres aux évêques pour en presser r exécution. Mais partout on y opposa la plus vive résistance. En Allemagne^ les principaux évêques, ceux de Strasbourg, de Spire, de Bamberg, d'Âugsbourg, de Wirtsbourg, et celui de Mayence même , qui tous prenaient une part importante aux affaires de FËtat, témoignèrent de leur répugnance à imposer des décrets qu'ils prévoyaient qu'on ne voudrait pas suivre. A Paris, immédiatement après la réception des canons apostoliques , on avait ouvert un synode , non pour délibérer à leur sujet , mais pour les rejeter comme intolérables et contraires à la raison. On dit même que Gauthier, abbé de Pontoise , ayant voulu faire sentir l'inconvenance qu'il y avait à mépriser les ordres du chef de TÉglise, fut maltraité et chassé de la manière la plus honteuse , puis conduit jusque devant le roi et jeté en prison.

La nouvelle de cet événement donna à Grégoire l'occasion de manifester le mécontentement qu'il éprouvait depuis longtemps des désordres de tout genre qui avaient lieu en France. Déjà le roi Philippe avait reçu une lettre mesurée, mais ferme, du pontife, lorsque le refus d'obéir

GRÉGOIRE Vn. 95

aux décrets du concile vint mettre le comble à l'indignation du pape qui écrivit aussitôt aux archevêques de Reims, de Sens, de Bourges, de Chartres et aux principaux prélats du royaume , une circulaire apostolique où éclatent sa colère et toutes ses prétentions. Après avoir dit que le royaume de France , autrefois si glorieux et si puissant , commence à déchoir de sa grandeur; après avoir signalé la faiblesse des prélats et du prince qui gouvernait TËtat, et rappelé le mépris des lois et l'excès des crimes de toute espèce que Ton commettait impunément dans le royaume de France : « C'est votre roi, « dit-il durement aux évêques, qui sous Tin- « fluence du diable , est cause de ces maux ; lui « qui ne mérite pas le nom de roi mais de tyran ; « lui qui passe sa vie dans le crime et Tinfamie, « portant vainement le sceptre , lâchant la bride « à tous les crimes par la faiblesse de son gou- « vernement , et y excitant ses sujets par son « exemple. » Puis s' adressant ensuite aux prélats : « Mais vous, mes frères, leur écrit -il, « votre faute est grande aussi, car c'est fomenter « le crime que de ne pas le combattre avec la «puissance épiscopale; et c'est étrangement « vous abuser, si vous croyez qu'en empêchant « le roi de faire le mal , vous manquez au respect « et à la fidélité que vous lui avez jurés. » Puis il les engage à s'unir pour la défense de la justice, à user de l'autorité apostolique pour exhorter le

ix)i de France à changer de conduite ; et il termine sa lettre en leur disant : « Si ce roi demeure « endurci sans vouloir les écouter ; s'il ne se c< sent pas touché de la crainte de Dieu et qu'il c< reste insensible à sa propre gloire et au salut « de son peuple , déclarez-lui de notre part , que « quoi qu'il fasse, il ne saurait éviter plus longc( temps le glaive de Tancienne animadversion « apostolique. Aloi*s imitez l'Église romaine, votre « mère, séparez-vous entièrement du service et de « la communion de ce prince ; interdisez par toute « la France la célébration de F office divin. Que « si cette censure ne le porte pas à rentrer en a lui-même, nous voulons que personne n'i- « gnore qu'avec Faide de Dieu, nous ferons tous « nos efforts pour délivrer le royaume de France (( de son oppression. « Quod si nec hujus modi « districtione voluerit resipiscere, nulli etiam (( liaud dubium esse volumus quin modis omnibus « regnum Franciœ de ejus occtipatione , adjuvarUe a Deo y tentemus eripere. » {Labbe, tome X, p. 72-74.)

On ignore quelle fut au juste la cause particulière de la violence que montra Grégoire en cette occasion , à moins qu'on ne la rapporte à Findignation que lui c^usa « Fextorsion , le vol , ce sont ses propres paroles , d'une somme immense par le roi Philippe à des marchands (prîncipar lement italiens) venus de divers pays, à une foire de France. » Quoi qu'il en soit , et bien que la

grandeur naturelle des vues de Grégoire VII, éloigne un pareil soupçon ; il faut dire qu'en cette occasion , le pontife malgré son zèle sincère pour la justice , compromit cette noble cause , en mêlant à ses censures des prétentions qui attaquaient beaucoup trop vivement les intérêts politiques du royaume de France. Aussi les canons du concile de Rome n'y furent-ils pas exécutés.

Quelque temps après l'envoi de cette dernière lettre (décembre 1094), Grégoire en avait adressé à Rodolphe de Souabe sur lequel il comptait particulièrement, et à d'autres princes de l'empire d'Allemagne , pour les exhorter à employer tous les moyens , et même la force , pour faire exécuter les décrets du concile et aider le Saint-Siège à extirper les deux vices de simonie et d'incontinence. Il pressait également l'impératrice Agnès d'user de toute l'influence qu'elle exerçait sur les grands de la cour, afin de favoriser l'exécution des canons apostoliques. Après avoir pris toutes ces précautions, Grégoire écrivit encore deux lettres au jeune roi Henri de qui il attendait toujours réponse, et dont il avait lieu de croire que les dispositions étaient devenues plus favorables au Saint-Siège. « C'est « avec une grande joie et une sincère reconnais- « sance, lui disait-il dans la première lettre , que « nous avons appris la bonne réception que vous « avez faite à nos légats, dont les rapports ainsi

« que la lettre de notre mère Timpératrice Agnès, « nous assurent que vous avez pris la ferme réso- « lution d'extirper de votre royaume l'hérésie des <i simoniaques et la plaie honteuse de F inconti*- « nence des ecclésiastiques. Ce que la comtesse « Béatrice et sa âHe Mathilde nous ont écrit tou- « chant votre amitié et votre sincère affection ence vers nous, ne nous a pas causé une joie moin- « dre; et c'est d'après leurs conseils et à la perce suasion de l'impératrice votre auguste mère , c< que nous vous écrivons cette lettre. Aussi, quoi- « que vous soyez pécheur , faisons-nous cependant ce mémoire de vous à la messe sur le corps des « saints Apôtres, priant Dieu qu'il vous affermisse ce dans ces bonnes résolutions et qu'il vous en « inspire encore de plus grandes pour le bien de ce l'Église. » Il parle ensuite au jeune roi de l'église de Milan pour laquelle il n'avait pas fait tout ce qu'il avait promis, et l'engage de nouveau à restituer à cette église ses privilèges , ce alors, ce ajoute-t-il en terminant sa lettre, vous vous « apercevrez que vous avez de droit, la puissance ce royale , si vous inclinez votre Grandeur devant « le Christ , le Roi des rois , en restaurant , en ce défendant ses églises ; si vous vous rappelez « avec terreur ces paroles du livre des Proverte bes : ce J'aime ceux qui m'aiment, et j'honore (c ceux qui m'honorent ; quant à ceux qui me ce mépnsent , ils sont vils. »

Malgré la douceur de ^es paroles comparées à

GRÉGOIKE Vil. 99

cellejs qui avaient été inspirées à Grégoire par la conduite du roi de France , les dernières phra- &es ppuYdient Uesser Fesprit fier du jeujie prince germwi. On peut croire au moins que le pontife eut 4;^tte appréhension, si on Ut la seconde lettre qu'U lui adressa immédiatement après la première. Dans celle-ci où il parle continuellement avec la tendre sollicitude d'un père qui donne des conseils à son fils, on ne retrouve guère la pensée du fiouverainet de Thomme politique, que dans le passage assez étendu où il revient sur le projet d'une croisade destinée à secourir les chrétiens en Orient. Quoique le sort de ceux-ci dût inspirer un intérêt sincère au pontife, cependant on pense, et avec raison je le crois, que F idée qu'il avait déjà eue d'opérer par cette entreprise une diversion dans Fe&prit des princes de l'Europe , lui était revenue au moment où les troubles et la rébellion de la Saxe lui faisaient pressentir des orages du milieu desquels il ne serait plus maître de diriger à son gré les affaires de F Église. Mais Grégoire n'obtint ni de Philippe ni de Henri, ou ce qu'il avait si impérieusement exigé ; ou ce qu'il espérait obtenir par adresse.

Malgré l'énorme différence qui distingue Grégoire de Henri , ces deux hommes avaient quelque chose de commun dans l'énergie du caractère, dans les ressources inépuisables de leur esprit. Pendant que le vieux pontife lançait des décrets contre l'incontinence et la simonie du

100 GHEiiOlRE VU.

clergé ; tandis qu'avec une audace qui prouve en faveur de sa sincérité , il faisait la leçon aux rois et les menaçait de déposition ; Henri qui venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, trompait l'expérience de Grégoire en faisant penser à toutes les personnes de sa propre cour dévouées au Saint-Siège , qu'il allait s'y soumettre complètement lui-même. Et cependant, au milieu de ces espérances, et comme l'impératrice Agnès, ainsi que Béatrice , Mathilde et Grégoire se flattaient peut-être déjà d'avoir ramené le roi de Germanie dans la voie sainte, ce jeune prince ayant l'œil sur la guerre civile qui s'était déclarée en Hongrie et profitant de l'imminence d'une nouvelle révolte des Saxons, contre son autorité , restait en apparence impassible. Mais par ses largesses , par des flatteries et des espérances données à propos , il s'occupait sous main à enflammer les princes allemands en faveur de sa cause et à la rendre nationale par la terreur qu'il faisait naître en disant que les Saxonsse disposaient à ruiner et à partager l'Empire. L'enthousiasme qu'il parvint promptement à inspirer , devint si général que Rodolphe de Rheinfeld, le duc de Souabe, qui , ainsi que tous les partisans de Rome , n'approuvait pas ces guerres faites aux habitants de la Saxe, s'engagea cependant à suivre Henri et à lui fournir des troupes pour la guerre qu'il allait entreprendre. Toute l'Allemagne se mît donc sous les armes ,

GRÉGOIRE Vil. 10

et les prélats de ce pays, au lien de s'empresser à faire exécuter les décrets de Grégoire VII, n'étaient plus occupés au contraire , en leur qualité de vassaux de la couronne impériale, qu'à trouver de l'argent et à lever des troupes pour marcher contre la Saxe, sans crainte de se trouver dans la triste nécessité de faire la guerre à leurs frères les évoques de ce pays. Tel était le grand événement que Henri préparait avec art , pour faire diversion aux entreprises que Grégoire poursuivait de son côté.

Pour le pontife , une indicible douleur , une tristesse infinie s'était emparée de son âme, comme il le dit lui-même dans une lettre confidentielle à Hugues, abbé de Cluny. [Labbe, t. X, pag. 103.) De quelque côté qu'il porte ses regards soit sur l'Église d'Orient que l'esprit de ténèbres a séparée de la foi catholique , soit au septentrion ou au midi , sur les évoques ou sur les princes séculiers, il ne distingue personne qui préfère la gloire de Dieu à la sienne propre ; et dans cette douleur qu'il laisse aller dans le sein d'un ami, il va jusqu'à dire : « Je voudrais pou- « voir faire comprendre toute l'étendue des tri- « bulations que j'éprouve , des travaux sans « cesse renaissants dont le poids m'écrase. Sou- « vent j'ai demandé au Seigneur de vouloir bien « m' enlever de ce monde , ou de permettre que « je devinsse véritablement utile à notre mère « commune l'Église. Si je n'avais l'espérance

a d'une vie meilleure , et la perspective de faire « quelque bien, Dieu le sait, je ne demeure-* « rais plus à Rome où je suis comme enchatné « depuis vingt ans. » (Février 1075.)

Mais ce qui fait bien ressortir la force et la grandeur de Grégoire , c'est qu'au moment même où il exprimait ainsi les découi^agements passagers de son âme , il préparait un nouveau concile pour la réforme de l'Eglise. En eflfet, on l'ouvrit à Rome quelques jours après Fenvoi de la lettre que Ton vient de lire. Dans ce second concile rotttain , auquel furent appelés les archevêques et évêques de divers pays et entre autres de l'Angleterre, ainsi que plusieur&prînces laïqufes, on porta un décret qiiî excluait de l'Église, cinq personnes de la cour de Henri, coupables d'avoir concouru à la vente de prélatures. On sévit de la même manière contre Févêque de Tulle qui se livrait à la simonie et vivait avec une femme comme avec une épouse ; alors tous ces coupables furent sommés de comparaître à Rome dans le délai de trois mois, sans quoi ils seraient excommuniés. La même ftie-» nace fut feite conditionnellement au roi de France Phiiippe, si les légats qui allaient lui être envoyés de nouveau , n'étaient pas mieux reçus qite les premiers. Enfin , Tanathème prononcé déjà contre Robert Guiscard qui semblait pencher pour la cause de Henri, fiit confirmé.

GRÉGOIRE Vn. 103

Le décret le plus important rendu pendant ce concile , est celui qui défendit pour la pi^emière fois ouvertement et sous peine d'eteomn^unication, le^ investitures des éTéchés* et des abbayes que les rois donnaient aux ecclédiasti<}ues, en leur renlettatit te crosse pastorale et l'an^neau , insignes de leur nouvelle dignité. En efSèt si ée décret eût été adopté et suivi^, la simonie et toutes ses tristes conséquences eussent été détruites. Mais il n'en fut pas ainsi, et la condamnation de ce crime ainsi que de Fincontînence des prêtres, devint au contraire l'occasion des qiierelles qui divisèrent si longtemps le sacerdoce et l'Empire.

En cette occasion le roi Henri montra encore toute son astuce politique. Bien qu'il eût lu avec dépit et indignatidti un décret qui non-séulemenl flétrissait quelques personnes de sa cour , maîi^ dont la teneur lui enlevait un droit qti'il regardait comme inhérent à sa couronne, celui de donnei* l'investiture, même au pontife , il sut se contenir dans l'incertitude où il était encore du succès que pourrait avoir la guerre qu'il allait faire aux Saxons. Il porta donc toute l'énergie de sa pensée et de ses actions à l'exécution de cette entreprise, et prit si bien ses mesures, que non-seulement son beau-frère Rodolphe de Souabe, mais le duc de Bavière, Godefroi le Bossu, époux de Mathilde , et le duc de Carinthie vinrent se joindre à lui. Henri, à la tête

d'une puissante armée^ parcourut donc la Saxe et la Thuringe en portant le fer et la flamme partout, jusqu'au mois de juillet (1075) qu il se donna à Hohenbourg une bataille sanglante et décisive où, après une défense opiniâtre, les Saxons furent vaincus. A la suite de cet éclatant succès qui toutefois n'entraînait pas la soumission complète et franche de la Saxe, Henri, plus sûr de lui-même cependant, commença à braver les décrets du dernier concile, en recevant à sa cour et en admettant dans sa familiarité, ceux même qui avaient été excommuniés, puis en nommant un chanoine de Verdun, homme de guerre, à l'évêché de Liège, et enfin en plaçant sur le siège de Milan , un certain Thébalde son aumônier, qu'il opposa à Godefroy et à Otton, déjà en contestation pour l'épiscopat de cette église.

Malgré ces taquineries insolentes , le vainqueur des Saxons n'osait cependant pas se déclarer encore l'ennemi du pontife ; et contre l'habitude des hommes de son âge , il sut temporiser , pour porter des coups plus sûrs. Certain comme il devait l'être , que le pape avait à se plaindre de sa conduite , il lui envoya peu de jours après sa victoire , une députation chargée de remettre un écrit où il lui disait : « Que tance dis que les princes de son empire se plaisaient « à croire que la discorde régnait entre eux , il « s'empressait de lui envoyer confidentiellement

« cette lettre que lui remettraient des hommes « probes^ religieux et disposés à entretenir la paix . « Ce que je vous écris , ajourait-il, ne doit être c( confié qu'à ma mère , à Béatrice et à sa fille « Mathilde ; et dès que je serai de retour de mon « expédition contre la Saxe , je vous enveiTai de « nouveaux députés choisis parmi mes conseillers « les plus fidèles , qui vous feront connaître ma <K volonté 9 et toute la soumission que je dois à a saint Pierre et à vous. »

C!omme il était facile de le prévoir , la victoire de Hohenbourg n'avait pas dompté le courage des Saxons, et leurs rancunes hostiles ne tardèrent pas à fournir à Henri l'occasion qu'il cherchait de vaincre de nouveau ce peuple et de le réduire à une espèce de servitude. Il s'empressa donc de lever encore une armée. Elle fut inférieure en nombre à la première ; Godefroy le Bossu lui en fournit plus de la moitié ; mais les autres princes qui l'avaient aidé la première fois se repentirent de l'effusion du sang chrétien à laquelle ils avaient pris part ; et tous, Guelfe, duc de Bavière, Berthold, duc de Carinthie , et enfin Rodolphe de Souabe, l'allié de Henri, refusèrent de concourir à de nouveaux massacres.

Malgré cette défection , l'intrépide Henri s'avança à la tète de ses troupes jusqu'à Gerstungen. Mais comme il arrive souvent entre des ennemis qui ont déjà eu l'occasion d'éprouver leur courage , les Allemands et les Saxons ré-

fléchirent sur le sort si chancfeux d'une bataille y et on fit des propositions de paix.

Henri les accepta et promit de n'exercer aucune vengeance envers ceux qui avaient pris part à la défense de la Saxe. Mais peu disposé à tenir sa parole, à peine ses enn^mis^ eurent-ils mis bas les armes, qu'il se saisit d'un bon nombre des seigneurs et des évêques saxons qui s'étaient déclarés contre lui, et les exila ou les fît enfermer dans des forteresses. Longtemps il parcourut la Saxe et même la Thuringe en vainqueur capricieux qui fait indifféremment le bien et le mal pour montrer sa puissance, puis il rentra en Allemagne où, par le choix et les investitures d'évêques, la plupart mal famés, il prit à tâche de témoigner de son mépris pour les décrets du dernier concile, et recommença la guerre avec Grégoire.

Pendant que ces événements se passaient en Allemagne, le pontife romain, qui en gémissait, pressentait encore les nouveaux combats qu'il aurait Mentôt à soutenir dans Rome même. On n'a point oublié ce fils d'un préfet de cette ville, ce Cencius qui avait favorisé , à prix d'argent, l'évasion du faux pape Cadaloûs . Cet homme, qui appartenait à une famille illustre et riche, vivant sous le poids d'une excommunication qu'il s'était attirée par des crimes infâmes, avait, selon l'usage des seigneurs féodaux de son pays, fait bâtir des châteaux et de hautes tours dans Rome

GRÉGOIRE Vn. 407

même , pour favoriser ses brigandages journaliers. Après la mort de Cadaloûs^ Cencius, après avoir feint de se soumettre au pape Alexandre II, lui avait juré fidélité. Mais les mauvais penchants de cet homme le ramenant toujours vers Tinconduite et le crime, lui firent abuser des privilèges que l'opinion accordait alors à toute personne noble et riche, à ce point qu'il fit construire à la tête du pont Saint-Pierre (Saint-Ange aujourd'hui ) , une tour fortifiée, d'où sortaient ses sicaires qui rançonnaient les passants et exigeaient d'eux un droit de péage. Tant que cette douane n'atteignit que les particuliers et les vilains, l'usage la fit tolérer; mais les commis de Cencius, soit par hasard, soit d'après ses ordres, s'étant avisés, sous le règne de Grégoire, de s'attaquer aux personnes et aux biens de l'Ëglise, le pontife lui fit faire des remontrances et donner des conseils sévères. Cette précaution paternelle n'ayant eu aucun succès, le préfet de Rome alors, Cinthins, homme juste et ferme, usa de ses droits de magistrat, pour se rendre maître de Cencius et le faire enfermer. Mais ce misérable, qui en raison de l'illustration de son nom et de la terreur qu'il inspirait, ne manquait pas de soutiens même parmi les personnages les plus puissants , parvint à obtenir de Gr^oire qu'il fût mis en liberté, après avoir donné des otages et juré sur le tombeau des saints apôtres, qu'il se conduirait régulièrement à l'avenir. Cencius vivait donc à Rome,

sous une surveillance continuelle, mais nourrissant au fond du cœur le désir et l'espoir de se venger du pontife qu'il regardait comme le premier auteur des poursuites que le préfet avait exercées contre lui.

Telles étaient la position et la tournure des idées de cet homme pendant la tenue du second concile dont les décrets mettaient une si grande partie du clergé en rumeur. Parmi les prélats appelés à cette assemblée, s'était trouvé l'archevêque deRavennes, Guibert. Ce prélat, voyant le nombre prodigieux d'ennemis que s'était attirés Grégoire dans le concile même, par la sévérité des décrets qu'il y avait fait rendre , conçut le projet de prendre ce pontife, et de profiter des dispositions où étaient à son égard la plus grande partie du clergé et le roi de Germanie, pour essayer de se mettre à sa place.

Mais il fallait d'abord l'en faire descendre, et Guibert s'étant flatté qu'en raison de la haine du clergé contre le pape , un simple coup de main pourrait déterminer sa chute, il eut recours à Cencius pour l'aider dans sa criminelle entreprise. Il gagna donc, en effet, cet homme, au moyen des magnifiques promesses qu'il lui fit au nom de Henri, pour exécuter la conspiration qu'il avait tramée. Cencius n'eut point de peine à faire approuver le projet par tous les seigneurs qui exerçaient ainsi que lui le brigandage dans Rome et aux environs, et lorsqu'il se ftit assuré

de leur appui, il poussa jusqu'à la Fouille et à la Lucanie où il s'entendit avec les princes normands frappés d'excommunication. Robert Guiscard , entre autres , avec les mauvaises intentions qu'il nourrissait alors contre le pape, ne demanda pas mieux que de servir les intérêts du roi de Germanie. Gencius ne manqua pas de présenter le roi comme l'âme du complot contre Grégoire^ et les princes normands ainsi que quelques seigneurs romains ayant promis de s'avancer vers la ville sainte, sitôt que le signal de la révolution serait donné , Gencius rentra dans Rome où Guibert l'attendait pour se concerter sur le coup de main qui restait à faire.

L'usage était alors que le pape dit la messe de minuit, la veille de Noël, dans la chapelle de la Grèche de la basilique de Sainte-Marie-Majeure, où cette cérémonie attirait ordinairement un grand concours de fidèles. En cette année 1075, la nuit de Noël fut si orageuse que les habitants de Rome n'osèrent pas quitter leurs demeures ; en sorte que le pontife ne se trouva entouré dans l'église que de son clergé et d'un très-petit nombre d'assistants. Or, c'était cette nuit même et l'instant de cette cérémonie, que Gencius avait choisis pour attaquer et saisir le pontife; Forage semblait donc s'être formé exprès pour favoriser ses desseins.

Au moment que Grégoire et le clergé, après avoir communié, étaient prosternés et demeu-

raient absorbés dans la prière , Gencius , suivi d'une troupe d'hommes armés, ^ntra brusque^ ment dans la basilique où l'obscurité leur p^>mit d'intimider en les frappant de leur épée, le peu de fidèles qui s'y trouvaient. Les douleurs des blessés et la crainte de tous firent élever des cris et des gémissements qui avertirent le pon-* tife et les prêtres d'un danger menaçant. Mais Cencius et ses sicaires, se jetant sur la )>alustra4e qui fermait la chapelle de la Crèche, la renver^ sèrent et saisirent Grégoire avant même qu'if eût eu le temps de se relever. lii, sur les marches de r autel, le pontife fut horriblement maltraitée On lui arracha les cheveux, on le dépouilla d^ ses habillements pontificaux et il rec.pt même une blessure assez grave au front. Cependant, persuadé que toute résistance était inutile^ \m de laisser échapper une plainte , ou de faire le moindre effort pour toucher ses assassins ^t de* mander quelques ^secours, Grégoire montra un courage calme et une résignation admirable. Il se laissa entraîner par la troupe des ai^sassins vera une des tours de Cencius, d'où celui-ci es*pérait l'enlever et le faire sortir de la ville à l'aide de chevaux qu'il avait fait tenir prête à cette intention.

Mais la nuit ne s'était pas écoulée, que le bruit de ce crime se répandit dans Rome. Le peuple se souleva ; des cris d'horreur et de vengeance se fijr*ent entendre dans les rues ; les magistrats

GRÉGOIRE VU. iil

firent garder les portes , et l'on commença les recherches les plus actives , pour savoir ce qu'était devenu le pape ^ et s'il était mort ou vivant. Elnfin quelques habitants ayant appris au capitole 9 que le pontife était retenu prisonnier dans la tour de Cencius^ la foule, furieuse et poussant des cris de rage , se porta vers ce lieu en dezôandant la liberté du saint Père. Dans l'impatience de n'être pas satisfaite sur-le-champ, la multitude alla chercher des machines de guerre, battit les- murailles et menaça de faire mainbasse sur tous ceux qui étaient dans la tour , si on ne lui remettait pas à Tinstant le saint prisonnier. On dit que pendant ce tumulte , Grégoire recevait les soins de deux personnes nobles qui ne l'avaient point abandonné depuis Sainte- Marie-Majeure, et que cet homme et cette femme entouraient le pontife de leurs habits, pour lé garantir des rigueurs du froid.

Cependant Cencius voyant que rien ne pourrait apaiser la colère du peuple contre lui , prit enfin le parti de se jeter aux pieds du pape , de lui demander pardon de son crime en se soumettant à telle pénitence qu'il lui plairait de lui imposer. Grégoire lui ordonna d'aller à Jérusalem, ce que le coupable promit. Alors le pontife s' étant mis à une fenêtre , étendit les mains pour faire signe au peuple de s'apaiser , et il engagea quelques personnes à monter pour ratifier l'espèce de capitulation qui venait d'être faite. Mais

112 GKÉGOIKE VU.

avec l'agitation des esprits et au milieu des cris de la populace , les signes du pontife furent interprétés comme un appel qu'il faisait pour qu'on le délivrât 9 et bientôt les murs ayant été esealadés^ on arracha le pontife de la tour. Bien que Grégoire j la tète ensanglantée et mal remis des violences qu'on lui avait faites, n'eût plus ses habits pontificaux , il se fit reconduire à Sainte- Marie-Majeure où il acheva la messe et donna la bénédiction au peuple. Puis, toujours avec la même majesté et le même calme, procédant aux cérémonies d'usage, comme s'il ne fûit rien arrivé d'extraordinaire, il alla au palais de Latran et fit servir le banquet solennel qui s'y donne chaque année, à pareille époque.

La joie qu'éprouva le peuple en délivrant le pape de la tour protégea sans doute Gencius et la plupart des conjurés qui s'échappèrent aussitôt de la ville, en conservant , malgré leurs promesses de repentir , l'espérance de se venger de Grégoire. Ce ne fut que quelques jours après ^ que le peuple, enflammé d'indignation contre ces criminels qui lui étaient échappés , renversa les tours de Gencius, bi*ûla ses maisons et celles de ses complices.

On manque de documents historiques pour affirmer que Henri ait fomenté cet horrible complot à son origine ; mais la conduite qu'il tint après son exécution , démontre qu'il n'eut aucune répugnance à en profiter, et qu'au contraire ce

fut le signal des attaques qu'il méditait depuis si longtemps contre Grégoire VIL

Enhardi désormais par sa victoire sur les Saxons , toutes ses incertitudes politiques à l'égard du Saint-Siège avaient cessé, et il allait agir violemment contre Grégoire. Le roi de Germanie, pour commencer cette guerre , lui demanda d'abord de déposer des évêques de la Saxe et des autres provinces, qui pendant la guerre s'étaient déclarés contre lui. Mais tandis que les envoyés du prince impérial présentaient cette requête à Rome , le pape recevait aussi des lettres des Saxons qui s'adressaient au Saint-Siège, comme au seul tribunal qui pût mettre un frein au despotisme de Henri.

Déjà avant la soumission des princes saxons , Grégoire avait écrit une lettre grave et menaçante au roi de Germanie , à l'occasion du choix de plusieurs évêques qui ne lui convenaient plus ; et il avait suscrit son épître ainsi : « Au roi « Henri, salut et bénédiction apostolique, si ce-' a pendant il obéit au siège apostolique , comme il « convient à un roi chrétien » {Si tamen aposto^ licœ sedi ut christianum regem decet, obedierit.) Mais après avoir reçu la requête des Saxons, Grégoire lui écrivit de nouveau pour l'engager « à mettre aussitôt en liberté les évêques qu'il tenait en captivité et à les rétablir dans leurs églises et dans leurs biens ; que c'était dans un concile que tiendrait le pape en personne qu'il

il4 GRÉGOIRE VIL

serait décidé si les évêques devaient perdre leurs dignités, ou recevoir une satisfaction pour les torts qu'on leur avait faits ; et qu'en somme; si le roi ne se conformait pas aux décrets de TÉglise et continuait à ne pas s'éloigner des excommuniés, le glaive de saint Pierre le retrancherait de la communion des fidèles. »

Henri, encore dans l'ivresse et l'orgueil de sa victoire sur les Saxons, et se flattant que ses succès rendraient le pontife plus traitable^ se sentit profondément blessé lorsqu'il s'aperçut qu'au contraire , par de nouvelles remontrances , par des menaces d'excommunication et par le langage même des légats du Saint-Siège, Grégoire le ramenait à la sommation de comparaître à Rome au temps marqué, pour se disculper devant un synode des crimes dont il était accusé. Ceât dans ces circonstances et peu de temps après la •cons|>iration de Guîbert, évêque de Kavenne, contre le pontife, que Cincius etl 'évêque Hugues le >B4anc «irrivèrent à la cour de Henri de Germanie. Le premier venait assurer le prince de l'appui 'qu'il trouverait dans les seigneurs de Rome et dans les princes normands pour attaquer Grégoire; tandis que l'autre, déposé comme hérétique etsimoniaque, et tout dévoué à Tambifieux Guibert , se présentait simplement comme accusateur du pontife dont il était prêt, disait-îl , à faire connaître la fraude et les crimes, ainsi que l'horreur qu'il inspirait à tout le clergé.

On était dans l'attente de nouveautés étranges lorsque les légats de Grégoire renouvelèrent à Henri la sommation de comparaître. Le prince les chassa ignominieusement de sa présence , et sur-le-champ fit partir des envoyés pour toutes les provinces de FEmpire, en indiquant l'ouverture d'un concile à Worms où il alla lui-même aussitôt. Tout le haut clergé teutonique s'y rendity ainsi que beaucoup de seigneurs. On prétend même que Cincius s'y trouva. Hugues le Blanc énoméra alors devant cette assemblée tous les reproches qu'il prétendait que Grégoire avait mérités, il l'accusa tout à la fois de simonie, d'incontinence, de magie, et d'avoir abusé de son pouvoir, en menaçant les évêques et les autres ecclésiastiques qui ne se conformeraient pas à ses volontés. 11 fit entendre en particulier, que ces violences avaient été exercées pendant le second concile romain où la liberté de conscience des ecclésiastiques et les droits impériaux avaient été scandaleusement violés.

II est difficile de savoir aujourd'hui jusqu'à quel point le dernier de ces reproches pouvait être fondé ; mais on ne saurait douter de la hâte et de la partialité avec lesquelles Henri, de son cêté, fit rendre au bout de quelques jours les décrets au concile de Worms. Tous les évêques, à ^'exception d'un ou deux qui hasardèrent quelçues objections, souscrivirent à la condamnation et à la déposition de Grégoire VII, après l'avoir

il6 GRÉGOIRE VII.

déclaré faux pontife et l'avoir excommunié.

A peine cet arrêt fut-il prononcé que Henri fit partir ses envoyés avec des lettres pour en donner connaissance en Lombardie et dans la mar^ che d' Ancône. Bien plus, il députa vers Rome un ecclésiastique de Parme nommé Roland, à qui il donna la commission de remettre des lettres adressées Tune au sénat et aux Romains, et l'autre à Hildbrand. Par la première il s'efforçait de gagner l'affection du peuple en prodiguant les promesses les plus flatteuses ; tandis que dans celle écrite par Henri , ce prince ordonnait à Grégoire de quitter le saint siège.

Parmi les impostures que Hugues le Blanc avait mises en usage pour surprendre la bonne foi de ceux qui composaient le concile , il avait supposé des lettres écrites par les cardinaux, le sénat et le peuple do Rome, par lesquelles ils demandaient un nouveau pontife. Ce grossier mensonge qui avait pu produire son effet au concile de Worms, où la plupart des prélats, mal disposés pour Grégoire, étaient encore fascinés par la présence du vainqueur des Saxons , fut loin de passer aussi facilement à Rome.

Le hasard fit que lorsque Roland arriva dans cette ville pour remettre la lettre du roi, Grégoire célébrait un concile dans la basilique Latérane. L'envoyé entra brusquement au milieu de l'assemblée, et après avoir présenté avec hardiesse la lettre destinée au pontife, il lui signifia à haute

voix de descendre sur-le-champ de la chaire de saint Pierre ; puis, se tournant vers le clei^é romain, il l'ajourna au temps de la Pentecôte, pour se rendre à la cour impériale et recevoir des mains du roi un vrai pape , parce que celui-là, ajouta-t-il en montrant Grégoire , est un loup.

Jean, évéque de Porto, eut à peine entendu ces paroles qu'il s'écria que Ton saisit le téméraire qui les avait prononcées, et, au même instant, le préfet de Rome et les soldats de garde tirèrent leurs épées, coururent sur Roland et l'auraient infailliblement mis à mort si Grégoire, s' avançant tout à coup, ne l'eût sauvé de leurs coups. <x Mes enfants, dit le pontife après avoir « rétabli dans toutes les âmes le calme qui n'a- « vait pas abandonné la sienne, ne troublez point « la paix de l'Ëglise. Voici les temps dangereux « dont parle l'Écriture, où il y aura des hommes a infatués d'eux-mêmes, avares, superbes et dé- « sobéissants à leurs parents. 11 faut qu'il y ait c( des scandales; et le Seigneur a dit qu'il nous « envoyait comme des brebis au milieu des loups. « Pour nous, nous devons avoir la douceur de la a colombe avec la prudence du serpent. Dieu « veut peut-être recommencer à humecter la a moisson avec le sang des saints ; préparonsa nous donc au martyre s'il le faut , et que rien a ne nous sépare de la charité de Jésus-Christ. »

Après avoir prononcé ces mots, le pontife prit les décrets et les lettres apportés par Roland , et

« Pierre ! mais m'y trouvant par votre grâce « sans l'avoir mérité , je pense que votre inten- « tion est que la famille chrétienne m' obéisse , « d'après le pouvoir que Dieu m'a donné avec « votre place , de lier et de délier sur la terre.

« C'est dans cette confiance que je défends à « Henri , fils de Henri , qui par un orgueil in- « croyable s'est élevé contre votre Église , de « gouverner le royaume de Germanie et l'Italie. « J'absous tous les chrétiens du serment qu'ils « lui ont fait ou feront ; et je défends à qui que « ce soit de le servir comme roi , car il est juste (( que celui qui porte atteinte à l'honneur de vo- « tre Église perde le sien. Et puisqu'il a refusé « d'obéir comme chrétien ; puisqu'il n'est pas «retourné au Seigneur qu'il a abandonné , en « communiquant avec les excommuniés , en « méprisant les avis qne je lui ai donnés , vous « le savez , pour son salut ; en se séparant de vo- « tre Église qu'il a voulu diviser ; en votre place (( je le charge d'anathèmes y afin que les peuples c< sachent et sentent que vous êtes Pierre, que « sur cette pierre le Fils de Dieu a élevé son Église « et que les portes de l'enfer ne prévaudront pas « contre elle. » {Labbe, t. X, p. 356.)

A la suite de cette excommunication, Grégoire^ prononça ou renouvela celle des dix ou douz^ évoques allemands conseillers de Henri , qui vraisemblablement avaient concouru à la rédac—

tion de la lettre insolente adressée par ce prince au pontife et lue à ce synode.

Enfin on rapporte encore à la tenue de cette assemblée si célèbre dans l'histoire^ Fénoncé des yingt-sept sentences connues sous le titre de dtct(Uus papœ , qui déterminent les limites, on pourrait dire infinies , que Grégoire attribua à l'autorité pontificale. Malgré le nombre de ces sentences , l'importance de ce document exige qu'il soit cité en entier , et le yoici :

« ' L'Église romaine n'a été fondée que par « Notre Seigneur. " Le pontife romain seul est « appelé avec raison : pontife imiversel. ' Lui seul « a le droit de déposer les évoques et de les ré- « concilier avec l'Église. ^ Dans les conciles , son « légat est au-dessus de tous les évéques , fût-il « d'un rang inférieur , et il peut prononcer con- « tre eux la sentence de déposition. ^ Le pape «peut déposer les absents. ^ Il est défendu de « demeurer dans la même maison avec ceux qui « ont été excommuniés par le pape. ? Le pape « seul a la faculté , selon l'exigence des temps , « de faire de nouveaux règlements et d'assem- « Mer des personnes nouvelles ; de faire une « abbaye d'un canonicat , ou au contraire de di- ^ viser un riche évêché et d'y réunir d'autres « évêchés qui sont pauvres. ^ Lui seul peut por- « ter les insignes impériaux. ^ Que les princes « sont tenus de ne baiser les pieds que du pape « seulement. '^ Le nom du pape seul doit être

iSâ GRÉGOIRE VII.

a récité dans les églises. '' Que son nom est uni- « que au monde. '"^ Il lui appartient de déposer (( les empereurs ; ' ^ De transférer les évêques se- « Ion la nécessité. '^ Il peut ordonner un clerc « de quelque église que ce soit. ' ^ Celui qui est « ordonné par lui, peut gouverner l'église d'un a autre, mais non porter les armes ; et il ne doit a recevoir aucun degré supérieur, d'un évèque a quel qu'il soit. '^ Aucun synode, sans l'ordre du « pape, ne peut être dit général. '' Nul capitule, « nul livre ne peut être tenu pour canonique , c( sans son autorisation. ^^ Sa sentence ne peut a être réformée par personne ; et lui seul peut « réformer celle de tout le monde. '^ Il ne peut « être jugé par personne. '** Personne ne doit se a permettre de condamner celui qui en appelle au (( siège apostolique. '' Que les causes majeures « de toute église doivent lui être déférées. " Que « l'Ëglise romaine n'a jamais erré et ne faillira c( jamais , comme le prouve F Écriture. '^ Que le « pontife romain , ordonné canoniquement , de* a vient indubitablement saint , par les mérites a de saint Pierre , comme l'attestent Ënoodius « évêque de Pavie , plusieurs saints Pères et les c( décrets du bienheureux pape Symmaque.

« "^ D'après la permission et l'ordre du pape, a un inférieur peut accuser son supérieur.

« '^ Sans synode, le pape peut déposer ou rétac< blir les évêques. '^ Nul n'est catholique s'il ne c< concorde pas avec l'Église romaine. '' I-iC pape

GMfcGQIRE Y1L ISS

c peut défier les sojets da serment de fidâité «enyen les injustes. » {Labbe, i. X, p. 110-

Qwnque Ttuthentieité de cette pièee soit généralement reconnue par les défisnseurs les j^im purs du Saintr-Siége, elle s été cependant conteMéOy partîcnlièremeni en France. Mais en ad«mettaDt que la rédaction ne soit ni de Grégoire, ni prédsémeot de son temps, les Yingt-sq[)t sentences qui la composent sont en telle harmonie a?eeles lettres et les actions de ce pontife, qu^elles. oflhent un fésuiué précis de ses doctrines et de sa ccmdnite.

Le fttjpe déposé par le roi, futur empereur, et Henri déposé et excommunié par le pontife romain, tek étaient donc les deux, points divergents vers lesqods était arrivé l'empereur et souverain pontife c Imperator et pontifex maxmuis. » Depuis que ce double pouvoir s'était divisé après la diute de l'empire romain , F unité semblait plus balle et plus complète que jamais en théorie , mais en fidt et dans la pratique , la division n'avait jamais été plus grande. Les deux prindpaux soQverainsderEuropeprétendaientteniryChaeun, leorpoissanee immédiatement de Dieu ; et en raison de ce principe, l'un ne voulait rien céder à l'autre, déposition morale et intellectuelle due particulièrement au spiritualisme chrétien, et qui dans les grandes et dans les petites circonstances, ne laisse habituellement d'autre ressource

iU GRÉGOIRE VU.

pour trancher les difficultés , que les combats ou le duel. Aussi en était-ce un que ce qui allait se passer entre Henri et Grégoire , et les défis avaient été portés et acceptés aux synodes de Worms et de Rome.

Soutenu intérieurement par la conscience de son droit et entraîné par la nécessité de le défendre, chacun de ces souverains fit en cette occasion une démarche en rapport peut-être avec l'autorité qui lui était attribuée, mais qui outrepassait sa puissance réelle. Grégoire et Henri semblent l'avoir senti ; car immédiatement après leur déposition mutuelle, il y eut de l'hésitation dans la conduite de ces deux chefs opposés, de même que les opinions en leur faveur furent balancées en Allemagne, en Italie et dans le reste de l'Europe. C'est même de cette époque que date réellement l'origine de ce dissentiment qui dure encore , et se manifesta avec tant de violence pendant plus de deux siècles entre les Guelfes et les Gibelins , les uns donnant la supériorité au pape, les autres comme Dante dans sa Monarchie, « soutenant que l'autorité impériale « ne dépend en aucune manière de l'Église. » Ainsi pour ne signaler que les faits principaux qui. commandent tous les autres , la grande majorité des évêques lombards adhérèrent à la déposition de Grégoire, tandis que les Romains entrèrent en fureur lorsqu'ils apprirent cette nouvelle. Mais en Allemagne la confusion fut plus complète

et plus prompte; car si Guibert, Févêque de Ravennes, avait su entraîner presque entièrement le clei^é lombard dans sa haine ambitieuse contre Grégoire, les lettres que ce pontife avait écrites en Allemagne pour plaider en faveur du Saint-Siège et signaler les énormités de Henri, avaient divisé d'opinion à l'instant même tous les évêques de ce pays. Après le synode deWorms et dans son indignation pontificale, Grégoire avait écrit àHeriman, évêque de Bamberg : « Il est inutile que vous nous demandiez quels sont les évêques, les prêtres ou les laïques qui ont été excommuniés : ce sont évidemment ceux qui communiquent avec un eoocommunié comme le roi Henri. Quant à ceux qui disent qu'un roi ne doit pas être excommunié , qu'ils lisent ce qu'a écrit saint Pierre ; qu'ils sachent que le pape Zacharie déposa le roi de France (1), et déchargea tous les Français du serment qu'ils lui avaient fait ; qu'ils apprennent que saint Grégoire non-seulement veut que l'on excommunie les rois et les seigneurs qui violent les privilèges des églises , mais qu'on doit même les priver de leurs dignités... Car si le Saint-Siège a reçu de Dieu le pouvoir de juger les choses spi-

(i) L'érudition de Grégoire me paraît en défaut en cet endroit. Le pape Zacharie a régné de 741 k 752 , lorsque Ghildéric DI fut proclamé roi de France. Or, ce prince n'a jamais encouru les anatlièmes du Saint -Siège. Zacharie fut d'ailleurs un pape txès-doux^ conciliant même, et dont on ne rapporte aucun acte de sévérité.

rituelles , pourquoi ne jugera-t-il pas aussi les choses temporelles ? Mais les rois qui préfèrent leur avantage à Thonneur et à la justice de Dieu, croient peut-être que la dignité royale est audessus de la dignité épiscopale ; or on en peut apprécier la différence par Torigine de Tune et 'de l'autre : « Celle-là a été inventée par l'oi^eil « humain, celle-ci instituée par la honte divine » {Istam quidem mperbia kumana reperit, hane divina pietas instituit.) Celle-là recherche incessamment la vaine gloire , celle-ci aspire toujours à la vie céleste. Aussi comme l'a dit le pape Ânastase : « L'Épiscopat est autant au-des- « sus de la royauté, que l'or au-dessusdu plomh.» {Labbe, t. X, p. 150.)

Ces paroles terribles , et telles qu'aucun pape , malgré les citations alléguées par Grégoire, n'en avait encore dit jusque-là , produisirent un grand trouhle en Allemagne et dans tous les fiefe de l'Empire. Depuis les évêques et les seigneurs jusqu'aux simples particuliers, personne ne put rester neutre , et il fallut se soumettre ou à la disposition du pape ou à celle du roi. Une controverse haineuse s'établit entre tous les évêques de partis opposés, mais le plus souvent les questions furent jugées par le clergé dans un sens favorable à Grégoire , dont en dernière analyse il se sentait dépendant. On redoutait sans doute la puissance du roi , mais la terreur qu'avait jetée l'anathème prononcé par Grégoire,

GRÉGOIRE vn. in

contre tous ceux qui communiqueraient avec Henri, pénétrait jusqu'au fond des âmes et ne laissait personne tranquille. Les plus intimes conseiHers de Henri étaient indécis et craintifs ; le nombre de ceux qui exécutaient ses ordres était diminué , et enfin les évéques et ceux de ses officiers à qui il avait confié la garde des princes saxons captifs, crurent devoir les laisser échapper, pour éviter d'obéir à leur maître excommunié. Cet événement eut les conséquences les plus graves ; car la Saxe s' étant soulevée de nouveau, Henri fut obligé de se préparer à une guerre qui ne tarda pas à détacher de son parti tous ceux qui croyaient voir décroître la puissance de leur maître. A une diète qu'il convoqua à Worms, pour délibérer sur les besoins de TEmpire, aucun des grands vassaux ne se présenta. Il fut obligé de prendre à lui seul le soin de former une armée, de négocier vainement avec les Saxons, de tenter une irruption en Misnie ; et enfin il se trouva heureux de soustraire sa personne à ses ennemis. Le résultat de cette triste entreprise fut qu'Othon, ainsi que tous les seigneurs saxons échappés des prisons de Henri, ayant repris les armes contre lui, l'avertirent a qu'après lui avoir donné les conseils dictés par «l'honneur et le bien de l'état, puisqu'il préférait « ceux de ses flatteurs , il n'avait qu'à attendre « l'issue de la guerre ; que pour lui Othon, ainsi « que les autres, il se croyait délié pour jamais de

128 GRÉGOIRE Vn.

« tout seraient de fidélité et qu'il était résolu à « soutenir de son épée et de ses conseils la cause « de son pays. »

Cette espèce de victoire donna une énergie nouvelle aux Saxons. Ligués autrefois avec la Souabe , ils saisirent cette occasion pour tenter de renouer un lien qui permettrait à ces deux pays, de se défendre en commun sous le cornmandement d'un nouveau roi qu'ils éliraient : et impatients de commencer à mettre leur projet à exécution, les princes saxons adressèrent des lettres au pontife, pour lui demander ses avis et son conseil à ce sujet.

On est en droit de penser que Grégoire, par l'entremise des évêques de la Saxe et de la Souabe si peu portés en faveur de Henri comme vassaux et tout dévoués d'ailleurs aux intérêts du Saint-Siège, a pu favoriser cette petite conspiration contre les intérêts du roi de Germanie. Henri était excommunié, presque déposé même, et loin d'avoir témoigné la moindre condescendance envers le Saint-Siège , il persistait à méconnaître l'autorité et la dignité de Grégoire. Les évêques, comme grands vassaux du roi et en qualité d'ecclésiastiques, avaient donc double intérêt de chercher à se lier à un royaume séparé de l'Empire , et qui serait soutenu par le Saint-Siège.

Après les lettres où, comme on l'a vu, Grégoire se montre si menaçant envers la royauté et tellement sévère contre Henri , il est curieux de

voir l'espèce de bienveillance prudente avec laquelle il répond aux Saxons disposés à se nommer un nouveau roi : « II est vrai, dit-il, que « par le fait de l'excommunication lancée contre « Henri , il est enchaîné par les liens de Tana- « thème ; qu'il est privé de la dignité royale ; « que le peuple est dégagé de tout serment de c< fidélité envers lui. Mais , comme nous ne som- « mes animé contre Henri ni par orgueil ni par <c une vaine ambition , et que la discipline et le « soin des églises sont les seuls motifs de nos « actions , nous vous demandons, comme à des a frères, de le traiter avec douceur, s'il revient a sincèrement à Dieu; non avec cette justice « qui lui enlève l'empire, mais avec cette misé- « ricorde qui efface ses crimes... » Si, contre nos « désirs , il ne revient pas sincèrement à Dieu , « trouvez un prince qui vous fasse secrètement « la promesse d'observer ce que nous venons de « dire , ainsi que ce qui serait nécessaire à la « religion chrétienne et au salut de l'empire ; « puis faites-nous connaître aussitôt sa per- « sonne, sa position et ses mœurs, afin que nous « confirmions votre choix par l'autorité aposto- « lique. » {Labbe, t. X, p. 152.)

A peine les princes allemands à la tête desquels étaient Rodolphe de Souabe , Berthold de Carinthie et Guelfe de Bavière, eurent-ils connaissance de cette lettre , que la plupart d'entre eux se concertèrent pour convoquer à Tribu r

toutes les personnes qu'intéressait le salut de rÊtat, et s'y occuper de mettre un terme aux désordres qui troublaient la paix de l'Église depuis si longtemps. Us envoyèrent des députés en Souabe , en Bavière , en Saxe , en Lorraine et en Franconie pour prévenir les princes et les grands de se rendre à cette importante assemblée, qui en efifets'ouvritaumoisd' octobre (1076). Toute la noblesse allemande s'y rendit, des légats du pape s'y trouvèrent, et le roi Henri, inquiet des résultats de cette conférence , se tint à Oppenheim de l'autre côté du Rhin, d'où il envoyait des députés porteurs de lettres annonçant l'intention où il était de changer de vie et de retourner vers le bien. Quant à l'assemblée de Tribur, ceux qui la composaient , sans faire attention à des promesses auxquelles ils ne croyaient plus , agitèrent la question de créer un nouveau roi et décidèrent avec les légats apostoliques , que le saint père serait prié de se rendre à Âugsbourg, pour juger le différend entre eux et le roi , et décider la question.

Tandis que les princes de l'Allemagne ramenaient ainsi par leur exemple tout ce qui restait de partisans à Henri vers les intérêts du Saint- Siège, les évéques de Lombardie, animés par Tarchevêque Guibert excommunié ainsi qu'eux , se rassemblèrent dans un conciliabule à Pavie,'où ils prononcèrent l'excommunication conU^ Grégoire VIL Mais cette fois encore cette vaine tenta-

lîve plongea le clerçé lombard plus avant dans le schisme , sans que le Saint-Siège eût à en souffirir.

Le pape ayant reçu la nouvelle de ce qui s'était passé à Tribur, fit savoir aussitôt aux princes, aux archevêques et aux évêques de la Germanie, qu'il se trouverait au milieu d'eux à Augsbourg le 2 février de l'année suivante (1077). « Nous « serons à Mantoue le 7 janvier , leur écrivait-il ; « et nous n'hésiterons pas un instant à affronter « tous les dangers, la mort même, pour obtenir « la liberté de l'église et le bien de l'état. » Animé par l'espérance vive que lui donnait ce retour inattendu des personnages les plus importants de l'Allemagne vers le Saint-Siège, Grégoire, rassuré d'ailleurs par les bonnes dispositions que lui montra en ce moment le clergé de l'Italie méridionale , se mit en marche pour passer en Allemagne.

La grande comtesse Mathilde venait de perdre successivement dans le coursdecette année (1076) son mari Godefroi le Bossu et sa mère Béatrice, ce qui la rendait héritière des états de sa mère. Mathilde , cette espèce de Sémiramis chrétienne, possédait des qualités que l'on trouve rarement réunies chez un grand homme. Élevée dans la piété et au milieu de toutes les vertus , dit son historiographe-poète, Domnizon, elle parlait plusieurs langues , était également versée dans la connaissance des affaires d'état et dans l'art de

la guerre. Le nombre des églises , des abbayes el des citadelles qu'elle a fondées dans la Toscane, ainsi que dans la Lombardie et la marche d' Ancône, parait incroyable, et l'activité et la prudence avec lesquelles elle gouvernait ses immenses possessions ne le sont pas moins.

Ce qui a été dit plus haut de cette femme a fait voir à quel point son influence combinée avec les efforts de sa mère et ceux de l'impératrice Agnès, a contribué à soutenir et à défendre les intérêts du Saint-Siège à la cour du roi Henri et auprès du haut clergé allemand. Longtemps elle avait espéré, comme on l'apprend par la correspondance que Grégoire et elle entretenaient, ramener son parent, le roi Henri, à des sentiments plus humains , à plus de respect envers l'église de Rome pour laquelle elle a montré, depuis son enfance jusqu'à sa mort, l'attachement le plus inviolable. Mais la persévérance de Henri dans ses habitudes simoniaques ; le peu d'attention qu'il mit à s'opposer aux désordres du clei^é allemand ; ses guerres injustes et cruelles contre les Saxons, et enfin sa révolte ouverte contre le pontife au conciliabule de Worms, lui fireni abandonner les intérêts d'un prince à la vassalité duquel elle était impatiente de se soustraire ainsi que ses états. On peut donc être autorisé à croire que si Mathilde, par un reste de bienséance envers son parent Henri, n'assista pas personnellement à l'assemblée de Tribur, elle adhéra

du moins à tout ce qui s'y fit, puisque dès que Grégoire YII eut résolu de se mettre en voyage pour se rendre à Augsbourg, ce fut la grande comtesse -^Mathilde qui lui fournit la nombreuse et vaillante escorte qui devait protéger la marche du pontife à travers l'Italie.

Bien plus, elle accompagna elle-même Grégoire qui, bien qu'âgé de soixante-trois ans et malgré un hiver dont l'extrême rigueur a fait conserver le souvenir , voulut remplir sa promesse et se rendre à la diète d'Âugsbourg. Si la personne du pontife eut à souffrir des incommodités de ce voyage, son âme eut lieu d'être satisfaite ; car à mesure que Grégoire avançait dans la Lombardie, les évêques et tout le clergé s'empressaient de venir sur son passage, pour exprimer leur repentir et demander l'absolution du vieillard. Plus il avançait , plus la multitude s'augmentait autour de lui, et ce fut après une marche presque triomphale , que vaincu par le firoid et par la fatigue, il ftit obligé de s'arrêter à Vercelli à quelque distance de Trente. Comme il arrivait en cette ville, on venait d'y recevoir la nouvelle que le roi Henri était arrivé en Piémont. Ce fut l'évêque de Vercelli, en outre chancelier de Henri, qui crut devoir prévenir le pontife de cet événement, en ajoutant que c'était sur un faux bruit répandu dans la ville, que l'on affirmait que le roi venait en Italie dans des intentions hostiles et suivi d'une armée; qu'au

contraire, le prince, touché de repentir et craignant de laisser expirer Tannée ayant de s'étf« fait absoudre, désirait se présenter en toute humilité devant le pape. Grégoire était disposé à otoire aux bonnes dispositions de Henri ; mais la prudente Mathilde crut devoir faire quelques réflexions avant de se fier à lui.

A peu près vers le temps que le pontife quittait Rome pour se diriger vers Âugsbourg, Henri, le roi de Germanie, après avoir passé deux mois à Spire dans l'abandon de tous ses partisans, triste , inquiet et tourmenté enfin de ridée que le délai qui lui avait été accordé pour se présenter devant le pape allait expirer, sentit la nécessité de prendre un parti décieâf. Ne pouvant plus rien par la force, et réduit à une solitude presque absolue par l'effet de l'excommu*nication qui pesait sur lui, sa fierté royale ha* lança l'inconvénient de paraître comme pénitent devant le pontife seul, avec celui de se présenter à Augsbourg, au milieu des princes ses vassaux, en poi détrôné ; et il s'arrêta à l'idée d'aller implorer Grégoire. Toutefois, son projet n'était pas tellement fixe, qu'il ne se proposât pas d'en changer, dans le cas où, comme il l'espérait encore, il trouverait en Italie des partisans plus nombreux et mieux disposés en sa faveur qu'en Allemagne, avec lesquels il pourrait tenter quelque entreprise hardie et désespérée.

. Rodolphe, Guelfe et Berthold gardaient avec

GRÉGOIRE V[I. i35

leurs troupes tous les passages de l'Italie, en sorte que Henri , devenu leur ennemi, ne pouvait prendre sa route ni par le Frioul, ni par la Carniole, ni par la Suisse. Averti de ces obstacles , Henri quitta cependant Spire avec sa femme Berthe, son enfant, le jeune Conrad, et quelques domestiques ; et par un froid tel que le Rbîo même Ait gelé cette année, le roi de Germanie suivit le Jura jusqu'au lac de Genève, gagna les hautes montagnes, et après mille dangers et toutes les privations imaginables, descendit dans !a Lombardie.

Évidemment, la crainte de ne pas se trouver avant le jour indiqué pour se faire absoudre agitait vivement l'esprit du roi ; et c'est à cette disposition qu'il faut attribuer la promptitude avec laquelle il fît, avec sa famille, un voyage si périlleux, et ce qui le rendit presque insensible aux cris de joie et aux applaudissements du clergé lombard , qui l'appelait comme un libérateur en proférant des injures contre Grégoire.

Henri se dirigeait vers Turin, lorsque la nouvelle de son arrivée parvint jusqu'aux oreilles du pape à Yercelli. Le dissentiment qui régnait dans touteslesvillesdonnaitnaissanceàmillebruits contradictoires que chacun accueillait ou repoussait , selon ses espérances. Mais les partisans de Henri ne manquèrent pas d'assurer que ce prince con^ duisait une armée se grossissant à mesure qu'il avançait, et cette circonstance, que le schisme

du clergé lombard rendait assez vraisemblable, fut ce qui frappa l'esprit de Mathilde. La grande comtesse conseilla au pape de se mettre sur ses gardes , et lui offrit pour asile la forteresse inexpugnable de Canosse qui lui appartenait.

Le pape suivit cet avis sage et continua à recevoir en ce lieu une bonne partie des évêques et beaucoup de laïques allemands venus malgré le froid et en traversant les chemins les plus difficiles des montagnes , pour se faire absoudre de l'excommunication. Ce fiit dans ce moment où Grégoire était rentré dans toute sa puissance spirituelle , que Henri prévenu de ce qui se passait et voyant qu'il ne lui restait plus d'autre parti que celui de se soumettre, s'approcha de Canosse et fit demander à la grande comtesse Mathilde qu'elle voulût bien lui accorder un entretien. Outre le pape, cette princesse avait fait entrer dans son château de Canosse , Hugues, l'abbé de Cluny , Azzo, marquis d'Esté , Adélaïde de Suze et son fils, amis de Mathilde, et quelques princes d'Italie. Ce fiit accompagnée de ces hauts personnages, que Mathilde alla trouver le roi , qui la pria d'être son intermédiaire auprès du pape pour oflfrir sa demande en réconciliation et engager le pontife à ne pas ajouter foi aux accusations des princes allemands , animés contre lui par l'envie et l'esprit de sédition ; insistant en particulier sur sa bonne volonté, ainsi que sur les efforts qu'il avait faits pour entretenir

l'harmonie indispensable entre les deux pouvoirs spirituel et temporel.

On ignore quelles purent être les réflexions que cette conduite de Henri fit faire au pontife j et surtout à Mathilde qui avait tant de part alors dans les décisions que prenait le chef de F Église; mais Grégoire fit répondre au roi : que s'il était si sûr de son innocence , il ne devait pas craindre de se présenter à Augsbourg devant les princes qui Faccusaient ; que là y lui pontife entendrait les raisons alléguées de part et d'autre et jugerait selon la justice et les lois de l'Église. Cette réponse n'ayant fait qu'accroître les inquiétudes de Henri, il fit parvenir un envoyé jusqu'au pape, qui témoigna le vif désir qu'il avait de se soumettre au jugement du pape à Augsbourg ; mais que le jour anniversaire de l'excommunication (28 janvier 1077) approchait, et que d'après les lois du pays , il risquait de perdre ses droits à la couronne, si l'anathème n'était pas levé.

Le pontife se montra inflexible. H se sentait rentré dans toute sa puissance de prince de l'Eglise et jugea à propos d'en profiter. Mais pour juger sainement de ce qui va suivre, il ne faut pas perdre de vue la position respective des deux souverains dont chacun cherchait à abaisser la puissance de l'autre.

Henri roi de Germanie était un des plus puissants monarques de l'Europe, destiné à recevoir

la couronne impériale, d'une bravoure éclatante, et luttant déjà par instinct contre les prétentions des seigneurs féodaux , pour les réduire à Tunit^ monarchique. Dans Tintention d'arriver à ce but , il avait employé la force contre ses vassaux révoltés j et dans l'administration intérieure de ses Etats , il eut recours à la séduction pour s'entourer de créatures dévouées. Pendant la guerre contre les Saxons , il fut parfois injuste et cruel envers les individus ; et le désir de s'attacher les grands et le clergé, le jeta dans les laideurs de la simonie ; mais Henri voulait conser* ver ses droits impériaux intacts tout à la fois des entreprises de ses grands vassaux et de celles du Saint-Siège , et cette tâche était difficile à remplir pour un prince environné de puissance, ardent aux plaisirs et qui, au moment où il était sous les murs de Canosse , venait d'atteindre à sa vingt-sixième année.

Quant à Grégoire dont on a sans doute ap** précié le caractère droit , mais entier , inflexi*-ble , il était intimement convaincu que tous les trônes temporels devaient être soumis au Saint- Siège ; et que Rome , tête , chef intellectuel du monde , devait commander à tous les Etats , membres obéissants et chargés d'exécuter les ordres de l'église de saint Pierre. La Suprématie de l'autorité pontificale, ainsi que la Légitimité inviolable des droits impériaux , étaient donc pour Grégoire ainsi que pour Henri , des vérités

ORÉGOIRE Vn. 459

fondamentales et éternelles , dont chacun de ces souverains rapportait l'origine et l'essence^ à Dieu seuL Telles étaient les prétentions réciproques de ces deux rivaux terribles qui ne différaient pas moins par la qualité de leur pouvoir, que par leur âge, puisque Henri avait vingtsix ans et Ghrégoire VII soixante-trois.

Le vieux fK)ntife, averti par les effets de ses excommunications , que les âmes les plus rebelles et les plus fièreî^ venaient s'humilier devant le successeur «de saint PieiTC , résista encore longtemps aux instances qui lui furent faites en faveur de Henri de Germanie. Soit qu'il se défiât de l'inconstance des résolutions de ce prince , ou qu'il voulût éprouver la sincérité de son repentir par la durée de l'attente , Grégoire ne se rendit qu'à la dernière extrémité, aux supplications de ceux qui l'entouraient. Ëufin, il se décida à &ire connaître ses conditions au roi , à qui on dit de la part du pontife : « Que dans le cas où il « éprouverait un véritable repentir de ce qu'il « avait fait contre le Saint-Siège , il aurait à u déposer d'abord entre les mains du pontife, la $f couronne et les autres insignes de la royauté , « puis en preuve de sincère pénitence, de se €( reconnaître indigne du rang et du titre de « roi. »

Grégoire eut sans doute l'idée de demander beaucoup trop , afin d'obtenir juste ce qu'il voulait. Mais ces conditions semblèrent dures, cruel-

les même, à ceux qui l'entouraient, et l'on recommença à implorer sa clémence. Enfin , en paraissant se faire violence , Grégoire consentit à laisser approcher Henri du château et à ce qu'il réparât par la pénitence et la soumission seulement , les injures qu'il avait faites à l'Eglise.

C'est alors que se passa dans les murs du château de Canosse, ce drame de trois jours , auquel on a peine à croire malgré les nombreux témoignages des historiens et celui même du pontife.

La forteresse de Ganosse avait une enceinte triple , et c'est dans la seconde que le prince ûit introduit après avoir laissé sa suite dans la première. Loin d'avoir conservé le moindre signe de sa dignité , le roi avait les pieds nus et n'était couvert que d'un cilice. Ainsi vêtu et observant le jeûne , le monarque germain , désigné empereur , consentit à passer trois jours par un froid d'une rigueur excessive, en attendant toujours la sentence du souverain pontife. Pendant ces trois mortelles journées , on ne cessa d'intercéder en faveur de Henri , mais Grégoire demeura inexorable. Le prince ayant pénétré dans la chapelle y trouva Hugues, abbé de Gluny, qu'il pria instamment de se rendre caution pour lui auprès du saint Père , pour témoigner des sentiments de repentir dans lesquels il était ; mais le moine affirma que la chose était impossible et que la comtesse Mathilde, présente, était la seule personne qui pût se permettre une telle témérité. Alors

GRÉGOIRE VIL Ui

Henri se jeta aux pieds delà princesse qui en effet promit de faire ses efforts pour adoucir la sévérité du pape.

En effet Mathilde demanda ou conseilla à Grégoire de mettre un terme à la pénitence du roi, ce qui fut accordé sous la condition que Henri jurerait obéissance et fidélité au Saint-Siège, ce que le prince fit aussitôt. Le lendemain (26 janvier 1077) le pénitent royal toujours nu-pieds et transi de froid , entra chez le pape devant lequel il se prosterna en étendant ses membres en croix et s' écriant : « Bienheureux et pieux Saint-Père! « ayez pitié de moi ! » Le pape le voyant qui pleurait, lui dit: c< C'est assez. » Et après quelques explications , il fut convenu que Fanathème était levé , sous les conditions dont voici les principales : c< Que Henri se présenterait à la diète d' Augs- « bourg pour se disculper devant les princes et « être jugé par le pape; qu'il garderait sa cou- « ronne ou y renoncerait, selon le jugement qui c< serait porté ; et qu'enfin il ne pourrait prendre « aucune part au gouvernement ni puiser dans c< le trésor impérial, tant que sa cause n'aurait « pas été jugée. »

Le pape ne crut pas devoir se contenter d'une promesse verbale, bien qu'il eût pris soin de la foire faire devant témoins , et après avoir exigé encore du prince un serment écrit , il voulut pour plus de précaution que plusieurs évéques , entre

autres celui de la ville de Vercellî, confirmassent le serinent de Henri (1).

Ce ne lut qu'après toutes ces précautions , que le pontife donna la bénédiction au roi et célébra la messe publiquement. Après la consécration ille fit approcher de l'autel ainsi que les autres assistants et tenant l'hostie , il lui dit que puisque lui et ceux de son parti l'accusaient de crimes dont il lui serait facile de démontrer la fausseté , il voulait cependant, pour lui montrer son innocence , se mettre à l'épreuve en touchant le corps de Jésus-Christ. « Je prie Dieu , ajouta-t-il donc « en mettant une moitié de l'hostie dans sa bou- « che , de me faire mourir subitement , si je suis c< coupable. »

Le peuple, présent à la cérémonie, ne put voir cette noble confiance du pape en lui-même , sans témoigner l'excès de son admiration et de sa joie. Mais Grégoire, toujours calme, reprit la parole et s' adressant de nouveau au roi : « Les princes al- « lemands vous accusent , dit-il , ils demandent « instamment que vous soyez jugé. Vous connais- « sez l'incertitude de la justice humaine ; faites « donc, mon fils, ce que vous m'avez vu faire, « prenez cette autre partie de l'hostie, afin que « cette preuve de votre innocence impose silence

{i) Labbe, l. X, pages 158-459-160; on trouvera la îeuw adressée aux Allemands dans laquelle Grégoire rend compte de ce qui s'est passé entre Henri et lui au château de Canosse, et le serment du roi.

GRÉGOIRE VII. itâ

« à vos accusateurs y me force à prendre votre « défense, à vous réconcilier avec les grands, et « mette un terme à la guerre civile. »

À cette apostrophe inattendue, le roi, profonfondément étonné , montra un embarras et une incertitude extrêmes. Dans son trouble, il alla vers ceux qui l'accompagnaient comme pour prendre conseil , mais après avoir balbutié plusieurs excuses vagues , et s'étant remis tant soit peu du coup terrible que le pontife venait de lui porter, il demanda enfin que cette épreuve fût remise au jour où l'on tiendrait la diète à Âugsboui^, ce à quoi le pape consentit.

Après la messe , le pontife invita le roi à dîner; puis en le comblant d'égards , il le renvoya vers les siens qui étaient restés en dehors des murs du château. Ainsi se termina ce drame étrange dont le résultat fiit d'augmenter Tirritation des deux partis qui divisaient FAllemagne et l'Italie. Le clergé lombard et tous ses adhérents vomirent des torrents d'injures contre Grégoire, qu'ils nommaient le faux pape ; et ceux même qui , trois jours avant, mettaient leur confiance et leur espoir en la personne de Henri , voulaient alors qu'on le déposât, puisqu'il s'était laissé humilier par un prêtre simoniaque et adultère. La confiision devint bientôt générale; et de tous côtés, on entendait dire que le roi s' étant rendu indigne de porter le sceptre , il fallait le placer entre les mains de son filif ^ que cet enfant, tout jeune qu'il

fût, marcherait avec une armée sur Rome et annulleraît tout ce qu'avait fait F apostat Grégoire. Telles étaient les idées qui agitaient l'ensemble des populations. D'un autre côté, l'opinion des gens éclairés et puissants n'était guère plus favorable sur les derniers événements de Ganosse, car les grands et les évéques pensaient que Grégoire s'était montré sévère jusqu a la cruauté, et que Henri avait tenu une conduite ignoble et lâche.

La retraite de Grégoire à Canosse est l'événement le plus important de sa vie. Il y a mis en jeu sa grande qualité, sa passion de la justice; son défaut , l'inflexibilité de son caractère ; et, enfin, c'est de là qu'il a lancé l'idée politique qui a, certainement, le plus agité le monde moderne. Qui saurait décider aujourd'hui si la puissance du pape est supérieure à celle de l'empereur ; ou si l'autorité impériale, venant de Dieu seul, ne dépend pas du Saint-Siège ? On s'est disputé, haï, battu, déchiré pendant quatre siècles en Europe, pour résoudre ce problème, et, au moins pour les théologiens, la question est encore pendante de nos jours. Je ne m'occuperai donc que de l'influence qu'elle a exercée sur les destinées du monde chrétien considéré sous le point de vue temporel, et je demanderai si en accordant à Grégoire toute la pureté d'intention religieuse que je lui reconnais, il n'a pas compromis la cause non-seulement du gouvernement aposto-

ique, mais les intérêts de la religion, en donnant naissance par des questions insolubles , à des guerres, à des factions et à des schismes qui ont ébranlé et perverti les croyances religieuses.

•Humainement parlant, l'humiliation excessive que Grégoire fît subir à Henri, fut impolitique, et je m'étonne que le pontife qui , malgré sa volonté de fer, avait l'esprit si flexible , n'ait pas senti que le roi de Germanie, pressé par F époque de son ajournement à comparaître devant lui, s'était décidé à tout supporter momentanément, pour gagner du temps, reprendre un élan nouveau et opposer bientôt une résistance plus vive ]ue jamais au successeur de saint Pierre.

Quant à Henri, du moment que sa pénitence de trois jours à Ganosse et que ses humbles supplications au pape n'étaient point le* résultat l'une véritable piété et d'un repentir sincère, :H>mme le prouve son refus de faire l'épreuve de fhostie ; sa conduite en cette occasion fut basse Bt déshonorante.

U semble donc que l'entrevue de Ganosse a eu le double inconvénient de faire mettre en question l'autorité du pontife, qui s'était gonflée d'une [nanière exorbitante jusque-là; et de forcer le roi le Germanie, et par la suite, tous les princes tem- [)orels à prendre le parti de se défîer des envahissements du Saint-Siège et à opposer ouvertement eur puissance temporelle aux foudres de l'excomnunication. D'où il résulte, si ces observations I, 10

i46 GRÉGOIRE VII.

sont justes, que non-seulement Grégoire VII n'atteignit pas à cette grande unité monarchique qu'il se flattait d'établir de son vivant, mais qu'il en a dispersé les éléments avec tant de violence, que depuis lui jusqu'au dix-septième siècle., la puissance sacerdotale a toujours été plus ou moios en hostilité avec celle des princes du monde. Ge n'est certes pas ce que la grande âme de Grégoire voulait ; mais c'est ce qui arriva , et ce qui se manifesta même , comme on va le voir, dans les dernières années de son pontificat.

L'eflTet de l'entrevue de Canosse sur les populations italiennes n'avait été favorable ni à Henri ni à Grégoire ; aussi tous deux avaient-ils besoin de remonter l'esprit de leurs partisans. Le pape resta dans les états et sous la protection de la princesse Mathilde en attendant la décision que prendrait le roi ; quant à celui-ci, dont l'inten* tion était de rentrer en Allemagne, il eut à supporter plus d'une humiliation dans les villes itar Uennes qu'il traversa , et où on lui reprocha au moins son indigne conduite, comme roi, lorsqu'on ne lui ferma pas les portes à son passage. Après avoir tout sacrifié pour se racheter de l'anathème ecclésiastique, ce malheureux prince se sentait retombé sous le poids de la réprobation de ses partisans. Les évêques lombards excommuniés que dirigeait toujours Guibert de Ravenne, ne manquèrent pas de tirer parti du découragement où ces reproches universels avaient fait

GRÉGOIRE VII. Ul

tomber le roi, et ils lui firent sentir la faute qu'il «yait faite en mécontentant son parti sans avoir gagné l'amitié sincère du pape. Henri n'avait que vingt-six ans ; il avait de la fierté , de l'emportement dans le caractère^ défauts augmentés encore par l'exercice d'une puissance absolue ; et qiM>iqu'un peu tard , il rougit de s'être abaissé jusqu'à jouer une comédie inutile. Il fréquenta donc les évêques lombards excommuniés, se revêtit des habits et des insignes de la royauté , rendit des décrets et sie conduisit en roi, malgré la promesse formelle qu'il avait faite au pape de vivre en particulier tant que sa cause n'aurait pas été jugée par les princes d'Allemagne. Il poussa même la témérité jusqu'à envoyer de- Quander au pontife la permission de se faire impQ$er la couronne de fer à Monza , comme roi d'Italie; et s'il faut en croire un auteur du temps (Domnizon), dans une entrevue qu'il avait demandée au pontife, il faillit s'emparer de sa personne qui Ait heureusement sauvée de ce danger par la prudente et courageuse Mathilde.

Si la conscience du roi dut être tant soit peu chargée en violant ainsi le serment qu'il avait fait au pape, du moins sa position politique était-elle devenue meilleure, puisque cette nouvelle rupture avec Grégoire lui rendit aussitôt le recours de ses partisans italiens, avec lesquels il caressait déjà le projet de combattre et de punir ses ennemis en Allemagne.

De son côté , Grégoire, immédiatement à h suite des événements de Canosse, avait envoyé aux grands d'Allemagne une copie du serment de Henri, accompagnée d'une relation détaillée de tout ce qui avait été fait pour la réconciliation du roi avec l'Église; ajoutant qu'il persistait dans le dessein d'aller en Allemagne pour décider avec eux d'une affaire qui n'était point terminéey mais seulement suspendue.

Vers ce temps, il se passa encore un événement de la plus haute importance dans ce fa* meux château de Canosse. Après tous les soins que la grande comtesse Mathilde avait pris pour émouvoir le pape en faveur de Henri qu'eUe avait cru sincère dans son repentir , cette princesse, indignée de la rechute scandaleuse de son parent, dans le mal, résolut de rompre avec lui. Déjà ses troupes avaient protégé Grégoire dans l'embuscade que lui avait préparée Henri, et elle était décidée à employer toutes ses ressources pour défendre le pontife à l'avenir. Mais Mathilde, possesseur d'une foule de comtés, de duchés et de biens de toute espèce en Lîgurie et en Toscane, fiefs relevant pour la plupart de Tempire, ne voyait désormais qu'avec crainte et dégoût les liens politiques qui l'engageaient à servir Henri. Dans cette disposition d'esprit et ayant toujours eu pour but principal de ses actions, l'élévation de FÉglise ainsi que l'affirment tous les historiens, elle fît don au Saint-Siège de tous

les biens qu'eUe possédait en propre ou inféodés à l'empire. Cette donation , renouvelée comme on le verra par la suite, fut faite secrètement à Canosse entre les mains de Grégoire VII. Tous ces biens ne sont pas restés au Saint-Siège, mais c'est d'eux que vient ce que l'on appelle encore aujourd'hui le territoire de Saint-Pierre.

Ce qui donne un caractère particulier de grandeur à Grégoire, c'est le calme qu'il conservait dans les circonstances les plus difficiles, et la ponctualité presque minutieuse avec laquelle il s'acquittait de tous les devoirs du pontificat. Après l'orage de Canosse, et tandis que Mathilde veillait sur lui comme un ange et un soldat, le pontife envoyait jusque dans les contrées les plus éloignées, des lettres distribuant ses avis ou ses ordres pour faire fleurir l'Église et gouverner ses états. Il faisait remettre un glaive et une couronne à Zwodimir, qui gouvernait la Croatie, pour l'attacher plus intimement au Saint-Siège, et en recevoir un tribut ; il lançait Fana thème contre le roi de Pologne Boleslas, qui avait assassiné un évéque au pied des autels; dans pluâeurs évêchés, il recommandait la sévérité contre les prêtres qui, malgré ses anathèmes, persévéraient dans la simonie et l'incontinence ; il recommandait à Guillaume-le-Conquérant d'user de sa puissance royale pour aider à la punition d'un évêque qui s'était rendu coupable de plusieurs crimes ; aux évêques de France il en-

voyait des circulaires pour confirmer les exeoiri^ munications qu'il avait prononcées contre plusieurs prélats de ce pays, et il ordonnait en particulier à Jeofroî, évéque de Paris, de lever Fexcommunication que F évéque de Reims avait lancée injustement contre un certain Gauthier;; terminant presque toujours , par des instanees pressantes de poursuivre constamment les phètrès simoniaques et concubinaires.

Ces lettres et tant d'autres , que je n'indiqua pas ici, sont datées de Bibianello, de Garpinetto^ de Carpi, de Ficarolo et d'autres villes du territoire de Reggio, faisant partie des états de Bfst-' thilde, où le pontife se tint jusqu'au mois de juift

Cependant , tandis que Grégoire remplissait ainsi tranquillement ses devoirs en Italie, la di^ vision était devenue plus grande que jamais en Allemagne, où l'absence du souverain et les préoccupations des princes et du haut clergé favorisaient toute espèce de tumultes et d'excès. Henri qui, depuis qu'il avait violé toutes ses promesses, voyait le nombre de ses partisans croître de jour en jour en Italie et se plaisait à y former des projets de vengeance contre les princes allemands, crut devoir se dispenser de se présenter à la diète d'Augsbourg. Quant au pape, la crainte d'être surpris en route par les affidés de Henri l'avait empêché de s'y rendre, en sorte que Rodolphe et les principaux seigneurs d'Allemagne,

prenant leur parti de l'absence da roi et jugeant que les délibérations entre eux deviendraient plos faciles^ annoncèrent une diète générale à Forcheîm (mai 1077), où toutes les questions relatives an bien de FÉglise et de l'état devaient être discotées.

On fit part de cette résolution an pontife qui l'approuva, qui promit même de se rendre à For* cheim et eut l'attention , malgré la conduite de Henri, de l'engager à s'y trouver pour se disculper, comme il l'avait promis, devant les seigneurs allemands appelés à juger sa cause. Mais Henri répondit sèchement qu'il était trop occupé en Italie pour faire ce voyage, et lorsque l'envoyé qui loi était adressé lui demanda de donner un sauf-conduit au pontife pour passer en Allemagne, il le reftisa.

Le peu d'espérance que Grégoire avait pu conserver sur l'amendement de Henri se dissipa ; et il était fsKnle de s'apercevoir que Fautorité ponti-' fieale ne pouvant plus intervenir d'une manière eflScace dans cette affaire, tout annonçait mié* tempête politique des plus violentes. Cet avenir' qui ne dut pas échapper à ht sagacité de Grégoire, fiat-il cause que le pontife ne se rendît point à Forcheîm, ou, comme le disent les hî»*' toriens, le pape fut-il détourné de faire le voyage par quelques gouttes de sang tombées sur ses mains et que l'on regarda comme un mauvais augure î c'est ce qu'on ne peut décider. Quoi

i52 GRÉGOIRE VIL

qu'il en soit, le pape prit le parti d'envoyer deux légats à Forcheim.

Ces prélats y trouvèrent réunis l'archevêque de Mayence, une foule d' évoques, les ducs Rodolphe, Berthold et Guelfe, avec tous les nobles et les grands du royaume ; et les premières paroles qu'ils prononcèrent à la diète furent pour l'informer que « le pape avait fait beaucoup d'efforts pour s'y rendre, mais que Henri occupait tous les passages, de telle sorte que le pape n'était pas plus maître de venir en Allemagne que de se rendre à Rome; que cependant Sa Sainteté était toujours dans l'intention de venir, et qu'elle priait les personnes qui composaient la diète, de différer l'élection du nouveau roi jusqu'à son arrivée. »

Après que les légats eurent parlé, on salua respectueusement ces envoyés du Saint-Siège; on exposa l'état malheureux dans lequel l'Allemagne était plongée par la conduite criminelle du jeune roi ; mais l'on témoigna de nouveau le désir que le pape vînt le plus tôt qu'il serait possible.

La nuit porta conseil ; car le lendemain les princes et les seigneurs exposèrent nettement aux légats le danger qu'il y aurait à différer l'élection du nouveau souverain, et ils déclarèrent qu'îl fallait y procéder immédiatement. Les envoyés de Rome répétèrent bien encore, sans trop insister cependant, qu'il serait mieux d'attendre

la venue du pontife; mais ils finirent^ soit par faiblesse de leur part^ soit qu'ils eussent des instructions secrètes 9 par dire qu'ils étaient tellement rassurés par la prudence des princes, qu'ils ne croyaient pas à propos de s'opposer à leur désir.

Dans l'impatience qu'éprouvaient les grands vassaux de Henri de secouer ]e joug de leur seigneur, il leur échappa des naïvetés féodales qui, selon toute apparence, durent mettre fort à l'aise les légats de Grégoire. « Le pape, disaient-ils, ne saurait exiger de nous que nous attendions son arrivée ; nous sommes des hommes libres, notre volonté l'est également, et nous avons le droit d'élire un chef. Quant à Henri, nous ne sommes plus tenus de lui obéir, puisque l'anathème nous était réservé si nous lui avions obéi, et que le pontife lui a interdit l'exercice de la royauté. »

Ainsi les princes allemands prenaient toute la responsabilité de Tafifaire ; et je pense , quoique tout le monde ne soit pas d'accord sur ce point, que c'était le désir de Grégoire qui avait vraisemblablement donné des instructions très-précises à ses légats.

Quoi qu'il en soit , avec la permission des légats, on s'assembla dans le palais de l'archevêque de Mayence, pour procéder à l'élection. Or, voici les principes d'après lesquels on convint de la faire :

« 1* Que les éyéchés ne seraient point le pri)t (c de For on de la faveur ; mais que efaaqiie église tf aurait la liberté de nonuner ses membres <r comme le commande la discipline eeclésiasK «tique;

« 2* Que la dignité royale , d'après les ance ciennes coutumes, ne serait point héréditeàte; « mais que le fils du roi , sHl était digne de sue* « céder à. son père, serait élu, d'après un choix « libre ; et que s'il n'était pas digne et que le « peuple ne voulût pas le reconnaître pour son <c seigneur , il serait rejeté. »

Il est impossible de ne pas reconnaître dans cette double condition , les concessions réciproques que furent obligés de se faire la cour de Rome et les princes vassaux de l'empire. Gré-» goire obtînt bien de ceux-ci ce qu'il désirait par* dessus tout, l'abolition légale de la simonie ; mais sous la condition qu'il laisserait reprendre aux seigneurs allemands les franchises et les privilèges de la féodalité , ce qui annulait les efforts tentés jusque-là pour rendre la dignité impériale héréditaire , ce qui ranimait l'ambition dans l'àmô des princes même les plus subalternes^ et feîsaît pénétrer l'anarchie dans les gouvernements temporels.

L'assemblée des princes et du peuple avait une telle hâte d'en finir , que les deux propositions précédentes eurent à peine été accueillies et approuvées à l'unanimité , que Ton procéda aussi-

GRÉGOIRE VII. im

tôt à réleetion. Ce ftit l'archevêque de Mayence qui le premier se déclara en faveur de Rodolphe de iHieinfeld, duc de Souabe. Les princes Ber^ thold^ Guelfe et Oeton suivirent son exemple, et bientôt tous^^ les grands et le peuple le proclamèrent roi. Dans la même journée, les légats confirmèrent cette élection , et les nouveaux sujets de Rodolphe lui prêtèrent serment de fidéÛté. Vainement ce prince chercha-t-il à se soustraire à une dignité qu'il savait bien que le belliqueux Ebnri ne lui céderait pas volontairement ; pressé par la portion des grands, du clergé et du peuple partisans de Grégoire , entraîné surtout par la gra^nté des événements qui ne permettaient ni réflexion ni délai , il prit le poids de la couronne (15 mars 1077) en s'engageant d'accomplir les décrets du pontife , mais sans que sa dignité royale fût héréditaire. Dix jours après, il fut couronné à Mayence, roi légitime et défenseur des Francs.

L'Allemagne avait deux roisetl'Italie allait avoir bientôt deux papes. Cet énoncé suffit pour faire comprendre que dans chacun de ces pays, la population, divisée en deux parts, agissait et militait soit en faveur de Henri qui ainsi que tous les grands monarques alors travaillait instinctivement à la liberté temporelle de sa nation, soit pour Grégoire, et pour Rodolphe devenu le bras et l'épée du pontife, qui combattait pour purifier et affennir TËglise de Saint-Pierre. D'un côté, étaient

les seigneurs, les évéques et les grands disposés à obéir au souverain dont ils attendaient des faveurs ; de l'autre , les princes jaloux de leurs droits et de leurs privilèges féodaux, se trouvant par l'effet de la circonstance , les champions du Saint-Siège. Le résultat de ces combinaisons politiques, ftit une anarchie complète en Allemagne et en Italie.

Henri sut profiter de ce désordre avec une grande habileté. Instruit de tout ce qui se passait à Mayence, il se tenait dans la haute Italie où était Grégoire qu'il surveillait , tout en animant son parti qui s'était accru au delà de ses espérances, comme on l'apprend par les renseignements que Grégoire donne lui-même dans ses lettres. {Labbe, t. X, pag. 170, 171.)

Il paraît qu'à l'époque de la convocation des princes allemands à Forcheim, Henri s'empara de toutes les positions d'où il pouvait empêcher le pontife de se rendre en Allemagne. Peut-être prévit-il l'embarras où se trouveraient les légats du Saint-Siège, livrésàeux-mêmes, ets'arrangeat-il de manière à ce qu'ils fussent obligés de prendre une mesure subite et aventurée , comme cela leur arriva effectivement, en permettant l'assemblée des grands à Mayence, et surtout en n'attendant pas les ordres du pape pour confirmer l'élection du nouveau roi Rodolphe. Mais Henri avait pris son parti d'être excommunié, et il n'avait plus d'autre idée que de mettre Gré-

goire dans une fausse position et de lui faire commettre une grosse faute politique, ce qui arriva en eflfet, ou de lui-même, ou par l'intermédiaire de ses légats.

Le jour même de son sacre, Rodolphe avait fait partir des envoyés pour prévenir le pape de son élection et l'assurer de son obéissance entière aux ordres du Saint-Siège. Henri , de son côté , ne tarda pas à rappeler à Grégoire les droits qu'il avait à la couronne et à lui faire sentir que ses légats avaient peut-être agi trop légèrement. Le pape devait être fort inquiet des résultats de l'élection du nouveau roi; il ne l'était pas moins du voisinage de Henri dont les troupes tenaient en respect celles de la gi'ande comtesse Mathilde, en sorte que l'état de ses affaires, ainsi que sa position personnelle, était devenu on ne peut plus critique.

Grégoire reconnaissait, mais trop tard, qu'il avait outrepassé sa puissance spirituelle, et par cela même qu'il avait donné de la force à son ennemi. En effet, sans pouvoir apprécier la disposition momentanée de l'âme de Henri, lorsqu'il se laissa si lâchement humilier à Ganosse, il est certain qu'en tant qu'homme politique et en guerrier, il tira le plus heureux parti de la comédie qu'il avait jouée , en forçant Grégoire à s'entremêler des affaires temporelles. Une fois sur ce terrain, Henri se sentit plus ferme et passa de la défense à l'agression.

m ' GRÉGOIRE VU.

A la tête d'une armée déjà assez forte et qui le devint toujours plus à mesure qu'il marcha, il passa par Vérone, traversa Aquilée, entra dans le Frioul , puis dans la Carinthîe et se dirigea sur Radsbonne. Les Bourguignons, qui aimaient Henri, vinrent en foule grossir son armée ; il reçut des renforts de Bâle, de Lausanne, de la Franconie, de la Bavière, et même de la Souabe; C2V la division qui régnait partout et ne. permetfait la neutralité à personne, faisait que tout ce qui était en état de porter les armes allait se ranger sous les drapeaux, ou de Henri , ou de Rodolphe.

Je n'entrerai point dans les détails de l'horrible guerre civile qui affligea alors l'Allemagne. Henri, à la tête d'une armée de quinze mille hommes dont les forces s'augmentèrent encore à son passage dans chaque ville , fît irruption dans la Souabe, mit les troupes de Rodolphe en fuite, ravagea tout le pays et fit détruire et raser, avec cet instinct monarchique qui s'est conservé jusqu'au cardinal de Richelieu, tous les domaines et tous les chàteaux-forts de ses ennemis, les déclarant déchus de leurs dignités et de leurs fiefs qu'il distribua aux gens qui se dévouaient à lui.

Dans l'état fâcheux de ses affaires, Rodolphe, espérant donner plus de consistance à sa cause, envoya des ambassadeurs au pape pour l'engager à reconnaître l'élection de Forcheim et le dé-

clarer roi. Mais Henri ne manqua pas d'en faire partir presque dans le même momeat, pour avertir le pontife du succès de ses armes et de l'opportunité qu'il y aurait pour lui de se détacher de Rodolphe.

On éprouve quelques regrets en voyant un esprit aussi droit, aussi ferme que celui de Grégoire tomber dans une indécision que Ton pourrait prendre pour de la ruse, ou pour une pusillanimité vulgaire, s'il était possible de douter un instant de la foi et de la sincérité de ce pontife. Henri avait été excommunié par lui, Rodolphe venait d'être nommé roi devant ses légats, et il écrit à ceux-ci : « Nous vous ordonnons d'ena joindre aux rois Henri et Rodolphe d'assurer « la hberté de notre voyage en Allemagne, et de a nous Élire accompagner par des gens dans lesa quels vous aurez toute confiance. Nous avons « à cœur de régler leur différend et de décider a entre les mains duquel la justice doit placer « les rênes de l'empire. » Ainsi, par une réserve qui devait blesser surtout Rodolphe et tous les partisans du Saint-Siège qui avaient placé ce prince sur le trône, il ranime les espérances de son ennemi, engourdit la bonne volonté de Rodolphe et de son parti, désapprouve la conduite de ses légats et remet en question ce qui paraissait avoir été décidé à Mayence par le couronnement du nouveau roi. On ne reconnaît pas plus Grégoire, dans cette lettre que dans une

i60 GRÉGOIRE VII.

autre] sur le même sujet, où il dit : « Si l'unde « ces deux rois refiise d'obéir à nos commande- « ments, usez de la puissance que vous ten^z « de nous et du Saint-Siège pour lui résister jusce qu'à la mort. Et en lui arrachant le pouvoir « impérial, anathématisez-le avec tous ses partice sans. A celui des deux rois^ ajoute-t-il, qui « aura reçu notre volonté avec respect et qui « montrera son obéissance envers l'Église, donce nez tous les conseils, tous les secours pour Faicc der. Vous le confirmerez dans la dignité royale c( et ordonnerez à tous les évêques, clercs et ce laïques du royaume , de lui obéir fidèlement, ce de le servir comme leur souverain. » [Labbe, t. X, pag. 170.)

Que veulent dire ces paroles adressées aux deux légats mêmes qui ont confirmé l'élection de Rodolphe? Henri était excommunié et pécheur récalcitrant , le nouveau roi s'était mis aux ordres du Saint-Siège , le choix n'était pas difficile à faire ; pourquoi le pontife se décharge-t-il de ce soin sur ses légats ? par quelle raison charge-t-il ses envoyés de recommencer une chose qui est faite ? et enfin, en poursuivant ce mystère plus loin, c'est-à-dire quatre ans après l'événement, pourquoi Grégoire a-t-il attendu si longtemps pour dire enfin d'une manière claire et positive : ce Que ce n'était ni par son ordre ni par son concc seil que Rodolphe avait été élevé à la dignité « royale , et qu'il avait même statué dans un

« concile , que si les archevêques et les évêques « qui rayaient sacré ne donnaient pas de bonnes « raisons de ce qu'ils avaient cru devoir faire, « ils seraient déposés de leurs sièges ? [Labbe, « t. Xy p. 296.) Notificare non dedignamur, Deo c( teste, Rodulphum^ qui rex ab ultramontanis « ordinatus est, non nostro prœcepto sive consilio « regnum tune suscepisse. » Tout cela prouve évidemment qu'alors il régnait de la confusion dans les idées de Grégoire, et que ce trouble résultait de la faute commise à Canosse. Tant que le pontife s'était tenu dans les limites de sa puissance apostolique, il avait conservé la supériorité ; mais Henri, une fois repoussé durement au delà des questions religieuses , s'était retranché dans les réalités d'une politique sèchement temporelle , et avait résolu de décider la question par les armes.

Peu disposé à courir les chances de l'espèce d'enquête que Grégoire voulait faire faire par ses légats , Henri occupa tous les passages des Alpes pour couper court aux correspondances établies entre la cour de Rome et ses envoyés en Allemagne ; puis poussant avec activité ses armements , il traversa la Bavière et marcha droit sur la Saxe pour aller combattre son compétiteur Rodolphe. Mais celui-ci, attendant les renforts de Berthold et de Guelfe , ainsi que ses vassaux de la Souabe, fut obligé de faire des marches et des contre-marches qui amenèrent enfin les i. il

deux rivaux à se trouver face à face , ayant le fleuve Necker entre eux. A la vue de Henri et de son armée, Rodolphe et les siens, se flattant d'en venir à une action décisive , provoquèrent leurs ennemis; Rodolphe lui-même demanda que la décision relative à Henri et à lui fût remise au jugement de Dieu , soit par un duel entre les deux compétiteurs, soit par une bataille générale, défis auxquels Henri ne fit aucune réponse.

Ce mouvement des deux armées ne s'opérait pas sans que les pays parcourus en soufiFrissent horiiblement , et les légats du pape parvinrent à obtenir des deux rois une suspension d'armes à la suite de laquelle on espérait conclure une pacification générale. On convint de part et d'autre, que celui des deux princes dont la cause serait reconnue injuste se soumettrait à l'autre comme à son seigneur et à son roi. Une diète allait être ouverte en présence des légats apostoliques; Henri et Rodolphe s'étaient même engagés à ne pas s'y trouver, pour laisser les délibérations plus libres. Mais à peine ces conventions étaient-elles faites que le crédule Rodolphe congédia ses troupes et se retira en Saxe , tandis que Henri, qui venait de recevoir un renfort de Bavarois et ne se regardait nullement comme engagé par ses promesses , pénétra dans la Souabe, y exerça toutes sortes de violences, et profita de la terreur qu'inspiraient ses troupes

pour arrêter tous ceux qui voulaient se rendre à la diète à Tépoque fixée. Rodolphe, indigné d'avoir été ainsi pris pour dupe , engagea les légats à se r^idre à Goslar, où en vertu de l'autorité apostolique y ils prononcèrent l'anathème contre Henri et lui interdirent de nouveau l'administration du royaume.

Les légats agirent-ils cette fois d'après des instructions reçues de Rome ? ou obéirent-ils aux drconstances qui les dominaient ainsi que Rodolphe et les partisans de Grégoire? C'est ce que les historiens ne nous apprennent pas. Mais depuis les lettres où le pape laissait la couronne royale comme suspendue sur deux têtes ; et après cette nouvelle excommunication lancée à Goslar contre Henri, les seigneurs allemands du parti de Rodolphe sentirent décroître la confiance que leur avait inspirée jusque-là le caractère ferme et juste du pontife. Ils lui firent uneréponse au sujet de la conduite qu'il les avait engagés à tenir : « Vous savez , lui dirent-ils , que <K ce n'est ni par nos conseils ni en vue de nos a intérêts y mais seulement pour venger les inju- « res faites à l'Ëglise, que vous avez déposé notre «( roi Henri , que vous nous avez défendu de lui « obéir t Ce n'est ni sans peine, ni sans avoir « ^prouvé d'affreux malheurs, que nous avons « exécuté vos ordres. Après avoir été plus d'un « an sans roi, nous en avons élu un autre; et à « peine commençait-il à relever notre courage et

c( nos espérances , que nous avons appris non « sans étonnement par vos lettres , que vous re- « connaissez deux rois, et qu'à tous deux vous « adressez également vos légats. Cette espèce de a division que vous avez faite du royaume a di- « visé les esprits ; et si nous ne devons pas tenir « compte de ce qui a été décrété dans un con- « cile à Rome et confirmé depuis par vos légats , « nous ignorons absolument ce que nous devons « tenir pour authentique. » {Bruno, Sax. belL hist., t.I.p. 218-219-220.)

Les lettres du pape et cette réponse font clairement comprendre dans quelle anarchie était plongée l'Allemagne ainsi que l'Italie, et elles jettent un jour triste sur cette politique expectante de Grégoire qui crut devoir suivre ce système , pendant près de trois années que dura l'affireuse guerre que se firent les deux compétiteurs à la couronne. 11 y avait loin de là à la politique une de Y empereur et souverain pontife de l'ancienne Rome, et en s'eflForçant d'intervertir l'ordre dans lequel les Romains avaient lié ces deux pouvoirs , le pape Grégoire VII les avait complètement désunis.

L'excommunication lancée deux fois contre Henri, avait cessé d'être une arme redoutable contre ce prince ; aussi n'était-il plus occupé qu'à mettre tous ses partisans en état de recommencer la guerre avec plus d'activité que jamais. De son côté, Rodolphe faisait des préparatifs ana-

logues ; et désormais à leur rivalité comme souyerains, et à la différence de leurs causes, se joignit cette haine afireuse qui s'établit toujours entre deux hommes dont Tun a été trompeur, et l'autre dupe. Henri et Rodolphe se mirent en campagne avec l'idée qu'il ne devait y avoir d'autre roi que celui d'entre eux deux qui survivrait à l'autre.

Tandis qu'en Allemagne cette question allait se décider par les armes, Grégoire se disposait, à Rome, à l'éclaircir et à la juger dans un concile (janvier 1078); mais par l'effet de cette temporisation que le pontife croyait devoir appliquer à tout ce qui se rapportait à la politique temporelle, le résultat de cette assemblée ne fut qu'évasif. On y convoqua plus de cent archevêques, évêques et abbés, avec un très-grand nombre de laïques. Mais il s'en fallut bien que tous ceux qui s'y présentèrent fassent disposés favorablement pour Grégoire. Le pape qui avait l'intention d'être sévère, et qui le fut en effet pour tout ce qui regardait la discipline ecclésiastique, avait invité ou plutôt assigné à ce concile les principaux prélats de la Lombardie, pour la plupart en révolte ouverte contre le Saint-Siège. De ce nombre, étaient Guibert, archevêque de Ravenne, et tous ses suffragants. Ce synode se composait donc de beaucoup de membres du clergé qui soutenaient avec ardeur la cause de Henri , et en particulier Guibert qui, avec Cencius, on s'en souvient , avait

attenté à la vie de Grégoire à Sainte-Marie^ajeure. Les deux rois rivaux ayant été avertis de l'ouverture de ce concile, y envoyèrent des députés pour soutenir leurs droits.

Les envoyés de Rodolphe témoignèrent au pontife de la soumission du roi leur maître envers lui, lui firent un récit vrai et déchirant de l'état de l'Église d'Allemagne, et implorèrent sa pitié en sa faveur. Quant aux gens de Henri, leurs paroles furent égalementpleines de respect pour l'assemblée , mais ils accusèrent Rodolphe de s'être rendu coupable d'infidélité et de trahison envers Henri son légitime souverain , et d'une usurpation qui méritait les anathèmes du Saiïil^Siége.

On était impatient de savoir jusqu'à quel point Grégoire porterait la sévérité envers les ecclésiastiques , et ce qu'il décidei*ait à propos des deux rois. Fidèle à sa conduite antérieure, il fit renouveler l'excommunication contre les évêques Hugues Leblanc, Roland de Trévise, Amould de Crémone ; et en outre, il suspendit de toute fonction ecclésiastique les archevêques Thébalde de Milan, et Guibert de Ravenne. Toutefois la rigueur de cette peine fut quelque peu adoucie dans ce synode, et la femme, les enfants, et les serviteurs des excommuniés ne la partagèrent pas.

On fit encore une exception en faveur des pèlerins et des voyageurs que leurs besoins forçaient souvent d'approcher des personnes frappées d'anathème.

Quant à la question relative aux deux rois, Grégoire retomba dans son indécision accoutumée , et après avoir exprimé succinctement les maux que cette querelle engendrait en Allemagne , il ajouta qu'il jugeait à propos d'envoyer des légats sages et prudents sur les lieux, pour favoriser le parti qui tient le droit de la justice, afin que le parti qui n'a pas ce droit se désiste,, et que la justice et' les lois obtiennent leur ancienne vigueur ( Aut finem et pacem componants aut veritate œgnitâ^ oui parti magis justitia faveat , ad plénum addiscere valeant ; quatenus pars injmta désistât, et apostolicâ auctoritate mur fdta, justitia vigoris et auctoritatis robur obtineat). {Labbe, t. X, p. 370.) Puis il termina à ce sujet par enchaîner par les liens de Fanathème y quiconque serait assez téméraire pour violer ses ordres et s'opposer à la mission de ses légats.

À la fin de ce décret il se trouve un passage singulier qui n'est précédé ni suivi d'aucun considérant, d'aucune réflexion. C'est celui où il est dît : « Nous excommunions tous les Normands « qui s'eflForcent d'envahir les terres de Saint- « Pierre, la marche d'Ancône, le duché de Spo- « leto ; ainsi que ceux qui assiègent Bénévent , « qui tentent de s'emparer de la Campanie, des a Maresmes ( maritima)^ et de la Sabine, et osent « même penser à ruiner Rome. »

Ce n'est pas l'occasion de s'étendre ici sur les

conquêtes des Normands dans le pays qui fait aujourd'hui le royaume de Naples, ni d'entrer dans les détails des rivalités et des guerres que ces conquérants eurent entre eux. Mais il est indispensable que l'on sache que, malgré les fréquentes excommunications que Grégoire lança contre ces princes, particulièrement contre Robert, prince de Gapoue, et Robert Guiscard, duc de Fouille, ce pontife était disposé à favoriser autant qu'il le pouvait leur établissement, dans l'espérance qu'il nourrissait toujours de trouver en eux un appui pour le Saint-Siège, en les opposant aux empereurs d'Allemagne, Dans l'idée de Grégoire qui voulait que Rome sainte fût la tête du monde, et que les autres puissances temporelles ne devinssent que ses membres forts, mais soumis et obéissants, les princes normands, dont la bravoure était incontestable et qui portaient une foi vive à l'Église , bien que leurs mœurs fassent encore extrêmement barbares, lui paraissaient plus propres que d'autres à devenir les soutiens du Saint-Siège. Les alternatives de sévérité et de douceiu* envers ces hommes du Nord prouvent à quel point Grégoire était préoccupé de leur avenir, et quelle était la force de l'instinct qui l'avertissait qu'en cas de revers et de malheurs, ce serait de leur côté qu'il obtiendrait des secours.

Parmi les motifs qui rendaient les résolutions et la conduite du pontife incertaines et vacillan-

tes à cette époque, on peut donc compter les négociations qu'il ne cessait d'entretenir avec les Normands. Peu après avoir excommunié ces princes comme on vient de le voir, Grégoire fit un voyage dans le Midi de l'Italie, et eut une entrevue avec le plus puissant d'entre eux , Robert Guiscard, excommunié lui-même. Ce fut à Âcquin ou à Bénévent que ces deux personnages se trouvèrent ensemble; et là, selon le témoignage de trois historiens (1), Guiscard après avoir donné toute satisfaction au sujet de sa conduite , fut déchargé du poids de T excommunication par Grégoire auquel le duc Normand rendit foi et hommage , et de qui il reçut le titre de soldat du bienheureux saint Pierre, la propriété du dudié de toute la Pouille et de la Calabre, avec le droit de porter l'étendard du Saint-Siège aposto- Uque. Enfin le bruit se répandit , que Grégoire , pour engager plus fortement Guiscard à le défendre, lui fit espérer la couronne du royaume d'ItaUe(2).

Dans sa chronique , Richard de Cluny avance le même fait. Il ajoute même que le pape Grégoire avait l'intention de nommer Robert Guiscard ou son fils Bohémond , empereur, dans

(i) Cardinalis de Aragonia , Fita Greg. VIL — Gullielmus Apulus. lib. III. — Richardus Cluniasensis. Chronic. — Muratori. y^nnali d'IL, t. VI, page 220.

(2) Romani regni sibi promisisse coronam Papa ferebatur. {GullieL Apulus. lib. IH.)

r^pérance que le puissant et myincible duc de la Fouille , pourrait seul le délivrer des terribles épreuves que Henri de Germanie lui faisait subir depuis si longtemps.

Il résulte clairement de tout ceci , que Grégoire redoutait le roi Henri, qu'il n'osait confier sa cause au roi Rodolphe , et qu'il cherchait un appui dans le duc de la Fouille. De là venaient toutes ses indécisions ; de ces indécisions naissaient ces légats parcourant la Germanie comme des ombres , et enfin ce dernier concile tenu à Rome, où toutes les affaires d'Allemagne venaient d'être remises encore en question.

Aussi cette assemblée , loin de calmer les populations allemandes et italiennes , ne fit-elle que les enflammer et les aigrir davantage. En Lombardie et en Toscane les deux partis opposés se menacèrent avec plus de fureur que jamais ; et si l'on parvint à comprimer les derniers excès de cette effervescence , ce ne fut que grâce à l'activité courageuse de la grande comtesse Mathilde qui employa tout ce qu'elle avait d'autorité et de force, pour maintenir l'ordre dans ses États et dans ceux du Saint-Siège.

Four l'Allemagne naturellement belliqueuse , et où le haut clergé portait les armes en qualité de seigneurs , de châtelains , de vassaux dé Henri ou de Rodolphe , tout y était disposé pour la guerre , et les deux rivaux rassemblaient leurs forces.

La ^erre civile que fit éclater la prétention de ces deux rois à la couronne de Germanie , dura près de trois ans (janvier 1078-octobre 1080). Mais précisément à cause de l'intérêt épisodicpie qu'offir^:rt les détails de ce terrible conflit , je n'en indiquerai que les circonstances principales, celles surtout qui influèrent sur les détermina* tioBS et sur les actes de Grégoire YII , auquel nous nous attachons particulièrement. Passant donc sous silence une foule de combats et d'engagements où la victoire souvent incertaine n'eut pour résultat certain que la mort d'une foule d'Allemands qtd s'étaient entretués , je signalerai les trois grandes batailles données à Mel-* richstadt , à Flandenheim et enfin sur les bords de l'Elster, dont chacune influa tout à la fois si fortement sur la politique du Saint-Siège , et sur ie sort de Rodolphe et de Grégoire.

Après une trêve doot Henri chercha encore à profiter pour surprendre Rodolphe , les deux armées de ces princes se rencontr^ent enfin près de Melriehstadt en Franconie. La victoire parut d'abord se ranger sous les bannières des impériaux; mais par l'arrivée et l'attaque subite d'un des seigneurs du parti de Rodolphe y le nouveau roi défit les troupes de Henri et les força de fuir. Cette victoire se borna cependant comme tant d'autres si célèbres , à l'occupation du champ de bataille que Henri abandonna plutôt par prudence que par crainte y car la perte fut à peu près égale

in GRÉGOIRE vn.

dans les deux armées , et le vaincu, devenu encore plus actif après sa défaite , se retira à Ratisbonne pour lever de nouvelles troupes et revenii» à la charge contre son rival.

Pendant que la guerre acharnée et sanglante laissait la question toujours indécise entre les deux rois, Grégoire semblait s'attacher plus particulièrement aux devoirs du pontificat , pour reprendre , comme pape , une autorité et une importance que ses essais dans les négociations d'affaires temporelles avaient quelque peu compromises. En cette année, durant laquelle le sang germain coula à longs flots , Grégoire déploya une activité incroyable pour détruire la simonie et rétablir la discipline la plus sévère dans les églises de l'Europe, Par son ordre, Hugues, évêques de Die, tînt des conciles à Anse, à Clermont , à Dijon , à Autun , à Poitiers , à Lyon et dans d'autres villes de France , où il poursuivit les prêtres simoniaques et incontinents. Jamais peut-être ces deux vices n'ont été condamnés avec plus de rigueur qu'en cette arinée, par les ordres de Grégoire ; et cette recrudescence de sévérité fait d'autant plus d'honneur à sa piété énergique , qu'en ce moment où le pouvoir du Saint-Siège était mis en question non-seulement en Allemagne par l'armée de Henri , mais en Italie et en France par le nombre exorbitant des prêtres schismatiques , il usait du pouvoir pontifical avec d'autant plus de force et d'assurance.

Toutes les fois que Grégoire agit en prêtre et commande en vertu de sa dignité suprême ^ il est admirable. Aussi ce même homme qui sentait son impuissance à terminer la guerre d'Allemagne qu'il avait imprudemment allumée, éprouvait-il le besoin d'exercer son autorité sur les affaires spirituelles, pour lui rendre sa sainteté et sa force.

Vers la fin de Tannée (nov. 1078) il ouvrit un concile à Rome, le cinquième sous son règne ; on s'y occupa encore de Bérenger à qui il fut enjoint de demeurer dans la ville jusqu'au concile prochain, pour rendre un compte exact de sa doctrine. Mais bientôt Grégoire voulant donner une preuve de l'autorité apostolique qu'il exerçait sur les souverains, excommunia l'empereur de Gonstantinople, Nicéphore Botoniate, pour avoir usurpé la couronne impériale sur Michel Parapinace que le pontife avait toujours considéré comme trèsdisposé à la réunion des églises grecque et latine. Cet acte net , cette résolution franche au sujet d'une question qui intéressait particulièrement l'église, fait une disparate remarquable avec l'apparition à ce même concile , des députés des deux rois compétiteurs Henri et Rodolphe , qui vinrent jurer là que leurs maîtres n'useraient d'aucune fraude pour empêcher la conférence que ces vains légats apostoliques devaient toujours tenir en Allemagne où le sang ne cessait de couler à grands flots.

Il se passa peu de temps sans qu'un nouveau

174 GRÉGOIRE YH.

concile Ait célébré à Rome (janvier 1 078) où se rendirent encore les députés des deux rois.

Après que les questions et les a£Baires ecclésiastiques eurent été traitées , les envoyés de Rodolphe prirent la parole pour porter les plaintes les plus graves contre Henri. Ils présentèrent l'état de l'Allemagne sous les plus sinistres couleurs , et accusèrent Henri de dévaster les provinces, de ruiner les églises , de ne respecter ni les lieux saints , ni les prêtres , et de retenir jusqu'aux archevêques captifs pour mettre à leur place les hommesles plus vils.

H faut croire que ces accusations étaient bien fondées, puisqu'on ne dit pas que les envoyés de Henri aient trouvé quelque chose à répondre.

Ce qui est cei*tain, c'est qu'un grand nombre d'évêques assistant au concile , pleins de l'indignation q«e leur inspirait la conduite de Henri , élevèrent la voix pour dire : « Qu'après de telles « indignités ce serait une lâcheté que de tempoc riser encore , mais qu'il était temps que le « glaive apostolique tàt levé contre le tyran. »

« Mais la mansuétude apostolique le détourna, » est-il dit dans le concile {Labbe, t. X, p. 399), ou bien le pontife, comme le rapportent les historiens, ne jugeant pas encore l'occasion favorable pour prononcer une dernière sentence, remit la décision de cette affaire à une diète générale des princes de l'empire , et fit jurer aux envoyés des deux rois , au nom de leur maître , que l'on ac-

GRÉGOIRE Vn. 175

corderait un libre passage aux légats du Saint- Siège pour se rendre à cette assemblé ; de plus, que les deux princes se soumettraient à la décision déjà prise, sitôt qu'elle aurait été ratifiée par le souverain pontife. D'ailleurs, Grégoire, pour plus de précaution, crut devoir remettre Texameo approfondi de cette affaire au concile prochain qui fiit fixé au jour de la Pentecôte.

Henri qui sentait bien la fausse position politique où il avait jeté le pontife , ne cherchait qu'à gagner du temps. Aussi la décision du dernier concile lui donna-t-elle de la tranquilité , et lorsque les deux légats apostoliques arrivèrent en Allemagne ils se trouvèrent fort embarrassés dès qu'ils s'aperçurent que la dernière décision de Grégoire excitait un mécontentement général. « Pourquoi , entendaient -ils répéter en tous c lieux , le pape a-t*il changé de dispositions à « l'égard de Rodolphe? pourquoi placer l'ancien « roi sur la même ligne que le nouveau, après « avoir permis, conseillé même l'élection dece- « lui-<5i î Pour quelle raison Rodolphe se présen- « terait-il à un tribunal avec Henri, pour faire « juger la validité de son élection ? N'est-ce pas « donner lieu de croire que le bon droit est du « côté de Henri î » D'autres prétendaient « que <x Henri n'avait rempli aucune de ses promesses ; a que l'élection du nouveau roi ayant été faite a selon toutes les formalités prescrites, il n'y « avait aucune raison pour la soumettre à une

« révision ; et qu'enfin les tergiversations de « Grégoire faisaient évanouir toutes les espérance ces que Ton avait placées jusque-là dans les « résolutions immuables du Saint-Siège. »

Ces réflexions qui prenaient souvent le caractère de reproches , ne furent pas exprimées seulement de vive voix. Les évoques saxons écrivirent au pontife qui leur répondit , et le résultat de ces négociations fut toujours que Grégoire s'en remit à la décision des princes allemands pour juger la conduite de Henri et ratifier l'élection de Rodolphe, prématurément reconnue par les légats qui y avaient assisté.

Évidemment Grégoire avait été enfermé par le jeune Henri dans un cercle vicieux d'où il lui était impossible de sortir, à moins d'un coup inattendu.

Le sang coulait toujours avec plus d'abondance en Allemagne; les deux rivaux, impatients de décider leur querelle par une grande bataille , dirigèrent leurs armées l'une vers l'autre jusqu'à ce qu'ils se rencontrassent, le 27 janvier de l'année 1080, près de Flandenheim.Les circonstances de cette seconde bataille eurent quelque analogie avec celles de la première, et Henri, vainqueur d'abord, puis voyant ensuite son armée battue , fut obligé de se soustraire encore à la poursuite des vainqueurs en s' enfonçant dans les forêts. Le carnage fut horrible de part et d'autre ; et le résultat de cette action fui encore pour le vain-

GRÉGOIRE Vn. 177

queur l'occupation du champ où l'on s'était battu.

Mai» Henri se retira avec la ferme résolution de reformer son armée et de rentrer en campagne. Rodolphe, trompé par cette retraite et conservant, malgré de nombreuses pertes, un assez bon nombre de troupes sous les armes , se laissa aller aux illusions que lui donna sa victoire. Il en envoya aussitôt au pontife un récit dans lequel il représenta la cause de Henri comme entièrement perdue. Cette nouvelle parvint à Rome dans les premiers jours de février , et vei's la fin de ce même mois , Grégoire , mal instniit sans doute par ses légats, et se fiant inconsidérémentaux assurances que lui avait données Rodolphe, ouvrit le huitième concile à Rome. Ce qui se passa à cette célèbre assemblée, jette tout à coup la lumière sur la conduite qu'avait tenue Grégoire depuis l'entrevue de Canosse. Si, comme le disent les écrivains qui veulent excuser tout dans sa conduite , ce pontife attendait que Dieu luimême eût désigné le véritable roi en lui accordant la victoire , ceux qui traduisent cette pensée en langage purement politique, n'y voient qu'une temporisation peu glorieuse, calculée pour ne se déclarer qu'en faveur du plus fort.

Mais voici les faits sur lesquels on pourra asseoir son jugement : cette fois Grégoire, en parlant dans ce concile, reprit toute la fermeté d'intention, et cette précision de langage dont il I. 12

pe 8'était jamais écarté jusqu'à la scène de Canosse.

Il renouvela d'abord les décrets des précédents synodes, contre les investitures de dignités ecclésiastiques données par des laïques , fussent-ils comtes, marquis, ducs, rois ou même empereurs; menaçant ces princes, en cas de contravention , de la vengeance apostolique.

Il confirma , en la corroborant , la sentence d'exconmiunication contre les trois évéques principaux fauteurs du schisme : Tebaldo de Milan, Roland de Trévise , et enfin celui dont il connaissait les menées dangereuses et la liaison avec Henri, Guibert de Ravenne.

Ceux des princes normands qui ne s'étaient pas encore rattachés aux intérêts du Saint-Siège, et qui se livraient au brigandage armé dans les états de Saint-Pierre, furent excommuniés de nouveau.

Grégoire donna ensuite des instructions aux di£Pérents sièges, pour engager ceux qui s'étaient rendus coupables de vols, de violence ou de meurtres à se soumettre aux pénitences infligées par la sainte Église, et il rappela les règles que Ton devait suivre pour élire les évéques lorsque leur siège venait à vaquer.

Mais vers la fin du concile, Grégoire, reprenant l'attitude et le langage qui lui étaient propres, s'exprima ainsi devant l'assemblée nombreuse des archevêques, évéques, ecclésiastiques de tous

grades et des laïques de tout rang qui avaient été convoqués :

« Bienheureux Pierre prince des apôtres^ et « vous bienheureux Paul docteur des nations, « dâi^ez en inclinant vos oreilles vers moi^m'é* « coûter avec bonté. ... Les rois de la terre, les « princes du siècle et ecclésiastiques, les courtia sans et le peuple se sont tournés contre le « Seigneur et ceux qu'il a oints , en disant : « BrisoM leur joug et rejeUms^-le loin de nous. « Et pour me perdre par la mort ou par l'exil, « il n'y a pas de moyen dont ils n'aient tenté € de &ire usage.

« Â leur tête est le fils de l'empereur, Henri « que Ton appelle roi. Il a menacé votre Église € de S(m talon, et conspirant avec plusieurs « évèques allemands et italiens , il s'est efforcé « de la soumettre à son joug, en me jetant loin « du siège pontifical. Votre autorité a résisté « à son orgueil , et la puissance qui nous est « déléguée l'a confondu. Humilié, ce prince « est venu vers moi en Lombardie et m'a de- « mandé d*étre déchargé de l'excommunication. « En le voyant dans cet état et après avoir reçu « de lui la promesse réitérée qu'il amenderait a sa vie , je lui ai rendu seulement la commu- « nion avec les fidèles , mais sans le rétablir dans « l'autorité royale dont je l'avais privé dans « le troi^ème synode romain; et sans ordonnera a ceux qui lui avaient juré ou lui jureraient fi-

180 GRÉGOIRE Vn.

<x délité et que j'en avais dispensés , de la lui « conserver.

« J'en ai agi ainsi , dans l'intention où j'étais « de prononcer entre lui et les évéques et les « seigneurs de Germanie qui étaient restés fi- « dèles à l'Église, ou dans l'espoir de faire la « paix, d'après le serment que Henri me fit, par « l'intermédiaire de deux évéques.

« Ces évéques, ces seigneurs ayant appris qu^ « Henri ne tenait aucune des promesses qu'L « m'avait faites, et désespérant de sa conversion^ « élurent sans mon avis, vous en êtes témoins, 1^ « duc Rodolphe, pour leur roi. Le roi Rodolphe se « hâta de me faire savoir par des envoyés, qu'îJ c< avait été forcé de prendre le gouvernement du « royaume, mais qu'il était prêt à m' obéir en tout « point ; et en effet , pour entretenir ma con- « fiance, il n'a pas manqué depuis ce temps, de « me tenir les mêmes discours et de m'offrir en « otage pour garant de sa fidélité , son fils et ce- « lui de son ami le duc Berthold.

« Cependant Henri commença à me prier de « l'aider contre Rodolphe. Je lui fis réponse que « j'étais tout disposé à le faire , lorsqu'après « avoir entendu les deux parties , je saurais de « quel côté étaient la justice et le droit. Certain de « gagner sa cause par ses propres forces , Henri « méprisa ma réponse. Mais lorsque bientôt après, « il vit ses espérances trompées , il fit venir à « Rome deux évéques, ses partisans qui, en plein

« synode^ me prièrent de sa part de faire justice ;

or ce que me demandèrent également les envoyés

« de Rodolphe. Enfin, d'après l'inspiration de

« Dieu, à ce qu'il me semble , j'ordonnai dans

« le même synode, que l'on ouvrirait une confé-

^ rence en Allemagne soit pour rétablir la paix ,

«ou pour décider de quel côté était la justice.

c< Car vous en êtes témoins , vous mes pères et

«< mes maîtres, que jusqu'ici, je n'ai été disposé

« à favoriser d'autre parti que celui vers lequel

« penche la justice ; et comme j'ai pensé que le

<x parti le plus injuste {pars injiLStior) ne voudrait

« pas que cette conférence eût lieu , puisqu'on y

« rendrait justice à qui de droit , j'ai excommu-

«niéetliéparl'anathème tous ceux, rois, ducs,

« évèques, qui s'opposeraient à la tenue de cette

« conférence. »

Après ce considérant qui faisait prévoir le terrible arrêt que le pontife allait lancer , Grégoire poursuivit en ces termes :

« Mais le susdit Henri, ainsi que ses fauteurs, « bravant le danger de la désobéissance , crime «d'idolâtrie, a encouru l'excommunication et « s'est lié lui-même avec les chaînes de Tana- « thème, en empêchant cette conférence. Il a en « outre été cause de la mort d'une multitude de « chrétiens , de la ruine de beaucoup d'églises « et de la désolation qui règne dans presque tout « le royaume de Germanie. C'est pourquoi, con- « fiant dans le jugement et la miséricorde de

« Dieu et de la très-sainte Vierge Marie , et « soutenu par votre autorité, je frappe d'excom- « munication et lie par l'anathème Henri si sou- « vent nommé, que quelques-uns disent roi, et « tous ses fauteurs. Et le privant de nouveau « des royaumes d'Allemagne et d'Italie , de la « part de Dieu et de la vôtre , je hii enlève toute « autorité et dignité royale, interdis à quelque « chrétien que ce soit de lui obéir comme, roi et « j'absous tous ceux qui lui ont juré ou jureront <c fidélité de leurs serments. Qu'Henri et ses parce tisans n'obtiennent aucun secours ni aucune « victoire dans leurs entreprises guerrières. Mais « pour que Rodolphe, élu par les Allemands, « gouverne et défende au contraire le royaume « teutonique, je donne et accorde de votre part, « à tous ceux qui sont fidèles à ce prince, l'abso- « hition de tous leurs péchés, votre bénédiction « dans cette vie et dans l'autre; et de même que « Henri est rejeté justement du trône à cause de « son orgueil, de sa désobéissance et de sa faus- If seté ; ainsi Rodolphe reçoit cette puissance et c( cette dignité à cause de son humilité et de sa « soumission.

« Allez donc maintenant, je vous prie, pères et « princes très-saints, afin que chacun comprenne « et sache que si vous pouvez lier et délier dans « te ciel, vous pouvez accorder ou retirer sur la « terre les empires, les royaumes, les principau- (( tés, les duchés, les marquisats , les comtés et

« toutes les possessions des hommes, selon leurs « mérites. En effet, n'avez-vous pas souvent en- « levé aux indignes le patriarcat, laprimatie, Far- « chiépiscopat, comme vous avez donné ces di- « gnités ecclésiastiques à des hommes religieux ? « Si vous jugez des choses spirituelles, que ne doit* « on pas attendre de vous à l'occasion des tcfm^ « poreUes î Que les rois et les princes du siècle « apprennent donc ce que vous êtes et quelle est « votre puissance , qu'ils redoutent de ne pas c( faire attention aux ordres de votre Église, et « exercez votre justice sur le susdit Henri avec « tant de promptitude, que tout le monde puisse tf reconnaître que ce n'est pas par hasard, mais « par l'effet de votre puissance qnit tombera, «t Fasse le ciel que dans sa confusion il retourne « à la pénitence aiin que son esprit soit sauvé « au jour du Seigneur. Àcta rama, nonis. Mar-^ « tus. 1080. » {Labbe, t. X, p. 382-383.)

On rapporte qu'à la fin du concile, Grégoire, en Oûngédiant les envoyés de Rodolphe, les chargea de remettre à ce prince une couronne avec cette inscription :

< Petra dédit Petro, Petrut diadewui Budolpho, >

Le premier effet de cette excommunication ftit <3e jeter du trouble et de l'indécision dans Tesprit <3e Henri. Cependant il ne tarda pas à se remettre dès qu'il se ftit aperçu que les seigneurs

tant ecclésiastiques que laïques , attachés à son parti, montraient toute la colère et l'indignation que leur inspirait le dernier acte de Grégoire VII. Fort de cet appui, Henri jugea alors le moment favorable pour braver et combattre ses deux ennemis , le pape et le nouveau roi , avec plus d'énergie qu'il ne l'avait fait encore ; et il résolut de porter atteinte d'abord à la puissance spirituelle du pontife pour affaiblir les forces et la confiance de Rodolphe son rival , et le vaincre plus facilement après.

A en juger par la promptitude et la violence de la riposte à l'attaque venue du Saint-Siège , le dernier concile romain avait produit l'effet le plus fâcheux en Allemagne ; et dans la persuasion où étaient désormais Henri et son parti de ne plus pouvoir compter sur un rapprochement, ils rompirent avec Grégoire.

Le prince convoqua d'abord un synode à Mayence , que l'on reporta bientôt à Brixen dans le Tyrol , pays intermédiaire , plus favorable pour la réunion des évoques allemands et lombards attachés à la cause de Henri. Là se trouvèrent trente prélats , tous les grands qui faisaient partie de l'armée de Henri , et tous d'un consentement unanime , après avoir reconnu et déclaré Hildbrand, nommé Grégoire VII pape, faux moine, instigateur d'idées extravagantes, et usurpateur du saint siège , décidèrent qu'il fallait le chasser du trône pontifical bien qu'absent

de l'assemblée, et qu'ils élisaient à sa place Guibert , archevêque de Ravenne. La conclusion du décret statuait que Ton avait agi ainsi , parce qu'il était constant , disait-on , « qu'Hildbrand « n'avait pas été choisi par Dieu ; qu'au contraire c( il s'était fait nommer de lui-même , par fraude « et à force d'argent ; qu'il avait subverti l'orc( dre ecclésiastique et porté le trouble dans toute « la chrétienté ; que par ses intrigues il avait « frappé de mort l'âme et le corps du roi cathocc lique et pacifique Henri ; qu'il avait soutenu et « défendu un roi parjure , excité le scandale ena tre les frères , le divorce entre les époux et « porté le trouble dans tout ce qui était en paix. «Aussi avec l'aide de Dieu et soutenus par l'au- « torité de dix-neuf évêques dernièrement as- « semblés le jour de la Pentecôte à Mayence , « avons-nous porté ce jugement , est-il dit dans « le décret , contre ledit Hildbrand , contre cet a homme prêchant le sacrilège et l'incendie , « fauteur du parjure et de l'homicide , mettant a en question la présence réelle d'après les doc- « trines de Bérenger ; se livrant à la divination, « à l'interprétation des songes, à la nécromancie; « travaillé par une ftœeur pythonique et par cela « même s'écartant de la foi véritable ; nous avons « rendu le jugement qui le condamne canonise quement, à la déposition et à l'expulsion, et le <c perd à perpétuité , si après avoir entendu nos « paroles il ne descend pas de lui-même du

186 GRÉGOIRE Vn.

•f Saint-Siège, Calendes de juillet 1080. » {Labbe, t. X, p. 389.)

Ainsi dans ce conciliabule^ Henri fit déposer, excommunier Grégoire VII, puis nommer Guibert à sa place. Ainsi il y avait deux rois et deux pontifes ; et les églises divisées d'Allemagne et d'Italie, ainsi que les princes et tous les laïques attachés à l'un ou à l'autre parti, se portaient une haine effroyable et étaient décidés à ne céder qu'à la force des armes. Jamais le pouvoir de saint Pierre et la puissance impériale n'avaient été séparés avec tant de violence ni d'une manière si absolue ; jamais on ne s'était autant éloigné de l'antique unité romaine : « Impbrator et pon- « TiFEX HÂXiMus, empereur et souverain pontife. » Aussi une guerre à outrance était-elle ouverte entre le sacerdoce et F empire et devait-elle durer, terrible, plus de trois cents ans.

Henri, étonné d'abord du défi que lui avait porté son imposant rival, l'accepta bientôt cependant avec une joie maligne , dès qu'il s'aperçut que l'excommunication lancée contre lui, loin d'éloigner ses vassaux et ses sujets, les ramenait en foule sous ses drapeaux. Avec cette activité et ce talent qui le distinguaient, Henri de Germanie remît son armée sur un pied formidable, et entra vers le mois d'octobre (1080) dans la Saxe, décidé à diminuer et à achever de détruire même la puissance spirituelle du pontife, si cela était possible, en mettant à néant les forces et les préten—

GRÉGOntB Vn. |g7

tioDs de Rodolphe. Tout alkdt donc se décider ptr une grande bataille.

Tandis que l'antipape Guibert de Rayonne , sous le nom de Clément lU, mettait tout en oenyre à force d'intrigues et de promesses, pour attadier plus fortement les seigneurs ecclésias* tiques et Ia!q[ues à son parti et à celui du roi de GemMune, Henri et Rodolphe, également impatients de vider leur querelle, se cherchèrent avec tant d'ardeur qu'ils se rencontrèrent avec leurs années en présence , sur les bords de TElster, dans la Saxe que le roi venait de ravager de nou* Teau. Rodolphe avait fait force de marches pour jmndre son rival , et ses troupes étaient épuisées de fatigue, lorsqu'au lever du soleil elles se trouvèrent en foce de l'ennemi. Sa cavalerie était particulièrement hors de service ; alors les hommes, laissant leurs chevaux , se mirent en ligne avec l'infanterie. Ce ne fut pas sans inquiétude que le soldat de Grégoire compara l'état de ses troupes avec celui de l'armée firaiîche et formidable de son compétiteur. Mais les évoques guerriers qui faisaient partie des officiers de Rodolphe, ranimant le courage des soldats , les firent avancer en chantant avec tous les clercs présents . alors, le psaume d'Asaph (82*) « Dieu! qui tf sera semblable à vous ? Ne vous taisez pas , ô « Dieu ! et n'arrêtez pas plus longtemps les ef- K fets de votre puissance , etc. » Au bruit de ces îhants inspirés par la foi et la fureur, les Saxons

tournèrent un lac qui les séparait des soldats de Henri et commencèrent la bataille en se précipitant sur eux. L'impétuosité de leur choc fut vaillamment reçue par les soldats de Henri qui se battirent, ainsi que lui, avec une valeur sans égale. Les Saxons commençaient à plier, l'espérance augmentait Tardeur de leurs ennemis, et déjà, dans la certitudede la victoire, les évêques et les clercs de l'armée de Henri se mirent à entonner le Te Deum. Mais cette ivresse fut tout à coup troublée par la vue du cadavre d'un des principaux chefs de l'armée, Rapotho , comte palatin de Bavière, l'un des plus ardents soutiens de la cause de Henri. H était porté par des soldats qui, dans leur retraite, avaient entraîné une partie de l'armée. On sait avec quelle promptitude les terreurs paniques se communiquent ; aussi l'armée, bientôt frappée d'épouvante à la nouvelle de la chute d'un de ses chefs les plus vaillants, se mitelle à crier : « Sauve qui petit l » et à fuir. C'est alors que les Saxons commandés par les seigneurs les plus attachés à Rodolphe profitèrent de ce tumulte pour l'augmenter encore en poursuivant les fuyards l'épée dans les reins. Culbutant bataillons sur bataillons , ils mirent l'armée de Henri en déroute, s'emparèrent des différents camps des seigneurs leurs ennemis , et firent un butin considérable.

Déjà la victoire était complète et les acclamations retentissaient de tous côtés, lorsqu'une af-

GRÉGOIRE Vn. 189

freuse nouvelle vint jeter la consternation parmi

les vainqueurs. Rodolphe était mort , Rodolphe

avait été tué ! Ce prince, qui avec un caractère

I^us di'oit et plus honorable que Henri , n'était

pas moins brave que son rival , avait déployé un

courage héroïque pendant toute Faction. Mais au

moment où il s'apprêtait à passer un ruisseau

pour aller encourager un corps de ses troupes ,

attaqué par un ennemi redoutable qui le cher-

diait avec opiniâtreté depuis le commencement

de la bataille , il tomba frappé d'un coup de

lance. Par une de ces bizarreries de la fortune ,

celui-là même qui donna la mort au champion

du Saint-Siège apostolique, était ce Godefroi de

Bouillon, duc de Lorraine, porte-étendard alors

de Henri de Germanie , et qui devait , vingt ans

après , reconquérir le saint sépulcre et être le

rempart de l'Église apostolique et romaine.

Outre une blessure mortelle , Rodolphe avait eu le poing coupé, et l'on rapporte qu'entouré des évêques et des seigneurs au milieu de la plaine , il dit , en voyant sa main droite séparée de lui : « C'est elle que j'ai levée autrefois pour « prêter serment au roi Henri. » Puis , comme il sentait sa fin prochaine , il demanda d'une voix affaiblie : « A qui reste la victoire ? — A vous , K seigneur, à vous! — J'accepte donc avec joie « la mort, dît-il , puisque Dieu me l'envoie avec « un triomphe pour sa cause. » Et il expira.

Henri forcé de fuir , mais sans être abattu , se

retira en Bohême , où il s'occupa à lever des troupes pour reprendre la guerre avec une nouvelle ardeur. On aurait dit que ce prince, poussé par un esprit satanique, cherchât à augmenter les désordres et les calamités de la Germanie , pour aigrir encore davantage les esprits contre le pontife que Ton rendait responsable de tous ces malheurs. En effet 9 depuis la mort de Rodolphe mille bruits étaient répandus pour ôter au pape toute considération. On prétendait qu'il avait prédit que le faux roi mourrait dans l'année et qu'à son insu l'oracle avait été justifié par la mort de Rodolphe ; on faisait mille plaisanteries sur Tincertitude de Grégoire au sujet des deux rois dont Dieu y disait*on , lui avait enfin fait connaître le véritable ; les fréquentes tergiversations de ses légats étaient tournées en ridicule , et l'antipape Clément 111 ne laissait échapper aucune occasion d'entretenir la haine et le mépris contre le pontife romain y en renouvelant contre lui les accusations de simonie , de fornication et de nécromancie , sur lesquelles on avait appuyé sa déposition prononcée au conciliabule de Brixen.

Tandis que les troubles de toute espèce contribuaient ainsi à ruiner la cause de Grégoire en Allemagne, elle n'était pas moins menacée par ce qui se passait en Italie. A peu près au même moment que Rodolphe perdait la vie à la bataille de TElster, la grande comtesse Mathilde , la seule d'entre les princes d'Italie qui Mt restée fidèle au

Saint-Siège, vit son armée défaite près de Mantoue par les troupes que conduisit contre elles le fils même de Henri , entouré des évéques et des princes schismatiques de la LombaitUe, et même de la Toscane, qui s'entendaient avec le roi de Germanie. Dans la conflagration générale où étaient les populations italiennes, Mathilde, par son attitude courageuse , parvint sinon à les calmer, du moins à les contenir, et elle redoubla de zèle et d'activité pour entretenir et augmenter ses forces contre lesquelles tous les états dltalie, y compris même une partie des siens , venaient se heurter.

Grégoire VU n'avait donc pour soutien temporel que cette courageuse princesse. Après s'être montré extrêmement sévère à l'égard du roi de France Philippe V% celui-ci, sans se déclarer hostile au pontife, ne lui avait jamais laissé espérer qu'il portât secours au Saint-Siège. Quant à Guillaume, roi d'Angleterre, l'affaire des investitures dont ce souverain si absolu dans ses volontés voulait conserver le droit à l'égard du clergé de son pays, avait mis du froid entre lui et le pontife romain, en sorte que lorsque Grégoire demanda des secours au prince anglais contre les seigneurs italiens schismatiques , il n'en put rien obtenir. Grégoire était donc abandonné par tous les grands souverains temporels de l'Europe, et n'avait pour soutien que la fidèle et généreuse Mathilde, et le Normand Robert Guiscard qui se

rangeait du parti du pape bien moins par zèle religieux que dans Fespérance d'être choisi par Grégoire pour succéder à Rodolphe et disputer l'empire à Henri.

Depuis la défaite de l'armée de Mathilde, le roi Henri ne permettait plus à aucun Allemand de faire le voyage d'Italie, sans jurer solennellement de n'avoir aucun rapport avec le pape , espèce d'excommunication qui affaiblit encore beaucoup le parti du pontife. Fort de sa victoire et aidé par ces mesures, Henri, qui dès lors nourrit la ferme espérance de briser la puissance pontificale en abaissant Grégoire, jugea l'instant favorable pour descendre en Italie et mettre ses projets à exécution. Quoique la puissance et le droit de Henri fussent loin d'être reconnus par tous les Allemands, ce prince, voulant surprendre et saisir son ennemi au lieu même de sa résidence, confia le commandement de ses troupes en Germanie à plusieurs de ses plus vaillants vassaux, et se mit on marche avec une armée nombreuse au mois de mars 1081, pour descendre en Italie. Accompagné de tous ses évêques guerriers, et traînant avec lui l'antipape Clément III , il entra à Vérone, vers Pâques ; puis s' étant porté plus avant, il rencontra sa cousine la grande comtesse Mathilde. Celle-ci, malgré ses efforts et son courage, eut la douleur de voir ses troupes culbutées, ses domaines et ses forteresses ravagés et détruits. Henri avait poussé jusqu'à Florence dont il fut

obligé de former le siège en règle. Cette ville ne se rendit qu'après avoir fait une héroïque résistance. Tout se soumettait donc à ses armes, et bientôt vain queur sur tous les points, il s'avança, avec l'antipape Guibçrt, sous les murs de Rome, où son armée campa.

Malgré ses nombreux revers, Mathilde, loin de désespérer de la cause du Saint-Siège, concentra toutes celles de ses troupes qu'elle put rassembler et les fit entrer dans Rome où elles se trouyèrent effectivement lorsque Henri vint pour se rendre maître de cette ville. Mais les projets ne réussirent pas aussi promptement que ce prince se rétait imaginé, car ses troupes demeurèrent près de trois ans sous les murs de la ville éternelle.

Cependant les affaires d'Allemagne se compliquaient de plus en plus. L'absence de Henri, en ranimant les espérances du parti qui lui était * contraire, avait donné lieu à un événement qui redoubla la haine entre les peuples de la Germaoie. Les Saxons et les évoques de ce pays, malgré la trêve que Henri avait obtenue d'eux pour faire plus sûrement la guerre en Italie, tinrent une diète où ils élurent, pour leur roi, Herman de Luxembourg, de la maison de Lorraine. A peine cette élection eut-elle été annoncée, que les seigneurs partisans de Henri se présentèrent avec des forces imposantes pour empêcher qu'elle

n'eût lieu. Mais Herman et Guelfe, duc de Bai 13

, vîère, qui se tenaient sur leurs gai-des, tombèrent à rimpi*oviste sur leurs ennemis dont ils mirent l'arttiée en déroute. Après cette victoire, Hertnan Be rendit tnaître de quelques villes, et enfin les Saxons, l'ayant adopté, lui donnèrent la couronne royale à la fin de décembre 1081 . Il y avait donc encore deux rois de Germanie et deux papes, on était donc aussi loin qu'il est possible de Funité romaine , puisque l'harmonie entre la puissance impériale et la puissance sacerdotale n'existait pas, et qu'au lieu d'un souverain unique, il y en avait quatre q^i travaillaient chacun pour s'emparer du pouvc/fr absolu.

Mais je me bornerai à signaler ces nouveaux éléments de discorde dont on peut facilement imaginer les conséquences , pour revenir au lieu de là scène principale où se passait le grand drame qui nous occupe. Henri qui avait cru que te présence suffirait pour faire ouvrir les portes dfe Rothe , s^aperçut bientôt qrfîl s'était trompé. Loiti de se rendre à lui, les habitants de cette ville s'attachèrent avec plus de force à Grégoire et le défendirent avec une patience et un courage auxquels les assiégeants étaient loin de s'a^ tiéndre.

L'attnée de Henri avait investi la cité Léonine veiis laPenlecôte (1081), et elle y demeura plus de deux ans, exposée à des revers, à des souffi^ances sans nombre, que les Romains lui firent éprouver par des sorties fréquentes et meurtrières.

GRÉGOIRE VII. i95

Pendant ces durs travaux, Henri, avec le raste de ses troupes, parcourait, en les ravageant , les domaines de Mathilde où il établissait successivement sa puissance en chassant les évéques dévoués à Grégoire, pour leur substituer ses créa<^ tores, les prélats qui avaient reconnu Tantipape Guibert. Cependant, malgré ces succès qui din)inuaient toujours plus les ressources de Mathilde et la sécurité de Grégoire, le siège de Rome, le point important dans l'entreprise de Henri, n'avançait pas. La résistance des Romains était également vive, et bientôt des chaleurs excessives ayant développé des maladies pestilentielles parmi les assiégeants , le peu de ces derniers qui conservèrent des forces, les employèrent plutôt à se préserver des maux qui les entouraient, qu'à s'emparer d'une ville si peu disposée à se rendre.

Mais au milieu de tant d'événements étranges, ce qu'il y a de plus remarquable est l'attitude ferme et immuable que conserva Grégoire pendant que l'Italie était occupée par les armées de Henri, lorsque plus de la moitié de l'Europe était soulevée contre lui, et tandis qu'il était assiégé dans Rome.

Parmi tous les documents de cette époque qui nous ont été conservés , il n'y en a pas de plus Gorieux que la lettre adressée par ce Pontife à Herman , évéque de Metz. C'était le sujet habituel des discussions en Allemagne et dans toute

l'Europe que de savoir : « si le pape peut déposer « un roi » , et cette difficulté qui avait été présentée plus d'une fois à celui qui déposa Henri et reconnut Rodolphe, lui était soumise de nouveau par Uévêque de Metz , à qui Grégoire ne fit pas difficulté de répondre : « Que le Seigneur ayant « dit : Pierre, je te dorme le pouvoir de lier et de « délier dans le del et sur la terre , » il n'a été « fait aucune exception en faveur des rois ; cette « disposition de la volonté divine , cette préro- « gative de Y Église, ajoute-t-il , donnée et coh- « Armée au chef du collège apostolique, a été ac- <x ceptée et maintenue par les saints Pères et « dans les conciles généraux, »

Grégoire, VII après avoir cité l'autorité de plusieurs de ses prédécesseurs, continue en disant : « Si saint Grégoire, ce docteur si bon et si doux, a décrété qu'on devait non-seulement déposer, mais anathématiser les rois qui violeront les privilèges qu'ils auront accordés à un hospice, qui oserait nous blâmer d'avoir prononcé la même peine ox)ntre Henri, lui qui méprise les sentences du Saint-Siège, lui qui opprime sa mère TËglise, lui le spoliateur impie des églises et du royaume? Une dignité inventée par les hommes ignorant le vrai Dieu ne doit-elle pas être soumise à celle que la sagesse du Tout-Puissant a fondée et qu'il a donnée au monde dans sa miséricorde ? Qui peut ignorer que les rois, les ducs ont reçu leurs titres d'hommes qui ne connaissaient point Dieu

GRÉGOIRE Vn. 197

et qui, au milieu de leurs rapines, ivres d'oi^eil et de crimes, ont mis tout en œuvre pour établir leur domination sur leurs semblables? Et d'autre part, qui peut douter que le prêtre de Jésus-Christ ne doive être vénéré comme le père et le docteur des rois, des princes et de tous les fidèles ? )» Â la suite des citations et des arguments à l'aide desquels il a cherché à établir la supériorité absolue de la puissance sacerdotale, Grégoire, entraîné dans toutes les conséquences qui résultent de ce principe, émet des opinions subversives de l'ordre temporel établi, en disant, comme Wicklef le soutint trois siècles et demi après : « que personne n'oserait plus douter que le prêtre ne soit préférable aux rois ; que si les rois se met>tent dans le cas d'être jugés, ils ne peuvent l'être que par le souverain pontife. Que d'ailleurs, les bans chrétiens, de quelque classe qu'ils soient, méritent mieux le nom de rois que les mauvais princes; que les uns ne s'attachent qu'aux choses de Dieu, tandis que les autres ne s* occupent uniquement que de leurs intérêts et font peser sur leurs firères un joug tyrannique. Les premiers sont membres du Christ, dit Grégoire, les seconds membres de Satan! » {Labbe, t. X^p. 270, 272.)

Par cette longue lettre dont je n'ai cité que des fragments, on peut juger que le pontife romain n'était rien moins que disposé à rabattre quoi que ce fût de ses prétentions ; aussi son antagoniste.

Henri, dont la volonté n'était ni moins entière ni moins ferme, crut-il devoir tenter les derniers efforts pour réduire Grégoire.

Henriy après s'être rendu maître par les armes et par la séduction des forces de Mathilde et de la plupart de ses sujets; maître de l'Italie et pensant bien que les prétentions d'Herman de Luxembourg cesseraient en Allemagne, dès qu'il se serait rendu maître de Grégoire, dirigea toutes ses vues et toutes ses forces sur Rome. Profitant des préoccupations du seul homme qu'il eût à craindre, de Robert Guiscard qui en ce moment cherchait à se rendre maître de l'empire d'Orient, il revint pour la troisième fois, au commencement de 1083, sous les murs de la ville Léonine à laquelle il donna un terrible assaut et dont il parvint à s'emparer.

Maître de cet important faubourg, le roi de Germanie, profitant de la terreur qu'il inspirait pour se donner les apparences d'un vainqueur débonnaire, employa tour à tour l'or, les présents et les caresses afin de s'attacher les grands du pays et de donner des espérances aux membres du clergé qui se montraient favorables à lui. II rendit la liberté aux évéques captifs , laissa le passage libre à ceux qui voulaient entrer dans Rome, et finit même par se faire bien venir auprès des bourgeois et des gens du peuple , en les flattant de l'espoir d'un repos que rendait indispensable la longueur du siège. En somme, les

Romains/séduits par ses manières et par ses promesses, engagèrent le pape à se montrer indulgent pour les fautes passées de Henri, à prendre leur pays en pitié et à rétablir l'union entre l'Ëglise et le roi. Touché des prières et des sollici* tations que lui adressait ce peuple qui avait, ^i courageusemeiit combattu pour lui, Grégoire Çf\k\ qu'il était de son devoir de &ire une dernière tentative pour tâcher de toucher le roi et d\i : a Qu'il avait eu de fréquentes occasions de roitr connaître la perfidie et l'astuce de Henri ; mais a que cependant il était prêt à lui donner la a couronne impériale, si le prince était disposé à « rendre à Dieu et à l'Église une Satisfaction proa portionnée à l'énormité de ses crimes. Que si « le roi ne voulait pas agir ainsi , il lui était in) « possible de se rendre aux vœu^ des Romains, ï>

La proposition de Grégoire fut reportée à Henri qui refusa net d'y accéder. Le prince se souvint des humiliations de Ganosse , et voulut puisqu'il avait eu l'art de ramener la question dans le cercle des affaires temporelles , en profite r p our user de représailles envers son euT nemi.

Le refus de Henri fit faire aux Romains bien des réflexions sur la sévérité du pape, qu'ils conjurèrent de nouveau de se montrer moins e%\-géant envers le prince, pour faciliter la paix. Mais le souverain pontife demeiu*a inflexible. De ce moment les affaires de Henri tournèrent

plus favorablement, et le pouvoir de Grégoire déclina. La fermeté du pontife, regardée comme de r obstination, ne tarda pas à lui aliéner les esprits de ceux qui, peu de temps avant , l'avaient défendu avec le plus d'ardeur. Bientôt Rome ne fut plus que faiblement garantie des attaques des troupes du roi , et Grégoire se vit forcé de s'enfermer, avec les siens, dans le château Saint-Ange pour ne pas se laisser surprendre.

Du fond de cette citadelle où toute la puissance du Saint-Siège était alors concentrée dans la personne de Grégoire , ce pontife trouva moyen de donner une activité nouvelle aux négociations qu'il n'avait pas cessé d'entretenir avec Robert Guiscard et les princes normands sur le secours desquels reposaient toujours ses espérances. En attendant réponse , et pour gagner du temps dans ces circonstances difficiles , il proposa de tenir vers le mois de novembre (1083) un synode où Ton statuerait définitivement sur les affaires de l'Église et de l'empire. En faveur du prestige qui entourait alors le pontificat, Henri lui-même, qui avait fait déposer Grégoire, fîit contraint de promettre, sur la foi d'un serment qu'il ne tint pas il est vrai, de n'empêcher qui que ce fût de se rendre à ce concile et de laisser le passage libre à tous les évêques. Mais loin de tenir sa parole, il en fit arrêter un grand nombre , co qui indisposa de nouveau le peuple

GRÉGOIRE Vn. 201

romain contre lui et n'empêcha pas Touverture du concile.

On se tint durant trois jours dans la basilique Latérane. La plupart des prélats français et allemands ne purent s'y rendre en raison des perfides pi^écautions que Henri avait su prendre contre eux, et ceux des évéques qui y assistèrent, venus de la Gampanie et de la Fouille , avaient tout à la fois un motif religieux et un but politique, en s*y rendant sous les auspices de Robert Guîscard et des autres seigneurs normands. Grégoire traita de la foi, de la morale chrétienne, et de la constance et de la fermeté nécessaires dans la persécution présente de l'Église. Il s'exprima avec tant d'autorité et d'onction, qu'il semblait , disent les actes du synode , que ce fût, non un homme , mais un ange qui parlât {ore non humano,sed angelico patenter edisserens). [Lahhe, t. X, p. 402. ) Il est à remarquer que le pontife , malgré le nouveau parjure de Henri, ne crut pas devoir renouveler l'excommunication contre lui, en sorte que la tenue de ce synode peut être considérée comme un moyen de temporiser d'une part et de l'autre, comme une occasion , pour Grégoire de s'entendre avec les évéques de la Fouille sur les dispositions des princes normands à l'égard du Saint-Siège.

Mais le pape éprouva un vif chagrin à l'issue de ce concile , en apprenant , ce qu'on lui avait soigneusement caché jusque-là, que les Romains,

pendant le séjour de Henri dans leur ville, avaient juré secrètement au roi de déterminer le pontife à le couronner, ou, dans le cas de refus , d'élire un autre pape auquel on imposerait celte condition. Par l' effet des étranges restrictions que l'on mettait alors à tous les actes les plus importants, on fît observer à Grégoire que le serment fait par les Romains n'ailait pas jusqu'à l'obliger de donner l'onction sainte à Henri, mais seulement la couronne impériale ; en sorte que le pontife , saisissant ce moyen d'éluder la difficulté , déclara qu'il était prêt à couronner le roi aussitôt qu'il donnerait satisfaction à l'Église ; et même que, pour remplir la promesse faite par ses sujets , et dans le cas où le roi persisterait dans l' impénitence, il donnerait cependant à Henri une couronne qu'on lui ferait parvenir du haut des murs du château Saint-Ange, au moyen d'une longue lance, mais en le maudissant (1).

Cet affront fut le dernier que Henri voulut souffrir. Après avoir poursuivi avec la dernière rigueur les évêques qui conservaient encore de l'attachement au Saint-Siège occupé par Grégoire , il se présenta pour la quatrième fois, avec l'antipape Guibert, sous les murs de Rome, ré-

(i) C'est Fiorentini qui rapporte ce fait d'après Berthold. Memorie délia gran contessa Matilda, lib. III, pag. 216. t che dal caslello ove il papa s'era ridotto, per raezzo d'un' « asta li fosse portata la corona impériale, malediceudolo. »

GRÉGOIRE VIL a05

solu à ne plus s'en éloigner sans avoir pris cette yille. Pendant la durée du siège , il reçut des ambassadeurs de l'empereur d'Orient pour le prier de faire la guerre à Robert Guiscard , et détourner ce prince des entreprises qu'il faisait contre ses États. Le monarque byzantin appuyait sa prière de présents magnifiques et d'une grande quantité d'or et d'argent destinée à subvenir aux frais de la guerre contre le prince normand. Ces trésors arrivèrent tout à point , dans la pénurie où se trouvait le roi de Germanie qui s'en servit d'abord pour gagner les Romains et s'emparer de leur ville , sauf à remplir ensuite sa promesse envers l'empereur d'Orient,

Les choses en étaient là peu de temps avant les fêtes de Pâques de l'an 1084, lorsque Henri, « perdant l'espérance de s'emparer de Rome , « comme il le dit dans une de ses lettres, se pré- « parait à retourner en Allemagne. » Tout à coup , trois jours avant les Rameaux , soit par lassitude ou par trahison, on vint lui offrir d'être introduit dans la ville, où il pénétra en effet le 21 mars par la porte de Latran. Il fit son entrée en grande pompe , avec son antipape Guibert , et prit possession d'une bonne partie de la ville , à l'exception toutefois de plusieurs citadelles gardées par les troupes du pontife et du château Saint-Ânge où Grégoire s'était réfugié avec ceux des seigneurs romains qui hii étaient restés fi-

204 GRÉGOIRE YH.

Le lendemain de cette entrée , Guibert antipape sous le nom de Clément III, fut installé dans le palais de Latran et, le jour suivant, sacré par les évoques de Modène et d'Ârezzo, contre l'usage qui attribuait celte fonction à ceux d'Ostie, d'AJbano et de Porto,

Pour consommer sa vengeance, il ne manquait plus à Henri que d'être fait empereur à Rome, près du lieu où Grégoire était prisonnier. En effet , après avoir pourvu à la défense de Rome , mis une forte garnison sur le mont Aventin et bloqué tous les forts restés au pouvoir des troupes pontificales, il se rendit, le jour de Pâques, avec sa femme la reine Berthe , à ce que disent quelques auteurs, dans la basilique de Saint- Pierre, où r antipape Clément III, après avoir été adoré de nouveau, mit la couronne impériale sur la tète de Henri, au milieu des acclamations du peuple romain qui acheva la cérémonie en le déclarant patrice.

Cette fête fut cependant troublée par un tumulte excité par les partisans de Grégoire qui profitèrent de la foule pour attaquer les gens de la suite de Henri dont il y eut quarante de tués ou de blessés. Ce mélange disparate d'acclamations et de meurtres indique assez à quel point les habitants de Rome étaient divisés. Aussi Henri voulut-il les forcer au calme par la terreur. Le Capitole était encore occupé par les troupes du pontife, l'empereur l'attaqua, le prit et y mit

garnison. Enfin un parent de Grégoire, un certain Rusticus, homme plein de résolution , s'était enfermé avec quelques hommes déterminés dans le Septizonium (1), alors transformé en un château-fort très-élevé. Toutefois, à la vue des machines de guerre que Ton fit avancer, ces derniers défenseurs du pontife furent obligés de se rendre à discrétion. Toute la ville était donc au pouvoir de l'empereur qui se disposait à couronner son œuvre en pénétrant dans le fort Saint- Ange dont il poussait le siège avec ardeur pour y saisir Iç pontife.

Le ciel épargna cette ignominie à Grégoire ; mais on verra bientôt à quel prix ! Du fond de l'obscur château , l'âme et l'intelligence de cet homme s'élançaient pour solliciter les secours de celui qu'il semblait avoir ménagé, puni et caressé toute sa vie, pour en faire son sauveur. Après l'occupation de la ville de Rome par Henri, le pape avait informé Robert Guiscard de l'extrémité à laquelle il était réduit, et aussitôt le prince normand avait fait partir de la Fouille une armée forte de trente mille hommes d'infanterie et de six mille cavaliers. Didier, abbé du couvent du mont Cassin , l'un des plus fermes et des plus nobles soutiens de Grégoire , avait toujours été l'intermédiaire dans les négociations fréquentes qui avaient eu lieu entre le pontife et les con-

(i) Mausolée d'Auguste dont il ne reste que quelques ruines aujourd'hui.

quérants normands. En celte occasion y il remplit ce rôle avec un nouvel empressement et en y employant son habileté accoutumée. Chargé par le pape de prévenir Robert , à peine eut-il la réponse favorable de celui-ci , qu'il la fit parvenir en même temps à Grégoire prisonnier, dont il voulait ranimer les espérances, et à Henri vainqueur , pour le frapper de crainte.

Le double message secret de Didier produisit tout l'effet qu'il avait prévu ; car à la nouvelle de l'arrivée de Robert Guiscard à la tète de trentesix mille hommes de troupes aguerries et habi* tuées à la victoire , l'empereur sentit que toute résistance de sa part était impossible. Il éprouva donc la honte d'être obligé de se présenter devant la populace qui l'aidait à faire le siège du château Saint-Ange, pour lui recommander l'honneur du nom impérial et dire c( qu'il se trouce vait dans la nécessité d'aller jusqu'en Lom- « hardie ; mais qu'il ne tarderait pas à revenir « parmi les Romains , et qu'alors il récompena serait chacun selon son mérite. » Après cette honteuse harangue , Henri, enmienant son antipape avec lui , se dirigea vers Givita-Gastellana pour se rendre à Sienne, en mai 1084.

Dans le même moment que ces deux personnages entraient dans cette ville , Robert arrivait sous les murs de Rome à la tête de son armée , et dressait son camp devant la porte Latine. Si le pape éprouva de la joie à la vue de son libéra-

teup, ce ne fut pas sans une terreur profonde que lesRomains^ dont le plus grand nombre s'étaient rattachés à Henri, se sentiront à la veille d'être à la merci d'un vainqueur dont on craignait autant la férocité que la bravoure. La composition de son armée d'ailleurs, était de nature à inspii'er une juste terreur.

Outre les Normands qui depuis leurs conquêtes dans la basse Italie , avaient contracté l'habitude de ne vivre que de pillage , Robert Guiscard avait introduit dans son armée tous les vagabonds de l'Italie et de la Dalmatie , et sa cavalerie en particulier se composait de plusieurs corps de Sarrasins qui portaient la désolation et la mort partout où ils passaient. Ce fut avec cette nuée de barbares, que Robert vint fondre tout à coup sur la ville de Rome, dont on lui ferma les portes. Vainement en fit-il demander l'entrée. Malgré les intentions de la noblesse romaine qui s'était rattachée à Grégoire , le peuple la refusa obstinément , certain de ne pouvoir éviter dans aucun cas la vengeance que Robert voulait tii^er de lui. Mais comme les Romains s'occupaient des préparatifs de défense , le feu fut mis , dit-on , à quelques parties de la ville par les ordres même de Cincius , alors consul de Rome , et pendant que la multitude était occupée à l' éteindre, la porte Flaminia (1) fut ouverte à Robert qui

(i) Cette porte qui n'existe plus, était située près de celle du

fl DoiinlA

entra dans Rome au commencement de la nuit « La plume se refuse à retracer les horreurs sanglantes et les crimes dégoûtants qui eurenf lieu pendant les trois jours et les deux nuits que dura le sac de cette malheureuse ville de Rome, si fatiguée déjà par les trois années de siège qu'elle venait de soutenir contre l'empereur Henri. Les foyers de l'incendie éclatèrent sur trois points, le Quirinal, le mont Celio et l'Ayentin ; et en outre tout ftit livré aux flammes par le gros de l'armée de Robert qui en entrant par la porte Latine porta le fer et le feu sur tout ce qui s'opposa à son passage jusqu'au Capitule. Les Sarrasins se distinguèrent surtout par leurs violences. Ces hommes qui éprouvaient une hoi^ rible joie en égorgeant des chrétiens sous les ordres d'un prince qui soutenait le Saint-Siège, assouvirent tout à l'aise les passions féroces dont ils étaient embrasés. Quand on eut tué et égorgé impitoyablement tous ceux des Romains à qui on supposait une velléité de résistance , la soldatesque ivre de carnage se précipita sur les femmes et jusque dans les couvents de religieuses pour les flétrir. Toutes les passions hideuses de l'homme ramené à l'état de la brute se montrèrent dans ces horribles jours ; et lorsqu'on ne pensa plus qu'au butin , les soldats de Guiscard se mirent à couper les oreilles et les doigts des femmes pour recueillir avec plus de promptitude les bijoux qu'elles portaient.

D'ailleurs, non-seulement les palais des grands lurent livrés à l'incendie et au pillage, mais beaucoup d'églises éprouvèrent le même sort. On rapporte que lorsque Grégoire eut été tiré du château Saint- Ange par Guiscard, ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'il parvint , avec le secours du peu de soldats qui lui restaient, à préserver de ces malheurs les basiliques de Saint- Sylvestre et de Saint-Laurent , ainsi que toutes celles situées depuis Saint-Jean de Latran jusqu'au Colysée. Pendant plusieurs jours le défenseur du Saint-Siège, le Normand Robert Guiscard, exerça un pouvoir arbitraire dans la ville étemelle, et réduisit en esclavage, comme au temps des païens, un grand nombre des Romains qui avaient abandonné ou trahi le pontife. Ce prince qui, selon l'expression du cardinal d'Arragon, paraissait dans Rome « comme un lion fort, « comme un triomphateur glorieux, [fortissi'- « mus leo, gloriosus triomphator), » sentit bientôt cependant qu'il y aurait du danger pour lui et les siens à abuser plus longtemps de la victoire. Déjà ceux des Romains que le sort avait épargnés sentaient la vengeance se réveiller dans leur cœur, et bientôt ils reprirent les armes. Si l'on peut reprocher à ce peuple trop de disposition au changement , c'est selon moi avec injustice que les écrivains partisans de Grégoire le taxent d'avoir été lâche, traître et vénal pendant le séjour de Henri dans leur ville , et au moment où I. ii

l'on s'opposa à l'entrée de Robert Guiscard. La question de la légitimité de tel roi et de tel pape n'était pas plus facile à résoudre pour les simples habitants de cette ville que pour les évéques les plus éclairés de l'Allemagne et de la Lombardie; et dans cette circonstance, on ne peut pas reprocher plus vivement le doute aux petits qu'aux grands. En outre, les habitants de Rome avaient pour excuser leur erreur , les pertes , les privations et les calamités de toute espèce qu'ils avaient éprouvées pendant le blocus de leur ville fait par Henri. L'antipape Guibert avait ruiné les campagnes environnantes ; on avait souffert de la faim, des maladies et de tous les malheurs qui résultent d'un siège de trois ans. Le peuple romain était las ; ses forces et ses ressources étaient épuisées, il voulait la paix à tout prix, et ce n'était certes pas une lâcheté que de l'acheter au prix des dernières gouttes de son sang, en reprenant les armes contre ce Guiscard victorieux et encore entouré de ses indomptables Normands et de ses féroces Sarrazins.

Soit que Robert craignît les suites de cette recrudescence de courage désespéré , ou qu'il cédât aux avis prudents du pontife qu'il avait indiscrètement servi , il sortit de Rome avec son armée qu'il ne pouvait plus soumettre à aucune discipline.

Ce fut alors, au milieu de Rome couverte encore de cendres brûlantes et jonchée de cadavres,

GRÉGOIRE VU. 2ii

que le pape Grégoire VII produisit le dernier acte de sa puissance pontificale. Épuisé lui-même par les douleurs de Tâme ainsi que par les fatigues de son corps ; ne pouyant plus compter raisonnablement sur la fidélité des Romains envers lui, et désirant^ peut-être trop tard, épargner le sang de ses sujets, il résolut d'ouvrir un synode pour maintenir et confirmer le grand principe sur lequel il voulait établir la constitution de F Église catholique, apostolique et romaine, et de s'éloigner ensuite d'une ville où il n'y avait plus de sécurité pour lui, à la paix de laquelle il ne pouvait plus concourir.

Dans ce synode peu nombreux , Grégoire YII renouvela néanmoins l'excommunication contre V antipape Guibert, contre le faux empereur Henri et leurs fauteurs. Ainsi se termina le règne de ce pontife que ni ses afflictions personnelles , ni celles des autres ne purent faire dévier un seul instant de ce que sa conviction lui faisait regarder comme le seul moyen d'instituer l'ordre et la justice sur la terre. Ainsi finit en lui le souverain , OQ va voir comment a fini l'homme.

Grégoire n'avait guère alors que soixante-douze ans; mais naturellement frêle et de petite stature, l'exercice continuel de son âme grande et ardente avait hâté le dépérissementde son corps. Bans les dermers temps surtout, ses souffrances morales et physiques l'avaient abattu. Et lorsque Robert Guiscard, qui s'était chargé de protéger

sa retraite, le conduisit à Salerne, il le fit reposer au couvent du Mont-Cassîn. Là, Grégoire retrouva le fidèle abbé Didier , auquel il confia le soin du gouvernement de F Église , se proposant dans son exil d'employer les derniers instants de sa vie à se préparer à mourir.

Tandis qu'il était à Salerne, employant ses jours à la iTiéditation et à la prière , la grande comtesse Mathilde, sous la figure de laquelle Dante a si heureusement personnifié la vie active, se montrait toujours fidèle et ardente à la défense de la cause du Saint-Siège. On a pu s'étonner de n'avoir pas vu paraître cette courageuse princesse pendant les grands événements de Rome ; mais aussi habile en politique que dans l'art de la guerre, elle était restée pendant ces jours de malheur, en Lombardie ou en Toscane, usant tout à la fois de la supériorité de son intelligence pour affaiblir les effets du schisme sur le clergé de ses états et surveiller ses armées pour contenir au moins dans un calme forcé ses sujets divisés d'opinions. L'influence qu'elleexerça alors sur les évêques et sur le peuple fut immense , et c*est elle qui empêcha tous ceux des Lombards et des Toscans qui penchaient pour Henri d'aller grossir l'armée de ce prince, tandis qu'il assiégeait Rome.

Mais lorsque l'empereur, après avoir traversé la Toscane avec l'antipape Guibert, fut arrivé en Lombardie, il donna l'ordre aux évêques et aux

(;régoire VII. 215

mai*quis de lui fournir des troupes propres à former une nouvelle armée avec laquelle, disait-il, il voulait retourner à Rome. Mais c'était en effet pour faire la guerre à Mathilde et détruire sa puissance en Italie. La princesse, qui pénétra aussitôt ce dessein, se tint sur ses gardes, et en effet, Henri ne tarda pas à diriger ses troupes sur le château de Sorbara pour en faire le siège. Quoique la comtesse ne pût opposer qu'un nombre de combattants fort inférieur à la puissante armée de Henri, elle sut profiter si habilement de la témérité dédaigneuse avec laquelle son ennemi l'attaquait, qu'elle remporta une victoire signalée sur l'empereur. Profitant de la négligence avec laquelle l'armée de Henri campait sous les murs de Sorbara, la princesse s'avança tout à coup sur ces troupes à la faveur de la nuit, et en fit un carnage horrible. Le général de l'empereur, le marquis Oberto, blessé, fut forcé de prendre la fuite ; l'évêque de Reggio, que la terreur avait fait partir sans vêtements, demeura trois jours caché dans des baies, et enfin six capitaines , l'évéqâe de Parme et un grand nombre de combattants furent faits prisonniers.

Cette victoire eut pour résultat de raffermir la puissance de Mathilde dans ses états et de décider Henri à retourner en Allemagne pour ranimer le zèle de ses sujets et combattre l'anti-César Herman dont les affaires ne prospéraient guère mieux que celles de l'antipape Guibert. Des diè-

tes et des conciles contradictoires où Ton excommunia, de part et d'autre^ les deux pontifes et les deux rois 9 ne firent que reproduire les mêmes difficultés^ en augmentant toujours les calamités qui pesaient sur les populations germaniques ; et ces dissensions et ces guerres, qui en Allemagne, et surtout en Italie , durèrent jusque vers le milieu du quinzième siècle^ ne s'affaiblirent réellement que quand les idées nouvelles de Luther vinrent produire en sens inverse, dans le monde intellectuel, une révolution aussi forte que celle qu'avait faite Grégoire Vil , cinq siècles auparavant.

Mais Grégoire, tout occupé des choses divines dans le château de Salerne, ne trouvant de consolations que dans la lecture des livres saints, sentait ses forces s'affaiblir. Déjà vers le mois de janvier 1085 , il avait de la peine à marcher. Le dépérissement de sa santé alla toujours en augmentant jusqu'au mois de mai, qu'il lui devint impossible de se lever. Sentant sa fin prochaine, il fit appeler les cardinaux et les évêques qui lui étaient restés fidèles. Ceux qui l'assistèrent, touchés de l'état du pontife romain mourant exilé , s'efforçaient d'adoucir ses derniers moments en lui promettant la récompense céleste que lui mériteraient la constance et la fermeté avec lesquelles il avait défendu les droits da l'Église et établi la justice dans le gouvernement de ce monde. Mais Grégoire leur dit: « Mes frè—

GRÉGOIRE VII. 2tr>

ft res blen-aimés, je compte mes travaux pour rien ; a ce qui me donne quelque confiance^ c'est que j'ai « toujours aimé la justice et hai l'iniquité.» Ceux qui l'entouraient ne purent s'empêcher de lui parler pour prendre ses conseils sur les embarras de leur situation , après sa mort. « Je monterai <x là^ leur dit-il en élevant la main vers le ciel, et « je vous recommanderai à ce Dieu souverainece ment bon. »

Interrogé sur le choix de son successeur dans le trouble où se trouvait toute la chrétienté , il désigna trois personnes qui lui paraissaient dignes de porter le fardeau du pontificat : Hugues de Lyon, Otton, évêque d'Ostie, et enfin Didier, car^ dinal et abbé du Mont-Cassin qui en effet lui succéda sur le saint siège.

Trois jours avant sa mort, on l'interrogea pour savoir s'il était dans l'intention d'user d'indulgence envers ceux qu'il avait excommuniés ; il répondit : « A l'exception du prétendu roi Henri^ « de Gtdbert qui a usurpé le siège de Romey et « de tous ceux qui les soutiennent dans l'impiété « et le crime par leurs conseils et par leurs se- « cours, je donne l'absolution et ma bénédiction « à quiconque croit, sans hésiter, que j'ai ce pou- « voir spécial , en qualité de vicaire des apôtres « Pierre et Paul. Au nom du Dieu tout-puissant « et en vertu de l'autorité des saints apôtres, « ajouta-t-il quelques instants après, je vous dé- « fends de reconnaître personne pour pontife lé-

216 GRÉGOIRE VH.

a gitime, à moins qu'il n'ait été élu et ordonné c( d'après les saints canons et par l'autorité des « saints apôtres. » Enfin la mort s'approchait, un souffle lui restait à peine et il l'employa pour proférer ces dernières paroles : « J'ai aimé la « justice et haï Tiniquité; c'est pourquoi je meurs « en exil. {Dilexi justitiam, et odii iniquitatem ; « propter ea morior in exilio, ) »

Il mourut le 25 mai 1085, à l'âge de soixantetreize ans environ , après avoir régné douze ans et trois jours , et fut enterré à Salerne, par les soins de Robert Guiscard, dans l'église de Saint- Matthieu que le pontife avait consacrée lui-même peu de temps avant ; mais on ne mit aucune épitaphe sur sa tombe.

En considérant la vie d'Hildbrand du point de vue humain 9 on peut sans doute y découvrir de grandes fautes ; et depuis ses contemporains jusqu'à nous, les reproches les plus durs n'ont point été épargnés à ce grand homme. On en a même poursuivi sa mémoire. Quant à moi qui viens de. retracer succinctement, mais avec exactitude, tous les actes importants de sa vie, jusqu'à son dernier jour, je reconnais bien aussi quelques-unes des fautes qu'il a commises dans l'exécution de son projet ; et j'irai même jusqu'à dire que soa projet ne me paraît pas raisonnable, puisqu'ave(3la puissance de volonté et les talents qu'il a déve —

TtRÉGOIRE Vif. 247

loppés ainsi que quelques-uns de ses plus illustres successeurs , ce projet , son idée ^ son système n'ont pu être complètement réalisés, et que les questions qu'il a soulevées sont restées et resteront toujours insolubles.

Depuis les lettres si curieuses qui nous restent de ce pontife, jusqu'au livre du Pape de M. de Maistre , écrit de notre temps , il a été composé des milliers de volumes dans l'intention de démontrer et de prouver les avantages qui résulteraient pour le gouvernement du monde d'une hiérarchie qui subordonnerait tous les princes temporels à la puissance spirituelle du souverain pontife. Dans ces livres, rien ne parait plus simple, plus clair, plus agréable même à l'esprit, que ce système auquel tout le monde adhère quand, avec le secours de la lecture, on l'arrange et le façonne à son imagination ; quand, porté sur les ailes de la théorie, on néglige toutes les difficultés de la pratique.

Mais ce système, comme la vie de Grégoire VU le démontre, a amené dans la pratique de la vie, non-seulement des désordres des plus fâcheux, inconnus jusque-là, mais des difficultés et des malheurs politiques dont aucune histoire n'avait encore fourni d'exemples. Ainsi, je ne crains pas de le dire : le pontife romain a commis des fautes graves en mettant la puissance des souverains de la terre toujours en question, et en mie laissant d'autre moyen de la trancher que les

armes, ce qui est absolument contraire à Tesprit de lÉ'giise de Jésus-Christ.

Comment se fait-il donc que cet homme a trouvé cependant des esprits forts et purs qui ont reconnu en lui un pontife inspiré de Dieu , un prêtre venu sur la terre pour changer le plomb en or et consolider l'Église sur des fondements inébranlables? Pourquoi les écrivains, ecclésiastiques et laïques , qui ont blâmé avec le plus de violence, la prétention qu'il s'est arrogée de soumettre tous les souverains de la terre au Saint- Siège , ont-ils été forcés de louer en ce pontife la fermeté inébranlable qu'il a employée pour rétablir la discipline ecclésiastique? Et enfin, par quelle raison secrète , moi qui ne puis me défendre de blâmer et son inflexible rigueur et les nouveatités dangereuses qu'il a introduites dans le monde politique, ne puis-je cependant m'empêcher de reconnaître en Grégoire VII un homme je ne dirai pas d'une capacité extraordinaire, mais ce qui est bien plus rare , d'une force d'âme et d'une pureté d'intention qui justifient presque la qualité de saint qui lui a été donnée ?

« fai aimé la justice et haï V iniquité , cest « pourquoi je meurs en exily » a-t-il osé dire en mourant, à cette heure où il est si difficile de mentir. Et en effet , si l'on a pesé attentivement les actes de la vie de ce pontife, on reconnaîtra que loin d'avoir travaillé dans un intérêt personnel ou temporel , toutes ses idées , tous ses eflForts et

jusqu'à ses fautes mêmes, ont eu pour objet constant l'extinction des deux vices qui gangrenaient la société à cette époque , la simonie et la débauche auxquelles se livraient tous les grands, ecclésiastiques comme laïques.

Pour faire ressortir tout ce qu'il y a eu de courageux dans la conduite de Grégoire à ce sujet , peut-être eût-il fallu peindre avec des couleurs plus vives et dans des tableaux plus détaillés, l'effronterie avec laquelle les grands et le haut clergé trafiquaient des dignités les plus saintes ; les déportements honteux auxquels se livraient les ecclésiastiques de tout rang ; il eût fallu dire surtout que le célibat des prêtres , pratique traditionnelle jusque là, n'était point encore irrévocablement fixé par la discipline; et qu'au mépris des conseils et des injonctions donnés par les Pères de l'Église, l'usage au onzième siècle permettait encore aux prêtres de s'entourer d'une femme, d'enfants, pour vivre en famille. Avec ces détails, que j'ai cru devoir écarter, j'aurais fait comprendre bien plus facilement comment Grégoire VII, qui certes ne voulait qu'une chose parfaitement juste devant Dieu et aux yeux des hommes, en cherchant à détruire la simonie et l'incontinence, troublait efiPectivement la société telle qu'elle était faite alors. J'aurais fait voir qu'en poursuivant les simonia- (pies et les incontinents à outrance , il renversait des fortunes et des existences de la plus haute

2i0 GRÉGOIRE VII.

importance , mais fondées sur des trafics et des habitudes profanes , et qu il portait la désolation dans des familles qui, pour être illégitimes, n'en étaient pas moins unies par les liens les plus forts de la nature.

En voulant déraciner de la chrétienté la simonie et l'incontinence, intention sainte et juste, Grégoire s'attaquait donc aux deux passions dont les racines plongent le plus profondément dans le cœur humain ; et par cela même, il mettait toute la société en révolte contre lui.

Qu'un publiciste, ne considérant la question que sous le point de vue temporel , avance que Grégoire a manqué d'adresse, de prudence même, en attaquant ainsi subitement et de front deux vices qui , après tout , servaient d'appui à l'édifice social de ce temps ; c'est un point admissible dans ce que j'appelle la politique à tempérament ; mais un pontife véritable qui ne doit pas transiger avec le vice, fût-il même passagèrement utile, ne peut admettre de semblables transactions. C'est en cela, je l'avoue, que j'admire Grégoire, qui, prévoyant bien l'orage qu'il allait amonceler contre lui, ne recula devant aucune difiiculté, méprisa tous les obstacles et se prépara à supporter toutes les violences pour rétablir et faire triompher ce qu'il regardait comme juste. Cette disposition de son âme qui s'est manifestée avec une force égale dans toutes les cir-

constances si variées de sa vie , en fait un homme, un pontife du premier ordre.

Cette haute et rare vertu suffirait seule, sans doute, à l'élever où je le place; mais pour satisfaire aux préoccupations variées de l'esprit des lecteurs, j'ajouterai que ce pontife dont la pénétration et l'habileté dans la politique mondaine , n'ont pu échapper à personne , a sans doute pensé que si on laissait la simonie et l'incontinence des prêtres durer encore un siècle en , Europe, la société retomberait infailliblement dans la plus dangereuse des barbaries , celle qui a pour principe la corruption. Aussi Grégoire, en poursuivant ce vice avec tant d'ardeur et de persévérance , et lorsqu'il fit du céHbat des prêtres un point fixe de discipline , me parait-il avoir sauvé l'Europe chrétienne d'une dissolution morale imminente.

J'ai fait ressortir la vertu qui le distingue : San amour de la justice, sa haine pour F iniquité. Jetons un coup d'œil sur ses côtés faibles. Tous les auteurs, ceux même qui furent le plus attachés à l'Église , lui reprochent d'avoir trop souvent invoqué T autorité des apôtres et prodigué les excommunications. On regarde tout à la fois comme une sévérité pontificale trop grande , et comme un acte impolitique, d'avoir poussé les effets de l'excommunication jusqu'à transmettre indéfiniment la même peine à ceux qui communiquaient avec les excommuniés. La vérité est.

qu api^ès cinq ans du règne de Grégoire , les personnes frappées d'anathèmes par lui ^ en Italie , en Allemagne , en France et en Angleterre , formaient un monde si nombreux et si puissant, que force tut à ces gens de vivre ainsi sans se préoccuper des foudres pontificales; et qu'enfin les choses en vinrent au point que y comme on l'a vu dans le quatrième concile romain, on fiit obligé de £aire une exception en faveur des femmes, des enfants, des esclaves, des serviteurs , des pèlerins et des voyageurs que leurs devoirs et leur condition forçaient de fréquenter les personnes excommuniées.

C'est toujours un grave inconvénient dans la politique temporelle, et. à plus forte raison quand il s'agit de gouverner les âmes, que d'étendre des peines à l'infini et de les rendre inapplicables à la rigueur; car l'autorité souveraine ne tarde pas à être ébranlée dans ce qui en fait le fondement , l'immuabilité de ses actes et la crainte respectueuse qu'elle imprime.

Mais ces graves inconvénients n'étaient que le résultat forcé de la rigueur excessive dont Grégoire VII avait usé envers le roi Henri IV à Canosse. Non que je croie, en me reportant en esprit au milieu de ce siècle, que ce pontife ait exigé du prince une pénitence hors de proportion avec sa désobéissance et sa révolte criminelle envers l'Église ; puisque Henri lui-même a jugé iiécessairede contrefaire l'homme converti

et dô se soumettre aux rigueurs les plus humiliantes j pour débaiTasser ses partisans de la gêne et de Findécision où les plongeait l'excommunication frappée contre lui ; mais Grégoire, à mon sens , fit une énorme faute comme prince tempo- 1^1, en risquant de pousser à bout , ainsi qu il le fit, un jeune homme tel que Henri, qu'il devait assez bien connaître pour prévoir qu'une conversion sincère ne pouvait s'opérer dans l'âme d'un homme qui, bien que n'ayant atteint que sa vingt - sixième année, avait déjà donné tant de preuves de sa profondeur astucieuse en politique et qui ne négociait jamais que quand il ne se sentait pas en mesure de trancher les questions avec l'épée. Ainsi , en admettant que Grégoire ait manqué de pénétration d'esprit en cette occasion, ce serait peut-être un motif pour foire honneur de cette faute à sa grande âme, qui se flatta de porter la conviction et le repentir dans celle de son jeune rival. Dans la terrible pénitence et le pardon conditionnel de Canosse , il y a quelque chose, à ce qu'il me semble, qui indique le père imté, mais qui attend, qui désire la résipiscence d'un fils coupable ; car au fond Grégoire n'exigeait de Henri qu'une chose juste, um&ngoureusementjmiey et c'est ce que l'on n'obtient presque jamais dans la pratique de la vie ; aussi m'étonné-je que ce pontife ait poussé les choses si loin .

Ces fautes de conduite peuvent donc être

expliquées favorablement par les intentions généreuses de Tâme de Grégoire ; cependant les rigueurs de Canosse ayant rendu Henri plus désobéissant et plus hostile que jamais au pontife, en attirèrent de nouvelles, en sorte que l'acte par lequel Grégoire espérait ramener tout à coup la paix, redoubla au contraire la division des esprits , et l'entraîna à lancer excommunication sur excommunication, sans trêve et sans fin.

Toutefois la faute la plus importante que Grégoire ait commise pendant son règne , c'est la conduite faible et ambiguë il faut le dire , qu'il a tenue à l'égard de T anti-César Rodolphe.

Quoi qu'en ait pu dire ce pontife dans une lettre tardive : « qu'il n'avait pas donné son conn sentement pour que les seigneurs saxons et « souabes partisans du Saint-Siège élussent « un roi en opposition à Henri , et que ses lé- « gat« auraient à répondre personnellement de « ce qui s'était fait au concile de Mayence (ou « d'Oppenheim) (1076), » il est évident que ces légats n'ont pu prendre sous leur seule responsabilité une élection aussi importante, et qu'ils avaient dû recevoir des instructions du Saint-Siège, Cette cour fit donc alors ce que font la plupart des souverains temporels; on attendit le résultat favorable ou fâcheux de la mesure prise, afin de s'en faire un mérite en cas de réussite , [ou de rejeter la faute sur les inférieurs, si la chose tournait mal. Toute

GKÉGOIRE Vil. 225

cette n^ociation traînante et timide, me paraît être une tache dans la vie de Grégoire considéré comme souverain pontife ; et cette temporisation excessive pourrait tout au plus faire honneur à un prince du monde qui se piquerait d'habileté et de finesse.

Rodolphe une fois éhi et combattant pour soutenir la cause du Saint-Siège contre Henri qui persistait dans son impénitence , comment Grégoire a-t-il pu balancer si longtemps pour faire un choix entre eux? par quelle étrange prudence at-il cru devoir préalablement reconnaître ces deux rois, leur demander des saufs-conduits pour passer d'Italie en Allemagne ; répéter si longtemps aux populations divisées et aux deux rois de Germanie, qu'il fallait qu'ils se rendissent à la diète d'Augsbourg pour faire juger leur différend par les seigneurs allemands, et qu'il se réservait, lui Grégoire, de prononcer en faveur du souverain qui tiendrait son droit de la justice? Henri ravageant la Saxe et la Souabe pour faire la guerre aux partisans du Saint-Siège , commandés par Rodolphe; et Rodolphe sacrifiant son repos et celui de ses états à la cause du pontife , le choix pouvaitil rester indécis , et les intentions des deux rois auraient-elles été mieux connues dans une diète que sur le champ de bataille ? Sous le rapport spirituel, il n'y avait aucun doute à conserver; c'était donc comme prince temporel que Grégoire hésitait. Or on se demande dans quelle voie son 1. 15

esprit s'était engagé. Le roi Heori^ CQmme les grands monarques de France et d'Angleterre ^ à cette époque , était entraîné par un inrtict se*cret à détruire la féodalité^ pour former de grandes monarchies et établir le pouvoir hérédi^ taire. Les souverains pontifes ^ et Grégoire YIl en particulier , devaient ^ sauf les modifications qu'exigeait la nature de leur pouvoir^ goih courir à l'établissement des grandes monarchies temporelles^ pour perfectionner et consolida la leur. Ainsi , en ce point au nunn» y Grégoire et Henri avaient un intérêt commun. Ces deux souverains s'accordaient encore pour détruire la féodalité^ puisque Henri assurait ainsi l'unité et la fixité de sa puissance , et que Grégoire espérait tirer le clergé du luxe^ de la débauche et de la vie de soldat dans lesquelles seigneuries féodales dont les prélats étaient nantis les pion- Ijeaient chaque jour plus avant.

Si l'on excepte l'avantage passager et plus que douteux d'arrêter le pr(^rès de» armes de Henri en Saxe et en Souabe^ que pouvait-il résulter de bon pour la prospérité du Saint-Siège^ et le progrès de la Monarchie catholique de Grégoire^ en soulevant et en réveillant contre le r^ de Germanie désigné empereur, toutes les prétentions des seigneurs ses vassaux ? Lorsque Rodolphe fut élu roi à Mayence, qu'arriva-t-il? un fait que Gré* goire n'avait sans doute pas prévu , et qui fit bondir le cœur de roi de Henri, IWd^[)he reçut

la couronne Êom la condition qu'elle ne serait . pas de droit héréditaire dans sa famille , et que son fils serait réélu si on l'en jugeait digne» Cette cireonistance si iremarquable , jette un jour vif sur la politique que suivirent alors Grégoire et Henri« Elle explique comment le pontife resta tout h cxmp indécis sur le choix qu'il avait à faire entre les deux rois , et pourquoi de ce moment Henri, prévoyant que la couronne germanique allait redevenir dépendante de la fantaisie des seigneurs féodaux, poursuivit à outrance Rodolphe et Grégoire.

Enfin j'arrive à la plus grande des Mtes du pontife romain , puisqu'elle lui attira de la part de ses ennemis, l'injure de faux prophète, de Né-^ cromancien même , et diminua tout à coup son autorité dans l'esprit de beaucoup de ses contemporains. On n'a sans doute pas oublié les paroles que Grégoire osa ajouter à l'excommunication déjà si terrible, qu'il lança contre Henri danS le huitième concile romain ; et comment, après avoir enfin déclaré Rodolphe roi , il prononça cette sentence au nom des saints apôtres î Que « désormais Henri nait aucune force dans la « guerre, et ne gagne aucune victoire en saviêti» Or quelques moîi^après, Rodolphe, le roi préféré, le roi choisi par le successeur de saint Pierre, tombait mort à la bataille de l'Elster, sous les coups de Godefroy de Bouillon , et en moins de trois ans, Henri, presque toujours victorieux, avait

!228 GKÉGUIKE VU.

réduit le pape à s'enfermer dans le château Saint-Ange, d'où il ne sortit que pour aller mourir en exil.

On pourrait peut-être se hasarder à dire que ce qui a le plus nui à Grégoire , est sa double supériorité comme pontife et comme souverain temporel. Quoique l'observation et l'administration de la justice appartiennent également à ces deux dignités , il est certain cependant que le prince mondain doit moins se préoccuper des frottements fort durs mais inévitables de la machine politique qu'il gouverne , qu'un pape ne s'inquiète de la perfection morale et religieuse à laquelle il désire que tout tende. L'instinct profondément monarchique de Henri, joint à la grande habileté et à la haute bravoure de ce prince, en ont fait un rival terrible pour Grégoire, parce que tandis que le pontife, parlant au nom de Dieu et des apôtres , voulait que tout se fit d'après la justice rigoureuse, le roi, avec un talent souvent mêlé d'astuce, trouvait toujours moyen d'attirer et de ramener son antagoniste sur le terrain temporel, où en effet il Fa vaincu. Aussi l'étude de ces deux hommes si remarquables , représentant d'une manière si précise, l'un la puissance impériale , l'autre la puissance pontificale , fait-elle parfaitement comprendre ce qui a gêné et gênera toujours la papauté dans ceux de ses actes qu'elle est obligée de mettre en harmonie tout à la fois avec les besoins spirituels et

avec les temporels. Ln malheureuse affaire de Télectîon de Fanti-Cosar Rodolphe, cause de la perte de Grégoire, n'aurait pu avoir lieu , si, comme dans Rome antique, le même prince eût été à la fois : empereur et souverain pontife ; mais entre deux souverains investis d'une puissance d'égale force, mais de nature contraire , l'unité d'action ne peut jamais s'établir.

C'est ce qu'Hildbrand avait d'ailleurs très-bien vu, dès qu'il prit part aux affaires du monde; et d'après la hiérarchie graduée qu'il s'efforça bientôt d'établir, depuis les plus petits jusqu'aux plus grands trônes, pour en former comme une voûte dont le Saint-Siège devait être la clef, il est évident qu'il jugeait indispensable que le pape devînt souverain pontife et empereur.

C'est la transposition, c'est le Uen nouveau de ces deux dignités, œuvrede Grégoire VII, qui place cet homme à la tête de ceux qui ont pris la plus grande part au grand travail de la renaissance. Profondément imbu de l'idée, delà chose romaine, il voulut la remettre en honneur et prétendît bientôt la restituer. Il en conserva donc le plan, sauf à en modifier les détails, et de même que depuis Constantin, on avait transformé les temples et les basiliques en églises ; que Ton avait soumis la langue latine à la Hturgie chrétienne et aux prières, ainsi Hildbrand s'efforça d'élever la monarchie chrétienne sur les fondements de l'empire romain .

3S0 QHÉGOIRE VII.

J'écarte à dessein la difficulté de savoir si Grégoire VII, en formant ce projet, a porté atteinte à la pureté et à la simplicité de l'Église primirtive , p^rce que cette question en entraîne une foule d'autres fort difficiles à résoudre ; et en pai^ ticulier celle des^ivoir si la république chrétienne, telle qu'elle fut instituée par les apôtres et lorsque son gouvernement ét^it exclusivoRient pastoral, pouvait conserver cette forme, du moment où le christianisme , s'étant répandu par tout le wonde, y avait fondé une législation nouvelle, s'était trouvé forcé de se mêler de toutes les questions d'état, ainsi que des affaires administratives et politiques, sans omettre la surveillance des fidèles de tous les pays pour le maintien des dogmes et l'observation de la discipline ecclésiastique. Ëtait^il possible que l'évêque de Rome devant qui étaient portés les différends de tous genres émus soit entre les prélats, soit entre les princes ou même entre les plus humbles particuliers d'Europe, d'Afrique et d'Asie; qui recevait des dons, des aumônes et des dîmes de tous ces pays ; qui se chargeait du gouvernement temporel de Rome et d'une portion de l'Italie ; se pouvait-il, dis-je, que le pontife fît face à tant d'affaires difficiles, administrât les fonds qui lui étaient confiés, pourvût aux besoins et à la défense des états romains, négociât avec les souverains étrangers et exerçât en outre ses fonctions de père spirituel, sans qu'il fût entouré d'admi-

GKËGOIRE VU. 931

nutrateuPB, de légiistei, de capitaines , de légats et d'évéquee-'Cardinaux qui partageassent arec lui les travauic d'un gouvernement déjà si compliqué 7 De là à une cour, l'iptervalle à franchir n'est pas grand; et si à ces difficultés on joint encore TinconceTable dépravation de mœurs régnant alors dans la société, et en particulier dans le corps ecclésiastique à qui étaient confiés tous les grands intérêts spirituels et temporels , on comprend que le gouvernement purement pastoral a pu paraître insuffisant.

C'est au moins ainsi qu'en jugea Hildbrand, lorsque, frappé des affireux désordres qu'occasionnaient la simonie et l'incontinence , il prévit que si l'on ne portait pas un remède prompt à ces maux^r Église et par suite la société moderne qui tenait son existence morale d'elle, étaient perdues sans ressources.

Je ne saurais donc trop le redire à ceux qui veulent pénétrer dans les intentions de Grégoire VII et bien apprécier ses actes : le secret de son inflexible rigueur, le mobile de sa volonté si forte, si tyrannique même parfois, et qui lui inspira ridée de cette subordination ascendante depuis le serf et les rois jusqu'au pontife, on les trouve dans le saint effiroi que lui causèrent les deux vices dominants alors, la simonie et l'incontinence, et l'ardeur avec laquelle il a attaqué et poursuivi ces deux hydres pendant toute sa vie , prouve qu'il fallait qu'il aimât bien fortement la justice,

puisque, loin de tirer personnellement aucun avantage de sa rigueur , il attira sur lui la haine de plus de la moitié de F Europe et des plus grands souverains qui la gouvernassent.

Ainsi, Grégoire s'abuse, se trompe, fait des fautes et dépasse même souvent les limites du pouvoir qui lui est confié, mais c'est toujours par excès de zèle et d'amour pour la justice, et jamais dans un intérêt personnel.

L'histoire de son temps vérifie l'observation qui a été faite : que la cupidité est le vice le plus tenace dans le cœur de l'homme , car, malgré les constants efforts du grand pontife pour la déraciner de l'âme de ses contemporains, la simonie ne put être vaincue ; et dans les quatre ou cinq siècles qui suivirent le sien , on signala toujours ses effets, sans pouvoir détruire sa cause.

Grégoire fut plus heureux à la suite du long combat qu'il eut à livrer à Tincontinence. Sur ce point, ses adversaires eux-mêmes trouvèrent moins de prétextes pour le combattre, et les ecclésiastiques qui se livraient avec le plus d'effronterie à la débauche, sentirent leur faute et reconnurent, au moins intérieurement, la force et la vérité des reproches qui leur étaient faits. Aussi , soutenu par sa persévérance et sa rigueur, Grégoire parvint-il, en faisant du célibat des prêtres un point fixe de discipline, à établir sur un terrain solide les fondements de sa monarchie catholique.

Dans cette institution moderne^ on retrouve, sans aucun doute, les principaux éléments qui constituaient le vieil empire de Rome.Dans la ville de Mars, tout se rapportait, tout était dévoué absolument à la patrie. Dans chaque citoyen romain , Rome comptait autant d'enfant , qui lui devait son temps, son bien, sa vie. Rome daignait faire des l'ois et était flère de ses citoyens ; placée à la tête du monde civilisé par sa législation, elle l'implantait partout où elle avait porté ses armes victorieuses ; et elle poussait la prudence de ses conquêtes jusqu'à admettre les dieux vaincus et étrangers dans son Panthéon, comme elle &isait de l'Afrique, de T Asie, de la Germanie, des Gaules et de la Grande-Bretagne, des provinces de son empire.

Cette lai^e et puissante conquête de Rome païenne, dont on reconnaît l'empreinte même aujourd'hui dans nos langues, dans nos lois, dans nos arts, fournissait des témoignages bien vifs encore au temps de Grégoire YII. L'élection des papes et des empereurs avait besoin d'être validée par la voix du peuple romain ; Rome avait encore son consul, des sénateurs et un préfet ; cette ville qui, d'après les paroles d'Horace confirmées par la voix des apôtres, est surnommée Y Étemelle, étendait déjà son influence spirituelle sur tous les peuples dont Rome païenne lui avait transmis l'héritage. Au lieu de l'aigle lancée du Capitole pour faire le tour du monde, en servant de

iU GIUÈGOIRE VU.

guide aui^ $oldate àm Césars, c'était, il est vrai, la douce cobmbfi qui dipigaait jusque dana lea lieux Im i^lm éloigaés h» propagateura de la foi chré-* tiepqe envoyé» par le pontife ; mais ce que les ancieri» poinaina ftvisiient arraché par la force des armes, leurs descendants voulaient l'obtenir par la bénédiction ; et pour s'assu^^or de la victoire, il ne s'agissait plus de vainore, mais de persuader. Et telle était l'idée de Grégoire YII, comme on n'en saurait douter lorsqu'on lit avec attention cetti^ immense quantité de lettres qu'il ne cessa pas d'éarira au milieu des plus vives tribulations, et môme pendant les deuiL dernières années, si amèreSy de sa vie. Rien n'égale la sollicitude constante 9 la zèle éclairé, la force persuasive avec lesquels, sans jamais transiger avec le mal, le pontife s'efforce d'établir la paix entre les membres du clergé, leur recommande TamouF de la justice et l'observation de la discipline pour acquérir de l'autorité ; et avec quelle ardeur il leur enseigne que l'Église ne peut ôtre forte qu'en étant une ! Toute la partie pastorale de la vie de ce grand homme dont FhiBtQire se trouve tracée par luirrméme dans ses lettres donne l'idée la plus haute de la grandeur de son esprit, de Télévation de son àme et de cet instinct qui le portait à fondre le système impérial romain avec la puissaneet apostolique.

Mais s'il est permis de se servir des formes d ^ Fapologue pour jeter une lumière subite sur mo

QRÉGOIRË VU. 155

sujet, je dirai que le vqI de Taigle de h Rome anr lique u a pu se mettre en harmonia avec celui du Saiut^f^prit, et que, comçne Vattçistent les tei?r r^blej^ différends entre Henri et Grégoire et c6U3l de leurs prédécesseur^, ces deux pviucipea, désunis, se sont fréquemment heurtés Tun contre l'autre , dç telleiiiprte que loin de is'aider, ils se 3ont presque toujours nui,

Entre toutes les tentatives h^rdiee que Gré^ goire VII a &ites pour constituer l'empire ebpér tien t^ qu'il le concevait, celle dont la réussite p£(r^issait la plus douteuse, qui lui coûta le plus de fifoins et lui attira le plus d'ennemis, mais qui servit le mieux ses projets , fut la filiation irrévo* cal)le du célibat des prêtres.

Il fit du clergé un peuple à part, composé de citoyens n'ayant pour patrimoine, pour famille et poup patrie, que l' Église Universelle répandue ou à répandre sur toute la surface du globe. Dégagé des affections et de tous les embarras de la vie temporelle , le prêtre devenait pour l'Église ce que le citoyen de Rome était pour la patrie ; un soldat dévoué mais paisible, un vioaire du succès^ awrdefii apôtres, exclusivement attaché à la cause de Dieu et toujours prêt à exécuter ppnctuelt laoïentles ordres du Saint-Siège. Û^Rome mo*» deme, partait une nouvelle milice, hommes pré» parés à toutes les privations, à la mort même, pour conserver les conquêtes déjà faites avec la :siainte cploïflbe et en tenter continuellement de

236 GRÉGOIRE V!l.

nouvelles. De Rome moderne, la législation évangélique était aussi transmise aux contrées où la foi avait déjà pénétré ; et comme les consuls romains, les pontifes faisaient et déposaient des rois, mais au nom de Dieu seul.

Je n'ai point cherché dans les récits qui précèdent, à dissimuler les inconvénients graves qui résultèrent immédiatement et se firent sentir pendant plusieurs siècles en Europe, à partir de l'agrandissement excessif du pouvoir des pontifes opposé à la puissance impériale ou temporelle ; mais mon intention maintenant est de faire ressortir avec quelle force d'âme et d'esprit Grégoire VII a su pressentir la puissance qu'il communiquerait au prêtre en le séparant du monde, en en faisant l'enfant, le citoyen , le soldat de l'Église , par le fait seul du célibat. C'était sans doute une très-grande idée que celle de modifier pour l'agrandir encore,le système de conquête des anciens Romains, en le reproduisant sous la forme chrétienne. Mais la plupart des hommes peuvent concevoir de grands projets : une qualité bien plus rare , c'est de trouver le véritable moyen pour les réaliser ; et Grégoire VII a parfaitement réussi en ce point. On ignore si, après avoir été banni de Rome , et pendant son exil à Salei*ne, sa haute intelligence a pu lui faire prévoir l'énorme puissance qu'il léguait à ses successeurs; mais il est certain que l'empire catholique ne serait jamais arrivé au degré de puissance et d'éclat

GRÉGOIKE VU. 237

temporels qu'il a atteint depuis Grégoire VII jusqu'au seizième siècle , sans les prodigieuses combinaisons de ce génie extraordinaire.

Je conserve présente et vive encore dans ma mémoire l'émotion singulière que j'éprouvai il y a vingt ans,lorsqu'après avoir vu toutes les merveilles que renferme le Vatican, j'arrivai enfin dans la salle dite /io^a/e, voisine de la Sixtine, que le pape Grégoire }QII fit décorer, en 1 580, de peintures représentant les traits d'histoire qui constatent particulièrement les progrès de la puissance pontificale et réputés les plus glorieux pour elle. On y voit Luitprand, roi des Lombards, signant l'acte de donation au Saint-Siège des Alpes Cozie , et Charlemagne restituant à l'Église toutes les villes qu'il avait reconquises sur Didier, le dernier roi des Lombards. Plus loin est représenté Grégoire VII assis , recevant en présence de la comtesse Mathilde , les humbles excuses du roi Henri IV que le peintre a montré presque nu et prosterné devant le souverain pontife. A cette scène en succède une de la même nature, mais où figurent d'autres personnages. On y voit le pape Alexandre ÏII assis sur un trône dans la place Saint-Marc à Venise, d'où il relève de l'excommunication, l'empereur Barberousse, prince qui, ainsi que Henri, fit élire un antipape, favorisa le schisme et se réconcilia enfin avec TÊglise (1161). Bientôt on aperçoit Cclestin IV (1245), voulant venger l'injure faite à Grégoire IX

son prédécesseur, par l'empereur Frédéric 11 qui, non nioltis audacieux que Henri, avait assiégé le pontife jusque dans Rome et fut frappé d'ex coînmunication dans un concile tenu à Lyon. L'œil se repose plus agréablement sur une composi-^ tîon qui retrace l'époque à laquelle (1379) Grégoire XI^ conseillé et conduit par sainte Catherine de Sienne, reporta le Saint-Siège d'Ayîgnon à Rome. Puis enfin la prise de Tunis, et la bataille de Lépànté, deux victoires remportées sur les enfants de Mahomet, et si heureuses pour la chré*tientéy sont retracées et se voient avec plaisir sur les murs de ce Vatican que ces glorieux faits d'arïhes préservèrent peulnêtre de l'invasion des infidèleé.

Sauf le défaut d'humilité que Ton peut sans douté l'eprocher au pontife qui a désigné le choix de ces compositions ; comme , après tout , la gloire d'une nation^ même soumise à un pouvoir théocratique , est un élément nécessaire à son existence temporelle , on conçoit qu'un souverain pontife ait employé les mêmes exagérations dont ont toujours abusé les princes de la terre pour flatter l'orgueil de leurs sujets. Mais ce que l'on a peine à comprendre , c'est qu'à la suite des tableaux qui viennent d'être indiqués , le pape Grégoire XIII ait eo l'idée d'y joindre le& deux derniers sujets qui sont tracés sur les muri^ do cette salle Royale. L'un est le roi de France Charles IX , assis et approuvant en plein parle^ —

\ le

Ut

GRÉGOIKE VII. 239

ment la condamnation de l'amiral Coligny et des Huguenots pour s'être révoltés contre le roi et l'Église ; l'autre, le massacre des protestants exécuté dans la nuit de la Saint-Barthélemi en l'an 1572, et Coligny frappé à mort et précipité du haut d'une fenêtre.

Cet événement de sanglante mémoire fut donc jugé à Rome, huit ans après qu'il avait eu lieu, comme une action favorable et glorieuse pour r Église, comme un fait qui se liait avec les actes de la politique pontificale de Grégoire VII, comme une victoire du Saint-Siège, en un mot, dont il fallait imprimer le souvenir sur les murs du Vatican.

J'ai reconnu, admiré même l'amour excessif de

Gr^oire VII pour la justice absolue ; et j'ai mis

dans tout son jour la haute intelligence de cet

homme; quant à juger de l'accroissement qu'il a

donné au pouvoir temporel du Saint-Siège et

des résultats de la politique qui a été suivie à

Rome pendant cinq cents ans, depuis lui jusqu'à

Grégoire XIII , on peut consulter les murs de la

salle Royale; on en apprendra plus que je n'en

saurais dire.

Malgré les études préliminaires auxquelles se livre tout voyayeur prudent^ avant d'entrer dans Un pays qu'il a l'intention de parcourir et de connaître, il se trouve souvent en défaut. C'est ce que j'éprouvai lorsque, visitant Tltalie, et quittant la Toscane pour me rendi'e à Rome, je passai par rOmbrie. J'eus alors le regret de ne pas avoir pris d'avance plus de renseignements sur cette contrée. Mais de tous les grands souvenirs qui s'y rattachent, celui sur lequel je me trouvai le plus neuf, fut le nom de saint François d'Assise, le fondateur des Ordres Mineurs. Dans toute i'Italie, et particulièrement dans TOmbrie, l'admiration respectueuse qu'inspire la mémoire de cet homme est aussi vive aujourd'hui qu'elle le le fîit au moment de sa mort ; là, les monuments, les lieux et les hommes ; tout parle de lui.

â44 SAINT FRANÇOIS D ASSISE.

Déjà, en approchant de Pérouse , le voiturin qui me conduisait, disposé, je ne sais par quel sentiment intérieur, à prendre l'habit de Frère Mineur, m'exprimait dans son langage grossier sa dévotion à saint François. Tout en disant son rosaire à la chute du jour, pendant que nous voyagions, mon conducteur s'interrompait pour célébrer les vertus et raconter les miracles de lliomme de Dieu, Honteux de mon ignorance, je sollicitai la complaisance de cet homme pour me rendre, dans la ville où nous allions arriver, le service qu'il m'avait rendu âans celles que nous laissions derrière nous ; et en effet, sitôt qu'il eut pris le soin de me trouver un bon gîte à Pérouse, U parcourut la ville et ne revint à mon auberge qu'avec trois ou quatre volumes qu'il mit à nja disposition. Il n'y était question que de saint François, de sa vie, de sa Règle et du couvent de Sainte-Âssise. Mon attention se fixa particulièrement jsur l'un des petits livres intitulé : « (^us- « cules du patriarche séraphique saint François € d Assise. y>

Je lus sa Règle ; je lus ce qui reste des poésies qu'il a écrites en italien, et enfin je m'attachai à ses entretiens {colloquia) , avec l'espoir d'y trouver les élans purs de l'âme du saint. Le seizième entretien fixa mon attention.

« Le bienheureux Père, y est-il dit, ayant été a retenu quelque temps à Sienne, à cause d'un c< mal d'yeux, reçut d'un haut personnage de

c< cette ville, nommé Bonaventure, l'offre d'un « fonds de terre, pour y bâtir un monastère aux « Frères Mineurs, a Mon Père, demanda le li- <x béral donataire^ comment vous plait-il que ce c< séminaire ou ce monastère soit construit ? car c( malgré mes bonnes intentions , je ne me fie « pas en mes lumières pour déterminer la dispo» c< sition d'un tel édifice» »

« — Très-honoré Frère, lui répondit le bience heureux Père, nous vous exprimons d'abord «{ toute notre reconnaissance pour le champ que « vous nous offrez et sur lequel je pense que l'on a pourra bâtir une petite église proportionnée à « nos besoins. Quant à sa construction, je vais « vous dire ce qu'il convient de faire : les Frères a (mineurs) doivent évaluer le nombre d'ar- « pents qui leur suffiront, d'après le vœu de pau- « vreté qu'il leur a plu de faire au Seigneur, et « pour donner bon exemple au prochain. Cette « première chose réglée, les Frères s'adresseront « à l'évéque diocésain, à qui ils déclareront qu'un « haut personnage, tant pour l'amour de Dieu « que pour le salut de son âme, leur a donné une « terre sur laquelle on peut construire un mona- « stère; et je désire qu'ils viennent à lui, évêque, « patron et père très-pieux des Frères Mineurs, « pour le prier de faire descendre la bénédiction « céleste sur la chaumière ou le pauvre petit mo^ « nastère {tuguriolum aut numasterium pauper-^

a culum) (1), qu'ils ont Fintention de bâtir, a Après avoir reçu la bénédiction et la permission « de Févéque, que les Frères alors fassent une (( enceinte à la circonférence du terrain sur lequel <c doit s'élever leur petite église, et qu'au lieu de « mur ils l'entourent d'une forte haie en signe de « la sainte pauvreté et de l'humilité auxquelles « ils sont voués. D'ailleurs, qu'ils fassent con* « struire quelques pauvres corps de logis avec du <( bois et de la boue , ainsi que des cellules dans a lesquelles les Frères puissent, quand cela cona vient, prier et travailler pour se maintenir « dans la pureté d'âme et loin de l'oisiveté. Dans « l'idée d'étendre les prédications, ou sous tout e autre prétexte , que les Frères ne bâtissent R pas pour eux des églises spacieuses et d'une « grande capacité. Il convient à leur humilité € d'en avoir de petites ; et ils donneront uo c meilleur exemple au peuple, en allant prêcher « dans d'autres églises étrangères à leur Ordre. » Après cette lecture, le lendemain vers le soir, ayant visité toutes les curiosités de Pérouse, et lorsque je me promenais sur la terrasse circulaire de la citadelle d'où l'on découvre des campagnes si fertiles et plus loin les montagnes qui vont se joindre à l' Abruzze, on me fit remarquer au milieu d'une longue ligne de végétation, une

(i) Et facianl mîlti magnam carbonariam in circuitu terrœ quant |>ro sBdîculee situ acceperunt.

SAUfT FRANÇOIS D* ASSISE. 947

espèce de tour, et un peu plus loin, yen la gaudie, au milieu de la montagne, des toches Uanohes qui brillent oomme suspendues sur un vert sombre. € Voilà Notre-Dame*des«Ânges, me «ditHm eo m' indiquant l'édifice, et là, au milieu « des bois^ est Assise, la patrie de saint François. 9 L'humilité des intentions du saint, au sujet de la bâtisse d'un monastère, me revint alors à l'esprit en regardant le dôme élevé de Sainte-Marie**des» Anges ; et dans le conflit de réflexions que ma lecture et oe que je voyais me firent faire, j'as« pirais au moment où je serais près de la ville d'Assise.

Quarante-huit heures après, je m'en appro^ chais. J'entrai d'abord dans cette église de la Madone-des^Anges, que j'avais prise de loin pour une haute tour. C'est un édifice assez vaste bâti vers le seizième siècle, par Yignola. Son ordon«« nance et sa disposition rappellent celles de Sainte Pierre de Rome. Cependant l'attention serait fai* blement éveillée, si un détail singulier et très*^ apparent ne frappait pas tout à coup l'oeil du spectateur. Immédiatement sous la coupole du dôme, et au centre de l'église, s'élève une petite maisonnette, Tuguriolum , comme dit saint François, que le siaint a effectivement habitée et où il se retirait pour prier. C'est dans ce lieu dési-* gné par le nom de Porziuncula et où saint Fran^ çois rétablit une église ruinée mais de fondation ancienne, qu'il eut une vision pendant laquelle

Jésus-Christ lui dit de s'adresser au pape qui accorderait une indulgence plénière à tous les vrais pénitents qui visiteraient cette église. Cette indulgence fiit effectivement accordée par Honorius III en 1223, et depuis ce temps, le concours des pénitents qui s'y rendent le jour de l'Assomption est immense.

En entrant dans cette cahute , et à la vue du grabat et de quelques menus ustensiles qui ont appartenu à saint François , et que Ton conserve depuis six cents ans , on éprouve une vive émotion, on se sent pénétré au fond de l'âme de la profonde humilité dont le saint faisait profession.

Mais lorsque l'on sort de cette humble cabane et que tout à coup on mesure de l'œil les arcs, les voûtes et la coupole de la spacieuse et riche église qui lui sert de dais aujourd'hui , il vous vient d'étranges idées sur les modifications que l'on a apportées aux instructions que François avait données pour la construction des églises de son Ordre.

On va juger si elles ont été mieux observées pour la construction du monastère. Assise est une ville de trois mille âmes environ, dans laquelle, outre une vingtaine d'églises et dix ou douze couvents d'hommes et de femmes, on remarque avant tout , le saint couvent où sont déposées les dépouilles mortelles de saint François. La masse immense et les constructions hardies de ce splen-

dide édifice couvrent le sommet et une partie du penchant d'une belle colline adossée à une montagne assez élevée. Lorsque F on monte verscelieu, et en gravissant le chemin tournant qui y conduit, on aperçoit, sous mille aspects divers mais toujours majestueux et pittoresques, les habitations et le grand monastère de la ville. L'église même du saint couvent le cède au monastère dont les terrasses suspendues sur des arcs d'une élévation prodigieuse sont abritées par un portique moins haut qui semble se marier avec l'étage inférieur. Il n'y a qu'un grand aqueduc à double voûte , qui puisse donner une idée de l'aspect que présente le couvent d'Assise à ceux qui ne l'ont point vu. Au-dessous de cet immense édifice , croissent une végétation abondante et tous les firuits que la terre peut fournir. Enfin, derrière, s'élève une montagne boisée qui le fait ressortir avec le plus vif éclat.

Dans cet ensemble , il y a tout à la fois quelque chose du château d'Atlant et du palais d'Armide ; le voyageur va d'enchantement en enchantement, jusqu'à ce que parvenu à la rue principale de la ville , il se trouve au seuil de la porte de leglise supérieure où les fidèles sont journellement admis. Le style en est gothique (1206), et toutes les parties intérieures de son architecture, depuis le sol jusqu'à la voûte, sont couvertes de figures et d'ornements peints, dont l'aspect général est gai et éclatant. Mais ce lieu

150 SAINT FRANÇOIS DASSISE.

n'est en quelque sorte que Tatrium de l'église d'Assise ; car immédiatement au-dessous d'elle, on descend dans une autre, et enfin dans une troisième , lesquelles par leur gisement souterrain, communiquent avec le saint couvent et se trouvent enfermées dans ces immenses galeries en terrasse, qui présentent leurs flancs du côté de la campagne. La première église souterraine formée d'uùe multitude de voûtes à arêtes surbaissées, est mystérieusement éclairée par des ouveitures et décorée dans ses moindres parties des peintures admirables de la composition de Giotto. C'est à l'extrémité de cette riche et majestueuse église souterraine, qu'est placé l'autel adossé à la partie du rocher où l'on savait, par tradition , que les restes mortels de saint François avaient été déposés après sa mort, en 1227, sous le pontificat de Grégoire IX.

Aujourd'hui, il existe une seconde chapelle souterraine pratiquée, creusée sous la première. En 1822 l'empereur d'Autriche visitant l'Italie, s'arrêta à Assise. Charmé de la magnificence du lieu et touché des soins qu'il avait reçus au saint couvent , il voulut consacrer le souvenir de son passage en laissant au monastère une assez forte somme d'argent. Les religieux de Saint- François eurent aussitôt l'idée de l'employer à faire une recherche exacte de la voûte secrète où la tradition indiquait qu'avait été déposé le corps du fondateur de leur Ordre, afin d'orner

SAINT FRANÇOIS FASSISE. |5I

dignement son tombeau. On flit obligé de creuser à môme la montagne, pour sculpter un énorme pilier de pierre , assez massif et asse£ fort pour soutenir le rocher auquel est adossé le mattreautel de l'église souterraine supérieure où est en^ fermé le corps du saint. En 1823, lorsque j*alla! à Assise, ce premier travail gigantesque était foit ; on construisait les Toutes retombant sur le pilier central , et destinées à soutenir le poids des deux églises qui les surmontent ; bientôt enfin cette troisième chapelle fut achevée et mise dans l'état où elle est aujourd'hui.

Telle est la disposition de ces trois étages d'é-^ glises auxquelles est adossé le saint couvent. Quant à ce monastère, il est immense. Outre ce qui est rigoureusement nécessaire à un établisse^ ment de cette nature , on y trouve encore tout ce qui peut rendre la vie douce et commode à ceux qui l'habitent. Magasins, fruitiers, greniers pour les provisions et les récoltes, infirmeries et pharmacies , rien n'y a été oublié* On a poussé le soin jusqu'à établir des promenoirs et de& réfectoires pour l'hiver et pour l'été ; dans toutes les parties des nombreux bâtiments , destinées aux usages les plus communs de la vie, il règne une propreté et une abondance constantes, et les précautions journalières sont tellement bien prises , qu'à toute heure de nuit ou de jour, on est certain de trouver tout ce qui peut être nécessaire à la vie.

En rapprochant les instructions données par saint François, pour régler l'étendue et l'importance des égliseset des couvents destinés aux frères de son Ordre, avec l'état où sont arrivés dès le quatorzième siècle et où se trouvent aujourd'hui le monastère et la triple église d'Assise, on peut déjà se faire une idée générale de l'accroissement successif et des vicissitudes qu'a éprouvées l'institution des Frères Mineurs pendant six siècles ; or je pose cette double limite, pour déterminer le cadre dans lequel j'ai l'intention d'inscrire et de tracer l'histoire de l'homme qui a fondé et vivifié cette célèbre Religion.

François est né en 1 1 82 , à Assise , ville de rOmbrie. Son père, nommé Pierre Bernardone de Mériconi, commerçant, avait exercé sa profession, selon toute apparence, ainsi que ses confrères de la Toscane, en France. Cette conjecture est d'autant plus probable, qu'outre l'établissement des banquiers et des négociants italiens , connus à Paris sous le nom de Lombards à cette époque, on prétend que le fils de Bernardone , qui avait été nommé Jean sur les fonts baptismaux, reçut celui de François.^ à l'époque de son adolescence, à cause de la facilité avec laquelle il apprit et parla la langue française que son père lui avait sans doute enseignée , en lui donnant mie teinture des lettres. Sa mère se nommait Pica.

Lorsqu'il sut les langues française et latine, son père voulut le mettre au courant des habitu-

des de son commerce ; mais le jeune François, peu enclin à cette vocation et disposé à jouir des plaisirs de la jeunesse, tout en prenant part aux travaux de son père, vivait avec ses jeunes amis au milieu des fêtes et des festins. Cependant, malgré ces petits écarts et tout en prodiguant souvent l'argent, on remarqua en lui dès cette époque , une propension constante à soulager les pauvres et à leur prodiguer même ce dont il pouvait disposer. Il était d'ailleurs fort doux, ayant de la grâce dans Fesprit et se montrant aimable à tous.

Ëtant encore jeune homme, il lui arriva d'être fait prisonnier par les habitants de Pérouse , à l'occasion d'une querelle et d'un combat qui eurent lieu entre ceux de cette ville et les gens d'Assise. Pendant sa captivité , il commença à montrer la supériorité de son caractère et la force de son âme soit en relevant par des paroles sérieuses le courage abattu de ses jeunes concitoyens, soit en leur donnant des distractions agréables, par l'agrément de ses récits et de sa conversation. Cette circonstance donna quelque importance au Jeune François qui parvint à l'âge de vingt ans ayant vécu selon le siècle, mais avec une tempérance remarquable, et partageant sans goût , mais sans résistance , les soins du commerce de son père.

Vers 1202, il éprouva à l'âge de vingt ans, une dangereuse et longue maladie , pendant laquelle il prit la résolution en lui-même d'abandonner

iU SAINT FRANÇOIS D ASSISE.

la vÎQ |3QiOQdaiae< A peine aes forces lui permireateUes de sortir, qu'il en profita pour aller dans la ville, où il rencontra un pauvre dont il revêtit les baillons , et à qui il fit prendre ses propres habitât Après avoir fait cet échange en signe d'humilité» il rentra chez lui. Pendant la nuit il vit en songe une grande salle remplie d'armes de toute espèce, et crut recevoir l'avertissement d'en choisir pom* lui, de prendre la croix, et d'aller combattre en Terre-Sainte, pour la conquête du saint sépulcre* Ayant acheté un cheval et s'étant pourvu d'armes, il partit pour la Pouille , dans l'intention de passer en Palestine. Mais averti parDieuqu'il devait faire une guerre spirituelle et non mondaine, docile à l'ordre divin qu'il avait reçu 9 il résolut d'obéir, s' attendant bien à recevoir ultérieurement des ordres d'en haut, propres à le diriger dans ce qu'il avait à faire. A ce songe succéda une vision ; Jésus crucifié lui apparut et lui dit : « François, il £siut que tu aimes tout ce que tu as abhorré et que tu rejettes tout ce que tu as aimé jusqu'à présent. >» Pénétré de cet or<dre et voulant surmonter tout d'un coup la révolte de s^ instincts les plus impérieux , François ayant rencontré un lépreux, alla à lui, l'embrassa et lui fit une large aumône. Par cet acte , il venait de triompher tout à la fois des répugnances de son corps et de son âme, il en était maître. De ce moment François changea complètement toutes ses habitudes. Il chercha la solitude, passa

SAINT FRANÇOIS D ASSISG. 255

une partie du jour dans les bois ou dans les églises» 3'étant pi*osterné un jour, pour prier, daofi c^e de Saint-Damien, située à quelque dîatance dd la ville d'Assise, comme cet édifice menaçait ruine, il lui sembla entendre une voix qui lui ordonnait de le réparer. Les yeux encore bdgnôs de larmes , il courut ai^aitôt chez son père > prit une certaine quantité d'étoffes , alla les vendre dans la ville voisine, à Fo%no, ainû que le cheval dont il avait fait usage pour y aller^ et revint avec le prix des marchandises à l'éi^se de Saint-Damien. C'était un pauvre prêtre nommé Pienre qui la desservait et en pre* mut soin» François, après s'être incliné avec res*^ peet vers l'ecclésiastique doot il était bien connu ainsi que sa famille, lui offrit l'argent destiné à la inéparation de l'église et au soulagement des pauvres , en le priant en outre de consentir à œ qu'il le laissât demeurer quelque temps avec lui» La prêtre voulut bien recevoir François, mm reftiaa d'accepter une somme d'argent dont fea paretrirS du donataire pourraient lui deman^ der impérieusement compte. Alors le jeune inspîifé , eans s'émouvoir, jeta toutes les pièces de monnaie par la fenêtre, comme si c'eût été de r<mhire, et s'établit à l'église de Saint* Oamien.

Otteiques jours après, le père de François, Ber-^ aardooe , étonné d'abord de l'absence de son fiifi, puis bientôt après devenu furieux en ap<-

prenant ce qui s'était passé, courut à Téglise de Saint-Damien. François, effrayé du courroux de son père et cédant à cette crainte, aUa se cacher dans une retraite où il demeura quelques jours. Mais là, il ne tarda pas à roUgir de la lâcheté qu'il avait commise, et s'étant retiré de sa cachette, il alla, plein de joie et de confiance, se promener dans les rues d'Assise. Pendant sa retraite à Saint- Damien, il avait tellement négligé le soin de sa personne , et le jeûne, les prières et les macérations avaient déjà si fort altéré ses traits, que ses amis, ses concitoyens crurent qu'il était devenu fou. La populace qui le poursuivit d'abord en le raillant, se mit bientôt à l'assaillir à coups de pierres, et à lui jeter de la boue. L'étonnement des uns» la brutalité des autres, loin d'ébranler le courage de François , le rendirent au contraire plus ferme dans ses résolutions ; et en se voyant abandonné de ses amis et insulté par la populace, plein de l'amour qu'il éprouvait déjà pour Jésus-Christ, il se sentit en quelque sorte lancé vers lui et séparé à tout jamais des affections mondaines. Loin de laisser échapper même un geste qui indiquât de la colère ou du chagrin , il continua à se promener gravement dans sa ville natale, jusqu'au moment où son père, furieux et humilié tout à la fois du spectacle que donnait son fils, s'empara violemment de lui et l'enferma dans sa maison. On rapporte même que Bernardone poussa la cruauté jusqu'à le tenir enchaîné

SAINT FRANÇOIS D ASSISE. î257

et à le frapper, dans l'espoir de le faire changer de résolution.

Cependant Bernardone fut obligé de faire un voyage pour les affaires de son commerce. Pendant son absence y sa femme Pica fut chargée de la surveillance de son fils qu'elle aimait tendrement. Profitant donc de cette circonstance qui lui parut favorable pour essayer auprès de François des moyens de persuasion contraires aux violences de son mari , elle lui dit tout ce que la tendresse maternelle put lui inspirer de plus fort et de plus entraînant, pour le ramener à des sentiments et à un genre de vie plus raisonnables. Mais le jeune inspiré resta inflexible; et loin de se laisser toucher par les paroles de sa mère qui venait de lui rappeler les soins qu'elle avait pris de son enfance , il lui représenta au contrahre, qu'il avait plus d'obligation à Dieu qu'à ses parents ; puis prenant auprès de celle qui l'avait exhorté d'abord, l'autorité que lui donnait Fardeur de sa foi , François finit par engager sérieusement sa mère à suivre son exemple, à abandonner le monde et à ne vivre que pour Dieu. Pica, reconnaissant que toute observation devenait désormais inutile , prit le parti de faire échapper son fils de la maison paternelle et de le laisser libre d'agir selon ses intentions.

Mais au retour de son voyage, Bernardone entra en fureur lorsqu'il eut appris la fuite de son fils ; et après avoir accablé sa femme de rc- I. 17

è58 SAmt rtlAl^ÇOlS b^ASàlSË.

jiWfeiiê^ , il alla droit à l'église de Salttt^Dàmien pour reprendre son fugitif. Mais cette fôte, Pftin- Ç'dîs, àÙ liéU àè Redouter là t)rè)5éiitte dé son père, se présenta k lui, et dit èh lui intdntraitt un fe^ôhl câlift'é et Séreîn -.«Mon père,.jèhéï*edoute «Çïïià îii Vos métfàfcéS, ni Vôtï^e priSôti, ôî hlème « lès tourments que vôlis pourrez tn'ihflîger , « parce qpié je mè sens disposé à sbuffif'ii^ toute « espèce de supplices J)oùr î'atnôUr de Dieu. » Le calme et la ïertnété avec lë^uels 6èS ^^ârôîés ifiirenl prononcées fïirént sentir à frerhardôttfe que nèii ne pourrait plus ébrattlier la résolution dé soii fils *; et voulâhl àù moîn<5, daus éés 'ôir^ éôhslancès, perdre le môînS d'a^ ^ept possible, il redemanda Au prètïie la somme qne s^bh ftls aVaît eue de ses ttiarcliandîsés , rèStîlUtioh (\M YeMèsî'âstîque pUt faire, en raison de là prèéaUttUû ^^îi avait prisé de ramasser les pièces de ttiouûàié qUé FrànÇoîs avait jetées par la fettétre.

ftent'ré dans ses Jtohds , mc^s redôUtattt de nouvelles prodigalités dé la ^ ^t de Soh fils , Bérkiardône crut devoir se Uii îre en garde contre lui él garantir soU bîéU q . ^erait iufâilliblemént passé aux pâUvrés. ïl fit dohc assigUéî Prà'nçôîs dévàïit l'éVèqUé, âtttt quMl ïîl litiè réhônciatîott éh forUie de soh héritage. iPVâhçois se rendit éiSèôlivéiUéUt à f asèléhâtîôïi , et en présence dé l^évêcjïie et dé BteVUârdôfté, il se dépouilla dé toUs ses Vètétaeïitô ju^qu**à Sa chemise , en lîl un petit paquet , et àjptés àtôîr

fwMoé à riiéfitàg» île don père, il4R à celui^ t itieirotti ai appelé jusqu'ici moti père eu ce « «oide ; maiî dorénayant je dirai avec bien « piuâ de confiance : NijftrePére qui ête9 dans fe^ « tfkuM > lui «eui que je connaiMe à présent , lut « seolte ^1^ dépose monliéritiige. »

L'évéque iKit «i profondément touché des «en^ ttméiits qa'etprimait François , qu'après l'avoir emlmÉsé myéi tendresse , il lui fit donner des lialnta* Mais lèflâMe saint préféra des âarritennl du préht ; et après l'avoir taiUé de BMadère à èe qu'il repiré^ntAt ht forme de ht amsty lia'en v^tit, remerda Tévéqm et re^ wm^emiteiretâii^èson père.

Délivré de tMitei^ les afiections et de tous les min qui jusquMà l'avaient encore attat^é aux cbwos du monde ^ François s'en alla dans les limxdée^rtS) ^) te cœur satisfait et TAme fibre, il «Mit à dhadtar des knimges spinluette» en rhOOMllr de DMtk

Cet aedideni ^én ^pr^niers tempe de h vie aaûrte 4e f^n^^ jpeut fournir une occasion de ^Mittltrer daniiP^ de son Ame , et

d^ipprécier ^u jœiefedttpeisâtion deeeti«8|^rità MtHi éffOfpm j en m6, lorsqu'il aviAtaneinft m

•H piMit tyae f^rançois s'exeri^t i la poésie en langue lipançaÉse«t 4bi£eniie; «aïs fl ne iie«s tq«e trais cmMîq«toss de'sa eompesîlieii , écrits «e dopifter idiome. Aucun rensetgnement

positif n'indique à quelle époque de sa vie ils ont été faits ; mais le troisième , et le plus important, est évidemment une peinture de Tétat de son âme, lorsque, embrasé deFamour de Jésus-Christ, et tout entier à cette passion divine , il fut forcé d^en verser la fougue d'expression dans un mode de poésie qui tient tout à la fois du mysticisme et du dithyrambe. Or, comme on en.

pourra juger par les citations que je vais donner, les sentiments exprimés dans ce cantique se rapportent évidemment à la disposition d'âme où dut se trouver François lorsque, débarrassé des soins terrestres et tout dévoué à Jésus-Christ, il prit le Sauveur pour modèle et chercha en quelque sorte à se transformer en lui.

Ce cantique qui n'a pas moins de 350 vers, et dans lequel on trouve, à propos de l'amour divin, toutes les locutions , toutes les figures consacrées alors et depuis à la passion la plus mondaine , est divisé d'abord en couplets, puis il prend la forme dramatique , et se termine par une explosion de tendresse et d'amour qui , considérée au moins du point de vue littéraire , n'a d'analogue que dans les passages les plus aventurés des odes de Pindare. Tout en évitant la prolixité et les redites qui y abondent , je vais en donner la traduction extraite , de manière cependant à en faire saisir le sens , la marche et le but.

« Amour de charité , pourquoi m'as-tu blessé « si profondément? s'écrie François; mon cœur

« brûlé d'amour. Il brûle, il brûlef il se liquéfie, « il se consume comme la cire au feu ; et tout en «c yivant, il meurt.... Avant que je fusse dans « cet état , je demandais l'amour au Christ y « pensant que ce n'était que douceur ; que je « vivrais exempt de peines et dans la paix la « plus douce. Mais aujourd'hui que je me sens « dans toute l'exaltation de ce sentiment , j'é- « prouve un tourment auquel je n'avais pas « même songé... Bon sens, cœur, volonté , plai- « sir! J'ai tout perdu. Toute espèce de beauté « me paraît de la fange , et les délices , les rî- « chesses ne sont plus pour moi qu'un sujet de « perdition. Planté dans mon cœur, l'arbre d'a- « mour avec ses fruits me nourrit seul.... Pour « obtenir cet amour, j'ai laissé , j'ai donné tout « le monde ; pour Tacheter je me suis complète- «c ment engagé, vendu. Aussi suis-je tellement « fiisciné par lui , que je ne sais où je suis en- « traîné. L'amour m'a changé , détruit. Je passe « pour fou aux yeux de tous , et je me suis si «( complètement vendu , que je ne sais plus si « j'ai la moindre valeur.

« Ceux de mes amis , continue François , « comme s'il voulait faire allusion aux derniers « ' événements de sa vie qui ont été rapportés « plus haut , ceux de mes amis qui sont hors de c( cette voie , se flattaient de m'en retirer. Mais c( celui qui a disposé de soi ne peut se donner a encore ; il n'est pas au pouvoir de l'esclave de

263 SAINT FRANÇOIS D A/SSISS.

a faire que la possession n'existe pas. La pierre fc se briserait plutôt eUe«môme, avant qm Va«> « mour qui me possède se détruisit.

« Ma volonté et Tamour ne font plu9 qu'un ; « et ni le fer ni le feu ne pourraient les séparer, $L Ce sont deux choses trop bien unies pour qu'el*- « les puissent être divisées. La peine et la mort « elles-mêmes ne sauraient s'élever jusqu'à la « hauteur où ma volonté pleine d'amour a été « portée. Au-dessous d'elle on voit toutes les « choses du monde tourner et s'agiter^ tandis tf que^ comme une âme ravie, elle est heureuse « dans les régions les plus hautes*

c .M«. Je voudrais ressentir plus d'amour afin « d'en donner davantage; mais j'ai tout donné « à celui qui m'a renouvelé, parce que je voulais tt qu'il possédàttout. Beauté antique et nouvelle! « ê lumière immense ! depuis que je t'ai trouvée, a je suis ravi hors de moi, et mon cœur est trans* « formé en Christ.

« «M •• C'est par le charme de la douceur, que « l'âme est liée ; c'est ce qui la foit s'épanouU « pour s'attacher à ce qu'elle aime; et plus elle m considère la beauté , plus elle tend k s'élancer « hors d'elle^mémet Une fois dans le Christ.

« elle nage au milieu des richesses ; elle ne se « soucie plus d'autre chose , elle perd jusqu'au « souvenir d'elle-même*

« Ainsi transformée en Christ pour ainsi dire, « et unie à Dieu 9 elle devient divine , elle s'é<^

« lève aMessM* de toutes le^ hau^ursi et^evient « ï^einçi,,.., En Çbvist çst née Hne nouyelje « çréatttfe qv* » dépouillé le yieil hoipme. »

li^ saiflt PeÇtÇ VêYlent encorp, pt avec plus d'ar-: dÇWr, ^la BÇWt^tÇ dp? tourments et des ^nç[uiétH()esi quç Jui C4iï§ê Tamour dont il est enflftmmé ; puis tout à coup, il exprinie les d<>ntçs qui aswéfept son g^rit : « Jg m sais, s' écrier t-fl , i( copiQifint îd puiis supporter Ufl tel tPurment. n Mon ÇWW I ma raison m'pnt ^\é rayig, jç ne «i PWS juger de ce qwe je fais pi de ce ^e je a dW9 %ire, Çeuï qui me yoîent, singj al>sprbé « se deWWd§»t s\ l'ampur iibstrait et mm ^pte « pï^t m christ ; et moi-m^ipe, ip'înterpegeant « pQur s^Yoir quel mérite, quelle yaleur il ipe % re§ter^t ^î eeja ne lui convenait pas , je de- « meure préqceupé de cette que^tiou , sans que a je copserve ni yplonté ni ppsi^itjilit^ d'agir.

«J'ai SU p^Hei*; Tpaiuten^tje suis inuet. Je « Yoyajs, et suis deveuu aveugle, Pt îpute- 4 fois 9 tant l'ablipe où je suis est profond , en ^ me t^isaut je Pftrje; je fuis et je suî? lié. En « descendant je ipopte \ je tipus et suij^ tepu , n jf} sujjs dedans et dehors ; je poursuis et je suis tL poursuivi, Q amour in^iuense , pourquoi me % brûïesrtu ainsi ? pQurqupi me rendHU fOH ? V

Mflteré ^'entraînement et ja p»9piop ^yee

lesquels Francpis paraît avoir cpuippsé ce cantique , on peut cependant y découvrir un certain art. Ou dirait qu'il a voulu expliquer et excusor

tout à la fois la nature de la folie dont son père et ses amis le crurent frappé. Il en fait minutieusement connaître, comme on vient de le voir, la cause et les effets , sans craindre même d'avouer toute sa force. Arrivé à cet aveu , le poète quitte momentanément la forme lyrique et fait parler le Christ :

« toi qui m'aimes , dit le Sauveur à France çois j ordonne ton amour ; car il n'y a pas « de vertu sans discipline. Puisque tu désires si « vivement de t'unir à moi , renouvelle ton in- « telligence par la vertu. Pour m'aimer conve- « nablement , je veux que tu aies recours à la « charité telle qu'elle est ordonnée et prescrite. « C'est par le fruit que l'on juge de l'arbre. Tou- « tes les choses que j'ai créées, l'ont été selon un « ordre et selon une mesure ; toutes sont ordon- « nées pour leur fin. C'est par l'effet de cet ordre « que chaque chose conserve sa valeur ; et la « charité a besoin, plus que quoi que ce soit, w d'être soumise à l'ordre. Ainsi , âme, puisque « c'est par l'ardeur que tu es devenue folle, c'est « que tu es sortie de l'ordre. »

Après un avertissement si net, si ferme et venu de si haut, il semblerait que François dût s'incliner et obéir. Mais il en arrive tout autrement , et comme aurait pu le faire un amant mondain , il défend, il excuse, il justifie sa passion, et jusqu'à sa folie :

« Christ, répond François, eh quoi , c'est après

<( avoir ravi mon cœur, que tu me recomman- « des, pour t' aimer, de mettre Tordre dans mon « esprit ? £h ! comment , depuis que je suis <x changé en toi , serait-il possible qu'il restât « quelque chose de raisonnable en ma personne? « Ainsi que le fer chauffé jusqu'à Tincandes- « cence, j'ai reçu une autre forme. En moi, l'esa prit pur, ô amour Jésus, s'est transformé en « toi ; et du moment où une chose a perdu sa « qualité propre, elle ne peut plus opérer par elle- « même , car sa puissance dépend de sa forme ; <c c'est la condition pour porter fruit. Je me suis «( donc transformé en toi. Christ, en pure vé- « rite; ainsi c'est à toi seul qu'il faut s'en pren- « dre de ce que ma conduite ne te platt pas. Or, ce si je ne te plais pas, l'amour ne te plaît donc « pas non plus ?

« n est certain que si je suis deyenu fou , c'est « toî , Science éternelle , qui m'as mis en cet « état. Et cela m'est arrivé du moment que j'ai « été blessé , que j'ai fait pacte avec l'amour , « et que, m' étant dépouillé de moi-mémo, il m'a « revêtu de toi. J'ignore comment je suis passé « à une nouvelle vie, de quelle manière j'ai été « détruit ; mais maintenant que l'amour m'a « donné tant de force , les portes sont rompues , « et je suis avec toi , ô Christ !

« Pourquoi m'as-tu exposé à de telles ardeurs, « si tu voulais que je demeurasse dans les bornes « delà tempérance? s'il y a eu faute, elle est tienne

m SAINT FRANÇOIS VA^m^

« et noa roienpe, puisque c'est toi qui m' m jeté f^4»»ii cette Toi^i

« Et toirrpiêHiç, as-tu pu tç gîtrantir de Vl^ffiouv « quand tu es çlescendu 4u «el €»^ terr^f? Te ra^

•avalant jusqu'à la cwditiap humaine , q'^Hu « pas erré dans le mowde , ne voulait posaédev ^ ni mmm ni bien, et çliériss^tnt outre mesur§ « |a pauvreté do»t tu as voulu upus ewiehir 9 pendant notre vie et dans la n^ort î Ivre eq ^ quelque sorte, tu parcourais le monde i oon^ « duit par Vamour comme un homme vendu, « Pans toutes tes actions , tu ne donnais que des « preuves d'amow i et ne te souciant de vïm de « ce qui pouvait Vitre personnellement utile , du <« milieu du temple tu criais ; s Qu'il vienne « celui qui a éprouvé la soif d'amour, et il lui sera

« donné un amour démesuré dont la doucoUP dé«

(t salière et nourrit! ♦jTu ne t'es pas gouveroé liait bitupllement avec une telle prudence , que t« f( n'aies parfois lâché la bride h ton amour, Tu a n'es pas né de la chair, mais de l'amour et s de l'amonr humanisé , pour lequel tu as coura s te mettre en croi^ ; et si je pe me trompe t tu s ne t'espai; di^^olpé de cet amour devant Pilate. « Je vois que la sagesse était cachée et que Ta»- « monr seul se laissait yoir; que la puissance ne

a se montrait pas parce que la vertu n'était pas

n encore en liberté. Or c'était un grand amour «( que celui qui se montrait si tendre pour « l'homme ) jusque sur la croix.

« Ainai doue , 6 Jésus , si tu «g éi^ «i jm»

« »ioimô| li tu t'«« laissa eniYror pw tant d« dou*

« ceur, pourquoi me reproches-tu (l'avQÛ? perdu

« h MM «t la nwon » d'ôtre rdsté woi forcw en « pareille occasioo , toi quel'imour a lié «i for* « tewept. S'il a «u te eootraiqdre à acoeptev la « eûoditioa la plus vile , comment pourraÎHS s trouver la forée de dire que je ne veuK pM de* « venir fou ainsi que toi T »

fit à la auite de ces réflexions et de ces récrimi* nations étranges , François, paraisiant se aentir sûr de la vietoire, entonne de nouveau un bymne aur l'amour, et célèbre dan» les termes lea plua exaltés le bonbeur qu'il éprouve de se sentir identifié aveo Jésus^Cbrist.

Blalgré l'étendue de cette citation , je pense qu'on ne me saura pas mauvais gré d'ayoir re* produit iei un morceau de poésie d'une Wfm grande importance littéraire , et qui fait si bion connaître la disposition de l'âme et la tournure de l'eqnrit du personnage que nous étudions.

Cbaeun peut apprécier maintenant ce que les cootemporains de François ont appelé sa folie i M il est bon que Ton sacbe quelle eouleur pre^ n«i( la dévotion chez les bommea le plua aincô* remeot pieux, au oommencfHoent du treizième iiôele.

On sait done quels étaient les sentimenis i«" cr^ et la qualité de l'intelligence de François d'Assise lorsqu'il était jeune encore. Maintenant

nous allons chercher à suivre les modifications de son caractère et de son esprit, pendant sa vie d'homme fait.

François, dégagé de tous les liens terrestres, de ceux même de la famille, se mit à marcher sans projet mondain et dans Fintention seule de s'entretenir avec Dieu et de le louer. Dans le trajet qu'il fit d'Assise à Eugobio, la singularité de son costume, et sans doute l'expression extatique de sa physionomie, lui attirèrent de mauvaises rencontres. On le prit pour un fou échappé , et plus ordinairement encore pour un malfaiteur. Mais tous les mauvais traitements qu'on lui prodigua ne firent que l'affermir dans sa résolution. Sans parler des pauvres qu'il recherchait, partout où il rencontrait des lépreux, espèce de malades fort communs alors en Europe depuis les croisades, il allait à eux, soignait leurs plaies , les baisait même , afin d'accoutumer ses sens à vaincre toutes les répugnances. Et pour parvenir plus sûrement à intéresser tout le monde en faveur de ces malheureux dont on s'écartait, il demandait l'aumône et leur donnait ce qu'il avait reçu. Ce fiit en employant ainsi son temps , qu'il fit le chemin jusqu'à Eugobio où il trouva l'un de ses amis, dont il n'accepta qu'un pauvre vêtement pour remplacer celui qui ne pouvait plus lui suffire. Après avoir vécu quelque temps ainsi , il se souvint de l'ordre qu'il croyait avoir reçu de Dieu, de réparer l'église de Saint- —

SAINT FRÂKÇOIS D ASSISE. 269

Damien. Ëtant retourné à Assise, dans sa ville natale, où tout le monde l'avait vu vivre dans un état presque opulent, il se mit à demander l'aumône avec tant de courage et avec une telle persévérance, qu'il ne tarda pas à amasser une somme qui put le mettre à même de commencer la réparation de Téglise. Mais pour contribuer de tout son pouvoir à cette œuvre pieuse, malgré la faiblesse de sa santé qui était déjà altérée par les jeûnes, les veilles et les macérations, il se décida à servir les ouvriers, et porta des pierres de construction. Enfin l'église de Saint-Damien fiit restaurée avec l'argent qu'il fournit, et même par ses soins.

La force et la constance de volonté chez l'homme sont peut-être les facultés qui donnent la plus haute idée de lui à ses semblables. Ces qualités frappent même chez les scélérats qui en font le plus horrible emploi ; aussi ne doit-on pas s'étonner de l'efiPet qu'elles produisent quand elles s'appliquent à de nobles et saintes actions.

Il y avait encore, à quelque distance d'Assise, l'église de Saint-Pierre qui menaçait ruine.

Sans se glorifier de son premier succès, mais entraîné seulement par son zèle, François résolut de la faire réparer aussi, et se remit en devoir de demander de nouvelles aumônes. Cette fois, nonseulement on ne se moqua pas de lui, mais émerveillé de son zèle pieux , on s'empressa de lui

trb SAINt FRANÇOIS D ASStSE.

Uftè tnfAlèine église tombait en mue. Bien qn'App&vtenant & dë6 woinei» Bénèdidins , elle iMt abandonnée tSèpois longtempis déjà. Lorsque PfSihçtfiS te Ittn^it à ^es méditations et à h prièt^^ un Mtmit p&niettlier Tattimit isouvent VèKce vieil Mtfiicë.^lédié à h Vierge. Cette église, «ttnée dam la plaine, à peu de dii^tance d'Assise, ô«eti|>alt tm e»paee dit h Pûrtimmle, et elle étaltmommée aie») eomtne elle Feist encore au'-

Ov&ce à la t^itte atjiâvité ^ François , elle ne

tarda pas à être remise en état de recêVOÎt leâ fidè^ leS) et k prèdilectiaQ que ce éaint perioiuiage ftY«k poiur la JPi^rtiêneuie «'étant augmeatée > ii résolut de é^établir dans cette isnéine petite rabane qui «e y<Mt ^dncore a«y<^urd'hui, sous k Mn^ tueuse eMlpale dont Yignola «i surmonté la Mvt^ yeÛe ^Uee 4e k Madonesles-Ai^es.

Fraoçek w^ d^à fak intérjteureiiieiit d'iormenses progrès dans la vie sainte qu'il se propo-

sâltée «»n»,ïttai*Uëp»ttvaettcoï^àtî?eltfeê^ i]W^là satlAftMïtifOn tte voit ijpxe ies gens duisièiàe, iMndfi le fôpewssèf i^otntne atanl, Paient tfispo^ «es att tOttftffttee à t^if à luî.Tonjottrs prèocwiçè de hparireettott li laquelle 11 tlésirsdt attendre, «l jOtot qttll «ssfcstattÀ r«!(»ce di\1n, il se «entft ipénètTède v»s patoles de TEvangile : « Nejmtet m Vt, id fft'^i^tylà tteûSb tttnii^ftt&s, etc. » fioniten!Ken

sAlMt ïtiANOO» h'Asàm. va

« y«iH^, !»'iSeHà ('ratiçoii», eU èiitétidàbt ce» tnOtiS, « t!ë ^ ]é tèéh;liè, te «[Ute ittOti e(ettr ÛSsifé ave« « Ulht ti'a¥d««iyi » Et msMt il quitta âë» sOtaHèiKi, »àb Mtoft, sa h^àiié, et t«kiôtt<^ à l'âl^m. Il lui

restait «acbfë une tiëiutui*fe dé tuii> quil iréj«ta,

JffyvSty ItUbscitttëll'dâé tiordâ dobt il 8e Ceignit les ffSitts.

A i^éittè «ut^ii, pit tc^ aiit^ , côflutietieê à se

eeMtn«lèr Stl^iëtetnènt à 1& règle dès apôtfes, t]m dèillHltat âlt« l»!àHlcip«t> t^ aUti^^ à të j^^f^» ttbiffiêiBiêbt de là vie chtétietlUe, il Se tjfêetdà à

prtdbei^ là péniteuce. Oh dit que eotiurieh^nt

pli» ; % ses diScdttM étaient isi siinptes et Si tbU» «lâMtB Unit ^ là fois, qu'ils péhétraieht )usqu^»tt

ftmd de Viam de sies àuditeuirs.

%ié ^rblé^ Uie lardèï^nt pas À porteur des firuitii,

et fieittutes les pj^psonties qui les tàvaieut éeeu»

tées, ce fiit un des plus riches citoyens é^ÂSsise, BerffiMd QuitttïiYalle, qui , pénétré des aveftisseHftènts de Vkmmmfiè âè lÈen , tiàf on désirait

iêjà Fi^nt(ois ainsi, vésblut le pt«niie¥ de quitter lé ttdbdé. Les dM^ns^neës de «ette cbn^i^ie»

^ ta cèrèebônie bîtàlte par làqtfëllè elle fttt tOii»

iHSticfêê , Sont trt)p curieuses p^our que |e tie les liKMafe f)»seôttnattre en détail. BemalK), tfispijsé à

«fe «unvèrtar , nsaîs \i6uî»nt s'assuter "pltis paHt--

<MiVè<eflM!ttt de là Bàinteté de Ft^nçeis^ Tinvitài

sotipèf (^2 lui. tentant et après le veipas , Us

eurent des entretiens spirituels qui les conduisirent assez avant dans la nuit. Bernard fit faire un lit à son hôte auprès du sien, et ils reposèrent dans la même chambre où le maître du logis avait fait mettre une lampe de nuit. Bernard ne tarda pas à feindre de dormir , pour épier son compagnon qui , à plusieurs reprises, se leva, se mit à genoux et pria Dieu avec ardeur , et non sans verser des larmes, lui demandant de le maintenir dans la voie où il s'était engagé. Bernard, persuadé et touché plus que jamais de la sincérité profonde de François, n'attendit pas que le jour fût venu pour lui déclarer que son intention était de le suivre et de distribuer son bien aux pauvres. Mais l'instituteur, non moins prudent que le disciple, fit observer qu'il serait imprudent d'agir ainsi sans consulter Dieu. Or la précaution que François voulait faire prendre à Bernard n'était rien autre chose que de consulter les sorts des saints.

Les sorts des saints étaient alors ce que les sorts virgiliens avaient été chez les païens. Dans les occasions importantes de la vie où l'on ne croyait pas devoir prendre parti sans interroger le destin , on ouvrait au hasard un livre, celui d'un poète chez les anciens , et ordinairement l'Evangile ou un psautier depuis l'étabUssement du christianisme ; et le premier passage qui s'offi'ait aux yeux devenait l'arrêt de la destinée du consultant. {Voyez Ducange, Sortes sanctortan.)

Malgré la condamnation fréquente de cette pratique par les conciles précédents, François, qui avait plus de foi que d'érudition, se rendit à l'église accompagné de Bernard et d'un certain Pierre de Catane , chanoine de l'église de Saint- Ruffin, la cathédrale d'Assise, lequel témoignait aussi depuis quelque temps le désir de faire pénitence. Après avoir entendu la messe, François, accompagné de ses deux amis, pria alors le prêtre de faire le signe de la croix sur le missel, puis de rouvrir. A la première épreuve, on lut ces mots : ^Simus voulez être par faits, allezet vendez tout ce « que vous avez ; » à la seconde : « Ne portez rien a en voyage ; » enfin à la troisième : « Que celui «t qui veut venir après moi^ renonce à soi-même ; « qu'il porte sa croix et me suive, ù

Cette sentence prononcée, François, se tournant vers Bernard de Quintavalle et Pierre de Catane, leur dit : a Vous avez entendu, mes Frères, « quelle doit être notre Règle et celle de tous ceux « qui voudront se joindre à moi ; allez ! et faites « ce que Dieu a ordonné. » A la suite de cette cérémonie bizarre , Bernard, le premier disciple de François , vendit ses biens , les distribua et reçut l'habit, ce que fit également Pierre. Tel fut le commencement de l'Ordre des Frères Mineurs, événement qui eut lieu le 16 avril 1209, deux ans après la pénitence de François, et lorsqu'il était <3ans sa vingt-septième année.

Ces deux disciples ne tardèrent pas à en at-

iirer d*autres. Uq gentilhomme d'Âsstseï, Ëgidio, qm «vrnt été (présent à k distribution que Seréâf^ avait faîte ^e ^s biens > voulait imker sob ek^mple^ et s' associa à François, fiientét Fiii|fio lijoâgè, f\uffino, Slabbadino et Silvei^ro le f>re^ itaier jprèire «qui soit entré dans l'Ordre, tous «des {premières familles d'Assise, vmrent -se réufiff aéxjprenËiers{)énitents. Ils étaient d^ali nomtoe de 'Befi^ lorsque François , après «iVoir recommandé sa ^Mmvelle famille à ï^n et iav<Ar ^anaé à ses fV^es des instructions sur 4a manière dont ils devaient se coiïduire et f^rècitor la f » éMt<j » c e ^ém pédfés et la conversion <à hieta^ 4es '«associa, «A ^'y ^(^omprenMit, deux à détax, les <bénk et les fit pmiif en tîToix, deux au levant, fbu& «u ^couchant, deux au midi et deux «ti nord.

t»ès épreuves forent souvent 'dm^», pendant te saint voyage de ces hnit m^ssiovinfaiFes oou^ verts d'habits sales et déguenillés, 'que retenait tBfife corde. Les pieds presque nus ^t 4ïe fWmvant vivre que des amnôvies qu'on vookrft è>ien leur faire, ils devenafient tour à tonr l'objet fcle la dérimon 'CtHles mauvais f raitements des enfants «et de la populace, chx la tei^reur des habitants qui lés ^dnaient pour des voleans etdes assassinÉ;. i^his d^e fois lear vie Icrt ^#i danger ?; mais des in^ ïrtntoiîirtis *êè Fi^ançois étaient m précfees ^ 1 ' ^béissàiicê'de ses discqiles Vm si cofnpiète, qiie 1 nouvelle confraternl>lfé fink(pfflr1^i4om|ièfn:*«de'loii' UB tes pfévefiirî{»ns^<dè toutes toBtlraniMs fa W

avait inspirées. N'ayant absolument riea<{ue leur pauvite liaJMt et leur oonfiâitace en Dieu, en entrant cUuns b(Sini^s<Mispoiir demander F atmràne^ lears fMmièpes painaies étaient : « ^mx à cette mai^ « se»; .» jpms >qué(tant et prêts à ^recevoir la plus sîfifi|de âounritiwe^ si ion la leur accordait, diion- «eiifeiKent ils oe se 'plaignaierït pas d'un refus ^ iBais même <d on mauvais traitennent ou d'<une S)insitalité exercée contre «ux,

Cette ppemière épreuve eut pour résultat d'aocmitfnner les populations d'Italie au>cestume ert aux pratiques des Frères Mineurs, de faire con-^ 4aaitpe le désir qu'ils avaient d'ameoer les*chré^ tîeBs à la pénitence, et enfin dafiermii* iles disciple (de François dans les rudes travaux apo«stoliqnes qu'ils s'étaient imposés.

:Laa?squ'ils se retrouvèrent à Assise^ le nombre de la famille ne tarda pas à s'élever jusqu'à <iaoae frères, conformité avec les apôtres de 3éms'^l^rist, -ce Cfui «parut être à François >un avertisseorent d'établir sur des fondemenite «solides 9a nouvelle société «qu'il venait 4e formefr.

fD tài^onC'SSi première Règle, en prenant J'Évangile pour fondement et ajoutant quelques pré- 'ceptes nécessaires, afin de rendreila viedes Firèpes uniforme. La ^renonciation à toute ipvcgpriété, <et -par oenséquent ia pauvreté absolue, ;fiinsiiq4[ieil& (AiastaÉé la pïvB iiîgouveuse, sont Jes "ipiteiniers -deiroâirs jfmposés^tux^Frèves ipar'la (Règle. )L€(urfha* ^Étiitoit se'C<N»q>Mepde<4i9UK tmtt^dB teudlmie

« Dieu ^ parée que cette honte qu'ils auront teçm « deviendra pour eux un honneur et une gloi?e « devant le tribunal de Notre-Seigneur Jésws- « Christ. Qu'ils sachent que cette hontes ne r^ <e tombera pas sur eux, qui Tauront sofiriferte; « mais au contraire sur ceux qui auront eu Yiih « tention de les en couvrir. L'aunoAne est rbérî- « tage , la justice due aux pauvres , et Jésus- « Christ nous l'a acquise. Or, les Frères, en « travaillant à agrandir et à répandre cette jus- « tice d'après l'exemple de Notre-Seigneur, re- « cevrwit de lui une ample récompense. » ' Dans tout ce que François d'Assise a écrit en cette occasion, on sent qu'il a été entraîné, comme il le dit lui-même, par un amourexcessif <}eDieu. Mais si l'on cherche h se rendre compte , par la réflexion, du sens des lois que son instinct pieux lui a fait dicter, on y trouve cette singulièi*e combinaison d'idées, au moyen desquelles il se proposait d'amener le riche à faire don de ses biens aux pauvres, pour acquérir le droit de demander lui-même l'aumône sans rougir, et relever ainsi l'état de pauvreté. En humiliant le riche et en exaltant le pauvre qu'il rapprochait par la sainteté et la ferveur d'une charité réciproque, il se flatta, au moyen de cette théorie ingénieuse, qui tendait à rendre la pauvreté universelle, de rétablir l'égalité spirituelle, et même positive, entre les hommes. Cette idée si séduisante dans tous le temps, et accueillie avec tant d'enthousiasme au

SAINT fSUNÇOt» WASSISB. «M

Ireiaième sîède, loi sans drate ea gsoiide j^itie cause à^ suecès immense qu\)]!M;mt riBstiUitfMk des Fvères Mineuîs dès sop orighie ; mais it h/jâ eonveiûr que s^ action , à mesure qu'elle s^'esl feit senlip, est Ictin d'^yoir produit les graufks et beaux résultats que son fondateur en attenc^ pendant quelque temps.

Deux causes ont concouru , selon moi y à la rendre à peu près i^ulle y relativement aq ipoina à l'intention sainte de François : la première ré^. side dans les conditions les plus simples, n\ais les plus impérieuses, de la vie humaine que la Règle de François voulait faire mettre de côté à des populations entières. On peut ass>ujettir des masses d'hommes à des devoirs ; mais il est imprudent de leur imposer, journellement, l'exercice de vertus et de dévouements auxquels ne s'élèvent que rarement et ne se soutiennent qu^avec beau^ coup de peine et de grands combats, les âmes le plus favorablement privilégiées.

Quant à la seconde cause de F altération prompte de l'institution des Ordres mendiants, on peut la saisir, je crois, dans les paroles mêmes de la Règle de François , par lesquelles il prétend donner à llnstitution de la mendicité^ une source divine. Aucun passage de F Evangile ou des actes des Apôtres ne peut donner lieu , même par induction ou par allusion , à prétendre « Que Jésus-Christ, Fils « (kl Dieu vivant, ait demandé l'aumône, ainsi ^ que ses disciples et la Vierge sa mère. » On a

lieu de s'étonner d'une pareille erreur chez un homme tel que François d'Assise dont personne cependant ne mettra jamais en doute la bonne foi ; mais on ne sait comment expliquer que son disciple saint Bonaventure, lui qui était lettré et profondément versé dans l'étude des Saintes Émtures, ait reproduit cette étrange erreur dans son Apologie des pauvres. Était-ce aussi un préjugé populaire auquel le temps avait donné l'importance d'une vérité , ou quelque auteur chrétien, qui nous est inconnu aujourd'hui, avait-il transmis cette tradition î C'est ce qu'il est difficile de décider péremptoirement ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que vers le milieu du treizième siècle, trente ans après la mort de François, les docteurs les plus graves, ainsi que les poètes satiriques du temps, signalèrent avec force cette grave erreur.

Quoi qu'il en soit, cette Constitution étant arrêtée, celui qui Tavait donnée sentit le besoin de la faire connaître au chef de l'Église, afin qu'elle reçût de lui force et existence par son approbation, François décida donc avec ses disciples, que l'on se mettrait en route pourRome; et, se réservant la direction spirituelle de ses Frères , il se reposa sur Bernard de Quintavalle du soin de veiller à la marche du saint troupeau. Pendant le voyage, les Frères, animés par l'exemple de François, prièrent avec une nouvelle ferveur, soignèrent les pauvres et les malades qu'ils

rencontrèrent jusqu'à leur entrée dans la grande ville, où ils furent reçus à l'hôpital de Saint- Antoine.

C'était en 1210. Depuis douze ans déjà, Innocent III occupait le trône pontifical. Cet homme habile, de la famille des comtes de Segni , après avoir été cardinal-diacre, fut ordonné prêtre et élu pape, à l'âge de 37 ans. Personne, de son temps, n'était plus savant que lui en jurisprudence, et cette qualité jointe à l'ardeur avec laquelle il s'appliqua à affermir et à étendre la puissance temporelle du Saint-Siège, le fait placer, avec juste raison, au nombre des plus grands souverains qui ont gouverné les affaires de Rome. Tout le grand système politique dont Grégoire VII n'avait, relativement à ce qu'a fait son successeur, que tracé la théorie, fut réalisé, régularisé et mis rigoureusement en pratique par Innocent III. Le lendemain de sa consécration, et au mépris des droits des empereurs , ce pontife reçut l'hommage-Iige du préfet de Rome, lui donna le manteau d'investiture de sa charge , lui fit jurer de la résigner dès qu'il en serait sommé, et exigea des sénateurs et des officiers du gouvernement , de lui prêter serment de fidélité. L'empereur Henri VI qui s'était successivement rendu maître d'une grande partie de l'Italie, venait de mourir. Profilant donc d'un événement qui délivrait le pays d'un joug accablant. Innocent reprit aussitôt possession de la marche d'An-

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