‹ Grégoire VII, Saint François d'Assise, Saint Thomas d'AquinChapitre 5 sur 6 · SM SAINT FRANÇOIS · texte numérisé non relu

SM SAINT FRANÇOIS

oted^ ^ àd l'Ofnbfie; veYendîfiia les bieiia de b grande eomtesae Mathîlde, et ftit suf le peinl de s'emparer de l'Exarchat de Ravenne. Ces ade»

de fermeté attirerez! à ini^oeeBl III la faveur populaire, et ce pape, profitant de la l^ine que le» Italiens po^aîont aux Allemands , en fit le point d'appui de sa puissance iViture. 11 s^agissah de nomBAer un successeur à Henri VI. ^u^ant l'exe^pl^ de Grégoire VII , Innocent prit parli dans le différend qui s'éleva entre les deux eompétiteur& à l'empire , Philippe de Souabe et 0^ todfi de Bruaswiek, et se déclara en faveur du se^ eond) mais en maître, sans descendre à des explications et s^autorisant seuleqient de ee principe: m Que toute puissance de la terr^ émane « de Dieu , et par conséquent de son vicaire. » Fort de ee principe et enhardi par son succès, Innocent III apnul^ bientôt Télection que le dernier empereur avait fait faire de Frédéric, son fiisi, encore enfant, pour roi des Romains, et maintint Vempire vacant pendant près de dix ans, jusqu'à ee qu'Otton, son protégé, fôt élevé à la dignité impériale. Dans le même moment qu'il rejetait le joug des Allemands pour leur imposer le sien, il dictait aussi ses lois à la France en interdisant ce royaume à Toccasion du divorce de Philippe^Auguste avec Ingeburge } il confirmait par une simple bulle le titre de roi de Bohème à Prémislas s l'un de ses légats couronnait Joannice en Bulgarie; et le roi Jean d'Angleterre, re-

SAINT FRANÇOUS; DASStSfU Wi

fuSiStDtt de rappeler rarcheyêqike et les^ «Qoia^ ^ Ganterbury ^ se voyait ahandco^i^aé de 9e$ç s^n^^^ et inenacé lui-{r>èi]Qe d'une sentence ^po^toUqiii^ qui \u\ rayis^t son trône ^ Biea pil\i3> âcMWftWi H arf aefaant les couromiea avect wie. bardkets^^^^ ^i uBe soudaineté iiiouïes jusqu'alors^ Ii^poe^ol exeoœmuiûa ce même Otton IV qu'U a^ait sputenu pendant dix ans et élevé à Tei^pirei^ daoH rinteatîon de punir ce prince du refus qu'il fyjt^ sait de restituer les bieas que la comtes^ MathUd^ avait dodanés au Saint-Siège.

A toutes ces grandes eombinaisoos; r^%ieA)aei$ et politiques se joignaient les événements les ]dus extraordinaires et les plus graves* L'Ëu« rope était menacée de l'invasion de& Tartare^ ; les entreprises des Européens sur la Tcarre;» Sainte étaient presque ruinées , et le pontife se trouvait dans la nécessité de faire prêobof une nouvelle croisade. Mais un événement tout à fait inattendu , la prise de Constantinople par les Croisés mêmes rassemblés à la voix dlnno*^ cent et conduits par Beaudoin^. comte de Flandre^ n'eut pour résultat que de rendre le pape arbitre de l'empire d'Orient comme il l'était devenu déjà da l'empire d'Occident. Toutefois cet avantage ine^éré fut contre-balancé parles suites Auieatea d'une autre croisade^ dirigée contre les Albigeois dont l'Église ne put se débarrasser qu'en noyant ces malheureux hérétiques dans leur propre sang«

Innocent III gouvernait donc l'Europe latine et

grecque, mais au milieu des agitations politiques continuelles et ayant à régler et à maintenir autour de lui des populations qui, malgré l'observation des pratiques religieuses, étaient au fond trèsvicieuses. Car malgré les efiforts tentés par les papes et les conciles depuis Grégoire VII, c'est-àdire pendant plus d'un siècle, on n'avait pu déraciner la simonie , l'incontinence et le luxe orgueilleux auxquels le clergé était adonné. Ces vices étaient toujours aussi forts et aussi communs, non-seulement parmi les gens d'Eglise, mais chez les laïques puissants et riches.

C'était donc à ce souverain tout-puissant et au milieu d'une ville où le clergé ne paraissait qu'avec des vêtements dont la recherche et la somptuosité mondaine excita plus d'une fois les remontrances des conciles, que l'humble François d'Assise, mal vêtu et sale, ainsi que ses pauvres Frères, venait se présenter.

Innocent III, l'esprit sans doute préoccupé de tant d'événements compliqués dont il cherchait à rendre Fissue favorable, se promenait sur une terrasse nommée le Miroir qui dominait le splendide palais de Latran, lorsque François, dans toute la rude simplicité de son costume, se présenta pour lui soumettre sa Règle. Bien que le cardinal Jean de Saint-Paul, évêque de Sabine, eût parlé favorablement de François à Innocent, celui-ci, soit par distraction, soit que l'aspect du moine lui inspirât du dégoût, le rebuta et ordonna même

impérieusement qu'on le fît sortir de sa présence.

L'humble François alla retrouver ses Frères à l'hospice Saint-Antoine ; et ils se mirent tous en prière. On dit que pendant la nuit suivante, Dieu fît une révélation au pape, tandis qu'il dormait, et que le pontife, voyant un palmier croître peu à peu entre ses pieds, puis s'élever jusqu'à la hauteur d'un arbre majestueux, s'aperçut alors que le palmier indiquait le pauvre qu'il avait si durement repoussé la veille. Il est possible aussi que le cardinal Jean de Saint-Paul, en insistant sur le mérite de François, ait fait revenir son souverain de sa prévention ; mais ce qui est certain, c'est qu'Innocent fit rappeler François, lui donna une longue audience à la suite de laquelle il se décida à approuver conditionnellement la Règle que l'instituteur lui présenta, et à permettre la prédication aux Frères Mineurs.

D'après le témoignage de tous les historiens , il parait que la personne de François d'Assise ainsi que l'idée de la Religion nouvelle qu'il voulait établir, furent très-favorablement appréciées par Innocent, et que si ce pape n'accorda qu'une promesse d'approbation définitive, il faut en attribuer le motif à sa prudence et à des déterminations qu'il ne voulait pas enfreindre sans de fortes raisons, surtout sans avoir soumis les actes du nouvel Ordre, à l'expérience.

On venait de prendre, au quatrième concile de

Î86 SAINT rRÂNÇOIS X> ASSISSE

Ijftraii, «ne àécîi^on ^insî oonçcie :: '^ Dtus la « crainte que la trop grande diversité de Religwns Mi m)9pp(»^'^ koonftision dans TËgfise de Dieu, M noui^ idéfemdMS fortement ^q«e ^ui que ce K JS^it «en -clièif^che, en ciombine de iMuvelles ; et « (f&teoiiqfûe voudra se mettre en Religion, n'aura « f^'àdhfoisirrune de celles déjà trouvées et qui 4( e\«^6nt. 9> {Quatrième 'Concile de Latran^ oka^ piùne 19^. LeijbCy U XL)

<je doôumenf^t ^cieuidémonlre toi]^ à la fois ^ <;i*«^»l^ qae la cour de Rome concevait ii ppdijpos de Ja 'grande qùamité d'Ordres 3^%ienî ^!d^tM%s déjà , et «combien 4a disposition des es- |Wfts «1 fiarope ^aît alors favorable à *OGfi ^ta* î^fisse$i»etAs, pitAsque malgré le gramd ncffiobrede oeWi ééjà reconnus et la défense 4pae l'^on nrient «de *»Pè , itfn ne cessa pas d'en fonder de nouveaux jftsqu-ôu'tîOHtfmencemerit du dix-septièiae âècle.

Je peYfse Qu'une indication des établiissements reUgïÉWxiÉftTtérieurs à ceux des Frères Blkiem^ et ft»êciietii*, fondés par saint François cet saint lltewiinitjue, downera une idée de l'impoi^tanice et 'des *nooiivé«iettfts qui 'ont pu résuher»àc ee$ in* iMlluKions.

A|ftrès îes prefnriers soWtaires avoués pBV ie -Ghrfettenfigwie, les Palémon, les Pacôme, lesAntcfifte '(ft q^l^es autres pieux personnages qm ^e refth'èferit 'dafns les déserts de là Thébaïde , parut au sixième siècle (544) saint Benoît dont la R^te'à m^ êe^widementà celles de çrresque

SAINf fftXNÇeiS D-ÀS$ISe. W7

to«A les "^[^d^es fmiremeiit reiigÎMx îiiMit«é8 fty**èsi. A«L temps de Cbâi4eAiagiie,<miiinencà«eiit à ts^'étàSMc 4et; èksmoiiïes rég«iier6-^ imf«fit «n eenHÉMi «o«rs la in^Smre régie, sMnMs à i«i abiié et formant «des mèfiastères^ En 81d F'abbayê ée Gftiïiy &t fondée p» Ginllaïune, oraHe 4' AinreN gae et àm d'kqfÀMine^^^ ftmnd iiiR9til»a "M lidS2 i CMAredes Chartreux ; ptiiîs s'<élevèi<e»t mi(^ cemyèMeM ^e monastèfe tle CîteaM «n 4^99^., eeàtà t4e saint Ântekie de Vienne , «et «m 1413 iVMrdne de Fontevrault. Or il faut ^emar^fuefr ^pie k {Aq^ de ees in^itutiMs fiïrent 'Èii^plikffkém k de» loragrégatîetos de femmes et qnk «^èiqneÈ modificatians iprès-, on s'y oonformait % )a fè^ ^mAm Benoît ; ensoiDe qbte l'^Ënrape détint <couvwtt de Séffédietines. Qâ&nt «ftx «Gfimoniosvts i<6g«iMers, ik tfoi^nt égalefneint arppUqnés aux dewK «èxës-, 'et dès leneuvième siècle-, 3s «ervî^ TCMtHie rofoge ^aux dames nobies <fai déslilHdeilt entrer en Religion.

^«>de (temps après la preiiiièi^ caroî^e, «c^tte ^e»è '^àitme donna fieù à ilHnfifdrtition desOr^ •diies i^digienic-miKtarrés : les Templliers en 1 1 19, les*^evaliet<s Hospitaliers deSrâit^leafn de iémplÊAmi en 1190. Ërifln, poitir pédftîpe 4es paSeirs %MWî«enement ^témûiÈ à la foi cbrétieime, dans iè nord de T Europe, on avait créé les ©!«dpês milhlâftres 'des ^rèrésdè i'épée qui JfUPent i^nis ^nsoke atiK ehe^aliei^ TeotoM^ûe», en ll-^.

À peu fiés ve^ 'oe *te«^, ilaïnmied^seeii*-

grégations religieuses augmenta encore en Europe ; et outre les Ordres qui viennent d'être énumérés, on créa encore de 1190 à 1209, ceux de Flore, des Servîtes , des Humiliés , des Jouissants, des Mathurins, des Béguines, etc., etc. Parmi les associations de cette nature, dont les Règles moins sévères permettaient à ceux qui en faisaient partie de vivre dans le monde , Û faut distinguer les faiseurs de ponts {pontifices)^ congrégation qui, dès le commencement du douzième siècle , a fourni une grande quantité d'ingénieurs et d'architectes habiles, qui se chargeaient de l'établissement , du tracé et de la construction des chaussées , des routes et des ponts.

Sauf l'omission de quelques congrégations peu importantes, tels étaient les Ordres religieux établis et approuvés par le Saint-Siège, en 1212, lorsque Ton jugea à propos, au concile de Latran, d'arrêter l'ardeur de ceux qui voulaient en créer de nouveaux.

Mais précisément lorsque cette défense était promulguée, François et Dominique qui venaient de concevoir l'idée de deux Ordres fameux destinés à se répandre dans tout le monde , demandaient simultanément l'approbation du pontife romain, pour mettre leurs institutions en usage et en vigueur.

Sans supposer un instant que l'esprit religieux n'entrât pas pour beaucoup, dans la disposition si générale, aux douzième et treizième siècles, de se

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soumettre à des Règles austères, et à tiaire partie d'une assoeiation monacale, il est indubitable cependant , qu'il y avait dans le gouvernement des affaires du monde quelque chose de pénible et de douloureux même, qui entraînait chacun à se soustraire à la puissance et à la juridiction arbitraire des princes temporels et à se réfugier dans des lieux et au miheu d'hommes gouvernés par des lois ou des règles fort austères sans doute, mais auxquelles on se soumettait volontai-^ rement et qui n'étaient pas sujettes aux caprices de ceux qui les avaient dictées ; car la fixité des lois est un des plus solides éléments de la justice. Mais outre cette disposition, particulière aux Règles religieuses , qui empêchait que la vie intérieure et extérieure des hommes ne fût remise sans cesse en question , il faudrait être frappé d'aveuglement , pour ne pas s'apercevoir qu'à travers toutes les entreprises audacieuses qu'ont tentées les pontifes romains , pour affermir et étendre la puissance temporelle du Saint-Siège, il règne dans les actions , dans les écrits et les institutions de la plupart d'entre eux , un instinct de justice admirable, si on le compare aux £mtaisies officielles des princes de la terre, leurs contemporains. En général, les papes ont défendu les faibles et les opprimés ; presque toujours ils ont bravé les souverains les plus puissants de leur temps , pour les arrêter au moment où aucun de leurs pareils n'était assez puissant lui- I. 11}

àqo SAINT FliANÇOiS {^ 4Sli)«p.

Vf^èvnp P<>ur les eatpép)ier de cQpiin^tti^ une Cf ^^uté , une ipjustipe ou un(3 iiqpiété. Is vie de Grégoire VIJ qt^i aima la justice çt fmt fim- 9Mf f ^^ , coname il put dirp (Je lui pu inour^nl , est pl^pe dq c^ pieuses témérités q\à \[n gisaient |)fAv^r le plus puissent inpparque de spR tpmps, p^rçe que ce prince était injuste et sans foi 4^s i^p§ pppjfiesçes. {pnopept III qui marpha sur les frftces de Grégoire^mai^ en recul^pt ipdpQnil^^pt le }l\^\ déjà proposé, Iqupcent m , cloftt I» Wvédté epvers les rois eut oii^iqairpiqept popr Qbjpl le perfeptionnemeat moral dp lepr conduite , est, eppore Ip souyars^in en Europe, qiû ^it eu le ppemiprridpede substituor aux lois b^I^ares du n)pyeu âge , le gr^nd acte qpi a servi de point de (IppAPt 4P déyeloppppient dp la jurisprudence qpi rpgne aujourd'hui. L'abpUtiop de^ sentences pHf le ^(ing , le rejet des prétendus j^geme^ts de fHet^ , dps di^ls jtuliciaires , au moyen desqupls les pfiuses étaient jugpes selon l'psî^gp fépdal , a ep Uep sous le règne d'Ipnocppt III ; et ce décret fpt trèi^vraisemblablement le résultat de la vo*- Iqpté de cp pontife si yprsé dans l'étude et la connaissapce des lois (i).

(4) Ce fait a trop d'importance pour que je ne rappelle pas textuellement le cUap. XVIU du quatrième concile ^e Latraa, p(i il ^e (rquve cofi$igaé ; 1^ vpici : % SentenUaiQ 8$u^uinis

< ni[)lu$ p)^rici4s dicte( aut prpfçi^i : Sed nec sfUigitii|U TÏadic-

< lam exerceat , aut ubi exercetur intersit. Si quis autem hiyus « modi occasione statuti , ecclesiis , vel personis ecclesiasticis

< «liquod prœsqmpseril inferre dispendium, per censuraoi

SAPIT FRANÇOIS U' ASSISE. i«i

^n m cQ^^^^rmt ménie |es c])qs^s que du ppîq( 4f vue tei^nporel, riei) n'est donc plus facile à poippfeiidre que rentrainement des classiBS feibles, pauvres et tyrannisées vers le gouveroer mept ^pplésiq^fique qui annulait m quelque sprtp la fq^cp iflatérielje et brutale, et établissait des principes t^ndant k faire rendre justice à qui de droit , sans avoir égard au rang, sans s'inquiét0r d^ la puissance ou de la faiblesse, quelles qu'elles fussent, de ceux qui avaient des différeQi]^ h régler.

M^i^ inalgré les bons effets que devait avoir l'établissement de ce principe nouveau, ils furent extréfpement lents à se faire sentir, par la raison que tout le haut clergé de l'Europe, devepu souverain, seigneur féodal et vivant de fait selon les usages et les lois mondaines, fit corps avec les princes de la terre et s'opposa avec une opiniâtreté extrême à l'introduction d'une jurisprudence qui tendait à lui ravir une foule de privilèges dont il ne fut réellement dessaisi qu'après six sièp}es de luttes.

« ecclesiasUcam compe$catiir. Nec quisquam cleripus litteras € scribat aut dictet pro \indictâ sanguinis 4estinai}d^s. Unde « in curiis principum hœc sollicitudo non clericis , sed laicis € committatur.» (M66e, t. XI, pars I. pageilQ.) Ce décret fut rendM ea 4^1^, ^t les Établissements de saint Louis, faits pqur ses (Joii^ines, où lu défense expresse du duej judipiaire est égaleipjBnt exprimée , n'ont été publiés par ce grand prince, qu'en 4270, cinquante-cinq ans plus tard([ue la tenue du quatrième coacile de Latrau.

En consultant l'histoire des conciles, depuis le onzième siècle jusqu'au quinzième, on voit donc l'action pontificale constamment quoique vainement employée, il est vrai, à l'extinction de la simonie, de l'incontinence et du luxe dans l'ordre du clergé , trois vices que ce corps avait contractés depuis que les lois et les mœurs féodales l'avaient englobé avec le reste de la société. Aussi, les pontifes, malgré leurs prétentions excessives en tant que souverains, se trouvent-ils placés comme les défenseurs des opprimés, comme les soutiens de la justice en Europe; aussi le pontificat, dès le huitième siècle, devint-il populaire, en protégeant les sujets contre les rois ; de même que, plus tard, la monarchie fut adoptée par les classes inférieures, parce que les peuples trouvèrent dans la personne d'un roi un rempart contre la tyrannie des seigneurs.

Cette double disposition, dont le principe était l'amour et le besoin de la justice, conduisit naturellement les classes pauvres , faibles et opprimées à l'idée des associations. Les premières furent religieuses et s'érigèrent en Ordres; les autres, d'abord confréries d'ouvriers, de manufacturiers et de commerçants, eurent des syndics, élurent des magistrats et finirent par s'organiser en gouvernements municipaux. En eflFet, c'est depuis le onzième siècle jusqu'au quatorzième, que les associations religieuses et civiles les plus importantes, en se constituant, se sont

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fait des législations et des jurisprudences particulières, au moyen desquelles elles sont parvenues à se soustraire aux fantaisies injustes et souvent cruelles des princes et des souverains qui les gouvernaient féodalement et d'après le droit de conquête. Les Ordres religieux ne reconnurent qu'une seule autorité : celle du pape ; quant aux associations civiles, qui eurent presque toutes pour fondateurs des artisans, des manufacturiers et des banquiers, en diflFérents pays , comme les institutions nécessaires à leur existence se rapportaient plutôt au développement loyal et libre du commerce qu'à l'établissement de la justice prise dans un sens moral et absolu, elles ne reconnurent pour souverain que celui qui les protégeait, et furent bientôt disposées à s'aflFranchir de toute autorité. Elles tendirent même à établir le gouvernement républicain, comme cela est arrivé dans la plupart des états de l'Italie, comme on y a toujours été disposé en Flandre et en Angleterre, comme on Test enfin en France, depuis que l'esprit commercial s'est eflForcé d'éteindre les habitudes agricoles naturelles à ce pays.

A ces établissements religieux et civils , si nombreux au temps où saint François et saint Dominique proposèrent encore les leurs, se joignirent tant en Italie que dans toutes les parties de l'Europe, une foule d'associations illicites, ayant toutes pour intention et pour but de protester contre les désordres du clergé, et poussant même

leurs prétentions jusqu'à s'aflfranchîp des lois, dfe la discipline de F Église , et à rejeter ceftaifis dogmes de la religion catholique. Ces sectes, ft)H nombreuses alors et qili Variaient tarit soit peu dadô l'exposition de leut^ tjroyatidéôj se irésUmetit toutes aujourd'hui, polit» hous, eii tirie Sfeùlë, celle de& Albigeois. Quels qu'aient été leUrS t)rilieîpes véritables, fce que noUs n'aVbtis pas à rëdKôhihef id^ il est indubitable que les Albigeois be doftnaient pdUt* eHHemis de k coljl^ de Rome, et Tétaient effectivement. Là puissance môridaiile, les t*ichesses , le luxe et la conduite scâtidaléusë du cle^gé catholique à cette époque ; bette toultittlde de ct^oisés revenus de l'Orient aVee des vieéshCUteUx et mêlant les impiétés les JJlus i*é¥oltarites et Utte brutalité féroce aux pratiques Religieuses, indignaieut les classes inférieures (Jili avaient à souffrir et de la pauvreté, et des violendes que les getts puissants exerçaient contlnB eux; Ce Spectacle qui frappait depuis longtemps là population humble, contribua sans doute pUissariiment à faire faire un retour aux esprits Vers les temps de la primitive Église, où la pauvreté^ rhumilité et la tempérance servaient de fondement à la religion chrétienne; et ce fut dans le moment même où les conciles, outre la condamnation de la simonie et de l'incontinence , renouvelaient sans cesse la défense faite aux ecclésiastiqties de porter des habits de soie de différentes couleurs attachés avee des agrafes d'or , et de se chahsser

SAtNT FRANÇOIS D' ASSIS». «5

arec dëd bdttiiies rdugès ou rertes^ (Jue U itiânië de là {)ê[tlvt*etë et de rhumilité^ Bi Tdtl {iéut B'ët^ t^ritnëi' dilli^i^ Se tnàtliieStâ tdt» à ()ëUp pàmïi 1«H pbpiilâtidtis lâiqueb^ aveb une forcée et due rafii^ dite ëxti'àdf diUàiréSt Yërâ 1176, lë^PAtàrin»^ leS GâtHfeb^ leë Bdtld Hommed^ les Pauvret deL^dii^ lëid Idâéphihà ^ leiâ Flàgêllahts, lë6 Pbplit^flittd ^ le» Ëtisabslttés, le» t^ilphêd^ enfin led Albigedié, â'é^ rigèrèttt eil séctfeâj et se fépatidipènt pt^esque Binlultàbétnent^ eii Italie, en France, eii Espaghe, eti Âlléttlàgile^ en Flandre et en Angleterre^ Géft dëëtës affeetaient dâtensiblëiiietit la {llUb gràtldfe slUëtéritê de thoëlirs , S'abstenaient de riatldës ^ pWtibpiaht ùri jeûné presque bdntinùel ^ titStlt à l'aventure , ne portant que les habits les JiluS sittiplëS, et matchatit souvent presque nù-pieds. Lëtlt^s pi^étetttions étaient dé métier là vie deS Apôtres et de prêcher la véritable doctrine^ telle qu'ils l'entendaient, rejetant l'Ancien Testftttiënè et n'admettant qu'une partie du nouveau , remettant les péchés par la simple imposition des maitis, ne voulant faidu baptême^ ni du mâHagë, ni de l'eUchSHstie ; se i^eftisànt à toute ëspèëe de settnent, detilâridaût l'abolition de la peine eâpitslle et i'éduisànt ëhfin le goUvernëràerit de la société à une espèce de vie nomade que régularisaient^ tant bien que mal^ seize Eglises répandues dans le monde, entre autres, celles de France, de Toulouse, de Cahors, d'Albi, de Bulgarie et de Dugranicie, espèce de Jérusalem imaginaire

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d'où ils prétendaient qu'étaient sorties toutes les autres. Quant aux reproches qu'ils adressaient aux catholiques pour justifier leurs opinions et leur conduite : « Vous autres, leur disaient-ils à ce a que rapporte Enervin, auteur du temps, vous « joignez maison à maison, et champ à champ; « les plus parfaits d'entre TOUS, comme les moines « et les chanoines réguliers , s'ils ne possèdent « point de biens en propre, les ont du moins en « commun. Nous qui sommes les pauvres de « Jésus-Christ , sans repos , sans domicile cer- « tain, nous errons de ville en ville, comme des « brebis au milieu des loups , et nous souffrons « persécution comme les apôtres et les mar- « tyrs» (1).

Parmi les opinions professées par ces hérétiques , Tune de celles qui alarmaient le plus la cour de Rome , parce qu'elle tendait à détruire la hiérarchie des pouvoirs et l'infaillibilité des papes, fut cette proposition : que les pontifes, les archevêques, les évoques et les prêtres n'étaient capables ni de donner ni de recevoir les sacrements, parce qu'ils étaient pécheurs ; soutenant que les sacrements et les mystères perdaient toute leur force, en passant par des mains impures.

(4) Parmi les documents relatifs à l'histoire des opinions des Bonshommes^ Catares, Albigeois, eXc. Le concile de Lombez tenu en 1176 (Labbe, t. X^pageUlQ) est un des pluseurieux. On peut consulter aussi Àntiquitates Jtalix, de Muralori, disserlalio fiO, ot le Xl« livre de X Histoire des rariations de l»ossnof.

Cette hérésie qui fut reproduite par Wicklef au quatorzième siècle, et dont Luther fit un si terrible usage au quinzième, fut la cause de la rigueur excessive avec laquelle on poursuivit toutes ces sectes, depuis 1160 jusqu'en 1240 environ, et ce qui donna naissance au tribunal de l'inquisition en 1204.

Mais si ces opinions parurent dangereuses , l'espèce de critique que les sectaires firent du clergé, en affectant de se jeter dans les rigueurs de la vie la plus sainte et la plus austère, ne causa pas moins d'inquiétudes à la cour de Rome. Les Vaudois, Bonshommes ou Pauvres de Lyon, ceux de tous ces hérétiques qui, au jugement des catholiques, et deBossuet lui-même, sont reconnus pour avoir été infiniment moins mauvais que les autres , commencèrent à se faire connaître en 1160. Un certain Pierre Valdo, marchand de Lyon, fiit si frappé de la mort subite d'un de ses confrères, au milieu d'une assemblée de commerçants, qu'il distribua son bien, qui était considérable, aux pauvres de la ville. Plusieurs de ses concitoyens, touchés de componction, en firent autant, et Valdo ayant rassemblé un assez grand nombre de disciples, leur apprit la pauvreté volontaire et à imiter la vie de Jésus-Christ et des apôtres. « Au commencement, cette secte obscure « et timide n'avait aucun dogme particulier , ou « du moins ne le déclarait-elle pas ; ce qui fait , « ajoute Ebrard de Béthune, qui donne ces ren-

m sAlut tttANçois D'Assise.

rt seignertieillsj (Jiie Y6h n'y rèittàrqtlait (Jtièràf- « fectàtîoh d*iïfiJe kûperbe et ùisiVk pauvreté. Oil « voyait ce8 insabaltésy ou déûhaUsséH , coihiile ti noUs dlfions aujourd'hui , avec léUrs pieds à « itlôilié tltis, dans des chàùssUres outeHes par at dëdl^ud^ dëtnander ràiliiiôtie et hë Sfe sdutenir « qu'avec ce qu'on leur donnait. Aprêis avoir técii « qiielrlue temps dans cette {pauvreté prétendue rt àpdstbliquë, ils g'avisèt^ent qUë les apôti-eâ n'étt talent jJttS sëîilëmelit pauvres, tnaiô prêdicatfeiifô « de rÉvarigilë \ et à lëtlr exemple, ilô se mitent â ^ préëhferj tnals sâris l'aiitorisation des {irélslts ni k dil Sàiht-Siégë , Qui s'oppofeèrent àtec forfce à « ëëttëinriovâticin. Les iSefctàirës ile laissèrent pâs a eeJJëndatit de cdtitinuër secl*êtemënt , et ildtl sàtls fe mlil^triUrët» contfë le cletgê qtll vôilldit cdnlpHtt niët*lëlit» Éèle par jalousie, disàîënt-ik, et pat^ce « que leur doctrine et la sainteté de leur vie cOna fondaiëritlesmœtirs corrompues des prêtres. Il (i fallut Viilgt ans âUx Vaudoispour faire de leur ^ i^ëëte utl cdrpô dont l'importàrit-e exigeât que tt l'on sêVît fcontrë elle; et ce fut vet^s U 81-82, t( t)MciSénietlt lorsque François d'Assise tëdait aii « rtidtide, que le pape LUcius III ëondâtotia leS a Yauddiëj ^ui^ quelques années après (11 94), filce t*ent mis en Espagne, d'après une di*dôhnance rt d'Alphdilge, t'oi d'Arrdgon, au notubi^e des héfc rétiijuës aHathématisés par l'Église. r>

Outre les dahgers qui résultaient des doctrirtës bizarres et contradictoires que professaient

SAINT FttAffÇOIS D'ASSISE. MB

tB^ Sectes si nombreuses^ rùnité de FËgliâe td^ tholique était menacée encolle par ropiniâtt*eté > Ift hardiesse et le courage indomptable arec lëd^ Quels les sectaires soutenaient IeuÉ*s drtiyaildëâ à la tbe des supplices. On les aVait eondattiHég d'abdf d au fouet et à être Marqués au ft^dht avëë tih fét chaud ; puis quand la yiolènee de lettrs opi* tiidui^ s'augmenta avec leur nottibi'e^ et qu'ils ise transformèrent en armées de combattants^ Dtt leë brûla vifs par centaines. Les récits de eeë terribles exécutions sont fréquents dans T histoire des douzième et treizième siècles ; et d'dfirès le ^apport même de ceuiL qui autorisaient ees sup-^ plices, ces malheureux sectaires Patarins^ Catares et Albigeois , loin de se repentir en voyant allumer le feu où ils devaient périr^ S'y précipitaient avec enthousiasme et en confessant hautement leur foi;

Tel était l'état des esprits ^ quant aux opinions religieuses, en 1212, dans cette année mêttie OÙ François d'Assise, après avoir renoncé au projet d'aller eh Palestine j vitit à Rortie pour fôire approuver la Règle du nouvel Ordre qu'il voulait fonder. Ce conflit de Religions déjà approuvées Si hohibt^euses , et Cette multitude de Sectes contre lesquelles une armée de croisés âiisait^ dans le midi de la France, une guerre terrible et dangereuse, peuvent donner Uhe eiplicatioti toute naturelle de ce qui se passa sur la terrasse du Miroir, au palais de Latran, lorsque François

le

'et se présenta devant le pape Innocent III. L'aspect

inculte du jeune moine, ses pieds demi-nus, et cette humilité extrême avec laquelle il se présenta , durent rappeler tout aussitôt au pontife ces Vaudois, ces Catares et ces Albigeois ennemis du Saint-Siège, dont il lui sembla voir peut-être un ambassadeur devant lui. Alors il le fit chasser ignominieusement de sa présente. Mais lorsque l'évêque d'Assise et le cardinal dg Saint-Paul eurent éclairé le pape sur le caractère simple et pur de François; quand ils lui eurent fait connaître l'attachement particulier que ce jeune homme portait au Saint-Siège ; lorsque surtout, Innocent eut l'occasion de s'entretenir avec François, ses idées changèrent subitement ; et au lieu d'un homme dangereux qu'il avait cru voir en lui, il reconnut au contraire le chef futur d'une milice saintequ'il pourrait opposera l'arméede sectaires menaçant d'envahir la chrétienté. En eflFet, toutce que les sectes, s'autorisant de l'Évangile, demandaient avec le plus de force et d'obstination , la pauvreté, la chasteté, l'humilité, le détachement des choses de ce monde et la pénitence , était également imposé dans l'Ordre proposé par François; mais avec cette diflFèrence importante: que loin de prétendre, comme les hérétiques, que la moindre contravention à ces vertus de la part des prêtres, suffît pour les rendre indignes de donner les sacrements et d'exercer leur ministère, il reconnaissait au contraire le sacerdoce

et par conséquent le chef du Saint-Siège , inattaquables et infaillibles.

En considérant sous le point de vue humain^ le succès raiilde qu'eut l'Ordre des Frères Mineurs dans le monde, on peut donc l'attribuer à deux causes principales : à la sympathie qu'il excita dans les classes inférieures de la société, demandant une réforme dans le haut clergé et la noblesse ; et à cette autre, F espoir donné au chef de l'Église de Voir des confréries de moines diriger leurs efforts* vers ce même but, mais régulièrement, canoniquement , en se soumettant avec respect à la hiérarchie ecclésiastique et en rapportant exclusivement tout le fruit de leurs travaux à l'avantage de l'Église, à l'intégrité et à la toute-puissance du Saint-Siège.

Pendant le séjour de François à Rome, et durant les entretiens' et les discussions que l'examen de sa Règle fit naître parmi les cardinaux, il y eut plusieurs de ceux-ci qui se récrièrent sur l'impossibilité qu' il y aurait d' en obtenir la stricte exécution. L'excès de pauvreté auquel on prétendait soumettre les nouveaux Frères, leur parut surtout au-dessus des forces humaines, et ce fut un point sur lequel on fixa particulièrement l'attention du pontife. A cette occasion , le cardinal de Saint-Paul, celui qui soutenait avec le plus de zèle l'entreprise de François , fit observer, « que si « l'on refusait la demande de ce pauvre , il fal- « lait prendre garde de rejeter V Évangile même.

^ piikque la Règte qw François vQulait faire apr

« prouver était conforme à ce que r Evangile en- « «<%W^. Car, ^ iwutenirque laperfeotipn évan- « géÛque ùQB^iml quelque chose ^'^xagéré et (t ^'mi^Qmlhhy n'est^rce pas, ajoutait-il 9 blaser pbémer contra Jésus-Christ , auteur de 1% « YaDgUe? >^ Cett^ assertion fausse parut satisfaire le pape qui, sa tournant vers François présent à cette disnussiou? lui c|it : << Mon Fils, prie Jésus- « Gbpist, afin qua par toi, il nous fasse connaître « sa volonté , et que quand nous la saurons , a nous puissions , en toute sécurité, favoriser tes « pieu& désirs. i> François se mit en prières, puis s'étant rapvésenté de nouveau devant le pontife auquel il exposa eqcore sa demande , mais sous la forme d'un apologue , Innocent III dit à ceux qui l'entouraient : a En vérité, voilà l'homme qui « soutiendra l'Église de Jésus-Christ, par ses a mœurs et par sa doctrine. » François s'agenouilla alors devant le pontife, lui promit une obejssauee sans bornes , reçut la bénédiction apostolique et obtint V approb§ition verbale de son institution, Port de la grâce divine et de l'autorité du^aiptr Père, François et son petit troupeau reprirent le chemin d'Assise, et prêchèrent la paix et la pénitence en traversant la vallée de Spoleto. Bientôt après, par les soins et d'après les instances de révoque d'Assise , l'abbé des Bénédictins du mont Subiazo, fit don à François et à la congrér gation de l'église de Sainter-Marie-destAnges, ou

SAIWT FRANÇOIS D AS^ljSE. m

()a l£) Pqrzioncvile , qui deyipt un lieu iadépôiiiîapt, ofi |ps Frprps Mineurs puraol; repqi^er l^WV^ têtps, Cp fut )a première ruaisan ^q rOr4r^. Dp cp lipn ils ^Uèrept prêphpr ayeq ^r\e nouvelle 9r4eur (^aqs tous les lieu);; environnants, ^t de ce iBPfflpnt, 1p ponibrp dps pénitente, tapt Jiornffleg que femmes, s'accrut avpp une rapidité si ^i^tv^r ordin^ir^? QP^ d^^s le cours de l'année 1211, il y §ut plu^îpnrs couvents fondés, dont les prippipau^ fupent ceux dp Cortone, de Pise et de Bologne, l^e respect pt Tenthonsi^sme qu'inspir^if; Fr^nçQÎSi étaipnt tels déjà , qqe pendant son VQy^ge pp TQSç^nPs et lorsqu'il fit son retour à assise, toutes les fois qu'il entrait dans une ville, on sonnait les cloches ; le clprgé et le peuplp vpnaiept aiirr deys^nt de lui en chantant des cantiques pt por?? tant des ran^eanx. C'était à qqi toucherait se§ yétpn^pnte et l)aisprait ses mains ou ses piefls. M^iti au milieu de ces triomphes, François n'OUbligjt jappais d'avertir ses disciples: fx Qu'U rpn-:: « voyait tous pes respects à Diep, et que peppna 4^nt cpui^ qui les exprimaient profitaient, ep c( ^opor^nt le Seignepr dans la plus vile de ses c< préatures. »

Ce fut ainsi qu'il rentra à Assise, ap commepr cernent (]u carême de l'année 1212, pendant ]err qpel il fit pn grand nop^brp de conversiops, dont la plus importante fut celle de Claire , fille 4p chevalier ^chiffi et d'Ortolana, tous deux (l'une fomillp nohle d'Assise.

Le nombre des femmes qui firent pénitence après avoir entendu les prédications des Frères Mineurs , n'était pas moindre que celui des hommes ; aussi le besoin de régulariser la vie de toutes ces converties, ne tarda-t-il pas à se faire sentir , et François trouva bientôt l'occasion de fonder un couvent de femmes.

Cette dame Ortolana, personne très-pieuse et appliquée aux bonnes œuvres , au retour d'un pèlerinage qu'elle avait fait en Terre-Sainte, selon l'usage du temps, devint enceinte. Près d'accoucher, comme elle adressait de ferventes prières à Dieu, pour obtenir une heureuse délivrance, elle crut entendre une voix qui lui dit : Ne crains point, tu mettras au monde une lumière qui Y éclair era, ce qui lui fit donner le nom de Claire à la fille qu'elle mit au monde.

En effet, dès son enfance, Claire fut très-pieuse, montra une grande charité envers les pauvres ; et à mesure qu'elle avança en âge, son amour pour Dieu et son dégoût du monde augmentèrent. Forcée par les convenances que lui prescrivaient la noblesse et l'opulence de sa famille de se parer d'habits précieux , sous la soie et sous l'or , elle portait un cilice ; et comme intérieurement elle s'était déjà vouée à Dieu , elle refusa plusieurs mariages avantageux qui lui furent proposés.

A peine ce que l'on rapportait de François parvint-il à ses oreilles , qu'elle désira avec la plus

vive ardeur de le connaître. De son côté, le saint homme qui avait entendu parler de la piété singulière de Claire, souhaita de lavoir pour l'engager à renoncer entièrement au monde. Ils se rendirent enfin plusieurs visites , mais avec les précautions nécessaires pour éviter l'éclat, et dans ces entretiens François persuada à Gaire de se consacrer à Dieu.

On sait le peu de cas que ce saint personnage faisait des hiens du monde et même des affections de famille ; aussi ne se fit-il aucun scrupule de décider la jeune demoiselle, non-seulement sans consulter ses parents, mais en la déterminant même à s'éloigner secrètement de la maison paternelle, à se mettre sous sa conduite. Cette fuite s'exécuta, en effet, le 18 mars 1212. C'était le dimanche des Rameaux. Le matin elle alla à l'église avec les autres dames, et comme celles-ci s'empressaient pour aller recevoir les palmes , Claire demeura modestement à sa place.

Alors l'évêque descendant de l'autel, alla lui en offrir une. Ce prélat était-il dans le secret, ou son acte fut-il une inspiration, présage, comme disent les historiens, de la victoire que Claire allait remporter sur le monde? Quoi qu'il en soit , tout étant préparé pour l'évasion, Claire, selon Tordre que François lui avait donné , sortit secrètement de la maison de sa mère, accompagnée comme la bienséance l'exigeait , et se rendit à Sainte-Marie de la Porzioncule, où les Frères qui I. 20

chantaient Matines la reçurent à la lueur des flambeaux. Là, après avoir quitté les ornements qui la paraient encore, on lui coupa les cheveux, et lorsqu'elleeut reçu devant rauteU'habitdepénitesrrtie, François la conduisit à l'église de Saint-Panl où on la tint ^cachée, jusqu'à ce qu'on pût la mettre dans le -couvent des Bénédictines qui est attenant.

Glaire était âgée de dix-huit ans et fort belle, dit-on. Sa fuite mit toute sa famille en foreur, et dès qu'on eut connaissance de sa retraite , son père et ses frères coururent à l'église de Saint- Paul, pom* en arracher leur parente. Violence et caresses , ils employèrent auprès d'elle tous les moyens imaginables pour la faire renoncer à son dessein, n'omettant pas surtout de lui représenter tout ce qu'il y avait d'inconvenant , de honteux même, à fuir ses parents, action qui la déshonorait ainsi que sa famille. Mais Glaire, inébranlable dans sa résolution, portant une de ses mains sur la nappe de l'autel , et de l'autre découvrant sa tête rasée, protesta qu'on ne l'arracherait pas du service de Dieu. Pendant plusieurs jours, elle eut à combattre les efforts réitérés de sa famille; mais sa fermeté fut plus puissante que leurs instances, et ils l'abandonnèrent à elle-même.

François la fit passer dans un autre couvent de Bénédictines, près de celui de l'église de Saint Damien qu'il avait fait réparer par ses soins. Il y avait seize jours que Glaire était dans ce monastère, lorsque sa jeune sœur Agnès, qui partageait

ses sentiments pieux, et supportait difficilement son absence^ prit la résolution de fuir aussi de la maison paternelle , et d'aller joindre son aînée. Cette démarche d'Agnès enflamma de nouveau la colère des parents qui accoururent le lendemain au nombre de douze, pour enlever la jeune demoiselle de vive force. Ils l'entraînaient en déchirant ses habits, lorsque Oaire intervint et pria ses parents de se retirer, ce qu'ils ne firent qu'avec beaucoup de peine et en la maudissant.

Agnès se consacra donc aussi à Dieu, et François lui coupa les cheveux de sa main. Béatrice, seconde sœur de Claire, ne tarda pas à suivre l'exemple de ses aînées, et Ortolana, leur mère, vint enfin se soumettre à la rigueur de la vie de ses filles, lorsqu'elle fut devenue veuve.

Peu de temps après que Claire eut été établie au monastère de saint Damien, elle rass^n- Ua autour d'elle les femmes qui voulaient faire pénitence, et ce fut l'origine de Y Ordre despau^ vres DameSy ou des pauvres Sœurs , pour lequel François écrivit une R^le destinée à rendre leur vie Sainte uniforme , et qui ainsi que celle des Frères Mineurs, ne tarda pas à se répandre dans toute l'Europe.

On croit que François se rendit de nouveau à Rome en 1215, et qu'il alla au quatrième concile deLatran, où le pape Innocent III approuva publiquement sa Règle. Mais cette tradition n'est confirmée par aucun témoignage authentique, et

bien que le fait soit très-probable , on ne saurait l'affirmer. Toutefois, les grands travaux apostoliques que le saint homme confia bientôt à ses disciples, et ceux qu'il entreprit lui-même, prouvent que les intentions du pontife favorisaient efiFectivement les grands projets de François.

C'est à ce voyage de Rome qu'il faut sans doute rapporter la connaissance que François y fit d'une certaine dame Jacoba de Settesoli, qui, pénétrée d'admiration pour lui , et recherchant ses instructions pieuses , le soigna avec une sollicitude particulière, durant une grave indisposition qu'il eut à cette époque. On n'a que peu de renseignements sur cette personne mystérieuse, et je marque ici le temps où François Ta connue, parce qu'on la verra reparaître et agir à la fin de la vie du saint homme , de manière à faire juger qu'il régnait entre les âmes de ces deux personnages une sympathie pieuse aussi pure que profonde.

Mais François, à ce moment de sa vie, éprouva, comme fondateur d'un nouvel Ordre, une hésitation dans son esprit, que l'on aura peut-être quelque peine à comprendre aujourd'hui. Certain du succès de son entreprise sainte, jusqu'alors, mais désirant de lui assurer une longue durée et de lui faire rapporter de bons fruits , il délibéra en lui-même, s'il s'appliquerait exclusivement à la vie contemplative et à la prière, ou bien , dans l'intention de se rendre positivement

utile à son prochain et au monde, s'il s'adonnerait à la prédication. Après de longues méditations sur celte incertitude , il résolut de consulter deux de ses disciples dans la foi desquels il avait le plus de confiance : Frère Sylvestre, prêtre qui priait sans cesse sur la montagne près d'Assise, et Claire devenue directrice des Pauvres S(Burs. Tous deux s'accordèrent dans leurs réponses, et décidèrent que la volonté de Dieu était que François s'appliquât à la prédication.

Soumis à cet ordre qu'il considéra comme divin, l'apôtre, se sentant enflammé d'une ferveur nouvelle pour remplir ce ministère , donna de saintes instructions à ses Frères sur la conduite qu'ils auraient à tenir pour répandre la parole de Dieu ; et bientôt après, ils les divisa par troupes , leur assigna des guides et les envoya dans les diflerentes parties de l'Europe. Bernard de QuintavaUe, son premier disciple, partit avec plusieurs autres Frères pour l'Espagne; Jean Bonello, avec trente-trois Mineurs, fiit chargé de prêcher en Provence ; Jean de Penna, accompagné de soixante disciples de François , se rendit en Allemagne ; puis Jean de Stracchia , Benoit d'Arezzo et Frère Elie de Cortone, furent établis Ministres en Lombardie , dans la marche d'Ancône et en Toscane.

François s'était réservé le soin d'aller en France ; mais sur les représentations du cardinal Ugolino qui lui fit sentir que sa présence était in-

dispensable en Italie, il envoya à Paris le Frète Pacifique, lequel, de musicien de l'empereur et de poète fort mondain qu'il avait été , avait changé tout à coup de sentiments et de conduite, pour se livrer à la vie pénitente, après avoir entendu prêcher François. Le calme qui avait succédé dans l'âme de cet homme, après sa conversion, et depuis qu'il s'était voué à Dieu, lui avait fait donner le nom de Pacifique. Ce fiit lui qui, le premier, remplit les fonctions de Ministre des Frères Mi*neurs en France , l'an 1216.

Presque toutes ces missions furent parfiiitemefit accueillies. Elles produisirent un grand nombre de conversions et firent établir des couvents dans les divers pays où François les avait envoyées. Il n'y eut qu'en Allemagne où les efforts des Religieux ne furent pas couronnés du succès. L'ignorance où ces Frères étaient de la langue vulgaire leur ôta tous moyens de Mre connaître leurs véritables intentions. On ne les jugea que d'après leur extérieur rude et sauvage ; on les confondit même avec les Flagellants qui avai^t déjà commencé à paraître, et leui* silence forcé augmentant les soupçons, ils se virent honteosement chassés du pays , non sans avoir éprouYé de durs traitements.

Cet accident, joint à la certitude qu'avait acquise François que quelques prélats des différents pays de l'Europe et de l'Italie même, agissaient avec dureté envers ses confrères , lui fil prendre

SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. Ml

la résolution de demander au pape un Protecteur pour son Ordre. Innocent III était mort , et Honorius III venait de lui succéder. François alla à Rome et fit part- de ses inquiétudes à Ugolino qui n'avait pas cessé de lui témoigner le plus sincère intérêt. Le cardinal, tout plein des mérites de François et imaginant sans doute qu'en mettant le saint homme en évidence y il lui faciliterait les moyens d'obtenir ce qu'il avait l'intention de demander, le pressa vivement de prêcher devant le pape et les cardinaux. Le pieux et humble François fit toute la résistance possible, pour se tirer de cette difficulté inattendue ; mais le cardinal d'Ostie le pressa tellement, qu'il crut convenable de céder à ses instances. Il composa donc un sermon avec le plus grand soin, et l'apprit par cœur. Mais au moment de le réciter, la mémoire lui manqua complètement, et il resta muet devant r imposante assemblée . Rien ne peut mieux faire juger la nature du génie prime-sautier de cet homme que l'issue de cette aventure. Oubliant tout à &it le discours qu'il avait sans doute péniblement travaillé, et se fiant, comme de coutume, à cette inspiration divine qui donnait tant de force à son éloquence naturelle ; sans s'émouvoir ni se troubler, il parla d'abondance devant le pontife et les cardinaux qui se sentirent édifiés et touchés de la sainte profondeur de ses pensées et de la foi vive qui anima constamment sa parole. A la suite de cette scène singulière , le cardinal

d'Ostie, Ugolino, introduisit à l'audience du pontife, François qui dit tout aussitôt avec cette assurance que donne la pureté d'intentions:

« Saint-Père, je suis conftis de vous importuner <c pour les intérêts de nos pauvres Frères, dans un c( moment où vous êtes accablé de tant d'affaires ce importantes ; mais donnez-nous le cardinal, « ajouta-t-il en montrant Ugolino , afin que dans nos c< besoins, nous puissions avoir recours à lui, sous « votre autorité, » Cette noble firanchise toucha de nouveau le pape qui accorda ce que François lui demandait ; en sorte que le cardinal Ugolino devint ainsi le premier Protecteur des Frères Mineurs.

Le grand œuvre auquel François travaillait avec une si sainte ferveur, prenait chaque jour plus de consistance , et le nombre de ceux qui s'associaient à lui , s'augmentait avec une rapidité surprenante. Un trait frappant du caractère et de la tournure d'esprit de cet homme est la confiance absolue qu'il avait en lui et dans les décisions qu'il prenait, après avoir reçu d'en-haut les lumières qu'il obtenait ordinairement en priant. Malgré tous les conseils qui lui ftirent donnés à différentes époques , ou de fonder sa Règle sur cellesMéjà suivies, ou de modifier celle qu'il avait faite , sous prétexte que son obse^ yance serait trop rude , et même impossible , il ne céda jamais , se contentant de répéter que

Dieu la lui avait dictée ainsi, et qu'il ne lui était pas permis d'y rien changer.

Une occasion importante fit voir à quel point il était immuable dans les résolutions qu'il avait prises.

Innocent III était mort sans avoir approuvé, autrement que par sa parole , l'Ordre des Frères Mineurs, ainsi que celui des Frères Prêcheurs qu'avait fondé Dominique. Celui-ci était un tout autre homme que François ; Espagnol, issu d'une famille noble, instruit, lettré et étant entré jeune dans les Ordres, Dominique n'avait jamais balancé, comme François, la question de savoir s'il prierait ou s'il prêcherait exclusivement. C'était, malgré la sainteté de sa conduite , un homme d'action , et ce fut pendant la sanglante croisade contre les Albigeois, dans le comté de Toulouse , qu'il s'exerça d'abord à faire entendre la parole de Dieu et à prêcher la pénitence et l'orthodoxie. Innocent III qui , au milieu des nombreuses difficultés de son règne, était obligé de composer, pour la sûreté de l'Église, une armée propre à tous les genres d'attacpies et de défenses, protégea également, mais avec la même prudence, l'Ordre fondé par le séraphique François, et celui qu'avait établi le savant Dominique. Ces deux hommes, maintenus dans la même attente, nourrissant un espoir semblable et faisant la même requête, s'étaient trouvés à Rome, pendant la tenue du concile de Latran, sans avoir eu l'occasion de

se oonnaitf e et de se parler. On rapporte cependant qne Dominique ?it en rêve, à cette époque, la figure de François, et que gr&ce à cette vision, les deux fondateurs se reconnurent et s'entre* tinrent dans une Église. Quoi qu'il en soit de cette tradition^ leur première entrevue parait avoir eu lieu à Pérouse, chez le cardinal Ugotino, légat en cette ville , et qui bien que Protecteur reconnu de l'Ordre des Frères Mineurs, seyait paiement celui des Prédicateurs, et cherchait môme h n'en &ire qu'un des deux. Réunis chez le cardinal d'Ostie, François et Dominique eurent un entretien dont les hist(Mriens ont conservé quelques détails. C'était en 1219, François n avait que trentesept ans. Quant à Dominique, outre douse années de plus, il avait encore la supériorité de position que lui donnait sa qualité de prêtre. Les deux saints futurs s'entretinrent assez longtemps, des affisdres de l'Église, jusqu'à ce que le cardinal, jugeant d'après ce qu'ils avaient dit , que ce se* rait l'occasion d'introduire dans le gouvernement ecclésiastique des hommes sincèren^eat pieux et étrangers à tous les vices du temps, leur demanda a s'ils trouveraient bon que quelques- « uns de leursdisciples fussent ^evés aux dignités a de l'Ëglise; ajoutant qu'il était persuadé qu'ils « gouverneraient leurs troupeaux avec le même « soin et la même pureté , que les évéques des « premiers siècles de l'Ëglise, puisqu'ils vivaient a dans la pauvreté, qu'ils avaient une charité sin-

« cère, et ne soDgeaieot qu'à instruire et à écUfler « les peuples, d A cette question, Dominique répondit que c'était un assez grand honneur pour ses Frères, que d'être appelés à instruire les Méfies et à défendre la foi contre les hérétiques ; puis François prenant la parole, dit : que ses Frères ne seraient plus Mineurs ^ s'ils devenaient grands; que pour tirer tout le fruit de leur institution, il fallait les laisser dans leur état. En sorte que les deux instituteurs s'accordèrent pour refuser des prélatures.

Malgré l'édification du cardinal , au sujet de tant d'humilité, il n'abandonna pas aussitôt son projet, et fit un tableau, malheureusement trop vrai, de l'état déplorable où était alors l'élise, pour prouver que cette humilité même devait être employée utilement à la remettre eu honneur parmi ceux qui seraient chargés du gouvernement ecclésiastique.

Les deux interlocuteurs gardèrent quelque temps le< silence. Puis Dominique le rompant enfin, proposa à François d'unir leurs deux congrégations pour n'en faire qu'une et agir de concert. « Mon cher Frère, interrompit alors Frana çois , c'est la volonté de Dieu qu'elles de-* « meurent séparées, afin cpie ceux qui trouvent « l'une trop rude, puissent embrasser Fautne. »

Malgré cette persistance dans la séparation des Ordres, les deux fondateurs se témoignèrent vivement le désir de voir l'étroite union d'esprit

qui régnait entre eux deux se continuer entre leurs disciples, et ils se promirent de faire, chacun de son côté et par des moyens différents, tous leurs efforts pour consolider la sainte Église.

Au moment où cette entrevue avait lieu, le pape Honorius III et toute la cour pontificale étaient à PéroUse. C'était alors la Pentecôte (1219), jour que François avait assigné par des lettres écrites de Rome, à tous ses Frères établis déjà dans différents pays, pour qu'ils se rendissent à Sainte- Marie-des-Anges , où devait se tenir le second Gh^itre général de l'Ordre.

Il y avait à peine dix ans qjiie l'institution* avait commencé, et le nombre des Frères Mineurs qui répondirent à cet appel s'éleva à plus de cinq millet Autour du modeste couvent de Sainte- Marîe-des-Anges, on fut obligé d'élever des tentes, de bâtir des cabanes de paille dans la plaine, pour donner un abri à cette foule de Frères. Nulle précaution n'avait été prise pour les vivres ; mais toutes les populations environnantes, attirées d'arbord par la curiosité ou pour prendre part aux pénitences, avaient apporté des provisions qu'elles distribuèrent, en sorte cju' elles nourrirent ainsi les disciples de François, tant qu'ils demeurèrent près de lui. Le jour de la Pentecôte, toute celte multitude sainte se dirigea vers Pérouse, pour aller au-devant du Protecteur de l'Ordre, du cardinal Ugolino qui vint officier à Sainte-Marie-des- Anges. Le soir de ce grand jour, ce prélat, con-

duit par François, auquel se joignirent des chevaliers du pays , et enfin Dominique , parcourut le camp de cette année sainte , comme le dit le cardinal qui pleurait de joie en voyant ces soldats de r Eglise rassemblés par ti'oupes de cinquante, de soixante Frères, s' entretenant avec calme des choses de Dieu , du salut des âmes et de la conquête sacrée du monde.

Quant à François, imperturbable dans son humilité, même à l'instant d'un succès et d'un triomphe qu'il n'avait pas prévu; tout en ressentant une vive reconnaissance envers Dieu de ce qu'il avait donné une extension si grande à sa famille , il laissait échapper des paroles qui exprimaient le désir de faire plus encore dans l'avenir. Mais, malgré l'aspect de cette fête auguste, des prévisions tristes assiégeaient son esprit, et, comme si l'éclat excessif de cette gloire sainte lui eût fait craindre de ne pas la voir durer, il rappelait à ceux qui l'entouraient, que le plaisir est court et la peine éternelle; qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus ; puis, s' adressant à ceux de ses Frères près desquels on passait, il leur disait : «Aimons par-dessus tout la « sainte Eglise, mes Frères I prions pour qu'elle a soit exaltée, et n'abandonnons jamais la pau- « vreté! »

Le cardinal Ugolino, après avoir fait la revue de cette milice chrétienne, donna beaucoup de louanges aux Frères dans un discours qu'il leui*

adressa ; mais François, craignant que ces paroles ne fissent germer dans l'âme de ses disciples des idées de vanité, leur rappela aussitôt la nature des devoirs ^'ils avaient à remplir, les tentations et les persécutions auxquelles ils devsâent s'attendre ; puis, cédant tout à coup à ce sentiement indéfinissable de tristesse et d'inquiétude que tout homme éprouve, lorsqu'il voit réussir une entreprise qui exige plus d'efforts pour être mise à fin qu'il n'en a &llu pour la commencer, il imputa à ses Frères, comme une faiblesse et une lâcheté^ d'avoir écouté des éloges qu'ils n'avaient sans doute pas mérités ; et enfin , François se laissa aller jusqu'à prédire le relâdiement de leurs successeurs et la décadence fiiture de l'Ordre.

Les Frères restèrent confus de ces réprimandes ; de son côté, le cardinal, tant soit peu mor^ tiflé de cette sortie inattendue, ne put s'empêcher de s'en plaindre à François, qui lui répondit aussit^ : « Seigneur, je l'ai fait pow « conserver et affermir les sentiments qui ont « été l'objet de vos louanges , ^ soutenir ceux a de ces Frères, en qui Thumilité n'a pas encore a jeté d'asscK profondes racines. »

Ces paroles, et tant d'autres non moins puissantes et délicates tout à la fois, échappées de la bouche de François, font sentir tout ce qu'il y avait de pénétration dans l'âme et l'esprit de cet homme, d'ailleurs illettré et si simple. On dirait qu'il fiït effirayé du succès extraordinaire de son

institution en ce jour et qu*il désespéra de pouvoir lui communiquer dorénavant une impulsion qui pût la faire grandir par la suite avec une force ^ale à celle de son premier déveloiq[>enient. A la tenue de ce secoiid chapitre et au milieu de ses cinq mille discq^^ sa joie ftit donc mêlée de tristesse : et ce qui eut lieu le jour suivant justifie ses pressentiments.

Malgré la pureté des intentions du cardinal Ugolino, ce prélat était homme de cour^ attaché au pape Honorius^ et attentif à profiter de tout ce qui pouvait faciliter le gouvernement des affaires du Saint-Siège, Les efforts qu'il avait tentés pour réunir les deux Ordres de François et de Dominique, les offres qu'il avait faites d'évêchés, de prélat ures et même de cardinalats, à ceux des nouveaux Frères que la pureté de leur conduite et leurs talents pourraient rendre propres à recevoir ces dignités, indiquaient claire^ ment le désir qu'il avait de s'emparer de la nouvelle congrégation, au profit du Saint-Siège. Ces dispositions n'échappèrent pas à plusieurs des disciples de François, dont la vanité, l'ambition même, avaient été éveillées par les ofires séduisantes du cardinal d'Ostie.

Le hruit de ces propositions, avait drculé autour de la petite église de Sainte-Marie-des- Anges , et jusque sous les cabanes de paille où reposaient les disciples de François; aussi le

lendemain du joui* de la tenue du chapitre j le Frère Élie, Ministre de l'Ordre en Toscane, le Frère Je;in^ Ministre à Bologne, et plusieurs de leurs con&*ères, se rendirent-ils chez le cardinal Ugolino, pour le prier de dire à François, mais comme de lui-même : qu'il serait bon qu'il écoutât les conseils de ses Frères,, dont plusieurs étaient savants , et capables de bien gouverner ; qu'il ne pouvait se dissimuler qu'il était sans lettres, et trop simple ; que d'ailleurs sa mauvaise santé le mettait hors d'état de vaquer régulièrement aux affaires temporelles de l'Ordre, et qu'ainsi il serait à propos qu'il se déchargeât d'une partie de ces soins , en les confiant à quelques-uns de ses Frères. Ils portèrent ensuite l'attention du cardinal sur la singularité et la rigueur de la Règle qu'il avait faite. Pourquoi, disaient-Us, ne respecterait-on pas celles données par saint Benoit, saint Augustin et saint Basile ? Est-ce que nous pouvons raisonnablement prétendre à être meilleurs que nos pères? et est-il prudent d'inaposer à des hommes, des conditions qu'il leur est impossible de remplir? Ces objections n'étaient rien moins que nouvelles pour le cardinal, puisqu'elles avaient été faites à la cour d'Innocent, III dès la première fois que la Règle de François lui avait été soumise ; et l'on peut même croire qu'Ugolino penchait en faveur de cette opinion , puisqu'il nj3 fit pas difficulté de transmettre à François les objections de ses Frères, en les lui pré-

sentant comme sages, et dignes d'être prises eu considération.

L'entretien entre le cardinal et François à ce sujet y eut lieu tandis que les Frères étaient ass emblés en Chapitre ; aussi le saint homme qui, avec sa perspicacité ordinaire, s'aperçut de la petite conspiration dont on avait rendu le Protec* teur de l'Ordre complice, seleva-t-il dès qu'il eut entendu les propositions, pour conduire le cardinal à l'assemblée des Frères auxquels il dit sans préambule : « Mes Frères, Dieu m'a appelé pour « suivre la folie de la croix , par la voie de la « simplicité et de l'humilité. Gardez-vous donc « de me parler d'aucune autre Règle que celle « que le Seigneur a bien voulu me prescrire. Je « crains que ceux qui s'en éloignent et en déc( tournent les autres, n'éprouvent les effets de la « vengeance divine ! » Après avoir dit ce peu de paroles foudroyantes , il sortit. L'auditoire resta muet, et le Protecteur de l'Ordre n'eut rien de mieux à faire que « d'exhorter la congrégation « à obéir en tout point à l'homme apostolique <( en qui il voyait, leur dit-il, la présence de « l'esprit de Dieu. »

La tenue de ce second Chapitre, outre l'accroissement du nombre déjà si grand des pénitents, et de ceux qui s'engagèrent dans la confraternité , eut des résultats importants pour l'affermissement et l'extension de l'Ordre. Il fut

arrêté qu'où célébrerait, tous les samedis,^ une j. 21 '

messe à la Vîerge , dans l'église de k Madone des Aoges, et que, dans les oraisons, il serait fait une mention particulière des apôtres saint Pierre et saint Paul , ce qui était tout à la fois un témoignage du déyouement de l'Ordre des Frères Mineurs au Saint-Siège, et de la protection que le Saint-Siège accordait à l'Ordre.

François y recommanda de nouToau , la pau:

vreté, et une grande modestie dans les bâtim^ts à élever pour les besoins des Frères ; il donna les règles de conduite à suirre dans tous les cas difficiles ; insista particulièrement sur le respect et Tobéissance hiumble que les Frères devaient toujours montrer, quelles que ftissent d'ailleurs h mauvaise humeur, la dureté , la brutalité mènes des curés , des évoques et des prélats , auxquels ils se présenteraient, dont ils auraient à réclamer des permissions , sans l'autorité desquels ils ne devaient rien entreprendre , et en qui il fellait toujours respecter, avant tout, le caractère de prêtres de Jésus-Christ.

Mais les missions en Europe et dans les terres des infidèles , pour y répandre la paille de Dieu et confondre les doctrines de Mahomet , forent l'objet le plus habituel des conférences de ce Chapitre , où François dressa un vaste plan de conquête spirituelle de tout le monde.

Le saint homme après s'être rései^vé la tâche de pénétrer en Asie par les lieux où la guerre sainte était le plus vive alors , en Palestine , dé-

signa six Frères pour aller prêcher la foi aux Maures d'Espagne et de Maroc là où ils trouvèrent le martyre. Un nombre à peu près égal se dirigea vers Tunis; mais malgré leur courage et leurs efforts , ils ne purent rester dans le pays ; et enfin plusieurs F'^res partirent pour l'Allemagne où, plus heureux cette fois , ils firent de nombreux prosélytes et fondèrent plusieurs couvents de leur Ordre.

Quant à François, c'était la troisième fois qu'il tentait de passer en Terre-Sainte. Déjà en 121 2, à la sixième année de sa pénitence, il s'était embarqué pour faire ce voyage ; mais les vents contraires l'avaient obligé de revenir. L'année suivante, étant allé en Espagne pour pénétrer jusqu'à Maroc, une maladie le força de revenir en Italie; enfin, en 1219, après la tenue du second Chapitre, c'est-à-dire vers le mois de juillet, il s'embarqua de nouveau à Ancône, avec dix de ses disciples, sur un bâtiment qui portait des secours à Jean de Brienne, roi de Jérusalem , occupé alors du siège de Damiette, centre de la puissance mahométane. Cette ville ftit prise le 5 novembre 1219, et il n'est pas dit que François assistât à ce grand fait d'armes, en sorte que sa mission en Egypte n'a pas duré plus de trois mois. Quoique la relation en ait été faite par son disciple saint Bonaventure et par Jean de Vîtry, évêque d'Acre qui fut présent lui-même au siège de Damiette , ce qui est dit des travaux

apostoliques de François, est tout à la fois si important et si confus , que je me bornerai à en rapporter simplement le récit. 11 est bon d'avertir d'abord, que l'expédition de Jean de Brienne, couronnée d'un si brillant succès , avait assez mal commencé. Comme on attendait des secours et des renforts promis depuis la dernière croisade prêchée par Innocent III , à la suite du quatrième concile deLatran, il s'était élevé dans les rangs de l'armée d'Orient des querelles de vanité militaire entre les cavaliers et les fantassins. Us s' accusaient mutuellement de lâcheté; et pour mettre fin à des propos et à des rixes qui auraient pu compromettre le sort des croisés , Jean de Brienne était souvent forcé de mener ses troupes au combat et de les distraire ainsi de leurs querelles. Ce fut alors que Jean de Brienne se trouvait forcé de livrer une de ces batailles au moins inutiles quand elles ne devenaient pas funestes, que François arriva à l'armée des Croisés. Frappé du danger auquel on exposait la cause divine , il dit à l'un de ses compagnons : « Le « Seigneur m'a fait connaître que les chrétiens « auront du désavantage; si je le dis hautece ment , je passerai pour un fou ; si je ne le dis « pas, ma conscience en sera chargée. Que vous « en semble? — Peu vous importe le jugeci ment des hommes, lui répondit le Frère. D'ail- « leurs, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on vous c( regarde comme un insensé ; délivrez donc votre

a conscience , et craignez Dieu plus que le moi>a de. »I1 est difficile de croire que François et ses disciples aient eu le temps de faire entendre raison aux soldats de l'armée; et leur conseil ne put être d'un grand secours à Jean de Brienne qui avait la main forcée pour donner le combat.

Aussi cette affaire eut-elle les résultats les plus tristes , car les chrétiens , après avoir perdu six mille hommes^ attendirent avec plus d'anxiété encore le reste des troupes qui devaient arriver d'Europe. Cependant après le combat, les deux années étaient en présence, et malgré l'avertissement donné que le Soudan avait mis à prix la tête de tous les chrétiens, François, n'écoutant que son zèle, résolut de pénétrer dans le camp des ennemis. Il se mit en marche avec son disciple, dit l'Illuminé, chantant ces paroles du Prophète : « Maintenant, Seigneur, que vous êtes « avec mai, je marcherai à r ombre de la mort l » A la vue de deux brebis qu'il rencontra, son cœur tressaillit de joie, et il dit : u Frère, ayez confiance « au Seigneur, la parole de l'Évangile s'accomplit « en nous : « Voici que je vous envoie comme des a brebis au milieu des loups, d

A peine avait-il prononcé ces mots, qu'en effet un parti de Sarrasins se jeta sur les deux religieux, les garrotta et les porta devant le Soudan qui leur demanda par qui, pourquoi et comment ils étaient envoyés. Le serviteur de Dieu répondit avec intrépidité : << Ce ne sont pas les hommes.

« mais le Dieu très-haut qui m'enyœe pour « montrer à tous et à votre peuple la voie du « salut 9 et pour vous enseigner T Évangile de vête rite. » Puis il prêcha avec tant de ferveur d'âme et d'esprit Dieu unique et triple, et Jésus^Ghrirt, que le Soudan , dit saint Bonaventure , frappé d'admiration, F écouta avec plaisir et l'engagea instamment à demeurer auprès de lui. Le saint biographe ajoute que François répondit : « Si toi « et ton peuple voulez vous convertir au Christ , « par amour pour lui , je resterai au milieu de « vous. Mais si tu hésites à abandonner la loi de a Mahomet pour celle du Christ , ordonne qu'où a allume un grand feu, et j'entrerai dedans avec <c tes prêtres, afin que vous jugiez tous par là, a queUe est la foi qu'il faut suivre avecleplusde « certitude.» Ace défi, le Soudan, qui s'étaitaper* çu qu'un des plus anciens prêtres a'était retiré sur la proposition du saint homme, répondit qu'il ne croyait pas qu'aucun des Imans voulût jamais entrer dans le feu pour sa religion, «i Si vous voulez « me promettre, continua François , pour vous « et votre peuple , d'embrasser la religion chréc( tienne en cas que je sorte sain et sauf du feu, a j'y entrerai seul : si je suis brûlé, on l'impu- « lera à mes péchéa;mais si Dieu me conserve, « vous reconnaîtrez Jésus-Christ pour le vrai Dieu « et le Sauveur de tous les hommes. x> Saint Bonaventure, qui donne ces détails, ajoute : « que le (( Soudan, après avoir fait observer que s'il ao-

« ceptait ce défi, il craindrait une sédition , offrit a de grands présents à François qui les méprisa €( comme de la boue. »

On ne peut s' expliquer les détails de cet événement, et comment François et le Soudan, ainsi que cet Iman qui s'échappa pour éviter T épreuve du feu, s'entendaient facilement, si ce n'est par l'usage établi déjà, depuis les croisades, de la langue franque ; car François ne savait ni ne parlait l'arabe.

Cependant, à l'exception de l'estime et de l'admiration mutuelles, que François et le Soudan ont dû concevoir l'un pour l'autre, il me parait fort douteux qu'ils se soient réellement compris au sujet de la question religieuse ; et ce qui me ferrait croire que François en a jugé à peu près ainsi, c'est le peu de durée de sa mission eu Egypte, et son prompt retour en Italie. François alliait à une grande simplicité de cœur, un jugement très-solide et beaucoup d'esprit ; ce qui sans doute lui fit sentir, après sa courageuse tentative auprès du Soudan, que lui et ses Frères trouveraient parmi les Sarrasins, des intelligences plus difficiles à réduire qu'ils ne l'avaient cru d'abord.

Sans avoir donc concouru ni assisté à la prise de Damiette , il rentra en Italie par Venise , où il convoqua le troisième Chapitre général de son Ordre à Assise, pour 1220. A cette assemblée il reçut beaucoup de plaintes contre le fi'ère Élie qu'il

avaît laissé son vicaire général , pendant son voyage en Terre-Sainte. En effets ce religieux avait apporté déjà beaucoup de relâchement dans l'observance de la Règle. François^ dès qu'il vit Elie, s'aperçut de la justesse des reproches dont il était Fobjet. Ses vêtements doublés étaient propres jusqu'à la recherche ; l'étoffe en était fine ; le capuchon de sa tunique descendait jusqu'à ses reins, selon la mode adoptée alors parmi les gens du monde ; ses manches étaient amples ; et à toutes ces délicatesses, Êlie joignait encore une démarche libre et aisée , tout à fait contraire à celle qui convenait à l'humilité des Frères Hinours. À peine François eut-il vu son vicaire ainsi déguisé, que, sans témoigner d'étonnement, il le pria de lui prêter ses habits pour les essayer. Lorsqu'il en fut couvert, il se mit à marcher fastueusement devant les Fcères là présents, tenant la tête levée et parlant à haute voix, arrangeant les plis de sa robe et retroussant alternativement ses manches , usages vaniteux dont sa pénétration lui fit deviner l'établissement prochain. Les disciples restaient comme pétrifiés d'étonnement à la vue de cette conduite étrange, lorsque François, s' arrêtant tout à coup et dépouillant les habits qu'il rejeta au loin, de l'air le plus méprisant : « Voilà, dit-il avec indignation « au Frère Élie, comme marcheront les Frères dé- « générés de notre Ordre, et que je ne pourrai jac< mais compter au nombre de mes enfants. » Puis

ayant repris son sarrau déchiré , il parle à ses Frères avec cette force et cette onction qui lui étaient propres, en les engageant à ne jamais s'écarter de la profonde humilité à laquelle ils s'étaient voués.

François y à la suite de ces remontrances, crut devoir ôter à Frère Élie la charge de vicaire général. Il la confia à Pierre de Catane qui, après un an d'exercice , fit l'aveu de son insuffisance à remplir ce devoir difficile , et remit ses pouvoirs en plein Chapitre. François, d'après une révélation particulière de Dieu, disent les historiens, rétablit le firère Élie comme gouverneur de tout l'Ordre, ce qui peut faire supposer, dans des vues purement humaines, que si le fondateur avait cru nécessaire de donner un grand exemple à ses Frères, pour les maintenir dans l'observance rigoureuse de son Ordre, il reconnaissait cependant à Élie des qualités supérieures, qui le lui rendaient cher et utile.

Au surplus , le désir que le cardinal Ugolino avait déjà montré de voir les Frères Mineurs revêtus de hautes dignités ecclésiastiques , les fréquentes observations faites sur la rigueur de l' Ordre ; et par-dessus tout , le relâchement qui s'y était déjà manifesté, entretenaient une tristesse sourde dans l'âme de François. On en rencontre plus d'une preuve dans les écrits qui nous restent de lui, et ce qui suit témoignera des découragements passagers que sa grande et belle âme

éprouvait lorsqu'il était obligé de s'occuper des &utes que commettaient ses disciples :

« Quelques-uns diBiitre vous, mesFrères, disait- « il dans une ^ ces occasions, s'étonnent et me « demandent pourquoi je ne corrige pas les dé-* <x fauts qui s'établissent dans l'Ordre. Tant que « j'ai eu le commandemciit sur les Frères et n qu'ils sont demeurés fidèles à leur yocatioD , fc Ûen que j'aie été constamment malade depuis « ma conversion ,'^ j'ai mis tout mon zèle à leur « tracer par mes exemples et mes prédications « la route qu'ils devaient suivre. Mais quand je « vis que Dieu avait augmenté le nombre des « Frères et que ceux->ci s'étaient écartés de la « bonne voie, alors j'ai confié le Généralat de «t l'Ordre, à des Ministres.

« Cependant , quoiqu'à cette époque j'aie rea nonce à cet office dans un Chapitre général, à « cause de mes infirmités ; s'ils voulaient se a conduire selon ma volonté, ils n'auraient pas « d'autre Ministre que moi, tant que je vi-

« vrai Mais comme je ne puis les corriger

« ni par des avertidsoenents, ni par la jnédica- (c tion, ni par l'exemple, je ne veux pas devea nir un bourreau en punissant corpordlement, « comme font les puissances du siècle. Toutefois, c( tant qu'il me -restera un soufQe de vie , je ne « cesserai pas de les avertir par l'exemple. » {Collatio 25.)

Dans tout cet épisode de la vie de Franç<Ms, où

Toa voit las difiScultéa matériellea qu'il ayait à vaincre pour établir saR^le dans toute son aus»*térité^ on peut reconnaître la véritable humilité de ce législateur qui, en se démettant du géné»ralat pour le confier à un de ses Frères^ voulait, de son vivant, faire Fessai de la subordination qu'il prétendait établir après sa mort. Ce déta*chôment personnel de l'î^utorité, pour rendre l'autorité forte et respectable par elle^mémCy est une de ces grandes idées propres seulement à un homme qui avait commencé par renoncer non-seulement à la* richesse, mais à toute pos* session, pour obtenir par cela même une puis*sance et des richesses immenses ; et, il faut bien le dire, pour devenir chef d'un royaume spirituel qui s'est infiltré dans ceux de tout le monde tem* porel. Comme un prince qui surveille et gou*- Terne l'ensemble de ses états, François &isait donc un grand cas du frère Elîe, parce qu'il administrait bien et s'occupait soigneusement des détails.

En étudiant la vie de cet homme, on est frap*pé du calme et de la pénétration d'esprit avec lesquels il jugeait ses propres actes. Après la tenue du deuxième Chapitre, lorsqu'il se préparait à partir pour l'Orient, le cardinal Ugolino crut devoir l'entretenir du gouvernement de la mai-* son des Clarisses de Saint-Damien et des autres monastères de filles de cet institut, dont le nombre s'était déjà fort accru : a Excepté celui où

« j'ai enfeiroé Claire, dit-il, je n'en ai fondé rî « fait fonder aucun autre ; c'est le seul dont j'ai <x pris soin. Rien ne me déplaît tant que l'ema pressement qu'ont mis les Frères à établir <x ailleurs des couvents de filles, à les gouvera ner et surtout à leur donner le nom de Mia neuves. Faites tous vos efforts pour décharger, fc autant qu'il est possible, mes Frères du soin <x des religieuses, si vous voulez conserver leur «c réputation et ne point arrêter leurs progrès « dans la vertu. » Cet homme prudent disait souvent, lorsqu'il traitait ce sujet : « Je crains <K qu'en même temps que Dieu nous a ôté les « femmes, le Démon ne nous ait procuré des « Sœurs. »

Mais c'est dans le complément qu'il a donné à son institution, en créant le tiers-^ordrey que l'on s'aperçoit de tout ce qu'il y avait de prudent et de fort dans l'âme de cet homme. Il dut nécessairement connaître la rigidité excessive de son Ordre, à la diflftculté que l'on eut à s'y soumettre, dès son établissement. Cependant il en maintint la Règle, dans l'espoir que, quelque limité que fût le nombre de ceux qui la suivraient, ce bataillon sacré, en pratiquant la pauvreté et en prêchant la foi et la pénitence, raUierait toujours à lui et soutiendrait le courage de ceux qui voudraient combattre pour Dieu et pour son Eglise. Mais cette précaution prise, et ce corps d'éhte formé, il crut nécessaire de composer un peuple saint,

'^ieux, où pussent être comprises les personnes de tous rangs^ de toutes professions et des deux sexes j vivant chez elles , mais soumises à une règle Religieuse facile à pratiquer, et qui ne les détournât pas tout le jour des occupations de la vie pratique.

On rapporte que l'idée de cett« modification de son institut lui fut suggérée par la rencontre qu'il fit d'un de ses camarades de jeunesse , lequel, après avoir exercé le commerce et s'être enrichi, était revenu à Dieu, s'efforçait de se conformer à la vie chrétienne et inspirait ces sentiments à sa femme. Les deux époux, visités par François (1221), le consultèrent pour savoir de quelle manière ils devaient ordonner leur vie, pour la sanctifier. Il leur fit prendre préalablement des habits simples et modestes, de couleur grise , avec une corde à plusieurs nœuds pour ceinture, et leur dit que depuis peu, il avait pensé à établir un troisième Ordre, où les gens mariés pourraient vivre saintement ; et il ajouta qu'il ne tarderait pas à leur en faire connaître la Règle. En effet, il mit ce projet à exécution et combina ainsi le plan de vie religieuse destiné aux personnes vivant dans le monde.

Pour être admis à faire partie de cette congrégation , il fallait professer la foi catholique et une obéissance complète à l'Église. On était interrogé par les Ministres et les Visiteurs qui , après un an d'épreuves favorables, consentaient

à l'admission du candidat. En entrant dans YOtdre d'où Ton ne pouvait sortir pour rentrer dans le siècle^ que dans le cas seulement où l'on avait l'intention de s'engager dans un autre canoniquement approuvé , on prenait l'engagement dé se vêtir d'habits simples , de couleur grise. La soie , les broderies y les fourrures étaient interdites ; et dans le complément de la toilette, on n'admettait que les toisons d'agneau , les sacs et les bourses de cuir. On renonçait aussi aux fêtes, aux bals et à la vue des histrions. Les Frères et les Saints du Tiers^-Ordre , outre l'observation scrupuleuse des jeûnes , devaient se confesser et communier au moins trois fois l'an , à Noël , à Pâques et à la Pentecôte. Les femmes mariées ne pouvaient être admises qu'avec le consentement, ouvert ou tacite, de leurs maris. Parmi les conditions expressément imposées aux récipiendaires , il y en a quatre qui , bien que fondées sur la loi chrétienne , ont eu pour objet particulier de mettre un frein aux désordres civils si communs alors dans les différents états de l'Italie. Dans toutes ces petites républiques , où les révolutions étaient alors si fréquentes et qui, -pour la plupart, étaient exposées aux représailles des Guelfes et des Gibelins tour à tour vainqueurs et vaincus , il s'était élevé des haines entre les villes , entre les citoyens et les familles même, qui entraînaient continuellement des donfiscations , des querelles et des meur-

très j à la suite desquels la fortune et la vie des citoyens étaient sans cesse compromises. Dans l'intention d'apporter remède à ces afireux désordres, François mit dans la Règle de son Tiers» Ordre, que pour y être admis, il fallait d'abord se réconcilier avec son prochain , en faisant la paix devant un magistrat, selon l'usage de ce temps ; puis restituer le bien que l'on aurait injustement acquis ; ensuite il défendit le port et l'usage des armes , excepté dans le cas où il s'agirait de dé* fendre l'Église ou le pays ; enfin il voulut que les Frères du Tiers-Ordre se tinssent toujours prêts à mourir, non-seulement comme chrétiens, mais comme citoyens , en les obligeant à faire leur testament. Cette précaution , ainsi que la défense de porter les armes , était commandée par les désordres de la société à cette épo^ que , lorsque les lois et la jurisprudence étaient encore si mal ordonnées, qu'il n'y avait rien de plus difficile à faire valoir que les droits d'héritage, quand un père de famille était mort sans tester.

Les Ministres et les Visiteurs chargés de présider à l'exécution de la Règle, n'étaient jamais nommés que pour un temps ; leur charge les obligeait non-seulement de surveiller les Frères, maïs d'aller chez ceux qui étaient malades et de les faire assister par d'autres Frères à tour de rôle. Leur droit d'inspection s'étendait jusqu'à faire des réprimandes et infliger même des pénitences.

Et lorsqu'un Frère délinquant renouvelait sa faute jusqu'à trois fois, on l'excluait de la congrégation, et cette punition était annoncée publiquement.

Cette Règle remarquable se termine par le vingtième article qui lui imprime son caractère particulier, car le fondateur avait l'intention d'engager ceux qui feraient partie de l'Ordre, plutôt par leur conscience que par des serments et un vœu. Aussi cette constitution se terminet^elle par ces paroles : « Au surplus , toutes les c< prescriptions susdites , que les Frères et les « Sœurs de cet Ordre sont tenus d'observer, « d'après les commandements divins et les stac( tuts de l'Église, ne leur sont point imposées (c sous peine de péché mortel , mais pour qu'ils « s'efforcent de remplir ces devoirs et qu'ils re- « çoivent avec humilité la pénitence qui leur sea rait imposée , dans le cas où ils les transgres- « seraient. — Cœterùm in prcemissis omnibus « ad qtm Fratres et Sorores hujus Ordinis, ex di- « vinis prœceptis vel statutis tenentur Ecclesiœ, « nullum ipsorum ad mortalem culpam volumus « obligari , sed impositam sibi posnitentiam pro « transgressionis excessu, prompta humilitate « redpiaty et efficaciter stvdeat adimplere » (1).

(i) Ces coDstitutioDs du Tiers-Ordre ne sont pas précisémeDl celles que François écrivit lui-même , mais telles que le pape Nicolas IV les fit rédiger soixante-huit ans après. (Fleury, hist, ecclés.)

SAIKT FRANÇOIS D'ASSISE. 337

II est évident que cette institution était mei^ veilleusement combinée, premièrement pour donner aux personnes de toutes les classes de la société le moyen de mener chez elles une vie chrétienne sans être forcées de s'enfermer dans des monastères ; secondement, pour mettre un frein aux fureurs haineuses des passions politiques, et enfin satisfaire à ce besoin d'association qui avait entraîné tant de gens à se jeter dans le tourbillon des sectes hérétiques, dont l'Europe était alors inondée. La vie religieuse, la vie morale et civile y gagnèrent , et le Saint-Siège trouva un appui solide dans les Frères Mineurs qui formèrent son armée , tandis que les frères du Tiers- Ordre devinrent son peuple.

Ce qui prouve d'ailleurs que dans ces institutions, il y avait quelque chose qui répondait directement à des besoins intellectuels très-pressants alors , c'est la rapidité avec laquelle elles se propagèrent et s'établirent dans toute l'Europe. Frère Bernard de Quintavalle , le premier disciple de François, fonda un couvent de l'Ordre des Frères Mineurs à Lérida en Espagne, en 1216, puis à Sarragosse et à Tolède en 1219. En 1217, les Frères Zacharie et Gualtero en avaient établi en Portugal. Frère Pacifique était venu en France dès 1216, et après avoir été institué Ministre provincial de ce pays , il avait passé successivement en Hainaut , àLens en Artois, et en Flandre où il fonda des maisons de son Ordre. Les Frères Ange 1. 22

et Albert de Pise , après un séjour à Paris pendant lequel ils s'entendirent avec frère Pacifique y passèrent en Angleterre et fondèrent des couvents de leur Ordre, vers 1220, à Oxford et à Londres. Déjà en 1219 Benoît d'Arezzo avait été en Grèce où les Frères qu'il y conduisit multiplièrent les maisons de leur Ordre; et en 1221, Cesarius , avec quatre-vingt-dix Frères, alla porter et établir sa Règle en Allemagne, en Thuringe et jusqu'en Hongrie. Enfin les Frères Mineurs pénétrèrent en 1222 en Suède, et jusque dans les pays septentrionaux de l'Europe.

Ce ne fut cependant qu'en 1223> que le pape Honorius III confiima authentiquement, par une bulle, les institutions de François.

Avant de parler de la fin de cet homme remarquable , il faut encore revenir sur une action éclatante de sa vie, l'une de celles qui contribuent encore aujourd'hui à faire bénir sa mémoire et à conserver la popularité de son nom en Italie. En 1221, François était en prières dans sa cabane de la Porzîoncule , lorsqu'il fut averti merveilleusement d'aller à l'église. Là, Jésus-Christ et sa mère lui apparurent , et voulant reconnaître les services que François et ses Frères leur avaient rendus sur la terre, ils lui dirent de faire un vœu qu'ils exauceraient. Le saint homme les supplia de lui accorder que tous ceux qui visiteraient cette église recevraient une indulgence plénière de tous leurs péchés, après s'en être

confessés. Jésus accorda cette faveur à François en lui donnant l'ordre , toutefois , de le faire ratifier sur la terre ^ p ar celui à qui il a donné le pouvoir de lier et de délier. François alla dès le lendemain à Pérouse, où se trouvait le pape Honorius III^ qui en efiet lui accorda cette indulgence pour tous les ans ^ à perpétuité , avec cette restriction que ce ne serait que pendant un jour seulement, celui de F Assomption (1), Depuis 1223 que cette indulgence a été accordée et in-ir stituée , la foule des pénitents qui se rendent annuellement à la Madone-des-Apges n'a jamais cessé d'être extrêmement nombreuse , et cette fête est en effet une des plus augustes et des plus belles que l'on puisse voir.

Après avoir essayé de faire connaître François comme législateur , je ne puis résister au désir d'indiquer au moins ce qu'il avait de bon, d'ori^ ginal et d'aimant dans son caractère et dans son esprit. Déjà on a pu juger du tour aimable, gracieux, je dirais même spirituel, de ses pensées et de son style, par ses discours et par ses poésies. Mais cet homme simple et sans culture portait en son âme le sentiment et l'amour du beau , même de celui qui est visible. Son ardent amour de Dieu le portait à admirer avec passion toutes les créatures qui émanent de lui , et l'on trouve

(i) On trouvera tous les détails relatifs k cette histoire miraculeuse , dans rhistoire mystique de saint François d'Assise , de M. T. Chavin de Malan, — Paris , 1841 .

chez François une certaine disposition à remonter du beau sensible à la beauté immatérielle et divine , qui rappelle les opinions de Platon à ce sujet. J'avais fait cette remarque en me défiant de moi-même, et je l'aurais sans doute rejetée, si un passage de la vie de ce saint homme écrite par son disciple saint Bonaventure , ne lui eût pas donné plus d'importance que je n'y en attachais. Voici les paroles du saint biographe : « Qui « pourrait se faire une idée de la ferveur, de l'a- « mour de François, l'ami de Jésus-Christ î car c< on eût dit que, comme un charbon en feu, il <x était consumé de l'amour divin. En effet, dès « que sa pensée était portée sur l'amour du Seia gneur, il était aussitôt excité, enflammé ; il se c( sentait ému comme si la corde de son cœur eût « été touchée par le plectrum d'une voix inté- « Heure. Mais, pour qu'il fûit ravi jusqu'à l'amour c< divin, par tous les amours inférieurs, il se livrait « à l'admiration de toutes les choses créées par « Dieu ; et du sommet de cet observatoire de dé- « lectation, il voyait les causes de tout se présen- « ter sous des formes vivantes. Dans les belles « choses, il fixait son attention sur ce qu'il y « avait de plus beau, et dans les formes données « aux choses créées, il recherchait avec une arec deur extrême ce qui s'y trouve de particulière- « ment délectable ; se faisant de chacune de ces a beautés une échelle à l'aide de laquelle il s'é- « levait à ce qu'il y a de plus désirable. Par l'eflfet

<x de cette dévotion inouïe^ chacune des beautés a devenait comme un ruisseau où il allait dégus- « ter cette bonté , cette beauté de source origi- « nelle, qui est distribuée dans toutes les œuvres « de la création ^ et il comprenait et réunissait « les qualités, les vertus qu'elles ont reçues de a Dieu , en un tout harmonieux et consonnant , « qui l'excitait à célébrer, ainsi que le prophète a David, les louanges de l'Éternel.» {Vitasancti Frandsciy chap. IX, Bonaventure.)

Une foule d'anecdotes de la vie de François justifient cette remarque, et le saint homme a témoigné lui-même par ses paroles cette grande admiration des œuvres de Dieu dans le premier des trois cantiques qui nous restent de lui.

« Très-haut , tout-puissant et bon Seigneur, « s'écrie-t-il, c'est à toi que reviennent les « louanges, l'honneur, la gloire et la bénédic- « tion! C'est à toi seul qu'ils se rapportent, et a nul homme n'est digne de prononcer ton nom ! « Sois donc loué , ô Dieu mon Seigneur, avec « toutes les créatures qui procèdent de toi, et « particulièrement messire le Frère Soleil, lui « qui fait le jour qui nous éclaire ; lui qui est beau <x de son éclat et de sa splendeur, lui qui est un « témoignage de ta puissance. Louange te soit <x donnée encore, ô mon Seigneur , pour Seeur c< Lune et pour les étoiles que tu as formées a belles, pour éclairer le ciel ; louange à toi pour « Frère Vent, pour l'air, les nuées, le serein et

<K toutes les températures qui produisent ce qui a alimente et soutient les créatures. Louange à « toi, ô mon Seigneur, pour Sceur Eau si utile , « si humble , si précieuse et si chaste ! Louange « à toi pour Frère Feu^ avec lequel tu éclaires la c( nuit; qui est beau, agréable, puissant et terce rible. Louange à toi pour notre Mère Terre qui a produit les herbes, les fleurs et les fruits. »

Cette idée de fraternité établie entre l'homme et la nature insensible , il l'applique également aux animaux privés de raison. Saint Bonaventure raconte que François se trouvant dans un lieu où il y avait beaucoup d'oiseaux de diflférentes espèces, alla vers eux, en les saluant comme s'ils eussent été raisonnables ; qu'à son approche, les animaux quittèrent les arbustes sur lesquels ils perchaient, pour être plus près de François, et paraissant témoigner le désir de l' entendre; et que le saint homme les exhorta avec sollicitude en leur disant : « Mes Frères les oiseaux, vous a devez louer votre Créateur qui vous a couverts c( de plumes , qui vous fait jouir du champ pur c< des airs, et vous gouverne sans que vous ayez « à penser à rien. Lorsque François eut continué c( de les exhorter ainsi , les petits oiseaux se tr mirent à gesticuler, tendant le cou, ouvrant le « bec, étendant les ailes , et regardant François « avec la plus vive attention. Plusieurs de ces « oiseaux furent touchés par la tunique du préce dicant, sans qu'aucun témoignât de la crainte

« et s'enfiiit, jusqu'à ce que le saint homme « ayant fait le signe de la croix et leur ayant c( donné sa bénédiction j ils s envolèrent tous. (( Tous les frères qui étaient présents virent ces « choses , et François , en revenant au milieu « d'eux, ne tarda pas à se reprocher de n'avoir « pas jusqu'alors adressé ses prédications aux « oiseaux. «>

Cette anecdote est suivie d'une autre où François , au moment de prêcher à des humains et étant interrompu par le gazouillement d'une multitude d'hirondelles, s'adresse à elles, en leur disant aussi : « Mes Sœurs les hirondelles , il est c< temps que je parle à mon tour, car vous en avez « assez dit. Écoutez la parole de Dieu et gafdez le c< silence, jusqu'à ce que le sermon soit achevé; « ce qu'elles exécutèrent ponctuellement. » [Fila sancti Frandsd, cap. xii.)

Ces locutions étranges, mes Frères, mes Sœurs ou ma Mère^ adressées aux créatures privées de raison, étaient-elles, chez François, la conséquence d'un système particulier, ou, comme il est fort probable, le résultat tout simple de l'habitude qu'il avait contractée depuis longtemps de se servir de ces désignations en s' adressant à ses semblables? c'est ce que je laisserai à décider à d'autres. Mais quelles que soient leur convenance comme goût, et leur orthodoxie, elles prouvent au moins que l'immense amour de François envers

Dieu débordait jusqu'à s'étendre à toutes les choses créées.

A cette simplicité, on peut le dire, presque enfantine , j'opposerai le récit d'une de ses actions qui fait voir jusqu'où il portait la rigueur dansée qui se rattachait à l'institution de son Ordre. L'o^ béissance des Frères à leurs supérieurs était naturellement, pour les Frères Mineurs, comme pour tous les moines , une des conditions le plus rigoureusement imposées. Mais François, profitant de toutes les occasions pour recommander cette vertu à ses disciples, en saisit une où il fit voir à quel point il voulait que l'obéissance fût passive. « Un Frère Mineur s'étant montré rebelle aux « ordres qui lui avaient été donnés, François or- (( donna qu'on le dépouillât de ses vêtements, et c< le fit descendre dans une fosse, pour être in- « humé. A son commandement, les autres Frères « jetèrent de la terre sur le coupable, jusqu'à ce « que sa tête seulement en fût préservée. Alors, c< s'avançant vers la fosse, François demanda au « moine : — Es-tu mort? — Ce à quoi le moine, « plein de repentir d'avoir désobéi, répondit: « — Oui, mon Père, je suis déjà mort. — Eh « bien, lève-toi donc si tu es véritablement mort, « ajouta le fondateur, et ne résiste jamais aux « ordres de tes supérieurs , parce qu'un mort « ne résiste à qui que ce soit. Je veux que mes « disciples soient morts et non vivants. » {(^mscula, colloqtiium 40.)

La vie austère, les fréquents voyages et la prédication assidue de François altérèrent complètement et de bonne heure sa santé naturellement délicate. Il fallait que la faiblesse de son corps devint excessive pour qu'il cédât aux plus grandes fatigues ou aux plus grandes douleurs ; et dans ce cas même , il les bravait, pour peu qu'il supposât qu'un relâchement de sa part pût en amener dans la conduite de ses Frères. À son retour d'outre-mer, et n'étant plus qu'à quelque distance d'Assise, l'épuisement de ses forces l'avait contraint de monter sur un âne. Le Frère Léonard, issu d'une famille noble de cette ville, l'accompagnait ; bien fatigué lui-même , il faisait réflexion , tout en se traînant péniblement à pied derrière la monture, qu'autrefois son père et celui de François ne jouaient pas ce même jeu. « Lui a chevauche, et moi je le suis sur son âne, » se disait-il en lui-même. François s' étant aperçu des réflexions qui passaient dans l'esprit de Léonard, mit aussitôt pied à terre en disant : « Il ne a convient pas. Frère, que je chevauche, tandis « que tu marches à pied, toi qui as été plus no- « ble et plus puissant que moi dans le siècle. »

François eut un mal d'yeux dont la cause première,selon Bonaventure,futleslarmes fréquentes qu'il versait. Cette affection que le séjour en Egypte avait peut-être rendue plus grave , le devint tellement, que les Frères qui entouraient François, le déterminèrent, quoiqu'avec peine, parce qu'il

ne voulait pas renoncer à son mal, à avoir recours au médecin qui déclara que la guérison ne pouvait être obtenue qu'au moyen de la brûlure, de la cautérisation par le fer chaud. L'atrocité du remède et la douleur qui devait s'ensuivre furent précisément les raisons qui déterminèrent François à s'y soumettre ; et dans le moment où l'on faisait les apprêts de cette espèce de supplice en usage alors, le saint malade se tournant vers le réchaud, s'écria: n Mon Frère Feuj toi que a le Très-Haut a créé puissant , utile et beau , « sois-moi propice et salutaire en ce moment. » Puis, ayant fait le signe de la croix devant le fer incandescent, il présenta sa tête à l'opérateur qui promena son instrument dans sa peau crépitante, depuis l'oreille jusqu'au sourcil, sans que le patient témoignât la moindre douleur; insistant même pour que le chirurgien recommençât s'il supposait l'opération imparfaite. {Bonaventura^ cap. V.)

Malgré les infirmités de son corps, l'âme infatigable de cet homme lui faisait remplir ses devoirs apostoliques avec une ardeur toujours nouvelle. En parcourant ainsi l'Italie, il passa, en l'an 1224, près d'un château dont le seigneur, le comte de Montefeltro, le reçut, ainsi que son compagnon le Frère Léon, avec le plus vif empressement. Au milieu d'une fête chevaleresque à laquelle l'apôtre s'empressa d'assister, il prêcha la parole de Dieu avec tant de force, qu'il

émut profondément tout Fauditoire j parmi lequel se trouvait Orlando di Ghiusi, du Gasentino. Ce seigneur^ prévenu déjà en feveur de François, par sa rraommée, lui témoigna une respectueuse amitié du moment qu'il l'eut entendu ; et, you^ lant contribuer à l'établissement et à la sécurité de son Ordre, il lui fit cadeau de la montagne de l'Alyernia, située en Toscane, pour y établir un couvent où ceux qui voudraient se livrer à la pénitence trouveraient une retraite au milieu de la solitude» Ce lieu était en effet tellement sauvage, qu' Orlando fut obligé de faire protéger François et ses Frères, venus pour s'y établir, contre les bétes sauvages et les malfaiteurs qui se réftigiaient dans les bois environnants. En outre, et lorsque le lieu fut à peu près habitable, Orlando dit à François que lui et ses Frères pourraient venir s'approvisionner habituellement chez lui de tout ce qui était indispensable à leur existence, puisque la solitude de la montagne rendait cette précaution nécessaire. Orlando ne borna pas là sa pieuse générosité , et bientôt il fit bâtir une petite église et un couvent sur l'Alvernia, d'après les instructions que lui donna François. Telle est l'origine de ce couvent fameux, où l'homme de Dieu vit Jésus-Christ et reçut les stigmates, deux ans avant de mourir.

Malgré les progrès extraordinaires qu'avaient faits alors dans le monde connu, l'Ordre des Frères-Mineurs, lesClarisses et le Tiers-Ordre, l'âme

de François, s'élançant vers Dieu avec toujours plus d'ardeur, était dominée par une tristesse indicible, toutes les fois qu'elle était obligée de redescendre jusqu'aux imperfections inévitables des choses temporelles. Depuis la fondation du couvent de l'Alvernia, il aimait à venir en ce lieu sauvage, pour s'élever plus rapidement et d'un vol plus sûr, à Dieu, avec qui il cherchait à s'identifier. Là, il perdait le souvenir de toutes les difficultés du gouvernement de son Ordre, devenu si nombreux, et où, malgré ses prévoyances , le relâchement faisait déjà d'assez rapides progrès. On ne saurait douter que les craintes que lui inspirait cette décadence déjà sensible, lorsqu'il vivait, n'ait contribué à jeter un voile sombre sur les dernières années de sa vie. Dans ce qui nous reste de ses écrits, on en trouve la preuve incontestable ; et malgré le succès prodigieux de son institution dans le monde, on sent que l'instituteur était loin d'avoir obtenu ce qu'il avait imaginé. « Plusieurs de nos Frères, disait-il à « ceux sur lesquels il croyait devoir le plus « compter, bâtissent de grands monastères ; et « après nous, il viendra d'autres de nos Frères « qui élèveront de grandes maisons dans les- « quelles les nobles, les grands du siècle pour- « ront se trouver honorablement logés; et ces « Frères porteront de belles et bonnes tuniques. « Mais aujourd'hui il me suffit que mes Frères se « gardent des péchés mortels.» {Colloqtdum 17.)

Dans ce reproche dirigé d'une manière incertaine, dans ce découragement où semble percer l'ironie, on trouve une amère tristesse.

Mais cette sombre douleur éclata d'une manière terrible, lorsque François, prévoyant sa fin, crut ne devoir plus rien cacher à ses disciples des dangers auxquels il les laissait exposés, et de ceux dont leurs successeurs étaient également menacés. « Comportez -vous courageusement, mes Frères, raflfermissez vos âmes et soutenez le Seigneur, leur disait-il. Les temps ne sont pas loin où se manifesteront des afflictions et de grands troubles. Alors, dans les choses spirituelles et temporelles , il s'élèvera des doutes, des disputes. La charité de beaucoup se refroidira, et l'iniquité des méchants prévaudra. La pureté immaculée de notre Ordre et de beaucoup d'autres sera souillée, parce qu'alors peu d'entre les chrétiens obéiront de cœur et en parfaite charité au souverain pontife de l'Église romaine. Il se trouvera quelqu'un, élu contre les saints canons, qui, profitant de ce désordre, s'emparera de l'autorité papale et s'eflfbrcera de faire paitager son péché mortel aux autres. C'est alors que les scandales se multiplieront. Notre Ordre sera divisé , une bonne partie des autres seront brisés ; car, loin de s'opposer à l'erreur, ils y donneront leur consentement. Il régnera tant d'opinions contraires , tant de schismes seront répandus dans le peuple, les religieux et le clergé^ que si

ces jours ne sont point abrégés par la misérîcorde de Dieu, il arrivera, comme il est dit dans l'Évangile : i< Que les élus mêmes seront entraînée dans c( l'erreur. » Alors notre Règle, notre vie seront attaquées avec fureur. Des tentations immenses surviendront, et ceux même qui seront engagés dans rOrdre accepteront la couronne de la vie. « Malheur à ceux qui, se confiant dans ce qu impose la Règle, se laisseront aller à la tiédeur et ne ré-sisteront pas avec force aux tentations ! Pour ceux qui seront soutenus par l'esprit de charité, par le zèle pour la vérité sainte , qu'ils s'attendent à être accablés d'injures et de mauvais traitements, et à être signalés comme désobéissants et sehismatiques. Car leurs persécuteurs, poussés par le malin esprit, ne manqueront pas de dire : Qu'ils servent Dieu en exterminant de la terre des hommes si pernicieux. » {Prophetia 13.)

Ces paroles prophétiques, exagérées peutêtre par la prudence de François pour garantir ses Frères, mais qui indiquent d'une manière si précise tous les désordres qui se sont manifestés effectivement dans l'Eglise et dans les Ordres religieux, durant les siècles suivants , sont l'expression fidèle des inquiétudes et des chagrins dont François fut constamment dévoré depuis son retour d'Orient, lorsqu'il s'était aperçu que la pauvreté de ses Frères était déjà menacée par le luxe du monde. Le premier mot d'Innocent III et des cardinaux de sa cour, en 1210, avait été

que la Règle des Frères Mineurs était trop austère et impraticable ; peut-être François pencha-t-il

intérieurement vers cette opinion^ à la fin de sa vie.

Quoi qu'il en soit^ loin de le témoigner jamais^ il maintint toujours^ au contraire, la discipline qu'il avait établie, dans toute sa rigueur. Cette fixité est même un des traits caractéristiques du génie de François ; il avait reçu sa Règle de Dieu, il ne se sentait pas le droit d'y rien changer.

 ces motifs d'inquiétudes, se joignait sans doute encore la crainte que ses Frères n'acceptassent, à la première occasion spécieuse, les hautes dignités ecclésiastiques auxquelles le cardinal Ugolino, qui ne tarda pas à devenir pape sous le nom de Grégoire IX, désirait si vivement de les faire parvenir. François, qui n'avait eu pour iur tention unique que de ramener et de fixer les âmes chrétiennes à la pureté de la foi et à Fobéissance au Saint-Siège, prévit avec effix>i l'importance politique que prirent son Ordre et celui de Dominique, dont on fit usage , en effet, sous les règnes des pontifes suivants, pour pacifier les populations et les villes déchirées par les factions, pour remplir les missions diplomatiques les plus importantes en Asie , et composer les tribunaux de l'inquisition.

Pour se soustraire à ces préoccupations qui devaient être extrêmement pénibles pour une âme si simple et si pure, François se retirait donc le

plus souvent qu'il le pouvait dans la solitude pour prier. Depuis rétablissement du couvent de l'Alvernia, il était venu plusieurs fois s'y mettre en retraite ^ et ce fut pendant un séjour qu'il y fit, dans l'été de 1224, qu'il vit Jésus- Christ et reçut les stigmates.

Voici les principaux détails de cet événement miraculeux : « Deux ans avant sa mort, le saint (c homme alla à l'oratoire du mont Âlvernia, c< vers l'Assomption, pour y jeûner jusqu'à la « fête de Saint-Michel, en septembre. Le lende- « main de son arrivée, à l'aube du jour, s' étant « mis en oraison, il lui sembla entendre, du mice lieu du chant des oiseaux, une voix qui lui « dit : François , que cette musique te soit un (X avertissement que Dieu a l'intention de te faire c( une grande faveur. » Ce qui lui fit battre le cœur, lui causa une grande joie, et le remplit d'une ardeur amoureuse pour Jésus-Christ. Et comme il continua à prier, ainsi que l'a raconté Frère Léon qui était présent, il s'éleva tellement au-dessus de la terre que, touchant presque aux nuées, on ne pouvait plus l'apercevoir. Il priait, demandant à Dieu que, puisqu'il n'avait pas daigné le faire mourir martyre de sa foi, il voulût bien le faire passer au moins par toutes les douleurs de sa passion , telles qu'il les a éprouvées sur le Calvaire. Cette faveur lui ftit promise, et il fit pénitence et jeûna jusqu'au 13 septembre, veille du jour où il eut sa seconde vision.

« Cette fois, un ange semblable à un séraphin « d'Elie descendit du ciel, environné de rayons « de feu ; son éclat était intolérable à la vue« « Suspendu dans Tair^ il yint en face du saint (x homme qui aperçut, sur le séraphin, l'image (c du Christ crucifié.

« Cette étonnante vision remplit le cœur de « François d'un amour si doux mais si profond, « qu'il ne pouvait se lasser de regarder avec « compassion les clous avec lesquels Jésus a été « fixé sur la croix , et la blessure ouverte sur « son flanc. Par l'action incessante des rayons (c qui partirent des mains, des pieds et du côté a blessés du Sauveur, François reçut, non spi- « rituellement ou par imagination, mais réellece ment et corporellement, les cinq mêmes plaies, a à ses pieds, à ses mains et à son côté. I^s c< clous mêmes étaient restés figurés avec la « chair, de manière à ce que l'on en voyait la a tête ronde couleur de fer, dans les mains et c( sur les pieds, et la pointe qui dépassait de « l'autre côté de chacune de ces extrémités. »^ {Nuovi Fioretti, ap. 27.)

Ces résultats du miracle furent attestés nonseulement par les principaux disciples de François, mais par beaucoup de Frères et de fidèles qui affirment les avoir vus. Saint Bonaventure, qui a donné également un récit de la vision de son maître , rend le même témoignage au sujet des stigmates, et l'ami, le premier protecteur de I. ' 23

554 SAINT FRANÇOIS KASSISE.

François, Ugolino, le pape Grégoire IX, qui a canonisé François , proclanoia authentiquement, dans plusieurs de ses lettres, la réalité de ce miracle. On y lit, entre autres passages, celui-ci : « Par une vertu divine, François a reçu, pen*^ « dant sa vie , des stigmates aux pieds , aux « mains et au côté, lesquels sont demeurés après a sa mort. La connaissance certaine que nous et « nos Frères les cardinaux en avons eue^ aussi « bien que de ses autres miracles, certifiés au- « thentiquement par des témoins dignes de foi, a « été le principal motif .qui nous a portés à le a mettre au catalogue des saints. Gonune donc « nous souhaitons fort que cela soit cru de tous « les fidèles, nous vous prions et exhortons, vous m l'enjoignant même pour la rémission de vos « péchés , de fermer Poreille à tout ce que Ton « pourrait vous dire de contraire et d'avoir pour « ce saint confesseur une vénération et une dé- « votion qui vous le rendent favorable auprès de « Dieu. » {Viterbe, 2 avril 1237.) (1)

(1) Pour tout ce qui concerne le miracle des stigmates, on peut consulter le xiv« chapitre de l'histoire de saint François d^ Assise, de M. Emile Cha^in de Malan, Paris, 1841 . — Ce siyet est d'ailleurs amplement traité dans le xu« chap. de la vie de saint François, par Bonaventura; et le xvi« est consacré à l'exposition de tous les miracles attribués au saint homme. — De nos jours il est arrivé un événement tout à fait remarquable à Assise. En 1854, les villes et les villages de la vallée de Spoletto furent horriblement bouleversés par un tremblement de terre. La ville d'Assise ne fut pas épargnée. Toutes les maisons et les édifices furent ébranlés, plusieurs même renversés. Cependant la

La tenue du second chapitre de l'Ordre des Mineurs , à Sainte-Marie-des-Ânges, suivie du départ des Frères pour les missions en Europe et en Orient , détermine le point le plus important de la vie active de François ; sa vision au mont de l'Âlvemia est T apogée de sa vie de contemplation : il ne nous reste plus qu'à suivre ce saint homme jusqu'au moment de sa mort.

L'organisation temporelle de l'Ordre des Frères Mineurs avait déjà pris tant de consistance et une si grande étendue en Europe, que la partie temporelle du gouvernement à laquelle François se sentait naturellement peu propre, lui échappait toujours plus , à mesure que son institution se propageait. C'était le Frère Ëlie, Minisire général de l'Ordre , qui portait tout le poids de cette grande administration.

Quant à François, accablé d'infirmités depuis longtemps déjà, sa faiblesse augmenta encore après la vision qu'il eut au mont Alvernia. Détaché plus que jamais de tout ce qui se rattachait aux choses de ce monde , depuis qu'il avait été en quelque sorte transformé en Jésus-Christ, comme il le disait lui-môme, dans son troisième cantique : « Christo , corne da poi che in te sum « mutato^ che mi spogliando fui da te vestito ? » Il employait le peu de forces qui lui restaient à

triple église au fond de laquelle reposent les restes de saint Frunrois, ainsi que le saint couvent qui l'entoure, n'éprouvèrent aucun dommage.

parcourir, en se faisant porter le plus ordinairement, les villes et les villages de TOmbrie. Sa parole était éteinte , mais la vue de sa personne équivalait à la plus éloquente prédication, et tous ceux qu'il visitait étaient heureux de le voir et de baiser ses vêtements. On rapporte qu'il répétait sans cesse ces paroles : « Jésus-Christ, mon amour j c( a été crucifié ! » on ajoute qu'à ce moment de sa vie, il avait quarante-quatre à quarante-cinq ans, il exprimait à tout instant le désir de se livrer à ses premières pratiques d'humilité d'aller assister comme autrefois les lépreux , et de s'imposer des pénitences cruelles, pour dompter son corps, ainsi qu'il avait coutume de le faire aux premiers temps de sa conversion. Ce phénomène du retour aux souvenirs de la jeunesse qui se manifeste ordinairement à l'époque de la vieillesse de l'homme, semblerait indiquer que, quoique jeune encore d'années, François dont la vie intellectuelle et active avait été si remplie , a vieilli prématurément. Un an avant sa mort, les douleurs physiques qu'il éprouvait devinrent si fortes, qu'elles le réduisirent bientôt à un état de maigreur effi^ayante, et le mirent hors d'état de marcher.

Toutefois, ce ne fiit pas sans peine qu'on parvint à le dissuader de cesser de faire ses tournées apostoliques , et il ne fallut rien moins que les pressantes sollicitations du cardinal Ugolino et du frère Élie qui le soignait comme un fils, pour

qu'il consentît enfin à se reposer. On le transporta à Assise 9 où on rétablit dans une pauyi*e cabane, près du couvent de Saint-Damien, afin qu'il pût recevoir les soins de Qaire et de ses sœurs. Il y resta un mois et plus , avec quatre de ses disciples. On le transporta ensuite à Sainte- Marie-des-Ânges où il lut malade pendant tout le cours de l'année 1225. Son mal d'yeux était devenu plus grave, en sorte qu'on le conduisit à Monte-Colombo , où on lui fit avec un fer chaud cette afi^euse opération dont j'ai parlé. Vers l'automne, il éprouva un soulagement passager, dont il profita avec cette ardeur d'âme qui lui était propre, pour parcourir encore sa chère Ombrie et pousser même jusqu'au royaume de Naples, toujours dans l'espérance de ramener des âmes à Dieu. Pendant cette dernière excursion, une femme de Bagnarea présenta son enfant dangereusement malade à François, et le voua à son Ordre. L'enfant recouvra la santé, reçut une éducation soignée et entra en effet dans l'Ordre des Frères Mineurs, lorsqu'il eut atteint l'âge raisonnable. Bientôt sa piété et sa science le firent distinguer parmi ses Frères , il devint un des théologiens les plus habiles de son temps , fut le premier Frère Mineur qui reçut la dignité de cardinal et fut canonisé après sa mort. C'était saint Bonaventure.

Pendant ce dernier voyage apostolique, François épuisa le peu de forces qui lui restaient, et on

le ramena très-malade à Assise où il fut accueilli et logé dans le palais de Tévêque de cette ville. Mais malgré les soins qui lui furent prodigués ^ la vivacité de Tair du pays augmenta son mal, et Frère Êlie le fit transporter à Sienne y où la température est plus douce. Cependant les douleurs devinrent encore plus vives , et il eut un vomissement de sang qui le fit tomber dans une telle faiblesse , que Ton crut qu'il touchait à sa fin.

Cependant François échappa encore cette fois à la mort) et témoigna le désir de retourner à Assise^ où Tévèque le reçut de nouveau dans son palais. Les douleurs ne tardèrent pas à redoubler, et les symptômes les plus effrayants annonçaient sa fin prochaine. Toutefois il put trouver encore assez de force pour écrire une lettre à Claire et à ses saintes filles qui désiraient le voir avant sa mort. Il les prévint qu'il ne leur permettait de l'approcher que quand il ne serait plus vivant sur la terre. {Epistola V.) Averti par le médecin que sa fin était prochaine , François avait donné par écrit sa bénédiction à tous ses Frères absents et il bénit particulièrement Ëlie qui ne le quittait pas, puis il demanda encore qu'on le transportât à Sainte-Marie-des-Anges, pour y rendre, dit-il, l'esprit de vie, là où il avait reçu l'esprit de la grâce divine. On satisfit à ce dernier désir du saint mourant qui, en quittant Assise, fît retourner la litière sur laquelle on le

transportait , pour jeter un dernier regard sur sa ville natale, et la bénir, en pleurant.

 peine était-il arrivé à Sainte-Marie-des*Ânges, qu'un soin nouveau vint l'occuper encore. A ridée de sa mort prochaine , le souvenir de cette dame Jacoba de Settesoli, qui lui avait montré tant de dévouement à Rome , lui revint à l'esprit y ainsi que la promesse qu'il lui avait faite qu'elle le verrait encore, avant qu'il mourût. Craignant que cette dame n'éprouvât une douleur trop grande si cette espérance ne se réalisait point, il dicta la lettre suivante :

« A madame i\ Settesoli, le pauvre et hum- « ble François, salut dans le Seigneur.

« Sachez, ma très - chère sœur, que par sa « grâce, le Seigneur m'a révélé la fin de ma vie. « Si donc vous voulez me voir avant ma mort, « cette lettre reçue, hâtez-vous de venir à Saintea Marie-des-Anges ; car si vous arrivez après sa- « medi prochain, vous ne me trouverez plus vice vaut. Apportez avec vous un cilice pour « envelopper mon corps, et des cîei^es pour ma « sépulture. Je vous prie aussi de prendre avec « vous de ces pâtes que vous aviez coutume « de me donner à Rome, lorsque j'y fus ma- <c lade : »

Il en était à ces mots, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, et ordonna que l'on déchirât ce commencement de lettre, parce que, dit-il , la dame de Settesoli était en route.

En effet la dame ne tarda pas d'arriver accompagnée de ses deux fils et de sa suite, à la porte du monastère , avec tout ce que François désirait qu'elle apportât. En entrant dans la chambre , madame de Settesoli se jeta aux pieds du malade avec tant d'amour et en versant tant de larmes, qu'elle resta ainsi quelque temps au milieu des Frères présents, jusqu'à ce que François la tirât de sa profonde et sainte émotion , en l'appelant par son nom, pour lui demander comment il se faisait qu'elle fût arrivée si tôt. Alors elle lui raconta que pendant une de ses prières , une voix l'avait avertie de se mettre promptement en route, et d'emporter tout ce qui serait nécessaire pour la sépulture, sans omettre cependant de prendre de ces pâtes avec lesquelles elle soulageait ses douleurs, pendant son séjour à Rome.

Le saint malade qui avait presque perdu l'usage de la vue , en mangea et témoigna le désir que son premier disciple Bernard de Quintavalle y goûtât. Le Frère obéit, et profita de cette occasion pour demander à François sa bénédiction. Le saint homme , pour donner plus d'importance à cet acte religieux, en dicta la formule où il rappela tous les mérites de Bernard Quintavalle. Le Frère Ëlie, présent à ce qui se passait, témoignait par ses regards le vif désir qu'il ressentait de partager cette faveur. Alors Bernard à qui François avait dit de passer à la droite pour recevoir sa bénédiction , croyant pouvoir user d'une pieuse

fmucle, en faveur de son Frère, substitua Élie à sa place et se mit à la gauche. Mais François ne prit pas le change , et soit qu'il fût averti par le tact ou par une révélation divine , il appela Bernard qui répondit ; alors le moribond étendit sa main droite sur sa tète, et croisant ses bras comme avait fait le patriarche Jacob , il imposa la gauche sur celle d'Ëlie, s'adressant toujours au premier de ces Frères, et rappelant encore qu'il était le premier qui fût entré dans sa Religion ; qu'il serait toujours supérieur à tous les Frères qui lui devaient obéissance. {Nuovi Fioretth cap. XIX.)

Dans ce besoin fréquent de changer de lieu , dans ces inquiétudes et ces réticences passagères, on peut bien encore retrouver quelque chose du trouble qui se manifeste aux approches de la mort de tous les hommes ; mais le dernier acte de la vie de François prouve que son âme était restée pure , ferme et imperturbable au milieu de rafiPaiblissement et des agitations momentanées de son corps.

Malgré les inquiétudes et les indécisions que firent naître dans son esprit les atteintes déjà sensibles portées à son Institution, à sa Règle et à la simplicité même dans les vêtements et 1m édifices de son Ordre, qu'il avait si fortement prescrites ; ses intentions premières, celles qui lui avaient été inspirées par Dieu, comme il le répéta si souvent, n'éprouvèrent aucune altération.

comme on en pourra juger par son Testament , qu'il dicta, la veille de sa mort, le vendredi 3 octobre 1226.

TESTABIENT DE Sr FRANÇOIS D ASSISE.

« C'est ainsi que le Seigneur m'a donné de commencer à faire pénitence : lorsque vivant encore au milieu des péchés , je ne voyais les lépreux qu'avec tant de répugnance, le Seigneur me conduisit lui-même au milieu d'eux, et je me sentis touché en leur faveur. Lorsque je me fus éloigné d'eux, ce qui m*avait d'abord paru si désagréable et si amer, se convertit pour moi en quelque chose de très-doux pour l'âme et même pour le corps. Aussi ne se passa-t-il que peu de temps avant que j'abandonnasse le siècle. Dans ses églises, le Seigneur ne tarda pas à me communiquer une telle confiance qu'en toute simplicité , j'adorais en disant : « Nous t'adorons ici, très-saint <c Seigneur Jésus-€hrist , ainsi que dans toutes « tes élises qui sont dans le monde ; nous te bé- «c nissons parce que tu as racheté le monde par c( la sainte croix. » Ënsuitele Seigneur m'a donné et me donne encore une telle foi dans les prêtres qui vivent selon la discipline de la sainte Église romaine, que s'ils me persécutaient, ce serait encore à eux que j'aurais recours. Et quand j'é-

gâterais Salomon en sagesse , je ne prétendrais pas prêcher contre la volonté des plus pauvres petits prêtres que je rencontrerais. Ceux-là, ainsi que tous les autres, je veux les craindre, les honorer et les aimer comme mes maîtres. Et je ne veux point considérer le péché qui peut se trouver en eux , parce que je ne vois en eux que le Fils de Dieu ; et (comme je l'ai dit) parce qu'ils sont mes maîtres. J'agis ainsi, parce que dans ce monde je ne vois rien, corporellement, de ce qui se rapporte au très-haut Fils de Dieu, si ce n'est son très--saint corps et son sang que les prêtres font, et que seuls ils administrent aux autres : je veux donc, avant tout , honorer, vénérer ces saints mystères et les placer dans les lieul les plus précieux. Ces noms , ces mots , ces é(^rits sacrés, si je les trouve dans des endroits indignes, je veux les recueillir ; j'ordonne qu'on les recueille pour les placer dans un lieu plus convenable, plus honnête, et que tous les Théologiens (f»*êtres) qui nous administrent les paroles divines, soient honorés comme étant ceux qui nous transmettent l'esprit et la vie.

« Après que le Seigneur m'eut donné le soin des Frères, personne ne m'enseignait ce que je devais fahre; mais le Très-Haut lui-même me révéla qu'il fallait que je vécusse selon la discipline du saint Évangile. Et alors je fis écrire peu de paroles bien simples ; et le seigneur pape les confirma. Ceux qui venaient prendre part à cette nouvelle

vie donnaient aux pauvres tout ce qu'ils pouvaient posséder, et se contentaient d'une seule tunique {inttis et forts repetiata qui volebant, cum cingulo et br occis), rapiécée en dehors et en dedans avec une ceinture et un caleçon, et nous ne voulions pas avoir davantage. Nous autres clercs, nous disions l'office comme les autres ecclésiastiques ; quant aux laïques, ils disaient le Pater noster, et nous nous arrêtions volontiers dans les églises pauvres et délaissées ; nous étions simples, sans volonté , et obéissant à tous. Je travaillais de mes mains ; et je veux que tous les autres Frères s'occupent à un travail honnête ; que ceux qui ne savent rien apprennent , non dans l'idée ou avec le désir de gagner , mais pour entretenir le bon exemple et pour repousser l'oisiveté. Dans le cas où le prix de notre travail ne nous serait pas accordé, nous devons recourir à la table du Seigneur, demandant l'aumône de porte en porte. Le Seigneur m'a révélé cette salutation que nous devons dire en entrant : « Que le Seir- « gneur vous donne la paix ! »

a Que les Frères se gardent bien de recevoir ni d'habiter les églises et les couvents bâtis pour eux, à moins que l'ordonnance de ces édifices ne soit conforme à ce que prescrit la sainte pauvreté à laquelle nous nous sommes voués ; car ici sur la terre, nous ne devons jamais être que comme des hôtes, des étrangers, des pèlerins. Je défends expressément à tous les Frères, en quelque lieu

qu'ils se trouvent, d'avoir la témérité de demander aucune lettre à la cour de Rome , soit d'euxmêmes , soit par d'autres , pour favoriser une église, ou tout autre établissement, pas plus que pour prêcher; qu'ils s'abstiennent de pareilles demandes dans le cas où on les persécuterait. Du moment que les Frères ne seront pas reçus dans un lieu, qu'ils ftiient vers un autre, pour faire pénitence avec la bénédiction de Dieu. Je veux fermement obéir au Général qui gouverne notre Fraternité, ainsi qu'au Gardien qu'il plaira au Général de me donner ; et je veux être entre ses mains de manière à ce que je ne puisse aller, ou parler contre sa volonté , parce qu'il est mon mattre, quelque simple et faible qu'il puisse être. Je veux toujours avoir un ecclésiastique qui me dise l'Office, comme il est ordonné par la Règle; et tous les autres Frères sont rigoureusement tenus d'obéir à leurs gardiens et de faire l'Office selon la Règle. S'il arrivait que quelques-uns d'entre eux ne fissent pas l'Office selon la Règle, et qu'ils voulussent en varier la teneur et ne pas rester catholiques, tous les Frères, là où ils se trouveront , sont rigoureusement tenus de présenter le délinquant au plus proche Gardien du lieu. Le Gardien est également tenu de garder ce Frère nuit et jour, comme un prisonnier, afin qu'il ne puisse échapper de sea mains, jusqu'au moment où lui-même pourra le remettre à la disposition du Ministre. Le Ministre sera égale-

meut tenu de &ire garder le pri8<Nwiev par t^k et tek Frères, jusqu'au monient où ils pauiront le présenter devf^ut le cardinal d'Ostie, UgoUno, qui est le seigneur Protecteur et correcteur de notre Confraternité.

<x Que les Frères ne diseiit p^s : « Ceci eat une « autre Règle, » parce que ce que je dis est une récordation, un avertissement, une exhortation; enfin, c'est n)on testament, que moi, votre pauvre et minime Frère, je fois à mes Frères bénis de Dieu, afin que la R^le que nous s]^vons promis à Dieu d'observer, le soit catholiquement. Le Général ainsi que les Ministres et les Gardiens sont tenus rigoureusement de ne rien ajouter ni 6ter à ces paroles* Qu'ils aient toujours cet écrit avec eux joint à la Règle ; et que dans la tenue de tous les Chapitres , la lecture de ce testament soit jointe à celle de la Règle. Je recommande, en outre, à tous mes Frères ecclésiastiques et laïques de n'ajouter aucuns commentaires à la Règle ni à ce testament, en disant : « C'est ainsi qu'il faut comprendre, » mais d'écrire et de réciter la Règle purement et simplement , telle que Dieu me l'a donnée , de manière à ce qu'on la comprenne sans le secours d'une glose, et qu'on l'observe jusqu'à la fin avec une sainte opération de l'esprit. Quiconque se conformera à ce que je prescris recevra du Très-Haut père céleste , la bénédiction , et sera protégé sur la terre par la bénédiction de

SAINT FRANÇOIS DASSISE. 367

son Fils chéri et du Saint-Esprit. Et mo!, votre humble Frère François, votre serviteur dans le Seigneur 9 je vous donne autant qu'il est en mon pouvoir, intérieurement et extérieurement, cette très-sainte bénédiction. Âmen. »

François sentant sa mort approcher, voulut être placé sur la terre nue. Il dit adieu à ses enfants, en les avertissant encore de l'approche du temps des épreuves et des tribulations^ et après avoir murmuréde sa voix défaillante, le 141*' psaume ( Voce meâ ad Daminuim clamaivi)^ il rendit son esprit à Dieu, et fiit enseveli par ses Frères et par la dame Jacoba de Settesoli.

Je n'insisterai pas sur les détails des obsèques que Ton fit à cet honmie. Nul souverain du monde , si puissant qu'il ait été, n'a reçu après sa mort des témoignages d'estime, d'admiration et d'enthousiasme pareils à ceux qui ftirent prodigués à François. Le convoi, en venant de la Portioneule , s'arrêta à Saint-Damien pour accomplir la promesse que le saint homme avait faite à Glaire et à ses sœurs, qu'elles le verraient après sa mort ; puis on conduisit son corps jusqu'à l'église Saint-George , où il fut inhumé.

On a quelque peine aujourd'hui à se faire une idée de l'importance que l'on attachait au treizième siècle , à la possession des reliques des saints. Elle était extrême. Cependant l'on com-

prend facilement le prix que les habitants d'Assise attachaient à celles de leur saint compatriote. Au moment où ce trésor était porté par eux, sur la colline où était située l'église Saint-Pierre, il se fit un mouvement dans la foule des assistants qui donna lieu de croire qu'on voulait enlever les dépouilles mortelles du saint. Quelques personnes gardant le char mortuaire enlevèrent aussitôt le cadavre , le portèrent dans l'église dont ils fermèrent de suite les portes aux curieux, et se hâtèrent d'inhumer le corps de François, sans que les prêtres , les magistrats ni aucune personne du peuple, fussent témoins de cet a^te. Ce singulier événement devint la cause de l'incertitude qui régna si longtemps sur le lieu précis de l'église où gisait le corps de François, qui ne fiit retrouvé, à ce que l'on dit, qu'en 1818, lorsque Pie VII permit de faire des recherches, à ce sujet, sous le maitre-autel de l'église souterraine d'Assise.

François est mort le 3 octobre 1226, et au mois de mars de l'année suivante , le pape Honorius III le suivit au tombeau. Le cardinal Ugolîno, l'ami de François et le premier Protecteur de son Ordre , monta sur le trône pontifical et resta fidèle à la mémoire de son saint ami, ainsi qu'à la protection qu'il avait toujours accordée à ses institutions. Mais voulant leur donner un nouveau lustre et une plus grande consistance , il lança, en août 1229, une bulle de canonisation

en faveur de François, et le mit au catalogue des Saints.

L'église inférieure et le saint couvent, commencés sous les ordres de Frère Élie, en mai 1238, étaient fort avancés deux ans après et présentaient déjà une masse immense. L'étendue donnée au plan de ce groupe d'édifices , ainsi que la splendeur avec laquelle on se préparait à les décorer , est une circonstance remarquable , puisqu'elle prouve évidemment que douze ans à peine après la mort de François , toutes les recommandations qu'il avait faites jusqu'à ses derniers jours, pour prescrire la simplicité des proportions et de l'apparence des bâtiments destinés aux maisons de son Ordre étaient déjà mises de côté.

Quinze ans après en 1245, on trouve encore une nouvelle preuve des importantes modifications qui s'étaient déjà opérées dans l'emploi que l'Église faisait de l'Ordre de Saint-François. Au concile général tenu à Lyon , le pape Innocent IV, confia aux deux Frères Mineurs (Cordeliers) Laurent de Portugal et Duplan de Garpin, une double mission apostolique et diplomatique pour prêcher le vrai Dieu et traiter de la paix en Asie , avec les successeurs de Tchingiskan qui menaçaient l'Europe d'une invasion. L'Ordre des Mineurs, ainsi que celui des Prêcheurs, fut dès lors admis à prendre part aux intérêts temporels et politiques.

Le désir qu'avait Ugolino de voiries Frères Mineurs prendre part aux hautes dignités ecclésiastiques, m tarda pas non plus à se réaliser, car en l^iT^ySOi^ successeur, le pape GrégoireX, revêtit de la pourpre Fenfant adoptif de saint FrançcHS, Bonaventure, qui d'aiUeurs,tant à cause deses ver* tus et de sa haute science que de son adnairable piété , reçut encore après sa mort , une distinch tion plus haute , en étant mis au nombre des saints. A compter de ce moment il y Qut toujours, parmi les cardinaux, des Frères Mineurs^ et depuis 1272 jusqu'au commencement du quatorzième siècle , ou en compte sept.

Enfin, en J§i8S,le Frère Jérôme d'Ascoli, Frère Mineur,puis Général de l'Ordre, parvint à la dignité pontificale, et prit le nom de Nicplaa IV.

Mqi) intention p' étant pas d' outrer dans las détails de l'histoire de l'Ordre des Frères Mîneurs, je me borne à indiquer les faits principaux qui peuvent indiquer la déviation de rinstitution primitive de François , £^ rendre sensible l'intérêt que la cour de Ron)^ a pris à cette célèbre Cpofrîiternité, depuis Innocent III qui l'accueillit, jusqu'à cç quç le s^cré collège ait cru nécessaire de confier le gouvernement spirituel et tennporel du Siamt-^iége |i un des disciples de saiutFrâoiçois.

Il est inutile que je m'étende en éloges sur cet homme vraii;qe^t admirable , dont la foi fut si pure, si forte et si constante; qui, considéré même humainement , a montré tant de pénétra-

tion d'esprit et tant de courage unis à une piété si sincère ; la narration simple des principaux actes de sa rie, telle que j'ai essayé de la pro^ duire ^ est la plus grande louange que l'on puisse faire de cet homme rare, même parmi ceux qui ont mérité d'être mis au nombre des Saints. Mais d'après la décadence si prompte de son institu*^ tion, puisqu'il l'a vue s'affaiblir de son Tivant et qu'il en a en quelque sorte prédit la ruine ; et si l'on se rappelle le premier jugement qui a été porté de la sévérité de sa Règle, par le pape In« nocent III et les cardinaux de sa cour, on est au^ torisé à dire que la grande pensée de François qui espérait ramener le monde aux deux grands fon-» déments disciplinaires de la religion chrétienne, la pauvreté et l'humilité , n'a point eu sur la chrétienté l'effet salutaire qu'il en attendait. Je ne parle pas du monde temporel, sur qui ces deux vertus n'ont eu et n'auront jamais qu'un faible empire ; mais en ne considérant même que le corps ecclésiastique de l'Europe, sur lequel cette institution était plus propre en apparence à produire de l'effst , on peut s'assurer par les documents de toutes les histoires qui se rattachent à celle de r%lise, que depuis l'apparition de la Règle de saint François vers 1224 jusqu'au règne de Léon X, en 1517, le clergé puissant s'est constamment reftisé à toutes les réformes qui ont été proposées et demandées avec instance par les membres purs de ce même clergé.

Parmi les différentes causes qui ont pu porter successivement atteinte à l'observance rigoureuse de la Règle de saint François, la teneur des recommandations qui y sont faites aux Frères, à l'occasion du travail, y ont sans doute contribué. Tout ce que dit à ce sujet l'instituteur de l'Ordre des Frères Mineurs est vague ; et dans un siècle comme le sien , où tous les esprits étaient portés à l'étude des sciences de tous genres, lorsque le contact avec les Orientaux avait déjà fait connaître à l'Europe et l'Algèbre et les brillantes compositions littéraires des conteurs, il n'était pas sage de s'attendre à ce que des hommes doués d'intelligence dussent s'astreindre par piété à renoncer à la culture de toutes les connaissances dont les germes fermentaient déjà dans les différentes parties de l'Europe. C'est déjà beaucoup d'exiger des hommes qu'ils se soumettent à renoncer à tous les biens temporels ; mais vouloir les maintenir dans la pauvreté de l'esprit, cela est impossible ; l'esprit est un don de Dieu qu'il ne leur est pas donné de laisser volontairement inactif et inculte ; et sans étude même, la succession des années donne à cette faculté un développement qu'il est hors de tout pouvoir d'arrêter. Saint François, dans ses admirables prévisions, semble avoir mesuré toute l'étendue de ces difficultés. Autant il est précis, ferme, inexorable en imposant la pauvreté et la chasteté à ses Frères, parce qu'en effet la volonté humaine peut

encore accomplir ces grands sacrifices , autant il parle avec indécision de la nature des travaux auxquels ses disciples se livreront pour éviter l'oisiveté; c'est qu'en effet, rien n'est plus varié et moins volontaire que le développement et l'emploi de nos facultés intellectuelles.

« Ceux, dit-il {Colloquium 32) , qui ne trace vaillent qu'avec tiédeur et rarement sont bience tôt rejetés du sein de Dieu. Je veux donc que c< tous les Frères travaillent et s'appliquent, avec « humilité , à des ouvrages honnêtes , afin que « nous soyons moins à charge au peuple , et que « nous écartions de notre cœur et de notre bou- « che les mauvais sentiments, les mauvaises « paroles. »

Dans son testament on remarque encore ce passage sur le travail : c( Je travaillais de mes « mains , et je veux que tous les autres Frères « s'occupent à un travail honnête; et que ceux qui « ne savent rien (qui n'ont pas de profession) ap- « prennent, non dans l'idée ou avec le désir de « faire du gain , mais pour entretenir le bon « exemple et pour éloigner les mauvais effets « de l'oisiveté. »

Dans ces deux passages , il est évident qu'il ne parle que du travail des mains , et que c'est le seul qu'il recommande.

Cependant le parti qu'il prit de se livrer, ainsi que les Religieux de son Ordre, à la prédication, impliquait la nécessité que quelques-uns des

Frères au moins se livrassent à F étude des saintes éerituresy pour remplir oonvenablement cet important devoir. Il fallait done qu'ils eussent recours aux livres et qu'ils s'occupassent des lettres. Bien plus , l'apostolat devant être exercé en Afrique et en Asie, pour la conversion des infidèles, cette extension de devoirs rendait la connaissance des langues orientales nécessaire , en sorte que Ton arrivait foi'cém^it et tout à la fois, à des études scientifiques et littéraires trèscompliquées.

François se rendit-il un compte exact de toutes ces conséquences de sa grande institution ? c'est ce dont il est permis de doutev loi^sque l'on recherche les pensées qu'il a émises au sujet des études proprement dites : « Il y a beaucoup de « Frères, dSA-HkiCollatioHes ibet 16)^ qui mettent « tous leurs soins, toute leur soUîcitude à acquérir « de la scieœe , et oubliant leur sainte vocation, « s'écartait de la sainte voie de l'humilité. Les « Frères qui sont conduits ainsi à la scimice par « la curiosité trouveront leurs mains vides aux « joursdes tribulations. Aussi préfèrerais-je qu' ils c< se reconfortassent par l'exercice des vertus, « afin que quand anîveraient les tribulations , « ils eussent le Seigneur avec eux. Car ce jour « arrivera, et alors les livres, devenus inutiles, ne « seront bons qu'à être jetés dans des coins ou c< par les fenêtres. Je ne veux donc pas que mes « Frères soient avides de sciences et de livres,

« mais qu'ils recherchent soigneusement la « sainte humilité , la simplicité , la prière et la <ï puissante dame Pauvreté... Il arrive souvent « à ceux qui pensent augmenter leur dévotion et c< recevoir une augmentation de lumière divine, « par une interprétation plus habile des saîtites « écritures, que leur cœur devient sec , froid et c< vide. »

Dans une autre occasion où il fut interrogé sur le livre qui lui semblait le meilleur et dont on pût retirer le plus de fruit , il répondit : « Lisez dans le livre de la croix. Ne vous aban- « donnez pas à la science vaine du monde. Heu- « reux celui qui s'en abstiendra pour ne s'occuc< per que de Dieu ! »

Enfin, pressé par plusieurs de ses Frères qui lui demandaient s'ils devaient suivre l'exemple de certains docteurs français , allemands et italiens de leur Ordre, livrés à l'étude profonde des livres sacrés , il leur dit : « Cela me plairait assez, « pourvu cependant qu'à l'exemple du Christ, « qui a plus prié que lu, les Frères ne néglîgeasc( sent jamais l'exercice de la prière. Je voudrais « qu'ils ne s'appliquassent pas à l'étude, dans « la seule mtention de savoir comment ils doî- « vent parler, mais pour arriver à se bien con- « duire et à proposer de bons exemples aiix au- « très. Car je prétends que mes Frères soient des « disciples de l'Évangile ; qu'ils se perfectionnent c< sans cesse dans la connaissance de la vérité

« et s'efforcent de devenir plus simples, plus (( purs , à mesure qu'ils avancent dans la vie. » De toutes ces paroles , il résulte évidemment que François croyait avoir plus à craindre qu'à espérer de l'effet des études scientifiques sur la vie des chrétiens. Cette opinion d'ailleurs ne lui était pas personnelle, et bien avant lui, saint Jérôme en avait manifesté une pareille lorsqu'il s'opposait aux progrès scientifiques de l'art de la musique, en prétendant : «Que c'est avec le cœur c< et non avec la voix qu'il faut élever ses chants « au Seigneur ; et que celui dont les œuvres sont « bonnes sera toujours un chanteur agréable à c< Dieu. » La modération dans l'exercice de l'intelligence a toujours été recommandée fortement par tous les hommes qui ont cherché à ramener la vie à la simplicité de celle de Jésus-Christ et à la rudesse même de celle des apôtres. Leur but principal étant de protéger le faU)le et le pauvre contre les puissants et les riches , tous les sacrifices étaient commandés en faveur des premiers; et l'Église primitive, ainsi que tous ceux qui se sont rapprochés de ses principes , a fait ressortir également la pauvreté des biens et la pauvreté d'esprit, comme les moyens les plus efficaces de purifier l'âme et de la rendre digne de s'ofiRrir à Dieu. Saint François que la netteté naturelle de son intelligence et le peu de culture de son esprit rendaient plus propre que tout autre peut-être, à juger de ce que la pureté du cœur

peut inspirer de fort et de grand , sans le secours de r érudition, dut naturellement se défier de la science. Sans avoir tranché nettement cette question 9 on peut inférer du peu de mots qu'il en dit, qu'il ne redoutait pas moins l'aristocratie de l'intelligence et la tyrannie de l'esprit que les abus de la puissance et des richesses temporelles. Déjà dans les écoles , les noms de Platon et d'Aristote avaient une grande autorité; l'un des disciples de François , Antoine de Padoue mettait de l'art dans ses prédications ; le jeune Bonaventure, son pupille, devenait un érudit et un orateur remarquable. D'un autre côté, Albert-le-Grand se livrait avec ardeur à l'étude des sciences naturelles et allait former son disciple saint Thomas d'Aquin. On n'était pas loin du temps oùDuplan Carpin allait être envoyé en Asie, où Roger Bacon chercherait à appuyer la théologie sur les sciences physiques et mathématiques ; et enfin , vers un lointain obscur encore, mais dans lequel on pénétrait cependant, à travers les dérèglements du clergé , les excès de la noblesse et les satires déboutées des Trouvères , on pouvait entrevoir Rabelais jetant son froc et mêlant l'étude des sciences naturelles à toutes les hardiesses de l'incrédulité.

L'histoire des vicissitudes de l'ordre des Frères Mineurs est trop longue et trop surchargée de détails, pour que j'essaye d'en donner même un aperçu sommaire. Cette congrégation fameuse.

ainsi que toutes celles qui en sont dérivées y a fourni un grand nombre de personnages , hommes et femmes , respectables par leurs vertus on célèbres par leur science; et c'est l'Ordre religieux dans lequel la prédication de la parole divine et les avertissements donnés aux fidèles de toutes les classes ont conservé le plus de pureté et de franchise, et ont été faits avec le plus de désintéressement. Le Tiers -Ordre, la conception la plus parfoite de François , a particulièrement contribué à maintenir l'exercice des vertus chrétiennes dans les différentes classes de la société et à adoucir ce qu'il y avait de si féroce encore dans les mœurs civiles, aux treizième et quatorzième siècles.

Mais tout en reconnaissant la réalité et la transmission de ces avantages , on ne saurait se dissimuler que dès la fin du treizième siècle, jusqu'à la fin du dix-huitième, une foule de couvents de Franciscains sont devenus un sujet de scandale dans toute l'Europe. Les conciles , les histoires et les satires en font foi, et c'est un fait constant, que trente ans après la mort de saint François , sous le règne de saint Louis, l'ordre des Frères Afineurs était déjà dénaturé et en grande partie corrompu (1).

(i) On peut consulter à ce sujet la lettre de B(mav^turay Contre le relâchement des Frères Mineurs y en date du 23 avril 1257, où il reproche h ces moines, dont il était Général, leuraTidité, leur oisiveté , leur vagabondage, leur Aprelé

Je n'iDToqnerai ici qu*un seul témoignage, ce^ lui du poète de Florence, Dante , dont F admiration pour saint François n'est point douteuse, et qui cependant s'est exprimé avec tant de rigueur sur les résultats de son institution (1).

L'Ëglise personnifiée est placée par le poète sur un char dont les deux roues sont figurées par saint Dominique et saint François, les défenseurs de la foi ; et c'est à ce propos que Béatrice dit à Dante : «Tu devrais connattre F excellence de l'au- « tre Roue (François) dont saint Thomas t'a « parlé , mais la trace que laissa la partie supé- <r Heure de sa eiroonférence est abandonnée ; de a sorte que, là où était le bien, se trouve le mal « maintenant. La famille de François qui mar- « chait précisément sur s^ traces a tellement « changé de érection , qu'elle met la pointe des « pieds où il mettait les talons, d {Parad. C. X. vers tlO-120«)

Au XXIP chant du Paradis ^ le poète, faisant parler saint Benoît, s'exprime avec tout autant de chagrin, sur le relâchement des Ordres Religieux des Bénédictins et des Franciscains : <» Pour es- « sayer de gravir l'échelle de Jacob, dit le saint

à faire tester en fayeur de leurs couvents, et le luxe de leurs églises et de leurs monastères.

(i) Dans le chant XI« du Paradis^ oa trouvera un admirable extrait de la vie de saint François d'Assise , que son étendue ne m^a pas permis de citer. Les personnes studieuses feront bien de le lire , pour s'assurer de la sincérité que le poète a apportée en blâmant les successeurs de saint Franchis.

« habitant du Paradis, personne ne retire plus « ses pieds de la terre, et ma Règle ne sert plus a là-bas qu'à gâter du papier. Les murs qui for- « maient une abbaye sont devenus des cavernes, « et les capuchons sont des sacs remplis de mau- « vaise farine. Mais l'usure ne déplaît pas tant ena core à Dieu, que le résultat de ce fruit qui cor- « rompt le cœur des moines et les rend si insensés ; « car tout ce que l'Église épargne est à ceux qui <x demandent au nom de Dieu , et non à des pa- <x rents ou à d'autres plus infômes. Mais la chair « des mortels est si délicate (la corruption s'intro- « duit si facilement ici-bas) qu'une bonne instia tution ne dure pas depuis la naissance du « chêne jusqu'à la formation du gland. Pierre « commença sans or ni argent; j'ai commencé moi « (Benoit) avec le jeûne et la prière, et François « avec l'humilité. Or, si tu considères le principe c< de chacun, et ce qu'il est devenu et où il est « arrivé, tu verras qu'il a changé du blanc au « noir. » {Vers 74-93.)

Ce n'est pas avec moins de forceque le Florentin s'élève contre le relâchement de l'ordre des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique : a Son « troupeau, dit-il {Parad. cant. XI, vers 124- « 132), est devenu si avide d'une nourriture « nouvelle , qu'il lui est impossible de ne pas se « répandre dans divers pâturages ; et plus ses « brebis vagabondes s'écartent ef vont loin de « lui, plus elles rentrent au bercail vides de lait.

« Il en est bien qui craignent le danger et se ser- « rent autour du pasteur ; mais elles sont en si « petit nombre, que peu de drap suffit pour les a enfroquer. »

Quelque virulentes que soient ces satires, l'admiration que le poète professait pour saint Dominique et pour saint François, prouve qu'elles ne sont point faites dans une intention maligne et malveillante. Âlighieri déplore sincèrement au contraire, le relâchement des deux Ordres; et la vive expression de ses regrets démontre qu'ils n'étaient que trop bien fondés.

En effet on ne saurait nier que la grande idée de saint François de ramener les hommes à la perfection chrétienne , par l'exercice rigoureux de la pauvreté et de l'humilité n'ait complètement manqué son effet dans la pratique. Malgré toutes les illusions que des vertus singulières et * des dévouements particuliers , peuvent entretenir encore, il est évident que la pauvreté et l'humilité pratiquées au degré prescrit par la Règle de saint François exigent une continuité d'efforts auxquels les facultés humaines ne peuvent suffire. Mais si, avec le secours de l'imagination, on soumet, pendant une année seulement, toutes les nations de l'Europe au genre de vie destinée aux Frères Mineurs à leur origine, on se demande quels seraient les résultats forcés d'une pareille législation ? La famille, la société, les états, tout enfin s'anéantirait.

Aussi, malgré le besoin que l'on sentait au treizième siècle des congrégations religieuses, pour se mettre à l'abri des vexations des grands du monde , et bien que ces Ordres religieux aient puissamment défendu l'Église de l'agression des nombreuses sectes d'hérétiques, on doit se souvenir que le premier mot d'Innocent III et de ses cardinaux fut que la Règle proposée par François était trop sévère et impraticable ; que cette institution n'avait conservé réellement toute sa force et sa pureté que jusqu'au second chapitre tenu à Assise en 1219 ; et qu'à compter du moment où elle eut un Protecteur en titre, où elle ne put se passer ni de gérants ni d'administrateurs pour le temporel , aussitôt les besoins naturels à l'homme se firent sentir impérieusement parmi les Frères. On admit des améliorations, du luxe même dans les vêtements, dans la nourriture, dans les édifices; et bientôt enfin, du travail des mains , on passa à Fétude des sciences , toutes choses que François avait prévues et qu'il a prédites.

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POÉSIES DE SAINT FRANÇOIS d' ASSISE

Les poésies attribuées à saint François d'Assise se composent de trois cantiques et d'une oraison. Le premier cantique, dit ; du Soleil, ainsi que l'oraison, sont écris en prose, et la forme poétique leur manque absolument. Quant aux trois premières pièces, j'ai suivi le texte qui en a été donné dans l'édition des opuscules de saint François , Opmcula sancti Francisci Assisatis ; Lugduni, 1637 ; et j'ai copié VOraison dans la dissertation du Père Irénée Affô, qui l'a extraite d'une Vie de sainte Glaire, imprimée à Milan, en 1492.

Ayant de faire quelques observations critiques sur l'authenticité de ces poésies attribuées à saint François , je vais en donner le texte avec la traduction en regard.

cAimco vhuico. ibwbmxssl CAxrtqm,

Altissimo, onnipotente bon' Si- Très-haut, touf-puissant et bon

gnore , tue son le laude , la gloria, Seigneur, c'est à toi que reviennent

lo honorée ogni benedictione. A les louanges, la gloire, Thonneur

te solo se confanno, e nullo homo et toute bénédiction. C'est à toi seul

è degno de noipinarti. qu'elles tendent , et nul homme ^

n'est digne de prononcer ton nom»

Laudato sia Dio mio Signore con Sois donc loué , Seigneur mon

lutte le créature , specialraente Mes- Dieu, avec toutes les créatures , et

ser lo Fraie Sole, il quale gioma e particulièrement MessireleFrère So-

allumina noi per lui. E ello è bello leil qui fait le jour etnous éclaire;lui

e radiante con grande splendore; qui est beau et radieuxde splendeur;

de te, Signore, porta significazione. lui qui donne témoignage de toi.

Laudato sia mio Signore, per Sois loué, mon Seigneur, pour

Suora Luna e per le Stelle ; il quale Sœur Lune et pour les Etoiles, toi

in cielo le bai formate cbiare é qui les as faites belles et brillantes

belle. dans le ciel.

Laudato siamio Signore per Frate Sois loué, mon Seigneur, pour

Vento e per TAire e Nuvole e sereno frère Vent et pour l'Air et pour les

e ogni tempo, per le quale, dai a Nuées et pour le serein, ainsi que

tulte créature sustentamento. pour toutes les températures qui

entretiennent la vie dans tout ce qui est créé.

Laudato sia mio Signore per Sois loué , moi^ Seigneur , pour

Suora Acqua, la quale è molto utile Sœur Eau si utile, qui est humble,

e humile e pretiosa e casta. précieuse et pure.

Laudato sia mio Signore , per Sois loué, mon Seigneur , pour

Frate Fuocho , per lo quale tu allu- Frère Feu au moyen duquel tu éclai-

mini la nette ; e ello è bello e jo- res la nuit; pour lui qui est beau,

condo , e robustissimo e forte. agréable , fort et si puissant.

Laudato sia mio Signore, per Sois loué, mon Seigneur, pour

nostra Madré Terra, la quale ne notre Mère Terre, qui alimente,

sostenta,govemae produce diversi gouverne et produit les fruits di-

frulti, e coloriti fiori , e herbe. vers, les fleurs aux couleurs variées,

et les herbes.

Laudato sia mio Signore per Sois loué, mon Seigneur, pour

quelli che perdonano per lo tuo ceux qui pardonnent en vertu de

amore , e sosleneno infirmitade e ton amour, qui soutiennent Tin-

tribulatione. Beati quelli che sos- firme et celui qui est dans latribu-

tegneranno in pace, che de te, lation. Heureux ceux qui se main-

Altissimo, seranno incoronati. tiendront dans la paix et qui, Très- Haut , seront couronnés par toil

I segaenti rersi (urono composti da San Fran- Les rers saivants ont été composés par saint

cesco, qaando, per riTelazione, seppe il François , lorsque l'instant de sa mort lai

tempo délia sua morte. fut révélé.

Laudato sia mio Signore,perSuor Sois loué, mon Seigneur, pour

nostra Morte Gorporale, dalla quale notre Sœur Mort corporelle , à la-

nullo homo vivente pùo scampare. quelle nul homme vivant ne peut

Guai a quello che more in peccato échapper. Malheur à qui meurt en

mortale . Beati quelli che se trovano péché mortel . Bienheureuxceux qui

tue sanctianme foluntadi, che se trou ven t dans les très- sain tes voorte seconda non gli potrà ftur lontés du Seigneur, parce que la se- . Laudate e benedicite mio si- conde mort ne pourra leur dire fae, e ringraziate et seryite a lui taie. Louez et bénisses mon Seiprande humilitade. gneur; remercies-le et le serves

en toute humilité.

OAVTZCO UOOMlN>.

isGOV» cAamqxjM.

Boramormimise, 30 Famor mi mise, 3oramormimise.

sposo novello do Tanel* mi mise lello amorosello ,

le in prigion* mi mise nunid*uncoltello, » il cor* mi divise.

K>, etc., etc.

amilocore ;orpo cadè in terra, quadrello de Tamore )alestra disserra, isse con ardore; ce &ce guerra.

}mi di dolciore.

DO, etc.

>mi di dolciore.

n* maravigliate , ai colpi mi son dati Qcie inamorate :

îrroèlungo e.lato,

1 braccie sappiate l' ha tutto passato.

io, etc.

iferMelanciespesse,

utto m' agonizarô.

L*amour m*a mis en feu, L^amour m*a mis en feu , L*amour m*a mis en feu ! Quand mon nouvel époux me donna Panneau , je devins amoureux de ce tendre agneau , puis il me mit en prison, me frappa d*un couteau et me divisa k cceur.

L*amour m*a, etc.

n divisa mon cœur, et mon corps tomba à terre. Cet arc de Tamour qui lance des flèches, frappe en brûlant et met la guerre où était la paix. Je me sens mourir de douceur.

L*amour m*a mis, etc.

Je me sens mourir de douceur; mais ne vous en étonnez pas , car ces coups me sont portés par des lances pleines d'amour. Le fer en est long et large ; et sachez qu*il m'en est passé plus de cent brasses.

L*amour m*a mis, etc.

Bientôt les lances se multiplièrent à tel point qu'elles me mirent À-

Air hor presi un pavese £ i colpi piu spessarè, Che niente mi difese.

Tutto mi fracassard Cion tar forza le stese.

In foco, etc.

Distesele s\ forte Ch* io diffidai scontarle , Onde scampai la morte.

Ti movi contra ra^^one Gridando molto forte, Un' trabucco rizzoe Ghe mi diede nuove sorte.

Infoco,etc.

Le sorti che mandava

Eran piètre piombate

Ghe ciascheduna gravava

Mille libre pesate :

61 spesse le gittava

Non le harei mai numerate ;

Nulkk mai mi f^Uava.

In foco, etc.

Noirm' harebbe mai fallato Si ben' tirare sapeva.

In terra ero io stemato Aitar non mi poteva.

Tutto ero firacassato Niente più mi sentiva Gom* huomo ch* era passato;

In foco, etc.

Passato , non per amore Madi diletto ornato.

Poi mi rimessimmi si forte Dentro il corpo tornato, Ghe segui quelle scorte Che haveano guidato Nella supema corte.

deux doigts de la mort. Alors je pris un bouclier, mais les coups devinrent encore plus fréquents, et il ne put me garantir. Je fus toutfior cassé, tant (les traits) étaient lancés en grand nombre.

L*amour m*a mis, etc.

Ils étaient lancés en si grand nombre, que je renonçai à les compter, ce qui fut cause que j'échappai à la mort. Mais c'était en vain que je poussais de grands cris.

Une baliste f\it braquée, qui me donna mille tourments.

L*amour m'a mis, etc.

Ges tourments étaient des pierres lourdes comme du plomb ; chacune pesait mille livres. La machine les jetait si dru, qu*il m*eût été impossible de les compter. Aucune pierre ne manquait de me toucher.

L'amour m'a mis , etc.

Aucune n'aurait manqué de me toucher, tant elles étaient lancées avec justesse. J'étais couché sur la terre sans pouvoir m'aider. J'étais tout fracassé, étant privé de sentiment comme un homme mort,

L'amour m'a mis, etc.

Mort, non d'amour mais environné (orné) de plaisir. Ayant repris mes sens, je me remis si bien, que je suivis ]es chœurs qui s'étaient dirigés vers la cour céleste.

Iq foco, etc.

Poiche tornato flii, Tosto armato mi fui E a Ghristo feci guerra.

Gavalcai in sua terra Scontrandomi con hii.

Tostaroente Tafferro ; MiTendicodilui.

Infoco, etc.

Poiclie fuivendicato

lo fui con lui patto ,

Perche prima era stato

L*amor* molto verace

Di Ghristo inamorato.

Or son fotto capace

Sempre lo cor formato

Di Ghristo consolato.

Infra Tamor* mi mise in foco.

L*amourm*a mis, etc.

Sitôt que je fus remis , alors je m*armai et fis la g^uerre au Christ.

Je chevauchai sur sa terre y et me rencontrai avec lui. Je le saisis aus* sitôt et me vengeai de lui.

iO.

L*amourm'a mis, etc.

Dès que je me llis vengé, je fis un pacte avec lui, parce que Tamour que je lui portais était trèssincère. Maintenant je Tai en moi ; et mon cœur fbrmé (imbu, imprégné) du Christ est consolé. Je répète donc : Uamour m*a mis en feu !

OAmnOO TBBXO.

Amor de caritate.

Perche m* ha si ferito ?

Lo cor tutto partito

Et arde per amore.

Arde et incende,

NuUo trova loco ;

Non pu6 fugir perché V èligato.

Si se consuma come la cera al foco,

Vivendo more,languiscestemperato

Domanda poter fugir' un poco ,

£ in fornace trovasi locato.

Oimè eo 6 son menato

A b\ forte languire,

Vivendo cos\ morire,

Tanto monta Tardore !

T&OISIZKS iiBjmqvM.

Amour de charité, pourquoi m*astu blessé si profondément? Mon cœur, séparé (fendu), brûle d'amour. Il brûle, il brûle, et ne trouve nulle place pour fUir, parce qu*il est lié. De telle sorte, qu'il se consume comme la cire au feu ; tout en vivant, il meurt, il languit comme liquéfié. En vain demande-t-il à fuir, il se trouve dans une fournaise. Hélas ! comment suis-je conduit à un tel dépérissement» et qu'en vivant, je meure ; tant Tardeur s'accroît et monte!

Innanti ch' io provassi, domandava Avant que je ftisse dans cet état,. Amor'aChristopensandopurdolzura je demandais Tamour au Christ , In pace di dolcezza star pensava pensant que ce n'était que douceur^

For d^ogni pena; e poi sede in altura,

ProYO tormento quai non cogita va ;

Ghe M cor* me se fende per calura.

Non posso dar figura ,

De que sostegno semblanza,

Gh* io moro in dolcetanza,

E vïyo senza core.

Ho perduto core e senno tutto, Voglia e placere e tutto sentimento.

Ogni bellezza mi par fango brutto ; Delicie et richezze perdimento.

Un* arbore d*amor con gran frutto In cor plantato me dà pascimento, Ghe ià tal mutamento, In mi senza dimora Jettando tutto fora, Voglia, senno e vigore.

Per comprare Tamore, tutto ho dato Lo mondo e miho tutto per barattato.

Se tutto fosse mio quel ch' è creato, Darla lo per araor senz* ogni patto ; E trovo me d*amor tutto ingannato, Ghè tutto ho dato e non so 6 io son Per amor sondesfatto; [tratto.

Pazzo si son crediito :

Ma perche io son venduto De mi non ho valore.

Credeva me la gente revocare, Amici che sono for de questa via ; Màchi è dato più non se po dare,

et que je vivrais dans la paix la plus agréable, exempt de toute peine.

Mais maintenant que je suis dans toute Texaltation {decesmtiment)^ j^éprouve un tourment auquel je n^avais même pas songé, et mon cœur se fend par Tardeur qu*il éprouve. Je ne puis môme ( par ma voix et par Texpression) donner une figure et faire comprendre ce que j*éprouve, tant je me sens mourir au milieu de la tendresse, et vivant sans cœur.

Bon sens, cœur, volonté, plaisir, j*ai tout perdu. Toute beauté me paraît de la fange ; les délices et les richesses ne sont plus pour moi qu*un sujet de perdition. L^arbre d^amour avec tous ses fruits, planté dans mon cœur, me soutient, me nourrit seul , ce qui a causé tout à coup un tel changement en moi , qu*il en a chassé volonté , sens et vigueur.

Pour acquérir Tamour, j'ai donné tout le monde, et je me suis complètement engagé (vendu). Si tout ce qui est créé m'appartenait, je le donnerais sans condition; aussi suis-je tellement fasciné par l'amour, que je ne sais où je suis entraîné. L'amour m'a changé ( détruit ) ; aussi je passe pour fou aux yeux de tous. Et ( mais ) comme je suis vendu , je n'ai plus valeur de moi (je ne sais plus si je vaux quelque chose).

Geux de mes amis qui sont hors de cette voie, espéraient m'en retirer. Mais celui qui s'est donné ne

Ne serTO fare che fuga signoria.

Innanzi la petra potria se molare, Che r amore, che me ten* in sua balia.

Tutta la voglia mia D^amor si è infocata, Uni ta, transformata, Che la torrà 1* amore.

Foco ne ferro non la p6 partire ; Non si (livide cosa tanto unita, Pena ne morte iam non p6 salire A quellâ altezza, dove starapita.

Sotto si vede tutte cose zire, £d ella sopra tutte sta gradita Anima com^ ei salita.

Posséder tal bene , Christo, da lui te vene Abbrazal cum dolzore.

lo non posso veder creatura.

Al Creator grida tutta mente ; Gelo ne terra non me dà dolzura, Per Christo amore tutto m* è fetente Luce del sole s\ me par oscura.

Veggendo quella fazzaresplendente Chérubin son niente Belli per insegnare, Séraphin per amare, Chi vede lo Signore.

NuUo donca mai me reprenda Se tal* amore mi (h pazzo zire.

Jam non è core, che più se defenda, D^amor si preso, che possa fugire.

Pensi zascun como cor non si fenda Cotai fornace como possa soifHre.

peut se donner encore , et Tesclave ne saurait faire que la possession n'existât pas. La pierre pourrait se briser elle-même, avant que l'amour qui me tient en sa puissance se détruisit. Toute ma volonté s*est enflammée d'amour, et elle est tellement unie et transformée, que Tamour la ravit tout entière.

Ni le feu ni le fer ne peuvent la séparer, car une chose si bien unie ne saurait être divisée. La peine et la mort ne peuvent parvenir jusqu'à la hauteur où elle a été enlevée. Au-dessous d'elle, on voit toutes les choses du monde tourner, et au-dessus , comme une âme ravie, elle est heureuse. En prenant possession d*un tel bien, embrasse avec tendresse le Christ qui te Ta procuré.

Je ne puis plus voir ni priser aucune créature, crie toute intelligence au Créateur. Ni le ciel ni la terre ne font plus d'impression sur moi ; et la lumière du soleil ellemême me parait obscure. A l'aspect de cette face lumineuse du Christ, de cette nouvelle vie si resplendissante, et en voyant le Seigneur, la beauté des chérubins et des séraphins ne suffît plus à notre admiration et à notre amour.

Que personne donc ne me reprenne de ce qu'un tel amour m'a rendu fou. Il n'y a pas de cœur, pris d'un tel amour, qui puisse s'en défendre et l'éviter. Que chacun pense comment il se peut que le cœur ne

S*eo potesse invenire Anima che me intendesse, De mi pietade havesse Ghe me se struzze 1* core.

Chè celo e terra grida e sempre clama E tutte cose ch* io dibbia amare; Zascuna dice : Cum tutto core ama !

iTamoreche n*hafattod*abbrazzare; Ghe quel* amore perlo che te brama, Tutte mi ha fisitte per ti a se trare.

Veçgo tanto abundare Bontade e cortesia Da quella luce pia, Che se spande de fora,

Amor voglio plù, se più podesse ; Ma comjQ più à mi lo cor jam qop tro va Più che me dare cou ci6 che voleuse.

Non posso; questo è certo senza prova Tutto rho date, perch* io possédasse Quel amatoreche tanto me renoua.

BèlleBa antiqua e nova , Dapoi che t*ho trovata , luce smesurata Di s) doloe splendore.

se fende pas, et puisse supporter Tardeur d*une telle fournaise I Si je pouvais rencontrer une âme qui me comprît, elle aurait pitié de moi dont le cœur se dîMOot :

Car le ciel, la terre et toutes les choses que je dois aimer, crient:

« Aime de tout ton cœur ! » L*amour qui me donne de si vi& désirs, cet amour qui ftdtque je te désire avec tant d*ardeur, il a tout fiiit pour m'attirer à toi (Dieu). Je vois tant de bonté et de noblesse émaner de cette pieuse lumière, que tout en est inondé.

Je voudrais sentir plus d'amour si cela m*était possible ; mais comme il ne s'en trouve pas davantage dans mon cœur, je ne puis en donner autant que je voudrais; cela n*a pas besoin de preuve. Tai tout donné afin de posséder celui qui m*a renouvelé. Beauté antique et nouvelle! depuis que Je]t*ai trouvée, ô lumière immense et dont la splendeur est si douce.

Yeggendo tal bellena, si sum tratto Fordi mi; ngn so 6 sonportato.

Lo cor se strugge como cera desfatto.

De Christo se retrova figurato.

Jam non se trov6 mai tal baratte ; Per vestir Christo tutto 6 spoliato Lo cor 8\ trasformato, Amor grida,che sente, Anegata è la mente Tanto sente dolzore.

En te voyant je suis ravi h<Nrs de moi et ne sais où je suis transporté- Mon cœur se fond comme une cire et se retrouve transfiguré en Christ.

On n*avait jamais fait un tel pacte (échange); pour revêtir tout le Christ, je me suis dépouillé de mon cœur qui 8*est ainsi transibrmé; Tamour a poussé un cri, et Tintelligenoe est resiée noyée dans un océan de délices.

il. il.

Ligata è la mente ouin dolceza, C'est par la douceur que Vâme

Tutta se destende ad abbraKzare, est liée; c'est ce qui la fait s'épsH E quantopiùresguarda alabeilezza, nouir pour aller embrassercequ'elle Tanto fuor de se plù sasetare. désire; et plus elle regarde, plus elle

In Christo tutta posa cum richexza, considère la beauté; plus aussi elle De si memoria nulla p6 servare. tend à s'élancer hors d'elle-ménoe Or mai ad ai, più dare dans le Christ, elle vit au milieu des

AHra coea non cura, richesses, et quand elle est là, elle

Ne p6perder valura ne conserve plus mémoire d'elle-

De si dolce sentore. môme. De ce moment, elle ne se

soucie plus d'autre chose, et ne peut plus perdre le goût d'un si doux parfum.

InChristo transformata quasi è Chris- Transformée, pour ainsi dire, en GumDio unita, tutta stà divina [to Christ et unie à Dieu , elle devient Sopraogn'altura;èsigran'acquisto divine, elle s'élève au-dessus de De Christo è tutto l' suo, stà regina. toutes les hauteurs ; et quand elle a Or donca io potesse star più tristo &it cette grande acquisition, lorsque De colpa domandando medicina. le Christ est tout à elle, elle est Nulla c'è più sentina reine. Or pourrais-je être mécon-

Dove tro vi peccato, tent d'avoir trouvé un remède à mon

Lo vecchio n' è mozzato , mal? Il n'y a plus de sentine où l'on

Purgato ogni fetore. puisse trouver le péché; le vieux

ma) est extirpé, et toute mauvaise

odenr enlevée.

In Christo è nata nova creatura En Christ est née une nouvelle

Spogliata homo vecchio e fatto no- créature qui a dépouillé le vieil

[vello. homme et est faite nouvelle. Mais

Ma tanto l'amore monta cum ardura, l'amour monte à une telle chaleur

Lo cor par che se fenda cum coltello, qu'il semble que le cœur soit fendu

Mente cum senno toile tal calura; par un couteau ; et lorsque le Christ

Christo se m'è tra tutto tanto bello, m'apparatt dans toute sa beauté,

Abrazzo me cum ello mon intelligence ne devient pas

E per amore si clamo : moins brûlante. Je fais des efforts

Amor, che tanto bramo, pour l'embrasser (le saisir) et dans

Fà me morir d'aBK)re. mon ardeur, je' m'écrie : Amour

que je désire tant, fais-moi mourir

d'amour!

Per ti, amor,meconsumolanguendo Par toi, amour, je languis et me

£ vo stiidendo per ti abraiare : consume , et vais toujours criant,

Quando te parti, si moro Tivendo pour VembrasMr. Quand tu t*en

Sospiro e plango per ti ritrovare. vas, je meurs tout en vivant ;je soo-

E retomando el cor se vastendendo pire pour te retrouver ; et si tu re-

Cheintisipossatuttotransformare. viens, mon cœur va toujours esn

Donca, più non, non tardare ; s*étendant, afin que je puisse me

Amor* or me soveni, transformer en toL Ne tarde donc

ligato si mi tieni. plus, à amour! souviens-toi de moi,

Consuma me lo core. puisque tu m*as invinciblement lié,

et que tu as consumé mon cœur.

Resguardadolceamorelapenamia, Amour si doux, vois quelle est Tanto calor non posso soifHre ; ma peine. Je ne puis plus souffrir la L* amor m*à preso ne so 6 io me sia, chaleur qui me brûle. L'amour 8*est Que faza o dica non posso sentire. emparé de moi, en sorte que je ne Gomo smariio si vo per la via , sais plus où je suis, que je ne puis

Spessostrangosso per fortelanguire; plusavoir la conscience de ce que je Non so como sostegnere dis et de ce que je &is. Je vais à Ta-

Possa tal lormento. veuture comme une personne éga-

Lo quai cum passamento rée et barassée à force de languir.

Da me tum lo core. Je ne sais conmient je puis suppor-

ter un tel tourment qui en passant m*enlève mon cœur.

Cor m* è furato, non posso vedere Mon cœur m*a été enlevé, et je ne Que diba fare e que spesso faia ; sais plus j uger de ce que je dois faire, E chi mi vede, dice vol* sapere ou même de ce que je fais souvent; Seamor sen^attoa ti Ghristo plaia : en sorte que ceux qui me voient se Se non te piace, que posso vadere? demandent si Tamour abstrait et De tal mensura la mente m* allaccia, sans acte platt au Christ. S*il ne lui L* amor, che s\ m* abbraccia , plaisait pas, alors quel mérite,quel]e

Tolme r operare valeur pourrais-je avoir? Et mon es-

Voler* e operare ; prit se préoccupe de cette question.

Perdo tutto sentore. L*amour qui s*est emparé de moi

m*ôte toute possibilité et toute volonté d*agir, en sorte que je perds toute règle de conduite.

Sappi parlare ; or sun fatto muto : J*ai su parler ; maintenant je suis

Yedeva , e m6 son ceco deventato. muet ; je voyais et suis devenu

SI grande abisso non fù mai veduto : aveugle ; jamais un abîme plus pro-

Tacendo parlo, fugo e son ligato. fond ne s^est rencontré. En me tai-

Ado8algo,tengo,sontenuU), s&nt je parle; je fUis et je suis lié.

8ondentro,caccio e son cac- En descendant je monte ; je tiens et

mesurato [ciato. suit tenu. Je suis dedans et dehors,

mi fai impazzire , je poursuis et suis poursuivi ! Amour

mace morire immense ! pourquoi me rends-tu

»rtecalore? fou? pourquoi me fois-tu mourir

au milieu d*une si forte chaleur ?

CRâlSTO.

questo amore, tu chem*ami, irtù senza ordine trovata.

trovare tanto me brami nente cum virtù renovata.

imare , voglio che tu chiami ate, quai sia ordenata.

re, si è provata rdine de! frutto :

demostra tutto (ogni ) cosa e* 1 valore.

I cose che haio create te con numéro e mensura, fin son' tutte ordenata.

rase per orden tal valura, i più encora caritate ata in sua natura.

jom per calura tu sei impazzita ordene tu se' uscita.

ANIMA FRANCBSCO.

, lo cor tu m* hai f urato , headamareordin lamente; a poi che in ti sum mutato, 6 esser rimaso convenente?

tferro, che tutto è infocato dal sol fatto relucente 3rma perdente altra figura :

mente pura

U CHRIST PAILI S

toi qui m'aimes, ordonne cet amour ; il n'y a pas de vertu sans ordre (discipline). Puisque tu désires si vivement de me trouver, renouvelle ton intelligence par la vertu. Pour m'aimer convenablement, je veux que tu appelles la charité telle qu'elle est ordonnée.

On juge de l'arbre par son fï'uit ; car toute chose témoigne de sa valeur par son Aruit.

Toutes les choses que j*ai créées sont foites selon un ordre et une mesure; et toutes sont ordonnées pour leur fin. C'est par cet ordre que tout conserve sa valeur; or, la charité, plus que toute autre chose, est soumise à l'ordre. Ainsi, Ame, puisque c'est par chaleur que tu es devenue folle, c'est que tu es sortie de l'ordre.

l'ami ou PIANÇOIS, liPOND :

Christ, tu m'as dérobé mon cœur et tu me recommandes, pour t'ai* mer, de mettre de l'ordre dans mon esprit? Comment, depuis que je me suis changé en toi , serait-il possible qu'il restât quelque chose de raisonnable de moi? Si conune le fer incandescent, si conmie l'air, qui prend son éclat du soleil, j'^i

De ti è veslita, amore.

Ma dà che perde la sua qualHato Non p6 la cosa da si oprare ; Comoè formata, si hà potestate Opéra cum frutto, si puote fare.

Donca si è transfomiata in veritate.

In te sol Ghristo, che se* dolceamare; Atisi pèimputare Non ami quel ch* io faso.

Per6 s'eo non te plazo , Tu n*a te non plaoi amore.

reçu une autre forme ; de même Tesprit pur, ô amour, Jésus s'est " revêtu de toi.

Io 80 ben* questo, che s*eo sum

impazzito Tu summa sapienaa me V hai falto, E questo fo , dà oh' io fui ferito £ quando cum Tamor' feci baratto , Che mi spogliando fUi da te vestito. A nova vita non s6 como fui tratto De mi tutto desfatto.

Or Sun per amor forte , Rotte son le porte Et jazo teco amore.

A tal fomaee perche me menavi Se tu voleri che havesse temperanza?

Quando si smesurato me te davi Tollevi da me tutta mesuranza?

Poiche piccioletto tu me bastavi Tenerti grande non aggio possanza; Onde se c* è fallanza Amor rè tua , non mia , Perô che questa via Tu la focesti , amor.

Mais du moment qu*uno chose perd sa qualité propre , elle ne peut plus opérer par elle-même, car sa puissance dépen d de sa forme ; c'est la condition pour opérer et porter firuit La chose 8*ett donc transfo^ mée en vérité, en toi seul, Christ qui es doux et amer ; et c*est à toi seul qu'il faut imputer que tu n'aimes pas ce que je fais. Or, si je ne te plais pas , Tamour ne te platt donc pas plus que tu ne plais à l'amour?

Je suis bien certain que si je suis devenu fou, c'est toi , science éternelle , qui m'as mis en cet état; et cela m'est arrivé, du moment que j'ai été blessé, quand j'ai fait un pacte avec l'amour, et que m'ayant dépouillé de moi-môme, il m'a vêtu de toi. J'ignore comment j'ai été attiré dans une nouvelle vie et de quelle manière j'ai été entiôrement détruit. Mais maintenant je suis devenu fort par l'amour, les portes sont rompues, et je suis avec toi, amour!

Pourquoi me menais-tu à une telle fournaise, si tu voulais que je demeurasse dans les bornes de la tempérance? Puisque tu me suffisais petit, je n*avais pas la puissance de te tenir, étant grand; d*oùilsuit que s'il y a eu faute , elle est tienne et non mienne , puisque c'est toi, amour, qui as ouvert cette voie.

Tu, dair amore non te defendesti Et toi, (le Christ) tu n*as pu te ga-

De celo in terra al te venire : rantir de Tamour quand tu es des-

Amore a tal bassezza descendesti cendii du ciel en terre. Ettoi, Amour

Ck>in* homo despetto, per lo mondo (Christ), te ravalant à la condition

zire; d'un homme flétri, tu es descendu

Ne casa , ne terre non volesti , jusqu'à courir le monde.Tu n'as vou-

Tal poTortate per nui arrichire lu avoir ni maison ni terres ; et tu as

In vitaetin morte fait connaître, dans l'inteaiion de

Monstrasti per certama nous enrichir aussi bien pendant

Amor deemesurann ta vie que dans la m<»rt , une pau*

Ghe ardeva ne loro core. vreté pour laquelle nos cœurs sentaient une ardeur démesurée.

Com* ebrio per lo mondo andavi, Ivre en quelque sorte , tu allais

Amore te menava com* huomo par le monde , conduit par Pamour

venduto. comme un homme vendu. Dans

In tutte cose amor sempre mostravi toutes tes actions tu ne donnais que

De ti quasi niente preceputo . des preuves d'amour ; et ne pensant

Ghe stando in lo templo si gridava : à rien de ce qui pouvait t'ètre utile

A bever vegna chi ha sostenuto personnellement, te tenant dans le

Sete d'amor havuto , temple, tu criais : Qu'il vienne celui

Che r gli sera donato qui a supporté la soif d'amour, U

Amor smesurato lui sera donné un amour démesuré

Ghepasce con dolzore. qui nourrit de douceur.

Gon sapienza non te contenesti Tu ne f es pas gouverné avec une

Ghe'ltuo amor spesso non versasse : telle prudence que tu n'aies quel-

lyamore , non de came nascesti que fois extravasé. Tu n'es pas né de

Homanato amor, che ne sabrasse la chair, mais de Pamour, de Fa-

Per abracciameen croce si corresti; mour humanisé ; et pour l'embras-

lo credo , che per6 , tu non parfasti, ser, tu as couru te mettre en ciY>ix.

Ne te amor scusasti Et si je ne me trompe , tu ne t'es

D'avanti a Pilato, pas disculpé de cet amour devant

Per compir tal mercato , Pilate , au moment d'accomplir ce

In croce deir amore. marché sur la croix d'amour.

La sapienza vego , che se celava Je vois que la sagesse était cachée

E solo amor si potea vedere ; et que l'amour seul se laissait voir;

£ la potenza jam non si mostrava que la puissance ne se montrait pas,

Ghe r era la virtute in dispiacere. parce que la vertu soufiGrait encore.

Grande era quell* amore che se C'était un grand amour que celui

versava, qui se manifestait autrement que

Altro che amore non potendo havere sur le visage et par la volonté ; un

Nel viso , ne il volere ; amour qui allait liant tout et mon-

Amor seœpre legando trant jusque sur la croix cette ten-

Et in croce abbracciando dresse si vive pour Thonune ! L'homo cum tanto amore.

Donca Jesù,s*io si inamorato Ainsi donc, Jésus, si fai été si

Inebriato per si gran dolcessa, passionné, si je me suis senti enivré

Che me reprende , s*io vo impanato par cette douceur extrême , pou^

Et in mi perdo senno e ogni fortena? quoi me reproches-tu d^avoir perdu

Poiche ramor* t*ha 8\ ligato le sens et Tesprit, et d'être resté

Quasi privato d*ogni tua grandena sans force? puisque Tamour t'a lié

Gome saria mai fortezza si fortement toi-même, puisqu'il l*a

In me di contradire privé de toute ta grandeur (en te foi*

Gh'io non voglio impazzlre sant homme), comment pourrais-je

Per abbracciar te amore ? trouver en moi la force de dire que

je ne veux pas devenir fou, et Vembrasser, ô doux amour.

Et quel* amor chi mi fà impazzire Car il me semble que cet amour,

Pari , che à ti tolessi sapientia ; qui me 'fkit tourner Tesprit , t*a en-

E quell* amor che si me fk languire levé toute sagesse; que cet amour

Atepermesitolle lapotentia? qui me (kit languir t'a ôté toute

Non voglio ormai, ne possosofferire, puissance à mon égard? L'amour

D'amor son preso , non fazo reni- s'est emparé de moi , et désormais

tentia. je ne veux ni ne peux plus souffrir;

Data me la sen tentia je ne fais aucune résistance. La

Che d'amor' sia morto sentence est portée , je dois mourir

Jam non voglio conforte d'amour; je n'accepte donc plus

Se non morir d'amor. aucun confort, sinon de mourir

d'amour.

Amor', Amor, che si m'hai ferito Amour ! amour ! qui m'as si pro-

Altro ch' amor' non posso cridare ; fondement blessé ; car je ne puis

Amor, amore, si forte m'hai rapito plus faire d'autre cri: Amour qui

Locore semprespande per apaore, t'es si vivement emparé de moi»

Per te voglio spasemare : par toi je veux tomber en évanouis-

Amor' che core conoscerà? sèment; Amour, qui pourra connat-

Amor per cortesia tre mon cœur? Amour, par bonté,

Famme morir* d'amore ! fais-moi mourir d'amour !

Si. Si.

r*, Amore Jesù, sun sunto a Amour, Amour Jésus, je suis ar-

porto ; rivé au port, Amour, Amour Jésus,

*, Amore Jesù, dammi con- sou tiens-moil Amour Jé8U8,qui m'as

forto ; rempli de flamme. Amour Jésus, je

, Amore Jesù s\m*ha infiam- suis mort, fois que je t*embrasse tou-

[matOi jours etque je sois transformé avec ', Amore Jesù, io sun morto. toi en charité et en vérité étemelle, li star*, amor, sempre abbraz- Amour! Amour! Amour! tu es si proteco transformato zato, fond,que plus je t*embrasse (je péri tate et in somma veritate. nètre en toi), et plus je te désire. ,amor\ amor'!

206a clama amore :

tanto sei profundo ù t*abbraccia, più brama.

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