Grenelle
La monographie de Grenelle, présentée dans ce volume, n’est pour ainsi dire qu’une suite de celle de Vaugirard imprimée en 1912.
Rameau détaché vers i83o de cette dernière et antique localité, la petite et tout d’abord agreste commune de Grenelle — elle vit le jour dans les champs de luzerne et de colza — n’attendit pas de bien longues années après sa naissance pour abandonner le vieux tronc ancestral qui avait été le soutien de ses heureux débuts.
Mais qu’était-ce donc, d’ailleurs, que Grenelle à l’époque de ses commencements?
Une plaine immense, située entre Vaugirard et la Seine, entre Paris et Issy, et encore couverte de moissons en 1824. C’était aussi l’ancienne seigneurie de Sainte-Geneviève, puis la ci-devant ferme de Grenelle, possédée au dix-huitième siècle par l’École Royale militaire, et devenue bien national à la Révolution.
César Ginoux, fonctionnaire de l’Enregistrement, homme judicieux et sagace s’il en fut, observa, en l’an IV, qu’il
ferait sans doute une bonne affaire en acquérant ce vaste domaine, alors en jachère.
Ayant réalisé son désir — à fort bon compte, si l’on envisage l’immensité du terrain — il fit cultiver son bien en légumes et plantes maraîchères, et le garda jusqu’en 1824.
C’est à cette époque qu’entre en scène Léonard Violet.
Simple conseiller municipal de Vaugirard et entrepreneur de travaux publics, M. Violet possède, peut-être sans le savoir, sous les apparences modestes et pacifiques d’un bon bourgeois de la Restauration, le cerveau propice aux longs horizons et aux vastes pensers, qui est l’apanage des audacieux.
Doué du génie des affaires, dans une claire vision se projetant sur tout un avenir lointain, il voit, inutilisée et improductive, la vaste plaine de plus de cent hectares, contiguë à quatre portes de Paris, bordée par le fleuve le plus riche du monde, et à proximité des grandes routes de France.
Il la voit, et vraisemblablement l’opération à tenter illumine son esprit, le tenaille, l’halluciné. Le résultat est là, certain : des rues, des places, des maisons; la vie, le mouvement, le commerce, l’industrie, où il ne pousse que des salades, où ne croissent que de vagues herbages...
La plaine est à Léonard Violet, acquise en un seul lot et d’un seul coup. A peine a-t-il un associé: M. Letellier.
Et voici que le mirage entrevu se précise avec une rapidité foudroyante. Les rues, les places, les maisons sortent de terre pour former tout d’abord Beaugrenelle, un quartier de Vaugirard. C’est la première étape.
La seconde, à laquelle songeait déjà Violet, on n’en saurait douter, en traçant son plan de lotissement, sera l’érection en
ni
commune distincte du quartier nouveau, affranchi désormais de toute entrave et prenant enfin rang de cité.
Telle est l’histoire de Grenelle.
Comme aux enfants précoces et bien doués, le Destin ne lui accorda que peu d’années d’existence.
Trente ans et ce fut tout !
En i85ç, la petite ville, industrieuse, bourgeoise, fleurie, arrivée à son plein développement, était incorporée à la capitale en voie d’agrandissement et devenait, malgré son désir de demeurer indépendante, un simple quartier de Paris.
C’est aujourd’hui une fraction du XVe arrondissement: les maisons à huit étages y remplacent les jardins, comme ceux-ci avaient remplacé les sainfoins de César Ginoux. Théophile Gautier ne cueillerait plus de bleuets dans les blés de Grenelle.
Mais où sont les neiges d’antan?