Archives de la Guerre. Carton
3. Les Révolutions de Paris, de Prudhomme, n° 108 du 3o juillet au 6 août 1791, p. 176.
Dans Gorsas on lit :
Camp de la plaine Grenelle. Hier matin à 5 heures, le camp a été levé. Les préparatifs s’étoient faits dès minuit. Vers 6 heures, les bagages ont traversé Paris. La destination n’est pas encore certaine. On présume cependant qu’on campera jusqu’à nouvel ordre sous GonesseL
Le numéro du 7 août annonce l’arrivée des soldats à Gonesse et rend compte de l’accueil fraternel qui leur est fait par les habitants, voulant partager avec eux les travaux du campement.
Le lendemain, la même feuille continue à parler des vexations adressées « aux volontaires nationaux engagés pour les frontières ». Elle raconte que le jour du départ de Grenelle, on battit la générale à deux heures du matin et que le camp ne fut levé qu’à six heures. Avant de partir, on lut à la troupe une proclamation au nom de l’Assemblée Nationale. Au lieu de loger les soldats chez les citoyens, ils furent campés dans un endroit malsain et à une demi-lieue de l’eau. Ils manquaient de tout, dit la feuille, si bien qu’ils voulaient revenir en arrière et que l’on entendit des voix s’écrier : « retournons à Paris, retournons à Paris ».
Il existe dans les Révolutions de Paris , une petite gravure très fruste représentant l’abandon du camp. Elle est intitulée :
Levée du camp de la plaine de Grenelle le 4 août 1791, ce camp a été transféré de la plaine de Grenelle à celle de Gonesse et de là à Verberie près Senlis.
Au premier plan est une charrette sur laquelle des soldats
1. Le Courrier des LXXXIII Départements, par A. J. Gorsas, citoyen de Paris, 1791, vol. XXVII, n* du 5 août 1791, p. 72.
chargent des drapeaux et des armes. Au fond sont des tentes, avec des hommes alignés et des tambours1.
L’Histoire de la Révolution connut encore une autre affaire, dite la conjuration du camp de Grenelle , arrivée en 1796. Ce camp, différent du précédent, avait été installé par le Directoire pour protéger le gouvernement en cas de besoin :
En 1796, le Directoire, à qui sa conduite donnait de justes appréhensions, avait établi, pour sa sûreté, un camp dans la plaine de Grenelle2.
«Toute l’armée intérieure », dit M. Thiers, était campée dans la plaine de Grenelle, dont le 21e régiment de dragons, ancienne légion de police licenciée 3.
On sait comment fut provoquée cette conspiration: Cochon était ministre de la Police du Directoire, en 1796, et gouvernait plutôt pour les royalistes que pour les républicains. Il était, en un mot, le chef d’un gouvernement trop modéré pour les patriotes d’alors, derniers contingents conventionnels et jacobins. Une conspiration fut ourdie par ceux-ci qui, croyant pouvoir compter sur l’armée campée dans la plaine de Grenelle, tentèrent de renverser le pouvoir établi. Il avait été entendu que l’on commencerait tout d’abord par séduire l’ancienne légion de police, alors 21e régiment de dragons, laquelle devait entraîner le reste du camp. Puis, une fausse manifestation royaliste organisée dans Paris, devait entraîner les masses révolutionnaires, les provoquer à entrer en scène et, avec leur appui, précipiter la chute du gouvernement. Le premier acte de la pièce échoua le 12 fructidor an IV (29 août 1796) grâce à la fermeté de la police.
1. Les Révolutions de Paris, par Prudhomme, n* n3, année 1791.
2. Dictionnaire historique , topographique et militaire de tous les environs de Paris, parM. P. S'-A. (S*-Albin), 1816, p. 3y3.
3. Histoire de la Révolution Française, par A. Thiers, t. II, p. 409.
Les conspirateurs essayèrent alors de corrompre l’armée établie au camp.
Le 23 Fructidor suivant (9 septembre), au nombre de sept ou huit cents, commandés par quelques officiers en rupture de galons, flanqués de plusieurs Conventionnels en costume, ils se groupèrent à Vaugirard et, de là, par les petites rues accédant à la plaine de Grenelle, se répandirent en groupes aumilieu des soldats. Parla force ou par la persuasion, ils essayèrent d’en entraîner un certain nombre à leur cause, et n’obtinrent pas le moindre succès. Comme résultat, il y eut échauffourée, charges, morts, blessés, et cent trente-deux prisonniers b Le ministre Cochon a laissé un document relatant cette affaire par le menu, duquel nous détacherons seulement les quelques points susceptibles de se rapporter à notre ouvrage :
Rapport au Directoire exécutif, du 24 fructidor, l’an quatrième (10 septembre 1796, de la République française, une et indivisible.
Citoyens Directeurs
« Depuis quelques jours j’étais instruit que les agitateurs, qui, depuis si long-temps menacent la liberté publique, et dont les perfides combinaisons ont été si souvent déjouées, n’avaient pas renoncé à leurs projets, et qu’ils conspiraient de nouveau pour détruire la constitution républicaine adoptée par le peuple français... »
Et le rédacteur mentionne que la veille, une trentaine de conspirateurs s’étaient réunis à dîner dans un cabaret du Gros- Caillou, et qu’ils devaient se rendre le soir à Vaugirard, dans différentes auberges pour, de là, exécuter leur complot. Il ajoute :
« Sur les sept heures du soir, on m’annonça qu’environ 60 de ces factieux
1. Nous avons déjà parlé de la conjuration du camp de Grenelle dans la monographie de Vaugirard , p. 33g.
étaient réunis à Vaugirard, dans la maison où pend pour enseigne un Soleil d'Or, qu’un grand nombre d’autres étaient disperses dans les cabarets, dans les jardins, tous armés de pistolets, de sabres, de cannes à lance, et quelques-uns de fusils, et qu’ils n’attendaient que le signal d’attaque qui devait être donné entre onze heures et minuit. »
Cochon raconte qu’il essaya de faire cerner le cabaret à l’aide d’un détachement de 12 dragons et des hommes du poste de police établi à Vaugirard, mais que ces soldats furent attaqués par un rassemblement d’environ 200 individus cachés dans des fossés, le long des haies et des murs. Le général Chanet, qui commandait la petite troupe gouvernementale, fut contraint de se retirer, ce qui permit aux nombreux conjurés d’arriver au camp et jusqu’à la tente du citoyen Malo, commandanl du 21e régiment de Dragons, qu’ils faillirent assassiner.
Le chef du mouvement était Lay, ex-adjudant major-général de l’armée des Alpes; avec l’ex-général Fion, décrété d’accusation dans l’affaire Babeuf; et le nommé Saunier, homme de lettres, rédacteur de l'Ami du Peuple.
Le camp de Grenelle était alors commandé par le général Foissac-Latour.
Cochon termine son rapport en disant que la Constitution de l’an III a terrassé les brigands de l’intérieur avec le même courage et le même zèle qu’elle a employés à combattre les ennemis extérieurs1.
Un imprimé de l’époque nous a conservé les différentes phases du procès curieux qui se déroula à la suite de cette tentative. Il est intitulé:
Jugement rendu par le Conseil militaire séant au Temple, qui condamne à la peine de mort, François Lay, général de brigarde; Nicolas Jacob, son aide-de-
1. Bibliothèque historique de la Ville : « Rapport au Directoire exécutif », s. 1. n. d., in-12, 7 p. (de l’imprimerie du Directoire exécutif). Bibl. Ville, 1202g, nc 8.
Camp, et plusieurs autres brigands pris ies armes à la main, dans le camp de Grenelle; tous atteints et convaincus d’avoir, dans la nuit du 23 au 24 fructidor, tenté d’assassiner le camp, égorger le Directoire, allumer la guerre civile et anéantir les deux Conseils, en rétablissant la constitution infâme de 1793. Liste des noms des condamnés à mort, des condamnés à la déportation, des condamnés à la réclusion, et de ceux mis en liberté l.
Les prévenus comparurent devant le Conseil militaire, qui passa immédiatement aux débats :
« Aussitôt, annonce l’imprimé, les défenseurs officieux demandèrent la parole et firent plusieurs propositions plus extravagantes les unes que les autres. »
Un colloque eut lieu entre les juges et les accusés, des vociférations furent proférées par ces derniers, disant que la Constitution était violée et qu’ils ne devaient pas être jugés par ce conseil.
Après sept heures d’une audience mouvementée, le jugement suivant, que nous relevons dans le Moniteur , fut enfin rendu, le troisième jour complémentaire de l’an IV (19 septembre 1796):
Commission militaire. Le 3e jour complémentaire, à huit heures et demie du soir, le jugement qui suit a été rendu :
Attendu qu'il est constant que, dans la nuit du 23 au 24 on a entendu des cris séditieux dans le camp de Grenelle ; qu’un rassemblement d’hommes armés s’y sont transportés à dessein d’égorger la troupe, le Directoire exécutif, le corps législatif, afin de rétablir la constitution de g3; que plusieurs des révoltés ont été pris sur le champ de bataille, le tribunal condamne à la peine de mort Lay, Jacob, Vauthier (par contumace), Cailleux, Ménard, Claudel, Molet, Delabarre, Montjustin, Jamain, Hiver, Gatelot, et Chamaux, tous, convaincus d’être les chefs de l’infâme complot ci-dessus cité, et renvoie ces conspirateurs devant le général en chef qui indiquera le lieu où ils doivent recevoir la peine due à leurs forfaits.
Attendu que les individus ci-après dénommés n’ont pas pris une part si active à l’exécution de cette contre-révolution, le tribunal condamne à la dépor-
1. De l’imprimerie des Frères Fleschelles et C1”, rue Poupée, n“ 6, s. 1. n. d., in-i2, 8 p. ( Bibliothèque historique de la Ville, 19.844, n" i5).
tation, Floquet, Thibault, Desfosses, Legras, Deroi, Dudoux, Cibot, Marion, Eudes, et Deschamps.
Condamne en outre à la réclusion, savoir: Bouvet, 6 ans; Rhedon, 6 ans; Thévevard, 2 ans ; Boivin, 6 ans ; Renard, i ans ; Gilles, 2 ans; Delassalle, 2 ans ; Peaune, 3 ans ; Gérard, i ans; Perron, i an ; convaincus de s’être trouvés dans ce rassemblement armé, lesquels sont mis à la diposition des ministes.
A l’égard des nommés Chamrobert, Toutin, Auvray, Bertrand, Olivier, Dandeleu, Laloy, Garnier, Lesueur, Billard, Sellier, Carpentier, Sebastien, Heri, Pievaux, Lebrun, Gauthier et Paulus, le Conseil ordonne sur le champ leur mise en liberté, attendu qu’ils n’ont trempé en aucune manière dans cette conspiration.
Le présent jugement, qui ne pourra avoir son exécution qu’après la révision du Conseil, a été prononcé en séance publique, séante au Temple, par Liesnard, président, le 3e jour complémentaire.
Le dit jugement a eu son exécution le 4e jour complémentaire, à deux heures l.
Ainsi que l’on vient de le voir, ce jugement, rendu le 3e jour complémentaire de l’an IV (^'septembre 1796), fut exécuté le lendemain, 4e jour complémentaire (20 septembre), à la plaine de Grenelle.
Voici une liste un peu plus précise des condamnés à mort, comportant quelques variantes dans l’orthographe des noms:
Lay (François), adjudant général à l’armée des Alpes et général des brigands, section des Thermes (par contumace).
Jacob (H. N.), son aide-de-camp, section Bonne-Nouvelle, rue Saint-Étienne, 1 56 (par contumace).
Vauthier (Antoine-René), peintre, rue de Tracy, n° 6 (par contumace).
Cailleux (Michel-François), rubannier, rue Denis, n° 5q.
Monnard (J.), chapelier, rue Denis, n° 3.
Claudel (J.-C.), journalier, rue des Quatre-fils, n° 1.
Molet (Thomas), serrurier, section du faubourg Montmartre, rue du Faubourg-Montmartre, à la Boule-Rouge.
1. Galette Nationale ou Moniteur Universel , n" du 23 septembre 1796 ou 2 vendémiaire, an V.
Marée de la Barre (Jean), hommede loi, rue du Colombier, n° i33o.
De Monjustin (Antoine), cordonnier, rue de Bièvre, n° u.
Jamain (P.), cordonnier, rue Beauregard, n° 195.
Hiver (Antoine), imprimeur, rue Coquenard.
Gatelot (Jacques), marchand de vin, section du Mail, rue Montmartre, n° 1 17.
Chamaux (A. M. D.), brocanteur, rue Montholon, n° 296.
Il existe, de cette exécution, une gravure en taille douce et aquatinte, mesurant 17 X 12, intitulée:
Supplice de douze des prévenus dans l'affaire de Grenelle, fusillés le 4® jour complémentaire de l’an 4® de la République française, chez Depeuille, marchand d’estampes, rue des Matherins en face la maison de Clugny et chez Saint-Sauveur, rue Nicaise, maison de la section des Tuileries.
Cette curieuse et très fine estampe montre certainement le camp de Grenelle, dont on voit une rangée de tentes. Devant une compagnie de dragons à cheval et une file de fantassins sous les armes, un peloton de soldats fusille les condamnés tournant le dos. Dans la perspective se remarque la plaine, avec deux maisons, des arbres, un moulin à vent et les collines de Vaugirard '.
Ceci était le premier acte de la tragédie. Il y en eut un second, c’est-à-dire un second jugement et une dernière exécution.
Un journal du temps donne, à ce sujet, l’information suivante :
Lorsque ceux des prisonniers du camp de Grenelle, qui n’ont pas encore été mis en cause, ont appris le jugement de leurs complices, ils se sont mis à
1. Bibliothèque historique de la Ville de Paris, n° 12.02g. Pièces sur la Révolution, journées fameuses, t. VI, rr 8.
hurler plus fort que jamais des cris de vengeance. Leur chant continuel est : Aux armes, qu'un sang impur abreuve nos sillons !
Vauthier, qui s’est échappé, est celui qui était entré dans le Camp avec le mot d’ordre l 2.
Une plaquette spéciale a été, à l’époque, consacrée à cette seconde affaire. Elle est intitulée :
Jugement de vingt-cinq individus de l'affaire du Camp de Grenelle, rendu par le Conseil militaire séant au Temple, avec leurs noms, prénoms, âge, lieu de naissance, profession et domicile ; un résumé de leurs déclarations et la peine qui leur est infligée. Du 5 Vendémiaire, an 5e2.
Les condamnés à mort étaient :
François Pachon, tailleur, natif de Lyon, demeurant à Paris, rue de la Madeleine, n° 1422.
Nicolas Virion, tailleur, natif de Metz, demeurant à Paris, rue Montorgueil, n° 47.
Louis-David Sandoz, graveur, natif de Genève, demeurant à Paris, rue de Bussy, n° 1002.
Jacques Fiolle, tailleur, natif d’Aagnian, département du Gers, demeurant à Paris, rue de Chartres, n° 473.
Ce jugement, rendu le 6 Vendémiaire an V (27 septembre 1796), était exécuté le 8 Vendémiaire suivant (29 septembre), dans le camp même de Grenelle, où les quatre condamnés furent fusillés.
On trouvera dans nos pièces justificatives le texte de ce document, qui contient, en outre, la liste des personnes condamnées à diverses peines3.