‹ Grenoble & VienneChapitre 6 sur 26 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

■int-André. — Prieuré de Vizille. — Vitrail du Cliiimp, — Peintures du ChAteau de Bon repos. — La Grande-Chartreuse.

Lorsque sur les débris de l'Empire carolingien, on vit se constituer les puissances féodales, c'est encore Vienne et non Grenoble qui fut la capitale de dos régions ; ce sont des seigneurs appartenant à une famille du Bas Dauphiné, les comtes d'AIbon, qui disputèrent aux évéques de Vienne et de Grenoble la suprématie territoriale et qui finirent par donner des chefs au Dauphiné.

Quelles qu'aient été à ce moment les luttes entre les princes et les évéques on peut dire que le sentiment religieux ne cessa pas d'être prépondérant. Tous les Dauphins semblent avoir cherché à rivaliser par leurs " libéralités envers les ordres monastiques. Le premier dauphin, Guigues

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le vieux, donne l'exemple et, après avoir fait de nombreuses donations aux couvents, il prend lui-même Thabit religieux et se retire au Couvent de Cluny, où il meurt en 1063.

Sous le dauphin André, au début du xiir siècle, Taxe de la puissance delphinale tend à s'éloigner de la région du Rhône pour se porter vers les Alpes. Le jour où TEmbrunais et le Gapençais sont réunis au Dauphiné, Grenoble n'est plus acculé à la frontière et par sa situation au centre des Etats du Dauphin s'apprête à devenir une capitale.

Au XIV® siècle, la puissance des Dauphins commence à décliner. Tiraillés entre les rois de France, les ducs de Bourgogne et les ducs de Savoie, les Dauphins se sentent dans l'impossibilité de conserver leur indépendance et le moment vient où l'un d'eux, las de toutes les difficultés au milieu desquelles il se débat, donne, eu 1356, ses États au roi de France et se retire dans un couvent, où il finit ses jours.

Le premier et le dernier des Dauphins sont morts dans un cloître : le premier, Guignes le vieux, sous l'habit de Saint-Benoit ; le dernier, Ilunibertll, sous l'habit de Saint-Dominique.

Une des conditions de la cession du Dauphiné à la France était que cette province serait l'apanage du fils aîné du roi de France, qui devait porter le titre de Dauphin. Cette cession ne fut pas défavorable à la ville de Grenoble qui fut très prospère sous le gouvernement de ses nouveaux princes et notamment sous celui du dauphin Louis II, le futur roi de France Louis XI, avec qui se termine la période du moyen âge.

La Cathédrale de Grenoble, dans son état actuel, après les malencontreux remaniements qu'elle a subis à l'intérieur, avec la façade en ciment construite au xix' siècle, n'est pas faite pour produire une impression bien vive sur l'esprit du visiteur, mais elle est assez intéressante, par quelques traits particuliers, pour que Quicherat ait jugé utile de lui consacrer une monographie spéciale.

« Ceux, dit-il*, qui observent les monuments du moyen âge avec l'idée de constater la prodigieuse variété de combinaisons qu'ils présentent dans leur fabrique, donneront une attention toute particulière à la Cathédrale de Grenoble. Elle est, comme conception, quelque chose de tout à fait original, une œuvre de parti pris due à un artiste qui fut contraint de se plier à des exigences que nous ne connaissons pas, ou bien qui tint à maintenir les vieux préjugés, tout en subissant le joug d'une nouvelle

* A. Quicherat. UAge de la cathédrale de Grenoble^ dans les Mélanges d'Histoire . et d* Archéologie.

mode d'architecture. Il accepta du gothique le fractionnement des voûtes et des cintres, mais il s'abstint de l'emploi des arcs boutants extérieurs. Plutôt que de garnir sa construction d'étais en plein air, il usa du procédé, essayé par d'autres que lui, qui consiste à contrebuter la voûte de la nef par les nefs des bas côtés. Par là il lui fut possible de poser en encorbellement les membrures de ses voûtes et con séquem men t de se di spenser d'établir sur les faces de ses piliers la garniture habituelle des dosserets en pilastres ou en colonnes engagées. »

Le style que Quicherat remarquait à la cathédrale de Grenoble ne fut pas un simple incident dans l'histoire de l'architecture gothique, ce fut la manifestation de tout un système profondément raisonné auquel on pourrait donner le jiom de gothique méridional, système dont on voit quelques œuvres dans la vallée du Rhône, mais qui se développa surtout en Italie, où il régna pendant tout le xiv° siècle. Les peuples du Midi ne se décidèrent à adopter le gothique qu'en le modifiant. Dans ce système il était un certain nombre de formes de construction qu'ils ne vou-, lurent jamais employer : les unes, telles que les arcs-boutants, parce qu'elles étaient trop complètement en contradiction avecles grandes traditions de

Tabernacle ei porte du chœur Je la caihédraie de Grenoble.

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Tart de bâtir dont ils avaient hérité des anciens romains, les autres parce qu*ils n'en sentaient pas le besoin, par exemple la très grande hauteur des nefs, ou la suppression des murs, d'autres enfin parce qu'elles leur paraissaient nuisibles, telles les grandes fenêtres permettant au soleil de prendre trop de place dans l'édifice et d'y mettre trop de chaleur. Et c*est ainsi, selon les principes mêmes que nous voyons à la cathédrale de Grenoble, que s'est constitué le gothique méridional dont les principaux caractères sont les suivants : petites fenêtres, maintien des murs, suppression des arcs-boutants, résistance à l'élévation excessive des nefs, tendance à maintenir les lignes horizontales.

Une vieille tradition supposait que la tour de la cathédrale de Grenoble datait du temps de Charlemagne, mais Quicherat a prouvé qu'elle ne pouvait être antérieure au milieu du xii* siècle. En raison de Taddition récente d'une façade en ciment, on ne peut plus juger de l'ancien état de cette tour, sous laquelle s'ouvrait la porte d'entrée de la Cathédrale, dans une forme semblable à celle de l'église Saint-Pierre de Lyon, qui est de la même époque.

La cathédrale de Grenoble a subi de nombreux remaniements et se compose de parties très disparates. Le chœur de la seconde moitié du XII** siècle est la partie la plus ancienne, la plus belle et la mieux conservée. Dans la première chapelle, à gauche du chœur, on remarquera un pilier trapu, dont le chapiteau est décoré d'une puissante sculpture représentant une salamandre au milieu de feuillages décoratifs.

La nef centrale est accompagnée de deux nefs latérales qui n'ont pas la même largeur, car elles n'ont pas été faites à la même époque; à droite une troisième nef, plus basse, est une addition à la cathédrale de la galerie d'un ancien cloître. Plus tard encore on a ajouté les chapelles, en utilisant l'intervalle des contreforts. Trois de ces chapelles ont conservé de belles sculptures décoratives : à gauche, celle de Sainte-Anne; à droite, celle de Saint- Victor et celle de Saint-Vincent-de-Paul (1485) où l'on remarquera sur l'archivolte de la porte d'entrée de jolis enroulements de feuillages portés par de petits enfants.

• Au xv*" siècle, les travaux furent très nombreux à la cathédrale. A cette époque appartiennent, outre les chapelles dont nous venons de parler, le Tombeau des évêques de Grenoble qui, fait en 1407, consserve encore le style du xiv*^ siècle, et le Tabernacle construit en 1455, qui est une des plus belles œuvres gothiques que Ton possède du XV* siècle.

En Dauphiné comme dans toute la France, par suite des guerres avec

les Anglais, la prospérité n'était pas grande au début du XV* siècle, et la comparaison du modeste Mausolée des Evêques de 1404 avec le splendide Tabernable fait un demi-siècle plus tard prouve le grand changement qui se fit à ce moment dans Técole française. Le Tabernacle de Grenoble appartient à cet art de la seconde moitié du XV" siècle dont l'éclat et la richesse semblent comme l'épanouissement de joie de tout un peuple recouvrant son indépendance et revenant à la vie.

Ce Tabernacle, qui est un grandiose monument de quatorze mètres de hauteur, adossé à une des parois du chœur est une œuvre d'une grande rareté. Aux premières époques du christianisme, les autels étaient surmontés d'un ciborium à la voûte duquel était suspendu le vase sacré contenant les saintes hosties. Lorsque l'on renonça à l'usage de ces ciboriums, le vase contenant la réserve eucharistique fut suspendu à une poulie au-dessus de l'autel. A partir du xn* siècle et jusqu'au XVI®, les saintes hosties furent déposées à côté de l'autel dans des armoires ou tabernacles, et le Tabernacle de la cathédrale de Grenoble est considéré comme le plus bel exemplaire que l'on possède en France de ce genre de monuments ^

Ce tabernacle a souffert lors des guerres de religion ; il a perdu ses statues, et quelques détails de la partie inférieure ont été brisés; mais, malgré cela, on peut encore juger de l'ampleur de la composition, et de la finesse d'exécution des rinceaux, des feuillages et des fleurons qui en couvrent toutes les parties.

A côté de ce tabernacle, et comme faisant corps avec lui, est une autre partie architecturale, une Porte, qui fait communiquer le chœur avec la nef de droite. Tout autant que le Tabernacle on admirera cette Porte qui, par sa belle ordonnance et la délicatesse de ses ornements, est un modèle parfait de l'art gothique dans le plein épanouissement de sa richesse. Malheureusement, depuis plusieurs années ce chefd'œuvre est à moitié caché par le siège épiscopal. Il serait bien à souhaiter qu'une solution conciliant les exigences du culte avec le respect des œuvres d'art nous permît à nouveau de voir dans son entier cette Porte qui est une des plus admirables œuvres d'art de notre ville.

Dans l'église Saint- Hugues, annexe de la cathédrale, une chapelle, construite en 1498, par le sculpteur Martin Bérubert, est un curieux spécimen de l'architecture gothique à son déclin. Par ses formes tourmentées, par ses colonnes brisées et tordues sur elles-mêmes, par le manque

* On trouvera dans Enlart {Manuel d archéologie y t. I, p. 748), la liste de ce« tabernacles.

de finesse du travail, elle appartient à une époque de décadence, à un moment où la recherche de formes nouvelles entraîne au maniérisme et au mauvais goût.

La pauvreté de la cathédrale en œuvres d'art s'explique par ce fait qu'elle fut pillée en 1562 par les bandes du Baron des Adrets. Toutes les œuvres d'art, le trésor, les archives, furent détruits. Le corps et la Châsse de saint Hugfues furent brûlés devant l'église.

On peut rapprocher de la cathédrale l'Eglise Saint-André^ qui fut fondée en 1220 parle dauphin Guigues André, dans le but de servir de chapelle particulière et de lieu de sépulture à sa famille. Comme à la cathédrale, et plus encore peut-être, nous remarquerons ce type particulier de construction romano-gothique, où l'architecte unit les deux styles, adoptant pour ses voûtes la forme à nervures de l'art gothique^ mais conservant pour tout le reste de sa construction les traditions romanes, c'est-à-dire les fenêtres étroites et les murs continus, renforcés çà et là par des contreforts, mais jamais par des arcs-boutants. Sur certains points, par quelques détails, tels que le chœur carré, par la simplicité de la construction, cette église se rattache au style bourguignon de l'école cistercienne.

Primitivement, l'église Saint- André était à une nef. Au xv*" siècle on ajouta sur la gauche une nef latérale. A ce moment, la vieille porte du xir siècle fut déplacée et englobée dans un ensemble du xV siècle.

Nous parlerons plus loin des œuvres d'art contenues dans cette église et notamment de la Tombe du chevalier Bayard.

Le clocher est une œuvre d'une grande originalité, très remarquable par la force, par la robustesse de sa masse carrée et en même temps par la légèreté de sa flèche, construite seulement en 1298. Il serait difficile de trouver une forme mieux faite pour dominer notre ville, s'accordant mieux avec les masses, puissantes et légères en même temps, des chaînes de montagnes qui l'environnent de toutes parts.

Presque partout en Daùphiné, dans les villes et dans les moindres villages, on voit se dresser une église et un clocher du xir siècle, pittoresquement situés sur quelque hauteur et entourés des plus splendides paysages. Nous publions une gravure de la petite chapelle des Terrasses à la Grave, d'où, sous un petit porche à l'italienne, on a une vue magnifique sur les glaciers et les escarpements de la Meije.

Au début du xr siècle, l'évêque de Grenoble, Humbert, avait appelé les Bénédictins et les avait installés à Saint-Laurent, en les chargeant de restaurer Tancienne chapelle, alors en fort mauvais état. Ce sont les

LE MOYEN AGE ïi

Bénédictins qui construisirent l'église supérieure actuelle et qui transformèrent en crypte la chapelle du VI' siècle. L'église, en forme de basilique, couverte d'une toiture de bois, ne présente quelque intérêt que dans la partie du chœur. A l'extérieur, on remarquera, sur tout le pourtour de l'abside, de jolis chapiteaux et une série de petites tètes formant modillons au-dessous de la toiture.

Chapelle des Tec

Ce sont aussi les Bénédictins qui construisirent le Prieuré de Vieille. La porte de l'église, seul fragment qui subsiste de cette abbaye, est caractéristique par une richesse décorative, propre à tous les monastères dépendant de Cluny, et par un style classique qui est la marque de tous les monuments de la vallée du Rhône. On admirera l'élégance et la finesse de la construction, la jolie disposition des colonnes, le style des chapiteaux. Le linteau de la porte est décoré d'un bas-relief représentant la Cène, et sur le tympan on voit le Christ entouré des symboles des quatre évangélistes. Cette sculpture d'un art achevé est digne d'être rapprochée

la GRENOIîLE

des plus belles œuvres du nord de la France, et notamment du même

motit sculpté sur le tympan du portail royal de la cathédrale de Chartres.

De tous les vitraux qui décoraient les grandes églises du Dauphiné,

Porte de h clupelle du prieuré di

il ne reste pour ainsi dire plus rien; mais une petite église de village, celle du Champ, à quelques kilomètres de Grenoble, a eu plus de bonheur et a conservé une pièce splendide de la fin du Xll' siècle. Comment est-elle dans cette pauvre église? On peut supposer qu'elle fut donnée par quelque personnage appartenant à une puissante famille du pays, soit à la famille des AUeman, soit à celle des Monteynard, qui i

une chapelle dans cette église. Le vitrail est divisé en trois parties dans le sens de la hauteur : l'une représente la Descente du Saint-Esprit sur les apôtres, et les deux autres l'Ascension, Une riche bordure de stj-le classique entoure ces trois médaillons. La hauteur du vitrail est de s^.jo et sa largeur de i'",20. C'est à son isolement, loin de la civilisation, loin des haines des hommes, que ce petit vitrail, doit d'avoir échappé aux destruclions des guerres politiques et religieuses,

La petite Chapelle du château de Bonrcpos, près de Grenoble, a conservé, quoique en assez mauvais état, son entière décoration de peintures à fresque, couvrant toute la voûte et les murs. Sur la voûte est représenté le Christ entouré des symboles des quatre évangélistes ; aux côtés de l'autel, l'Ange et la Vierge de l'Annonciation; sur la paroi en face de l'autel, deux motifs, le Christ apparaissant en jardinier à la Madeleine, et sainte Catherine de Sienne ; sur la paroi latérale de droite où s'ouvre une fenêtre, saint Sébastien percé de flèches; et sur la paroi de gauche, le viirail Je l'église du Cliam^ '" "■''°"'

plus grand motif de la chapelle, la Vierge tenant le Christ sur ses genoux et ayant devant elle agenouillés trois donateurs présentés par leurs saints patrons.

Ces peintures qui datent des dernières années du xv*^ siècle sont des œuvres d'une réelle importance, très intéressantes non seulement parce que les peintures françaises de cette époque sont très rares, mais aussi parce qu'elles ont une véritable valeur artistique. L'auteur est un artiste très influencé par Tart italien, comme on peut le voir dans le motif du Martyre de saint Sébastien, où les figures rappellent très nettement Tart du nord de l'Italie. Par contre il semble qu'un artiste italien eût représenté différemment le Christ, les Symboles des quatre évangélistes et la Madeleine qui indiquent une influence septentrionale. Le motif de la Vierge tenant sur ses genoux le cadavre du Christ est très fréquent dans la vallée du Rhône. Ce mélange d'influences du nord et du midi correspond assez bien aux caractères généraux de l'art en Dauphiné pour qu'on puisse tenter d'attribuer ces peintures à un artiste de cette province.

Pendant tout le moyen âge, les évèques furent les souverains de la ville de Grenoble; ils avaient le pouvoir temporel et possédaient de vastes domaines. C'est un de ces domaines que saint Hugues donn^ au moine Bruno, qui s'y réfugia avec quelques-uns de ses compagnons et y fonda l'ordre de la Grande-Chartreuse,

Saint Bruno, est né à Cologne en 1035. I^ vint de bonne heure à Reims pour faire ses études et il y passa la plus grande partie de sa vie. Il fut tour à tour directeur des études, inspecteur des écoles du diocèse, chanoine et enfin chancelier de la métropole. Dans les tristes conflits entre la Papauté et TEmpire qui affligèrent le pontificat de Grégoire VII, il perdit sa fortune et ses charges et fut obligé de fuir pour sauver sa vie. Au bout de quelques années, des circonstances plus heureuses lui permirent de revenir à Reims, où il fut accueilli avec plus de faveur encore qu'auparavant. Proposé par le clergé au Pape, il allait être nommé archevêque, lorsqu'il se déroba à ces honneurs. Brisé par une longue vie de luttes et de malheurs, il résolut de renoncer au monde et de s'ensevelir dans un cloître.

Il va d'abord à Molesme, près de Langres, où il prend l'habit monastique. Mais sans doute ne se trouve-t-il pas là encore assez isolé; et en 1084, sur les conseils d'un abbé de la Chaise-Dieu, qui avait sous son obédience plusieurs couvents en Dauphiné, il part avec six compagnons pour Grenoble, dont le siège épiscopal était occupé par Hugues de Châteauneuf, un de ses anciens élèves des écoles de Reims. Hugues leur offre comme retraite les déserts de la Grande- Chartreuse. Ils se mettent en route, traversant le Sappey, le col de Porte, le village de Saint-Pierre,

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et, dans un des replis les plus cachés de la montagne, on construit pour eux une petite chapelle autour de laquelle ils s'installent dans de misérables cabanes de planches. On peut voir encore quelques restes des murs de cette première chapelle de saint Bruno dans la chapelle plus moderne qui fut reconstruite à la même place.

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Chapelle Saint -Bru ne

L'évêque de Grenoble, et à son exemple plusieurs seigneurs dauphinois, abandonnèrent leurs droits sur la vallée et les montagnes de la Chartreuse en faveur de Bruno et de ses successeurs; les de Miribel, dont la famille existe encore aujourd'hui, furent au nombre des premiers donateurs des Chartreux. Dès lors, Bruno se préoccupa d'une installation plus grande; il choisit un lieu moins escarpé, plus apte à recevoir de vastes bâtiments qui devaient comprendre un cloître, une salle capi-

tulaire, un réfectoire et des cellules. Ces cellules étaient de véritables petites maisonnettes, isolées les unes des autres, qui se composaient de plusieurs pièces, d'une chambre de travail avec une cuisine et d'une chambre à coucher avec un oratoire et un atelier. D'un côté les cellules ouvraient sur un cloître et de l'autre sur un petit jardin. Dès le premier moment était ainsi fixé le type qui allait devenir celui de toutes les Chartreuses et qui s'est maintenu jusqu'à notre époque. Ces bâtiments furent construits sur remplacement où se trouve aujourd'hui la petite chapelle dite Notre-Dame-de-Casalibus (Notre-Dame-des- Cabanes).

Saint Bruno ne devait pas finir ses jours à la Chartreuse. Par la volonté du pape Urbain II qui, comme l'évèque de Grenoble, avait été son élève à Reims, il fut enlevé à son cher couvent et appelé en Italie. Là, du moins, il eut la joie de pouvoir se soustraire à toutes les dignités qui lui furent offertes et de fonder un nouveau couvent en Calabre, où il mourut en iioi.

A la Grande-Chartreuse, sous son cinquième successeur, le vénérable Guignes, qui le premier rédigea en 1127 les statuts, les Consuetudines, qui devinrent la règle du nouvel ordre des Chartreux, un affreux malheur frappa la congrégation naissante : un éboulement de rochers ensevelit le monastère, tuant la plupart des religieux. Cet accident, qui pouvait se reproduire, décida les Chartreux à choisir un lieu moins exposé aux avalanches, et ils s'installèrent sur l'emplacement que la Grande-Chartreuse occupe encore de nos jours.

Ce n'était pas le seul fléau qui devait éprouver la Chartreuse. Si, en la plaçant dans un lieu convenable, on était parvenu à la protéger contre les chutes des rochers, on ne pouvait aussi facilement parer aux dangers d'incendie qui menaçaient des bâtiments pour la plupart construits en bois. En 1320, un incendie éclata, détruisant, avec le monastère, la riche bibliothèque que les moines avaient patiemment rassemblée.

C'est après cet incendie que l'on commença à bâtir les cellules en pierre; et les moines, alors fort pauvres, ne purent parvenir à reconstruire leur couvent que grâce aux subventions qui leur vinrent de tous les points de TEurope, de la part de généreux donateurs, au nombre desquels il faut citer le pape Grégoire XI, le roi de France Charles V et le roi d'Angleterre Edouard III.

En 1371, dom Guillaume voyait Tachèvement d'un spacieux monastère où il put réunir les Prieurs des cent cinquante maisons qui se rattachaient à son ordre.

Un siècle ne s'était pas écoulé qu'un nouvel incendie (1473) ravageait

le couvent, et ce furent encore des donations royales, entre autres celle de Louis XI, alors gouverneur du Dauphiné, qui permirent de le reconstruire.

C'est à ce moment, dans le demi-siècle qui précède la Réforme, que

Grand cloître de la Charire

l'ordre des Chartreux, avec ses deux cent six maisons, atteignit à son apogée.

L^ Grande- Chartreuse ne fut pas épargnée par les guerres de religion et pendant cinquante ans elle eut à subir les plus dures épreuves. En 1562, les bandes du baron des Adrets envahirent la Chartreuse et mirent le feu aux bâtiments, dont il ne resta que les murailles. Pendant longtemps les

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guerres continuèrent à troubler le Dauphiné et ce fut seulement à la fin du XVI* siècle que les Chartreux retrouvèrent la paix et purent reconstruire entièrement leur monastère.

Mais l'histoire de la Chartreuse semble n'être que celle de ses incen-

Cimetière de la Grande- Chartreuse.

dîes. Un nouvel incendie, après tant d'autres, étant survenu en 1676, on prit un parti héroïque. Au lieu de se contenter de restaurer les anciens bâtiments, de réédifier toujours le couvent d'après son plan primitif, on décida d'adopter un plan nouveau permettant, par l'isolement des bâtiments, de circonscrire les incendies, et l'on éleva le monastère qui a subsisté jusqu'à nos jours.

A l'origine, les Pères seuls habitaient au couvent; les Frères et les

étrangers étaient logés à quelque distance, dans les bâtiments de la Courrerie. Plus tard, quand les étrangers de distinction furent admis au couvent, on construisit en dehors des limites du Désert, un bâtiment, dit le Grand logis, destiné' à loger les personnes de leur suite. Dans les recons-

Enirée du désert de la Grande- Cliartreuse.

tructions faites après l'incendie de 1676, toute cette organisation fut changée, afin de pouvoir loger au couvent non seulement les Pères, mais aussi les Frères et les étrangers. Et c'est ce qui explique la disposition assez spéciale des bâtiments actuels, qui, à vrai dire, comprennent deux parties bien distinctes ; le Couvent proprement dît, avec son cloître, ses cellules, ses chapelles, ses salles de réunion, son réfectoire, son cimetière.

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et une autre partie qui n'est plus un couvent, mais une hôtellerie. Le monastère actuel, quoique construit selon les principes des couvents du moyen âge, quoique permettant de satisfaire à toutes les exigences de la règle de saint Benoit, est une création du xvir siècle. Dom

Le Pic de l'Œillette. Route de la Grande -Chartreuse.

Le Masson, prieur du couvent, en fut lui-même l'architecte, et il poussa si activement les travaux qu'au bout d'une dizaine d'années ils étaient complètement terminés.

Le style du xvii* siècle se reconnaît, non certes à l'emploi des ordres classiques, aux colonnes, pilastres, et chapiteaux corinthiens, qui eussent été bien déplacés dans les déserts de la Grande-Chartreuse, mais à l'a^mpleur des dégagements, à la grandeur et à l'harmonieuse symétrie des bâtiments. Une porte majestueuse, accompagnée de larges dépendances

destinées au portier, donoe accès dans une vaste cour, au fond de laquelle se détachent nettement les hauts bâtiments réservés aux étrangers, assez grands pour recevoir des centaines de visiteurs; plus loin s'allongent aisé-

Le pont Saint-Bruno. Route de la Grande-Clianreuse.

ment, sur diverses lignes, le long de grands cloîtres, les maisonnettes des Chartreux, avec leurs jardinets, pendant que sur des lignes transversales sont disposées les chapelles, la bibliothèque, le réfectoire et les salles de réunion.

Le petit cimetière, avec ses croix de bois pour les Pères et ses croix de pierre pour les Généraux de l'ordre, dominé dramatiquement par les

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escarpements du Grand-Som, produit, dans son austère simplicité, l'impression la plus saisissante.

Dans le monastère, tel qu'il existe actuellement, il subsiste quelques parties antérieures à la reconstruction du xvil' siècle : c'est la chapelle, dont les murs ont été respectés par l'incendie de 1 320 et dont la voûte a été refaite après l'incendie de 1473; la tour de l'horloge appartenant aux constructions de 137 1 et une moitié du grand cloître gothique de 1473. La

Le village de Saint- Pierre -de-Charireuse et le GraoJ-Som.

chapelle Saint-Louis, fondée sous Louis XIII, contraste par son luxe, par la richesse de ses peintures et de ses sculptures, avec toutes les autres parties du couvent. La chapelle de Notre-Dame de Casalibus date de 1452; celle dfc Saint-Bruno n'est pas antérieure à 1640, mais quelques parties des substructions sontdes restes de la primitive chapelle, etl'autel serait encore celui de saint Bruno, mais il est caché par un autel construit en 1863.

I.a règle des Chartreux se rattache étroitement à celle de saint Benoît : c'est la règle que suivaient les couvents bénédictins au moyen âge, avec quelques particularités qui la rapprochent des règles plus sévères des premiers cénobites ; la prière et le travail en sont le fondement. Les Char-

treux se réunissent fréquemment à la chapelle pour prier en commun, soit le jour, soit au milieu de la nuit; ils travaillent séparément, chacun dans sa cellule. Ils ne parlent que le dimanche, et sauf le dimanche, où ils se réunissent au réfectoire, ils prennent leurs repas dans leurs cellules ; ils ne mangent jamais de viande.

En recherchant les mobiles qui poussaient les moines à fuir le monde et à s'ensevelir dans des retraites désertes, si nous trouvons au premier rang une pensée religieuse, un sentiment de pénitence, un renoncement aux joies du monde, il faut cependant, semble-t-il, considérer que cette nouvelle existence qu'ils choisissaient leur apportait bien des consolations. Leur vie faite de toutes les privations n'était pas qu'une vie de souffrances, et parmi leurs joies il faut compter celle qu'ils avaient de vivre au milieu de la nature, au milieu des prairies, des bois et des montagnes. L'amour de la nature et de la montagne qui pendant de longs siècles a été méconnu par les hommes, et qui de nos jours s'est manifesté si violemment qu'on a pu croire qu'il était un sentiment moderne, tenait cependant une grande place dans le cœur des cénobites. Lorsque nous voyons au xiv*" siècle un Pétrarque chanter la Fontaine de Vaucluse, tandis que son frère se retire dans les solitudes d'une Chartreuse, c'est un fait qui ne doit pas trop nous surprendre car il n'est que la conséquence d'un même amour de la nature et de la poésie. Bien avant les alpinistes du Xix® siècle, les Chartreux du xr siècle ont aimé les forêts, les rochers, tous ces grands spectacles que le Dauphiné prodigue de toutes parts à nos yeux. Ces forêts et ces rochers faisaient partie de leur vie : c'était leur demeure. Si ailleurs les hommes se sont plu à décorer leurs maisons de peintures et de sculptures, ici une telle tâche semblait inutile. Un grand artiste avait rendu toute œuvre d'art superflue : la plus grande œuvre d'art du Dauphiné, ils l'avaient compris bien avant nous, c'est l'œuvre de Dieu.

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