ÉPOQUE ROMAINE. — PREMIERS TEMPS CHRÉTIENS
domination sur les Gaules et fit de la ville de Vienne le centre de sa puissance militaire, il dut considérer comme une impérieuse nécessité de relier celte ville à l'Italie par une route sûre et rapide ; et dès ce jour Grenoble devint la forteresse la plus importante rattachant Vienne à -l'Italie, mais ce ne fut qu'une forteresse.
On s'explique ainsi que les monuments de l'antiquité et du moyen âge soient si peu nombreux à Grenoble. Pendant de longs siècles c'est Vienne qui reste la capitale de nos régions. Grenoble ne commence à
Uriage-1 es-Bains.
prendre une réelle importance que le jour où les princes du Dauphiné étendent leurs territoires vers les Alpes, déplacent le centre de leur puissance et sont conduits à préférer, à la ville de Vienne, trop reculée vers le Rhône, la ville de Grenoble, située au milieu de leurs États.
Antérieurement à la conquête romaine, Cularo, citadelle des AUobroges, était toute blottie sur les pentes abruptes du jVlont-Rachais, dominant la rive droite de l'Isère. Plus tard, pour s'agrandir, elle fut obligée de franchir la rivière et de s'étendre dans la plaine, et il vint un moment où il fallut fortifier la nouvelle ville, qui devint une Cité romaine et reçut de l'Empereur Gratien le nom de Gratianopolis. L'enceinte, construite au 111° siècle, dont les murs avaient quatre mètres d'épaisseur, et qui était protégée par trente tours distantes les unes des autres d'environ
vingt-cinq mètres, était si bien comprise qu'elle subsista sans changement pendant plus de douze siècles. Ce sont ces fortifications queLesdiguières trouva devant lui lorsqu'en 1590 il fit le siège de Grenoble.
On peut voir encore quelques fragments de ces remparts ; une muraille enclavée dans les maisons qui bordent le Jardin de ville, les fondations de la tour qui fait partie de l'Hôtel de Ville, et une tour, très intacte, dans la rue du Pont-Saint-Jaime.
Aux environs de Grenoble, deux stations thermales, celles d'Uriage et de la Motte, furent connues et fréquentées à l'époque romaine, etquelques vestiges des anciens thermes ont été retrouvés.
Des fragments d'architecture et de sculpture et quelques inscriptions sont conservés au Musée-Bibliothèque et au Musée épigrapliîque.
Au Musée, surtout dans les collections provenant de l'Abbaye de Saint- Antoine, on voit diverses pièces qui sans doute ont été trouvées en Dauphiné. Nous nous contenterons de citer une Vénus en bronze, œuvre délicieuse de l'art grec, un Manche (Voiitil en bronze, très richement décoré, divers fragments de corniches et deux l 'ases en terre cuite rouge, découverts dans les travaux faits pour le canal d'arrosage du Beaumont, Depuis quelques années, le Musée s'est enrichi d'une belle mosaïque romaine, représentant, dans son médaillon central, Hyîas et les nymphes, qui provient des fouilles faites au Palais du .^liroir, à Sainte-Colombe, près Vienne.
s Uu Musée de Grenoble.
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Il y a au Musée d'autres œuvres antiques dont plusieurs extrêmement belles, notamment une Stèle funéraire et une Tcte de femme, œuvres grecques du IV' siècle avant J-C, et un Buste de femme romaine.
Chapelle Saint- Laurent (aujourd'hui convertie en crypte).
du 111' siècle de notre ère, mais ces œuvres sont des acquisitions du Musée et n'ont aucun lien avec le Dauphiné.
En homme, il ne faut pas chercher à grandir le rôle de la ville de Grenoble à l'époque romaine. C'est seulement en parlant de Vienne que nous pourrons connaître la riche,sse et la puissance de nos régions avant les invasions des Barbares,
Le christianisme pénétra de bonne heure en Dauphiné, sans doute au cours du W siècle. Dès le IV° siècle, Grenoble était le siège d'un évêché,
et son évêque saint Domnin, est cité parmi les évêques qui prirent part, en 381, au Concile d'Aquilée.
Les premières invasions germaniques ne furent pas trop néfastes pour notre province. Les Burgondes qui s'en emparèrent au début du V siècle étaient des chrétiens, et si les divisions entre les orthodoxes et les ariens furent, chez nous comme partout, la cause de violentes luttes intestines, on peut dire cependant que le christianisme ne cessa pas d'aller en grandissant.
Le hasard des événements a voulu que Grenoble ait conservé le plus ancien monument chrétien que nous possédions en France : la Chapelle Saint-Laurent d3ita.nt du viV siècle. Cette chapelle, construite sur les bords de l'Isère, fut peu à peu ensablée par les alluvions de la rivière, et les éboulements de la montagne au pied de laquelle elle est placée achevèrent de Tensevelir. 11 vint un moment où Ton prit le parti de la transformer en crypte, en la surmontant d'un édifice plus vaste. Et c'est ainsi que cette précieuse chapelle nous a été conservée pour ainsi dire intacte.
On a émis les hypothèses les plus diverses sur la date de sa construction, la faisant varier depuis le v* siècle jusqu'au IX*. Aujourd'hui il semble qu'on puisse, sans trop s'écarter de la vérité, la classer dans la seconde moitié du vi® siècle. Elle appartient à la période qui a suivi les invasions germaniques, à cette époque où l'on conserve encore les modèles de l'antiquité classique, mais où le ciseau maladroit des artistes germano-latins ne sait plus les reproduire qu'en les déformant. C'est aussi le moment où la puissance de Rome commence à s'affaiblir et où l'on voit apparaître l'influence nouvelle de Constantinople et de l'Orient chrétien. Tels sont les caractères que nous allons trouver à Saint-Laurent : motifs du christianisme primitif, souvenir traditionnel des formes classiques, influence nouvelle de l'art byzantin et enfin exécution grossière de l'époque barbare.
Nous dirons successivement quelques mots du plan, de l'architecture et de la décoration de cet édifice.
Le plan est un rectangle flanqué de quatre absidioles correspondant aux quatre points cardinaux. C'est un plan que nous rencontrons à peu près semblable dans plusieurs édifices datant des premiers siècles du christianisme. C'est celui de la basilique de Saint-Sévère à Rome et de diverses basiliques dont les fondations ont été retrouvées en Tunisie. Audessus des catacombes de Saint-Calliste à Rome, on voit encore deux petites chapelles assez bien conservées, qui ressemblent très exactement à la chapelle Saint-Laurent. Elles datent du iir siècle Ces petits édifices ne sont que la suite même des chapelles des catacombes, par
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exemple de la chapelle de Saînt-Damase, qui n'est qu'une petite pièce rectangulaire, ayant à ses extrémités deux enfoncements (arcosolia) où l'on plaçait le corps des martyrs.
L'architecture nous indique également une époque très ancienne. Nous trouvons encore employées des colonnes légères, avec les bases et les chapiteaux classiques. On remarquera l'emploi simultané qui est fait de l'arc et de l'architrave. Les arcs apparaissent au-dessus des portes et des absidioles, tandis que dans la nef on voit encore le maintien de la ligne horizontale de l'architrave le long des murs, au-dessus des colonnes.
X de la chapelle Saint- Laurent.
Mais la caractéristique de cette architecture est la grande importance des tailloirs qui surmontent les chapiteaux. C'est ici une forme très particulière qui nous donne sur la date de cette chapelle des indications très précises ; elle apparaît au cours du V siècle et ne se prolonge que très exceptionnellement au delàdu Vlll°. On en trouve de magnifiques exemples dans les édifices de la première période byzantine, à Sainte-Sophie de Constantinople, à Saint-Vital et aux deux basiliques de Saint-Apollinaire à Ravenne.
Il semble que cette forme ait été créée au moment où l'on entreprit de modifier l'architecture classique et où l'on voulut substituer les arcs à l'architrave, en essayant cette transformation sans rien changer encore aux dimensions de la colonne et du chapiteau antiques. Les chapiteaux , classiques étaient trop étroits et l'on imagina de les surmonter d'un vaste tailloir dont la surface supérieure offrait une section plus large pouvant plus aisément recevoir la retombée des arcs. Ce système singulier prit
fin lejouroii l'on se décida à renoncer franchement au canon de l'architecture romaine, où Ion modifia des proportions désormais illogiques, où l'on donna à la colonne des formes plus trapues, aux chapiteaux des dimensions plus larges et plus aptes à recevoir la retombée des voûtes de la nouvelle architecture romane. Dès lors ce tailloir, cette espèce de second chapiteau, que nous voyons à Saint-Laurent, devint inutile et par suite disparut.
Plus encore que par le plan et les formes architecturales, la chapelle Saint-Laurent est intéressante par les sculptures dont sont couverts les tailloirs des chapiteaux. Xous y trouvons tous les motifs du christianisme primitif, de ce symbolisme dont se sont servis les chrétiens pour décorer les catacombes :
les palmes, les roses, le vase d'où s'échap- ' pent des pampres et des raisins, les brebis et les colombes.
Sur un des chapiteaux on remarquera la représentation de la croix chrismée, forme du monogramme du Christ qui succède au monogramme constantinien et qui à son tour disparaît pour faire place à la croix. Cette forme est assez caractéristique du vi° siècle. En France, sur les monnaies mérovingiennes, le monogramme constantinien se voit encore dans les moncommencement du vi" siècle; vers la fin du Vl*^ siècle, il disparait pour faire place à la croix chrismée que nous trouvons dans les monnaies de Thierry II. Enfin la croix simple apparaît au VII' siècle sous Dagobert et Sigebert II,
On notera aussi la manière en méplats dont sont traitées toutes ces sculptures. Elles s'enlèveiit, sans nuances de modelé, sur un fond uni, dans la méthode de l'art de Ravenne et de Constantinople.
Enfin l'exécution assez grossière de ces sculptures, très inférieure à celle des sculptures de Ravenne, ne permet pas de penser aux premières années du vi° siècle. Xous sommes conduits à dater Saint-Lau- , rent de la fin du VI° siècle.
11 est probable que cette chapelle était à l'origine toute décorée de stucs et de peintures. Des traces de stucs se voient encore dans l'absidîole terminale.
Chapiteau de ladiapelle Saint-Laurent, naies de Théodebert I";
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Cet édifice est d'autant plus précieux qu'il est unique en son genre. Il représente l'art qui suit immédiatement les œuvres créées à Ravenne vers le milieu du V[' siècle. Il montre l'art chrétien tel qu'il était, avant de sombrer dans les désastres du vil' siècle, pour ne renaître que plus lard avec des formes tout à fait nouvelles entre les mains des architectes de l'époque ro-
Un Casqitc du Musée de Grenoble, qui appartient au même siècle que la crypte de Saint-Laurent, vient compléter l'intérêt que présente le Dauphiné pour l'étude de l'art mérovingien. On a contesté la date assignée à ce Casque. Lors de l'Exposition de i88g, à laquelle il a figuré, d'éminents connaisseurs tels que M. Molinîer l'ont classé au xi' siècle et, plus récemment, M. Gonse, dans ses Musées de France, dit que cette opinion est actuellement acceptée par la plupart des érudits.
C'est cependant une erreur, et Jules Quîcherat ne se trompait pas lorsqu'en 1878 il attribuait ce Casque à l'époque mérovingienne. Ce qui ne permet pas d'en douter ce sont les ornements de la petite bande qui l'orne à sa partie inférieure, où nous retrouvons le décor ordinaire du Vl" siècle, le décor même que nous avons vu sur les chapiteaux de Saint-Laurent, les pampres avec les raisins, les oiseaux et les croix mérovingiennes. Au XI' siècle , il n'y a pas d'exemple de tels ornements, surtout sur des armures. Cette décoration est une manifestation très particulière de l'esprit religieux à l'époque mérovingienne.
Le Casque a été trouvé à Vézeronce, sur les lieux où se livra en 524 la grande bataille entre les Francs et les Bourguignons, dans laquelle le roi de France Clodomir, fils de Clovis, fut tué. Le style du Casque et les
mérovingien, dit de Vézeronce [vi° aiède).
circonstances dans lesquelles il a été trouvé nous autorisent donc à affirmer qu'il date des premières années du vi' siècle.
On connaît huit casques appartenant au même style et à la même époque que celui de Grenoble,
Le casque de Gammertingen (collection du prince de Hohenzollern),
Le casque du Musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg.
Le casque de Giuliànuova, près d'Ancone [appartenant à l'Empereur d'Allemagne).
Le casque de Guttlingen (Musée de Sttutgard),
Deux casques de Vid, en Dalmatie.
Le casque de Baldenheim (Musée de Strasbourg),
Le casque de Chalon-sur-Saône (Musée de Berlin).
Tous ces casques sont faits de la même manière, composés de plusieurs pièces decuivre doré, qui sont décorées à coups de poinçon et réunies par des boulons ; ils ont tous, à la partie inférieure, une bande ornée de motifs, qui représentent, comme dans le casque de Grenoble, les symboles du christianisme primitif.
Chapiteau de la chapelle Saint-Laurent.
La Grande -Chartreuse.