‹ Grétry; biographie critiqueChapitre 6 sur 11 · LES ANNÉES DE FATIGUE ET DE RETRAITE · texte numérisé non relu

LES ANNÉES DE FATIGUE ET DE RETRAITE

L'année 1785 marque le summum de la popularité de Grétry à Paris. Non seulement la plupart de ses œuvres, les plus anciennes ou les dernières venues, tiennent simultanément l'affiche, mais on imagine, pour profiter de la vogue, des arrangements où il n'est pour rien : c'est cette même année, après le grand succès de Panurge, que Gardel a l'idée (heureuse puisqu'elle réussit) de tirer des diverses partitions du musicien son ballet Le premier navigateur, qu'on jouait encore en 1797. — Aussi voyons-nous Grétry reprendre haleine, un an au moins avant de poursuivre. C'est en effet le 15 mars 1786 qu'il apporte une nouveauté à la Cour, un Amphitryon arrangé par Sedaine. Le choix n'était pas bon, malheureusement, et puis Molière n'est pas de ceux avec qui on collabore impunément : l'insuccès fut absolu, et les remaniements qu'avait subis la partition quand elle parut à l'Opéra plus de deux ans plus tard, le 15 juillet 1788, n'apportèrent aucun remède à sa faiblesse.

Ce mécompte fut un peu compensé par quelques succès à la Comédie Italienne. D'abord Le Mariage d'Antonio (le 25 juillet 1786), un petit acte dont l'auteur était bien

sa fille Lucile, âgée de quinze ans, mais dont il retoucha les ensembles et instrumenta les accompagnements. Puis le remaniement en trois actes, et avec trois rôles nouveaux, de l'Amitié à V épreuve, qui reçut un chaleureux accueil le 30 octobre; et Les Méprises par ressemhlance, de Patrat, trois actes nouveaux, joués à Fontainebleau le 7 novembre et à Paris le 16, avec un succès plus modéré mais que l'avenir devait rendre plus durable. Enfin, et surtout Le Comte d' Albert, deux actes complétés par un troisième sous le nom de Suite. Grétry, qui a passé sous silence dans ses Mémoires les partitions précédentes, insiste sur celle-ci, et il est évident que l'intensité du sentiment dramatique qu'évoque le « drame » de Sedaine l'a ici profondément ému : il mit tous ses soins à en rendre la force et l'accent sincère, et, mieux que la Cour de Fontainebleau le 13 novembre, le public de la Comédie Italienne lui prouva, le 8 février 1787, qu'il ne s'était pas trompé. La Suite du Comte d'Albert, comédie pleine de gaîté après le pathétique des deux actes précédents, lui avait d'ailleurs offert une occasion de contraste dont il ne pouvait manquer, comme d'habitude, de tirer le plus heureux parti.

Cette année 1787 avait commencé, pour Grétry, par un deuil cruel, la mort de Jenny, l'aînée de ses filles, qui était alors âgée de seize ans ; elle devait aboutir à un nouvel insuccès, assez sensible, celui du Prisonnier anglais, trois actes de Desfontaines, dont la chute, le 24 décembre, fut môme insultante et scandaleuse. Les auteurs, suivant l'usage, ne laissèrent pas d'essayer

retouches sur rétouches; mais le succès n'y répondit pas plus en 1788 qu'en 1793 (où la pièce avait changé de titre et s'appelait Clarice et Bel ton). Le Rival confident, deux actes de Forgeot, fut un peu plus heureux, le 21 juin 1788, mais sans lendemain, malgré des modifications aussi; et nous avons vu l'inutilité delà reprise ô! Amphitryon quelques jours plus tard à l'Opéra.

Sur cette même scène, une Aspasie en trois actes, de Morel, devait avoir, le 17 mars suivant, un demi-succès un peu plus flatteur. Mais c'est surtout avec Raoul Barbe- Rleue qu'on retrouve enfin Grétry. La collaboration de Sedaine avait pour le coup réveillé l'inspiration du musicien, et ses trois actes eurent aux Italiens, le 2 mars 1789, un beau succès, vraiment mérité. Il y a despag'es très variées dans cette partition, les unes d'une émotion intense, comme le trio où Vergy guette pour Isaure, qu'appelle Raoul, l'arrivée veng-eresse des frères : le mouvement en est intéressant, le rythme haletant, et l'on perçoit dans l'harmonie orchestrale comme la poussière soulevée par les chevaux qui approchent ; les autres d'un joli tour mélancolique et distingué, comme le duo d'Isaure et Vergy, ou marquées de cette évolution de pensée que Grétry excelle à rendre, comme la scène de la toilette, où Isaure, malgré son amour pour Vergy, se laisse peu à peu séduire par les bijoux de Raoul, s'en pare et se livre enfin, comme la Marguerite de Faust, à la joie qui exalte sa coquetterie.

Les premiers' enthousiasmes de la Révolution furent au reste favorables à Grétry. Ce sentiment naturel et

TITKE U UN MOHCEAU DE PIANO DE STEIliELT, AVEC POUÏRAIT ALLÉGORIQUE

DE (iHÊTRY

Dessiné par Delafontaiiio (Cabinet des Estampes).

populaire, qui était comme le trait distinctif do sa musique, répondait à merveille aux aspirations du moment, et pour peu que les sujets s'y prêtassent, ne pouvait manquer de flatter les esprits. Or justement les sujets vinrent à point. Ce fut d'abord une comédie en quatre actes, Pierre le Grand, œuvre du jeune Bouilly, un débutant, qui avait eu l'esprit, non seulement de choisir cette aventure unique d'un roi à l'apprentissage et livré au travail manuel, mais de donner à celui-ci un conseiller où chacun pouvait reconnaître le populaire Necker. Jouée le 13 janvier 1790, la pièce obtint le plus franc succès, qui eût pu être durable en d'autres temps (et d'ailleurs se retrouva un moment après la Révolution). — Puis le Guiliaume Tell de Sedaine, trois actes dont le succès triomphal, le 9 avril 1791, est évidemment dû surtout à leur patriotisme, mais qui encore avaient plus de qualités musicales que la plupart des œuvres de ces dernières années. Inspiré par un poème bien différent de ceux qui avaient eu jusqu'alors ses préférences, Grétry y donne des preuves, non seulement de force et d'ampleur lyrique, mais aussi d'expression pittoresque dans l'évocation de la nature alpestre et des impressions de race, ranz des vaches, cors de pâtres, motifs populaires. Lui-même il raconte comment il avait profité de son séjour à Lyon pour se faire chanter, par des officiers suisses, les principaux airs de leur pays. [1 ajoute que, dans cette partition et les précédentes, il avait tâché de renforcer le coloris musical de son orchestre : et de fait, à défaut des charmantes inspirations

d'autrefois, on suit avec intérêt cette évolution de Texécution.

Le moment allait bien tôt venir oi^i le public des théâtres resterait fermé à toute autre évolution que celle du sansculottisme et à tout autre poème lyrique que ceux qui couvraient de boue rois et prêtres au nom de la liberté. L'attitude de Grétry, durant cette période oiî nul ne pouvait se dire sûr du lendemain, ne fut pas précisément celle d'un héros, et on l'a remarqué. 3Iais, ne fût-ce <|ue pour vivre, et il était ruiné, ne fallait-il pas faire preuve de civisme^ Et puis songeons à l'état d'esprit hésitant et timoré de cet homme que déjà son entiiousiasme artistique des premiers jours ne soutenait plus, et à qui sa fragilité de santé faisait craindre depuis longtemps la moindre émotion. Nous devons faire aussi la part du chagrin profond qui l'avait atteint au cœur et de plus en plus assombri son foyer. Coup sur coup, comme leur ainée, ses deux autres filles avaient succombé, à la fleur de l'âge. Lucile, récemment mariée (et très mal, car elle fut des plus malheureuses), au fils du censeur Marin, mourut en mars 1790. Antoinette, (iancée déjà et sur le point d'épouser l'honnête Bouilly, s'éteignit l'année suivante.

Voici ce que nous trouvons à enregistrer sous le nom de Grétry pendant ces temps d'inquiétude, puis de terreur, qui s'écoulèrent de 1792 à 1796.

En 1792, le 16 janvier : Clarisse et Ermancé on les d^iix couvents, trois actes de Desprez, insuccès irrémédiable malgré d'immédiats rcimaniements. On a pourtant

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q'ardé le souvenir de l'air de Tabbesse : u Doux sentiment... », un peu trop suave, mais d'un accompagnement charmant. — Le 17 octobre : Basile, ou A trompeur, trompeur et demi, un acte de Sedaine, tendancieux et plat, que la musique ne sauva pas. — Puis, en novembre, la romance du Saule, de Desdémone, pour VOthello de Ducis ; et, vers la fin de l'année, certains couplets du citoyen paîriophile, qu'on chanta sur le Théâtre Italien.

En 1793, le 23 mars, à rOpéra-Comiquo (nouveau nom de ce théâtre) : Clarice et Beltoîi, c'est-à-dire Le prisonnier anglais retouché... mais c'était bien le moment des pièces romanesques !

En 1794 (an II), le 26 février : quelques pages du Congrès des Rois, trois actes ineptes et immondes de Desmaillot, auxquels collaborèrent douze musiciens, parmi les plus réputés de l'époque ; — le o juin : Joseph Barra, un acte de Lévrier de Champrion, « fait historique » de circonstance ; — le 23 août, à l'Opéra cette fois : Denys le tyran maître d'école à Syracuse, un acte de Silvain Maréchal, caricature presque aussi absurde que le Con-grès des Rois ; et le 2 septembre, sur la même scène et du même auteur, un autre acte : La Rosière républicaine, plus répugnante encore ; — enfin, le 19 septembre, à rOpéra-Comique : Callias, ou Amour et patrie, un acte d'HolTman, d'un patriotisme austère, tout au moins... Plus, un Hymne à V Éternel [oNec guitare !) et un Hymne pour la plantation de If arbre delà liberté (ronde).

Après ce dévergondage musical et libertaire, Grétry se tait enfin, rentre dans sa retraite, et rédige la suite de

ses Mémoires. Aucune œuvre nouvelle n'apparaît de lui jusqu'au jour, deux ans plus tard, où ces Mémoires sont imprimés aux frais de l'État et paraissent en trois volumes avec la réédition du premier tome de 1789. A ce moment, 1797 (an V), le calme se rétablissant, Fart pur peut se risquer àreprendrequelqueessor, et nousallonsretrouver un instant notre Grétry d'autrefois, auquel les francs succès de cette année vontfaire commeune renaissance. Cette impression de détente est symbolisée, d'abord, par Lisbeth, de Favières, trois actes tirés d'une nouvelle de Florian, toute parfumée de paix, de concorde et de sérénité familiales, que donna FOpéra-Comique le 10 janvier 1797, avec un succès unanime. Ensuite, pdiTAnaëréonchez Polycrate^ qui doit surtout nous arrêter ici. Joués àl'Opéra, le 17janvier, sept jours après Lisbeth^ ces trois actes de Guy furent accueillis avec une faveur aussi vive que prolongée. Il est vrai que l'œuvre est froide, et qu'on peut dire d'elle assez justement que Grétry était tombé dans la même erreur que Gluck écrivant Echo et Narcisse avec l'austérité à! Alceste ; qu'on eût préféré moins de style et plus de grâce et de volupté, avec le pittoresque de La Caravane. Malgré tout, depuis OEdipe à Colone (1787) jusqu'à La Vestale (1807), Anacréon est le seul succès de notre première scène, et il ne quitta le répertoire qu'à la fin de 1825. Ce n'est pas sans cause : la pièce elle-même serait insoutenable aujourd'hui, mais que de gracieuses et fraîches pages sont restées, dont le charme célèbre est loin d'être évaporé ! Celles surtout que chante Anacréon : « Laisse en

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paix le dieu des combats!,.. », ou : « Si de tristes cyprès... », ou : « Songe enchanteur... », et : « De ma barque légère... ». Mais encore, le trio dOIphide, Anaïa et Anacréon, avec son accompagnement exquis (agité et confiant tout à la fois), et Tair énergique de Polycrate : « 0 fortune ennemie !... », de ferme et solide couleur... Grétry semblait avoir pensé à lui-même en faisant parler ce poète vieilli, au prestige toujours séduisant. Anacréon est vraiment son chant du cygne . Des quatre derniers ouvrages où il mit la main, un seul porte encore sa marque : Elisca oit Uamour maternel, trois actes de Favières, joués à l'Opéra-Comique 'e 1" janvier 1799 et repris en 1812 avec quelques pages nouvelles. On en a retenu surtout un duo d'hommes : <( Une tendre et sensible mère... » qui est délicat, élégant, d'une mélancolie charmante. — Le Barbier de village, œuvrette de son neveu André, avait eu une existence des plus éphémères à Feydeau, à partir du 6 mai 1"9"; et quant à l'acte de Guillard : Le Casque et les Colombes, donné à l'Opéra à roccasion de la paix d'Amiens, le 7 novembre 1801, ou aux deux actes de Guy : Delphis et Mopsa, qui y parurent le 15 février 1803, c'est à peine s'ils vécurent quelques soirs.

Cependant, qu'était devenu l'homme, depuis que le compositeur semblait avoir perdu à la fois l'élasticité originale de son talent et le goût même d'essayer encore ses forces? Pensionné du Roi, — par trois brevets progressits, en 1771, 1778 et 1786, — pensionné de l'Opéra,

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— aussi suivant l'échelle du succès, en 1782, 1785 et 1787,

— il était d'ailleurs directeur de la musique particulière d(! la Reine et fut nommé presque à la même époque censeur royal pour la musique et inspecteur de la Comédie Italienne (1787) où il avait déjà des fonctions officieuses depuis 1771. L'ensemble lui donnait une fort douce aisance, dont il ne faut pas oublier qu'il faisait profiler, avec son propre ménage, sa mère et la nombreuse famille de son frère aîné Joseph. La Révolution, qui lui enleva la plupart de ces revenus, le réduisit soudain à une détresse dont témoignent les ventes de bijoux et de meubles inscrites en son livre de comptes, et que ne tarda pas à augmenter l'accroissement de ses charges quand la mort de son frère laissa à sa merci une veuve avec sept enfants. La nouvelle organisation du Conservatoire lui donna bien l'une des places d'inspecteur, et celle de l'Institut l'un des trois fauteuils de musiciens, ceci dans la même année 1795; et d'ailleurs le gouvernement lui rendit une petite pension. Mais l'état de plus en plus débile de sa santé lui fit préférer la retraite à toute espèce de fonction même lucrative. D'abord, et dès 1796, il envoyait sa démission au Conservatoire, puis, bientôt installé, en vrai cénobite (car il avait toujours su se contenter de fort peu) , dans l'Ermitage de Jean-Jacques Rousseau, dont s'illustrait la vallée de Montmorency et qu'il avait acquis, il se livrait à cœur perdu à la philosophie.

Il eut pourlant mieux fait, à cette époque, de briser sa plume comme li avait détendu les cordes de sa lyre ; ce dernier parti faisait preuve d"un jugement si sain !

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PAGE AUTOGRAPHE DE GHÉTRY : VeilloTis au sciltil de l'Ëiiipire. (Collection de M. Ch. Malherbe).

« Le seul artiste que j'aie vu s'arrêter et quitter le public avant que le public ne le quittât, c'est Grétry », écrit M"' de Bawr, qui fut son élève et dont le témoignage est précieux à retenir sur cette dernière époque de la vie du musicien. Et à cette remarque à peu près exacte, elle ajoute ce mot de Grétry lui-même : « Les mélodies s'épuisent comme toute autre chose ; je ne veux pas attendre qu'il n'y ait plus rien dans mon sac. » Et certes il en jugeait fort bien. Mais quelle bizarre crise de caractère, que celle qui persuada un jour à cet artiste observateur et de goût fin, de touche légère, qu'il élait doublé d'un écrivain et d'un philosophe !

Le succès littéraire de ses premiers Essais le trompa sans doute en cette occurrence. Ils avaient frappé surtout les critiques, et Grétry avait la naïveté de s'étonner qu'ils ne fussent pas surtout appréciés des musiciens, pour qui il les avait écrits. Pourtant la valeur de ces volumes est toute musicale ; c'est la claire vue, c'est l'esprit original et indépendant, ce sont les idées neuves d'un musicien qui nous attachent ici, et point du tout son style ou sa pensée morale. Au reste, comme tout « ce que l'on conçoit bien », tout ce qu'on a continuellement porté dans son esprit et dont l'expression se trouve un jour formulée comme un fruit arrive à maturité, l'œuvre étaitréellement réussie. Il est un peu surprenant qu'il faille la défendre aujourd'hui, et je ne puis comprendre le ton de railleuse indulgence qui est devenu comme traditionnel parmi les biographes de Grétry. Il n'y parle, nous assure-t-on, que de lui et de ses œuvres. . . Mais naturellement ! — Reproche

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éLrang-e, que l'on fait encore et fera toujours aux écrivains (jui publient des « mémoires ». C'est par leur personnalité avant tout qu'ils nous intéressent! Et de quoi veut-on donc que Grétry eût parlé? De ce qui lui était étranger, de ce qu'il ne savait pas'? La réponse est là : le fatras indigeste et grandiloquent oi^i, liante sans doute par l'ombre de Jean-Jacques, dont il occupait la demeure, Grétry a parlé de tout et d'autre chose encore... sauf de musique.

Quelques dates : le premier volume des Mémoires ou essais sw la musique, commencé vers 1784, fut publié en 1789; le second et le troisième, auxquels fut jointe une réédition du premier, sont de l'an V (1796), mais avaient été écrits deux ans plus tôt. Des souvenirs d'enfance et de voyage, avec des observations sur un certain nombre de ses pièces, remplissent le tome 1 ; des réilexions sur les passions et les caractères, les institutions, les idées intellectuelles, considérées dans leurs rapports avec la musique, et sur l'avenir même de cet art, occupent les tomes II et III. — La Vérité ou ce que nous filmes, ce que nous sommes, ce que nous devrions être, parut, en 3 volumes, en l'an X (180ij. — Puis c'est, en 1802, une Méthode j^our apprendre à préluder, queMéhul, dit-on, joua à Grétry le mauvais tour de l'engager à publier. — Enfin, on trouva dans ses papiers huit volumes de Réflexions clun solitaire, plus ou moins égarés aujourd'hui sauf le tome Y, qui est à la Bibliothèque nationale de Paris, et un autre, dans la collection de M. Ch. Malherbe.

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Entre temps, Gréti-y jouissait doucement de sa réputation et des sutfrag^es toujours renouvelés du public. Il recevait d'intéressantes, d'illustres visites, il assistait à des l'êtes en son iionneur, à des inaug-urations de statues. Napoléon lui accordait la croix de la Légion d'honneur dès la fondation de l'Ordre, en 1802 ! Surtout, il constatait le renouveau et comme la découverte définitive de son vieux répertoire... A partir de 1799 les reprises se succèdent, nous le verrons, avec un succès plus assuré et plus constant que jamais. Et bien qu'il déclare, avec quelque affectation, ne plus g'uère s'intéresser à la musique, on peut croire que ces échos ne le laissèrent pas indifférent. C'est plutôt le soin qu'il devait prendre de sa santé qui l'éloignait du champ de bataille. Il ne laissait pas de suivre de très près la carrière naissante de ceux des musiciens de l'époque dont le talent avait le plus d'affinité avec le sien et qui l'entouraient en disciples : Berton, Dalayrac et Boïeldieu surtout.

M"^ de Bawr, qui l'a connu de près, nous a laissé sur cette fin de la vie de Grétry, et d'ailleurs sur sa personne et son caractère en g-énéral, des pages fidèles et explicites, qu'il importe de citer encore. « Il se fatiguait (nous dit-elle) en écoutant une composition quelconque, à un point qu'on ne saurait imaginer. Non seulement l'orchestre captivait son attention, mais, si Fauteur n'avait point exprimé parfaitement, à son gré, les paroles du morceau, il y suppléait malgré Uii et con)posait au lieu d'écouter. Pour la même raison, il

était plus ému qu'un autre de la véritable expression. En général, tout ce qui tenait à la musique lui causait des émotions que sa faible complexion l'engageait à éviter, surtout dans les derniers temps de sa vie. » Comme maître, il ne se mêlait pas du côté technique de l'enseignement musical, et confiait l'élève à un spécialiste. En revanche « il lui faisait sentir toutes les fautes d'expression ou de déclamation qu'elle avait pu commettre. Il entrait dans les détails les plus intéressants sur le fond et les ressources de Tart et, pour se faire mieux comprendre, il composait lui-même un chant, toujours vrai, toujours mélodieux, que lui inspirait la situation qu'il fallait peindre. Ces leçons, si précieuses pour la personne qui les recevait, le fatiguaient prodigieusement, mais il prétendait ne pouvoir en donner d'autres. »

Maintenant, le portrait de l'homme même. — « Grétry était un de ces hommes rêveurs, doués de tact et de finesse, qui par leur nature sont plus propres que d'autres à observer le cœur humain et à saisir l'accent des passions... 11 parlait très peu, redoutait les fortes émotions, et s'efforçait de réduire sa vie à regarder vivre ses semblables. Aussi étail-il devenu habile dans la connaissance des effets que font subir à l'âme les diverses sensations qui l'agitent. Ce savoir, joint au talent qu'il tenait de la nature, de 'peÀndre avec des notes, imprime à toute sa musique un caractère admirable de vérité... Son caractère était mélancolique. Je ne crois pas qu'on l'ait jamais vu rire ; mais son sourire

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fié(|uent annonçait le contentement de l'àme autant que la li liesse et la bonté. »

Il semble difficile de croire que Grétry, au temps de sa jeunesse et de ses premiers succès, n'ait pas montré plus épanouie sur son visag-e cette gaîté de caractère dont témoig-nent, d'ailleurs, ses propres souvenirs. Mais d'abord, les accidents qui avaient débilité sa santé et le forçaient à tant de précautions dans le régime de sa vie, puis les deuils prématurés qui coup sur coup le frappèrent, suffisent à expliquer ce repli sur lui-même. Complétons le croquis en ajoutant qu'on s'accordait à trouver chez lui une rare distinction de lang-age et de manières, avec, sauf quelques brusqueries soudaines, une complaisance et une charité sans limites.

Aussi ne connut-il jamais l'abandon, après que la mort de sa mère (en l'an VIII), puis celle de sa femme (en 1807), eurent réduit à la solitude ce foyer naguère si animé. Bouilly était resté intimement attaché à celui dont il avait failli être le gendre. Puis Grétry sut s'employer efficacement au profit de ses neveux et de ses nièces, mariant les unes, ménageant de belles carrières aux autres. Pour trois d'entre eux il avait servi de père adoptif à la mort de son frère (1795), tandis que les trois autres étaient recueillis par le mari de leur sœur aînée, un certain Flamand, tapissier-poète, qui prit le nom de Flamand-Grétry le jour où il se mit à taire des poèmes avec ses souvenirs sur le musicien ou les descriptions sentimentales de son Ermitage. C'est lui qui, par ses inconséquences, fut l'occasion du procès un peu trop

retentissant à la suite duquel, mais ('juinze ans plus tard (1828), la ville de Liège prit possession du cœur de Gi'étry, que ce dernier av'ait désire qui lui fût remis.

Grétrys'étaitéteint,àrErmitag-e,le24 septembre 18i3, et les honneurs les plus solennels, les plus populaires en même temps, lui avaient été rendus à Paris, le 2G, en l'église Saint-Roch, dans les rues, devant les divers théâtres qui retentissaient de sa gloire, et jus- (ju'au cimetière du Père-Lachaise, où il repose encore.

Si peu que j'aie réussi à les indiquer, on a remarqué, au cours des pages qui précèdent, quelles furent les qualités dominantes de Grétry dans ses œuvres. Il me reste à dire comment elles étaient, pour lui, la résultante de ses théories. Nous l'avons vu, dans le domaine lyrique, observateur de la vie, champion de la vérité, et j'ai prononcé parfois, pour le qualifier, les noms de réaliste et de précurseur. Il me reste à montrer que ce caractère tient à l'essence môme de son génie et de sa personnalité artistique.

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