Grétry
La renommée des œuvres de Grétry a survécu à toutes les vicissitudes qu'a subies depuis cinquante ans la composition musicale, et les faits de sa vie privée, qui intéressent le public, parce qu'ils se rapportent à l'art auquel il fit faire tant de progrès , il les a racontés lui-même , dans ses Mémoires , d'une manière piquante et qu'il serait bien difficile de reproduire dans une notice. Il est néanmoins
0 GRETRTf.
peu d'illustrations contemporaines ou récentes qui aient été déjà plus souvent célébrées que la sienne. Outre les éloges prononcés le jour de ses funérailles par Aignan et Gavaudan, par Bouilly qui tenait un des quatre coins du poêle et par un musicien belge bien digne de louer Grétry , car il y avait plus dïm genre de fraternité entre l'auteur à' Euphrosine et de Joseph et celui de Richard, nous avons, pour ne citer que les plus connues , une vie de Grétry , par Amar , insérée au Moniteur du trente septembre 1815 ; une autre publiée en 1814 par Joachim Lebreton , secrétaire de la classe des beaux-arts de l'Institut royal de France ; celle de M. Pujoulx , dans la Biographie Universelle; celle de la Biographie nouvelle des Contemporains par Arnault, Jay, Jouy et Norviiss ; le travail très-remarquable que M. de Gerlache a publié en 1821 , sous le titre d'Essai sur Grétry., à la suite du procés-verbal de la séance publique de la Société d'Émulation ; le recueil des discours prononcés en 1829 à l'occasion de l'arrivée du cœur de Grétry à Liège, recueil dans lequel on distingue parliculièremenl ce qu'ont dit, au nom de la Société
GRETRIT. 7
d'Emulation^ M. Charles Rogier, et au nom de la Société Grétry , M. Renard-Collardin • nous avons enfin l'importante notice que M. Fétis a faite pour sa Biographie universelle des Musiciens , et celle de M. Edouard Fétis pour les Belges illustres du Panthéon national ; Grétry en famille^ etc., etc.
Mais la plupart de ces ouvrages tiennent à des recueils très-dispendieux et dont quelques-uns même seraient très-difficiles à se procurer aujourd'hui : c'est ce qui nous a déterminé à puiser à ces diverses sources , pour publier à part une notice qui fût à la portée de tout le monde, et quoique nous ayons eu communication de beaucoup de lettres inédites de Grétry, dont le lecteur s'apercevra bien que nous avons fait un assez fréquent usage ; venu après tant d'autres, nous n'aspirons aucunement au mérite de l'originalité, et nous croirons avoir fait œuvre suffisamment utile si l'on trouve que nous avons assez bien résumé et coordonné ce que Ton a dit avant nous , si l'on range cet opuscule parmi les bonnes compilations.
Tl est bien peu de Liégeois, et grâce au chemin de fer, on pourra bientôt dire qu'il est, dans la
o GRETRY.
classe lettrée, peu de Belges, qui n'aient été voir , avec respect , clans l'un des recoins les moins ambitieux de l'antique quartier d'Outre-Meuse, la modeste demeure où naquit le il février 1741 André- Erînest-Modeste GRETRY.
Il appartenait à une famille honnête mais pauvre: son père, premier violon de la collégiale de Saint- Denis, l'y avait fait recevoir enfant de chœur dès l'âge de six ans : mais cette première éducation musicale fut, selon l'usage du temps, un bien pénible et bien rude apprentissage. L'intelligence de cet enfant qui devait briller un jour si vive et se faire remarquer par le philosophe de Ferney lui-même, rebutée alors par de mauvais traitements, semblait refuser de se produire sous un régime pédagogique si peu inspirateur, et sa frêle constitution paraissait ne lui promettre aucun avenir, quand un accident , qui pouvait lui coûter la vie , vint toul-à-coup développer ses facultés endormies. Une solive du poids de trois à quatre cents livres lui était tombée sur la tête : le crâne «avait reçu , comme on le conçoit de reste , une assez forte lésion; mais, au milieu des souffrances qu'il éprouvait, pendant le traitement auquel
il fut assujetti , il prétendit dès lors voir beaucoup plus clair dans ses idées, et c'est lui qui nous apprend que son goût pour la musique devint très-vif, et qu'il comprit avec netteté ce qui lui avait paru jusques-là enveloppé de nuages. Confié aux soins d'un professeur habile nommé Leclerc (qui fut depuis maître de musique à la cathédrale de Strasbourg) cet enfant à qui Ton ne permettait plus de chanter aux offices de Saint-Denis, même dans les chœurs, ne tarda pas à faire d'étonnants progrès , grâce à la bienveillance éclairée de ce maître qui avait compris son caractère , et bientôt le séjour d'une troupe italienne à Liège vint seconder puissamment les soins déjà si heureux de Leclerc. Cette troupe jouait principalement les opéras de Pergolèse , et Ton conçoit que la tête organisée pour créer cette musique expressive que M. De Gerlache a si bien caractérisée en disant qu'e//e rappelle les paroles et que les paroles la rappellent , devait tressaillir d'aise et se sentir comme au milieu d'un élément fait pour lui , quand il entendait exécuter les mélodies aujourd'hui encore si naturelles et si vraies de la Serva padrona. Le père de Grétry avait ob-
tenu pour lui , du directeur , une entrée à l'orchestre, où il assista pendantun an, comme il nous l'apprend lui-même à toutes les représentations, souvent même aux 7*épctitio?is. Son père crut alors que le moment était venu de réhabiliter publiquement la réputation du jeune chanteur expulsé des chœurs de Saint-Denis. Sûr de triompher , quand il aura fait connaître l'expression remarquable que l'enfant savait donner à son chant , il va trouver le maître de musique de Saint-Denis, le prie de laisser chanter un motet par son fils le dimanche suivant. Le maître représente au père qu'il est dangereux d'exposer une seconde fois cet enfant , d'autant plus que les chanoines prendront sûrement le parti de le renvoyer tout-à-fait , s'il échoue. « J'y con- » sens , dit le père , s'il ne chante pas mieux que » tous les musiciens de votre collégiale. » Ce ton d'assurance fait accepter la proposition, sans toutefois inspirer une grande confiance au maître de musique. Le motet qu'avait entrepris le jeune Grétry était un air italien arrangé pour ces paroles latines adressées à la Vierge :
Non semper super prata Casta florcscit rosa.
A peine a-t-il chanté quatre mesures, que l'orchestre s'éteint jusqu'au pianissimo, dans la crainte de perdre une de ses intonations: les chanoines accoutumés aux sons monotones , nasillards et heurtés des autres enfants de chœur , se lèvent étonnés , dans leurs stalles , cherchant des yeux celui qui se distingue ainsi • les camarades qui l'entouraient ont déjà fait autour de lui un cercle que leur respect croissant agrandit à chaque mesure qu'il chante. Il avait commence' par jeter un coupd'œil sur son père, qui lui avait répondu par un sourire d'encouragement: parvenu au milieu de son morceau, du haut du jubé, il aperçoit dans la nef sa mère qui pleure d'attendrissement envoyant l'effet que produit son fils , et lui , s'exaltant encore à la vue des larmes de sa mère , trouve dans sa voix des ressources inconnues , et des sons de plus en plus pénétrants. Les chanoines sont tellement préoccupés qu'ils restent debout au lever- Dieu. Dès que le motet est fini , chacun s'empresse autour du père pour le féliciter. On parlait si haut que l'office aurait été interrompu, si le maître do chapelle n'eût imposé silence.
Ce petit triomphe fit du bruit. Les chanoines en parlèrent à la représentation du soir : on s'en entretint même dans la loge du Prince-Évêque et Rennekin, organiste de la collégiale, consentit à enseigner les principes de l'harmonie au jeune virtuose , à qui bientôt après , Moreau, maître de chapelle de Saint-Paul donna des leçons de contrepoint. Dès le premier jour, Grétry s'était avisé de porter à Moreau une messe que, sans principes , sans guide , sans aucune connaissance des règles de la composition, il avait presque entièrement achevée. Moreau ne daigna pas seulement jeter les yeux sur sa messe : « Reprenez-moi »cela, lui dit-il; ajoutez-moi une partie de chant »à cette basse (c'étaient cinq ou six rondes écrites «sur un morceau de papier) et surtout ne composez »plus de messes. »
Mais la lenteur de cette méthode, utile quand elle est appliquée à un âge où l'imagination ne fermente pas encore , ne pouvait convenir au précoce virtuose qui , encore enfant rêvait déjà rOpéra-bouffe-français. en entendant la Séria padrona de Pkrgolèse. et en qui le besoin de produm
était stimulé par les succès du chanteur. « Je n'eus «pas assez de patience pour m'en tenir à mes »leçons de composition, dit-il: j'avais mille idées »de musique dans la tête, et le besoin d'en faire »usage était trop vif , pour que je pusse y résister. » Je fis six symphonies : elles furent exécutées dans » notre ville avec succès. »
En composant sa messe Je jeune Grétry avait été encouragé par l'espoir d'obtenir du chapitre de Saint-Paul , un secours pécuniaire pour aller perfectionner son éducation musicale à Rome. Son maître de contrepoint lui-même, Moreau, sentit la nécessité de se départir de la sévérité de sa méthode pour céder au génie de son écolier : bientôt il se mit à corriger soigneusement sa messe: Grétry avoue qu'on y trouva bien des fautes contre la composition- mais pas une seule contre l'expression, ajoute-t-il avec une satisfaction naïve. L'un des Mécènes les plus zélés qu'eût rencontrés Grétry, était le chanoine De Harlez : celui-ci fit part au chapitre du projet de son jeune protégé : il en obtint l'ordre de faire exécuter la messe à la prochaine solennité et l'octroi de la gratification si vivement désirée par le compositeur.
Voilà donc notre jeune musicien, au comble de la joie. Sur la fin de Mars 1759 , il part , à pied, le sac sur le dos, en compagnie d'un colporteur qui faisait chaque année deux voyages en Italie et qui se chargeait de conduire les jeunes gens que leurs familles envoyaient étudier à Bologne ou au collège liégeois à Rome. C'est ainsi qu'il parcourut une partie de l'Allemagne et entra en Italie parle Tyrol ; mais écoutons-le raconter lui-même l'impression que produisit sur cette âme ardente le pemier aspect du beau ciel de l'Italie : « La nature avait changé de » face en un moment: avec quel plaisir je metrou- » vai tout-à-coup dans une prairie émaillée de fleurs ! » On eût dit qu'un génie bienfaisant nous avait )> transportés de la terre aux cieux: je priai le mes- » sagerde me laisser jouir un moment de ce déli- » cieux aspect; mais quel fut mou ravissement lors- » que j'entendis pour la première fois depuis si long- » temps des chants italiens. C'était une voix de » femme , une voix charmante qui me transporta )> par ses accents mélodieux. Ce fut la première le- » eon de musique que je reçus dans un pays où je » courais m instruire. Cette voix douce et sensible.
» ces accents presque toujours douloureux qu'inspire » l'ardeur d'un soleil brûlant; ce charme de l'âme, » enfin , que j'allais chercher si loin, et pour lequel » j'avais tout quitté , je les trouvais dans une simple » villageoise. »
Grétry arriva donc dans la capitale des arts , à l'âge de 18 ans (1759) précisément à l'époque où Piccim continuait , en le perfectionnant par des chants plus suaves encore , le genre naturel <at gracieux à la fois de Pergolèse. Toutes les sympathies de Grétry pour ce genre, qu'il refit en quelque sorte, lorsque plus tard il l'adapta au goût français , se réveillèrent nécessairement en lui plus vives , plus impérieuses qu'elles ne l'avaient jamais été: il eut néanmoins la sagesse bien remarquable de prendre tout de suite un maître de contrepoint, CASALi,dont il suivit assidûment les leçons pendant quatre ou cinq ans.
II se mit ensuite à composer des scènes détachées et des symphonies qui furent jouées avec succès dans les salons des amateurs les plus distingués , et qui lui valurent un engagement pour le théâtre Alhcrli. Le Directeur le chargea de mettre
en musique pour le carnaval, deux intermèdes qui eurent le plus grand succès : h Vendemiatrici ( les Vendangeuses). Le public romain accueillit avec enthousiasme les essais du jeune compositeur liégeois : l'auteur de la Cecchina lui-même ( Piccini ) applaudit à des succès qui n'étaient pas, disait-il, cherchés dans les voies battues. Mais, comme toutes les grandes joies doivent avoir leurs retours assez tristes , le soir même de son triomphe il trouva en rentrant chez lui l'ordre de se rendre immédiatement chez le gouverneur de la ville. Bien que sa conscience ne lui reprochât rien qui pût lui faire craindre l'animadversion de la police , ce ne fut pas sans une sorte de répugnance qu'il se résolut à obéir. Le gouverneur lui déclara qu'il avait encouru une amende de cent sequins ( cinquante louis ) , pour avoir manqué à l'ordonnance en laissant répéter au théâtre un morceau de musique , avant que le représentant de L'autorité y eût donné son assentiment, ce qu'il manifestait en laissant tomber un mouchoir blanc sur le bord de sa loge. « Hélas . » monseigneur ! repartit Grétry , j'étais si loin de o penser que je méritais les honneurs du mouchoir. » que je n'y ai pas pris garde. »
Le gouverneur ne pul s'empêcher de rire , el lui adressa ensuite plusieurs questions sur la manière dont il vivait au collège liégeois : satisfait des réponses du jeune compositeur : « Allons, lui dit-il » en le congédiant d'une air riant: je ne veux pas » qu'une amende vienne troubler votre triomphe : » mais une autre fois soyez plus exact. »
Après le succès des Vendemiatrici , les parents de Grétry impatients de jouir de ses progrès le pressaient de revenirà Liège, où une place de maître de chapelle était devenue vacante. Il envoya un morceau de sa composition pour le concours, et obtint la place; mais il ne put se décider à partir.
Cependant la comédie italienne , à Paris, subissait aussi cà la même époque des modifications qui préparaient les voies à Grétry. L'entrain spirituel de Duni , la verve inégale mais naturelle de Philidor et les gracieuses naïvetés de Monsigny donnaient à l'opéra comique français des alkvres qui le disposaient à recevoir sans effort l'application des mélodies variées dont Grétry s'apprêtait à l'enrichir. Ce fut une pièce de Monsigny qui révéla au compositeur
liégeois le genre vers lequel il se sentait appelé , sans avoir pu le distinguer nettement jusques-là. Un attache' à l'ambassade de France à Rome y avait apporté la partition de Rose et Colas : Grétry la vit, la relut avidement, et frappé de l'accord que lui offrent, à chaque mesure, la déclamation naturelle des paroles et la marche mélodique de la phrase musicale, ou, en d'autres termes, le sens des mots et la progression du chant , il est enfin convaincu que le français est, comme l'italien, susceptible detre chanté naturellement : il a reconnu le genre dans lequel il s'exerçait sans le savoir et il prend la résolution d'aller chercher à Paris des paroles qui puissent s'y accommoder aussi bien.
N'ayant pour trésor que son talent Grétry fut forcé de s'arrêter à Genève, pour y amasser de quoi continuer son voyage. L'éloquente diatribe de Jean- Jacques contre les spectacles n'avait pas empêché d'y établir une salle qui était assez fréquentée. Grétry refit, pource théâtre, la musique d'un opéra de Favart, Isabelle et Gcrirude, qui venait dëtrejoué à Paris avec la musique d'un compositeur dont le nom est aujourd'hui oublié (Blaise). L'opéra de
GRETRTf. 19
Grétry fut joué avec succès et eut même six représentations , ce qui est beaucoup pour une petite ville comme était alors Genève.
La réussite de cette pièce donna lieu à une anecdote assez plaisante. A la suite de la première représentation les jeunes gens de Genève, fidèles imitateurs des usages de Paris , avaient demandé à grands cris l'auteur, qui s'était tenu coi dans un coin malgré l'émotion de plaisir que lui procurait naturellement son triomphe. Le matin de la seconde représentation , Grétry reçoit la visite d'un gascon établi à Genève depuis quelque temps. «Monsieur, »lui dit le visiteur, je sais que notre jeunesse vous »fera violence si vous refusez de lui donner la satisfaction de vous applaudir sur les planches. » — Mais Monsieur, à Rome,, pays de la musique , jamais auteur ne s'est montré sur le théâtre. — « Mon cher «Monsieur, Genève ne prend jamais exemple de «Rome. Point de fausse honte : peut-être ne savez- »vous pas faire la révérence..? Je suis le premier «maître de danse du pays , comme vous êtes le pre- »mier maître de musique... Vous devez paraître ce r> soir • permettez-moi d'avoir l'honneur devons
» montrer... » Grétry était de trop bonne humeur pour ne pas bien prendre la chose : ilselaissa faire. Le soir venu , les applaudissements avaient redoublé, et, la pièce finie, les Genevois crient à tue-tête : L'auteur ! L'auteur ! Le jeune liégeois s'avance timidement sur la scène : au milieu des bravos on distinguait dans le parterre une voix qui criait : Avancez donc — ce n'est pas cela — allons donc! etc. allons donc, etc. C'était le gascon du matin . «Qu'avez- »vous ? lui dit un voisin impatienté. — Eh ! »mon Dieu! ne voyez-vous pas qu'il a gâté son «entrée: est-il possible d'être si gauche? figurez- »vous que je suis allé chez lui, ce matin, tout «exprès , pour lui apprendre à saluer : je serais » perdu si on le savait : un élève si bête ! »
Comme Grétry donnait des leçons de musique . les femmes les plus distinguées de la ville voulurent lavoir pour maître; en sorte qu'il acquit en fort peu de temps une certaine aisance. Voltaire était alors retiré àFerney : Grétry lui écrivit pour lui demander un poème. L'auteur de Zaïre , de Mahomet, de Mérope , avait bien quelques motifs d'en vouloir un peu à la vogue de l'opéra comique, qui
GKÉTRY. 21
faisait courir alors tout Paris et détournait l'attention publique de la scène qu'il avait enrichie de lanl de chefs-d'œuvre. Les justes préventions du poète se turent néanmoins en présence du musicien homme d'esprit , comme il l'appela dans la première entrevue. Il prédit de beaux succès en France à ce jeune homme qui tenait de la nature et de son pays quelque chose du caractère et de l'esprit fiançais et qui rapportait de l'Italie les principes et le goût de la bonne musique. Ce ne fut du reste que deux ans après , qu'il adressa à Paris l'ouvrage qu'il lui avait promis pour l'opéra comique. C'était le Baron d'Otrante tire' de son joli conte de L'éducation d'un prince. Voltaire en adressant cet ouvrage à Grétry l'avait prié de présenter le poëme aux acteurs de la Comédie italienne , comme l'œuvre d'un jeune auteur de province. Les comédiens avouèrent que l'auteur n'était pas sans talent et qu'il promettait même beaucoup ; ils refusèrent toutefois sa pièce ; mais ils chargèrent , en même temps Grétry de mander au jeune homme que s'il voulait venir à Paris , on pourrait lui indiquer quelques changements nécessaires pour faire admettre et représenter
l'ouvrage, et qu'avec de la docilité et un peu d'étude de leur théâtre, il pourrait lui devenir utile par ses travaux et se rendre digne d'y être attaché. Cette proposition fit beaucoup rire sans doute l'auteur de La Henriadc qui aima mieux renoncer aune gloire qu'il désespérait d'obtenir , celle des succès sur l'ancien théâtre d'Arlequin.
Mais Grétry n'en était pas encore la, à lépoque dont nous parlons : ce n'était pas à Genève qu'il pouvait trouver ce qu'il avait en vue en quittant Rome, et \ oltaire lui-même le pressait de réaliser le projet qu'il avait d'aller à Paris.
Le plus difficile était de trouver un poëme comme il en cherchait. Grétry avait reconnu dans les pièces de Favart cet agencement de la phrase parlée tel qu'il le désirait pour faire la phrase musicale; à défaut de Favart il aurait pris avec reconnaissance du Sédaiise , dont le faire lui plaisait par !e naturel et dont la coupe lui paraissait aussi fort intelligente; mais pourquoi ces princes de l'opéra comique auraient-ils été donner leurs pièces à un débutant, quand les Duny, les Philidor et les Monsigisy se les disputaient pour les porter â des triomphes certains?
(ÎRÉTRYfut donc obligé pour son début d'accepter d'un jeune homme nomme Durosoy , plus inconnu qu'il ne Pétait lui-même alors , et qui ne lui inspirait d'ailleurs aucune confiance , un poëme intitulé les Blariages samnites , qui fut d'abord présenté à la comédie italienne, et refusé, parce qu'il était d'un genre trop noble. Les auteurs remirent leur pièce sur le métier pour l'accommoder au ton du grand opéra. Le poëme et la musique auraient pu dormir encore longtemps dans les cartons , si le prince de Conti, qui en avait entendu parler, n'eût témoigné le désir de les voir représenter sur son théâtre particulier. Grétry avait perdu à Paris près de deux ans en sollicitations infructueuses quand, en désespoir de cause , il avait accepté ce malencontreux essai : pour comble de disgrâce , la pièce faite et refaite avec tant de peine, éprouva une chute complète devant toute In cour de France. Deux hommes dont l'opinion en musique était d'un grand poids adoucirent néanmoins l'amertume du chagrin que cette chute aurait occasionnée à Grétry : c'était d'une part le comte i>e Creutz , ambassadeur de Suèdo . dont Suard avait procuré la connaissance à
notre compatriote. Témoin de cet échec, il l'attribua en grande partie au mauvais vouloir des exécutants. D'autre part l'abbé Arnaud, connu par les spirituels pamphlets qu'il publia, depuis, dans la querelle des Gluckistes et des Piccinistes , partageait ouvertement l'opinion du comte de Creutz : « Vous n'êtes »pas jugé ce soir, dit-il tout haut à Grétry; il sem- »ble que tous les musiciens s'entendent pour vous ))écorcher, mais vous vous relèverez de là, je vous le «jure ! » Ils y avaient mis en effet la plus grande malveillance. « Les musiciens de l'opéra étaient ca- »pablesde tout, dit à ce sujet M. de Gerlache, contre »un homme qui voulait introduire le chant sur leur » théâtre. »
Il fallait toute l'active bienveillance du comte de Creutz pour retirer Grétry du découragement où l'avait plongé la chute des Mariages samnites. Ce fut ce protecteur éclairé des arts qui décida Marmontel à lui confier sa petite pièce intitulée Le Huron. « Le public écouta le premier morceau avec » défiance dit Grétry : il me croyait italien parce » que mon nom se termine eni : j'ai su depuis » que le parterre disait : nous allons donc encore
GRETHY. 25
» entendre des roulades et des points d'orgue à n'en » plus finir! » Cette pièce, représentée lé 20 août 1768, alla aux nues. Le succès fut décidé au premier acte et confirmé à la fin du second. Le duo Ne vous rebutez pas , et ce joli air qui est resté dans la mémoire de tous les amateurs de l'époque, Dans quel canton est l'Huronie , l'air de MUe Ste.-YvES au second acte, et une marche charmante que Grétry avait transportée des Mariages samnites dans cette nouvelle pièce, justifieraient encore aujourd'hui la fortune de cet ouvrage. Le lendemain de cette espèce d'ovation musicale, Grétry sortant pour aller se promener eut la satisfaction de voir la boutique d'un marchand de tabac qui avait pris pour enseigne : au Grand Iluron.
Voici en quels termes Grimm rendait» compte de cette première composition :
« Ce M. Grétry est un jeune homme qui fait ici son coup d'essai ; mais ce coup d'essai est le chefd'œuvre d'un maître qui élève l'auteur sans contradiction au premier rang. Il n'y a dans toute la France que Puilidor qui puisse se mesurer avec celui-là , et espérer de conserver sa réputation et
sa place. Le style de Grétry est purement italien , Philidor a le style un peu allemand et en tout moins châtié. Il entraîne souvent de force par son nerf et par sa vigueur • Grétry entraîne d'une manière plus douce, plus séduisante , plus voluptueuse; sans manquer de force lorsqu'il le faut , il vous ôte par le charme de son style la volonté de lui résister. Du côté du métier il est savant et profond , mais jamais aux dépens du goût, la pureté de son style enchante : le plus grand agrément est toujours à côté du plus grand savoir ; il sait surtout finir ses airs et leur donner la juste étendue , secret très-peu connu de nos compositeurs. Vous avez pu remarquer dans le cours de l'extrait de cette pièce combien sa musique est variée: depuis le grand tragique jusqu'au comique, depuis le gracieux jusqu'aux finesses d'une déclamation tranquille et sans passion , on trouve, dans son opéra des modèles de tous les caractères. Cet ouvrage a réveillé en moi la fureur de la musique, à laquelle mes occupations m'empèehen l de me livrer, et que j'ai tant de peine à dompter malgré toute l'assistance que je reçois de la part des compositeurs français »
Le succès éclalant du Huron changea lout-àcoup la position de Grétry : jusque-là délaissé , il se vit subitement obsédé de sollicitations pour mettre en musique une foule de pièces. Un médecin ami de Grétry lui racontait le lendemain qu'il s'était trouvé au parterre entouré de la plupart de ces Messieurs. A la fin de chaque morceau , ils s'écriaient : Décidément il fera ma pièce, vous verrez, Messieurs , l'ouvrage que je lui destine I si l'on finissait un air comique : ah ! j'ai aussi de la gaîté dans mon ouvrage; bravo, bravo, c'est mon homme! — Mais , à toutes leurs instances Grétry répondait que l'auteur du Huron avait bien voulu se hasarder avec lui, et qu'il lui devait une juste préférence. Quelques mois après il avait achevé en effet la partition de Lucile, où Ton trouve ce quatuor que tout le monde connaît : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille) Mais, tout en accordant un plein succès à cette seconde pièce , le public , comme nous l'apprend Grétry, s'était confirmé dans l'idée que le genre gai ne convenait pas au nouveau compositeur. Il eut été difficile de mieux réfuter celte prévention qu'il ne le fit en composant la
musique du Tableau parlant (17G9). Il serait impossible je crois de donner à l'expression musicale, d'ordinaire assez vague , assez indéterminée en ellemême , des allures plus précisément gaies ou folles même, plus variéeset plus comiquesen même temps; et pourtant il avait suivi pas-à-pas, ou plutôt bonds par bonds la verve quelque peu grivoise d'ANSEAUME et dans la peinture à' Isabelle et de Colombine ces malicieuses filles qui voudraient bien cesser de l'être, et de ce 31. Cassandre, cet amant suranné qui malgré son âge , a le ridicule de vouloir plaire encore. « Cette pièce , dit M. Fétis , plaça dès ce moment Grétry au rang des meilleurs compositeurs français : elle a survécu aux diverses révolutions que la musique a éprouvées. Malgré les conditions désavantageuses de la comédie lyrique , où les airs se succèdent rapidement , et dans laquelle la même scène en contient même plusieurs, malgré l'instrumentation faible, et les formes vieillies de celle pièce , on l'écoute encore avec plaisir parce que les mélodies en sont charmantes , naturelles, expressives. » Rien de plus gracieux en effet que la cantabih du duo de Coloin-
GKETRY. 29
bine et de Pierrot : les airs Je suis jeune , je suis fille , Il est certains barbons, Vous étiez ce que vous n'êtes plus, sont devenus des proverbes en musique et tellement connus que, comme l'a très-bien observé M. De Gerlacheu \h fournissent àla conversation »des allusions toujours sûres, sans le secours des pa- » rôles. » — « C'est un modèle de musique comique et bouffone , disait Grimm , qui avait assisté aux premières représentations : cela est à tourner la tète : le compositeur ira loin s'il vit ; son style clair et facile fait que le succès de ses pièces n'est jamais douteux un instant, et se fait entendre des ignorants comme des connaisseurs. »
J. J. Rousseau dont le Devin du village suffirait pour attester qu'il sentait parfaitement la musique expressive et naturelle , aimait beaucoup celle du Tableau parlant . Quelqu'un cherchant un prétexte pour le voir , alla lui demander une copie de l'air : Vous étiez ce que vous 71 êtes plus. On sait que Jean Jacques faisait le métier de copiste. «Je l'ai déjà copié > au moins dix fois , répond Fauteur d'Emile, et je » le recommence toujours avec un nouveau plaisir.» Trois succès obtenus dans l'espace d'une année
30 GRETRï.
avaient amplement justifié les espérances qu'avaient conçues de lui, le comte de Creijtz et l'abbé Arnaud. Ces deux derniers , et Marhontel se réunissaient de temps en temps, avec Caillot et M. et Me Laruette, dans de petits soupers charmants oùGrétry exécutait au piano la musique de ses pièces nouvelles, avant de les exposera la répétition du théâtre. On sent combien ces réunions, que le choix , l'esprit et la gaité des convives rendaient délicieuses, étaient propres à perfectionner et polir l'éducation littéraire et musicale de Grétry. Caillot avait un tact si sûr et une si grande expérience des effets de la scène, que les auteurs s'en rapportaient le plus souvent à ses avis et s'en trouvaient bien. Après une première représentation parfois orageuse , c'était lui qui indiquait les morceaux qu'il fallait sacrifier , et ceux qui n'avaient besoin que d'une épreuve nouvelle pour être mieux saisis. Grimm le comparait comme acteur à Garrick et à Préville. Comme chanteur il avait une voix si étendue , que dans une pièce intitulée La nouvelle Troupe, il se présentait successivement pour chanter la haute-contre, la taille h la basse, et l'on
GRETKY. 31
assure qu'il aurait pu remplir en effet les trois emplois également bien. L'abbé Arnaud amateur passionné des beaux-arts , dont il connaissait parfaitement la théorie., en parlait avec d'autant plus de verve et d'abondance , qu'il prenait plus rarement la plume , pour épancher les idées qui lui venaient en foule. Suard qui était parvenu à se faire une réputation de bon littérateur sans autres titres que des traductions et des brochures , et qui sut la conserver par la sûreté reconnue de son goût, était aussi un homme dont l'entretien devait être singulièrement profitable au milieu d'un cercle ainsi composé. Grétry cite encore parmi eux un homme que nous rappellerons également, parce que ce qu'il en dit caractérise d'une manière extrêmement heureuse la fraternité des arts, que les anciens avaient si bien sentie quand ils ont fait les muses sœurs. C'est le fameux peintre de marine Vernet. Vernet , disait Grétry , me parlait musique en croyant me parler peinture.
Tout le monde sait aujourd'hui que dans la lutte si acharnée des Gluckistes et des Piccinistes , les deux partis avaient à peu-près également raison ,
sauf en ce qu'ils avaient d'exclusif . aussi Sacchini les mit-il presque d'accord par le succès prodigieux de sou OEdipe à Colone. Mais un fait qu'on n'a peut-être pas assez relevé et qui contribua sûrement beaucoup à assurer son triomphe, en établissant ces justes rapports si difficiles à trouver entre la mélodie expressive d'un chant naturel , et l'harmonie musicale , qui doit la soutenir et non l'écraser; c'est qu'en sa qualité d'étranger, Sacchini craignait de mal observer la prosodie française , beaucoup plus difficile à bien saisir que celle des langues accentuées; à cet effet il se faisait soigneusement déclamer chaque phrase du poëme , par les meilleurs acteurs de l'époque avant d'entreprendre d'y attacher une note de musique. Tel était aussi le secret de Grétry , qui obtenait dès lors , sur la scène de l'opéra comique , les succès que Sacchini obtint plus lard sur la scène tragique. Souvent Grétry exécutait ou déclamait devant Mlle Clairon , un morceau dont il avait ébauché la notation ; cette célèbre actrice le reprenait en le déclamant à sa manière. Grétry 1 étonnait à son tour par la facilite' qu'il avait de copier ses intonations, ses intervalles,
GRKTRY. ??>
ses accents; mais ce n'était plus de la déclamation, c'était du chant.
L'année 1770 vit encore apparaître sur la scène lyrique de la comédie italienne trois nouveaux opéras de Grétry, Sylvain, Les deux Avares et L'Amitié à l'épreuve, les deux premiers eurent un succès incontestable et le troisième ne méritait pas moins , au jugement de M. Fétis , qui en trouve la musique fort bonne et dit que c'est un des ouvrages les mieux écrits de l'auteur. Dans Sylvain les amateurs du genre pastoral noble citent volontiers l'air Ne crois pas qu'un bon ménage , qui , selon l'expression de M. de Gerlache, respire bien la tendresse d'une mère, celui de Lucette : Je ne sais pas si ma sœur aime, qui est d'une ingénuité charmante, et le duo d'Hélène et de Sylvain, auquel M. Fétis reproche pourtant de n'être pas écrit dans les limites naturelles des voix.
Nous ne pouvons nous empêcher de nous arrêter à ce reproche , qui, s'il est mérité , trouverait peulêtre si non sa justification complète au moins son excuse partielle dans les qualités extraordinaires des voix sur lesquelles Grétry pouvait compter. Mais
34 GRKTRY.
malgré cet avantage, ce n'est pas lui qui serait tombé assez souvent dans ce défaut , pour briser en quelques années les plus beaux timbres : et il avait pour cela plusieurs motifs qu'il est assez curieux de lui entendre développer lui-même :
« Il est bien dangereux , disait-il , de se livrer à »ce débordement de musique qui épuise tous les » effets dont on a besoin dans la suite d'un drame. » Je n'ai jamais parlé de cet abus avec mes confrères >>Méuul, Leïïoine , Cheribim, Lesueur, qu'ils ne » m'aient témoigné leurs craintes sur ses suites fu- »nestes. Ils conviennent tous que 1 harmonie est «aujourd'hui (1797 ! ) compliquée au dernier point; »que les chanteurs et les instruments ont franchi nleîir diapason naturel ; que plus de rapidité dans » l'exécution rendrait notre musique inappréciable »pour l'oreille et qu'enfin un pas de plus nous jetterait dans le chaos. Tout nous commande donc de )> rétrograder vers la simplicité. »
Ne semble-t-il pas que les vérités énoncées dans retle page, forte de l'autorité de Mehul, de Lesueur, de Lemoine et de Gherubini, avaient dû être profondément méditées par Belliiu, quand il composa les
GRÉTRT. 3!'»
plus beaux morceaux des Puritani , de la Nérma et de la Sonnambula? et. en nous rendant ici l'écho des regrets universels qu'inspira la perte prématurée du suave compositeur italien , avons-nous cessé de nous occuper de Grétry, ou du moins des sentiments qui l'animèrent toute sa vie , pour les progrès d'un art qui faisait sa gloire et qui fait encore nos délices?
Mais revenons aux opéras qu'il fit en 1770. Nous avons constaté le succès de Sylvain, aies deux Avares ne sont plus joués parce que le genre de la pièce n'est plus à la mode, dit M. Fétis, on y trouve pourtant, ajoute ce juge bien compétent, un duo du meilleur comique : Prendre ainsi cet or , ces bijoux, un chœur de janissaires excellent : Ah! qu'il est bon, qu'il est divin! et plusieurs autres morceaux agréables. »
Le succès éclatant de l'opéra-féerie Zémire et Azor, qui fut joué à Fontainebleau dans l'automne de 1771, produisit le talent de Gkétry sous un aspect nouveau. Ainsi que ledit M. Fétis, dont nous aimons à répéter les éloges parce qu'ils ont d'autant plus de poids qu'il n'en est pas prodigue : « L'ima
gination de Grétry s'y montre dans toute sa fraîcheur: jamais il n'avait, été plus riche de motifs heureux que dans cet opéra. Rien de plus piquant que l'air Les esprits dont on nous fait peur ; rien de plus suave que le rondo Du moment qu'on aime, etc. Malgré les transformations de certaines parties de la musique, de pareilles inspirations ne peuvent cesser d'être belles ni d'intéresser les artistes sans préjugés. »
Nous ne pouvons résister au plaisir de transcrire encore ici littéralement ce que dit M. de Gerlache de cet opéra qu'il avait vu exécuter d'une manière parfaite.
a Les féeries sont toujours froides à moins que l'auteur n'ait eu l'art de faire oublier les invraisemblances de la fable par la vérité des caractères et des passions ou par l'intérêt des situations. On ne s'émeut guères de ce qu'on ne croit point : aussi celte pièce en elle-même intéresse peu, mais quelle musique délicieuse, quelle gaîté et quelle fraîcheur dans l'air d'Ali: Les esprits dont on nous fa if pour! quel air pur, sublime , antique et religieux que le trio: Veillons nus sanirs ! le musicien ne
laisse-t-i! pas ici lo poëte bien loin derrière lui ? le trio du tableau magique au 5e acte entre Sonder et les deux filles qui lui restent: l'air, Ah! laissezmoi, laissez-moi la pleurer-, l'accompagnement de clarinettes, cors et bassons qui se fait entendre derrière le tableau magique , tandis que l'orchestre se tait , sont d'un effet vraiment enchanteur. Mais, comme l'exécution de cette pièce demande beaucoup d'ensemble et de précision , il est rare qu'elle ne laisse à désirer : les accents passionnés de Clairval, et la dignité de son maintien , faisaient bientôt oublier, dit Grétry, ce que les traits du monstre avaient d'effrayant : il attirait tous les cœurs à lui en chantant Ah! quel tourment d'être sensible! et il montrait en effettoute la sensibilité d'un amant craintif dans l'air, Du moment qu'on aime. Lorsque Azor se présente aux regards de Zémire , la terreur de celle-ci doit être extrême. Mme Laruette jouait cette scène à merveille : par combien de nuances elle savait passer de la crainte du monstre à l'amour le plus tendre : supprimez la pantomime et le jeu de ces excellents acteurs, et vous aurez Zémire et Azor tel que nous l'avons vu représenter souvent.
On sait que cette pièce a été reprise à Paris avec le plus grand succès il y a deux ans , et qu'elle est restée au répertoire , au même rang que les pièces nouvelles les plus goûtées.
Quand elle était encore dans sa nouveauté , un Français se rendant en Allemagne, à l'époque où les théâtres de province commençaient seulement à la monter , la vit annoncer pour le même jour à trois théâtres différents et en trois langues, en français , en allemand et en flamand. C'était à une foire de Francfort.
L'Ami de la maison est, au jugement de l'écrivain que nous venons de citer , de tous les opéras-comiques de Marmontel celui qui se rapproche le plus du ton de la comédie : aussi avons-nous été surpris de lire dans M. Fétis que c était un tour de force, que d'avoir pu intéresser par la musique dans une comédie aussi froide , et si longue. C'est pourtant cette pièce que citait de préférence M.Pujoulx, littérateur fort estimable , quand il voulait témoigner à Grétry son admiration sur l'art avec lequel il savait faire accorder entr'elles les paroles et la musique; et loin de trouver le compliment mauvais,
GKETRY.
Grétry répondait avec cette bonhomie de satisfaction naïve, qu'il avait habituellement avec ses amis : « N'est-ce pas , on dirait que c'est Marmontel » qui a fait la musique, et que j'ai fait le poème?»
A Y Ami de la maison succédèrent assez promptement le Magnifique , qui ne réussit pas et qui semble avoir été justement appre'cié , la Rosière de Salency , paroles du marquis de Pezay , où tout est encore frais et gracieux , comme cet air que tout le monde connaît , Ma barque légère ; et la Fausse magie , dont Marmontel avait grand tort , cette fois surtout f de s'attribuer tout le succès. Grétry regardait le premier acte de cette pièce , comme ce qu'il avait fait de plus estimable. Ce qu'il y a de certain c'est que le duo : Quoi c'est vous qu'elle préfère! est d'une vérité dramatique qu'il n'est pas possible d'outre-passer.
Grétry nous apprend , dans ses mémoires , que ce fut à une représentation de la Fausse magie au il fut présenté à Jean Jacques Rousseau. Voici comme il raconte cette entrevue qu'on ne peut passer sous silence dans une notice biographique sur Grétry : « J'entendis quelqu'un qui disait: M. Rousseau }