‹ GrétryChapitre 2 sur 6 · GRE1RY · texte numérisé non relu

GRE1RY

voilà Grétry que vous demandiez tout-à-1'heure ! je volai auprès de lui , je le considérai avec attendrissement. Que je suis aise de vous voir ! me dit-il, depuis longtemps je croyais que mon cœur setait ferme aux douces sensations que votre musique me fait encore éprouver. Je veux vous connaître, Monsieur , ou pour mieux dire, je vous connais déjà par vos ouvrages, mais je veux être votre ami. Ah! Monsieur, lui répondis-je , ma plus douce récompense est de vous plaire par mes talents!... — Ètes-vous marié? — Oui. — Avez-vous e'pousé ce qu'on appelle une femme d'esprit ? — Non. — Je m'en doutais. — C'est une fille d'artiste elle ne dit jamais que ce qu'elle sent. — Je m'en doutais. Oh ! j'aime les artistes : ils sont enfants de la nature... Je veux connaître votre femme et je veux vous voir souvent. Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle , il me serra deux ou trois fois la main pendant la Fausse Magie ; nous sortîmes ensemble, j'e'tais loin de penser que c'était la première et la dernière fois que je lui parlais ! en passant par la rue Française , il voulut franchir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue:

je pris son bras et lui dis: prenez garde, Monsieur Rousseau ! il me quitta brusquement en disant : laissez-moi me servir de mes propres forces !... Je fus anéanti par ces paroles : les voitures nous séparèrent ; il prit son chemin et moi le mien ; et jamais depuis je ne lui ai parlé. »

Si l'auteur de Y Histoire d'ailleurs très-intéressante de la vie et des écrits de J. J . Rousseau , M. Musset- Pathay avait accorde à quelques traits du genre de celui que nous venons d'emprunter à Grétry , l'attention qu'ils méritaient, il se fût plus fréquemment abstenu de prodiguer le blâme aux contemporains de J. J. Rousseau pour relever le mérite incontestable de son idole.

Nous sommes parvenu à l'époque de la grande querelle musicale des Gluckistes et des Piccinistes, (Gluck était venu à Paris en 1774 et Piccini à la fin de 1776).

L'engoùment successif du public pour les pièces de ces deux habiles compositeurs de mérite divers, avait donné à la grande scène lyrique une importance qui, pendant un temps, fit presque oublier sa plus modeste rivale. Gluck avait failli m' étouffer ,

dit Grétry ; mais , avant de faire cet aveu qui, à la distance où il était alors de l'événement, devait coûter fort peu à son amour-propre , il avait sans doute éprouvé quelques insomnies : il fît du moins d'assez nombreux efforts pour obtenir aussi un nom dans la tragédie lyrique. Céphale et Procris , Andromaque, Aspasie, et Denys-le-Tyran attestent une persévérance remarquable malgré le peu de succès qu'il obtenait et l'auteur déjà tant fêté du Huron , de Lucile, du Tableau parlant , de Zémire et Azor , de La Rosière de Salency et de la Fausse Magie semblait ne devoir pas s'accoutumer aisément à l'idée d'une chute succédant à d'autres chutes.

Grétrt se releva bientôt en retournant au genre dans lequel il régnait désormais sans rival , avec le Jugement de Midas et Y Amant jaloux (1778).

Son amour-propre éprouvait quelque peu le plaisir de la vengeance en composant le Jugement de Midas. satyre allégorique assez mordante contre la manière dont chantaient encore alors les partisans des anciennes traditions de l'opéra , c'està-dire les élèves de ceux qui avaient conspiré si cruellement contre ses Mariages samnites.

Ce fui à l'occasion du Jugement de Midas que Voltaire adressa ce qualrain à Grétry :

« La cour a dénigré tes chants ; » Paris applaudit tes merveilles :

» Grétry , les oreilles des grands » Sont souvent de grandes oreilles. »

L'Amant jaloux , imité d'une pièce anglaise ( The Wonder) , offre, ainsi que le Jugement de Midas, cette circonstance bien remarquable et qui dut nécessairement paraître très-piquante dans sa nouveauté, que les paroles , qui sont d'un français d'ailleurs très-correct et pétillantes d'esprit , étaient l'œuvre d'un e'tranger , et ce qui semble plus étonnant encore, d'un anglais. D'Héle en anglais Haïes) à qui Grétry a consacré dans ses Mémoires quelques pages spirituelles et piquantes « était en effet un anglais d'un caractère fort original qui cachait sous les apparences du flegme britannique des passions vives et profondes. « Il conçut » l'opéra comique, ditM. de Gerlache, plus fortement »que les auteurs qui avaient traité le même genre «avant lui. Il serre ses intrigues et multiplie les si-

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filiations, son dialogue est vif, animé, semé de traits » comiques ; ses caractères sont bien marqués et » ordinairement en opposition. »

Telle était aussi l'opinion du sévère aristarque qui réglait alors dans le Mercure ou sanctionnait les jugements littéraires sur les succès ou les chutes des œuvres dramatiques.

(( S'il fallait, dit Laharpe, après avoir loué toute la musique et particulièrement les morceaux :

Il ne sait plus que dire ; II ne s'emporte plus ; Il gémit , il soupire :

Ah! qu'il a l'air confus.

et

et

Ou elle a de pouvoir sur son âme !

Elle n'est pas encore sa femme , On le voit bien.

La plaisante aventure , etc.

« S'il fallait, dit-il , donner le prix à l'ensemble »le plus parfait et le plus étonnant, conçu entre «l'auteur et le compositeur, et le plus longtemps «soutenu avec autant de variété que de justesse, je urne rangerais à l'avis de ceux qui ont assigné celte

»palme à X Amant jaloux. Je préfère le lalent cIcFa- » vaut, à celui de D'Hèle et celui-ci, comme écrivain, »Ie cède à son devancier ; mais Favart n'a point eu «un Grétry, et, grâces à tout l'esprit que ce grand «artiste à réuni à celui de D'Hèle, Y Amant jalon œ mu » paraît jusqu'ici le chef-d'œuvre de Topera comique. »

L'année 1779 fut encore marquée par le succès des Événements imprévus , dont les paroles étaient aussi de D'Hèle , qui en avait emprunté le sujet à un ancien canevas italien , Di pegyio in peygio , et d'Aîtcassin et Nicolette , pièce dans laquelle les admirateurs de Grétry se plaisent à reconnaître le coloris gracieux et naïf de l'ancien fabliau, auquel le sujet est emprunté, tout en regrettant que railleur des paroles (Sédaine) naît pas mieux réussi à le prendre lui-même.

A la première représentation , Sédaine était dans la coulisse à côté de Grétry, quand le public insista pour faire répéter l'air que chante le pâtre au troisième acte : Ah ! que de pièces d'or ! — Peste soit de ton air , dit Sédaine , avec humeur, et Grétry lui demandant le motif de cette brusque incartade: « Parbleu . lui dit-il . si le public s'intéressait le

moins du monde aux amours d'Aucassin et de Nicolette songerait-il à crier bis après ton air ? »

Pendant les répétitions de cette pièce , un administrateur fit prier Grétry de se rendre au comité, où on lui dit qu'il était urgent de hâter la représentation , si l'on ne voulait faire perdre à cet ouvrage tout le charme de la nouveauté. — Comment cela? demanda Grétry. — Par la raison, lui répondit-on, que les garçons de théâtre , les allumeurs et les balayeurs chantent tous vos airs à tue-tête depuis le matin jusqu'au soir.

Liège était naturellement fière alors d'avoir donné naissance au célèbre compositeur qui multipliait ainsi ses succès ; et elle montra tout le prix qu'elle y attachait par les honneurs publics qu'elle fit décerner à Grétry à peine parvenu au milieu de sa carrière.

Dès le 24 janvier 1780, nous voyons le Conseil de la cité, « toujours attentif (ce sont les termes de la "délibération officielle) (1) à encourager nos compa-

(1) Que je dois à l'obligeance de M. Leclerc, chef de la division de I ctat-civil à Liège.

»triotes qui se distinguent par leurs talents , et voulant rendre hommage public et permanent au célèbre Grêtry qui a enrichi la scène française par «tant de chefs-d'œuvre en musique, le Conseil »est d'avis que son buste soit placé sur l'avant-scène »du théâtre de la salle de spectacle appartenant à »la cité , afin que par ce monument, la mémoire »de cet auteur célèbre, qui fait honneur à la nation liégeoise , se transmette à la postérité la » plus reculée, ordonnons en conséquence de faire «faire le buste en marbre blanc. »

Le 51 janvier, le même Conseil s'assemble de nouveau pour voter une récompense au sieur Alexandre , Vun des comédiens de la principauté, pour le drame lyrique qu'il avait composé à l'occasion de l'érection du faiste et du couronnement de 31. Grétry notre concitoyen.

A partir de ce moment le buste de Grétry fut placé dans la salle de spectacle de Liège, en face de la loge, où le Prince-Évêque , entouré des chanoines qui partageaient son goût pour les beaux-arts, vebait chaque soir applaudir aux chefs-d'œuvre d'un des enfants de la cité, sans se douter que cm-

qualité ans plus lard , ses successeurs à l'épiscopat condamneraient cet usage comme une impiété même dans des laïques.

Deux ans après (1782), Grétry rentrait pour la première et pour la dernière fois dans sa ville natale, qu'il avait quittée depuis 1759. «C'était sous le »beau règne de ce Velbruck, ami de la liberté, protecteur éclairé de tous les genres de talents, régénérateur de l'instruction publique, créateur de » cette émulation dont le feu sacré fit éclore la brillante imagination et le chaleureux civisme de Bas- »seinge, les inspirations spirituelles et touchantes de wRegmer, la douce philanthropie deHENKART, et les » productions si originales du pinceau correct de »De France. Les annales de Liège ont perpétué le «souvenir de l'accueil enivrant que retrouva Grétry »au milieu des siens. Ce n'était plus ce faible enfant «dont elle avaitencouragé les heureuses dispositions, «protégé les premiers pas, qu'elle avait accompagné »de ses vœux sur la terre classique des beaux arts; » c'était le fondateur d'une nouvelle ère musicale, le » créateur d'une école nouvelle dont les universels «succès assuraient la durée. Celait un homme que

» l'Europe saluait du nom de grand musicien et dont » vingt-deux triomphes avaient déjà révélé le génie.»

« A l'allégresse que son retour avait inspire'e , » aux acclamations, aux soins touchants dont il avait »été l'objet, Grétry répondit en faisant hommage à )>son pays de son vingt-troisième ouvrage. »

«Sa dédicace restera comme un monument éter- »nel du respect et de la vénération qu'il portait à » sa patrie; elle protestera dans l'avenir contre ces imputations calomnieuses par lesquelles naguère en- »core on essayait de flétrir et ses sentiments et les )> nôtres (1). »

Cette visite de Grétry à Liège avait été l'occasion d'une péripétie heureuse dans la vie fort agitée d'un jeune homme alors comédien au théâtre de cette ville et qui devint depuis auteur comique distingué et acteur trop célèbre dans les scènes moins gaies de la révolution française. Un talent dramatique peu goûté, tous les torts dune mauvaise tête et beaucoup d'inexactitude dans ses devoirs avaient attiré à

(1) Discours de M. Renard-Collardin, lors delà remise solennelle du cœur de Grétry.

Fabre d'Eglantine non seulement la disgrâce de son directeur, mais encore celle des magistrats, au point que, chasse avec éclat du théâtre, il lui était même défendu de prendre place parmi les spectateurs. Cette mésaventure n'avait pas arrange' ses affaires qui étaient en fort mauvais état, et l'on assure même que ne pouvant fuir , et cédant au chagrin et à la honte qui l'accablait, il était sur le point d'attenter à ses jours, quand tout-à-coup il apprend que Grétrt , attendu , désiré depuis si longtemps , arrive dans les murs de Liège : on lui dit que les Liégeois viennent de décider que le buste de leur compatriote sera couronné sur le théâtre. Sa tête se monte , sa verve s'échauffe , en huit heures il a créé une épître en cent quarante vers dans lesquels il a rappelé et caractérisé avec un rare bonheur le principal mérite de la plupart des œuvres de Grétry: armé de son manuscrit, les yeux remplis d'une noble audace, il se précipite vers le théâtre , renverse les gardiens qui veulent l'arrêter, s'élance sur la scène... On venait de couronner le buste : son air inspiré commande le silence; on l'écoute, il lit son épître , qui n'est interrompue que par les transports

de la plus bruyante ivresse , et achève sa lecture au milieu des applaudissements. Son sort fut changé par cet élan de la joie commune. Les magistrats et le peuple ordonnèrent au directeur, au nom de Grétry, d'oublier le passé , et de rendre son état au comédien qui devait enrichir la scène française du Philinte de Blolière, de l'Intrigue épistolaire et des Précepteurs.

C'est environ deux ans après la visite qu'il était venu rendre à son pays , que Grétry mit le comble à sa gloire par celte délicieuse composition que nous avons vu naguère reprendre sur tous les théâtres avec un succès d'enthousiasme , sans que le voisinage , ni de la Juive , ni de Moïse même , ni de Guillaume Tell , ni des Huguenots , pût rien lui enlever de son inaltérable fraîcheur : tout le monde a reconnu que nous voulons parler de Richard. Et que l'on ne croie pas que de récentes infortunes royales aient été nécessaires pour faire apprécier tout le mérite de cette composition pleine de sentiment : le rôle de roi serait devenu historique dans le monde, que tant qu'il restera des hommes capables d'un généreux dévoûment ou

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dignes d'en être l'objet, on se sentira ëmu , on s'attendrira et on pleurera en entendant chanter : Si l'univers entier m'oublie , et , ô Richard ! 6 mon Roi!... C'est en sortant d'une représentation de Richard que le prince Henri de Prusse disait à Grétry : Vous avez le courage d'oublier parfois que vous êtes musicien pour vous sacrifier au poète. « C'est à Gluck, reprit Grétry, qu'un tel compliment aurait dû s'adresser: bien mieux que moi il a senti qu'il n'est point d'inte'rêt sans vérité et point de vérité sans sacrifice. »

« Ce qui distingue l'artiste, dit M. de Gerlache , en parlant de cette pièce , c'est la fécondité de la pensée. Si l'on veut avoir une preuve de la fécondité de Grétry^ il faut voir de combien de manières différentes un seul sentiment,, l'amour, se reproduit dans une seule pièce ; l'amour conjugal, après cinquante ans de mariage , dans l'air que chantent Mathurin et sa femme avec les paysans ; l'amour pur , antique et chevaleresque , dans la romance, Une fièvre brûlante; l'amour ingénu dans La danse n'est pas ce que j'aime , l'amour timide et fn rt if dans , Un bandeau couvre les yeux ;

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l'amour grivois dans l'air que chantent les paysans au commencement, de la dernière scène. La romance que joue et chante Blondel, qui doit préparer la fameuse scène de la reconnaissance , le pivot sur lequel roule toute la pièce , est répété neuf fois, et pas une seule fois de trop, parce qu'elle l'est toujours avec variations et avec des intentions nouvelles. »

Richard-Cœur-de-lion avait succédé ta V Épreuve villageoise (1785) l'un des ouvrages de Grétry dans lesquels il a mis le plus de mélodie et de force musicale , au jugement de M. de Gerlache. Tout le monde connaît le morceau plaisant :

Bon Dieu , bon Dieu comm' à cte fête, Monsieur d' la France était honnête J

La Caravane du Caire , Panurge et Anacréon chez Polycrate ne tardèrent pas à offrir au publie de nouvelles modifications de ce talent si fécond , si varié et si souple. Ce fut réellement l'introduction d'un genre nouveau à l'opéra-comique. La Caravane et Anacréon constituent ce qu'on a appelé le genre de demi-caractère , et Panvrge

ô-i GRETRY.

introduisit sur la scène française le genre bouffe italien. Grétry nous apprend dans ses mémoires . que Zcmire et Azor , dans sa nouveauté , avait été partout accueillie avec tant de faveur qu'elle avait rétabli les finances de plusieurs directions de province prêtes à échouer • tous ceux qui ont suivi la scène lyrique, du temps de l'empire, et même delà restauration , ont pu voir par eux-mêmes que pareille fortune avait été réservée , bien longtemps après leur apparition , aux trois pièces que nous venons de nommer. « La Caravane, dit M. ce Ger- » lâche, a été plus souvent représentée que les grands «opéras les plus fameux. C'est une de ces pièces qui »ne s'usent point, que l'on donne toujours quand »on ne sait que donner, dont le public ne se lasse «jamais.Le poème est fort médiocre, mais il offrail »au musicien de riches tableaux, un beau spectacle. »des oppositions heureuses entre nos mœurs et les » mœurs de l'Orient, enfin un mélange de sentiments «guerriers, passionnés, voluptueux, et Grétry savait » peindre tout cela. Après l'annonce de ces terribles «bulletins de l'empire, on entonnait toujours à Pompera le fameux chant de La Victoire es/ à nous !..

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» L'air du marchand d'esclaves-, J'ai des beautés pinquantes j celui du Pacha, Vainement Ahnaïde nencore...^ et une foule d'autres, sont pleins de facilité, de grâce et de fraîcheur. L'auteur semble se «plaire à multiplier les contrastes et les surprises «agréables, et à ne laisser jamais l'imagination du «spectateur en repos. »

C'est après Pa/Uttrae que l'on fit circuler ce joli quatrain que nous a conservé Grimm :

Ceux-ci font bien , ceux-là font vite , Le plus grand nombre ne fait rien ; Mais Grétry seul a le mérite De faire beaucoup, vite et bien.

La plupart des pièces de Grétry qui avaient eu du succès à Paris étaient traduites en italien et en allemand et, chose surprenante, surtout pour un compositeur qui prenait tant de soin d'accommoder sa musique aux paroles, ses pièces traduites avaient encore du succès sur divers théâtres d'Allemagne, d'Angleterre et d'Italie.

Le moment étant venu de rendre compte de l'une de ces époques de péripétie musicale, dont

SG GRETRr.

Grétry sortit néanmoins, sinon toujours vainqueur, au moins toujours glorieux , nous laisserons encore parler un maître de l'art :

« Au milieu des succès dont l'auteur de tant de

» productions voyait couronner ses travaux, un

» nouveau genre de musique créé par Méhul et par

«Cherubini, s'était introduit sur la scène de l'opéra-

» comique. Cette musique , plus forte d'harmonie ,

»plus riche d'instrumentation et beaucoup plus

» énergique que celle de Grétry, devint tout-à-coup

Ȉ la mode au commencement de la re'volution, et

«fit oublier pendant plusieurs années le Tableau

^parlant, X Amant jaloux^ et la Fausse Magie. Il n'y

«a point d'auteur qui se résigne de bonne grâce à

»l'oubli du public; Grétry fut très-sensible à cette

«sorte de disgrâce, à laquelle il n'était pas prépa-

»ré. Il n'aimait pas la musique nouvelle ; mais il

» regrettait que des études plus fortes ne l'eussent

«point mis en état de lutter avec ses nouveaux

«adversaires: toutefois, comme on ne se rend jamais

«justice sur ce qui touche lamour-propre , il ne se

«considéra pas comme vaincu, et il voulut rentrer

«dans la carrière en imitant, autant qu'il le pouvait

GKETRY.

»un genre qu'il dédaignait au fond de l'âme. C'est à »ses efforts pour y parvenir qu'on dut Pierre-le- » Grand , Lisbeth, Guillaume Tell et Elisca. Quoi- » qu'on retrouve dans ces ouvrages des traces de «son ancienne manière, on aperçoit facilement le » tourment qu'il se donne pour être autre que la « nature ne l'avait fait. Les mélodies de ces productions n'ont plus l'abandon, le naturel ni la verve «qui distinguaient les œuvres de la jeunesse de Gré- »try ; en un mot, il n'est plus qu'imitateur timide «au lieu d'inventeur qu'il était. »

«La musique de Grétry était presqu'abandonnée, «lorsque le célèbre acteur Elleviou entreprit de la «remettre à la mode, et de la substituer aux grandes «conceptions harmoniques alors en vogue, qui n'é- « taient pas de nature à faire briller ses facultés per- «sonnelles. Le talent dont il fit preuve dans Richard, «dans Y Ami de la maison, dans le Tableau parlant «et dans Zémire et Azor fut tel , que l'on ne voulut «plus voir que ces ouvrages, qui étaient neufs pour «une partie du public. Depuis lors les œuvres de » Grétry n'ont cessé de plaire au public français jus- »qua la nouvelle révolution qui, dans ces derniers

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«temps, s'est opérée dans la musique dramatique. «Leseffets de celle-ci ont été d'accoutumer les spec- »tateurs à de riches effets d'harmonie et d'inslru- «mentation, et conséquemment de les rendre plus «exigeants sous ces rapports. Rien ne pouvait nuire » davantage à la musique de Grétry; car ces parties «de l'art musical sont précisément le côté faible de »ses ouvrages. »

a Le dédain qu'on affecte aujourd'hui pour les «productions d'un homme de génie qui s'est illustré «par de belles mélodies cl par 1 expression des pa- « rôles n'en est pas moins injuste. Au reste Grétry rattachait si peu d'importance à l'instrumentation »de ses ouvrages, qu'il en chargeait ordinairement «quelqu'un de ses amis. L'orchestre de ses vingt der- »niers opéras a été écrit par M. Paivseron père. (1) »

Ces deux qualités dislinclives de la musique de Grétry, la mélodie et l'expression, qu'il envisageait comme parties principales et constitutives de toute musique dramatique, préserveront probablement

(\) I. S I i iis. Biographie universelle des musiciens.

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ses œuvres de l'oubli : on pourra toujours refaire, au gré de l'exigence du moment, la partie de l'orchestre qui est soumise à certaines règles de la science, que tout le monde peut se rendre familières au moyen de l'étude; mais la mélodie, ce don de re^» muer le cœur en caressant l'oreille et de satisfaire l'imagination par des chants: mais l'expression, que l'on n'atteint que par un tact heureux et rare, qui vous fait discerner la corde sensible correspondante à chacune des nuances de sentiment que vous vouiez exciter: comme l'une et l'autre ont leur source dans le cœur humain qui est immuable , elles assurent l'immortalité au compositeur qui les possède réellement. IN 'est-ce pas la réunion de ces deux qualités qui fait encore paraître touchants, quand ils sont bien chantés , l'air d Henri IV, Charmante Gahrielle ! ceux de ,1. ,1. Rousseau J'ai perdu mon serviteur et Je l'ai planté , je l'ai vu naître , etc.? Dans un genre plus relevé mais bien plus ancien encore, quel est l'homme, doué dune oreille tant soit peu musicale, qui naît été frappé de l'accord des sons avec les sentiments qu'ils expriment dans lad mi râblé chant de la Préface . et qui n'ait éprouvé, en

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l'entendant exécuter avec justesse, quelque chose de l'effet que produisent, à l'aide d'autres moyens, les magnifiques exordes des oraisons funèbres de Bossuet?

On dissertait un jour, au foyer de l'Opéra-comique, sur les instruments qui produisent le plus d'effet, et en général sur les moyens de produire de l'effet au théâtre. Il y avait là des compositeurs très-distingués : chacun disait son mot ; les uns étaient pour la basse, d'autres pour le trombone , etc. Les opinions e'taient partagées : « Messieurs , dit Gré- »try, je connais quelque chose qui fait plus d'effet »que tout cela; — Quoi donc? — La vérité. »

L'expression du chant était donc presque tout pour Grétry. L'orchestre n'avait à ses yeux d'autre mission que de soutenir le chant, de le développer, de l'expliquer parfois , mais en gardant toujours le second rang : il voulait bien que Y harmonie concourût à répandre un peu de variété et d'agrément dans les chants auxquels elle sert d'accompagnement : il ne lui aurait pas permis d'occuper jamais la scène. C'est dans ce sens qu'il appelait la mélodie la statue, et l'harmonie le piédestal, elqu'il disait des

harmonistes peu soigneux de la partie du chant , qu'ils plaçaient la statue dans l'orchestre et le piédestal sur la scène. L'application qu'il en faisait , diton, à Mozart, n'était pas juste sans doute; mais, abstraction faite de ce grand compositeur étranger, et au point de vue de la perspective théâtrale , qui ne sent la justesse de cette métaphore, Placez le piédestal dans l'orchestre, et prenez soin de laisser constamment la statue sur la scène? Certes nous au rions été témoins de beaucoup moins d'écarts étranges, si tous les compositeurs de notre époque avaient eu toujours présente à la pensée, cette sage recommandation de l'auteur de Richard.

Grimm qui avait le sentiment de la musique, résumait parfaitement , ce nous semble, les qualités distinctives du mérite de Grétry, lorsqu'en 1779 il s'exprimait ainsi :

«On ne cesse de disputer sur Gluck, sur Piccim, sur toutes les musiques du monde, mais les connaisseurs elles ignorants s'accordent assez , cerne semble , à trouver qu'il n'y a jamais eu de compositeur qui aît su adapter plus heureusement que lui la mélodie italienne au caractère et au génie de

notre langue , saisir mieux le goût de la nation el donner à tous ses motifs , à toutes ses phrases , à toutes ses notes une intention plus fine et plus spirituelle. »

Nous donnerons , à la suite de l'indication des œuvres musicales de Grétry, les titres des ouvrages littéraires qu'il a publiés. Leur réputation est assez bien faite aujourd'hui pour nous dispenser d'en rien dire, principalement de ses Mémoires ou Essais su?* la musique, dont GrimmcI Laharpe se sont accordés à faire les plus brillants éloges , à leur apparition : mais un fait moins connu peut-être, et que nous ne pouvons nous dispenser de signaler, parce qu'il prouve en quel degré d'estime était Grétry dans l'opinion des autres compositeurs, c'est que si la seconde édition de ses Mémoires a été imprimée aux frais du gouvernement (en 1797); cette faveur ne fut pas provoquée par lui ; mais accordée en suite d'une pétition adressée à l'autorité, dans l'intérêt de l'art, par Méhul, Dalayrac, Cherubim, Devienne. Lesueur, Gossec . Lapmu;é7 Lemoyne , el Cimipeih.

Il nous reste à apprécier Grétry, sous un pou»

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de vue non moins intéressant pour nous, c'està-dire comme homme privé et dans ses relations de famille et d'amitié.

Celui qui, enfant, demandait à Dieu, dans ses prières, qu'il le fît mourir le jour de sa première communion, s'il ne devait être honnête homme et bon musicien ; celui qui avait dû la moitié de son premier succès à l'émotion causée en lui par les joies naïves de sa mère, ne pouvait être ni un égoïste, ni un indifférent. Telle est pourtant la réputation qu'avaient voulu lui faire certaines personnes, rebutées de n'avoir pas trouvé auprès de lui un accès assez facile: hâtons-nous d'ajouter que telle sera nécessairement toujours la réputation d'un homme qui voudra continuer à s'occuper de travaux sérieux après avoir acquis la célébrité. Trop d'importuns circulent autour des grandes renommées, pour qu'il leur soit possible d'échapper à la fois à l'ennui de se voir dérober un temps qu'ils voudraient consacrer à de nouveaux chefs-d'œuvre, el au malheur d'avoir parfois tenu sa porte fermée à un compatriote, dont on regrette ensuite de n'avoir pu serrer la main, à un ami même, qu'on a le cha-

$rin de n'avoir pas obligé dans le moment opportun. Mais ce n'est pas sur quelques mésaventures ine'vilables de ce genre qu'il faut juger le cœur d'un homme dont la vie a été aussi pleine.

Toute la correspondance de Grétry atteste combien il aimait tendrement son pays : « C'est bien »avec raison que mon cœur est resté parmi mes «compatriotes, dont je suis séparé depuis si longtemps, écrivait-il à son ami Henkart (15 novembre 1807), j'ose espérer encore de revoir une «fois ma bonne ville de Liège, c'est l'unique vœu «qu'il me reste à exécuter , si mes forces me le «permettent. »

En 1810, il écrivait à M. Philippe Lesbroussart, qui lui avait adressé son poëme des Belges :«5e\ous «remercie, monsieur, d'avoir si dignement chanté »mon pays , et de m'avoir compris dans les hommes «d'élite qui y ont pris naissance. Je vois avec » plaisir et orgueil fleurir les talents distingués tels »que le vôtre, monsieur, dans le pays qui m'a vu «naître: les ans ne séparent pas le cœur de son » berceau ; je suis Liégeois dans l'âme et pour »la vie. »

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Dans une lettre adressée à M. Rouveroy, dans le cours de la même année , il disait à notre aimable fabuliste :« N'oubliez pas, je vous prie, dans vos réunions amicales, n'oubliez pas celui qui vous porte » en son cœur et qui le reste de sa vie conservera le «même sentiment. »

La Fiance elle-même lui avait rendu, vivant, des honneurs non moins distingués que ceux qu'il reçut dans sa ville natale. Il ne pouvait entrer au théâtre dépositaire de ses ouvragés, sans passer devant la statue en marbre qu'un amateur éclairé (le comte de Livry) lui avait érigée. Son buste en marbre blanc par le fameux Houdon avait été placé au grand foyer de l'Opéra ; son portrait en pied, peint par Robert Lefèvre était dans la salle d'assemblée de l'opéra-comique 5 une rue voisine du même théâtre avait déjà reçu le nom de rue Grétry , en 1785 : néanmoins quand il apprit que Liège voulait honorer son berceau et fonder près des lieux où il avait vu le jour , une place qui allait porter son nom , il répondait aux vives instances de ses compatriotes qui le pressaient d'arriver :« Si je n'avais pas soixante-neuf ans, plus

cinquante-cinq opéras qui en font bien cent vingtquatre, je volerais auprès de vous. »

«Ne parlez pas de vos soixante-dix années , lui répondait son ami Henkart : la voiture est douce quand elle roule sur des fleurs et sur des lauriers. »

En adressant à son ami le notaire Dumont, ses remercîments pour l'envoi que ce dernier lui avait fait d'un duo liégeois, il finissait en ces termes :« J'irai vous les faire moi-même adhominem^ si j'ai le bonheur de retourner encore une fois dans ma chère patrie qui est à jamais gravée dans mon cœur. »

Le 6 décembre 1810 il écrivait au même M. Dutïoist : «Je viens de recevoir trois fois la Gazette de » Liège : c'est vous ou M. Henkart qui me les envoyez, je n'en doute pas, et pour augmenter ma » reconnaissance envers vous deux, vous gardez «l'anonyme : et ce n'est que depuis peu de jours »que je sais que vous avez fait des démarches au- »près des autorités de Liège, pour faire réussir le » projet de la place qui porte mon nom et qui rend »ma mémoire impérissable, dans la ville où je suis

»?lé , ET OÙ JE VOUDRAIS Qll'l'N JOUR MON COEUR FUT » TRANSPORTÉ. »

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C'est encore à propos de la même cérémonie, à laquelle il ne put assister, qu'il écrivait le 20 décembre 1810, toujours au même M. Dumont : « Vous »ne cessez, mon cher ami, de vous occuper de »moi , j'en suis touché jusqu'aux larmes; votre » cantate (1) que je reçois est excellente et cent fois «au-dessus de ce que je puis mériter. Vous voulez »que j'aille à Liège pour le il février : ah mon »ami ! je puis vous dire que je ne supporterais ni »le voyage, ni la cérémonie qui me touche de trop »près. Chaque fois que je m'expose au froid, je » crache le sang : voilà où 55 opéras sortis de ma

» pauvre tête m'ont réduit Non , dans ma bonne

» ville, au milieu de vous , j'étoufferais de joie , et »vous ne voulez pas que je meure encore...»

(1) Pour l'inauguration delà place Grétry, M. Henkart avait fait une cantate que M. B. E. Dumont avait mise en musique. — Cette pièce avait été imprimée chez Latour avec un chant de M. Rouveroy sur l'air du quatuor de Lucile : Où peut-on être mieux? et des couplets de Basseinue aine sur l'air du vaudeville de la Fausse Magie. ( 3 juin 1811.8 p. in-8.)

En 1811 répondant à Henkart qui venait tic lui adresser une petite notice sur le peintre Fassin (1) (leur ami commun venait de mourir) : «Votre article "nécrologique est très-intéressant, lui dit-il ,... et il ajoute :« mon ami , je vous retiens pour un autre : » bonjour, aimez-moi, je vous prie, j'en ai besoin, car »je sens que je vous aime chaque jour davantage.»

Dans la même année , après avoir rappelé, selon son usage, la tendre amitié qu'il portait particulièrement à M. Fabry, à Henkart et à Bassenge il exprime de nouveau à son ami Dumont l'espoir d'aller encore une fois dans sa bonne ville ; mais pas dans cette circonstance , il venait d'avoir des accès de fièvre qui l'avaient cruellement fatigué (avril 181 1 .)

Le 10 mars 1812, il commençait ainsi une lettre par laquelle il prenait part à une souscription de bienfaisance.

« Je suis toujours Liégeois par le cœur, mon cher ami , voulez-vous bien avoir la bonté de m'inscrire pour un louis dans la collecte que l'on

(1) Voir sa notice dans les Vies de quelques Belges par l'auteur de cette vie de Grêtry.

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fait pour nos malheureux bouilleurs. Priez Madame Bassenge de vous remettre celte somme que je restituerai à son mari lors de son arrivée à Paris. »

On sait qu'il avait fait, à la fin de sa carrière, l'acquisition de l'ancienne habitation de Jean-Jacques Rousseau , connue sous le nom de Y Ermitage , à Montmorency. C'est là que cette âme toujours ardente , mais bonne , mais simple , mais amie de la nature se plaisait à s'épancher encore, non plus dans des compositions dont le travail e'tait désormais au-dessus de ses forces , mais dans d'aimables entretiens avec ses confrères , presque tous plus jeunes que lui , et à qui il prodiguait ses conseils bienveillants. Ecoutons M. Bouilly , s'adressant à ceux-là mêmes dont nous venons de parler et invoquant leur témoignage à l'appui de la vérité de ses paroles , prononcées solennellement près de la tombe du grand musicien.

« La nature, en dotant Grétry de ce qui fait un «homme célèbre, y joignit tout ce qui constitue un »homme aimable : jamais on ne réunit à la fois plus »de finesse et de simplicité, une âme plus expansive, »un esprit plus observateur. Fier avec les grands,

» simple avec ses amis . affable avec ses inférieurs , »il sut constamment se faire honorer et chérir. Avec » quelle grâce il se plaisait à dessiller les yeux des »jeunes artistes égarés par quelques succès éphé- » mères: son plus grand plaisir surtout était de con- »so!er, d'encourager ceux qui ne pouvaient parvenir »à se faire connaître. Il leur rappelait alors l'époque »de sa jeunesse } où lui-même il entendait rejeter » ses vœux, dédaigner ses efforts, mettre en problème »son propre mérite, et il leur disait : N'oubliez pas «que les jouissances d'une grande réputation sont » toujours en proportion des difficultés qu'on éprouve »à l'établir. Plein du souvenir de ce qu'il avaitsouf- »fert en commençant sa carrière, Grétry prit la » douce habitude de s'en venger , en traitant avec »une bonté remarquable les jeunes compositeurs «qui présentaient sur la scène, les prémices de » leurs travaux. »

Songeons que ces paroles étaient prononcées en présence de Gossec , le Nestor des compositeurs ?t l'ami intime de Grétry , de Cherubini qui l'avait aussi beaucoup aimé, de Champein l'auteur de la Mélomanie, dePAER, que la bataille de léna avait conquis

à la France, de Cvtel élève deGossEC, de iMéhul qui peu d'instants auparavant venait de faire entendre les mêmes éloges ,.de Lesueur , de Berton , de Persuis et de Nicolo qui aimaient «à se dire élèves de Grétry, de Boieldieu revenu de la Russie deux ans auparavant, et en un mot de tous les compositeurs que rassemblait la capitale de l'empire. « Vous qui m'entourez en ce moment, leur disait »M. Bouilly, et qui , marchant sur ses traces, arriverez un jour à l'immortalité, rappelez-vous lac- «cueil paternel qu'il vous faisait sans cesse , la part »qu'il prenait à vos succès, les avis qu'il s'empres- »sait de vous donner , pour en perpétuer la durée : «récapitulez avec moi les entretiens profitables, les » discussions lumineuses où ce grand compositeur «aimait à descendre jusqu'à vous, pour vous élever «jusqu'à lui. Ah ! quand il recevait ceux qu'il ap- »pelaitses légataires^ quel charme dans ses expressions, quelle ivresse sur tous ses traits ! C'était un «chef d'école qui se voyait renaître dans ses élèves : «c'était un père heureux et fier de ses enfants, dont «il entrevoyait dans l'avenir le bonheur et la gloire. «Un jour, il m'en souvient, l'un de vous s'entretenait

«avec lui sur les moyens d'exprimer les passions et »de peindre la nature. Ce grand maître le pressant »dit avec le plus tendre sourire : En voilà, encore tin »qui me console de vieillir. . . »

Un mot comme celui-là suffit pour peindre Grétry, parce qu'il rappelle à la fois tout ce qu'il y avait de douce bienveillance , de grâce et de sensibilité dans l'âme du vieillard.

L'anecdote suivante prouve aussi combien il était rival généreux et ami sûr. Monvel auteur de l'ope'ra des Trois Fermiers dont la musique est de Dezàides était venu proposer à Grétry de faire celle de Biaise et Babet . « Comment, dit Grétry, vous ne donnerez pas à Dezàides cette pièce , suite des Trois Fermiers^ — Nous sommes brouillés , répond Monvel , Dezàides m'a joué un tour... Et il faut absolument que vous me vengiez. — « Mon cher Monvel , reprend Grétry; si j'acceptais votre poëme, je n'aurais pas fini la lre scène que vous seriez raccommodés et vous viendriez alors me trouver d'un air embarrassé... Tenez Monvel, remportez votre pièce , restons amis et que ce ne soit pas la vengeance qui nous fesse travailler ensemble » : Monvel

et Dezaides redevinrent amis , firent la pièce ensemble et virent redoubler leur estime pourGnÉTRY.

Méiiul et Bouilly s'accordent aussi avec tous ceux qui l'ont connu dans l'intimité et qui l'ont vu dans le monde , pour reconnaître que nul mieux que lui ne sut allier à l'imposante dignité de l'homme qui a conquis la célébrité par de longs et honorables travaux , cet esprit des convenances , ce tact sûr et délicat , celte urbanité française dont l'ancienne cour offrait les plus parfaits modèles ; et qu'il savait concilier avec une noble franchise.

On sait que Napoléon, qui avait bien aussi sa grâce quand il le voulait , négligeait trop souvent ces petits avantages qui relèvent pourtant beaucoup les moindres paroles des hommes en évidence. Trop souvent l'Empereur, impatient peut-être du joug du cérémonial et de l'étiquette des grandes réceptions auxquelles il s'était assujetti , passait assez brusquement d'une personne à une autre et jetait au hasard et d'un air distrait quelques questions dont parfois il n'attendait pas la réponse. Grétry déjà célèbre longtemps avant la révolution, Grétry qui avait été de la première formation de l'Institut

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dans la section de musique de la classe des beauxarts , Grétry que Napoléon lui-même avait nommé chevalier de la Légion-d'Honneur à la création de son ordre , ne devait pas s'attendre sans doute , à être ainsi confondu dans la tourbe des grands que 'Empereur traitait comme nous venons de le dire. Un jour pourtant le conquérant se retournant toutà-coup vers lui l'apostrophe de son brusque Comment vous nommez-vous? — Toujours Grétry, Sire, répond sans hésiter, et avec son sourire fin et gracieux , l'aimable et spirituel compositeur , qui n'avait rien gagne au nouveau régime.

La promptitude et la netteté de sa conception peuvent seules expliquer la facilité avec laquelle il trouvait ainsi des reparties toujours vives et originales et très-souvent fort heureuses. A une séance de la classe des beaux-arts, David assis près de Gbétry s'amusait à faire le croquis d'une africaine dans son costume primitif. Soit l'effet de la distraction du grand peintre, soit par toute autre cause, le dessin était assez médiocre : quelqu'un dit pourtant à David : '< Savcz-vous que ce chiffon de papier peut devenir »un jour bien préririiv '.'--- \ eiix-tu qu'il le devienne

«encore plus? reprend David en se tournant vêts Grétry : a Ecris sous ce dessin quelque principe relatif à ton art. » — Grétry prit la plume et écrivit : Une blanche vaut deux noires.

Madame la comtesse de M épouse de l'ambassadeur dîme cour étrangère venait un jour solliciter son suffrage pour un protégé d'un mérite équivoque qui devait bientôt être présenté à l'institut. « Je ne le connais que très-peu , répondit Grétry : »mais protégé par vous, Madame, et sans doute aussi »par la cour, il n'a nul besoin de mon suffrage. » L'artiste profilant du privilège de sa profession fait une révérence à la grande dame étonnée et va se remettre devant son piano.

Ces traits et beaucoup d'autres du même genre que l'on pourrait citer prouvent qu'il se souciait peu d'une réputation de galanterie étrangère au véritable sentiment. « Ta femme est-elle musicienne. » demanda-fil \\\\ jour à un jeune artiste qu'il oaimait? — Oui. — Aime-t-elle ma musique ? — «Beaucoup. — Pleure-t-elle à Richard? — Toujours. — Rit-elle au Tableau parlant? — Sans » doute. — A la bonne heure. Au moins qu'elle ne

» ressemble pas à nos petites maîtresses qui babillent » pendant c[u Azor chante : Du moment qu'on aime, «baillent au duo du Tableau parlant , et tracassent «leurs maris pendant le quatuor de Lucile. Amène- «nous ta femme demain. »

Il avait épousé la fille d'un peintre lyonnais nommé Grandois, le maître du célèbre Greuze. Nous avons pu juger par ce qu'il rapporte de son entretien avec Jean-Jacques du cas qu'il faisait du naturel et de la sincérité de sa femme. Il raconte aussi d'une manière touchante les soins qu'elle lui donnait quand il était malade et la joie qu'il ressentit quand sa bonne mère témoin des veilles qu'elle supportait avec tant de sérénité pour le soulager, conçut pour elle une amitié presque aussi vive que pour lui et leur promit à tous deux de ne jamais les quitter.

Dès que la fortune avait commencé à sourire à Grétry , il s'était empressé de faire venir auprès de lui toute sa famille. L'un des hommes avec lesquels il s'était lié le plus intimement , était le peintre Greuze, dont le père de sa femme avait eu le mérite d'encourager, de guider et de produire le talent original. L'on s'explique aisément la sympathie qui

devait exister entre Grétry et le peintre qui mettait dans toutes ses compositions , du sentiment, de lu bonhomie , de la finesse sans recherche et des grâces naturelles. La vie de famille plaisait beaucoup à notre compositeur et l'on sent combien il dut souffrir de la perte successive de ses trois filles. Lugile surtout , la seconde , celle qui , à treize ans , avait fait la musique du petit opéra intitulé : Le Mariage d'Antonio^ était devenue par son heureuse organisation musicale et par les aimables qualités de son caractère , la compagne la plus chère et la plus assidue du bon vieillard, et ce n'est pas sans de bien pénibles déchirements qu'il put s'accoutumer à se passer de cette douce société.

Nous avons vu dans un extrait de sa correspondance avec M. Henkart , le retour qu'il faisait sur lui-même en apprenant la mort du peintre Fassin : ce genre de courage , il l'avait depuis longtemps , car il avait commencé plus de vingt-six ans avant sa mort un De Profimdis qu'il voulait faire exécuter pour la première fois à ses propres funérailles. « Cotte idée n'est pas trop triste, disait-il à ses amis, » pour celui qui désire detre regretté: et si, de toute

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«manière, elle est un peu sombre, j'en ai besoin »pour bien traiter mon sujet. »

Il travaillait encore à ce De Profundis , qu'il est bien singulier qu'on n'ait pas retrouvé, huit jours avant sa mort. Berton pour qui il avait toujours eu l'estime la plus particulière et l'amitié la plus vive, était venu lui rendre une visite , que , d'après le bruit public , il s'attendait bien à ne plus pouvoir renouveler. Grétry lui parla avec un admirable sang-froid de son De Profundis qui ne devait pas tarder, disait-il lui-même , à être enfin exécuté.

« Mon cher Berton , ajouta-t-il , c'est toi que i)je charge de ce soin ; mon bon Persuis me rendra »le service d'en diriger l'exécution : tu t'entendras »avec lui. Mais écoute, mon bon ami ; j'ai toujours » remarqué que les contrebasses avaient dans les »églises, un son extrêmement sourd ; pour éviter »cet inconvénient , je te prie de les faire placer sur »des marche-pieds très-élevés. »

C'est avec cette sérénité du sage , que , malgré les vives douleurs qu'il endurait fréquemment dans ses dernières années, Grétry mourut à XErmitage^ le °24 septembre 1813. On «Mil bran chercher le

GltETKY.

De Profanais dont il avait parlé souvent et auquel tous ses amis savaient qu'il avait travaillé depuis si longtemps. Celui qui fut exécuté à ses obsèques était delà composition de son vieux ami Gossec ; on exécuta également la belle marche funèbre que ce dernier avait écrite pour les funérailles de Mirabeau. Méhul , Marsollier , Berton et Bouilly tenaient les quatre coins du drap mortuaire. Lorsque le convoi s'arrêta devant le théâtre qu'il avait doté de tant et de si aimables compositions, la musique fit entendre le fameux trio de Zémirc et Azor : Ah! laissezmoi , laissez-moi la pleurer : et les nombreux artistes qui composaient le cortège accompagnèrent cette déchirante mélodie des larmes réelles et sincères que leur arrachait la perte du grand musicien qui avait su se concilier l'affection de tous ses rivaux.

On sait comment la possession de son cœur , dont ses neveux, fidèles exécuteurs de sa volonté, avaient fait hommage à la ville de Liège . fut ensuite disputée par un M. Flamand qui , devenu possesseur de X Ermitage, trouvait dans la conservation de ce précieux dépôt un moyen de plus pour attirer

les visiteurs chez lui et faire ainsi prospérer ce romantique séjour converti par l'esprit de spéculation en une sorte de Wauœ-Hall public. On sait aussi comment la justice administrative de la restauration se signala honteusement dans cette circonstance en mettant obstacle à l'exécution des arrêts de la cour de Paris qui ordonnaient la restitution du cœur de Grétry à sa bonne ville de Liège.

L'enthousiasme qui présida à la réception solennelle de ce don si cher, rendu enfin aux Liégeois en 1829, a réfuté assez haut les absurdes récits qu'avaient pu accréditer l'ignorance ou la mauvaise foi pendant ces débats trop prolongés.

Oublions maintenant cette folle contestation, que nous avons trouvée presque partout mal rapportée, pour ne plus songer qu'à la fête qui s'apprête. Rappelons-nous le chaleureux empressement qui accueillit la cantate de M. Dumont , lors de l'inauguration de la place Grétry ; n'oublions pas surtout qu'une autre cantate , œuvre d'un digne neveu de Méhul, répondit aussi parfaitement à l'enthousiasme toujours croissant des Liégeois, quand le cœur de Grétry nous fut rendu; et maintenant

que la possession de ce gage précieux de sa tendresse nous est assurée , évoquons surtout, pour la gloire de notre pays, le souvenir impérissable de son nom , et pour nos plaisirs, celui des chants heureux qu'il nous a lègues.

OUUYHKS DE C.HKTR1.

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