Tome XXXVL
en caractérisant chaque rôle d'une manière distincte, il fit de Pan la personnification complète du vieux et vulgaire vaudeville, et de Marsias la caricature spirituelle du chant classique de grand-opéra ; il n'était pas fâché de se moquer un peu de cette manière attectée et surannée dont ses airs de Cépfiale et Procris avaient eu à souftrir.
Le public français n'était plus assez attaché à ces antiques traditions pour se formaliser d'une si vive moquerie , et il applaudit franchement les épigrammes du musicien qui, du reste, avait répandu d'autres agréments dans les rôles d'Apollon, de Palémon et des deux jeunes filles. La pièce et la musique furent accueillies avec une égale bienveillance et, quelques jours après la première représentation, les heureux auteurs reçurent cette pièce de vers :
Honneur aux ileux auteurs cliarniants
Qui , par une heureuse harmonie,
Ont uni leurs rares talents
Et font triompher le génie
Du mauvais goiit de l'ancien temps.
De rexcellent comique, d'Hèle,
Tu viens nous montrer le tableau,
Malgré l'arrêt et le faux zèle
De plus d'un lourd Midas nouveau
Qui se proposait pour modèle.
Et toi . Grétry, des passions
Interprète et chantre fidèle,
Que tu sais bien saisir les tons
De cette langue universelle,
Dont tu charmes les nations
Attentives à tous les sons
Qu'enfante ta lyre immortelle ' !
La presse se fit l'écho de l'opinion publique; le lendemain de la première représentation, le Journal de Paris disait : « Cette pièce est d'une gaieté charmante; elle a eu le plus » grand succès. Les paroles sont pleines de saillies, de finesse
* D'OniGNY, Annales du Thcâlre-Italien, t. II, pp. 123, 124.
0 et de traits d'esprit. Le dialogue en est vif et naturel. On croi- I) rait difficilement que c'est un étranger qui en est l'auteur.
» La musique est remplie d'agréments et d'ingénieuses épi- ) grammes; elle porte l'empreinte du génie de l'auteur qui .) embellit encore les productions sur lesquelles il travaille. " On a surtout applaudi le rôle de Marsyas, qui est tout en ' (liant français et dans lequel M. Grétry s'est beaucoup égayé 0 aux dépens de cet ancien genre i. «
(Juelques jours après, la même feuille ajoutait : « Quels 0 ('loges ne doit-on pas à la musique ! Le style en est piquant .) et varié; c'est une mélodie enchanteresse : chaque caractère ) est peint des couleurs qui lui sont propres -. » On trouve de semblables louanges dans toutes les publications contemporaines.
Quoique les allusions et les épigrammes des rôles de Pan et le Marsyas aient fait du Jugement de Midas un ouvrage d'actua- Hté, le temps ne lui a pas fait perdre tout son piquant ; pour le public actuel, encore peu instruit, l'opéra serait énigmatique; mais le musicien familiarisé avec les procédés des écoles disparues apprécie toute la saveur de cette amusante plaisanterie. D'ailleurs , en dehors des morceaux où sont ridiculisés les défauts de la vieille école française, il y a dans cette partition des fragments du meilleur comique, et dès le commencement lu premier acte, on doit citer le duo d'Apollon et de Palémon : ;c D'abord, je donne de bons gages «, dans lequel une décla- ■nation pleine de finesse souligne avec esprit le plaisant de la ;cène.
Grétry nous apprend dans l'un de ses écrits qu'il avait une prédilection toute particulière pour le livret du Jugement de Midas et qu'il « l'aimait au-dessus de tous les poèmes dont il ivait fait la musique 3 ». On s'aperçoit de cette préférence par e soin que le musicien a mis à caractériser différemment tous
* Journal de Paris du 28 juin 1778, n" 179.
* Idem (lu 5 juillel, ii" 18i.
' GnKTHY, De la vérité^ t. III, p. 122.
les personnages. Cependant on doit reconnaître que, dans cet opéra, l'élément comique est plus heureusement disposé que la partie purement lyrique; Apollon qui, dans la pensée des auteurs, doit faire ressortir la supériorité de la musique italienne sur la musique française, du chant large sur les méthodes conventionnelles , Apollon chante plusieurs morceaux évidemment au-dessous de ce qu'on pouvait attendre de Grétry. L'artiste lui-même s'en rendait compte et s'en est expliqué dans ses Mémoires :
« L'abbé Arnaud disait aux peintres : k Ne peignez pas le » soleil ». Je voudrais dire à mon tour aux musiciens : « iSe » faites pas chanter Apollon ni Orphée ». Les auditeurs sont » trop prévenus en faveur de ces illustres personnages de la » Fable. Les prodiges que décrivent les poètes sont un écueil » infaillible pour celui qui croira exécuter en chant ce que » leur imagination brillante a décrit. 11 est en effet bien plus » aisé de raconter des miracles que de les mettre en action...
» Lorsque j'entendis, à la première répétition, l'air d'Apol- » Ion : « Doux charme de la vie, divine mélodie », je ne pus » m'empêcher de dire que cet air me paraissait triste et insuf- » fîsant pour le Dieu de l'harmonie, et je me confirmai de plus » en plus dans cette opinion. A la seconde répétition, d'Hèle » avait ajouté quelques mots à la prose qui précède cet air et » faisait dire à Apollon : « Je suis d'une lassitude et d'une » tristesse ! » — Fort bien, d'Hèle, lui dis-je, je vous remercie. » L'auteur des paroles, sentant que je n'avais pu atteindre à » la sublimité d'Apollon, s'efforçait, en homme d'esprit, de » le rabaisser jusqu'à moi i. »
L'ouverture du Jugement de Midas est un des plus curieux fragments de musique instrumentale qui soient sortis de la plume de Grétry; c'est un morceau de scène dans le genre pittoresque et dont le poète avait fourni le programme au compositeur :
« Le théâtre représente une plaine terminée par des mon-
' Grktry, Essais, I. I, pp. "0-2, 305.
» tagnes. L'ouverture, qui ne commence que quand la toile » se lève, imite le bruit silencieux qui annonce l'aurore; » insensiblement elle prend le caractère de l'orage. On voit les » éclairs, on entend le tonnerre, qui va toujours en augmen- » tant. Enfin, la foudre tombe avec le plus grand fracas, » et Apollon est précipité du ciel. Dans le même instant, un » pâtre qu'on aperçoit à peine dans le lointain se sauve tout » effrayé et laisse tomber son manteau ; l'ouverture reprend » peu à peu son premier caractère, en marquant davantage le » lever du soleil ; Apollon sort des broussailles, où il avait été » précipité l. »
Apollon, comme on le voit, tombait de l'olympe sur la terre ; ce fut l'occasion d'un jeu de mots qui circula dans le public : « Votre pièce, disait-on aux auteurs, tombe des nues, » il faut bien qu'elle y retourne 2 ».
La satisfaction que dut faire éprouver à Grétry le succès du Jugement de Midas fut troublée par une perte d'argent à laquelle il ne resta pas insensible ; une sœur du musicien avait épousé Lacombe, homme de lettres, éditeur et l'un des rédacteurs du Mercure ; depuis quelque temps Lacombe s'était lancé dans des opérations financières hasardeuses. Il vint un jour avec sa femme supplier Grétry de lui prêter une somme qui devait, disait-il, rétablir ses affaires et sauver son honneur; l'artiste lui confia 30,000 livres qui furent englouties dans la faillite; les deux beaux-frères se brouillèrent, et Grétry ne recouvra jamais la somme que Lacombe, revenu à une situation meilleure, se dispensa de lui rendre 3.
• Pnitilion d'orchestre du Jugement de Midas, p. 1 ' Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., i. XII, p. 1 19. •' L -V. Flamand-Grétry, Itinéraire historique, bioijraphique et topographique de la vallée d'Enghien-Montmorencij, précédé des Mémoires de l';iuleur cl de l'iiisloire com|)lèle du procès relatif au cœur de Grétry, elc, iii-S", l I, pp. 78, 79. P.iris, Arihus-Bertraud, 182G.
La deuxième comédie due à la collaboration de d'Hèle et Grétry fut représentée à la cour, à Versailles, le 20 novembre 1778, sous le titre de : Les fausses apparences ou l'Amant jaloux; un mois après, le 23 décembre, la pièce était jouée et applaudie au Théâtre-Italien, avec cette distribution :
AIOIIZO Cl.AIRVAl,.
Lo])cz Nadjville.
Florival .... Julien.
Léonore .... M""^ Trul.
Isabelle .... iM™e Bii.uONl.
Jacinthe .... M™'' DiGAZOX.
(c Nous ne connaissons point de pièce à ce théâtre d'un » aussi bon comique et dont Tintrigue soit plus heureusement » nouée, dit le Journal de Paris ; la musique est de M. Grétry ; » le chant, les accompagnements, tout en est agréable ; il y a » un trio dans le premier acte qu'on peut mettre à côté de tout » ce que cet artiste célèbre a fait de mieux i. »
La deuxième représentation fut retardée par une indisposition de M"'" Dugazon, qui dut céder son rôle de Jacinthe à M""^ Billioni , laquelle fut remplacée par M"'^ Colombe dans celui d'Isabelle. L'amant jaloux reparut avec ces changements d'interprétation le 9 janvier 1779.
« La suspension d'une pièce, dit encore le Journal de Paris, » quel qu'en soit le motif, nuit d'ordinaire à son succès ; mais » l'impression qu'avait faite cette comédie était si marquée, » que l'attente de plusieurs semaines n'a pu ralentir l'empres- » sèment du public... Du reste la cour et la ville sont parfai- » tement d'accord sur le mérite de cette pièce, où le poète et
< Journal de Paris du 26 décembre 1778, ii" 3C0.
» le musicien semblent se disputer avec un égal succès, à qui » plaira davantage. Lundi 19 du courant (janvier 1779) elle » doit être jouée à la cour pour la troisième fois •• »
L'idée première de cette comédie n'appartenait point à d'Hèle; selon Grimm, il en avait pris le sujet dans une ancienne pièce anglaise, the Wonder, le Miracle, ou la femme qui garde un secret 2 ; selon La Harpe, il l'avait emprunté à la comédie française de Lagrange les Contretemps, depuis longtemps disparue de la scène 3. Mais il avait tiré de ces emprunts un parti si heureux qu'il s'était en quelque sorte substitué aux auteurs primitifs, et cela sans les faire regretter.
Dans l'Amant jaloux, d'Hèle offrait à Grétry une pièce d'un genre tout nouveau pour le théâtre lyrique, plus fortement intriguée qu'aucune de celles du répertoire , et remplie des effets comiques les plus favorables à la musique. L'union des deux arts est si étroite dans cet ouvrage qu'il est presque impossible de les séparer et d'apprécier l'un sans l'autre; la pièce perd beaucoup de son mérite quand on la lit sans la musique; et la musique de Grétry est tellement scénique, si bien adaptée aux paroles et aux situations, qu'on ne peut en jouir complètement si l'on essaye de la détacher de son cadre, si l'on veut la lire ou l'exécuter par fragments. L'Amant jaloux est bien un des opéras de Grétry les plus dignes d'être étudiés, et nous sommes tenté de nous associer à La Harpe pour placer cet ouvrage au premier rang de ceux que produisit au XYIII"^ siècle l'école française d'opéra-comique :
' Journal de Paris du 1 1 janvier 1779, n" 1 1 Voici, d'après les programmes des spectacles du même journal, quehiues noies sur les représenlatious d'ouvrages de Grélry à la cour dans les trois premiers mois de 1779; la Comédieitalienne se transportait environ une fois par semaine à Versailles pour y jouer l'opéra. Elle y représenla, le 19 janvier, r Amant jaloux; le 21, la Fausse magie; le 29, le Jugement de Midas; le 5 lévrier, le Tableau parlant ; le 12, le Huron; le 5 mars, l'Amant jaloux pour la quatrième fois; le 19 mars, l'Amant jaloux pour la cinquième fois.
* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc, t. XI!, p. 198.
^ La IIaui'E, Cours de titlérature, t. XIV, p. 278.
« S'il fallait, dit le célèbre critique, donner le prix à Ten- » semble le plus parfait et le plus étonnant conçu entre l'au- » leur et le compositeur, et le plus longtemps soutenu avec » autant de variété que de justesse, je me rangerais à l'avis de » ceux qui ont assigné cette palme à l'Amant jaloux. Je préfère » assurément le talent de Favart à celui de d'Hèle, et celui-ci, » comme écrivain, le cède à son devancier; mais Favart n'a » point eu un Grétry, et grâces à tout l'esprit que ce grand » artiste a réuni à celui de d'Hèle, F Amant jaloux me paraît » jusqu'ici le chef-d'œuvre de l'opéra-comique '. »
Les amateurs modernes ne connaissent plus guère qu'un morceau de ce bel ouvrage, la sérénade que Florival chante dans la coulisse, au deuxième acte, avec accompagnement de deux violons, deux mandolines et une basse, placés comme lui derrière la scène ; ce délicat motif forme un épisode du duo d'Alonzo et Léonore. Bien d'autres passages seraient encore applaudis par le public actuel s'il les voyait au théâtre : le finale du premier acte, le duo de Florival et Lopez : « La gloire « a tant d'attraits », la scène III du troisième acte : « Seigneur, » sans être trop indiscret », ont des qualités scéniques d'esprit, de verve et de naturel que le temps n'a pu altérer. Cette musique charmante et spirituelle a eu l'honneur d'être admirée, étudiée et même imitée par les plus illustres maîtres, et par le plus grand de tous, Mozart : l'auteur de la Flùlê enchantée, non content d'avoir entendu à Paris, en 1778, plusieurs opéras de Grétry, voulut les lire et les étudier ; un jour, un de ses amis le trouva entouré des partitions de l'auteur de Silvain. M. V. Wilder, en comparant le finale des J\ozze di Figaro : « Esci omai » garzon mal nato », avec celui de l'Amant jaloux : « Plus » d'égards, plus de prudence », a trouvé des ressemblances si frappantes de plan et môme de mélodie, qu'il a été « presque » tenté de reprocher un emprunt au plus opulent et au plus » prodigue des maîtres - ».
' La Haupe, Cours de littérature, l. XIV, pp. 286, 287.
* V. WiLDER, Mozart, l'homme et l'arli.ite, in-S", p H 7. Paris, Ileugel, 1880.
Toute l'admiration que nous professons pour Grétry ne nous le fera point placer à côté de Mozart ; Grétry n'a point écrit un Don Juan; mais c'est un honneur pour lui d'avoir été étudié d'aussi près par l'auteur de cet immortel chef-dœuvre, et s'il peut dire avec Alfred de 3Iusset :
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre,
il peut être fier aussi d'avoir vu de grands maîtres tremper leurs lèvres dans ce verre et s'inspirer de ses ouvrages.