‹ Gretry; sa vie et ses œuvresChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Les Evéuemenls imprévus. — Aucassin et iS'icolelte. — Andromaque. — Colinetie à la cour. — L'Embarras des richesses. — Second voijaije à Liage.

La collaboration si heureuse de d'Hèle avec Grétry ne fut pas de longue durée, et les Événements imprévus, comédie en trois actes, représentée à la cour, à Versailles, le il novembre 1779, et à Paris, au Théâtre-Italien, le 13 du même mois, fut le dernier ouvrage qu'ils composèrent ensemble. Usé par une vie désordonnée, d'Hèle mourut jeune, au mois de décembre 1780, « J'ai » dû regretter plus que personne, dit Grétry, un talent aussi » précieux. Si la mort n'eût enlevé, à la fleur de l'âge, un des )) hommes de ce monde qui avait le plus de justesse dans les » idées et qui éclaircissait le mieux celles des autres, plusieurs « ouvrages, sans doute, auraient suivi de près ceux que j'ai » cités '1. »

* GnÉTUY, Essais, 1. 1, p. 32G.

La pièce des Événements imprévus, tirée d'un ancien canevas italien, di pegr/io in pcggio i, offrait à Grétry le même genre d'intrigue que celle de l'Amant jaloux, et lui donnait l'occasion de composer encore quelques-uns de ces morceaux scéniques à plusieurs personnages, qu'il s'entendait si bien à faire. Le finale du premier acte : « Il faut parler », la scène VI du second acte : a Ail ! d'une amante abandonnée », la scène X : « Approchonsnous tout doucement », sont des pages excellentes de musique vraiment théâtrale, dans lesquelles le chant et l'orchestre commentent et font ressortir de la manière la plus spirituelle les situations opposées où se trouvent les acteurs ; dans un autre genre, l'ariette : « Ah ! dans le siècle où nous sommes », et le duo de Lisette avec René : « J'aime Philinthe tendrement », sont également dignes d'éloges.

Cependant l'opéra, lors de sa première représentation, n'était pas absolument conforme à la partition d'après laquelle nous le jugeons aujourd'hui, et qui ne fut publiée qu'en février 1781 2, après la reprise des Événements imprévus. Quoique l'ouvrage eût obtenu lors de sa première apparition les suffrages du public, ses auteurs l'avaient retiré pour lui faire subir des changements assez considérables; la reprise eut lieu à la Comédie-Italienne, le 12 octobre 1780, et le Journal de Paris, en approuvant les modifications apportées par d'Hèle dans la pièce, nous apprend que Grétry avait introduit dans sa partition cinq morceaux nouveaux : « Chacun d'eux, ajoute le » rédacteur, donne à la pièce un charme de plus -^ ».

Au moment de la première représentation, les auteurs avaient reçu ces vers signés de trois initiales, J. A. L. :

Lorsque d'Hèle et Grétry, par un accord si beau, r.animent la gaieté de l'aimable Thalie

Et, dans leur chef-d'œuvre nouveau, Font briller à la fois goût, esprit, art, génie,

' Correspondance littéraire de Griinm, Diderot, elc, t. XII, pp. 3-i1,ôi2.

* Journal de Paris, février 1781, aux aniionres.

* Idem (lu 15 octobre 1780, u° 287. Voyez aussi V Almanach musical pour 1781, pp. \m. 15G.

Leurs succès bien certains, leurs talents bien connus Ne sont pas, même pour l'Envie, Des Èvinemems imprévus '.

Grétry dédia sa nouvelle partition à Son Altesse Royale Monseigneur le comte d'Artois, frère du roi :

« Monseigneur, le désir que j'avais depuis longtemps de » mettre sous vos auspices un ouvrage qui eut le bonheur de » vous plaire, me rend plus flatteur encore le succès que le » public a bien voulu accorder à ce dernier fruit de mes » veilles.

» Heureux que Votre Altesse Royale permette qu'il devienne » le gage de la reconnaissance et du profond respect avec » lesquels je suis, de Votre Altesse Royale, Monseigneur, le » très humble et très obéissant serviteur, Grétry. «

Au moment où mourut d'Hèle, il était chargé de composer avec Grétry un opéra pour le petit théâtre de Trianon, où la reine Marie-Antoinette jouait depuis quelques mois la comédie et l'opéra-comique , avec le comte d'Artois , le duc et la duchesse de Guiche, la duchesse de Polignac, le comte de Guiche, le comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar, etc. -. Les nobles amateurs avaient d'abord choisi des pièces du répertoire des théâtres de Paris, et dans l'automne de 1780, ils avaient représenté, en fait d'opéras, Rose et Colas, de 3ïonsigny, le Devin du village, de J.-J. Rousseau, et les Trois Fermiers de Dezède ; mais ils avaient bientôt senti le désavantage de jouer des rôles écrits pour de véritables artistes, et c'est alors que d'Hèle et Grétry reçurent la commande d'un ou\Tage spécialement destiné aux spectacles de Trianon, et proportionné aux voix et aux talents des princes et des grands seigneurs qui devaient l'interpréter.

<c D'Hèle, nous dit Grétry, se traîna chez moi quelques

' Journal de Pans du 14 novembre ITT'.I, n" 518.

* D'Ar.neth et Geffkov, Marie-Antoinelle, t. III, pp. -478 et suiv. Lettre de Mercy à Marie-Thérèse du 14 octobre 1780.

» jours avant sa mort; j'étais au lit à cause de mon crache- » ment de sang ; il me consola et me dit qu'il se sentait mieux » de jour en jour, qu'il ne tarderait pas à écrire la pièce desti- » née pourïrianon, qu'il était pressé de la finir parce qu'il » voulait aller à Venise. D'Hèle n'écrivait rien qu'il n'eût dans » sa tête l'ensemble de son ouvrage. J'avais remarqué à ses » pièces précédentes que lorsqu'il me disait : « J'ai fini », il » ne lui restait aucun doute sur les situations, ni sur la » manière de les amener. Je puis donc être sûr que l'ouvrage » que je regrette était absolument terminé; et, comme disait » le grand Racine, il ne fallait plus que l'écrire. « Quel est le » genre de votre pièce, lui dis-je? — C'est un sujet portugais et » en quatre actes, me dit-il, vous serez content. » Cependant » il expira peu de jours après... K »

En même temps que Grétry composait avec d'Hèle les Evénements imprévus, il écrivait avec Sedaine quatre actes intitulés Aucassin et Nicolette, ou les Mœurs antiques ; la première représentation de cet opéra fut donnée à Versailles le 30 décembre 1779, quelques semaines après les Événements, et les deux ouvrages se suivirent également à une très petite distance sur le tbéâtre de la Comédie-Italienne; Aucassin fut joué à Paris le lundi 3 janvier 1780, et le lendemain le Journal de Paris publia cette courte note :

* Grétry, Essais, t. I, p. 35"2. On voit que Grétry lui-nu'mp était malade à ceUe époque; le Mercure de France du 20 jiinvier 1781, p. 146, coiilient un « impromptu sur la nouvelle de la maladie de M. Grétry », par Reynier :

Arrivé près des sombres bords,

Déjà Grétry toucbail à la barque fatale,

Quand soudain la troupe infernale Accourt au bruit de ses accords.

Mais Caron s'écria dans sa fureur brutale : « Que viens-lu faire chez les morts?

» Rival d'Orphée, il devrait te suffire » De soumettre la terre à tes enchantements. » Retire-toi. S'ils écoutaient ta lyre, » Ces malheureux oublieraient leurs tourments, d

( l'.ir M. Rrynicr de la Société J'éniul.ition ilc Lii'gf.)

c( Le jugement du public sur la première représentation » û'Aucassin et Aicolctte nous ayant paru équivoque, il nous » siérait mal de prononcer définitivement sur cet ouvrage. » D'ailleurs la réputation dont jouissent les auteurs leur est » acquise par des titres si multipliés qu'elle doit nous en » imposer dans cette circonstance ^. »

C'était poliment constater la chute du nouvel ouvrage ; la deuxième représentation fut donnée le o janvier; la troisième, retardée selon l'atikhe « par l'indisposition d'un acteur », eut lieu le lo ; la quatrième, reculée sous le même prétexte jusqu'au 27, fut la dernière.

Sedaine avait pris le sujet de sa pièce dans un roman d'aventures du XIII'^ siècle, Aucassin et Nicolelle, dont le manuscrit unique, conservé à la Bibliothèque nationale, est écrit alternativement en prose et en vers. En 17o6, Lacurne de S"'-Palaye avait traduit et publié ce roman en français moderne, sous le titre des Amours du bon vieux temps, et Sedaine s'était guidé sur sa traduction 2. Grétry, connaissant l'origine du livret qui lui était proposé, s'était attaché à donner à sa partition un coloris ancien, par l'emploi de tournures de chant empruntées au vieil opéra français ou à la musique d'église : « L'ou- » verture à' Aucassin, nous dit-il, doit reculer d'un siècle ses » auditeurs 3 ». Nous reviendrons dans un autre chapitre sur les recherches de couleur locale que l'on rencontre dans plusieurs ouvrages de Grétry; en 1780, elles ne furent point comprises, et le maître nous apprend que les spectateurs de Versailles rirent aux éclats dans les endroits où le poète et le musicien avaient cru les faire pleurer ; à Paris, le public ne rit point, mais s'ennuya, et trouva l'ouvrage froid et triste 'K

Deux ans après cet échec, Aucassin reparut à la Comédie-

* Journal de Paris du 4 janvier 1780, n" 4.

* Vapereau, Dictionnaire universel des litlcratures, t. I, pp. 164, IGo. Paris, Hachelle, 1876.

^ GiiÉTRY, Essais, 1. 1, p. 556.

* Correspondance litlcraire de Grimm, Diderot, etc., t. XII, pp. 564, 563. — Mémoires secrets, t. XV, p. 10.

( liï> )

Italienne, le 7 janvier 1782 ; Sedaine s'était décidé, après beaucoup d'instances faites par les comédiens et par le musicien i , ù revoir sa pièce et à la réduire en trois actes; Grétry retoucha sa partition et« l'enrichit de nouveaux morceaux d'une musique » enchanteresse 2. » Ainsi transformé, cet ouvrage obtint quelque succès et fut donné treize fois avant la clôture de Pâques '^.

L'un des fragments les plus justement applaudis en 1780 et en 1782 est la scène des sentinelles au deuxième acte ; deux soldats montant la garde au pied de la tour où l'on a enfermé Aucassin, s'éloignent et se rapprochent plusieurs fois l'un de l'autre, renouant et interrompant leur dialogue; l'alternative de leur marche et de leur chant produit une scène originale, ingénieuse, et traitée musicalement d'une manière très fine.

La reprise (T Aucassin et Nicolette nous a entraîné un peu au delà de l'année 1780, à laquelle il nous faut revenir pour voir enfin paraître à l'Opéra cette partition d'Androïnaque entièrement terminée depuis deux ans, et dont les comédiens français avaient empêché la représentation en 1778 *. Comment l'autorisèrent-ils en 1780? Il est probable qu'une décision ministérielle intervint pour permettre à l'Opéra de donner l'ouvrage; de Grétry : cependant le moment n'était plus aussi favorable pour son apparition. En 1778, Gluck régnait seul à l'Académie de musique, mais il semblait possible de se faire une place à côté de lui, en interprétant la tragédie lyrique dans un sens un peu différent : « Je ne croyais pas, dit Grétry, ajouter un » degré de perfection à l'art lorsque je fis la musique de la » tragédie (ÏAndromaqiie; c'était plutôt un essai que je voulais » faire de ce genre qu'une prétention d'en étendre les limites » au delà de ce qu'avait fait Gluck. Je faisais cependant ce rai- » sonnement et je disais : Corneille a fait des tragédies pleines « de vigueur; mais ces chefs-d'œuvre ne nuisirent pas à ceux » que Racine fit ensuite. Le poème (ÏAndromaque exige une

' Mémoires sécréta, l. XX, pp. 1-i, 15.

2 Journal de Paris du 8 jiiiivier \~8i, ii" 8.

s Idem de janvier à mars, au programme des spectacles.

* Voyez ci-dessus pp. 121 à 124.

» profonde sensibilité, que Gluck, trop énergique, ne pouvait )i point avoir. C'était dans l'espoir de lui être supérieur dans » cette partie, et parfaitement persuadé que je lui serais infé- » rieur en force, que j'ai entrepris cet ouvrage i. »

La place que Grétry espérait conquérir en 1778 n'était plus vacante en 1780 : Piccinni était arrivé à Paris, et les adversaires de Gluck, Marmontel à leur tête, en l'opposant sans cesse au maître allemand, avaient engagé la fameuse querelle ; ils exaltaient chaque jour le chant pur et suave, la sensibilité du maître italien, ils l'appelaient le Racine de la musique et lui décernaient précisément les louanges que Grétry comptait mériter. L'auteur de Silvarn ne vit pas arriver Piccinni sans éprouver une vive contrariété, et soit par dépit, soit par sympathie pour Gluck, ou bien parce qu'il craignait de mécontenter ses amis les Gluckistes, il s'abstint de faire visite au compositeur napolitain; ce fait fut d'autant plus remarqué qu'en général les artistes français s'étaient empressés de se présenter chez leur confrère étranger; Galiani, l'ami, l'admirateur fervent de Piccinni, s'indigne de la conduite de Grétry, et il écrit à Marmontel : ce S'il m'arrivait encore, comme jadis, de l'appeler » le bon Liégeois, rayez vite l'épithète, ce serait un lapsus » calami 2. »

On reconnaît aussi la rancune des Piccinnistes dans leurs comptes rendus d'Andromaque. L'ouvrage de Grétry avait été joué à l'Académie royale de musique le mardi 6 juin 1780; Grimm en parle dans sa correspondance du même mois : « La musique, dit-il, est de Grétry, mais dans la manière du » chevalier Gluck; peu de chant, beaucoup de récitatifs et des » chœurs sans nombre 3 ». La Harpe est plus excessif : « A » l'exception de quelques airs de danse, il n'y a rien qu'un » bruit monotone et criard, et tous les défauts de Gluck sans » y joindre ce qui les rachète jusqu'à un certain point, c'est-

* Grétry, Essais, t. III, p. 87.

* Gai.iam, Correspondance, t II, p|).:291, 2P2. Paris. 1818.

s Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XII, p. 402.

» ù-dire dos morceaux d'expression et Tentente des effets du » théâtre... Grétry, qui a vu que le bruit réussissait à Gluck, » a voulu en faire encore davantage ; en conséquence il a ima- » giné de mettre sur le théâtre un chœur presque continuel i. » Ce qui contribuait beaucoup à Tindignation de ce parti, c'est que le poème iï Amhomaque , calqué sur la tragédie de Racine, n'avait point été arrangé par Marmontel, le fournisseur habituel de Piccinni, le réparateur attitré des opéras de Quinault; un provincial, un Lyonnais, nommé Pitra, s'était chargé de cette adaptation. Son livret fut vivement critiqué par les spectateurs de la première représentation , et l'effet général du poème et de la nmsique fut complètement défavorable ; on lit dans les Mémoires secrets : « Il faudrait une véritable conver- » sion du public pour que cet opéra reprît faveur dans la » suitf?^ ». Le lendemain, il fallut que les auteurs se remissent à l'ouvrage, et dès la seconde représentation, Pitra introduisit plusieurs changements dans les paroles 3, Leur travail ne fut pas inutile, et malgré les clameurs des Piccinnistes, malgré les critiques adressées au poète par les gens de tous les partis, malgré les protestations des admirateurs de Racine ^ qui s'indignaient de voir mutiler, « déraciner », disait-on », un de ses chefs-d'œuvre, le succès de l'opéra dWttdromaque sembla s'affermir. On rendit justice aux efforts qu'avait faits Grétry pour modifier son style et l'approprier à un genre nouveau pour lui, et les morceaux les plus applaudis en 1780 sont précisément ceux qu'on distingue aujourd'hui à la lecture : « Le » rôle d'Andromaque, disait le Journal de Paris, est celui » qui paraît réunir le plus de suffrages. Le musicien lui a » donné et lui laisse jusqu'à la fin le style qui convient au

* La Harpe, Correspondance littéraire, t III, pp. 107, 108.

* Mémoires secrets, t. XV, p. 200.

s Journal de Paris du 10 juin 17H0, n" 16:2. — La reine, la comtesse d'Artois el M""^ Elisabeth assistèrent à la sixième représentalion, le 20 juin.

* Le Mercure de France, }u'n\ 1780, pp. 182 et suiv., critique la confusion des genres el rintroduclion de la tragédie française à l'Oiiéra.

^ Correspondance littéraire de Grinim, Diderot, etc., t. XII, p. 402.

» caractère sous lequel Racine nous a représenté cette femme » intéressante i. « En comparant ce jugement avec la partition, on lapprouve; dans la scène V du premier acte, cette phrase touchante de la veuve d'Hector : « Laissez une tremblante mère », dans son duo avec Pyrrhus, dans la mélodie qu'elle chante au deuxième acte : « Je te laisse ce gage de mon amour et de ma foi », dans la scène I du troisième acte, auprès du tombeau d'Hector, le compositeur semble s'être imprégné de la poésie de Racine. De tous les personnages de l'opéra, Andromaque est celui qui se rapprochait le plus du tempérament de Grétry, et c'est aussi celui qu'il avait étudié avec le plus de soin; pour le mieux caractériser, il lui avait en quoique sorte consacré certains instruments de l'orchestre, les flûtes, dont le timbre doux accompagnait harmonieusement presque toutes ses phrases. On applaudissait dans les autres rôles quelques belles pages : le caractère d'Oreste était ditiicile à présenter au public de l'Opéra, encore sous l'impression des beautés tragiques que Gluck avait répandues sur le même personnage ; les chœurs, très nombreux dans cet opéra, où ils remplacent les confidents de la tragédie, sont traités avec un grand souci de l'expression dramatique. Dauberval, qui avait réglé les ballets, imagina de faire exécuter au deuxième acte une danse pyrrhique, dont la couleur antique devait singulièrement contraster avec la gavotte et la gigue qui la suivent. Chantée par IMPi" Levasseur (Andromaque), M"'' Duplant (Hermione), Legros (Pyrrhus) et Larrivée lOreste), dansée par Gardel, Dauberval, Vestris, père et fils, les demoiselles Heinel, Peslin et Théodore, la tragédie lyrique de Pitra et (îrétry obtint quinze rcprésentations~ du (î juin au 6 août -. A cette époque, et sur la demande du compositeur 3, Andromaque fut retirée; on la

' Journal de Paris du 8 juin 1780, iv 160.

- Journal de Paris, aux programmes des s|ieclacles; Tu. oi; L.ajarte, Catalogue de la bibliothèque musicole de VOpérn, 1. 1, p. 517.

^ Archives nationales, 0'6ô2 Compte que le comité de l'Opéra rend au j minisire sur ce qui s'est passé dans son assemblée du mercredi 2 août 1780. ! « M. Gréiry ayant demandé par une lettre écrite au comité (\n' Andromaque Tome XXXVI. 10

reprit le 13 octobre, et jusqu'au 21 novembre elle fut donnée six fois 1, puis les auteurs la retirèrent de nouveau pour y faire des changements considérables dont nous parlerons un peu plus loin !2.

Publiée en février 1781 '^, la partition d'Andromaque fut dédiée par Grétry à M"'^ la duchesse de Polignac, la favorite de la reine :

« Madame, c'est à la plus sensible des mères que je devais » liTésenter Andromaque ; puissent ses accents répondre à ceux » de votre cœur, et devenir par cet heureux accord le prix le » plus honorable de mon travail et de mes veilles.

» Je suis avec respect, Madame, votre très humble et très » obéissant serviteur, Grkthv. »

Cependant il est probable qu'à cette époque Grétry et Pitra s'étaient déjà remis au travail, et qu'ils préparaient leur ouvrage pour une reprise. Dans son premier projet de livret, Pitra avait changé le dénouement de la tragédie de Racine, et s'était ettbrcé de reporter l'intérêt sur Astyanax, pour donner plus de mouvement à l'opéra et surtout aux chœurs du troisième acte; mais par respect pour le chef-d'œuvre du grand poète français, le musicien et le librettiste avaient renoncé à

fût retirée, nous avons pensé que le iiiiiiislre verrait avec plaisir (|iie nous remissions Roland. »

' Journal de Paris ; Th. ue Lajaute, Catalogue, 1. 1, p .ôl7.

* Voici, pour les lecteurs curieux de connaître avec plus de déiails Us jugements portes sur Amlromaque en 1780, l'indication de quelques sourci s a consulter : Journal de Paris du 8 juin, u" 160, article de (piatre eolonuis sur cet opéra; — Mercure de France du 24 juin 1780, p|>. 182 à 190. — Journal de Paris du î8 juillet, n^ -200, Lettre d'un vieil amateur de l'Opé a aux auteurs du journal, signée Silvanus; c'est une réponse au Mercure; — i Lettre à Madame d' A*'* sur Andromaque, dans les Annales dramatiques ou, Dictionnaire général des théâtres, t. 1, pp •2'ili à :280, publiées à Pai'is, 1808 <•! suiv. — Correspondance littéraire de Criinni, Diilerot, etc.,édit Tourneux, I Xll, pp. 40-2 à 405.

5 Journal de Paris, lévrier 1781, aux annonces.

cette combinaison '; ils y revinrent d'un commun accord en 1781, et laissant les deux premiers actes à peu près tels qu'à l'origine, ils modifièrent totalement le troisième. L'ouvrage ainsi remanié fut donné à l'Académie royale de musique le mardi lo mai 1781.

Les changements introduits par les auteurs furent hautement approuvés -, et les éloges du public et des critiques semblaient présager un véritable succès lorsqu'un désastre inattendu vint ruiner les espérances des auteurs et du théâtre : le 8 juin 1781, après une représentation d'Orphée, de Gluck, et d'Apollon et Coronis, de Rey, le feu se déclara dans la salle de l'Opéra avec une violence extrême ; les acteurs, encore dans leurs loges, parvinrent à se sauver ; M"*' Guimard dut la vie au courage d'un machiniste et douze personnes périrent dans les flammes. Malgré de généreux efforts, on ne put arrêter les progrès de ce terrible incendie, et l'on dut se borner à préserver les bâtiments menacés du Palais-Royal ^. Andromaque avait eu depuis le lo mai quatre représentations 4^; les acteurs étaient les mêmes qu'à l'origine, sauf M"" Laguerre, qui remplaçait M"« Levasseur dans le rôle d'Andromaque 3.

' Journal de Paris ilu 13 mai 1781, n" 133

2 Mercure de France, 26 mai 17S1, pp. 184-188. — Cornspondunce littéraire de Grimm, Diderot, fHc, l. Xli, p. 3"2(). — Journal de Paris du 16 mai 1781, n°156.

^ Vovcz les journaux du temps el l'ouvrage de M. Albert de Lasalle, Les treize salles de l'Opéra, in-18, pp. 126 el suiv. Paris, Sartorius, 1873.

* Les 15, 18, 22 et 23 mai. Voyez le Journal de Paris. La recelte de ces quatre représentalions fui de 9,350 livres. Archives nationales, ()'6ô3.

^ Les cartons de l'Opéra au.x Arcliives nationales coiuicnnent une l'ouïe de pièces relatives à l'incendie de ce llieàlre; l'une d'elles nous donne d'assez curieux détails sur les costumes des acteurs iV Andromaque : c'est « l'étal des " plumes el panaches que le sieur Donnebecq est obi gé de fournir à l'Opéra, » avec celui de celles qui y ont été brûlées lors du dernier incendie ». On y voit que Laim z, dans le rôle de Pyrrhus, portait « un bou(|uel de quinze plumes » blanches et une aigrette noire », d'une valeur de 188 livres; Larrivée (Ore.sle) « un panache à la romaine de dix-sept |)lumes blanches avec une I aigrette noire», de 212 livres; Gardel, dansant dans le ballet, « un bouquet à I la grecque de dix-sept plumes blanches et une aigrette noire »; M"" Duplant

Grctry ne renonça pas sans coniljat à l'espoir de voir reparaîtr(> sa piuMilion sur le llu-âtre de l'Opéra, reconstruit rapidement à la })orte Saint-Martin, et il avait trouvé un protecteur pour Andromaque dans la personne du ministre Amelot. Dès le 21 novembre 1781, un mois après l'inauguration delà nouvelle salle, le ministre écrit au comité de l'Opéra : « Mon » intention serait qu'on laissât, s'il est possible, reposer pour » cette année les ouvrages de 3F. Gluck, et qu'on tâchât d(^ » donner Andromaque qui, d'après les changements qui ont » été faits, a eu et doit avoir encore beaucoup de succès et » produire de bonnes recettes i ». Cependant l'année 1781 s'achève, l'année 1782 se passe sans reprise de l'opéra de Grétry; le o juin 178.3, Amelot revient à la charge et il écrit à La Ferté : « Je vous prie de donner des ordres pour que l'on » s'occupe dès samedi prochain de la remise A' Andromaque . » M'"*' S'-Huberti , après quelques représentations de cet » ouvrage, prendra le congé que je lui ai promis de lui accor- » der '^ »... Le comité de l'Opéra se soumet, il proteste au ministre « qu'il n'a jamais eu l'intention de lui déplaire », et « qu'il sera toujours inviolablement soumis à ses ordres, en » conséquence desquels il a fait dès aujourd'hui la distribution » des rôles d' Andromaque », mais il fait des observations sur la dépense; il faudrait au moins pour 4,0U0 livres d'habits, sans compter d'autres frais, tandis que pour reprendre Orphée il ne faudrait qu'un habit et un tombeau; le ministre écrit en marge : « Faire donner Andromaque et m'envoyer le devis exact » de ce que la reprise en coûtera «^ ». Le devis nous manque, et c'est dommage, car il fut cause évidemment de l'abandon {['Andromaque .

(Hermionc) « un panache de six plunus blanches el une aigirUe noire »; eliacuu des vingl-huit gueiiiers du chœur, un l)ou(iuet de 8 plumes rouges el Manches; chacun des vingl-huil choristes formant le peu|)le, un l)ou(|uet de irois |i!umes blanches et bleues, etc. Archives nationales, ancien régime, 0'G28.

' Archives nationales, 0*632.

^ Ibidem, OWi-jy.

^ Undem. 0'65-2.

L'incendie de la salle du Palais-Koyal n'entre pour rien dans les causes de l'abandon A' Emilie, petit opéra dont Grétry ne parle point dans ses écrits, et qui fut représenté quelques mois avant la reprise (ÏAndronuique en 1781.

Depuis 1779, l'Académie de musique possédait à son répertoire le ballet de Mirza, dont le succès éclatant était une source abondante de grosses recettes ; le chorégraphe Maximilien Gardel y avait mis en action la guerre d'Amérique, et le public prenait grand plaisir à voir les troupes de Washington vaincre celles de l'Angleterre. Gardel pensa faire un coup de maître en donnant une suite à cet heureux ouvrage, et son idée fut adoptée avec empressement par le comité de l'Opéra et par le ministre i ; le jeudi 22 f(''vrier 1781, on donna la première représentation de la Fête de Mirza, ballet-pantomime en quatre actes, dans lequel l'inventif chorégraphe avait introduit Emilie ou la Belle Esclave, comédie lyrique en un acte, paroles de Guillard, musique de Grétry.

Le résultat de cette tentative fut bien différent de celui qu'on attendait; la première représentation s'acheva à grand'peine au milieu du tumulte; il fallut renoncer à en donner une seconde.

La comédie lyrique de Grétry, mal plact'e dans le livret de Gardel, se jouait sur un petit théâtre élevé sur la scène, en présence d'une troupe de sauvages. Cette; idée parut ridicule, et YAlmanach musical s'en moqua vivement : « La fête de Mirza » aurait été bien plus complète, si Gardel avait fait élever, » au-dessus de ce second théâtre, un troisième théâtre, qui » aurait pu être surmonté par d'autres théâtres, sur lesquels

' Archives nationales, 0'652 Coinpie que le coniiié de ropéta rend au ministre sur ce qui s'est passé dans son assemblée du :2 décembre 1780 : « ... M. Gardel a présenté la suite de Mirza, ballet-pantomime. Le comité a » délibéré (jue l'on s'en occupemit le |)!us tôl possible ». En marye, le minislie écrit : u Je désire qu'on le prépare promptement ».

( ioO )

» on aurait représenté de petits spectacles qui auraient amusé » d'étage en étage tous les acteurs • ». Le Journal de Paris se dispensa même d'en rendre compte , sous prétexte que ce serait « un travail inutile » ^. Pendant quelques jours, les atiiches de l'Opéra portèrent ces mots : « En attendant la Fête » (le Mirz-a avec des changements », mais on reconnut sans doute qu'il y avait trop à faire et que la pièce de Gardel voulait une transformation complète. Depuis les premiers jours de mars, il ne fut plus question ni du ballet, ni d'Emilie. Grétry n'avait pas encore subi de chute aussi violente ; il pouvait la rejeter avec raison sur Gardel, et même en partie sur Guillard ; mais la musique d'Emilie n'était pas de force à vaincre les obstacles que les librettistes avaient mis à son succès, et dans ce premier essai de grand opéra-comique, l'artiste ne se montrait pas aussi heureux qu'il le fut à quelques années de là dans la composition de ses célèbres comédies lyriques.

Il allait bientôt prendre, avec ColineUe à la cour ou la Double Épreuve, une revanche brillante de cet insuccès. Le livret de cette grande comédie lyrique en trois actes lui fut fourni par un maître des comptes, Lourdet de Santerre,qui garda d'abord l'anonyme. La première représentation, donnée à l'Académie royale de musique le mardi l*"' janvier 1782, fit présager un succès qui ne tarda pas à s'atiirmer. Les rôles étaient ainsi distribués :

Le prince Alphonse . . Lainkz,

julien CiiKiiO.v.

Basliun Lay.s.

Le bailli Triior.

Fabrice Mokeau.

Amélie M""^^ L.\Gi KRRi;

{".olinette M"" Al'dinot.

Justine M" ■ C.avaidan.

Mulluirine .... MH' Joi.nvii.i.k.

' Almnnach musical pour n82,\\.^\.

' Journal de l'uns, -25 i'éwk'v 1781, ii' .li. — La parliiioii nianusiTÎic d'Emilie est conservée à la bibliolhcqiie de l'Opéra

Le caractère général de la partition de Colinette à la cour est la fraîcheur, la grâce et l'abondance des motifs. Dans les scènes villageoises, qui sont très nombreuses, le coloris pastoral est employé avec finesse ; les danses sont vives et jolies, les chœurs simples et gracieux, les airs naturels et charmants, les morceaux d'ensemble bien scéniques. Une certaine monotonie résulte pourtant de l'emploi multiplié des mêmes rythmes et des mêmes tons, et l'on souhaiterait des contrastes un peu plus marqués entre les divers rôles. L'ensemble n'en est pas moins agréable, et le nombre considérable de motifs charmants répandus dans tout l'ouvrage nous permet de placer Colinette à la cour parmi les productions les plus intéressantes du fécond artiste auquel Técole française doit tant de reconnaissance. Cet opéra mérite d'autant plus l'attention de la critique historique qu'il fut en son temps une innovation hardie, et qu'il servit de point de départ et de premier modèle à un certain nomljre d'ouvrages analogues donnés sur le même théâtre tant par Grétry ([ue par ses contemporains et ses successeurs.

Ainsi que l'artiste le dit dans ses mémoires i et le poète dans l'avertissement de son livret, Colinette à la cour, sujet de comédie traité en grand opéra, était un essai tenté pour varier le répertoire de l'Académie royale de musique et pour élargir le champ ouvert aux auteurs qui travaillent pour ce théâtre. Ce n'est pas que la tentative fût absolument nouvelle; déjà l'on avait vu sur cette scène des épisodes comiques ou familiers : les Amours de Ragonde, partition de Mouret donnée en 17i2 et plusieurs fois reprise, portait le titre de « Comédie Ivrique », et mettait en action un mariage campagnard ; Rameau avait placé des morceaux comiques dans plusieurs de ses pièces, et il avait fait représenter Platée ou Junon jalouse, sous le titre de « Ballet bouffon », en 1749. Ces ouvrages étaient à peu près complètement oubliés en 1782, mais le Seigneur bienfaisant, poème de i Rochon de Chabannes mis en musique par Floquet, jouissait

• Grétry, Essais, i. I, p 560.

encore de toute sa vogue, (jrétry se défend d'avoir voulu le prendre pour modèle, et les rédacteurs du Journal de Paris font remarquer avec justesse que dans l'opéra dv Floquet on ne rencontre pas de situations vraiment comiques, telles que le livret de Colinette à la cour en offrait à Grétry i.

A la vérité, (in-try était fatigu*' des ennuis (pii l'avaient assailli lors de ses deux premières incursions dans le genre tragique, et il essayait de transporter sur le théâtre académique les qualités de verve et d'esprit qui lui avaient valu de si éclatants succès à la Comédie-Italienne ; lorsqu'il avait donné Cépliale et Procris, puis Andromaque, il s'était vu d'abord opposer Gluck et bientôt Piccinni ; tandis que les amis du maître italien l'accusaient de copier les cris et le bruit du chantre détesté d'.4 /C6'.s7<' et d'Orphée, le camp opposé le taxait de faiblesse et d'impuissance. Il était résolu pourtant à se faire sa place ii l'Académie de musique et, fort de son propre mérite, il entreprit de la conquérir sans rien changer à son style, sans rien céder aux traditions ni aux partis, d'obliger en un mot le premier théâtre lyrique à l'accepter tel (pi'il était, à se plier sans murmurer aux exigences de son génie.

(À'tte place à la fois indc'peiulante et brillante n'était pas une ville ouverte, dans laquelle; il put entrer sans coup férir; Grétry ne la conquit qu'à force de talent et de persévérance, et sa première escarmouche, l'acte d'Emilie, passa inaperçue dans la défaite du ballet de Gardel. Colinette à la cour excita, au contraire, une grande sensation et fit naître plus d'une discussion fertile entre les partisans dévoués de la dignité tragique et les défenseurs hardis des innovations, entre ceux (|ui aiment à citer les grands exemples du passé et ceux qui plongent volontiers leurs regards dans l'avenir; on criti(iua le livret, tiré de yinette à la cour, de Favart, et de la pièce italienne Bertoldo i)i corte ; on se divisa sur la musique, que les uns proclamèrent le chef-d'œuvre de son auteur, tandis (\iw d'autres lui donnaient à peine le vingtième rang, par ordre de préférence, dans toute

' Journal de Puri.s du 2 j;iiivier 178:2, u" -2.

a série de ses productions *. Mais le succès naquit de ces disussions mêmes, et l'on s'habitua si bien à voir la comédie [ occuper la scène de l'Opéra que l'on attendit avec impatience l'apparition d'un nouvel ouvrage du même genre.

Grétry eût préféré donner la tragédie d'Electre, paroles de Thilorier , dont la partition entièrement terminée avait été composée à peu près dans le moment de la reprise d'Andromaque; elle était reçue par le comité de l'Opéra -, qui avait accepté également une tragédie de Guillard, mise en musique par Lemoyne, et portant le même titre. Cette Electre de Lemoyne obtint le pas sur celle de Grétry; elle fut représentée le 2 juillet 1782. Le comité préférait obtenir de l'auteur du Tableau parlant un pendant à son opéra de Colinette à la cour, dont le succès se traduisait d'une manière palpable par de belles recettes : les vingt-cinq premières représentations, en 1782, avaient produit la somme de o9,844 livres lis.; les vingt suivantes, en 1782-83, rapportèrent 42,377 livres 10 s. 3; le comité de TOpéra attendait des résultats plus satisfaisants encore de l'Embarras des richesses, et il prenait l'initiative auprès du ministre pour faire accorder à Grétry la pension de 1,000 livres attribuée aux auteurs ayant fourni trois grands ouvrages à l'Académie de musique :

« Le comité a l'honneur de représenter au ministre que » M. Grétry, conformément aux règlements du roi, est dans le » cas de jouir de la pension d'auteur. Il a trois ouvrages » faisant s{)ectacle complet, tels que Céphale et Procris, Andro- » maqueet Colinette à la cour. Il a d'ailleurs fait par circonstance » les Trois âges et l'acte d'Emilie pour la suite de Mirza ; il a » encore dans son portefeuille Electre, tragédie prête à être

• Voyez If Journal de Pans du -2 janvier 1782, n" 2, el du 12 janvier; — la ( otrespondame littéraire de Grimm, Diderot, elc , t. XIII, pp. 51, 52; — les Mémoires seci ets, l. XVIli, pp. 251, 247, ol t. XX, pp. 5 el 6, et 2ô à 26.

* Al cliives nationales, 0H)52.

' Aicliives iialioiiales, O'Côo. Bordereau des recettes et des dépenses avec le produit de cliaciue opéra, etc.— Les ehillKs représentent le produit des (■nlrée.<, non compris celui des loges louées à l'année.

» mise au théâtre. M. (irétry ne veut faire à cet égard aucune )) demande , mais le comité regarde comme le plus sacré de » ses devoirs celui d'accueillir les auteurs et de solliciter la » justice qui leur est due; cette attention ne peut manquer de » flatter M. Grétry, dont les talents sont très précieux i. » Le ministre Amelot écrit en marge : « Bon si cela. est conforme aux règlements », et l'auteur d'Andî'omaque est inscrit sur les registres des pensions de l'Académie de musique pour une somme annuelle de 1,000 livres 2. Les administrateurs de l'Opéra ne tardent pas à se féliciter de leur démarche, et ils attendent avec confiance l'Embdrras des richesses : « Le comité » a été au-devant de M. Grétry en sollicitant la pension d'au- » teur qui lui était due; depuis que le ministre a eu la honte » de la lui accorder, il travaille et promet d'avoir fini pour le \ » mois de septembre prochain l'Embarras des richesses, » ouvrage dans le genre de Colinette , mais plus beau en « ce que le sujet est plein de spectacle analogue à <;elui de » l'Opéra 3 ».

Cependant un travail officiel vient interrompre la composition de cet ouvrage tant désiré. En septembre 178^, au cours de la guerre avec l'Angleterre, l'armée française et l'armée espagnole assiégeant Gibraltar croient tenir la victoire et n'avoir plus que quelques jours à attendre avant d'entrer triomphalement dans la forteresse ; Paris compte bien célébrer cet heureux événement par des fêtes et des spectacles, et l'Opéra n'entend point se laisser devancer. Il s'agit pour lui d'avoir une pièce toute prête, que l'on puisse afficher aussitôt la nouvelle arrivée; voilà les auteurs en campagne.

Pitra présente à Suard un acte intitulé les Colonnes d'Alcide, ■ que Grétry s'oftrc à mettre immédiatement en musique; Suard

' Archives nationales, 0*652. Compte que le coniilé de l'Opéra rend au ministre sur ce qui s'est jiassé en son assemblée du 25 juin 1782.

* Archives nationales, 0*626. État des pensionnaires de l'Académie royale de musique.

* Archives nationales, 0*639.

île passe à La Ferté : il n'y a pas un instant à perdre puisque d'un jour ù l'autre Gibraltar va se rendre ; aussi La Ferté écrit bien vite au ministre, et Amelot se hâte de lui répondre et de tout approuver. On remet à Grétry les Colonnes d'Alcide pour qu'il s'occupe d'en composer la musique et il commence son travail. Cependant Pitra n'est pas le seul poète qui veuille chanter la prise de Gibraltar : Rochon de Chabannes a préparé aussi des scènes allégoriques qu'il veut faire composer par Floquet ; Sauvigny et Dezède ont en poche un opéra tout entier, Péronne sauvée, où l'on trouve un siège, des victoires françaises et des épisodes parfaitement appropriés à la circonstance. Trois poètes et trois musiciens vont donc se disputer l'honneur de célébrer la chute de Gibraltar; mais tous, avec Amelot, La Ferté, Suard et le comité de l'Opéra, tous ont compté sans leur hôte; la forteresse ravitaillée échappe aux mains qui croyaient la saisir, et Pitra et Grétry, avec leur opéra commencé , peuvent méditer sur la fable de VOurs et les deu-x compagnons, en se répétant l'un à l'autre

<ju'il ne fnut jamais Vendre la peau de l'ours qu'on ne l'ait mis ])ar terre '.

On revint donc à l'Embarras des richesses dont la première représentation, donnée à l'Académie de musique le jeudi 26 novembre 1782, en présence de la Reine, de Madame et de Madame Elisabeth, fut loin d'obtenir le succès auquel on s'était attendu. La pièce, empruntée par Lourdet de Santerre à une ancienne comédie de Dalainval, la musique, que l'on accusa de contenir trop de réminiscences ~, les costumes grecs exigés par le poète, tout fut critiqué. On baptisa le librettiste

* L'épisode des Colonnes d'Alcide est résumé d'après les papiers des Archives nationales, 0'659.

* La Harpe, Correspondance littéraire, t. IV, p. 45; — Memo'res secret.s, l. XXI, pp. 18, 19; — Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, eic , t. XIII, pp. 230, 231.

(lu surnom do l.oufdet sans tète, t;t Toii fit circuler sur le nouvel ouvrage cette épigrannne assez mordante :

On donne a l'Opt'ra L'embarras des richesses; Mais il rapportera.

Je crois, fori peu dospéces.

('cl opéra-comit|ue Ne réussira ]ias, Quoiciuo l'auteui' lyriiiuc Ail fail son emliarras

Kinbarras d'intérêts, Kniliarras de paroles, Knibarras de ballets, Embarras dans les rôles, Enfin de toule soi'te On ne voit qu'embarras; Mais allez à la porto Vous n'en trouverez pas '.

Cette chute devait consterner les administrateurs du théâtre autant que les auteurs. Amelot, qui avait assisté à la premitn'e représentation, écrit dès le lendemain à La Ferté : « Il est bien n à d<''sirer que les auteurs de l'opéra d'hier y fassent beau- » coup de changements, car il est rempli de défauts essentiels; » le costume de Lainez et de M'"'' S'-Hiibei'li est effroyable et » ne peut pas rester tel qu'il est. Faites, je vous prie, ce qui w dépendra de vous pour que cet ouvrage soit, et de beaun coup, raccommodé 2 ». Mais pour l'accommoder un opéra, il faut que les auteurs s'y prêtent, et l'on craignait que ceux de l'Embarras des richesses, trop satisfaits de leur production, ne fissent des ditlicult(''s pour la relouchei'. Aussi le ministre écrit encore à La Ferté : « Si M. de Santerre et M. Grétry ne se prê- » tent pas d'eux-mêmes à faire les changements nécessaires » dans leur ouvrage, vous voudrez bien les faire prier de pas- » ser chez moi lundi vers midi et je vous serai obligé de vous

' Correspoîi'Iance hllèrnire de Grimm, Diderot, elc, t. XIII, pp. 250, 251 * Aichives nationales, OHiJ!) Anielol à La Ferlé, Paris, 27 novembre 1782.

( -loT )

» y trouver avec eux. I.'opéra de l'Embarras des richesses ne )) peut en rien se comparer avec celui de ColineUe. Si celui-ci » n'a pas réussi h la première représentation, c'est que c'était » un genre absolument nouveau pour le théâtre de l'Académie » royale de musique et que le public devait effectivement trou- » ver entre ce genre et celui auquel il était accoutumé, un » disparate {sic) fait d'abord pour éprouver sa censure, mais » la variété, le mouvement et surtout la grande gaieté du spec- » tacle devaient promptement le faire revenir de sa première » impression. L'opéi'a de V Embarras des richesses n'a pas à » beaucoup près les mêmes avantages, surtout celui de la » gaieté. La musique en est sans doute très bonne, mais en » général elle n'est ni gaie, ni chantante, et il y a dans l'action » un décousu qui a choqué tout le monde. Le costume, quoi » qu'en disent les auteurs et les acteurs, a paru ridicule, et il » n'a échappé à personne qu'ayant mis la scène à Athènes on » parle de dimanche et d'écus, deux dénominations alors très » inconnues. D'ailleurs, tout le monde s'est demandé pour- » quoi mettre la scèjie à Athènes? Rien dans le sujet ne l'exi- » geait. Voilà les premières rétlexions communes à tous ceux » qui ont vu la première représentation; c'est ce que je tâche- » rai de persuader aux auteurs, si vous n'y réussissez pas avant » moi, et j'espère qu'ils n'attendront pas à se convaincre par » le défaut de recettes '. »

La lettre ministérielle contient une critique très juste du nouvel opéra de (Irétry, et la comparaison faite entre (Mlinette \à la cour et l'Embarras des ?'/£'/îfsses est parfaitement sensée ; 'dans les journaux du temps même les plus favorables '-î, on voit percer la même pensée, et la lecture attentive des deux partitions ne peut ([ue confirmer le jugement d'Amelot. Si l'on aime à lire dans FEmbarras des richesses plusieurs mor-

' Archives nalioiialos, 0'G:29 Aiiiclol à La Fcrté, :26 iiovenibiL' I7S-J.

2 Journal de Paris du 27 iiovembii' I7S2, ii" ôôt; du 9 décembre, ii" .3-15; «lu 20 (léceu)l)ie, ii" ôol; du 2o décend)iT, u" 359. — Mercure de France, décembre 1782, pp. ."1 à 59, et pp. 81 à 81.

( loS )

ceaux cliannants, comme l'air de Rosette : « Je n'avais pour richesse », son duo avec Mirtil : « Quoi ! pour toujours ton cœur s'engage », de bons ensembles, de jolis airs de danse, on y trouve aussi des longueurs et des fragments plus faibles où le musicien n'a pu triompher des défauts du poème; comme un lourd boulet rivé au pied de la musique, le livret condamnait à l'insuccès des parties excellentes, et il pesait parfois trop visiblement sur l'inspiration de l'artiste. Le public savait faire à chacun sa part de responsabilité, et dans l'insuccès de l'Embarras des richesses, il accusait surtout Santerre. Grétry reçut à propos de cet ouvrage un quatrain qui résumait à peu près cette opinion :

De la nature enfant gâté.

Des plus beaux dons elle t'a fait largesse; Grétry, tu sais répandre la richesse

Dans le sein de la iiauvreto '.

De bonne ou de mauvaise grâce, les auteurs durent soumettre leur ouvrage à un remaniement; ce fut presque un bouleversement, ainsi que l'on en acquiert la preuve en comparant la partition manuscrite de la bibliothè([ue de l'Opéra avec la partition gravée ; on modifia le livret, la musique, les costumes, sans parvenir à fixer au répertoire l'Embarras des richesses; cet ouvrage obtint (|uinze représentations en 1782-1783 et ne fut jamais repris.

Plusieurs travaux de moindre importance occupèrent aussi (irétry dans cette année 1782; il eut à composer quelques morceaux nouveaux pour la reprise d'Aucassin et Nicolette, (jui eut lieu le 7 janvier 2, et d'autres pour les Mariages samnite^, que la Comédie -Italienne remit à son répertoire le 22 mai, sans succès 3.

A la même époque, le grand-duc de Russie, qui fut plus

' Annales dramatiques ou Dictionnaire (jénéral des théâtres, l. III, p. 564. ■

- Voyez ci-dessus, p. lAîl.

^ Journal de Paris du iii mai 178:2, i\" iU.

( luy )

tard Paul 1*^% visitait l'Europe avec la grande-duchesse sa femme, sous le nom de comte et comtesse du Nord ; ils assistèrent, à Paris et à la cour, à plusieurs représentations musicales, et parmi les spectacles qui leur furent offerts à Versailles, nous remarquons un opéra de Grétry, l'Ami de la maison. Laujon y ajouta pour cette circonstance un divertissement villageois en vaudevilles, dans lequel on entendait quelques couplets de ce genre :

L'asiir d'un ciel tti-ani;('i-

Veut nous obligri'

Sans clouk' à juger <Jue l'éclat que j l'y croyons Douille en vovant ses ravons '.

Cependant la ville de Liège, tièrc de la gloire de Grétry, n'avait pas attendu si longtemps pour lui rendre un brillant hommage; le 24 janvier 1780, le conseil delà cité, « toujours » attentif, selon ses propres paroles, à encourager nos compa- » triotes qui se distinguent par leurs talents », décide qu'un buste de Grétry, en marbre blanc, sera placé sur l'avant-scène du théâtre appartenant à la ville, « afin que, par ce monument, » la mémoire de cet auteur célèbre , qui fait honneur à la » nation liégeoise, se transmette à la postérité la plus » reculée 2 «. Le buste est commandé au sculpteur Everard, qui doit l'exécuter d'après le modèle fait à Paris par Pajou 3 ;

' Diveriisseinenl villageois, donné à la siiile de la comédie lyrique de rAmi (le la muiaon, devant ie comte et la comtesse du iNord, le 10 juin 1782. — Dans les Œuvres choisies de Laujon, t. III, pp. 293-508.

* Van Hl'lst, Grélnj, pp. 46, 47.

' Le i)usle de Grélry par l'ajou (igura en plâtre au Salon de 1781 à Paris. « Chacun l'a jugé de la plus grande vérilé; Tarlisle a lait passer dans ceUe » lèle toute la chaleur du sujet et ses yeux pétillent de l'eu. Le sieur Grétry » y semble tourmenté de cette fiévie brùlanle dont il est atteint toutes les » fois qu'il compose. » Mémoires secrels, t. XVIll, p. 80.

( KiO ) '

en attendant, un portrait de (hvtry, probableniL'nt un plâtre, est placé sur le théâtre le 28 janvier 1780, et le même soir, on représente une pièce de circonstance : « Le second Apollon, » comédie lyrique en un acte et en vers. Les paroles, adaptées » à des morceaux de musique du célèbre Grétry, sont de n M. Alexandre, comédien ordinaire de la principauté de » Liège 1 ». Le 31 janvier, le conseil de la cité s'assemble de nouveau et vote une récompense à l'auteur de cette pièce ^2. Enfin, le 23 septembre 4780, on inaugure en grande pompe le buste en marbre blanc, placé sur l'avant-scène, vis-à-vis la loge du prince-évèque, et posé sur un socle de marbre noir avec cette inscription :

Criinj l.eodiu.s, ■•mh coiisitlaiio de Vivario ei (te Fo.ssoul.

« Le moment où la toile levée a montré le buste aux spec- » tuteurs, a été celui des acclamations réitérées et des applau- » dissements les plus vifs, dit la Gazette de Liège. Les âmes » froides que l'amour des beaux-arts n'échauffa jamais, ne » pourraient se faire une idée de la satisfaction (ju'inspirait » l'hommage public rendu aux talents de M. Grétry; il faut la » sentir pour la concevoir. Cet hommage, le premier dans ce » genre dont la nation a honoré un de ses artistes, est bien » propre à exciter l'émulation. C'est à des honneurs pareils » que la Grèce dans ses beaux jours a dû sans doute une partie » de ses plus grands hommes. La gloire est, en effet, la plus » précieuse récompense qui puisse flatter la supériorité du » génie , comme elle est la seule qui touche une grande » àme '•''. »

Au milieu de la i'ej»résentation, Fabre d'Eglantine, alors acteur du théâtre de Liège, vint lire un poème de près de cent

' Vam>eu SîiiAKTt.N, Lu t)ni,sique atix l'ays-lias, l.lll. p 75.

- Van llti.sT, Crètry, p. 47.

"' Gazelle de Liéye du '2o septembre 1780.

cinquante vers, qu'il avait écrit pour cette circonstance, et dans lequel il passait en revue les principaux opéras du maître; ce poème, qui fut fort goûté, parut sous le titre du Triomphe de Grétry i.

Deux ans après, le célèbre compositeur, cédant aux instances de ses concitoyens, vint une seconde et dernière fois visiter sa ville natale. « Le soir de son arrivée, le samedi 24 décembre, « il se rendit au théâtre. Reçu dans la loge magistrale, il prit » place entre les deux bourgmestres. On jouait l' Amant jaloux » et un divertissement composé pour la circonstance. A la fin » du spectacle, un transparent sur lequel étaient ces mots : » Vive Grétry ! vint s'arrêter en face du grand musicien. Les » bourgmestres y prirent un magnifique bouquet, qu'ils offri- » rent à Grétry, au milieu des acclamations de l'assemblée '^ ». Le surlendemain, il reçut de la Société d'émulation un hommage non moins cordial; dans une séance solennelle et publique, tenue le lundi 23 décembre, le poète Reynier, secrétaire perpétuel, lui remit le diplôme de membre honoraire ; un orchestre et des chœurs dirigés par Hamal exécutèrent l'ouverture des Mariages samnites, le choeur final du même opéra, avec des paroles de circonstance adaptées par Keynier, une scène de Céphale et Procris ; on chanta un duo des Événements imprévus en wallon, on lut des pièces de vers composées tout exprès par Henkart et Bassenge. La représentation du même soir fut un nouveau triomphe pour l'artiste, dont on représenta deux ouvrages, le Jugement de Midas et la Fausse magie.

Sous le titre du Retour de Grétry dans sa patrie, le chevalier de Saint-Péravi otirit un poème de douze pages à la ville de

* Fabre d'Égla>ti.ne, Le triomphe de Gretr]/, |ioèine prononcé au Iboàlre de Liège le 25 septembre 1780, iu-8"; Liège, Bassoni pierre, 1780; — el dans le lome I des OEuvres rnêléen cl jiosthumes de Fabre iPtylaiitine Paris, an XI, i vol. in-12.

* L. DE Sagher, Grelry, dans la Revue de Belgique, l. Il, p. -289.

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